‹ Villes mortes d'Asie mineureChapitre 5 sur 19 · SMYRNE · texte numérisé non relu

SMYRNE

lante vie de Smyrne que l’image qu’elle nous offre d’une vaste fourmilière d’hommes de toute provenance ; puissante par le trafic et le commerce que se partagent surtout occidentaux, grecs, juifs et arméniens, elle est sans production artistique et intellectuelle véritables ; au dessus du tumulte du port et des bazars, où se juxtaposent toutes ces races, la population turque mène sur la colline sa vie paisible et silencieuse ; les fonctionnaires ottomans détiennent le gouvernement. Au seuil de l’Asie ancienne, Smyrne nous donne le spectacle vivant de ce qu’ont été, par un côté, à l’époque hellénique et presque complètement à l’époque romaine, de grands ports antiques comme Ephèse et Milet.

De Smyrne le chemin de fer contourne le golfe, remonte la vallée de l’Hermos, franchit, au dessus d’une gorge pittoresque, où s’engage une boucle du fleuve, la ligne de séparation des eaux des vallées de l’Hermos et du Caïcos et se termine au village de Soma, que dominent les sommets déchiquetés du Darkala-Dagh. De là, à cheval où en voiture, à travers la large plaine du Caïcos, abondante, ample et riante, on gagne l’Acropole de Pergame.

L’Acropole de Pergame est une grande colline, un énorme rocher de trachyte qui s’élève à 350 mètres au dessus de la mer. Elle se dresse à 300 mètres environ au dessus de la plaine, s’avançant entre les deux vallons resserrés du Sélinos et du Kétios. 1 Vue dans le sens de sa plus étroite largeur elle apparait bien comme la décrit Strabon 8 u une montagne en forme de pomme de pin terminée par un sommet aigu ”, mais vue de la vallée du Sélinos, par sa face ouest, elle a la forme d’une large et ample croupe allongée. 8 La ville antique recouvrait, par des terrasses artificiellement creusées dans le roc, toute l’étendue de la montagne et à l’époque de sa grande prospérité s’étendait assez loin dans la plaine, à l’emplacement de la ville moderne. Puissante défense naturelle aux escarpements inaccessibles, dominant une large plaine productive, entre les vallées fertiles de l’intérieur et le débouché qu’offrait la mer à quelques kilo-

1 Voir planche II, en fin du volume.

* Strabon Géogr. XIII, 4 , 1 ,

* Voir photographie n° 1, pp. 32-33.

l’acropole de pergame

mètres, l’Acropole de Pergame était tout indiquée pour y établir une grande capitale : citadelle fortifiée, place de commerce active, ville de luxe ouvrant sur un magnifique paysage.

La première mention historique que nous ayons de Pergame est du commencement du IV e siècle et vise des événements contemporains. A ce moment l’animation guerrière règne dans la plaine du Calque, qui retentit du bruit des armes.

L’harmoste Lacédémonien Thibron y concentre l’armée de 4.000 soldats Lacédémoniens et Péloponnésiens et de 300 cavaliers Athéniens qu’il amène combattre le Satrape perse Tissapherne et aider les Grecs d’Asie à recouvrer leur indépendance ; il y recueille la bande inquiète des débris des Dix Mille, qui durant quinze mois vient de parcourir plus de 6,000 kilomètres à travers l’Asie sous la conduite de Xénophon. 1 A cette époque ( 399 ) Pergame est une petite ville qui fait partie du domaine des réfugiés grecs, mais dont on ignore les conditions et l’époque de la fondation.

La puissance et la splendeur de Pergame sont une apparition assez subite et éphémère. Entre le moment où Xénophon reçut l’hospitalité dans la bourgade du commencement du IV e siècle et celui où le grand Etat de Pergame se développa au

1 Xénophon, Hellen. III, i, 16 j Anab. VII, 6, i et 8, 8.

l’acropole de pergame

cours du siècle suivant, nous ne sommes renseignés que par de rares inscriptions. Voici dans quelles circonstances cet Etat prit naissance.

Nous sommes dans les temps troublés qui suivent le morcellement de l’empire d’Alexandre ; son empire est réparti en quatre royaumes :

la Macédoine, l’Egypte et l’Asie partagée entre deux de ses vieux généraux, les seuls survivants de son époque, Séleucus et Lysimaque.

