‹ Villes mortes du moyen âge;Chapitre 17 sur 17 · PAPHOS · texte numérisé non relu

PAPHOS

deux évêchés grec et latin, qui eurent de belles églises.

Comme à Famagouste, les (xênois exercèrent de terribles ravages, en 1360, puis en 1373, et depuis l'occupation de Famagouste, ils s'attachèrent à ruiner le commerce de ce port rival.

Lors de l'invasion des Mameluks, en 1425, Paphos reçut leur premier et terrible choc, elle végéta depuis lors péniblement jusqu'en 1570. Le premier juin de cette année là, elle vit le débarquement de l'armée du sultan Sélim qui venait conquérir l'ile de Chypre Sa population latine choi^cha asile à Nicosie avec son évoque, Contarini, mais Nicosie fut emportée d'assaut et ce jour-là le dernier évoque latin de Paphos périt en héros sur la brèche.

Bien que les turcs aient aménagé dans les ruines de Paphos une mosquée bientôt ruinée elle aussi, on peut dire que la ville n'a pas survécu à leur conquête. Depuis des siècles, elle a servi de carrière de pierre de taille.

La pierre de taille écroulée couvre pourtant encore de nombreux hectares de ce sol historique. Les décombres semblent s'étendre à perte de vue, sillonnées de sentiers qui furent des rues, fleuris de cyclamens roses au printemps, et parsemés cà et là de bouquets de lentisques, de figuiers, de cystes ou de caroubiers, que domine de place en place le panache d'un grand dattier.

^"^AMAGOUSTE

Lorsque, par terre ou par mer, on approche de Famagouste, rien au dehors ne laisse soupçonner son état de ruine. Des remparts imposants déploient leurs bastions, chef-d'œuvre de Sanmicheli le neveu, et paraissent construits d'hier; au-dessus, émergent des clochers et les cimes de quelques dattiers. Rien n'a changé depuis le xv" siècle et c'est un spectacle singulièrement saisissant que cette ville de conquérants si fièrement plantée au bord de la côte d'outre mer, dominant de loin les ruines de la Salamine antique et le tombeau byzantin de Saint Barnabe; baignant dans des flots de soleil la plus pure architecture de l'Occident pour affirmer le triomphe de la civilisation franque et de l'Eglise latine. Il semble que le soleil ait doré la pierre jaune des monuments, clarifié l'eau toute bleue du golfe, et recuit l'argile blanche du sol pour fondre ces teintes claires dans un éblouissement harmonieux. Vue du golfe, la ville mire ses silhouettes dans l'eau et semble encore convier le voyageur aux affaires et aux fêtes ; vue de la terre, elle élève intacte au-dessus des plaines dénudées et des la-

gunes grouillantes d'oiseaux les remparts qui défendaient ses richesses. Elle semble encore défier Tennemi. Deux portes seulement donnent accès dans son enceinte, la porte de mer, toute de marbre, dans une très noble architecture de la Renaissance italienne, et la porte de Varoshia, Quandon a franchi la voiitede cette dernière, on trouve à l'entrée d'une grande rue des échoppes et des masures habitées, par-dessus lesquelles la cathédrale dresse plus loin la magnificence de sa façade. Là encore, il semble que rien n'ait changé. Mais si l'on entre par la porte de mer, le spectacle est tout autre : dans l'enceinte vide d'habitants, c'est à perte de vue le terrain vague semé de quelques maigres broussailles de touffes d'aloès et de pierres de démolitions, et ça et là de belles églises françaises alternant avec des bouquets de dattiers.

Famagouste a été détruite trois fois et peut-être allons-nous la voir ressusciter.

Qui n'a présents à la mémoire les vers d'Horace célébrant Teucer, le fondateur de la seconde Salamine?

Cette ville illustre mirait ses colonnades dans des eaux limpides comme le ciel, au fond d'un golfe hospitalier de la côte orientale de Chypre, à Tabri des monts de Cérines où le Pontedactylon profile sa main cyclopéenne. Sous ses murs, le fleuve Pedias apportait à la côte des alluvions fertiles, mais aussi l'insalubrité. Salamine était presque ruinée lorsque Constantin le Grand entreprit sa reconstruction ; l'œuvre fut si complète que la ville put recevoir un nouveau nom

et Constantin voulut l'appeler Constantia. Il pouvait, en effet être fier de son œuvre. Pour parer à l'insalubrité des eaux de la côte, il avait amené les sources des montagnes sur un long et bel aqueduc, à travers la plaine de la Mesaorée ; d'immenses citernes recueillaient ces eaux, et de somptueuses colonnes de granit poli ornaient les péristyles de la cité. Elle avait déjà ses fastes chrétiens : c'était là que Saint Barnabe avait terminé son apootolat et trouvé son tombeau ; il eut de dignes successeurs et de dignes sanctuaires, surtout après l'invention de ses reliques, au x^ siècle. Une superbe église à coupoles fut élevée plus tard sur sa sépulture.

En 1191, Chypre, qui avait contemplé avec désintéressement la première croisade et que le duc Isaac Comnène avait détachée de l'Empire Byzantin paya cher l'indépendance qu'elle avait voulu d'une part se donner vis-à vis do l'Empire et garder de l'autre visà-vis des Croisés. Richard Cœur de Lion s'en empara, la vendit aux Templiers qui ne surent la pacifier et qui la rétrocédèrent à Guy de Lusignan.

Alors, commence une colonisation française qui fut féconde et durable.

Nous oublions trop souvent que le royaume de Jérusalem a vécu 192 ans, le royaume de Chypi'e 380 ans, et l'Empire latin de Constantinople cinquante sept ans.

Le trafic de l'Asie, important encore aujourd'hui, l'était bien plus avant la découverte du Nouveau Monde. Ce trafic passait nécessairement par les ports

de Syrie. Leur possession n'était pas un bénéfice temporel négligeable.

