‹ Villiers de l'Isle AdamChapitre 3 sur 5 · SERVICES A HEURES FIXES · texte numérisé non relu

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la douleur. Yilliers chanta, et cette pièce pro* fondement émue, écrite à dix-sept ans par le grand railleur dédaigneux que notre génération a connu, trouve naturellement sa place ici ; elle marque la fin de Tenfant et la naissance de Tartislc.

charmants églantiers ! soleiJ, rayon, verdure ! Frais salut que la terre offre dans un murmure De zéphirs renaissants, aux cœurs emplis d'espoir, Bocage encor tout plein de chastes rêveries, Six mois se sont passés loin de vos fleurs chéries : J'avais besoin de vous revoir.

Oh ! vous souvenez-vous, forêt délicieuse^ De la jolie enfant qui passait gracieuse.

Souriant simplement au ciel, à Tavenir, Se perdant avec moi dans ces vertes allées?

Eh bien ! parmi les lis de vos sombres vallées. Vous ne la verrez plus venir.

printemps ! 6 lilas ! 6 profondes ramées !

Comme autrefois vos fleurs, qu'elle avait tant aimées, Sous vos sentiers déserts exhalent leurs amours; L'aubépine s'enlace au banc de la charmille, L'oiseau chante, le ciel est bleu, le soleil brille : Rien n'a changé dans les beaux jours !

Silencieux vallon ! cela n'était qu'un rêve,. Un songe radieux qui maintenant s*acliève Et ne laisse après lui qu'un anxer souvenir... Ne me demandez pas ce qu'elle est devenue, La pauvre jeune fille en ce monde venue Pour consoler et pour mourir !

Morte ! et je suis encore en proie à l'existence! C'est donc cela la vie? Et déjà mon enfance A-t-elle disparu loin de ce cœur brisé?

Seigneur, vous êtes grand, mais vous êtes sévère ! Ainsi me voilà seul : c'est fini sur la terre; Cela s'appelle : « le Passé. >

Hélas ! je me souviens. Les vents au sein des ombres, Du fleuve harmonieux plissaient les vagues sombres; Les chants ailés du soir s'étaient évanouis; Et la lune, en glissant parmi les blancs nuages. Souvent illuminait les teintes des feuillages Du clair obscur des belles nuits.

Le rossignol, caché sous l'épaisse feuillée, Modulait les soupirs de sa chanson perlée, Les fleurs, dans leurs parfums, s'endormaient à leur tour ; Et comme deux rayons réunissent leur flamme, Tous deux nous unissions nos âmes dans une âme. Et nos deux cœurs dans notre amour.

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Comme son joli pied se posait sur la mousse ! Gomme sa chevelure était soyeuse et douce !

Nous allions^ enlacés, sous les hauts peupliers ; Elle avait dix-sept ans; j'avais cet âge à peine, Souvent le rossignol retenait son haleine En écoutant nos pas légers.

Et moi je contemplais mon amante pensive, Et nous nous en allions, seuls, auprès de la rive. Sa main sur mon épaule et le front sur ma main; Et les frémissements de la nuit solitaire Emportaient dans les cieux, ainsi qu'une prière, Tous les doux songes du^chemin.

Puis, le réveil ! la mort ! Texistence qui change ! temps ! vieillard glacé ! qu'as-tu fait de mon an^^e? Où Tas-tu mise, hélas l et froide et pour toujours ? Qu'as-tu fait de Tenfant jeune et pleine de charmes, Qu'as-tu fait du sourire et qu'as-tu fait des larmes, Oh I qu'as-tu fait de nos amours ?

Voyez comme les fleurs viennent bien près des tombes I On dirait un bouquet que les jeunes colombes, Retournant au pays, nous laissent pour adieu. — Qu'avait-elle donc fait pour mourir la première ? Est-ce un crime de vivre ? et l'amour, sur la terre, N'est-il pas le pardon de Dieu?

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Ne me souriez plus, ô campagne immortelle 1 Je suis seul maintenant; si ce n'était pour elle, Je n'avais pas besoin de vos fraîches beautés ; N*ai-je pas vu l'abîme où tombent toutes choses ? Les lis meurent dans l'ombre où se fanent les roses : Les cyprès seuls restent plantés.

