‹ Villes mortes du moyen âge;Chapitre 2 sur 17 · TÉ ROUANNE · texte numérisé non relu

TÉ ROUANNE

Virgile, car par delà il n'y avait plus d'hommes, mais des Germains.

La Morinie avait deux cités : Boulogne, dont les Romains firent une capitale maritime des Gaules, et Térouanne (1). Gomme les auti*es cités, elles devinrent évècliés, mais, ayant beaucoup souffert des invasions normandes, les deux diocèses furent réunis, comme le furent aussi ceux d'Arras et Cambrai, Tournai et Noyon et les comtes de Boulogne ayant installé une abbaye dans l'évôché de leur cité, les évêques ne résidèrent plus qu'à Térouanne.

L'importance de cette ville du Moyen Age fut surtout d'ordre religieux, administratif, politique et militaire, car l'absence de cours d'eau navigable entrava toujours sa prospérité et, dès le haut Moyen- Age, la fondation de Saint-Omcr lui créa une rivale redoutable.

Ravagée par les invasions, relevée de ses ruines à la fin du x*' siècle, Térouanne fut, en 1082, le théâtre d'un drame farouche : le peuple, soulevé contre un

1. On peut consulter sur Térouanne : Mcm. de la Soc. des Antiquaires de la Morinie, V. I, iiii; II, LLG, 719, 778, 7£2; V. cS7, 40'J (Bibliographie). VF. 103, 217; Vlî. 477, elo. Abbé Dled, Tliérouannc, une ville disparue {Bull. hist. du C" des trav. hist. IWi); Cartidaire de Thérouanne, Inventaire des oinerncnls et joyaux (,V l'église de T. en i 442 (Bull, archcol. 1905). L. Delisle, JHst. littér. de la Fr. xxix, 413. L. Descliainps de Pas, Pièces historiques {Bull, des Antiquaires de la Morinie, I. 132); Translation du portail (ibid., 117 à 1-G); Enlurl, Rapports sur les fouilles de la cathédrale de T. {Bull, archéol. 1905 et 1906). Gallia Christiania, t. X, -193; Giry et DucLel, Cartulaires de l'église de T., v", xi° siècles et Obituaire, 1S81. Picrs, Hist. de la ville de T., 18c3; J. M. lîichard. Deux plans de T. (Bull, de la C°° des Antiquités du P.-de-C, 1879, fasc. 11.). F. le Sergeanl de Monnecove, Le Testament de Jean de Tabarie, évêque de T. {Bull. Hist. du C'^ des Trav. Hist. ICOO).

Chapiteau du xi^ siècle.

évêque simoniaque, Lambort de Belle, lui coupa la langue et les doigts.

D'autres prélats, au contraire, ont laissé des souvenirs de paix et protégèrent les arts : saint Jean de Golmieu, de 1097 à 1130, puis le bienheureux Milon qui, en 1133, consacra une nouvelle cathédrale, et plus tard, de 1270 à 1285, l'évêque Louis des Murs, qui continua Tédifice et en fit une œuvre splendide.

La guerre de Cent ans laissa à Térouanne sa part de souvenirs sinistres : en 1303, les Flamands l'incendièrent sous la conduite d'un certain Jacques Peyt, dont le corps fut exhumé et brûlé quelques années plus tard, par ordre de l'évêque. En 1346, les Anglais prirent la ville et allaient la piller, quand un miracle les arrêta : un archer ayant visé, pour l'abattre, la couronne d'or de la statue de la Vierge, son arc se brisa et le blessa. Les Anglais restituèrent le butin et firent des dons expiatoires.

Malgré le malheur des temps, l'évêque Jean do Tabarie, mort en 1403, rebâtit sou palais et embellit son église. Son successeur, Louis de Luxemboui'g, ami, hélas! et complice de Pierre Cauchon, célébra

TEROUANNE

en 1420, dans sa cathédrale, les noces de sa nièce et du duc de Bedford, qui lui fit don de cinq belles cloches amenées d'Angleterre. Peu obstiné dans ses convictions politiques, il se laissa depuis donner par Charles VII l'archevêché de Rouen et l'histoire ne nous dit pas que la vision du bûcher de la place du Vieux Marché ait jamais troublé son sommeil. Il ne fonda

pas moins de cinq chapelles dans la cathédrale de Térouanne. La politique, telle qu'il la comprenait, enri- ^~"

chissait déjà.

La cathédrale reçut encore au x\f siècle quelques embellissements, mais ses jours étaient désormais comptés.

Ce que furent Térouanne et sa cathédrale, nous pouvons nous en rendre compte par divers documents graphiques : une vue

Gliapileau seconde moitié du xii^ siècle.

