ET SOUVENIRS INTIMES
* Va oultre! « Devise des de Villiers de risle-Àdam.)
Première rencontre. — Liens de famille. — Origines illustres de Villiers. — Généalogie des de l'Isle Adam. — Le vieil émigré. — Le bon roi Louis XVIII et M. de Villiers. — Blason et Devises des de l'isle- Adam. — Retour du vieil émigré. — Sa famille. — Le curé do Ploumilliau. — Villiers au presbytère. — Llniersignc. — Le père et la mère de Villiers. — Généalogie des de Carfort. — La tante Kérinou. — Bizarreries du Marquis de TIsle-Adam. — La hantise de Tor. — Le chercheur d'héritages. — Le chercheur de trésors.
Un jeudi malin du mois de novembre 1858, j'étais assis dans la salle à manger de la maison que mes parents habitaient alors à Fougères. Je déjeunais tristement, tout seul, sous
YILLIEBS DE l'iSLE-ADÀM
la surveillance d'une vieille bonne de mauvaise humeur, et j'avais le cœur gros en voyant le gai soleil d'hiver qui souriait derrière les carreaux et en pensant que mes frères, plus heureux que moi, s'ébattaient joyeusement à travers les bois dépouillés qui couronnent pittoresquement le bourg de Saint -Germain.
Mon grand-père demeurait là-bas, dans un vieux château au milieu des arbres, et c'était la coutume de la famille d*y passer tous les jeudis. On~m*avait laissé à la maison pour me punir d*une peccadille d'enfant ou d'une leçon mal apprise.
Tout à coup, sur le pavé inégal de notre rue funèbremcnt silencieuse, j'entendis le roulement d'une voiture, et bientôt je vis s'arrêter sous nos fenêtres un cabriolet de louage. Je ne sais pourquoi mon cœur se prit à battre très fort lorsque la sonnette, tirée par une main vigoureuse, retentit bruyamment. L'instant d'après, la porte de la salle àmaager s'ouvrit, et un jeune hommeblond, à la tête très grosse, vêtu de luxueuses fourrures, entra comme la tempête ; il sauta légèrement par-dessus la
t^ble derrière laquelle je me tenais et, m'enlevant dans ses bras, avant que je fusse revenu de mon saisissement, il m'embrassa à pleines joues en s'écriant :
— Bonjour petit! — Tu ne me connais pas?
Je suis le cousin Mathias !
Je le connaissais bien pourtant! Depuis longtemps il hantait mon imagination d'enfant où s'agitait déjà le Démon des Lettres. Que de fois j'étais resté bouche bée, oublieux do mon assiette, à écouter mon père, racontant à la table de famille les aventures, les originalités, les traits de génie du cousin Mathias ! Certes, je ne comprenais que très vaguement ce que disait alors mon père» mais cela avait pour moi tout le mystérieux charme des choses inconnues. Cependant mon hôte s'était fait servir, car il arrivait de Paris dare-dare, à rimproviste, sans s'être annoncé, comme toujours. Je le vois encore, en face de moi, mangeant de grand appétit, m'interrogeant, riant de mon bavardage (il m'avait tout de suite mis à mon aise), et s'interrompant pour renvoyer avec la main une grosse mèche blonde
YILLIERS DE l'iSLE-ADAM
qui lui tombait à chaque instant sur les yeux : — Vous savez, dit-il à ma gardienne stupéfaite, je pars pour Saint-Germain et j'emmène le petit! Quand j'arrive, moi, toutes les punitions sont levées.
Bon gré, mal gré, il fallut qu'elle me mît mon manteau et mon cache-nez ; dix minutes plus tard, mon cousin Malhias et moi, assis au fond du petit cabriolet de louage, nous roulions le long de la route, poudrée à blanc par les frimas, qui mène de la ville de Fougères au bourg de Saint-Germain.