Lysimaque domine l’Asie en deçà du Taurus, Pergame lui appartient. 11 a amassé de grands trésors, les a enfermés sur l’Acropole et en a confié la garde au fils d’une joueuse de flûte Paphlagonienne, 1 un certain Philétœros, qu’un accident avait rendu eunuque dès sa plus tendre enfance. * Ce Philétœros, habile politique et ambitieux, profite des troubles qui l’entourent, des occasions favorables qui se présentent : défaite et mort de Lysimaque à Cyropédon en 281, meurtre de Séleucus la même année ; il déclare son indépendance et commence à étendre la ville aux pieds de l’Acropole. Il règne vingt ans sans être inquiété dans ses possessions et les fils de ses frères, Eumène et Attale, fondent la grande dynastie Pergaméenne des Attalides, qui, en moins d’un siècle, fait de la

1 Athénée 577 B.

* Strabon, XIII, 4, 1.

bourgade une grande ville, de la ville la capitale d’un grand Etat qui, au début du II e siècle, sous le règne d’Eumène II, (i99-159) est maître de la presque totalité de l’Asie Mineure.

Cette histoire de la monarchie des Attalides est celle de potentats guerriers, de souverains de fortune qui font sentir violemment le poids de leurs armes mercenaires aux Gaulois, dont ils refoulent définitivement les bandes dans les montagnes de l’intérieur, et aux troupes de la royauté Syrienne dont ils partagent avec les Rhodiens les dépouilles d’Asie mineure. Mais ce sont aussi de grands constructeurs, possédés du désir de rivaliser avec les créations des Ptolémées à Alexandrie ; ils éventrent la montagne de Pergame, y installent des vastes terrasses, superposées depuis la base jusqu’au sommet, les couvrent de plantations, de tout un monde de temples, de palais, de monuments et de statues 1 qui devaient frapper le regard, de loin, dans la plaine. Ils créent des manufactures royales, qui, comme nous le montre une inscription, occupaient de nombreux esclaves ; de leurs ateliers sortent le parchemin, dont le nom est dérivé de celui de la ville, de célèbres étoffes tissées de fil d’or très recherchées à Rome et qui faisaient concurrence aux broderies des femmes phrygiennes

1 Strabon XIII, 4, 2.

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et aux brocarts d’Alexandrie. Ces vaillants soldats réunissent autour d’eux toute une cour d’artistes, de rhéteurs, de philosophes et d’érudits, créent une vaste bibliothèque au sommet de l’Acropole, y installent un musée et d’importantes collections d’art, précieux instruments de travail, qui furent le point de départ de la critique d’art et jouèrent un grand rôle dans le développement de l’érudition hellénistique et romaine.

Attalle III, le cinquième et dernier souverain de Pergame, meurt en 133 en laissant par son testament son royaume au peuple romain.

Sous la domination romaine Pergame demeure une ville prospère et opulente, une des plus riches de l’Asie. Le christianisme s’y développe dès son origine, il y possède un martyr obscur Antipas mentionné par l’Apocalypse, qui compte la communauté de Pergame au nombre des sept Eglises. A l’époque de Constantin (300 après J.-C.), elle dût se résigner à voir Ephèse devenir la métropole d’Asie. Sous les empereurs grecs elle déclina, se fortifia sur l’Acropole où elle se resserra contre les Turcs Seldjoucides, qui en prirent possession en 1336. La ville antique disparut peu à peu sous les décombres. Quand Spon la visita en 1676, seuls apparaissaient encore des débris de murs et des vestiges de monuments sur le sommet de l’Acropole.

