GALERA
les poutres, et sur un tympan de porte une rosace tracée à la pointe dans le mortier. Un large escalier droit voûté, comblé d'éboulis s'engage sous le rempart.
Entre le rempart et la cour du palais s'élève la ruine de l'église. Son clocher du xviii' siècle émerge seul du lierre ; ses maçonneries de dates incertaines mais diverses témoignent de peu d'opulence et de très nombreuses reprises.
De la place, une rue se dirige vers le sud et mène à ce côté des remparts. Là une autre rampe donnait accès à une autre porte de ville, plus ruinée. Un bastion polygonal défendait cette rampe ; entre cet ouvrage et l'arc en grandes briques de la porte, des entrées de souterrains s'ouvrent dans la falaise. Ils sont encore en partie praticables.
Il semble que près de ces caves ait existé une fontaine dont l'auge était un sarcophage antique. Un débris de marbre orné de strigiles git sur la chaussée.
C'est avec une infinie difficulté que 1 on explore les rues, devenues des ronciers touffus, et les maisons où partout ont poussé des arbres et des arbustes en un inextricable fouillis. Vers le centre de la ville, quelques maisons bâties en petit appareil régulier allongé, dont les pierres noires ont la forme de briques, remontent au moins au xv« siècle, comme les murs du palais Orsini. Au sud, une maison présente un reste d'escalier sur arcades en anse de panier, qui évoque la même période. De ce côté, le coteau qui porte la ville est moins abrupt, et les sources qui en sortent
ont fait croître un immense champ de bambous. Du côté sud, au contraire, la falaise tombe à pic dans la rivière. Sur sa crête, des remparts achèvent de s'écrouler; une tour ronde ne présente plus au dehors qu'une moitié concave.
Si l'exploration intérieure de la ville est pénible et sans réel intérêt d'art ou d'histoire, il est facile et très curieux d'en faire le tour sur la crête des falaises boisées qui dominent le fleuve au nord et sur les collines herbeuses qui, au sud, dominent le marais. Peu de sites offrent pareille abondance de motifs de paysage romantique. Du dehors seulement et à distance apparaît l'ensemble de la petite ville et se discerne l'individualité de ses édifices, dont une végétation aussi touffue qu'épineuse interdit presque la visite.
Egalement pittoresques mais non également curieuses^ les villes mortes de Ninfa et de G-alera offrent un parfait contraste : Ninfa s'étend dans une plaine dénudée; Galera est campée sur un rocher à pic envahi par une forêt qui fait penser au château de la Belle au bois dormant; le climat est également malsain, mais à Ninfa la vie n'a pas disparu de l'horizon : quelques ouvriers, quelques lavandières animent les rives du lac ; au loin l'on voit sur leurs rochers les bouro:ades de Sermoneta et Norma.
Il n'y a rien ici de semblable, car rien n'attire plus personne à Galera ; seuls les lézards animent ses pierres ; seuls les oiseaux y rompent le silence et ses quatre horizons ne sont faits que de solitudes.
Wisby ; Le (ribct, la Ville et la Mer.
Phot. C. Knhir-.
Wisby : Les Remparts
Phot. C. Enlart.
Wisbv ; Intérieur de^ Remparts, l'hut. C. Enlart.
Une Ville Morte de la Baltique
11 est peu de séjours plus poétiques que Stockholm en été. Entre les arbres séculaires du Djurgarten, on voit glisser doucement des voiles blanches sur des bras de mer bleue; sui' les canaux qui traversent la ville, des orchestres voguent dans le long crépuscule du soir. Les hommes semblent avoir hâte de vivre à l'égal des végétaux qui, en quelques jours fournissent leur feuillage exubérant, leur fleur et leur graine. Los habitants se hâtent de profiter du soleil dans le court répit que donne l'austère hiver Scandinave.
Des quais, égayés d'un papillonnement de toilettes claires, se détache de temps à autre un vapeur emportant des excursionnistes à travers les rives boisées des fjords et des lacs, et vers 5 heures du soir, au Riddarholmen, un plus grand nombre de mouchoirs
s'agitent au départ du petit paquebot qui mène vers les jolies plages de Gotland une élégante société.
Le petit vapeur s'engage bientôt dans des marais où des balises lui indiquent son chenal, puis dans des canaux traversant des forêts où les branches des sapins viennnent frôler les haubans; enfin, l'on soupe et peu après la houle vous avertit que l'on a pris le large. Le lendemain au lever du jour on est devant la capitale de Gotland (1).
Wisby, dans la brume matinale, apparaît comme un scintillement de taches blanches sur la bande grise de la côte gotlandaise, puis bientôt, en se précisant, le spectacle devient plus pittoresque : dans un pêle-mêle de toits aigus et de robustes tours découronnées, s'épanouissent de nombreux bouquets d'arbres, non de ces sapins dont la monotonie attriste le continent Scandinave, mais de gros bouquets de verdures variées ; les maisons sont blanchies avec soin ; les monuments montrent, au contraire, leur pierre grise, et la brique, qui fait toute l'architecture de la Suède, n'apparait presque pas ici. La ville, qui s'étend en pente très douce vers le port, se montre en entier du large avec son diadème de remparts gothiques, de 1288, car cette enceinte est démolie du côté de la mer.
1. Sur cette ville, voir Nordin (C.-J.), De Gothlandorum ciim Suecis diversis temporibiis conjunctione^ Upsal, 1832, in-4°; Fant, Scriptores rc~ rum svevicarum, IH, ii, i:9(J (1871); Schroder (IL^, Dispitt. Acad., Upsal, 1848; Wallia (J.), Gothlundoka Samlingar, Stockholm, 1747-1776, 2 vol.; Hildebrand (llans), Den kyrkliga Konsten iinder Sveriges Medeltid; Enlart (C.)j Hist, Gcn, de l'Art (André Michel), t. Il, 2« partie, Scandinavie,
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Des autres côtés, elle est complète, avec ses tours régulièrement espacées, qui sont alternativement des échauguettespeu saillantes de plan rectangulaire portées sur un grand arc de décharge en tiers point, et des tours plus hautes, carrées ou à pans coupés. A l'intérieur, des arcs de décharge portent la coursière établie derrière le parapet. Les portes en tiers point sont percées dans des tours carrées à simples voûtes d'arêtes. L'aspect d'ensemble est comparable à celui d'Aiguës Mortes, sans toutefois que les remparts de Wisby aient la même beauté d'appareil et de détails. Les tours portent des noms selon l'usage du Moyen Age. Il y a, comme partout^ une tour de César.