Telle fut ma première et inoubliable rencontre avec Philippe-Auguste-Mathias de Villiors de TIsle-Adam, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de son merveilleux génie, le front et le regard resplendissants de toutes ces belles illusions, de tous ces rêves glorieux qui escortèrent son entrée dans la vie, qui ne l'abandonnèrent pas aux heures les plus douloureuses, et dont les fantômes mélancoliques erraient encore naguère autour du Ht d'hôpital sur lequel il est mort, fier jusqu'au bout, espérant et résigné.
Comme on le voit, nos deux familles cousinaient, mais je pense bien que le cousinage entre Yilliers et mon père et, plus tard, par héritage entre Villiers et moi, fut surtout intellectuel. Le lien familial qui nous unissait me semble très ténu. Je croîs qu'il faudrait le chercher dans Talliance de nos deux familles avec celle des de Kersauson ; peu importe, d'ailleurs : ce qu'il est plus urgent d'établir ce sont les origines illustres, absolument incontestables, de l'écrivain. — De son vivant, une sorte de brume mystérieuse et légendaire s'était amassée autour de sa personnalité, et j'imagine qu'il se complaisait à en aggraver les ténèbres. Du reste, telle était sa haine du réel et de l'habituel, que les rêves les plus titanesques de son imagination se transformaient pour lui en des faits historiques qu'il ' n'admettait pas que l'on pût discuter. Tous ceux qui l'ont entendu parler de ses ancêtres, de leurs richesses, du « seigneurial manoir battu d'une mer mélancolique » où s'écoula sa première jeunesse, comprendront ce que je veux dire, sans qu'il soit besoin d'insister
davantage. — Villiers, cependant, dans les J rares instants fastidieux pour lui où il redescendait sur la terre, connaissait admirablement et par le menu toute l'histoire de sa famille. Il avait, à ce sujet, fait les éludes les plus profondes, et son génie lui avait éclairé tout le sombre et indigeste fatras des archives provinciales et parisiennes. — Je sais tel ouvrage ' de lui, inédit encore, relatant la vie du maréchal de Villiers de TIsle-Adam, qui est un chef-d'œuvre de clarté, d'éloquence, de dialectique et d'érudition. J'y reviendrai en temps opportun. Pour le moment, j'en suis encore aux origines.
L'illustre famille des de Villiers de l'Isle- Adam, seigneurs de Villiers, de TIsle-Adam, - de Chailly, est originaire de l'Ile-de-France. Plusieurs chevaliers de ce nom prirent part aux croisades ; d'autres occupèrent les plus hautes positions dans la Cour et à l'armée ; enfin, le nom sonore de Villiers de risle-Adam éclate partout à travers notre histoire ; mais les plus célèbres parmi ces grands seigneurs , trop connus pour que
j'ajoute rien ici à tout ce qui a été écrit sur eux, sont, par ordre de date, Pierre, qui fut grand maître et porte-oriflamme de France en 1335 ; Jean, maréchal de France en 1437; et enfin l'héroïque défenseur de Rhodes assiég-ée par Soliman en 1521, Philippe, grand maître de l'ordre de Malte. Le neveu de ce dernier y François, marquis de Villiers de risle-Adam, fut grand louvetier de France, en 1550. Le ' petit-fils de François épousa, vers 1670, une fille de la vieille maison des de Courson, et vint s'établir dans l'évêché de Saint-Brieuc, où il fonda la branche bretonne des de Villiers de TIsle-Adam. A son tour le pctit-fils de ce dernier, lieutenant des vaisseaux du roi, épousa, en 1780, une demoiselle do Kersauson. Au moment de la Révolution, il émigra en Angleterre avec sa famille.
Ici se place un incident que je dois relater, car il eut une part importante dans le curieux procès intenté par Villiers aux descendants du comédien Lockroy, procès que je raconterai en détail lorsque j'en sériai à cette époque de la vie du poète.