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Les fouilles de l’Acropole de Pergame ont été entreprises en deux séries de campagnes au compte du Musée Royal de Berlin, la première de 1879 à 1886 par M.M. Conze et Humann qui déblayèrent les terrasses du sommet, et dont les découvertes ont été publiées en France par M.M. Collignon et Pontrémoli dans leur bel ouvrage de u Pergame ” \ Elles ont été reprises en 1900 par l’éminent archéologue M. Dôrpfeld, qui s’est attaqué à la partie basse et médiane de l’Acropole et publie au fur et à mesure, succinctement mais avec une remarquable précision, les résultats de ses travaux, dans les <c Athenische Mitteilungen ” *. L’œuvre à accomplir est encore immense, la dixième partie peutêtre de la ville antique est à peine mise à jour ; les travaux de M. Dôrpfeld promettent de sensationnelles et passionnantes découvertes ;s*ils sont menés jusqu’à leur fin, ils nous révéleront, avec les fouilles françaises de Délos, l’ensemble le plus complet et le plus frappant des ruines d’une vaste capitale hellénistique.

La vieille ville de Pergame, celle où Lysimaque, au commencement du III e siècle déposa ses trésors,

1 Société fr* d’Ed. d’Art 1900.

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occupait le plateau supérieur de la montagne constitué par deux terrasses dont l’ensemble mesurait une longueur de 260“ sur une largeur de 160. C’était une véritable petite forteresse qu’entourait un mur d’enceinte. Bientôt elle s’étendit sur une troisième terrasse située au dessous des deux premières, sur laquelle fut construite une Agora et qu’un nouveau mur d’enceinte comprit à l’intérieur de la citadelle. Mais c’est sous Eumène II, au commencement du II e siècle, que la ville, dont des maisons et des édifices s’étaient déjà peu à peu étendus sur les flancs de la montagne, atteint son plus grand développement. Le mur d’enceinte englobe alors toute la montagne, il part d’une quatrième terrasse sur laquelle est installée la scène d’un grand théâtre, descend, en suivant la vallée du Sélinos, jusqu’à la base, qu’il contourne et remonte le long de la vallée du Kétios, pour rejoindre après un brusque coude le mur ancien de la partie haute de la ville. A la fin de l’époque des Rois et à l’époque romaine, une nouvelle ville s’étendit assez loin au pied de l’Acropole dans la plaine du Calque.

Quatre portes ont été déblayées dans la plus grande enceinte au cours des fouilles. La plus importante, celle du bas, au sud de l’Acropole, a été complètement dégagée par M. Dürpfeld en 1901.

C’est une entrée monumentale formée d’une

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sorte de cour carrée pourvue d’une colonnade intérieure, et flanquée de deux tours rectangulaires. Elle offre une disposition très particulière : l’un des murs est percé de deux portes et le mur adjacent d’une troisième, le mur opposé au premier donne accès par un escalier à une tour à deux étages. Cette disposition spéciale répond à un double problème : celui d’établir la porte en un point de l’enceinte qui forme un angle assez aigu et où la route dessine une courbe accentuée, et celui de constituer une très puissante défense. 1 Du second étage des deux tours on pouvait accéder à la partie supérieure du mur d’enceinte.

De cette porte bifurquaient deux rues principales qui montaient en lacets jusqu’au sommet, l’une à l’ouest au dessus de la Vallée de Sélinos, l’autre à l’est au dessus de la vallée du Kétios. La première n’a été encore retrouvée qu’en quelques points, la seconde est complètement dégagée sur une partie importante de son parcours. s C’est celle-ci que nous suivrons.

Elle se dirige d’abord vers le nord et vient bientôt contourner à une certaine hauteur un grand espace rectangulaire taillé en terrasse dans le roc et dont elle suit l’un des petits côtés, puis l’un

1 Voir planche II, en fin du volume.

des grands. C’est une grande cour rectangulaire entourée sur trois côtés par des portiques à un étage de colonnes et sur lesquels ouvraient un grand nombre de chambres et de salles. Sur le quatrième côté dix-huit chambres assez régulières donnent directement sur la cour, la colonnade bâtie sur le mur de soutènement de la terrasse étant reportée à l’extérieur et formant un ensemble décoratif qu’on devait apercevoir à distance de la plaine. La cour à ciel ouvert était entièrement dallée, on y a retrouvé des fragments d’un banc en pierre, un grand exèdre et les traces de plusieurs bases de statues. Les portiques étaient de vingt-neuf colonnes doriques sur les grands côtés et de quinze sur les petits, portant un entablement droit au dessus duquel se dressaient les colonnes doriques de l’étage. L’ensemble du monument, dont les procédés de construction et les matériaux remontent à l’époque des rois, formait un puissant édifice de 8o œ sur 6o m environ.