Au lendemain de la conquête des Croisés, Constantia ou Salamino se trouvait être une ville ruinée et malsaine; l'aqueduc était détruit; l'embouchure du Pedias s'était enlisée et formait des étangs pestilentiels. Les Lusignans entreprirent des travaux d'assainissement et restaurèrent l'aqueduc, mais ils changèrent l'emplacement de la ville afin de la rendre moins insalubre : ce ne fut pas Salamine qu'ils restaurèrent, mais la bourgade d'Ammokhostos, située de l'autre côté du fleuve, qu'ils développèrent et élevèrent au rang de ville.

Ammokhostos devint en français Famagouste. Son emplacement était bien choisi, car le port offre un abri sûr au fond du golfe et une grande profondeur d'eau ; une ligne de récifs forme un brise-lames naturel dont, au xiv® siècle, on fit un môle en coulant entre les îlots de rochers des navires chargés de pierres, sur lesquels on n'eut plus qu'à fonder des maoonnel'ies.

Famagouste, à travers la plaine de la Mesaorée, communique facilement avec Nicosie, capitale de Chypre; c'était donc un excellent débouché en même temps que le meilleur mouillage de l'île.

La ville française ne commença de se développer que dans les dernières années du xiii" siècle.

En 1291, un immense désastre, la prise par les Sarrazins de Saint-Jean-d'Acre, dernier vestige du royaume de Jérusalem, donna tout-à-coup à Fama-

gouste une importance extrême, un développement aussi considérable que subit. Tous ceux qui échappèrent au sac de Saint-Jean d'Acre passèrent la mer avec tout ce qu'ils purent emporter et se réfugièrent à Famagouste : en même temps, comme Chypre devenait la dernière terre chrétienne à l'Orient, l'ile devint le marché et l'entrepôt nécessaire de toutes les transactions entre l'Asie, le Midi et une partie du centre de l'Europe.

Les consulats des nations maritimes se transportèrent à Limassol et surtout à Famagouste, où des officiers accrédités auprès du roi de Chypre représentèrent les villes de Venise, Gênes, Narbonne et Montpellier. Les loges qui étaient le siège de ces diverses juridictions s'élevèrent dans une grande rue parallèle à la mer, à la suite de la place principale et de la façade du palais des

Faïungouste. Chapiteaux d'une ot^li>e non identifiée.

rois^ qui, sur cette, place, fait vis-à-vis au grand portail de la cathédrale. Une autre grande rue reliait au port cette place magnifique; on y trouvait le palais ' épiscopal, les banques, les bourses, les études des notaires. C'était le centre dès affaires.

Le port était défendu par un château rectangulaire à quatre tours d'angles, qui fut bâti vers 1310, remanié par les Vénitiens au xv"* siècle, et subsiste encore. De ce château, la chaîne qui fermait l'entrée du port allait rejoindre une tour placée à l'extrémité du brise-lames. Entre le château et la porte de mer, sur la plus grande longueur du port, s'étend un quai de débarquement. Au delà de la porte de mer était l'entrée du bassin intérieur de l'arsenal, du clos des galées, qui est aujourd'hui comblé. Le château conserve ses tours rectangulaires et une grande salle basse que couvrent des voûtes d'ogives.

C'est sur le quai de FamagoustO;, entre la porto de mer et celle du château que Shakespeare a placé la première scène du deuxième acte à^ Othello; le troisième est sur la place; et le drame poignant s'achève dans l'intérieur du château. L'imagination l'estitue admirablement ces scènes dans les lieux que l'auteur aclairement indiqués et bien choisis. 11 avait eu des renseignements sur la malheureuse ville dont nul n'avait encore oublié l'ancienne splendeur et le récent désastre; quant au drame lui-même, on sait que c'est l'ennoblissement d'aventures authentiques mais très vulgaires des derniers temps de l'occupation vénitienne.

Dans les premières années du xiv^ siècle, Fama-

gouste commença à se rebâtir de fond en comble et avec luxe. Les fondations d'une nouvelle cathédrale furent creusées en 1300, sous la direction d'un maître d'œuvres français qui certainement connaissait bienSaint-Urbain de Troyes, car les rapports des deux sanctuaires sont remarquables. Curieuse coïncidence, le maître d'œuvres de Saint-Urbain, Jehan Langlois, avait obtenu en 1266 de quitter Troyes pour la Terre- Sainte. — Quel que soit cet artiste, il avait, en 1311, achevé le chœur et les deux chapelles (jui le ilanquent. Les fonds mis à sa disposition avaient été recueillis par le bon évêqueGuy, prélat zélé pour l'œuvre de son église et qui, mourant en 1308, avait laissé à son successeur 70.000 besants pour l'achever. Mais ce successeur était indigne. C'était un certain Antonio Saui'ona, qui en une année d'épiscopat détourna 20.000 besants du trésor do l'œuvre et aliéna la vaisselle plate de l'éveché.

En 1311, par bonheur, un prélat d'une haute situation personnelle et d'un noble caractère, Baudoin Lambert, d'une famille de Nicosie, monta sur le siège de Famagouste et put et voulut do ses propres deniers assur-er l'achèvement do la magnifique cathédrale, abandonnée depuis sept mois. Les travaux interrompus le 1 août 1311 furent repris avec une activité nouvelle le l'"' septembre et une inscription en français fut gravée pour perpétuer le souvenir de la magnificence de l'évêque. Par malheur, il omit d'y faire figurer le nom du maître de l'œuvre.

A la même époque, le roi Henri II do Lusignan s'occupait activement de la construction du cliàteau et des remparts, du port, du palais royal et du couvent do Saint-Fi-ançois qui y était contigu, quand en 1310, Amaury prince de 'l'yr, son frère, le détrôna et l'exila. Ci'aiguant les attaques des partisans de Henri H, Amaury poussa avec plus d'activité les travaux du château et créa dans la ville des dégagements pour faciliter la répression des émeutes, c'est ce que l'on a vu faire à Paris sous Napoléon III. L'aménagement de la place et dos rues voisines paraissent être l'œuvre d'Amaury. En 1311, il était assassiné et son frère revenait. Il affectionna le séjour de Famagouste, et ses sucesseurs, Hugues IV et Pierre P', les deux plus grands rois do Chypre, s'y plurent également. La cathédrale fut achevée sous le règne de Hugues IV et sa façade ressemble beaucoup à celle de la cathédrale de Reims. C'est là que se célébrait le sacre des rois de Chypre comme rois de Jérusalem. Au sortir de l'égiise, le roi ti^aversait la place à cheval ; les consuls de Gènes e' de Venise tenaient la bride de la monture de chaque côté; ce privilège donna lieu en 1373 à une dispute de préséance qui amena une émeute sanglante, puis la gueri'o qui devait ruiner à jamais le royaume.