Le port actuel est un bassin minuscule rappelant les petits ports méditerranéens; le port du Moyen Age, beaucoup plus vaste, a été comblé et transformé en esplanade plantée d'arbres jusqu'au bord de la mer. Les rues silencieuses et aimablement gazonnées mènent toutes à des ruines d'églises.
L'île de Gotland, comme beaucoup d'autres îles, était jadis bien plus fréquentée qu'aujourd'hui. Alors que nos navires à marche rapide peuvent franchir d'une traite de longues distances, ont des moyens plus parfaits pour conserver leurs vivres et ne redoutent plus les pirates qu'en temps de guerre déclarée, la navigation ancienne avait, au contraire, intérêt à multiplier les escales et faisait la fortune d'îles aujourd'hui délaissées.
La navigation au long cours offrait tant de difficultés et de dangers que la voie de terre était parfois pré-
férée, quand elle raccourcissait notablement les distances. C'est ainsi que le trafic de l'Asie et de l'Empire d'Orient avec l'Allemagne du nord et les pays Scandinaves se faisait généralement à travers la Russie. Ce trafic était important et on trouvait un lieu de transaction et d'entrepôt tout désigné dans l'île de Gotland qui se trouve au centre de la Baltique, à mi-chemin entre la Suède et la presqu'île de Courlande, à égale distance de la Russie, de la Suède et du Danemark.
C'est une des raisons de l'ancienne prospérité de Gotland : elle a disparu, mais il en est une autre qui subsiste : le sol de Gotland a sur les pays riverains de la Baltique le double avantage d'être plus fertile et d'avoir des carrières de pierre.
Cette île de 140 kilomètres sur 50 est encore un pays assez riche; elle l"a été beaucoup plus encore du XII® siècle au xiv®. Son climat est plus doux que celui des autres pays Scandinaves.
Les beaux objets des temps mérovingiens et carolingiens découverts en Gotland témoignent de l'ancienneté de la civilisation artistique dans ce pays, qui continue à parler la vieille langue des Goths.
Au IX® siècle, Gotland fut un des centres d'où rayonnèrent les expéditions des pirates normands; au xi% File se civilisa et fut évangéliséopar des missionnaires suédois, en même temps qu'une colonie commerciale venue de Poméranie y fondait la ville de Wisby.
Dès cette époque, la prospérité commerciale et l'activité des îles de la Baltique ont été considérables. Leurs navigateurs, pour renoncer à la piraterie, n'en res-
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taient par moins hardis : on sait que des Scandinaves colonisèrent au xi^ siècle une partie de l'Amérique du nord, sous le nom do Yinland, les gotlandais durent prendre part à cette entreprise; quoi qu'il en soit, une ruine étrangement curieuse située à Newport (Rhode Island) présente une telle similitude avec les églises rondes fortifiées de l'ile de Bornliolm qu'on peut sans invraisemblance y voir un souvenir de cette vieille colonisation.
Au xïf siècle, Gotland supplanta Bornholm^ et sa prospérité dura jusqu'à la fin du xiv'' siècle comme l'atteste une extraordinaire quantité de monuments.
Les marchands gotlandais avaient déjà une colonie à Novgorod^ quand au xii*' siècle, ils reçurent des privilèges à Liibeck. En 1237, le roi d'Angleterre et en 1295 le roi de France leur accordaient des traités de commerce, et c'est du xiii'' siècle aussi que date la fondation par les Gotlandais de la ville de Riga, où ils élevèrent une cathédrale gothique.
Ce peuple de navigateurs avait promulgué un code maritime célèbre, et l'une des curiosités de ce monument législatif est qu'il procède d'un modèle français plus célèbre encore : les Rôles cïOleron. C'est un témoignage irrécusable des relations de Gotland avec nos côtes du sud-ouest.
Un autre curieux témoignage des relations lointaines de Gotland, c'est l'extraordinaire quantité de monnaies non seulement anglo-saxonnes et allemandes, mais arabes que les fouilles ont fait découvrir dans l'ile. Ces monnaies montrent que les Gotlandais com-
merçaient avec l'Orient bien avant les croisades. Elles témoignent aussi qu'ils vendaient plus qu'il n'achetaient.
Quels étaient les objets de leur commerce ?
D'abord, ils fournissaient aux côtes de la Baltique, comme aujourd'hui encore, la pierre de taille, le marbre, la chaux et les céréales, le bétail, le beurre; puis ils envoyaient partout le produit de leurs pêcheries : poisson conservé; huile de phoque. Enfin, leur plus important commerce consistait alors à servir d'intermédiaires à des échanges entre pays très lointains : on a vu qu'ils fréquentaient le golfe de Gascogne: ils y embarquaient du vin, et dans l'estuaire de la Loire, ils venaient chercher le sel de Brouage. En Flandre, ils achetaient des draps; en Angleterre de l'étain; en Russie, de la cire; en Suède, du fer; enûn, dans tous les pays Scandinaves ils recueillaient des bois, des cuirs et des fourrures. Leur principal centre d'affaires était Novgorod : là, ils échangeaient toutes sortes de marchandises avec les Russes, les Grecs et même les Sarrazins. Les Russes, de leur côté, étendaient jusqu'en Arabie leur commerce, consistant principalement en pelleteries, en pains de cire et en esclaves. Les Orientaux étaient alors très grands amateurs de fourrures, et les fourrures se conservant mal chez eux, ils en faisaient une grande consommation. L'Occident, de son côté, consommait énormément de cire pour le luminaire des églises et l'éclairage de luxe. C'est sur le marché de Novgorod que les Gotlandais achetaient des pains de cire pour les revendre et
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revendaient des fourrures recueillies dans toute la Scandinavie.
Gotland avait encore une autre source de revenus : tous les navires étrangers qui sillonnaient la Baltique y faisaient relâche et toutes les nations riveraines y avaient des entrepôts et des comptoirs d'échanges. Les Grecs même y possédaient une colonie et une église.
En même temps que les marchands d'Orient et d'Occident fondaient à Wisby des comptoirs et des consulats, Gotland recevait une colonie de moines français de Giteaux.
On sait quels furent la puissance et le rôle civilisateur des disciples de Saint Bernard au xii" siècle et au xiîf. De la Bourgogne, où ils étaient puisamment centralisés, les Cisterciens se répandirent alors dans toute la chrétienté, depuis la Suède et la Norvège jusqu'à l'Asie Mineure, à la Sicile, à l'Espagne et à l'Irlande.