Un nombre important d’inscriptions trouvées en place et dont plusieurs édictent des règlements intéressants sur la police des rues, des édifices et des échanges 1 ont établi qu’il s’agit d’une agora, centre de la vie publique et des affaires commerciales de la ville basse de Pergame. Un passage de

1 Voir Ath. Mitt. T. XXVII 190a p. 85 et suivantes.

Pages 32—33

l’Acropole de Pergamf. rue de l’Est.

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l’une d’elles, qui relate des abus commis dans la perception du change dans le commerce du poisson, illustre et fait revivre pour nous un côté amusant des transactions du marché dont Athénée nous a gardé le souvenir : “ Il est dix mille fois plus “ facile d’approcher un général d’armée pour en “ obtenir une réponse que ces maudits poisson- “ niers du marché ! Si vous leur demandez : com- “ combien cela ? Ils manient celui-ci ou celui-là en “ baissant la tête, l’un paraissant vous écouter, l’autre “ ne faisant aucune attention, un troisième marmot- “ tant entre ses dents;... un autre vous répond : dix “ oboles, mais il n’ajoutera pas de quel pays : “ comptez lui son argent, il vous dira qu’il l’entend “en oboles d’Egine, et s’il y a delà monnaie à “ rendre, il vous les comptera en oboles attiques : “ il empochera des deux côtés ! ” 1

A l’angle N. E. de l’Agora viennent se couper quatre rues qui la mettaient en communication avec les divers quartiers de la ville. La rue principale que nous suivons fait en ce point un angle aigu et remonte au flanc de la montagne dans la direction de la vallée du Kétios. Dans cet angle, en bordure des deux parties de la rue, a été complètement dégagé en 1904-1905 un pâté triangulaire de maisons, qui entourent une cour de même

1 Athénée Banq. des Sav. L. VI 224*-227 b .

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lavage et l’abreuvage des bestiaux aux fontaines publiques ; l'homme libre qui a contrevenu à cette prescription est passible d’une amende qui peut aller jusqu'à la confiscation de ses biens ; si c'est un esclave ayant agi sur l'ordre de son maître, le corpus delicti lui-même est confisqué et frappé de verges, et s'il a agi de sa propre initiative, il est dépouillé de ce qu'il peut posséder, frappé de cent coups de bâton, mis au carcan pendant dix jours, à l'expiration desquels il subit une seconde correction I

L'entrée dans la ville intérieure à travers la seconde enceinte consiste en un propylée rond en forme de quart de cercle, qui ouvrait du côté gauche sur une première terrasse, et, du côté droit, donnait accès à un grand escalier tournant voûté, conduisant à une terrasse supérieure.

Cet escalier et le système de voûtes qui le couvrent est, par son parfait état de conservation et sa date, d’un intérêt considérable.

Un portique devait surmonter les premières assises de marches, arrondies aux angles ; au-dessus de la 16 e marche se dressent encore deux piliers où venaient s'appuyer les battants de la porte, et commence la grande voûte horizontale en berceau, reposant sur deux puissants murs, le tout en très bel appareil hellénique du commencement du

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II e siècle av. J. C., dont les pierres taillées sont assemblées à joints vifs sans mortier, ni tenons de fer. 1 A la 29* marche est un palier rectangulaire, d’où monte, perpendiculairement à la direction première un second escalier ; une seconde voûte en berceau de même appareil et horizontale, d’axe perpendiculaire à celui de la première, vient couvrir le tout. La seconde voûte, étant plus élevée que la première, est coupée au-dessous de sa naissance par celle-ci, suivant l’arc du premier berceau.