L'intérieur de la cathédrale est d'une pureté de style, d'une unité et d'une harmonie de proportions au-des sus de tout éloge. L'extérieur n'est pas moins élégant et homogène; on peut seulement l'egretter que la pierre trop poreuse donne une certaine rudesse aux

Faniagouste ; Favade de la Caihétlrale. Phot. C. Knlan

détails des sculptures, mais tout est construit et dessiné avec Fart le plus parfait. Comme les autres églises de Chypre, la cathédrale, bâtie pour n'avoir pas de toiture, n'a pas de triforium. Ses arcs boutants sont couronnés d'aqueducs inclinés portés sur d'élégantes claires voies de pierre; quelques-uns ont été lourdement refaits après le tremblement de terre de 1516 et celui de 1568 qui, dit le Père Etienne de Lusio-nan, aurait infailliblement ruiné la ville si des marins catalans n'avaient eu le secret de l'arrêter par un signe do croix tracé en l'air avec un couteau à manche noir, tout en prononçant les premiers mots de l'Evangile de saint Jean.

Les tours de la façade ont quatre pignons comme à Reims et sont peu élevées. Elles ont dû avoir de courtes flèches. Le grand portail est encadré de niches qui ont contenu des statues. La finesse des détails et la qualité du dessin des dais qui les surmontaient permettent de croire que ces statues étaient belles et soignées, mais les Turcs, en s'emparant de la ville en 1571, les ont brisées, ainsi que toutes les verrières, car pour eux la représentation de la figure humaine est un péché, et il n'y a guère d'espoir de retrouver les débris, car les statues, qui peut-être étaient en marbre comme les portails de Nicosie, ont dû être envoyées au four à chaux. La chaux est en grand honneur; on en blanchit les maisons et l'inté rieur des mosquées, la cathédrale est aujourd'hui mosquée, et le saint badigeon^ dont la blancheur est efficace pour éloigner le diable, s'est étendu en

couches nombreuses sur les fresques. Qui jamais pourra les rendre à la lumière? Il ne serait pas étonnant que ce ba-

mm

digeon cachât des chefs-d'œuvre de peinture italienne des xiv"* et xv*^ siècles.

Sur le parvis de la cathédrale, se dresse encore une colonne de granit prise dans les ruines de Salamine et qui porta de 1489 à 1571 le lion de Saint-Marc.

Auprès, s'élevait le mât de l'étendard de Venise. Il fut hissé le 14 mars 1489, lorsque la veuve de Jacques le Bâtard, Catherine Gornaro, abdiqua solennellement sur ce parvis la souveraineté de Chypre entre les mains du provéditeur vénitien François de Priuli. La reine était arrivée le matin à cheval de Nicosie avec ses dames d'honneur; toutes étaient vêtues de satin noir; une messe précéda l'abdication de

Saint Georges des Latins. Détail d'ornement du portail nord.

la reine. A l'endroit même où elle eut lieu, les Turcs, en 1571 , souillèrent leur victoire par la plus abomina-

à^M:cs0 ma

LÎÎLi fU

Svijtl^

Saint Georges des Latins à Faniagoustc.

l)le des cruautés. Lo vaillant défenseur de Famagouste, Marco Bragadino, fut écorché vif sur le parvis. Venise expiait tristement son usurpation. En abattant le lion et l'étendard de Saint-Marc, les Turcs laissèrent subsister la colonne et près d'elle un sarcophage, romain que les Vénitiens avaient trouvé dans des fouilles et avaient pris pour le tombeau de Vénus. C'est en cette qualité qu'ils l'avaient honorablement placé devant leur cathédrale. Aujourd'hui, un Anglais l'a fait porter au cimetière protestant et s'en est fait un tombeau; bizarre volonté dernière et acte de vandalisme qui supprime un pittoresque souvenir.

Au nord de la cathédrale se voient les ruines d'un palais gothique, c'était l'évêché; sa chapelle subsiste, ainsi que les boutiques ouvertes jadis sur la grande rue marchande et qui procuraient des revenus à l'évêque.

Do l'autre côté de cette rue et près du château se dresse la ruine du plus excellent monument français do Famagouste, église à une seule nef de proportions élevées; un peu antérieur à la cathédrale et un peu postérieur à la Sainte Chapelle de Paris, qu'elle rappelle beaucoup. On l'appelait Saint Georges des Latins; son histoire est inconnue.

Au nord de la cathédrale s'élève une église presque aussi grande, qui en est une lourde copie. Ses murs croulants portent les traces du bombardement de 1571, mais elle ne s'est effondrée qu'au xvii^ siècle, faute d'entretien. C'était la cathédrale des Grecs, qui, opprimés depuis la conquête jusqu'au milieu environ du

Saint-Georges des Latins.

Chapelle près de Sainte-Anne.

Famasïouste.

Phold (". 1-jilart.

xive siècle, avaient alors recouvré quelque influence, grâce aux fortunes faites par plusieurs d'entre eux. Les Assises du royaume ne leur permettaient pas d'avoir d'évêques dans les villes; ils donnèrent toutefois le titre de cathédrales à leurs églises principales de Nicosie et doFamagousteet rebâtirent celleci magnifiquement, comme une puissante rivale à côté de l'église latine. Toutefois ces grecs très frottés de civilisation occidentale, adoptèrent le style gothique et firent décorer par des peintres siennois tout l'intérieur de leur église, dont les murs portent encore de curieux débris de fresques.