Elle est sous les cyprès, la pâle jeune femme ! Mon amour triste et fier brûle encor dans mon âme, Comme une lampe d'or veille sur le cercueil.

Mais je ne pleure plus : la douleur a ses charmes. Et d'ailleurs, ô mon Dieu, mes yeux n'ont plus de larmes, Et mon cœur seul porte le deuil.

Villiers n'aima véritablement, profondément et naïvement que cette seule fois; aucune autre femme n'a pris, dans son existence, la place de la douce morte bretonne. Si son imagination a été emportée dans le sillage de quelques robes passagères, si ses sens ont été séduits, si son esprit artistique a été intéressé par le charme et le mystère troublant qui se dégage de l'éternel féminin, le cœur du poète est toujours resté intact, inexpugnable et hau< tain, muré dans la morne fidélité de ce souvenir de jeunesse.

Cette terrible et première expérience de la

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douleur activa encore le prodigieux développement intellectuel du jeune écrivain. Il chercha et trouva un refuge dans un labeur excessif; Finspiration, grande et lumineuse consolatrice, éclaira son cerveau et rayonna sur son cœur. Les vastes conceptions, les projets gigantesques, tels qu'en forme toujours l'artiste adolescent, enveloppèrent son esprit de leur luxuriante floraison. Pendant cette année, il conçoit un drame, Morgane^ empreint d'une mélancolique magnificence. Il écrit le plan d'une merveilleuse trilogie qui, par la suite, deviendra, sous les trois titres : Axel y r Adoration des Mages et le Vieux de la Montagne^ l'œuvre capitale, le couronnement de son existence de penseur. Il imagine son mystérieux roman : Isis; mais, surtout, il répand en des strophes pleines de souffle et de flamme, tout le tumulte de son âme inquiète et douloureuse. Dans cette période où son génie battait des ailes comme un aigle captif, Villiers de l'Isle-Adam trouva au foyer paternel un encouragement constant, une incessante sympathie, une tendresse sans bornes.

Il y a, dans ce culte que lui portèrent les siens dès ses débuts, quelque chose d'admirable, de touchant et de rare. Généralement la jeunesse d'un artiste est assombrie par la mauvaise volonté, la méfiance instinctive de l'art, Tétroitesse d'esprit et l'amour du lucre de la famille; chez les Villiers de l'Isle-Adam, ce fut tout le contraire. La mère, la vieille tante, le marquis "^ chercheur de trésors, en désaccord sûr tout le reste, formaient un parfait unisson lorsqu'il s'agissait d'entonner les louanges de « leur Mathias » ; ils l'exaltaient, le mettaient sur un piédestal ; sa vocation, son génie, la certitude de son succès, de sa gloire future, étaient pour eux autant d'articles de foi. Ils le prouvèrent bien.

Persuadés que Paris seul était un théâtre digne du premier grand rôle que leur Mathias était appelé à tenir sur la scène du monde, convaincus qu'il était de leur absolu devoir de tout sacrifier pour permettre au génie de la famille de s'épanouir en pleine liberté, ces êtres admirables, au seul aspect desquels les importants bourgeois souriaient en haussant

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les épaules, résolurent de réaliser leur petit bien, de vendre tout, et, munis de leurs quelques sacs d*écus, de s'en aller attendre dans quelque coin perdu de la formidable ville, la victoire définitive du dernier des Villiers de TIsle-Adam qui, ils en avaient la foi naïve, devait, avec son cerveau et sa plume, leur reconquérir la fortune et Tillustration que leurs ancêtres avaient achetées avec leur épée et leur sang. Tous vinrent à la rescousse ; la dame du Sacré-Cœur, Tabbé, la vieille tante; le marquis se multiplia pour la rentrée de tous ses fonds ; il vendit à perte énorme, mais sans Tombre d'un regret, sa petite gentilhommière du Légué et son vieux logis de Saint- Brieuc. Il abandonna les fouilles de dix trésors, la recherche d'une cinquantaine d'héritages, et, suivant son fils, escorté de sa femme, remorquant la vieille tante qui ne les voulait point quitter, irradié d'espoir, au cri de « Dieu le volt ! » il partit pour Paris avec autant de confiance que jadis les croisés, dont il était le descendant, étaient partis pour Jérusalem.