Grands ingénieurs, grands agriculteurs et grands industriels, les moines de Citeaux se faisaient donner des terres incultes, les défrichaient, les drainaient, y établissaient des canaux et aqueducs de dessèchement ou d'irrigation, et, avec les eaux captées, actionnaient des usines. Au xiir siècle, ils avaient réalisé le dessèchement des Marais Pontins et de laMaremme Toscane et la fertilisation de certaines plaines d'Orient. Ils avaient acquis d'immenses richesses, qui furent la cause première de la décadence de leur institution.
Les Cisterciens devaient prospérer en Gotland; ils
y trouvaient tout ce qui pouvait rendre fructueuse leur industrie d'ingénieurs agricoles : File possède deux sortes de terrains:tandis que les collines formées • de roches calcaires donnent d'excellentes pierres à bâtir, les terres basses étaient alors des marécages, anciens bras de mer remplis dès longtemps d'allu viens. Le dessèchement de ces marais, aujourd'hui presque complètement réalisé, fut commencé au xiir' siècle par les moines de Giteaux.
Les Cisterciens se sont toujours distingués comme architectes et les carrières gotlandaises leur donnèrent l'occasion d'exercer leur talent. L'architecture cistercienne doit sa remarquable uniformité à la centralisation de l'Ordre; ainsi, l'église type de Fontenay (Côte-d'Or) a inspiré des imitations réduites depuis Girgenti en Sicile jusqu'à Alvastra en Suède.
L'abbaye de Gotland reçut le nom de Roma, car ces moines migrateurs aimaient, comme depuis les colons du Nouveau Monde, à transplanter des noms : en Italie, ils acclimataient les vocables français de Giteaux, Glairvaux, Morimont, Valloires et Rocamadour ; en Danemark, ils fondaient l'abbaye de Soroe, qui doit son nom à Sera, une de leurs possessions des Etats Romains.
Gependant, les marchands de Wisby et les cultivateurs de l'intérieur se disputaient le gouvernement de la petite république de Gotland, et leurs rivalités amenèrent en 1288 une guerre civile. Les terriens avaient leur forteresse, encore imposante, à Thorsburger point culminant de l'ile, et Wisby possédait de ma-
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gnifiques remparts, élevés alors depuis dix ans et aujourd'hui presque intacts.
Les bourgeois de ^\'isbj demeurèrent vainqueurs mais ils avaient sollicité les secours de laif uède, et Gotland dut accepter sa suzeraineté. Sous cette domination, l'île commença à perdre de son importance. Wisby, jusque là la principale des Villes Hanséatiques, se vit supplantée par Liibeck.
Moins d'un siècle plus tard, cette suzeraineté de la Suède allait être la cause de la ruine de Wisby.
De tous temps, dès qu'un petit pays a de grandes richesses, il se trouve une nation plus forte pour s'en emparer, pour peu qu'elle soit exempte de scrupules.
En 1360, Waldemar IV, surnommé non sans raison le Mauvais, roi de Danemark, après avoir restauré son royaume qu'il avait trouvé en triste état, venait de conquérir la Scanie.
La prospérité des îles d'Œland et de Gotland lui portait ombrage en même temps qu'elle tentait sa cupidité, et ces îles, confiantes dans leur bonne fortune, venaient de faire acte de rébellion vis-à-vis de Magnus roi de Suède, allié de Waldemar. Waldemar saisit l'occasion : prenant fait et cause pour son allié, il réunit une flotte et se présenta devant Wisby. Les habitants comprirent qu'ils avaient mal calculé les risques auxquels ils s'exposaient. Ils n'étaient pas en mesure de résister, et, calculant les pertes que chaque jour d'hostilités allait entraîner pour leur com-
merce présent et à venir, ils firent leur soumission. Ce changement d'attitude ne faisait nullement l'affaire de Waldemar : de son coté, il avait supputé les profits de son intervention. En armant sa flotte, en mobilisant ses troupes, il avait entendu non seulement rentrer dans ses frais, mais réaliser un bénéfice. Il commença par occuper la ville, dont une légende veut que les portes lui aient été ouvertes par une jeune fille éprise d'amour pour le conquérant. Maître de la place, le roi danois exigea d'abord une rançon, mais comme on s'était empressé de la trouver pour obtenir son départ^ il jugea qu'il tirerait sans peine quelque chose de plus^ et exigea un supplément; servi encore une fois, il donna l'ordre d'appareiller, mais, pour partir sans regret, il prit avant de lever l'ancre la précaution de livrer Wisby au pillage. Waldemar savait son métier de conquérant comme sait le sien le vigneron ou le fabricant d'huile avisé qui tire plusieurs pressures. Il possédait déjà les bonnes méthodes allemandes.
Le sac do Wisby fut si horrible que les édifices comme les cœurs des Gotlandais devaient en garder à jamais la cicatrice. Chargé de malédictions autant que de trésors, Waldemar reprit le largo mais le cri de la détresse et de l'indignation de Wisby était monté jusqu'au trône de Dieu: une formidable tempête infligea bientôt l'angoisse à ceux qui venaient de la répandre, et le navire où Waldemar avait entassé les objets les plus précieux toucha sur un récif et sombra. Dans la Baltique comme dans la Méditerranée, l'avenir est
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à l'archéologue qui saura développer Part des fouilles sous-marines.
Le pillage de Gotland et d'Œland dépassait le but que s'était proposé le roi de Suède, même dans sa colère, en déchaînant contre les îles rebelles son farouche allié. Cette expédition avait inspiré autant d'indignation que d'épouvante aux peuples voisins, qui ne se sentaient plus en sûreté et à tous ceux qui entretenaient des relations d'affaires avec la malheureuse ville de Wisby. La Suède, la Norwège, le comte do Holstein, le duc de Mecklembourg et les Villes Hanséatiques se liguèrent contre Waldemar, mais la bonne fortune du conquérant ne l'abandonna pas, et ses adversaires trop peu unis, trop dispersés, trop vulnérables, acceptèrent la paix en 1362. Cependant, ils n'avaient point pardonné, toutes les villes hanséa tiques s'unirent bientôt contre le destructeur de Wisby et en 1361, au retour d'un voyage à la cour d'Avignon, Waldemar reçut à la fois soixante dix sept déclarations de guerre. Ce fut lui qui, cette fois, demanda la paix et accorda des privilèges commerciaux. Il sut encore diviser ses adversaires^ et la paix fut courte.
Mais désormais ces événements étaient de peu de conséquence pour Wisby, cette cité infortunée ne devait jamais se relever complètement du sac de 1361. On V montre encore hors des murs une curieuse croix de pierre sur laquelle une inscription rappelle la date de l'acte de brigandage et le nombre des victimes, et dans une tour de l'enceinte, la légende veut que les
survivants aient emmuré la jeune fille qui,, par amour, aurait ouvert les portes à Waldemar.