Au moment de la Révolution, la maison de risle-Âdam était bien déchue de son ancienne splendeur. Je ne chercherai pas les causes de cette déchéance de fortune , mais y lorsque Tofficier de marine émigra avec les siens, il n'avait pour vivre que le très strict nécessaire ; il s'ensuivit qu'après s'être établi là-bas, il ne songea pas tout d'abord à revenir. Entre temps les Bourbons étaient rentrés en France, et tous les soi-disant serviteurs des Augustes Exilés sollicitaient impérieusement la récompense de leurs services. Un Monsieur de Villiers des Champs, fort riche et très excellent royaliste, demanda la permission de faire revivre le nom des de l'Isle-Adam, complètement éteint, affirmait-il, et auquel lui donnait droit une descendance éloignée. Le bon Louis XVIII, heureux d'une demande qui ne lui coûterait qu'une signature, accorda sans une hésitation h son féal sujet, la faveur qu'il demandait, de telle sorte que, à partir de ce moment jusqu'au jour où le poète vint troubler d'une inopportune ingérence sa luxueuse quiétude, la famille de Villiers porta, sans se douter de
YILLIERS DE L ISLE-ADÂM J3
la fraude, un nom illustre et dos armes célèbres auxquels elle n'avait aucun titre.
Puisque j'ai parlé des armes de Villiors, c'est peut-être ici l'endroit de les blasonner. Elles sont : rf'or, au chef d'azur chargé d'un dextrochère vêtu d'un fanon d'hermines , avec cette devise : Va oultre ! et aussi : La main à l'œuvre!
Tous les familiers de Villiers de TIsle-Adam et de ses livres incomparables, reconnaîtront que ces; deux fières devises semblent avoir été faites pour lui : Va oultre ! c'est ce qu'il a fait toujours , perçant le ciel de son clair regard de Voyant, dépassant, dans l'impétueuse envolée dé ses aspirations, l'horizon de la pensée humaine. La main à fœuvre !
oui, à l'œuvre incessamment, au sein même de la misère la plus noire, main d'artiste et de gentilhomme, fine et vaillante, que la mort seule arrêta. Pendant les derniers jours, il les regardait tristement défaillir, ces mains si héroïques qui ne pouvaient plus soulever la plume ; et il dit un soir, à l'un de ses fidèles, cette phrase qui sonne comme une agonie :
14 VILLlEhS DE L ISLE-ADAiM
« Regarde ! ma chair est mûre pour la tombe l »
Je reprends. Le vieil émigré, le marquis Armand, ne voulut pas laisser les os d'un Villiers de l'Isle-Adam en Angleterre ; il revint en France vers 1820 et mourut, peu do temps après la naissance du poète, dans une petite gentilhommière dont Tunique tour regarde le port du Légué et la vaste baie tumultueuse deSaint-Brieuc. Il laissait quatre enfants, deux garçons et deux filles : Tune, Gabrielle, se fit religieuse ; elle est morte dernièrement dame du Sacré-Cœur-de-Jésus ; l'autre a épousé, au déclin de la jeunesse, un Monsieur Du Humain ; ces respectables conjoints n'ont jamais manifesté grande tendresse pour leur neveu, ni de son vivant, ni après ' sa mort. Le plus jeune frère, Victor, entra de bonne heure dans les ordres ; c'était un grand esprit et un saint. Il refusa tous les honneurs et préféra ne jamais quitter la pauvre paroisse de Ploumilliau, dont il fut, pendant près d'un demi-siècle, le dévoué recteur. Son neveu lui a dédié une de ses plus étranges nouvelles.
yJUlERS DE LISLE'ADAM ib
rintersigne ; il l'écrivit en 187S, au presbytère même du simple et bon curé, et ce séjour du pauvre grand poète (dont la vie n'était alors que tempête, agitations, soucis), dans la paix de cette retraite tranquille, lui a inspiré une page merveilleuse, que ceux qui l'ont connu et aimé, ne liront pas sans émotion.
« L'aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies vertes, les trois marches de grès, les lierres, les clématites' et les roses thé qui s'enchevêtraient sur les murs jusqu'au toit, d'oii s'échappait d'un tuyau à girouette un petit nuage de fumée, m'inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres d'un verger voisin montraient, à travers un treillis d'enclos, leurs feuilles rouillées par l'énervante saison. Les deux fenêtres de l'unique étage brillaient des feux de l'occident ; une niche où se trouvait l'image d'un bienheureux, était creusée entre elles. Je mis pied à terre silencieusement ; j'attachai le cheval au volet et je levai le marteau de la porte en jetant un coup d'oeil de voyageur à l'horizon derrière moi.