Famai^oust^ Pi^ciiio ilix sniictuairo de Saint clourges des Latins.

A l'ouest de la grande place, en regard de la cathédrale, se déploient la façade du palais et l'abside do Saint-François, qu'une ruelle en séparait.

Saint-François est une pittoresque ruine, et c'était une jolie église du début du xiv'' siècle, dans le style du Midi de la France, avec une seule nef et deux cour* tes chapelles forment comme un transept. Ses murs étaient revêtus de belles peintures italiennes du xv'' siècle ; l'on y lit encore des noms de pèlerins gra* vés au couteau. Les tombeaux de riches personnages y étaient nombreux. J'y ai trouvé ceux de deux consuls de Narbonne.

Cette église était l'œuvre du malheureux Henri II, le roi infirme et détrôné par son frère, puis restauré après l'assassinat de ce dernier. Sujet à de terribles attaques d'épilepsie, Henri H ne se montrait pas. Il vivait dans la retraite et dans la prière; bienfaiteur des franciscains, il voulut avoir son tombeau dans leur ésflise de Nicosie et leur lit bâtir un couvent contigu à son palais de Famagouste, d'où il se rendait souvent la nuit à leur église" par une galerie. De cette galerie, Hugues IV fit un tir à l'arbalète, et il l'emplissait de sa gaîté bruyante et parfois sacrilège. C'est que ce roi, à l'inverse de son prédécesseur, haïssait les franciscains ; ses faveurs allaient aux Prémontrés, dont il avait magnifiquement achevé l'abbaye à Lapaïs, et c'est chez eux qu'il faisait des retraites, ces moines très peu ascètes étaient sans doute plus en communion d'idées avec le violent monarque.

Saint-François.

■J;^^ii^-^

ama<iOusfe ; Sainte-Anni.'.

Phol. C. Enlarl.

Saint Georges des Latins.

Détail d'ornement du portail

nord.

Celui-ci haïssait à l'égal des fransciscains son gendre, l'infant Henri de Majorque qui les protégeait. Quelle était la cause de cette double haine, ce serait une question historique curieuse à éclaircir, mais la façon dont elle se manifestait témoigne de l'emportement du roi. Le palais de Faniagouste fut témoin de scènes de la dernière violence.

La turbulence paraît avoir résrné dans la famille rovale.

Enfant, le fils aîné du roi se

noya dans un bassin des jardins royaux; ses frères, un peu plus tard, firent une escapade qui eut des conséquences terribles : ils s'étaient embarqués pour visiter l'Europe; ils furent rattrapés, mais leur précepteur fut pendu. Hugues aimait l'ordre. Son chancelier Philippe de Mézières rapporte ses colères quand les gentilshommes de sa suite ne suivaient pas attentivement l'office. Il est curieux de penser que ce môme Hugues IV% si peu maître do ses emportements, fut un prince ami des arts et des sciences, des littérateurs et des philosophes et un homme d'Etat plein de sagesse.

Instruit dans les principes du De regimine principym^ que Thomas d'Aquin avait dédié à son prédécesseur Hugues HI, il avait en vénération la mémoire du

saint philosophe, de qui il avait donné le nom à son hls

aine, mais peu austère et très artiste il honorait Boccace de son amitié, ou s'honorait de la sienne. Il vint à son secours dans une période critique de sa vie aven- ' tureuse; Boccace lui dédia un curieux essai de mythologie, Geneologia de gll Dei, et cette dédicace prouve que le roi de Chypre était un lettré et un curieux en même temps qu'un Mécène. Il est probable que Boccace vint à Famagouste, où il a placé la scène finale des aventures de la Fiaiicée du Roi de Garbe, débarquant parmi la foule cosmopolite qui chaque jour affluait sur les quais de la grande ville marchande, puis reconnue par un des riches négociants de la ville, qui avait fréquenté la cour de son j^ère, et amenée par lui au palais.

Hugues IV dut achever et embellir le palais en même temps qu'il reconstruisait celui de Nicosie et le meublait avec un luxe et une élégance que l'on vantait dans le monde entier. 11 avait fait faire une horloge à Crémone ; il avait de merveilleuses orgues d'appartement, et quantité de meubles précieux. Une épave de son mobilier nous est parvenue, portant son nom et ses armes : c'est l'admirable bassin de cuivre incrusté d'argent de la collection Henry d'Allemagne qui fut exécuté dans le palais môme par un artiste arabe, esclave et renégat de l'Islam.

L'admirable abbaye de Lapaïs qu'il fit achever dans le site enchanteur où il allait en séjour d'été, témoigne du goût de Hugues et de ce que devaient être ses palais.

Son fils Pierre h' hérita de ses qualités, et c'est sous

son règne quo la prospérité de Chypre, de Famagouste en particulier, atteignit son apogée. Pierre P'' résume en lui toute l'élégance de ce xiy"" siècle qui fut l'époque la 'plu s raffinée de l'histoii^e. Roi chevalier^ il reçut à sa cour la fleur de la noblesse européenne, entre autres, le maréchal Boucicaut et Enguerrand de Coucy. Il donnait aux plus dignes l'ordre de l'Epée, qu'il avait institué et dont la devise peint son caractère.

Pierre avait résolu de détourner les princes d'iùiropo de leurs guerres de famille pour unir leurs efforts contre l'ennemi commun, le Sarrazin, dont la puissance croissante menaçait la Chrétienté sans qu'elle s'en doutât assez. Il avait compris que seule une nouvelle croisade suivie de la conquête de l'Egypte pourrait sauver l'avenir du royaume de Chypre et de l'Europe orientale. Son chancelier Philippe de Mézières, vieux et loyal serviteur d'Hugues IV, littérateur et philosophe chrétien d'une haute valeur, mais d'un mysticisme maladif et d'une préciosité insupportable, l'encourageait dans ce dessein^ plus agréable encoie au légat saint-Pierre Thomas, grande et énergique figure d'ascète dont les vertus héroïques étaient gâtées par l'intolérance et par d'autres exagérations^, dont la malpropreté fut la moins excusable. Ces trois homn:ies enthousiastes allèrent jiar deux fois, en 136'J et 13G4 parcourir l'Europe pour prêcher la croisade. Pierre Thomas et Philippe de Mézières explor-èrent même les pays riverains de la Baltique. Le roi visita le pape, l'empereur, le doge de Venise, les rois de France, de Navarre et d'Angleterre pour les convain-

lis VILLES ^[OPiTES DU MOYEN' AGE

cre de la nécessité de Tentreprise et obtenir leur concours.