On sait que les voûtes et arcades n’étaient pas en usage chez les Grecs de l’époque classique, qui couvraient exclusivement les baies, les colonnades et les portes par des plates-bandes ; la voûte en berceau paraît d’origine orientale, elle était connue des Egyptiens, mais ils n’en construisaient qu’en briques ; dans une région écartée de la Grèce, en Acarnanie, à Œniadœ, on rencontre dans le percement des murs d’enceinte la voûte cylindrique en pierre taillée, par assises équilibrées, ainsi qu’une voûte clavée, véritable voûte à poussées, et une voûte biaise ; mais ces exemples sont tout-à-fait isolés en Grèce. On sait d’autre part l’usage constant que firent les Romains de ce genre de construction. Ils l’avaient emprunté, sous sa forme achevée, à l’Asie Mineure hellénistique, qui devait

1 Voir photographie n° 3, pp. 40-41.

l'acropole de pergame

la tenir de l'Orient. Nous voyons ici la voûte en berceau parvenue en terre grecque d'Asie à l’état d'élément régulier de construction, et nous en avons l’exemple le plus complet et le plus frappant qui existe.

Cette porte percée dans l’enceinte donnait accès à une terrasse intermédiaire entre deux autres, sur l’ensemble desquelles s’élevait un triple gymnase.

Le flanc de l’Acropole n’oflrait, en effet, nulle part de surface plane permettant d’y aménager un grand gymnase. Le problème fut résolu suivant la formule constante des architectes de Pergame, par l’aménagement hardi et coûteux de terrasses horizontales, coupées d’un côté à même le roc qu’elles entament, et reposant de l’autre sur d’énormes murs de soutènement. L’espace que ce travail rendait disponible était encore insuffisant pour l’édifice considérable que devait être le gymnase tout entier ; on y remédia en disposant l’une au-dessus de l’autre trois terrasses superposées mais reliées entre elles, qui correspondaient aux trois divisions du gymnase auxquelles elles étaient destinées : la terrasse inférieure portait le gymnase des enfants, Twv ir a(8a>v, la terrasse intermédiaire celle des éphèbes, rüv kÿrifiwv, et la terrasse supérieure, celle des jeunes gens, rwv viwv.

l’acropole de pergame 39

Nous donnons ici (phot. n° 4) 1 une vue de ce dernier gymnase, le plus considérable.

C’est un ensemble de constructions analogue à celui de l’agora que nous avons précédemment décrite : une grande cour rectangulaire entourée de portiques à colonnes et à étage, sous lesquels viennent s’ouvrir des chambres, des salles, des bains et des hémicycles bordés de bancs. C’est le type du gymnase de l’époque hellénistique et gréco-romaine, dérivé du gymnase en pierre, à pistes abritées par de longs portiques contigus à la palestre, qui furent construits en Attique, sous l’Administration de Lycurgue, au IV e siècle avant J. C. 2 Ce type d’édifices a fait fortune, il a donné naissance aux grandes basiliques de Rome, où l’arcade a remplacé la plate bande, aux thermes de l’époque impériale, combinaison du gymnase grec et des bains romains, et, par delà l’époque romaine et par son intermédiaire, à la basilique chrétienne latine, d’où sont sorties plus tard nos églises romanes et gothiques de l’Occident.

L’ensemble de l’édifice a une longueur de 107“ sur une largeur de 90. Les quatre portiques corin-

1 pp- 40-41-

* Sur l’évolution et le rôle des gymnases grecs voir le substantiel et excellent article de M. G. Fougères dans le dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, s. v. gymnasium.

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thiens à étage qui l'entouraient et dont celui du sud est presque complètement éboulé, sont de l’époque d’Hadrien au II* s. apr. J. C., mais ils sont un remaniement de portiques doriques de l'époque des rois ; devant chacune de ses quarante colonnes étaient des bases surmontées de statues. Sur chacun des petits côtés ouvraient des pièces dont la plus intéressante est, à l’ouest, un établissement de bains d’époque grecque ; une rangée de bassins rectangulaires en marbre s’y détachent des murs ; l’eau y coulait par des bouches horizontales, amenée par toute une tuyauterie retrouvée dans l'épaisseur des murs. Un décret 1 de la fin du II°s. av. J. C. fait honneur à un certain Métrodoros, alors gymnasiarque (magistrat préposé à la surveillance des gymnases), d’avoir installé de nombreux bassins (Àtjvof) dans les bains et de les avoir abondamment pourvus d’eau.