Mais rhorizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et de pins sauvages où les derniers oiseaux s'envolaient dans les bois, les eaux d'un étang couvert de roseaux, dans Téloignement, réfléchissaient si solennellement le ciel, la nature était si belle, au milieu de. ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe le silence, que sans quitter le marteau suspendu je restai muet.
« toi, pensai-je, qui n*as point Tasile de tes rêves et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n'apparaît pas au milieu des aurores ; après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri, cœur fait pour d'autres exils que ceux dont tu partages l'amertume avec des frères mauvais, — regarde ! Ici l'on peut s'asseoir sur la pierre de la mélancolie ! Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments de la tombe ! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche ! Ici la vue du ciel exalte jusqu'à l'oubli! »
YILLIERS DE l'iSLE-ADAM 17
Ce n'est pas simplement parce qu'elle me paraît lumineusement belle que j'ai cité cette page, mais surtout parce qu'elle est un véritable document psychologique ; c'est une des très rares circonstances ou l'écrivain ait permis à son œuvre publiée de réfléchir son émotion intime.
Le renoncement au monde de la sœur et du jeune frère, ne fut peut-être pas seulement l'effet d'une vocation irrésistible. Dans ces antiques races, l'esprit de famille est traditionnel, et le sacrifice de l'intérêt terrestre des cadets, sur l'autel du droit d'aînesse, s'y consomme encore assez habituellement. Quoi qu'il en soit, le marquis Joseph de Villiers de l'Isle- Adam, chevalier de l'ordre de Malte de la Langue de France, restait de ce fait l'unique représentant de celte puissante lignée. Il obtint licence du pape et épousa M"* Marie- Françoise Le Nepveu de Carfort, qui fut la mère de notre Villiers. En s'alliant à cette famille, le marquis de l'Isle-Adam ne dérogeait pas. Le chevalier Roland de Carfort se croisa en 1248 ; en 1370, Olivier fit alliance avec les
ducs de Bretagne ; lors de la première réforme de la noblesse en 1669, la famille des Garfort t fit preuve de sept générations : elle figure aux montres de 1425 à 1S35 pour les paroisses do Cessori, Le Fœil, Saint-Turiaff et Plaintel, dans Tévêché de Saiht-Brieuc. Les Nepvou ou Le Nepveu étaient seigneurs de Garfort, de Beruen, de la Roche, de Grénan, du Glos, de la Gour, de la Ville-Anne, de Lescouêt, de la Goudraye. Ils. portaient de gueules^ à 6 bil' lettes (T argent, 3- 2. /, au chef de même.
Ou me pardonnera sians doute de m'être si longtemps étendu sur ces détails généalogiques. Il n'y avait qu'un défaut à la cuirasse tramée de fierté et de hautain mépris dont Villiers s'était revêtu avant d'entrer dans l'horrible champ clos de la vie ; les élégantes vipères du boulevard et les haineux corbeaux de la littérature savaient bien que, pour faire saigner cet invulnérable, il fallait diriger morsures et coups de bec contre son orgueil de famille ; ils n'y manquèrent pas. Ils lui ont tout contesrté : ses ancêtres, sa noblesse, son nom!... Villiers rugissait comme un lion
YlLLtERS DE l ISLS-ADAM 19
piqué de mauvaises mouches ; mais de bonnes preuves, claires et précises, valent mieux pour le public actuel que les plus beaux rugissements, et sij dans son pays d'outre- tombe, il se soucie encore dés mesquines choses de la terré, il se réjouira que son cousin breton ait essayé d'établir, d'une façon incontestable, sa filiation avec lès héros de Tépée, dont ce héros de la plume était si digne de descendre.