Quelques chevaliers seulement suivirent celui que Froissart appelle « le gentil roi de Chypre > ; la croisade commença par la prise d'Alexandrie et finit trois jours après par une retraite déplorable.

Pierre I" qui s'était ainsi attiré sans profit la haine terrible du sultan d'Egypte^ Pierre Thomas qui voyait crouler ses rêves d'extension de la puissance chrétienne et Philippe de Mézières ne purent se consoler. Philippe se retira et mourut auxGélestins de Paris; (1) Pierre Thomas alla finir ses jours à P'amagouste, dans ce couvent des Carmes, qu'il avait fait bâtir et dont l'église dresse encore ses ruines imposantes à l'angle noi'd-ouestde la ville.

Cette église avait été bâtie vers 1360, en grande partie aux frais de Guy Babin, l'un dos plus nobles gentilshommes de Chypre. C'est un monument à une nef. avec transept rudimentaire; les proportions sont larges ; l'architecture affecte une élégante sobriété. Dos fresques sioiinoises du xrv^ siècle couvrent encore les murs. On y voit les armes de Chypre, de France et d'Angleteri'e, un très beau Saint-Georges, et au dessus do l'auLcl la scène de la Présentation qui était la dévoLion chère à Philippe de Mézières. C'est à ses insistances qu'on doit l'institution de la fête de la Présentation, qui commémore du reste, un fait purement légendaire.

1. Son effigie funéraire, gravée sur une lame de cuivre, a passé dans une collection |iarliculière. Elle est reproduite dans la Statistique Monumentalc de Parix de A. Le Noir,

Ci:

J'ai retrouve en 1901 dans cette église les restes d'une charte murale commémorant une fondation du xiv^ siècle, et divers tombeaux, parmi lesquels celui de Guy Babin. Le bombardement de 1571 avait aLattu le clocher, dont les débris étaient venus s'abatti-e à travers la voûte efibndrée, avec les boulets et les morceaux de la cloche, en brisant les dalles de marbre des tombeaux. Ces décombres n'avaient pas été déblayés depuis.

Malheureusement, je n'ai rien retrouvé du tombeau vénéré de Saint Piéride Thomas qui, dans cette église faisait des miracles rapportés pieusement par Philippe de Mézières,

Une nuit de Noël, par une de ces pluies des hivers de Chypre, qui tombent par nappes, le saint homme avait voulu aller célébrer la messe de minuit à la Gava, église souterraine très vénérée établie dans un hypogée antique près de Varoshia et qui subsiste encore. Il fallait pour cela traverser toute la ville, puis faire près d'une demi heure de marche sur la route détrempée. Il s'y obstina, prit la fièvre et mourut admiré et vénéré de tous. 11 avait pourtant eu dans sa vie des façons parfois rudes, témoin ce jour où, dans la cathédrale de Nicosie, il avait voulu ordonner et convertir de force à l'obédience romaine les prêtres grecs qu'il y avait attirés et enfermés, mais qui lui eussent fait un mauvais parti si l'on ne fût venu à son secours.

Pierre P'' devait peu survivre à son saint ami. Il avait porté à son comble la puissance et la prospérité matérielle et artistique du royaume ; au dehors,

sa personne chevaleresque avait acquis un prestige universel'. Admiré et fêté dans les cours d'Europe, il avait fait assaut de magnificence et de courtoisie avec ses frères et beaux cousins les souverains d'Europe, mais il ne rapporta des tournées triomphales que regrets et déceptions; la malheureuse équipée d'Alexandrie et de cruels chagrins domestiques le poussèrent au désespoir et à tous les excès que peut inspirer le ressentiment. Le roi chevalier allait Unir comme un Néron.

Cette fm de règne eût été tout autre et Pierre aurait été aussi heureux dans la vie qu'illustre dans l'histoire s'il eiit été compris dans son entourage, mais la noblesse était jalouse de l'élévation et de l'indépendance de son caractère et de ses préférences pour les chevaliers d'Europe ; elle le haïssait. D'autre part^ la reine Eléonore d'Aragon fut une de ces créatures qui semblent avoir été crées pour le malheur de tous ceux qui les approchent. Orgueilleuse, autoritaire, vindicative et bornée, elle avait la passion des sens et Tàme irascible. Elle aimait son mari d'un de ces amours violents, égoïstes et maladroits plus nuisibles cent fois que la haine.

Elle devait rebuter un homme de ce caractère, et bientôt le roi eut une, puis deux maîtresses; incapable de ne pas aimer sincèrement ou de dissimuler, il afficha ses liaisons, et il semble que le peuple, comme son roi, ait été conquis par la gracieuse et touchante figure de Jeanne Laleman, dame de Ghoulou, et froissé par le caractère hautain de la reine légitime. Aujourd'hui

encore, la poésie populaire pleure les lâches cruautés ot atrocités que la reine exerça sur sa rivale en l'absence du roi. Elle avait pourtant perdu, en le trompant, tout droit de se plaindre. Saisie de peur par une lettre menaçante de son mari, la reine fit passer sa rivale d'un horrible cachot dans le couvent de Sainte Glaire de Famagouste, où le roi la retrouva, mais, comblé d'amertumes par les barons qui lui refusaient le droit de venger son honneur, Pierre I«r devint à son tour injuste et cruel, et fut assassiné en 1369.

C'est alors que commença la ruine et la longue détresse du glorieux petit royaume.