A Paris. — Le règne de la banalité littéraire. -^ Les poètes. — Les défenseurs du Beau. — Le Parnasse contemporain. — Les Parnassiens. — Catulle Mendès et la Revue Fantaisiste, — Entrée triomphale de Villiers de risle-Adam. — Premières poésies. — Amitiés. — Stéphane Mallarmé et Léon Dierx. — Claire Lenoir. — Apparition du docteur Tribulat Bonhomet. — Quelques mots touchant ce personnage. — Le Roman d'une nuit, par Catulle Mendès. — Mort de la Revue Fantaisiste, — L*hôtel du Dragon bleu. — La rue de Douai. — Villiers de TIsle-Adam d'après F. Coppée.

A l'époque de l'exode de Villiers et de sa famille, Paris était devenu, au point de vue artistique et littéraire, le Paradis de la banalité. Les dieux dejiat Olympe étaient les faiseurs d'opéré tles, les fabricants de romans feuilletons, les historiographes du dernier scandale, les poètes de salon, d'alcôve ou de

café-concert ; tous ces industriels vivaient grassement de leur métier, honorés, presque célèbres, se qualifiant volontiers d'artistes, mais ignorant ou dédaignant les règles primordiales de TArt. La censure, qui souriait béatement aux jupes légères et aux fantaisies égrillardes du théâtre d'Offenbach, n'avait point assez de sévérités pour les œuvre» véri*: tablement artistiques et consciencieuses. C'est Tépoque du ridicule procès intenté à Tauteur de Madame Bovary et dé la condamnation de Baudelaire. Quant aux poètes, à ceux qui poursuivaient avec ardeur et désintéressement la chimère divine, il n'était pas de railleries grossières, pas d'insultes qu'on ne crût de bon goût de leur lancer au visage. La presse aiguisait sans cesse le dard de sa {Plaisanterie la plus fine, pour en transpercer quiconque se mêlait d'aspirer vers quelque grand idéal. Seul Victor Hugo, du fond de son exil, parvenait encore à remuer Tâme de la foule. En présence de tant d'opprobres, les derniers survivants de l'admirable phalange romantique se renfermaient dans un méprisant

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silence. Emile Deschamps se mourait obscurément dans la triste ville de Versailles, rimant, lui, l'auteur des Romanceros, de fades madrigaux à Ghloris, tandis que le divin Théophile Gautier, l'illustre capitan de la première représentation diHernani, versait dans Tornière du feuilleton les dernières fleurs de son esprit merveilleux. En vérité, on eût pu croire que la Poésie et TArt étaient morts, étouffés par la matière et par la bêtise triomphantes. Mais la Poésie et TÂrt sont immortels comme les cieux étoiles; à cette heure même où ils semblaient agoniser, ils se préparaient silencieusement à déployer de nouveau leurs ailes vigoureuses, pour s'élancer d'un vol plein de fierté dans l'azur idéal.

Quelques jeunes gens, très jeunes et très pauvres, réunis dans une même foi, dans un même amour profond et violent pour le Beau, dans une même haine vivace du banal et du vulgaire, formèrent ce projet héroïque de s'insurger, eux, chétifs et presque sans armes, contre cette formidable tyrannie de la sottise

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el de la médiocrité. Ils résolurent de défendre, de toutes leurs forces juvéniles, le domaine sacré dos lettres, contre l'eavahissement dont il était menacé, de proclamer la puissance du rythme, le respect de la synlase, d'affirmer enfin qu'il n'y a pas œuvre d'art là où il n'y a pas un souci constant de la forme.