Sur le long côté nord donnaient sous le portique trois grandes salles: l’une, pourvue de deux absides latérales, paraît avoir été affectée à l’époque impériale au culte de l’empereur ; celle du milieu est une vaste salle d’apparat de 28“ de long et de io m de large précédée d’un portique de quatre colonnes et de deux parastades, salle de fête ou de réunion solennelle de l’assemblée des vioi ; la der-

1 Ath. Mit. T. XXXII, 1907, p. 273, Inscript n* 10.

l'itLicb *tu—n

l’Acropole de Pergame. Gymnase des jeunes Gf,>

(voir p.

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nière a la forme d’un théâtre avec gradins circulaires mais sans aménagement d’une scène, sorte d’odéon, salle publique ou de conférence, ou peut-être salle de réunion ou de concert de la corporation des véot . 1

Le long côté du sud est occupé par une série de petites chambres rectangulaires presque toutes égales en dimensions et qui ouvraient sous le portique. Elles devaient servir aux athlètes et au personnel. Mais la disposition la plus intéressante de cette partie du gymnase est un gfand stade voûté, qui dépasse à l’est et à l’ouest la longueur du gymnase, qui s’étend sur une longueur de 2io m et une largeur de 2 m 20 en sous sol du portique sud et auquel on accédait par quatre escaliers, dont deux aux extrémités et deux à droite des petits côtés du gymnase. Des fenêtres percées dans la muraille extérieure, au dessus des portiques de la terrasse qu’elle surplombe, y répandaient le jour. Cet aménagement souterrain, en bordure du remblai de la terrasse, d’une longue piste pour les exercices de la course, annexe nécessaire de tous les gymnases, s’imposait aux architectes de la ville comme une solution simple et économique et achève pour nous la physionomie de cette vaste

1 Une inscription anciennement découverte fait mention d’une ftovXrj et d’un àjj/joç des véoi.

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installation des gymnases, étagés les uns au dessus des autres, et dont les hautes murailles couronnées de chéneaux et d’acrotères se détachaient fièrement sur le ciel bleu.

A l’est de la terrasse du gymnase supérieur s’élevaient de grands thermes romains qui viennent d’être complètement dégagés, mais n’ont pas encore été décrits ; on y retrouve tous les locaux propres à ces vastes établissements : tepidarium, caldarium, sudatorium, frigidarium etc... A l’ouest une agglomération de salles et d’édifices 1 de diverses époques a été récemment mise à jour, notamment un grand réservoir qui alimentait d’eau les gymnases et une chaufferie pour les eaux des thermes. Au dessus, à io m environ de la terrasse, se dressait, bâti sur le rocher, un petit temple tétrastyle, qui paraît avoir été consacré à Asklépios.*

Au niveau de ce temple, à environ 125“ au dessus de la plaine, règne une nouvelle terrasse très allongée qui domine au nord le gymnase supérieur, et s’étend assez loin à l’ouest, jusqu’au point où l’Acropole s’allonge vers la plaine pour tourner dans la direction du nord-ouest vers la vallée du Sélinos ; cette terrasse rejoint à cette extrémitée

1 Voir le détail dans Ath. Mt. T. XXXIII, p. 343 et suivantes.

* Ibid. p. 349 et suivantes.

une grande rue, symétrique à la rue de l’est, que nous avons suivie, et qui gravit en lacets le flanc ouest de l’Acropole. Une inscription, trouvée dans la grande salle du milieu, au nord du gymnase, et tombée de cette terrasse, a appelé l’attention sur sa destination. C’est une dédicace de l’un des rois Attale à la déesse Héra ; toute cette partie de la terrasse qui domine le gymnase paraît avoir été occupée par un sanctuaire de la déesse ; aucune fouille n’y a encore été entreprise. 1

C’est dans la partie ouest de cette terrasse, entre le temple d’Asklépios et la rue montante, qu’est installé le dernier chantier des fouilles de M. Dôrpfeld. 1 Elles n’ont pas encore été publiées, même sommairement, mais offrent un grand intérêt et paraissent devoir aboutir à des découvertes importantes.

Contigu à la terrasse de l’Asklépiéion, dont il est séparé par un grand mur en bel appareil et à quelques marches au dessous, s’étend un espace rectangulaire très allongé. On y descend de l’Asklépiéion par un propylée formé de deux colonnes non cannelées* et surmontées de beaux chapiteaux à feuilles plates de lotus et d’un fronton triangulaire. Les deux colonnes sont debout, le fronton a pu être presque entièrement restitué.