Pierre II était un enfant; ses oncles eussent pu gouverner si la mère n'avait été là. Trop aveuglée d'orgueil pour comprendre qu'elle était la cause première de toute la catastrophe; sourde aux exhortations que vint lui donner sainte Brigitte de Suède, elle entreprit de venger l'époux qu'elle n'avait su ni comprendre ni respecter; elle perpétra d'abord avec une rare perfidie l'assassinat de son beau -frère le prince d'Antioche, compromis dans le complot, puis elle écrivit au pape et à la république de Gènes en demandant vengeance pour son mari.

Cependant, le 12 octobre 1372 une magnifique cérémonie s'organisait à Famagouste pour le couronnement du jeune roi, mais le podestat de Gênes, spéculant sur la faiblesse du petit prince et sur le désarroi du gouvernement, voulut faire de cette fête une occasion de s'arroger la préséance sur le pode.^tat des Vénitiens. Ceux-ci protestèrent et une première ba-

garre eut lieu au sortir de la cathédrale. La paix étant rétablie, les italiens rivaux suivirent les autres notables au palais pour le banquet du couronnement, -mais à peine se mettait-on à table que les provocations recommencèrent; en un instant, les épées soi'tirent, les Génois frappèrent et furent frappés; agressifs mais moins nombreux, ils eurent le dessous, ils furent précipités par les fenêtres, à ceux qui s'accrochaient aux colonnettes de marbre du balcon couvert, on tranchait les mains à coups d'épée; ils tombaient sanglants dans la foule qui les achevait; à quelques pas de là, on saccageait la loge du podestat de Gênes; grand bâtiment gothique où les arcs en pierre de couleur alternée rappelaient le goût de l'Italie du nord. De ce bâtiment, les Génois poursuivis se réfugièrent en partie à Saint-François, où ils trouvèrent asile.

Pierre II était trop faible et le royaume trop divisé pour que la vengeance de Gênes se fit attendre. Il est même moralement certain que les provocations faites au jour du couronnement avaient été préméditées dans l'intention de créer un casus belli, sans qu'on eût pu^, toutefois, prévoir combien do sang elles coûteraient.

En mai 1373, une Hotte génoise mouillait sur l'ade de Famagouste. L'amiral Pietro di Gampo P'regoso la commandait; la flotte était équipée par souscription et à Gênes, les souscripteurs étaient nmnis do titres authentiques constatant leur apport et leur donnant droit à une part proportionnelle dans les bénéfices de l'expédition. C'est ce que nous appellerions des actions dans une entreprise. On remarquera que l'entre-

Eglise des Saints Pierre et Paul.

Portail Xord.

Eglise Saint-Georges des Latins.

Portail Nord.

Chevet de la Cathédrale grecque.

prise était ofticielloment une mission de justice et de paix.

L'amiral prit terre à File aux bœufs et entra en pourparlers avec le roi dans la simple intention de faire uaitre un conflit. Ayant réussi par ses insultes et sa mauvaise foi à lasser la patience de la Cour et du peuple, l'amiral surprit le château de Famagouste, l'occupa, puis y attirant le roi et la reine-mère sous prétexte de converser, il s'empara d'eux par trahison, les priva de nourriture et les accabla d'outrages. La ville fut occupée, rançonnée et pillée, puis l'armée marchant sur >\icosie y commit les mêmes infamies.

Le butin fut énorme, car nulle ville n'était alors comparable en richesse à Famagouste. Au dire de pèlerins du xiv^ siècle une épousée famagoustaine se parait de plus de pierreries qu'une princesse d'Europe, et les courtisanes, fêtées non pas un jour mais chaque soir, étaient d'autant plus riches et plus parées que celles qu'on n'épousait qu'une fois. A l'envi des courtisanes, les banquiers prélevaient leur impôt sur les transactions de l'Orient et de l'Occident: ils étalaient un luxe insolent; la noblesse venait perdre chez eux son argent, qu'une aumône de leur hôte remboursait parfois; elle y laissait aussi ses vertus chevaleresques, perte plus grave et irrémédiable. La richesse de quelques commerçants dépassait l'imagination; on les citait comme des héros; ainsi fait aujourd'hui l'Amérique. Parmi eux les fi-ères Lâchas ou Lachanopoulos, syriens, étaient les plus célèbres. Le profit d'un seul

voyage maritime suffit à l'un d'eux pour faire bâtir la grande église des saints Pierre et Paul. Cette église, à peu près intacte, semble être i-etournée à ses origines : elle sert de maii'-asin.

C'est, comme la cathédrale grecque, une copie un peu lourde et pauvre de Saint-Nicolas, mais elle possède un portail du xiii^ siècle, dont les chapiteaux et consoles de marbre sont délicatement sculptés. C'est un vestige remployé d'une église antérieure qui occupait sans doute la même place, en regard de la façade latérale du palais.

L'église syrienne est plus modeste ; c'est un joli petit édifice gothique provençal, agrandi de nefs latérales peu après sa construction au xiv^ siècle. Les peintures qui le décorent sont byzantines et siennoises; les inscriptions sont syriaques. Les syriens avaient leurs é/êques nestoriens, mais quelques-uns firent parfois acte d'obédience vis-à-vis du pape.

Entre cette église et le Carmel, plusieurs petits sanctuaires se sont plus ou moins bien conservées. Le plus élégant est Sainte-Anne, monument à une nef de proportions élancées et d'un style sobre et gracieux du XI v^ siècle. Il est presque intact et garde son clocher-arcade. Tout auprès, on admire une délicieuse petite abside de chapelle du xiv^ siècle.

Par-delà le Carmel est la petite église des Arméniens, encore or-née de curieuses fresques. C'est un édifice du xiv*^ ou xv° siècle, gothique avec des réminicences byzantines.