Plusieurs quartiers de Wisby ne furent jamais rebâtis et n'ont pas laisse de trace ; ils devaient être bâtis en bois.
La ville avait recouvré quelque prospérité lorsqu'on 1526, elle fut attaquée, prise et complètement incendiée par les Lùbeckois. Depuis lors jusqu'en 1646, Gotland fat une possession danoise. Depuis 1646 elle est rattachée à laSuèdeet jouit d'une paix qui n'a pas réussi à faire revivre Wisby, ville de 7500 habitants aujourd'hui alors qu'au xiv* siècle elle en comptait douze mille.
Wisby est une ville de silence, l'abondance et la beauté de l'herbe qui croit entre ses mauvais pavés attestent à la fois la fertilité du sol et le calme béni de cette capitale. Les rues sont mélancoliques et propres ; au centre est un jardin botanique, ou, à côté d'une ruine d'église s'élève un chalet. C'est le restaurant cher aux étudiants de la petite université; il emprunte un double charme à son orchestre et à l'élégance des jeunes et parfois jolies filles qui y font le service. Elles donnent toutes leurs préférences à leurs plus jeunes clients. L'université est un bâtiment simple et modeste, mais bien aménagé ; le curieux musée est plus que simple; c'est une grange à peine modifiée; les maisons sont banales et rarement anciennes ; celles-là ont le pignon sur rue. p]lles appartiennent à ce style gothique des pays du nord qui règne depuis Arras jusqu'aux
't^iîf, or ./ik^o;;;:>
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W'isby ; La Maison de l'Apothicaire.
l'iint. C. l'^nlyit.
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régions glacées où l'arcliitectiire no pousse plus.
La plus célèbre est la Maison de P Apothicaire, construction de pierre qui a gardé intact son pignon en gradins, mais dont les ouvertures sont modernes. Deux autres maisons, dans une ruelle derrière l'hôtel {Staadtsthotellet) conservent des pignons de brique beaucoup plus riches, oi'nés d'arcatures, et rappelant ceux de la Belgique et de l'Allemagne.
Le musée est riche en vieux souvenirs, quoique beaucoup des antiquités de Gotland soient allées enrichir ceux du continent, celui de Stockholm en particulier.
On y voit ces curieuses libules barbares à têtes humaines souvent trouvées dans les fouilles de Gotland, des morceaux de vitraux et de boiseries, des fonts baptismaux, des colonnes et des gargouilles. Deux boiseries curieuses viennent de la cathédrale de Wisby, un buffet d'orgue, simple caisse de bois peint dont les rinceaux en bon style du xiii*^ siècle rappellent les armoires des trésors de Bayeux et Noyon, et des vantaux sculptés probablement plus récents ornés d'entrelacs dans ce style particulier à l'architecture de bois de la Norwège, style qui n'a point passé en Suède.
Une sorte de gargouille de bois tenant dans la gueule une poulie et provenant d'une église de l'ile semble témoigner d'une influence orientale, car il s*en trouve d'analogues sur les iconostases des églises de Chypre, où elles servent à suspendre des lampes.
Les églises de Gotland sont plus riches en meubles anciens que le musée,, même* plus riches que la capitale deux fois pillée. Les retables flamands et aile-
mands sculptés et peints, du xv*' siècle, les vitraux du xiv% les flambeaux pixides et couvertures d'évangéliaires en email limousin du xiii", les christs de bois et les fonts baptismaux romans y sont fort intéressants à étudier, ainsi que les tabernacles gothiques en bois. Le musée en possède un en forme de tourelle ; type beaucoup moins fréquent en Gotland que la petite armoire à fronton. Notons comme un trait curieux d'influence orientale que le type de tabernacle en forme d'église, Varcophoriitm byzantin, a été traduit en style gothique en Gotland, d'oi^i vient le curieux objet de bois doré du musée de Bergen, en style du XIV*' siècle.
Un musée ethnographique conserve les costumes et meubles locaux qui achèvent de disparaître.
La ville de Wisby comme la cité de Carcassonne, comme Sienne, comme la Rome d'il y a quarante ans, flotte dans sou enceinte, bâtie en des temps plus prospères: on y rencontre des bouquets d'arbres et non seulement de grands jardins, mais même de petits champs cultivés. Dans ces lacunes de la ville, les églises, plus solides et plus respectées que les maisons, dressent encore leurs ruines. Sur dix huit églises que possédait la ville, une seule reste livrée au culte et suffit amplement à la population, dix autres ont laissé des débris bien conservés et bien entretenus, mais non restaurés. On y laisse pousser ce qu'il faut de verdure à une ruine pour la rendre poétique ; on y laisse entrer qui veut moyennant une modeste rétribution tarifiée et l'on y laisse photographier et dessiner
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quoique le gardien vende des photographies. Chose plus merveilleuse encore, ce gardien ne vous importune pas de ses explications. Le promeneur séjourne tant qu'il lui plait. Peut-on trouver mesures mieux entendues? Et pourtant, je n'ai vu comprendre ainsi les choses qu'à Wishy et en Angleterre.
La cathédrale Notre-Dame, seule église intacte, sert au culte protestant. Au xviif siècle, les deux tourelles octogones de son pignon occidental ont reçu de disgracieuses toitures germaniques en forme de cloches ; de nos jours M. l'architecte Herrmann Hagg a très habilement et conscienscieusement rendu à l'intérieur son aspect primitif.
Notre-Dame de Wisby a été bâtie au xiii^ siècle dans le style de transition par les marchands de Lûbeck. Au xiv" siècle, on y ajouta un portail latéral sur le fronton duquel s'étagent assez bizarrement des clochetons, ainsi qu'une grande chapelle largement éclairée qui est le morceau d'architecture le plus franchement gothique de toute File, mais cette chapelle, comme l'église elle-même, procèdent de l'art germanique, l'église a trois nefs de même hauteur et de lourds piliers où des colonnes engagées reçoivent la retombée des ogives. A l'extérieur, le vaisseau central apparaît beaucoup plus élevé que les collatéraux, c'est qu'une grande salle surmonte la nef du milieu : cette salle était le siège du consulat de Liibeck.
Le cimetière de Notre-Dame a conservé sa porte monumentale gothique, surmontée de pignons en es-
caliers. Ces portes sont encoi'e fréquentes dans les cimetières de Gotland.