Les critiques de la grande presse, les chroniqueurs des petits journaux puisèrent dans leur arsenal habituel d'ironies, de lazzis et de vieilles facéties remises â neuf, pour bafouer d'importance ces jeunes téméraires ; on les affubla de surnoms étranges ; stylistes, formistes, fantaisistes, impassibles ! Ou les chantonna, on les caricatura, on leur donna des rôles d'idiots dans les revues de fm d'année; et, pour conclure, lorsqu'un peu plus tard un jeune éditeur, devenu millionnaire, grâce à son heureuse audace, osa publier le premier fascicule de leur recueil poétique , le Parnasse contemporain , ils furent voués à la risée et à l'indignation publiques, sous le sobriquet général de Parnas-

Ces colères, pourtant, loin d'abattre ces jeunes et chevaleresques amants de l'idéal, leur mirent au cœur un nouveau courage.

En dépit des quolibets et des insultes, ils poursuivirent leur œuvre et, chose plus admirable et plus touchante encore, ils la poursuivirent en dépit de la plus noire misère. Pour eux, comme pour tous les artistes, l'avenir a été le grand justicier; il a replongé dans l'ombre ceux qui, du haut de leur existence luxueuse, se gaussaient des pauvres petits poètes aux yeux étincelants de fièvre, aux redingotes râpées. Qui sait aujourd'hui le nom de tous ces brillants et spirituels plumigères qui répandaient leurs sarcasmes sur les obscurs Parnassiens ? En revanche les noms de ces Parnassiens ne sont plus ignorés de personne; ils s'appellent, pour ne citer que les plus grands : François Coppée, Sully Prud'homme, Alphonse Daudet, Léon Cladel, Glatigny, Catulle Mendès, Villiers de l'Isle-Adam !

Mes miranda! La première manifestation littéraire de ces nouveaux « Jeune France »

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ne fut pas un recueil de vers; ce fut bel et bien une revue où prose et poésie alternaient allègrement, une revue à la couverture chatoyante, à l'allure frondeuse et gaie, au titre séduisant et sonore, une revue dont le directeur avait dix-neuf ans, et dont pas un collaborateur ne comptait plus de vingt-cinq printemps, la Revue fantaisiste enfin, qui avait pour grand chef un Bordelais fraîchement débarqué à Paris, gueux comme Job, beau comme Apollon : Catulle Mendès, Les bureaux de cette revue étaient situés passage Mires — aujourd'hui passage des Princes. Ce fut dans ces bureaux que Villiers de Tlsle- Adam fit ses premières armes, et mes lecteurs me sauront gré, sans doute, d'en emprunter l'humoristique description à un livre peu connu, dans lequel l'ancien directeur de la Revue Fantaisiste a fixé, d'un style spirituel et ému, la légende du Parnasse contemporain :

« Le bureau était un lieu passablement extraordinaire. Des tentures de perse verte et rose, qui riaient à l'œil avec un air de prairie, s'étonnaient de l'acajou des armoires

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et des tables. Une chaise longue au fond, qui ne s'ennuyait pas toujours, boudait le fauteuil de cuir et les cartonniers pleins de manuscrits ; presque un salon qui aurait bien voulu être un boudoir.

« C'était là que tous les jours, l'aprèsmidi, vers trois heures, venaient Théodore do Banville, nous offrant dans sa bonté déjeune maître, les éblouissements de sa verve lyrique et parisienne, Orphée et Balzac mêlés ; Charles Asselineau, aux cheveux doux, longs, déjà gris, ayant aux lèvres ce sourire ironique et tendre que Nodier seul avant lui avait eu ; Léon Golzan qui daignait nous prêter l'appui de sa renommée ; Charles Monselet, Jules Noriac, Philoxène Boyer, plein du rêve de Shakespeare et Charles Baudelaire, svelte, élégant, un peu furtif, presque effrayant à cause de son attitude vaguement effrayée, hautain d'ailleurs, mais avec grâce, ayant le charme attirant du joli dans l'épouvante, Tair d'un très délicat évêque, un peu damné, qui aurait mis pour un voyage d'exquis habits Je laïque ; Son. Eminence M^' Brummel ! Il

nous apportait ses merveilleux poèmes ea prose qui comptent parmi les pages les plus parfaites de la littérature française. Ljl aussi Albert Glatigny, avec sa vagabonde faconde, un poing sur la hanche, la cravate défaite, le gilet trop court — ô ignorance entêtée des bretelles I — nous récitait, ayant aux lèvres son sourire déjeune faune amaigri par les tendresses des nymphes, ses amoureuses strophes aux rimes retentissantes comme de francs bruits de baisers... )i