On peut encore visiter dans Famagouste douze au •

fe

très églises ou chapolles, les unes ruinées, les autres encore entières, comme celles qui semblent avoir appartenu aux Templiers et aux Hospitaliers. Partout l'architecture est française, soit pure, soit mêlée d'art byzantin, et partout les murs sont revêtus de fresques byzantines et siennoises du xiv'' siècle et du xv^

La prospérité de Famagouste ne devait jamais se relever de l'invasion génoise. Après avoir mis le l'oyaume à feu et à sang; après avoir rançonné par plusieurs fois le roi et chacun de ses sujets, n'ayant jamais hésité à accomplir une cruauté ou un parjure, les Génois repartirent, emmenant en otage Jacques de Lusignan oncle du roi, qu'ils traitèi-ent indignement, et ayant obtenu un traité qui leur abandonnait Famagouste.

Sous le gouvernement de ces pirates, la plus belle ville du Levant devint une cité misérable: le tribut payé par le malheui*eux royaume de Chypre à la république de Gènes et les revenus du port de Famagouste se partagèrent entre ceux qui, à Gênes, avaient fait les frais do la campagne de 1373, c'est-à-dire entre les actionnaires de la Mahone de Chypre : ainsi appelait-on leur société; mais la rapacité et l'inhumanité qui caractérisaient les Génois les inspirèrent mal; leur administration ruina la ville et détourna d'elle le commerce; isolée du royaume, elle n'en était plus le débouché; des douanes et des focteresses l'entouraient du côté do la terre, et plusieurs fois les rois de Chypre l'assiégèrent. L'aqueduc qui amenait l'eau des montagnes était coupé; l'embouchure du Pedias s'en-

Usait do nouveau et Faningoustc acquérait un triste renom d'insalubrité.

En 1 175, Jacques II de Lusignan recouvrait enfin ce fleuron de sa couronne, après un siège vaillamment e't habilement conduit ; il s'eti'oiTa d'y i-amenei' la prospéi'ité. On sait sa moi't prématurée; le protectorat, imposé par Venise à sa veuve, et l'abdication de celleci à Famagouste.

La sérénissismeRépubrKiu.e voulut que Famagouste redevint ce qu'elle avait été, le boulevard de la Cbi-étienté contre les progrès de plus en plus menaçants des foî'cos de l'Islam. Elle s'y appliqua, mais la tâche était ardue, d'autant plus que la prospérité de Venise allait bientôt décroître.

Depuis 1491, les pétitions des habitants au sénat de Venise et les rapports du provéditeur Ascanio Savoro-nano en 1565 encore, sont fort curieux et témoignent du dénùment dans lequel se trouvait alors le pays.

En 1559 un jeune ingénieur militaire, Giovanni Girolamo Sanmicheli, était envoyé pour diriger la consti'uctioa des rempai'ts et des bâtiments publics; mais atteint de la terrible lièvre du pays, il mourut bientôt à l'âge de quai-anto ans.

Famaq"ouste,iiràce au sacrifice de sommes énormes et d'une vie d'artiste, avait pris l'aspect d'une ville de la Renaissance italienne et était devenue la place la plus forte du bassin méditerranéen.

Lo palais royal avait été rebâti : au fond de la cour, c'étaient des bâtiments simples et sans élé-

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Eelise des Nestoriens.

Palais des jn-ovéditeurs vénitiens (ancien palais royal). Famagouste.

Phût. C. Knlan.

ganco; la façade, au contraire, présentait une ordonnance classique imposante. Rez de chaussée à bossages percé d'une suite d'arcades; colonnes de granit prises à Salamine appliquées aux trumeaux et soutenant un entablement.

La construction s'élcva-t-elle jamais davantage, c'est ce qu'on ignore. Deux autres palais à bossages, dont un très vaste qu'on appelait en 1570 palais de la reine, sont dignes d'attention. Ils sont également dérasés ou interrompus après le rez de chausée. Notons aussi une très jolie petite porte de maison à fronton bas, et la porte de mer, œuvre d'un style très sobre, très fin et très noble.

Quant aux remparts, ils sont d'un type tout-à-fait moderne, et montrent que Vauban n'eut guère de perfectionnement à ajouter aux méthodes employées un siècle et demi avant lui par les ingénieurs italiens. Ces remparts, élevés au prix de tant de peines et de sacrifices, favorisèrent en 1571 une résistance acharnée de plus de dix mois, et auraient sauvé le royaume de Chypre si Venise, alors affaiblie et obligée de faire face à plus d'un péril, eut pu envoyer en temps des secours suffisants.

C'est au commencement du mois de septembre 1570, que le général turc Mustafa Tacha efc l'amiral Ali Pacha, quittant Nicosie, vinrent mettre lo siège devant Famagouste par terre et par mer. Quelques fuyards échappés du siège de Nicosie avaient pu les devancer et leurs récits avaient inspiré à chacun la résolution d'une défense désespérée. La place ne

capitula qu'après avoir repoussé six assauts et reçu cent quarante mille boulets; quatre vingt mille musulmans avaient perdu la vie dans les deux sièges de Nfcosie et de Famagouste.

Jusque dans les derniers jours de juillet 1571, la place avait espéré l'arrivée d'une escadre vénitienne; trois fois la flotte de Candie avait réussi à la ravitailler, mais on était arrivé aux dernières extrémités : on avait mangé toutes les conserves, les ânes et les chats, il ne restait ni vin ni vinaigre; un peu de fèves et de l'eau seulement alimentaient les défenseurs ; il leur restait sept barils de poudre; les remparts étaient minés sur tous les points.

La défense avait été héroïque, car tout paraissait préférable au sort de ceux qui se trouvaient à la merci des Turcs. « Les Dames de Famasrouste >, dit Angelo Galepiano, « espouvantées de ce que ces chiens avoient fait en Nicossio, dressèrent compagnies par toutes les rues : et ainsy conduictes par un Caloier, alloient tous les iouî's aux lieux assignez pour travailler, faisant provision de pierres et deau a toutes les batteries, pour remédier aux feux que les ennemis tiroient y>.

A l'assaut, dit le même narrateur, < quelques femmes monstrerent grande hardiesse; lesquelles s'armans d'animnsité, firent tout secours aux soldats, et avec ariiies^ caillous, pierres, et eaiie chaude, leur donnèrent toute ayde >.