L'église du culte grec est la plus curieuse de Wisby et même de Gotland. Plusieurs inilences très diverses s'y marient, le plan en croix grecque avec quatre piliers centraux appai'tient à l'art byzantin, mais une voûte d'arêtes remplaçait la coupole centrale qui semblerait avoir été prévue parle maître de l'œuvre. Le massif clocher carré établi sur le bras occidental de la croix, les portails à colonnettes, le ti-iforium qui circule dans l'épaisseur énorme des murailles affectent les formes de l'art roman germanique; enfin, l'abside, peut-être plus récente, oiîre un style moins sévère, avec sa corniche d'arcaturos et-tàes colonnettes extérieures, et elles est couverte d'une voûte d'oi^ives d'inspiration française, seule particularité gothique du monument, car l'ornementation môme de cette abside est romane.
Immédiatement à coté de Saint-Laurent, se dresse une église presque pareille. Sainte Dorothée, moins intéressante et moins ancienne, mais copiée manifestement sur sa voisine. Pourquoi cette similitude et cet immédiat voisinage? Cette énigme se pose avec tant d'insistance au passant qu'une légende s'est formée pour lui donner réponse : ces églises auraient été élevées par deux soeurs ennemies. La légende a atteint la vérité sous la forme d'un symbole et l'architecture de ces églises si semblables, à peine séparées par une étroite ruelle, l'avait exprimée d'instinct avant la légende elle-même : les églises étaient
Wisbv ; Saint-Nicolas.
rii.it. C. Knlail.
Wisby ; Egliso jumelles.
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celles de deux confessions chrétiennes différentes. Une autre étrange église est celle du Saint-Esprit, dépendance de l'ancien hôpital de ce vocable, élevée au xiii" siècle dans le style roman germanique et sur un plan octogone imité de la chapelle de Charlemagne à Aix. Elle a deux étages reliés pai* un élégant escalier pratiqué dans le plein d'une muraille et éclairé par une suite d'arcades sur des colonnettes. Une ouverture centi'ale ménagée dans les voûtes inférieures l'elie aussi les deux étages. Les supports sont de gros piliers en forme de colonnes trapues.
Un sanctuaire en forme d'abside à l'intérieur, mais carré au dehors se rattache à une face de l'octogone et se trouvait en communication avec ses deux étages d'où l'on pouvait également assister à l'office. Cette disposition, qui a ses analogues dans beaucoup de chapelles de châteaux et de palais, devait être évidemment commode pour le service religieux de l'hôpital. Non loin de là, l'église Saint Clément est une belle ruine du xiif siècle, dans le style de ti'ansition, rhénan, elle a deux sanctuaires opposés, de plan cari'é.
Saint Nicolas était l'église des Dominicains. Là vécut au xiii^ siècle le prieur Pierre de Dacie, célèbre par l'étrange correspondance mystique qu'il entretenait avec Catherine de Strumbelen, autre visionnaire.
L'ensemble des ruines de Saint Nicolas se voit à merveille lorsqu'on monte sur celles du Saint Esjirit. C'est une grande église originairement semblable à
Saint Glcment^ mais agrandie et embellie au xiv^ siècle. Le sanctuaire, d'une maigreur élégante, appartient à cette époque^ ainsi que le bas de la façade ; les portails latéraux sont romans du xiii® siècle et l'un est surmonté d'une rose inspirée du style bourguignon. Le pignon de la façade est fort bizarre, d'une composition compliquée, gaucbe, enfantine qui rappelle l'art gothique italien, et, en eftét, ses deux roses aveugles à arcatures aigiïes ont une singulière analogie avec celles de la cathédrale de Spolète. Le cœur de ces pâquerettes colossales est aujourd'hui formé d'une cavité vide, dans laquelle la légende veut qu'aient jadis été enchâssées d'énormes escarboucles.
L'escarboucle, selon les lapidaires du Moyen Age, est une pierre précieuse lumineuse la nuit. La science moderne a rangé son existence au nombre des fables, tout en reconnaissant à divers corps, notamment au sulfure de zinc, les propriétés qu'on lui attribuait. Peut-être serait-il plus scientifique de chercher à déterminer ce que Ton entendait jadis par escarboucle, et plus littéraire de ne pas substituer à ce mot français quelque barbarisme cacophonique tiré du grec, qui n'a rien à faire dans notre langue.
Malheureusement pour le savant qui voudrait identifier l'escarboucle, Waldemar s'est bien gardé de négliger un souvenir de voyage aussi important que les grosses pierres lumineuses de Saint Nicolas, et l'on sait comment le ciel l'a puni. Les deux yeux arrachés à la façade de l'église sont donc aujourd'hui au fond do la mer. Les pêcheurs gotlandais prétendent
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les y avoir vu briller certaines nuits, dupes en cela sans doute de certaines méduses phosphorescentes telles qu'on en voit luire tant sur le banc de Terre-Neuve, dans le sillage dos navires.
Avant 1361, les lumières de Saint Nicolas de Wisby étaient un guide connu des navigateurs, et il est très possible que les escarboucles ne soient qu'un souvenir léofendaire de fanaux allumés autrefois à la façade de l'ogiise, pour servir de phares. On a d'autres exemples de signaux de ce genre.
I/égliso Sainte Catherine^ dont la façade latérale forme le fond d'une place, est peut-être le monument le plus gracieux do la ville. Elle fut fondée en 1233 par les Franciscains qui bâtirent d'abord un édifice presque roman^ dont il reste très peu do chose, mais ces vestiges portent la trace de l'incendie allumé par Waldemar. A la suite do ce sinistre, le chœur fut rebâti, de 1376 à 1391; les trois nefs suivirent de près; la consécration eut lieu en 1412. Le clocher ne date que du xviie siècle.
Cette jolie église gothique rappelle le style de sainte Elisabeth de Marbourg. Elle n'a pas de ti-ansept; ses piliers octogones assez sveltes sont couronnés de chapitaux formés de simples moulures; les voûtes avaient de fines ogives en brique moulurée.
Une autre église intéressante dresse ses ruines hors de la ville, tout près d'une des portes^ c'est saint Georges, qui appartenait à un h()pital et semble dater du xiii*' siècle. Elle avait deux nefs égales, disposition aussi fréquente en Gotland qu'ello est rare
ailleurs, le chevet^ plus récent que la neS, a aussi des voûtes d'arêtes, bizarrement appareillées, car leur sommet se termine en assises annulaires de coupoles, disposition fréquente en Gotland. Cette voûte a des Ibrmerets et retombe sur des consoles en forme de cornets, d'un type nettement bourguignon, que les Cisterciens avaient popularisé dans l'ile. Le chevet rectangulaire à trois fenêtres rappelle les édifices de la même école.