Malheureusement on peut être très noble et très pauvre, et, M"° de Carfort n'était guère plus riche que le marquis : cependant grâce à une vieille tante, M"® Daniel Kerinou, qui Tavait adopté et qui possédait une modeste aisance, grâce à quelques épaves de fortune, et au bon marché fabuleux de la vie bretonne à cette époque, le ménage eût pu vivre avec dignité, partageant son année entre le modeste logis situé sur la côte et la vieille petite maison de la rue Houvenagues, à Saint-Brieuc ; mais rhumeur singulière et la périlleuse bizarrerie du chef de famille vinrent tout gâter.
Je ne pense pas qu'il ait jamais existé dans
le réel ou dans le roman, un caractère plus extraordinaire que celui du père de Villiers. Pour le peindre, même approximativement, il faudrait toute la verve de Dickens, toute la profonde puissance d'observation de Balzac; d'ailleurs, cela m'entraînerait trop loin ; je me contenterai donc d'esquisser un trait saillant de ce merveilleux original. Le marquis de risle-Adam était possédé de la vision fulgurante, éblouissante, de Tor ; son fils hérita de cette hantise, et c'est lui-même qu'il a peint dans cette phrase d'une de ses nouvelles: «J'ai hérité de ses seuls éblouissements, hélas ! et de ses espoirs. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m'attarde, quand les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes forêts... D'instinct j'évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches humaines... oui, je les évite, car je sens que je porte daris mon âme le reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés. »
VILLIEBS DE L lâLE-ADÀM 21
Mais taudis que l'écrivalu trouvait daus l'exercice de son art un dérivatif à ses obsessions et un préservatif contre Tentraînement, le marquis, lui, forma ce rêve insensé de réaliser ses visions en ise faisant homme d'affaires. Singulier homme d^affaires que ce grand et o sec marquis, toujours dans les nuages, plein de morgue et hautain comme il convenait au descendant du porte-oriflamme de France, doué, à la vérité, d'une activité dévorante., ' mais la dépensant dans la mise en actions (c'est avec intention que je me sers du pluriel) des combinaisons les plus chimé- ' riques. Le marquis prétendait, avec quelque raison d'ailleurs, que, pendant la Révolution et dans les temps troublés qui suivirent, beaucoup d'héritages avaient été faussement attribués à des personnes n'y ayant aucun droit, et au détriment des véritables héritiers. C'était sur cette supposition que reposait sa jspéculation principale. Il se faisait fort, . moyennant un bénéfice de tant pour cent, de faire rendre aux familles lésées le bien qui leur appartenait en propre. Une fois ce beau
projet conçu, le marquis partit en chasse, battant le pays en tous sens, fouillant lès bibliothèques des châteaux, les archives des mairies, les registres des églises, faisant causer les vieilles gens et amassant de formidables dossiers ; puis, lorsqu'il se crut suffisamment armé, il s'en alla prévenir les intéressés. Quelques-uns, séduits par Tapp&t du gain, se laissèrent tenter, se lancèrent dans de longs et dispendieux procès, et finirent par vouer le marquis et ses fantastiques héritages à toutes les divinités de TErèbe. Le dénicheur de successions problématiques devint bientôt Teffroi des notaires, des avoués, des huissiers de la Basse-Bretagne. Car il entrait partout, dans les cabinets d'affaires, dans les études, sûr de lui, hautain ; et sa morgue, ses manières aristocratiques, son nom illustre, en imposaient aux honnêtes tabellions d'une province arriérée, où on a encore la naïveté de respecter quelque chose. On concevra sans peine que de pareilles entreprises, et Finsuccès qui en était le couronnement habituel, loin d'augmenter l'ai-
YILLIERS DE L ISLE-ADÂM 23
sance du redoutable marquis, faisaient brèche dans son patrimoine.