1 Octobre 1910.

* Voir photographie n° 5, pp. 48-49.

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Sur le grand côté nord, taillés dans le roc, régnent une série de gradins qui n’ont encore été dégagés qu’en partie. Derrière ont été mises à jour des habitations. Ces gradins se poursuivent le long du mur contigu à l’Asklépiéion et paraissent également exister le long du petit côté opposé. Sur le grand côté sud s’étendait un long portique reposant sur un mur de soutènement percé de portes rectangulaires, par où on accédait d’en bas sur la plateforme, au moyen d’escaliers. A l’intérieur de l'espace ainsi limité se trouvent un petit temple et un autel allongé et étroit dédié par une inscription à Déméter.

Il s’agit donc d’un sanctuaire des divinités Eleusiniennes, et sa disposition, assez semblable à celle du télestérion d’Eleusis, a fait penser ,à M. Dôrpfeld qu’il était en présence d'une de ces fameuses salles d'initiation où les mystes, protégés des indiscrets par les hautes murailles, célébraient leurs mystères. A chaque pelletée de terre enlevée notre curiosité s’excite ; va-t-elle mettre à jour quelque témoignage nouveau de ces idées et de ces émotions religieuses dont le sens nous attire et se dérobe ? Si vraiment ce sanctuaire est un télestérion, la présence dans son enceinte même d’un temple et d’un autel serait un fait nouveau important dans la liturgie des mystères.

l’acropole DE PERGAME 45

Les sondages profonds qui ont été faits sous l’autel n’ont révélé aucune disposition propre à faire surgir, au moyen d’une machinerie, les apparitions et les spectacles, dont parlent les auteurs et qui émouvaient les spectateurs de terreur et de joie religieuses. Puissent les prochaines fouilles de M. Dôrpfeld dans ce sanctuaire des déesses nous apporter une riche moisson d’inscriptions et de faits !

Il nous reste, pour achever de résumer sommairement les principaux résultats des fouilles entreprises depuis 1900 sur l’Acropole de Pergame, à parler de deux édifices situés sur le flanc sud de la montagne, au dessous du sanctuaire de Déméter,. l’un 1 à peu près au niveau du premier gymnase, l’autre, 2 plus bas, immédiatement au-dessus de ^l’Agora. Ce sont deux importantes maisons helléniques remaniées à l’époque romaine.

Elles sont l’une et l’autre du type de la maison à grande cour centrale et péristyle entourée de portiques et d’habitations sur les quatre côtés. Nous ne décrivons que la première qui est la. mieux conservée.

C’est une ancienne maison de riches patriciens grecs, qui à l’époque ancienne était en dehors de la.

1 Ath. Mitt. T. XXXII 1907 p. 167 et suivantes.

* Ath. Mitt. T. XXIX 1904. p. 116 et suivantes.

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vers d’Homère, 1 évoque les fêtes et les festins qu’Attale donnait à ses amis : “ O mes amis, “ faites bonne chair, et buvez le vin d’Attale, et “ réjouissez-vous en de gais banquets. ”

Cette maison avec sa cour unique n’a pas le développement de certaines maisons de l’époque, comme on en a trouvé à Délos, par exemple ; la disposition des lieux ne le permettait pas. Mais, avec sa façade de près de 6o m , son étage, le luxe de sa décoration et les statues dont elle était remplie, nous sommes loin des petites maisons basses et sobres de l’époque classique, de la modeste maison de Phocion par exemple, dont Plutarque nous décrit la table frugale et simple * et nous dit qu’elle était ornée seulement de lamelles de bronze. 8 L’opulence, ses complications et son mauvais goût, ont fait leur entrée dans le monde hellénique, et seront bientôt copiés à Rome. Nous serions moins dépaysés dans la Pergame du II®siècle que dans l’Athènes de Périclès!

Nous ne décrirons pas la partie haute de la ville. Les monuments qu’ont dégagés les fouilles de MM. Humann et Conze ont été longuement étudiés et admirablement publiés en français dans

1 Odyssée XII 23-24.

* Plut, de l’amour des richesses, 5.

•Plut. Phocion, 18.

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