Ce fut par cette demeure au charme étrange où trois sœurs jumelles, la poésie, la jeunesse et la pauvreté, semblaient s'être donné rende/.vous, que Villiers de l'Isle-Adam fit sou entrée dans le monde des lettres; il se présenta presque au débotté, velu de luxueuses fourrures, les poches pleines de manuscrits et de parchemins ; de prime abord, il prit d'assaut toute la rédaction et devint bientôt un des principaux rédacteurs de la Revue fantaisiste. Celte fulgurante apparition du dernier descendant du grand maître de Malte a été souvent racontée en termes enthousiastes.

par ceux-là mêmes qui y assistaient : « Il nous donna, dit M. Henri Laujol, l'impression du jeune homme le plus magnifiquement doué de sa génération. » Il apportait un manuscrit de poésies qui parurent, cette année-là même, chez Scheuring de Lyon, éditées avec ^ un grand luxe de papier et d'impression, sous le titre de Premières Poésies; le livre était dédié au comte Alfred de Vigny. Dans ce recueil, aujourd'hui presque introuvable, on pressent déjà le penseur profond, ^original, contempteur de toute banalité ; à coup sûr, ce n'est point là une œuvre parfaite, mais, au milieu des faiblesses, des tâtonnements, des incertitudes, on voit parfois, comme dans^ Hermosa et le Chant du Calvaire^ reluire l'éclair du génie.

Ces premières années de Villiers à Paris contiennent les seuls instants véritablement heureux d'une vie pleine d'amertume ; il n'avait pas, alors, le souci du pain quotidien à gagner ; lorsqu'il sortait du cercle de la famille, où on l'adorait à l'égal d'un dieu, il rencontrait partout, à ses débuts, un accueil

enthousiaste. L'originalité de son maintien et de ses gestes, la débordante richesse de son imagination, sa parole ardente, profonde, emportée et peinte, créaient parmi les jeunes des admirations qui touchaient au fanatisme.

Il fut Tenfant gâté des Parnassiens, et il trouva, dans ce cénacle, les deux amis qui à travers toutes les épreuves, toutes les duretés, tous les déboires de son existence, lui sont restés fidèles jusqu'à la mort et par delà la ^mort : je veux parler de MM. Stéphane Mallarmé et Léon Dierx. Tous les amis de Villiers voueront, comme moi, une infinie reconnaissance à ces deux poètes aux admirables cœurs, qui, après avoir soutenu dans les heures de défaillance et de sombre misère l'auteur du Nouveau Monde, ont eu pour lui pendant sa dernière maladie, des soins, une tendresse délicate, un dévouement, un désintéressement qu'une femme aimante leur aurait enviés. Au sein des plus âpres tribulations, Vexislence d'un artiste ne saurait être complètement malheureuse, lorsqu'elle est éclairée et réchauffée par la flamme d'amitiés aussi vigoureuses.

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Villiers de risle-Adam débuta donc dans la Revtie Fantaisiste par une nouvelle intitulée Claire Lenoir, nouvelle étrange, mystérieuse, ' pleine d'épouvante ; ce qui pour nous rend cette œuvre particulièrement intéressante, c'est qu'on y voit paraître, pour la première fois, un personnage devenu presque légendaire et à la créçition duquel l'écrivain a travaillé jusqu'à la fin de sa vie : on comprend qu'il s'agit de la figure colossale du docteur Tribulat Bonhomet, personnification du bour- o geois scientifique et athée, prud'homme monstrueux de sottise transcendante et de féroce égoïsme. Bonhomet, voulant faire son propre portrait, écrit cette phrase qui résume, ôe me semble, l'idée initiale de l'auteur : « A moi . seul j'ai la physionomie de mon siècle, dont j'ai lieu de me croire l'archétype; bref, je suis docteur, philanthrope et homme du monde. »