De Saint Georges, l'œil découvre la presque totalité de l'enceinfe da Wisbv. Autour des remparts, s'étendent des terrains où se distinguent encore de larges fossés sans eau. Ces terrains sont couverts d'une herbe maigre et do touffes de vulnéraire ; on y trouve aussi de nombreux fi'aisiers, de cette espèce particulière à la Scandinavie, qui porte un fruit d'un rouge sale et d'une consistance coriace, à goût de framboise. On les trouve surtout au pied du gibet, qui couronne une falaise et d'où l'on a une belle vue d'ensemble de la ville.
Ce gibet est une des plus rai'es cui-iosités de Wisby : peu d'édifices ont été plus nombreux que ceux-là, mais peu ont été plus soigneusement détruits. A Nîmes subsistent trois piliers octogones à chapiteaux moulurés que l'on dit antiques et que la Révolution a épargnés par méprise: en réalité, c'est un gibet du xiii^ ou du xiv^ siècle, ils portaient des poutres auxquelles on suspendait les suppliciés. A Wisby, les piliers étaient cari'és et sans nul ornement;, comme à Montfaucon, et se dressaient aux quatre angles d'une
WISBY 109
terrasse de maçonnerie. Il reste trois des ces piliers.
Wisby a, comme Orange et Béziers, son théâtre en plein air. C'est en 1900 que la société Utile Dulci imagina de l'installer dans les ruines de Saint Nicolas.
Le culte des arts et de l'histoire est en honneur dans cette charmante ville, à demi morte depuis ses lointaines et tragiques aventures. Parmi ceux qui aiment et connaissent le mieux cette intéressante petite patrie, il faut citer M. le Professeur Klintberg, de l'Université de Wisby.
DU Royaume de Chypre
Les villes mortes sont innombrables en Chypre; il s'en trouve de grecques, comme Amathonte, de romaines, comme Gonstantia, de byzantines, comme Afendrika; nous ne visiterons que celles qui furent bâties par les colons français.
L'histoire du royaume de Chypre devrait s'enseigner avec l'histoire de France et nous être aussi familière, car Chypre devint, à la fin du xii« siècle, une colonie française qui fit honneur pendant quatre cents ans à la mère patrie et de qui un voyageur pouvait encore écrire en 1507 < ils sont aussi bons françois que nous sommes en France. » (1)
Vers 1190;, l'empereur de Constantinople avait délégué comme gouverneur en Chypre Isaac Comnène,
1. Pierre Mésengc, Pèlerinage de Jérusalem. Bibl. d'Amiens, fonds Lescalopier, ms. 5.215.
son pa'rent. Or Isaac possédait une grande qualité, il savait simplifier l'adminislration; à son arrivée, il se proclama empereur de Chypre et cet empire eût prospéré si un très mauvais vent n'eut sou filé sur la mer dans la nuit du 9 mai 1191.
La flotte de Richard Cœur de Lion faisait voile vers la Syrie et quelques navires désemparés voulurent l'elàcher à Limassol, mais, entre les Croisés et les Sarrasins, Isaac jouait le jeu dangereux de la neutralité et Richard, irrité de son mauvais accueil, débarqua et s'empara de Chypre. Son premier acte fut de s'y faire marier à Limassol, le dimanche 12 juin, par r évoque d'York.
Lorsqu'il eut rejoint, à Saint-Jean d'Acre, son cousin Philippe-Auguste, il vendit Chypre aux Templiers, qui la revendirent à Guy de Lusignan. Guy eut pour successeur son frère Amaury, qui prit le titre de roi et eut l'imprudence d'en demander l'investiture à l'Empereur d'Allemagne, en 1194. Isaac Comnène mourut prisonnier et trouva une consolation très byzantine à porter des chaînes d'or et d'argent, qu'il avait réclamées.
Sa fille unique fut adoptée par la reine Bérengère, qui la promena en Europe. Devenue la femme de Raymond VI comte de Toulouse, elle se fit enlever par le troubadour Peire Vidal qui, l'ayant épousée, s'érigea en prétendant au trône de Chypre, mais un chevalier croisé de Picardie l'enleva à son tour et débarqua avec elle en Chypre, où pei'sonne ne s'intéressa à une restauration byzantine. La princesse et son chevalier
furent prestement rembarques pour la Syrie, où l'on perd leur trace. Ceci se passait en 1203.
En 1220, l'empereur Frédéric II, pour se faii-e absoudre d'insignes traîtrises, avait promis au pape de prendre la croix, et pour une fois en sa vie, il tint sa parole, mais c'est le propre du génie allemand de déshonorer tout ce qu'il touche : la croisade do Frédéric fut une expédition de rapines et de trahison des intérêts chrétiens.
En 1225, il épouse la fille de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et détrône son beau-père; en 1226, il achète la ville sainte au sultan du Caire. En même temps, il noue des intelligences avec les mécontents du royaume de Chypre.
Profitant dès lors de la minorité du roi Henri l'^'' (!e Lusignan, et prétextant do l'investiture donnée en 1104, il émet la prétention de s'emparer de la régence et des revenus du royaume.
En 1229, il débarque en Chypre, se fait offrir un banquet par le régent Jean d'ibclin et à l'issue du festin, il saisit comme otages les fils de son hôte, puis conclut un traité, le pape l'ayant obligé à passer en Syrie. Comment il sut y gagner le cœur de ses sujets, leurs adieux peuvent nous l'appi^endre : quand il se rembarqua à Saint-Jean d'Acre, ils lui jetèrent en guise de fleurs la marchandise qu'ils pillèrent dans le bazar des tripiers.
Revenu en Chypre, il viole le traité qu'il avait signé et vend la régence à cinq de ses créatures. Les
exactions de ces bayles soulèvent bientôt toute la po-
pulation ; Jean d'Ibelin prend les armes et l'Empereur envoie en Chypre une armée d'invasion. Une lutte désespérée s'engage alors entre les impériaux et les français de Chypre. Ceux-ci appellent à leur secours une puissante république d'outre-mer, Gênes, et en 1232, malgré l'infériorité du nombre, les alliés conduits par Jean d'Ibelin, et ses fils, assistés d'Anceau de Brie et de Philippe de Novarre (1) infligent aux italo-allomands du maréchal Vilangieri la défaite décisive d'Agridi, le 15 juin 1232.
Dès lors Chypre prospéra sous le sage gouvernement des Lusignans; les monuments de sa législation, de sa littérature et de son architecture attestent un haut degré de culture, de caractère purement français.