La seconde spéculation entreprise par cet étonnant gentilhomme d'affaires était tout aussi fantastique. Gomme il rêvait sans cesse de prestigieux trésors, il ne tarda pas à se figurer qu'ils existaient ailleurs que dans son imagination. 11 se persuada que la vieille terre armoricaine recelait des souterrains, gardiens muets des fabuleuses richesses qui y avaient été déposées par les ancêtres aux heures de trouble et de guerre civile. Qu'était devenue, par exemple, l'immense fortune des Villiers de l'Isle-Adam, qui leur avait permis de prendre rang parmi les plus • fastueux grands seigneurs de la cour ? — Le chercheur d'héritages se fit chercheur de trésors ; avec la même ardeur, la même conviction, il se mit à la besogne. Aux environs de Quintin se dressaient les ruines d'un vieux château qui avait appartenu jadis à la famille des Villiers de l'Isle-Adam ; le marquis acheta une concession, loua des ouvriers et commença ses fouilles. Avait-il véritablement
24 YILLIERS DE L'iSLE-ADiUif
découvert dans les archives de sa famille quelque document, quelque vague indicatiou?
Je ne sais, mais son fils «n était persuadé.
Il m'a parlé très sérieusement et très admirablement de ce trésor enfoui depuis des siècles, il m'a montré le plan du souterrain, il a essayé de trouver des capitalistes pour aider son père à continuer et à parachever ses • fouilles; heureusement Targent s'est montré rebelle, et Villiers, n'ayant pu réaliser cette conception d'une façon pratique, l'a réalisée d'une façon merveilleuse dans une de ses œuvres les plus fortes et les plus profondes ; je veux parler du livre intitulé le Vieux de la Montagfie, dont j*ai tenu entre les mains le gros manuscrit entièrement terminé. Ce drame, dans les desseins du Poète, devait suivre im. * médiatement Axel, dont il est la suite comme y Adoration des Mages en est la conclusion.
Naissance de Villiers de TIsle-Adam. — Baptême. — Enfance. — Villiers volé par des saltimbanques. — Le collège. — Saint-Brieuc, Laval, Rennes. — Premiers vers. — Portrait de Villiers à ses débuts. — V Amour et la Mort. — Élégie. — Projets littéraires. — Tendresse et dévouement de la famille. — Notre Mathias. — Départ pour Paris.
Pendant que son mari se dépensait ainsi dans une activité aussi fébrile que ruineuse, la délicate et très douce marquise demeurait tristement au logis en compagnie de la bonne tante Kerinou. La vie de ces deux femmes était solitaire, mélancolique, et les inquiétudes que donnaient à M"*® de TIsle-Adam les entreprises du chef de famille, en rompaient seules la monotonie ; mais une fervente piété, une douceur d'âme peu commune, une forte espérance dans la bonté de Dieu, la soute-
naîenl à travers la vie. Sa foi fut enfin récompensée, Dieu réalisa son vœu le plus ardent en lui envoyant, au mois de novembre 1838, un fils qui fut la joie, la croyance, l'espoir et l'orgueil de sa simple existence. Jamais grand artiste n'eut de mëre plus admirable. Pendant toute sa longue vie, elle ne douta pas un instant de lui, de son génie : avec la même simplicité, la même confiance naïve, elle croyait à son fils comme elle croyait à son Dieu.
On se figure aisément avec quelle allégresse l'arrivée de cet enfant fut accueillie par ces deux existences solitaires. C'était un être à aimer, à chérir, à élever, c'était le soleil qui entrait dans l'uniformité de leur nuit. Le marquis aussi était radieux en contemplant ce rejeton des de Villiers de l'Isle-Adam : c'est celui-là qui relèverait l'éclat de cette race antique ; ah ! il le doterait de richesses fabu* leuses 1 II forcerait bien la terre à rendre tous ces trésors ensevelis dans son sein I II se remit à ses fouilles. La tante et la marquise le virent partir cette fois avec moins
de regret. Du fond d'un berceau Tespérance et la consolation souriaient aux deux excellentes femmes.
L'évêque de Saint-Brieuc fut le parrain du nouveau venu ; il le baptisa dans sa chapelle le 28 novembre 1838, en présence du grandpère, du père et de M"® de Kerinou. Le vénérable prélat donna à son filleul son prénom de Mathias.