Parlant de ses convictions il dit encore : « Mes idées religieuses se bornent à cette absurde < conviction que Dieu a créé l'homme à son image et réciproquement. » Ce docteur Tribulat Bonhomet fut, pour Villiers, ce que

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Le garçon était pour Flaubert, une sorte de personnage imaginaire auquel il attribuait une personnalité complète, toutes les manies d'un caractère réel, compliqué, dans la bouche duquel il plaçait les mots, les aphorismes qu'il recueillait à travers les hasards de la vie et des conversations, ou que son esprit ironique et profond inventait. Ce docteur fait frissonner bien plus qu'il ne fait rire, et le style d'un pédantisme particulier, dont il se sert pour raconter l'effrayante aventure de « discrète et scientifique personne, dame veuve Claire Lenoir, » augmente encore l'épouvante de ce récit.

Mais au cours de ces notes j'aurais de nombreuses occasions de citer les mots de ce « membre honoraire de plusieurs académies, professeur agrégé de physiologie, » dont la plus grande jouissance était, au dire de son historiographe, de tuer les cygnes afin de les entendre chanter. Pour le moment, il me faut enregistrer la disparition de la poétique petite revue où tant de merveilleux talents ont essayé leurs naissantes ailes : elle mourut

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dans la deuxième année de son existence, " assommée par la censure au nom de la morale publique outragée. Ce soi-disant outrage avait été commis par son directeur Catulle Mendès; il avait pris la forme d'une comédie en un acte et en vers intitulé le Roman d'une Nuit. " La pièce était loin d'être bonne, mais, si elle était frivole et médiocre, elle n'était pas criminelle, et Ton se demande en la lisant comment il a pu se trouver des juges pour condamner Fauteur de cette bluette à un mois de prison, ^ et la Revue qui l'avait publiée à 500 francs d'amende. — Le poète dut aller à Sainte- Pélagie, et \B,Revue dut payer... La pauvrettte n'était pas riche ; quand elle se fut mise en règle avec la justice, elle s'aperçut que la caisse était vide. Ses collaborateurs lui firent de joyeuses funérailles, et la plupart d'entre eux s'en allèrent habiter un hôtel garni de la rue Dauphine, célèbre dans l'histoire de la littéra- c ture contemporaine sous le nom d'hôtel du Dragon Bleu. Quatre années plus tard nous les retrouvons groupés autour de leur ancien chef. La fortune a souri à Catulle Mendès ; il

a de Tor dans son gilet, el dans la rue de Douai un appartement qui contient de véritables meubles, un piano, et un groom surnommé Covielle, qui ouvre la porte aux visiteurs, possesseurs du mot de passe. Dans un de ses feuilletons de la Patrie j François Coppée a fait revivre admirablement ces réunions des futurs Parnassiens. L'espace me manque pour tout citer, mais j'en détache ce portrait de Villiers de TIsle-Adam, d'un rendu parfait et d'une réalité saisissante :

(( Soudain, dans l'assemblée des poètes, un cri joyeux est poussé par tous : « Villiers!... « C'est Villiers!... » Et tout à coup un jeune homme aux yeux bleu pâle, aux jambes vacillantes, mâchonnant une cigarette, rejetant d'un geste de tête sa chevelure en désordre et tortillant sa petite moustache blonde, entre d'un air égaré, distribue des poignées de main distraites, voit le piano ouvert, s'y assied, et, crispant ses doigts sur le clavier, chante d'une voix qui tremble, mais dont aucun de nous n'oubliera jamais l'accent magique et profond, une mélodie qu'il vient d'improviser dans la

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rue, une vague et mystérieuse mélopée qui accompagnent, en doublant Timpression troublante, le beau sonnet do Charles Baudelaire.

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères Des divans profonds comme des tombeaux, etc.

« Puis, quand tout le monde est sous le charme, le chanteur, bredouillant les dernières notes de sa mélodie, ou s'interrompant brusquement, se lève, s'éloigne du piano, va comme pour se cacher dans un coin de la chambre, et roulant une autre cigarette, jette sur l'auditoire stupéfait un regard méfiant et circulaire, un regard d'Hamlet aux pieds d'Ophélia, pendant la représentation du Meurtre de Gonzague.