En 1247-48, saint Louis campa à Limassol et resta sept mois dans l'ile, avec sa cour et son maître d'oeuvres Eudes de Montreuil, qui put collaborer à la belle cathédi'ale de Nicosie.
De 120() à 1283, le roi Hugues III de Lusignan, fut le fondateur de la splendide abbaye de Lapaïs et l'ami de saint Thomas d'Aquin, qui lui dédia son De regimine principunt.
De 1317 à 1353, Hugues IV se rendit célèbre par
1. La science raililaire de Philippe de Novarre est allestée par ceUe campaj^ne, comme sa science juridique par les Assises de Jérusalem. Dans les Quatre teins d'âge d'orne, il se montre un philosophe plein de bon sens et dans les Gestes des Chiprois un de nos plus grands prosateurs. Ce chevalier n'était pas une grande exception parmi les siens, et pourtant combien d'entre nous ne se représentent-ils pas la noblesse du Moyen Age comme uu ramassis de soudards ignorants?
son faste. Il construisit à Nicosie un palais magnifique et protégea Boccace.
De 1353 à 1369, Pierre 1" fut le plus grand des rois de Chypre. Il conquit sur le continent Gorhigos et Satalie, lit deux voyages en Europe pour décider les princes d'Occident à prendre la croix, et malgré l'insuffisance des secours obtenus, il s'empara d'Alexandrie, mais ses troupes y avaient trouvé de tels trésors qu'elles ne pensèrent plus qu'à repartir avec leur butin : ainsi finit la croisade, rêve do Pierre l'"' et par surcroit, son entourage lui donna les plus cruelles déceptions: la reine Eléonore d'Aragon, impulsive et despotique, savait concilier l'infidélité avec une jalousie féroce, et les barons de Chypre se refusèrent à condamner son complice le comte de Rochas. Ces trahisons exaspérèrent le caractère violent du roi Pierre : il exerça sur les familles de ses barons de telles représailles qu'ils l'assassinèrent dans la nuit du 17 janvier 1369.
Ce roi élégant et victorieux, célébré par Pétrarque, qui fut chargé de le recevoir à la cour d'Avignon, chanté par Guillaume de Machaut, qui lui consacra un poème épique, (1) admiré par Froissart, qui se complaît au récit de ses voyages en Europe, avait pour conseillers fidèles le légat saint Pierre Thomas et le chancelier Philippe de Mézières, (2) l'un des plus nobles esprits de son temps.
1. Ce poêle estimable fat surtout un compositeur de génie, qui devance de très loin son (•poque. On lui doit la Messe du sacre de Charles V.
2. Sur cet homme remarquable et sur ses nombreux écrits, voir le livre de N. Jorga, cité ci-aprùs.
Ils reçurent un accueil enthousiaste à Venise, à Gênes, à Avignon, à Paris, à Londres et dans les royaumes du nord. Pierre P' fît prendre la croix au roi Jean, que la mort empêcha de réaliser son vœu; il assista au mariage du roi de Pologne et au sacre de Charles Y; il reçut à Rome le titre de citoyen; à Bologne, il fit la paix entre le Pape et les Milanais qui l'avaient pris pour arbitre; il fut fêté par l'empereur Charles IV, par Edouard III, par le prince de Galles; par les rois de Navarre, d'Ecosse et de Danemark. Il réalisa véritablement l'idéal chevaleresque et l'Ordre de l'épée, qu'il fonda, exprime éloquemment cet idéal dans ses insignes qui sont une épée avec la devise :
POUR LOIAUTÉ MAINTENIR (i).
Sous le règne malheureux de Pierre II, 1369-1382, les Génois ravagèrent et pillèrent Chypre ; prirent et gardèrent Famagouste; son oncle Jacques lui succéda et eut pour fils Janus, né en captivité à Gênes. Il épousa Charlotte de Bourbon. Vaincu par les Egyptiens à Cheroïdia en 1426, il fut fait prisonnier et se racheta moyennant un tribut.
Son fils Jean II (1438-1458) présida, ridicule, aux querelles de sa maîtresse Mariette de Patras et de la reine Hélène Paléologue qui, de ses royales dents, trancha le nez de sa rivale.
Après lui, sa fille Charlotte, mariée à Louis de Savoie régna sept ans, puis fut détrônée par son frère Jacques le Bâtard, fils de Mariette. La tombe de la
1. On voit encore ces insignes à Venise, à la faç'ade du palais Lorédan, qu'habita le roi de Chypre.
reine Charlotte se voit encore à Rome, dans les < Grottes Vaticanes.»
Jacques II avait les défauts et les vertus des Lusignans ; il reprit Famagouste aux Génois et scella son alliance avec Venise en épousant la belle Catherine Cornaro, filleule du Sénat. Il mourut en 1473, d'une mort foudroyante et suspecte et bientôt son fils posthume le suivait dans la tombe. Catherine abdiqua en faveur de la République de Venise et rentra triomphalement dans sa patrie le Bucentaure était venu la chercher au Lido, le 6 juin 1489 (1).
Venise administra bien sa colonie et la fortifia avec soin, mais, après des luttes héroïques poursuivies plus d'un an, Chypre tombait aux mains du Sultan Selim, en 1571.
Depuis lors jusqu'à l'occupation anglaise de 1878, son histoire ne fut plus qu'un long supplice. Les ruines que nous allons voir en attestent éloquemment l'horreur.
1. Uu banquet lui fut offert ce scir-là au palais do Ferrare, qui fut depuis, le Fondouk des Turcs, sur le Grand Canal. La République lui donna le domaine d'AsoIo et une pension.
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Paphos ; Ruines de la ville du Moyen Age. Phot. C. Hnlart.
PAPIIOS
Les fadaises littéi'aires du xviif siècle nous obsèdent d'une Paphos d'imagination^ avec laquelle Paphos réelle présente le contraste le plus absolu.
Une cote rocheuse aride et sans ombre se découpe capricieusement, mais sans beaucoup do pittoresque; quelques maigres champs d'orge, quelques caroubiers clairsemés représentent la culture, entre de grandes étendues de cailloux et de brousailles épineuses. Des femmes en grosses bottes et en pantalons de toile; des hommes dont les grandes culottes ressemblent à des jupes, s'enveloppent la tète de mouchoirs sombres. Par des moyens primitifs ces hommes travaillent leur terre ingrate et surtout ils la font travailler par leurs compagnes, défraîchies dès l'enfance par la fatigue et le hàle. Cette population, qui n'inspire pas la confiance, ne la mérite guère; elle est de relations peu sûres, sans culture, sans idéal, sans poésie. En résumé, nul coin de terre n'est plus prosaïque et moins souriant que la terre de Paphos.