L'évêque de Limassol, le dominicain Fortebrasse milanais et bourgeois de Famagouste, nous dit encore

FamagOListe ; La porte de mer.

Phot. C. Knlart.

Galepiano, « demeura à la brèche avec la Croix, donnant courage aux soldats : ce que tousiours il a faict: et si ce bon Soigneur n'y estoit point, lors l'ennemy sembloit plus fort. CestEvesque... en tous les assaults se monstra fort zélateur de la foy, allant souvent sur les murs, et donnant vivres, et ce qui estoit nécessaire aux soldats, les faisant souvent confesser et communier luy mosme; de sorte que par ce, il engendra au peuple si grande haine contre l'ennemy, que quand il entra dans la ville, le Bassa le lit chercher pour luy faire tout desplaisir. Mais peu au paravant^, il estoit passé en une meilleure vie d'un coup d'harquebuse. >

Quand malgré tant d'héroïsme et malgré les formelles assurances de secours plusieurs fois apportées par les frégates do Candie, la situation apparut à tous désespérée, les chefs proposèrent de capituler : une trêve fut accordée, des otages échangés. Baglione rédigea l'acte par lequel la garnison obtenait de se retirer à Candie avec armes et bagages, et les habitants de garder leurs biens et leur religion en devenant sujets des Turcs. Mustafa accorda tout ce qu'on lui demandait, puis, la plupart des soldats étant embarqués, Bragadino demanda audience à Mustafa pour aller lui remettre les clefs, laissant son lieutenant Tiepoio à la garde de la ville. l\eçu dans la tente du général turc, le commandant vénitien y fut d'abord accueilli avec courtoisie, puis, tout-à-coup pris à parti sous un faux prétexte, il fut saisie, insulté, mutilé ; les trois cents hommes de son escorte furent massacrés, l'otage Mar-

tineniro fut mutilé et fait esclave; les hommes embarqués furent traités en prisonniers; enfin^ le vendredi sept août, Mustafa entrant dans la ville^ commen<^a par faire pendre Tiepolo, puis, après avoir promené [ira£radino charq-é de deux hottes de terre, on le lia sur un fauteuil avec une couronne aux pieds et on réleva à la vergue d'un navire; endn, après l'avoir exposé au pilori devant la cathédrale, on Pécorcha vif, au lieu môme où son prédécesseur Priuli avait reçu l'abdication de Gatheiine Cornaro.

Trophée digne de brutes qui venaient de se livrer à ces cruautés stupides, la peau de Bragadino fut promenée et montrée sur les côtes de Syrie, puis apportée au Sultan avec les tètes des capitaines Baglione, Martinengo, Castellano et Quirino.

La cathédrale fut transformée en mosquée, les grecs seuls obtinreut la reconnaissance de leur culte, avec deux églises pour l'exercer. Ceux des chrétiens latins qui n'ava'ent pas été exterminés durent se faire orthodoxes ou mémo mulsulmans. Bientôt, les grecs eux-mêmes furent dépouillés ; au xvii*^ siècle, Famagouste n'était plus qu'une ville turque; au xviii% elle était déjà un désert et une carrière de matériaux.

Le sort le plus enviable de beaucoup fut celui des habitants de Famagouste qui périrent en combattant. On vient de voir comment furent traités les plus vaillants des survivants ; quant aux prisonniers ils furent esclaves, et l'on ne sait que trop quelles brutalités ils subirent. D"ignobles saturnales suivirent la victoii'o, et le sang les arrosa, car plus d'une des vail-

lantes femmes de Chypre préféra le supplice au deshonneur.

Déjà une noble dame de Nicosie avait donné pendant le siège un héroïque exemple, en mettant le feu aux poudres du grand galion de Mustafa Pacha, où elle était détenue parmi le butin réservé au sultan.

On avait entassé sur ce grand bâtiment les plus riches trésors et les plus beaux esclaves des deux sexes. La valeur morale était une denrée qu'on n'avait pas pensé à faire entrer dans l'estimation, mais il s'y trouvait au moins une belle âme et c'est ce qui perdit toute la cargaison. Les trésors de Nicosie gisent depuis lors au fond de la mer parmi des os blanchis. La drague en ramènera- t-elle un jour des vestiges ?

Cela se peut, car un document inestimable, la gravure du siège par un témoin oculaire, Gibellino, indique la place du sinistre et cette 'gravure est exacte par ailleurs.

Les captifs furent cruellement traités et leur sort inspira l'effroi et la pitié au monde chrétien. Touchante autant qu'affreuse est l'histoire de cette belle et noble fille de Chypre que l'ambassadeur de France, nous dit Brantôme, vit exposer et marchander au bazar de Constantinople comme une bête de somme, et racheta.

Le désastre de Famagouste répandit la stupeur et le deuil dans toute la chrétienté. Henri III avait versé des larmes en appprenant la chute de Nicosie, et J.-A. de Thou a consacré des pages émues aux défenseurs de Chypre.

Bientôt vaincu à Lepante, l'odieux Mustafa, fut reçu sans honneurs dans son pays ; quant aux chré- ^ tiens qui revinrent en triomphateurs après cette grande bataille, ils n'eussent pas mérité mieux, car il leur eût suffi de se présenter devant Famagouste démantelée et mal gardée alors pour reconquérir, en quelques jours le royaume de Chypre.

Table des Matières

Préface 1

Deux Villes Mortes du Nord 5

Hesdin 5

Térouanne 15

Une Ville Morte du Midi 31

Maguelone 31

Villes Mortes de la Corse 41

Aleria 47

Mariana 53

Nebbio 59

Villes Mortes de la Campagne Romaine 63

Porto 63

Ninfa 69

Galera 83

Une Ville Morte de la Baltique 89

Wisby 89

Villes Mortes du Royaume de Chypre 111

Paphos 123

Famagouste 131

Bibliographie Sommaire : 5, 17, 31, 41, 63, 70, 83, 90, 119

Imprimerie Générale de Chatillon-sur-Seinb. — Euvrard-Pichat.

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