Gliapitcau du déambulatoire lin du xii= siècle.

cavalière au trait, cxécuteo vers 1540^ et un plan un peu postérieur conservés aux archives du Pas-dé-Calais et publiés par M. J.-M. I\icbard; un dessin déposé à la Tour de Londres, publié par i\I. l'abbé Bled; •deux tableaux conservés à Hampton Court sous les numéros 331 et 339 et représentant le siège de 1513 par Henri VIII; enfin, des vues du xvii^ siècle, toutes fort inexactes, sauf la vue cavalière gravée par Harrewyn. Ces documents évoquent une jolie petite ville encerclée de collines boisées et baignée par un filet d'eau. Elle avait une enceinte de tracé ovoïde, qui épousait au sud la boucle de la rivière. Là, se trouvait le faubourg et la porte du Saint-Esprit, d'où la grande rue montait droit à la cathédrale. Au nord-ouest, s'ouvrait la porte Saint-Jean, près du château, que commandait un donjon cylindrique ; au nord-est, la porte de Saint- Omer. Les tours de ces portes se couronnaient de poivrières compliquées, dans le goiit flamand.

L'enceinte fut plusieurs fois déplacée ; les fondations du rempart romain passaient sous le transept de la cathédrale.

La ville possédait, outre sa cathédrale, une paroisse, St-Nicolas. Sur deux des places, s'élevaient des fontaines à pyramides gothiques. La cathédrale dressait sa masse imposanLe au centre même de la cité, perpendiculairement à l'axe de la grande rue qui formait avenue au grand portail. La façade sud de l'église se déployait au fond de la grande place dont elle formait tout le côté nord et que fermaient à l'ouest le palais épiscopal, sa chapelle et la salle

TEROUANNE

Frafrment de frise du xiiic siècle.

synodale^ contiguë au pignon occidental de la cathédrale. Cette place devait être d'un merveilleux effet. Elle avait pour décor central le portail dont elle formait le parvis. On vient de voir que ce portail, justement renommé, n'était pas à l'ouest : il s'ouvrait à l'extrémité sud du transept.

Cette disposition n'est pas une anomalie : les cathédrales de Bouloo-ne et do Metz, Notre-Dame de Saint- Omer, N oiro DainocrEpinal ont aussi leurs grands portails sur les côtés.

Ainsi se présentait la cité de Té rouanne, lorsqu'il plut à un empereur d'Allemagne de l'anéantir et, depuis 1553, la charrue passe sur ce qui fut un trésor de souvenirs et d'art.

En 1898, le regretté M. Le Sergeant de Bayenghem, propriétaire du sol de la cathédrale, prit la généreuse initiative d'y pratiquer des fouilles et voulut hien m'appeler à en enregistrer les î'ésultats. Il fallut les arrêter après l'exploration du chœur et du transept, dont elles ont mis à jour les fondations et de nomhreux déhris d'une grande beauté, donnés pour la plupart au musée de Saint-Omer.

J'ai l'espoir de publier un jour ces documents;

en attendant, leur examen et celui des anciennes vues de Térouanne nous permettront de restituer la physionomie de l'élégante cathédrale qui, trois siècles et demi avant celles d'Arras, de Soissons et de Reims, périt victime do la barbarie tudesque.

Elle n'avait guère plus de cent mètres de long, et le transept la divisait sonsiblement par le milieu. Une seule tour carrée se logeait dans l'angle nordest de ce transept.

Le monument conservait des témoins de toutes les époques, depuis le iii*^ siècle jusqu'au xvi^ siècle de notre ère, et les matériaux, depuis l'antiquité jusqu'au XV® siècle, avaient tous été apportés de loin; le pays ne possédant pas de bonne pierre. Ces matériaux étaient venus depuis Tournai, par l'Escaut et la Lys, et surtout depuis Marquise, par le port de Boulogne, la mer et l'Aa. Ils avaient été, selon l'usage, amenés tout travaillés; aussi, à une même époque, trouvait-on simultanément deux styles de sculpture, celui de Tournai et celui, plus purement français, des ateliers boulonnais.

La partie romaine des substructions consistait en un caveau aux parois peintes, conservé à la base du clocher, en quelques matériaux remployés et en un gros mur composé de pierres énormes qui traversait le transept de bout en bout. C'était, sans nul doute, l'ancien mur d'enceinte, et la primitive cathédrale correspondant à la nef de celle qui nous occupe, y appliquait son chevet. Plus tard, le mur fut démoli et la cathédrale, comme la ville elle-même, le dépassèrent pour s'étendre à l'est.

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