Le voyageur qui vient de Limassol par la côte rencontre d'abord la commanderie de Kolossi^ aux vi-
gnohles illustres, que domine toujours le vieux donjon des Templiers, puis le domaine fertile de Piscopi qui fut un fief des Cornaro, puis une sorte de désert, et le promontoire de falaise qui portait Amathonte.
En approchant de Paphos, il rencontre une sorte de latomie avec chambres creusées dans les parois de rocher taillées à pic. Ce sont, semble-t-il, des tombeaux antiques; la tradition y voit l'emplacement des jardins sacrés de Vénus^ et explique autrement les grottes. Une curieuse et très ancienne petite église byzantine, à cinq coupoles disposées en croix^ s'élève là; le village se nomme Hieroskypos.
Plus loin, une grande plaine s'étend en pente douce vers la mer; de petits torrents la sillonnent; on y voit des restes de travaux d'art du Moyen Age, ponts, digues de barrage, écluses, aqueducs ; là était, en effet, le domaine royal de Govocle, en grec Kouclia, planté de cannes à sucre qui étaient un des principaux revenus de la couronne de Chypre.
Dans la partie la plus haute de cette plaine inclinée, se dresse la ruine puissante du manoir des Lusignans. Il se développait en carré autour d'une vaste cour. L'aile qui faisait face à l'entrée est encore en partie conservée. Elle a une grande salle basse du xiii^ siècle, vaisseau unique d'un aspect très monumental avec sa voûte d'ogives retombant sur des consoles. La salle haute n'avait qu'un plancher de bois, soutenu par une ligne centrale de poteaux. On y accédait par un perron extérieur. Kouclia n'est autre chose que l'emplacement de la plus ancienne ville de
PAPIIOS 125
Paphos, celle des Grecs, et c'est tout près du manoir des Lusignans que gisent les ruines du plus célèbre des temples de Vénus.
Depuis longtemps, les tremblements de terre ont jeté bas sa belle colonnade dorique ; les chapiteaux et les tambours cannelés des fûts sont épars sur le sol; les fondations du temple et de ses dépendances ont été dégagées dans des fouilles méthodiques opérées par les soins du gouvernement anglais ; les mosaïques des pavements ont été remises au jour. Elles sont d'un style sévère, comme le temple lui-même et ne comportent que des dessins géométriques, en marbres blanc noir et pourpre.
Malheureusement les pluies abondantes de l'hiver ravinent le sol sacré et désagrègent ces mosaïques. Dans les endroits abrités où se maintient un peu d'humidité, de jolies touffes de cheveux de Vénus égaient les pans des murs ruinés.
Le Moyen Age connaissait bien le temple et son histoire et en attribuait la destruction aux apôtres Paul et Barnabe. Le Père Etienne de Lusignan qui, au xvf siècle, a recueilli les traditions de son infortunée patrie, nous en informe en ces termes:
« Et bien que la ville ait esté ruinée, toutefois, le magnifique Temple de Vénus est demeuré en son entier jusques au temps dos Apostres. Et quand Sainct Paul et Sainct Barnabe preschoicnt le Sainct Evangile au proconsul Paul Sergie, et le convertirent, alors Sainct Barnabe voyant en ceste isle (qui estoit son païs) la tresmoschante et malheureuse Idolâtrie
qu'on faisoit au Temple de Vénus^ et que les hommes et femmes y entroient tous nuds, il esleva ses mains et sa face au Giel^ priant le Très-puissant : si que ayant achevé son oraison, aussi tost ce Temple fut foudroyé par terre^ et tua et massacra tous ceux qui estoient dedans. On en voit encore les vestiges. »
Ce récit n'empêche pas le digne religieux de nous dire quelques pages plus loin que Paphos fut détruite par les tremblements de terre. Le lecteur choisira entre les deux versions.
A deux kilomètres environ plus à l'est, c'est la Paphos romaine, abandonnée aussi, et plus à l'est encore, sur uneéminence, Ktima, la ville de fondation turque qui^ dans les temps modernes, a remplacé Paphos.
Ktima ne contient rien d'intéressant; Kouclia, nous l'avons vu, ne contient plus guère que deux ruines ; BafFo, au contraire, est un immense champ do décombres, où se mêlent étrangement les vestiges romains, byzantins et français, car trois civilisations s'y sont succédé.
Le port de Paphos a toujours été très mauvais, mais il fut, à certaines époques, très fréquenté. Il était défendu par deux châteaux de mer que les Vénitiens firent sauter. Il ne subsiste plus de ce port qu'un môle ruiné relié par un pont à un fortin vénitien carré qui s'élève dans la mer et paraît n'être que la transformation d'un ouvrage plus ancien.
De la période romaine il subsiste Paphos un groupe de grandes colonnes corinthiennes à fûts de marbre ;
PAPIIOS
elles se dressent à moitié engagées dans la terre et les décombres, près de l'église byzantine consacrée à l'a-
RuÏQe de la cathôJiMlo latine de ra:)hos.
pôtre Paul, et la tradition affirme que Tapôtre fut lié à l'une de ces colonnes pour être fustigé.
128 VILLES MOllTES DU MOYEN AGE
L'église byzantine est campée sur un piédestal de rocher encadré de quelques touffes do figuiers et de caroubiers. Sous ce rocher sont des excavations antiques, ' citernes ou sépultures, que l'on montre depuis des siècles aux pèlerins comme la Caverne des Sept Dormants.
Plus belle était la cathédrale latine, élevée au xiii'' siècle, continuée au xiv° dans un stvlo français très pur. Il n'en reste, hélas, qu'un tas de décombres et une pile carrée, contrefort ou culée d'arc boutant à laquelle adhère une retombée des voûtes d'un collatéral.
Les églises de Saint Dominique et de Saint François, monuments plus modestes du même art, n'ont laissé que de faibles vestiges.
Un grand édifice qui pouvait remonter au xiii" siècle ou au xiv« a été accommodé on mosquée au xvi% puis aux trois quarts démoli.
On y remarque sept très gros chapiteaux de marbre blanc à volutes ; autour de l'un d'eux est sculptée une scène de chasse à courre. Leur style rappelle les interprétations italiennes de l'art français.
Tels sont les vestiges qui racontent encore aux passants l'histoire de la Paphos du Moyen Age. Cette ville eut des retours de foi'tune très divers. Prospère au temps des romains et sous la domination byzantine, elle était misérable au début du xiii« siècle; puis après la chute do Saint- Jean d'Acre, elle prit son essor comme Famagouste, vit aftluor les marchands d'Orient et d'Occident et fut le siège de consulats et