Je n'ai pas l'intention de suivre pas à pas les progrès de l'enfance Villiers; les biographes des hommes célèbres, malgré tout leur talent, sont rarement arrivés à rendre intéressantes les premières années de leurs héros. C'est que l'enfance est surtout une période de silencieuse incubation oiiTâmeet l'esprit se forment en un labeur secret. Une péripétie de ces années initiales passées à Saint- Brieuc doit, cependant, être rapportée; car l'imagination de Villiers l'entoura plus lard de prestigieuses broderies : il avait environ sept ans lorsque sa bonne le perdit à la promenade; une troupe de bateleurs qui s'en allait vers Brest rencontra le petit égaré et, trou-
vant de bonne prise cet accorl blondinet, s'en empara. Quelques jours après, son | le retrouvait à Brest dans la baraque foraine de ses ravisseurs. Il était déjà, parait-il, devenu le favori de la bande et une telle affection semblait lier le chef des pauvres funambules et le bambin que le marquis, trop heureux de ramener son lils, renonça à toute poursuite.
Ceux qui ont connu Villiers se figureront aisément ce qu'une pareille aventure dut enfanter dans la suite d'histoires humoristiques et merveilleuses. Il fallaill'entendrc, lorsque, dans son style imagé, il faisait revivre les souvenirs des dettx armées qu'il avait passées au milieu de ces admirables et sinistres bohémiens, visitant successivement l'Ilalio. l'Allemagne, le Tyrol et la chevaleresque Hongrie, sauvé et rendu enKn à sa famille, par le dévouement d'une jolie Tzigane, dernière descendante d'une race séculaire, etc., etc !
Villiers commença ses classes au collège dt! Saint-Brieuc et alla bient6t les continuer au lycée de Laval, Là son génie commença à jeter le trouble dans soD
âme ; les divines visions de la poésie déployèrent leurs ailes autour de lui, le souffle de Tenthousiasme artistique brûla son front, il écrivit ses premiers vers. Entre temps, il terminait ses humanités : sa famille vint alors s'établir avec lui à Rennes, dans une maison " de la rue de Corbin. Villiers de TIsle-Adam avait à cette époque dix-sept ans ; il suffisait ' de le voir quelques instants pour être convaincu de sa vocation. L'inspiration rayonnait sur son front mat et bombe ; elle éclatait dans ses discours tumultueux où les idées se pressaient, se heurtaient en désordre ; elle faisait trembler ses lèvres un peu épaisses, déjà ironiques, et mettait dans ses yeux bleu clair une lueur troublante ; sa grosse tète blonde tout écheveléo, ses gestes bizarres, le négligé de son accoutrement, effaraient la correcte société provinciale où, d'ailleurs, il fréquentait peu; mais les rares privilégiés qui entraient dahs le cercle magique de son intimité y restaient fascinés, éblouis. Villiers possédait déjà cette puissance magnétique extraordinaire qu'il conserva pendant toute sa vie et
fondeur de la pensée dans un être aussi jeui était presque efirayante. Enfin, lorsqu'il a à Rennes, il ne lui manquait plus, pour po4 voir prononcer ses vœux sur l'aulel de TA que d'avoir senti saigner son cceur sous divine blessure de l'Amour qui est le !
doulom-eus de tout véritable poêle.
C'est du sein des verdoyantes campagd bretonnes qu'il vit surgir, pour disparatn presque aussitôt dans ta mort, la douce i sion féminine qui fut, sur celle terre, éphémère mais unique amour. C'était un ] ces êtres délicieux dont il a si bien dit : « est des compagnes qui ennoblissent toutes f joies de la vie, des Jeuuus filles radieuses | dont l'amour ne se donne positivement qu'o fois, oui ! des cœurs sacrés, des èlres d'aurii et d'idéal ! v Je ne profanerai pas cette sain passion do deux enfants en essayant deJ raconter, je dirai seulement : ils s'aimèreT elle mourut, et soudain la souiïrance élaïf el déploya les naissantes ailes du pobte.
l'artiste, dans la jeunesse, tout chante, n
CHtMlKS lit FER DE L'OUEST.
ICURSIONS AU MONT-S'-ffllCHEL
BJIluls d'aller et rclour i prix réduiid