« Tel nous apparut, il y a dix-huit ans, dans les amicales réunions de la rue de Douai, chez Catulle Mondes, le comte Auguste Villiers de TIsle-Adam... » [Pairie ^ 26 février 1883.)

Influences initiales. — Charles Baudelaire. — Mon père. — Relations entre Villiers et lui. — Intimité.

— L'hôtel d'Orléans. — Réunions littéraires et philosophiques. — Léon Giadel. — Villiers et la philosophie hégélienne. — Isis. — La princesse Tullia Fabriana. — Préface. — Bizarreries de style. — Original du Docteur Bonhomet, — Le docteur C...

— Ellen et Morgane, — Sensation de solitude. — Le marquis de TIsle-Adam continue à Paris le cours de ses fructueuses opérations. — Le comte Courty de la Pommerais empoisonneur. — Visite aux vieux de risle-Adam. — L'appartement de la rue Saint- Honoré. — La marquise. — La tante Kerinou. — Mathias décoré.

Il arfive souvent que les fortes influences ressenties par un artiste au début de sa vie intellectuelle laissent dans son existence une ineffaçable empreinte; dès son initiation littéraire, Villiers subit deux influences : celle de

Charles Baudelaire et celle de mon père.

L'ascendant qu'exerça sur lui le poète satanique me semble avoir été plutôt néfaste; il développa son goût pour l'outrance et pour la mystification, il le détourna souvent de sou génie qui était natalement clair et lumineux, le poussant à Tensevelir au sein de bizarreries nuageuses, à se laisser entraîner à des obscurités, des préciosités, des raffinements qui déparent parfois son œuvre et la rendent difficile à lire. Je ne parle pas ici, bien entendu, de rironie qui est une des puissances de Villiers, celle-là lui était profondément géniale ; les duretés de la vie, la sottise et la méchanceté des messieurs et des dames Taiguisèrent, la rendirent impitoyable et terrible. Mais sa liaison avec Baudelaire, le pouvoir pris par l'auteur des Fleurs du mal à Torée de son existence, sur son cœur et sur son cerveau, lui inculquèrent cette manie (c d'épater le bourgeois, » de mystifier le lecteur, manie persistante dont il n'a jamais pu se débarrasser même dans son œuvre la plus gravement pensée, V Eve future.

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L'influence de mon père lui fut au contraire, de son propre aveu, précieuse et très utile; comme il me Ta dit maintes fois, il eût atteint des sommets beaucoup plus élevés s'il Teût mieux écoutée; rien d'étonnant d'ailleurs, à ce que sa nature nerveuse, son esprit porté vers toutes les curiosités, sa jeunesse enfin, aient été beaucoup plus séduits par les excentricités voulues, la vie exotique, le dandisme et la perversité à froid de Charles Baudelaire, que par les conseils de son parent breton, qui prêchait avant tout la sobriété, le travail, le silence et la solitude. Jusqu'à l'époque où la famille de l'Isle-Adam vint à Paris, mon père n'eut avec Villiers que les relations pouvant exister entre un homme beaucoup plus âgé et un adolescent; mais après la fulgurante entrée du jeune poète dans la capitale, séduit plus que tout autre par la brillante aurore de ce génie naissant, redoutant pour lui les formidables écueils contre lesquels tant d'apprentis grands hommes sont venus faire naufrage, il l'attira invinciblement vers lui et le prit, pour ainsi dire, sous sa robuste tutelle. Mathias à

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partir de ce jour, devînt donc de la famille a ce fut peu de temps aprë3 qu'il fît ce premîq voyage à Fougères, dont j'ai fixé le souvea an début de ces notes '.

11 y a tout au bout de la rue Ricbelieill presque en face du ThéAtre-Français, un hôte \' hôtel d Orléans, où j'aimeà faire defréquen! séjours. Je ne passe jamais sous la voûte qiâ suit sa porte cochère, sans qu'une forte éma tioQ me saisisse. En contemplant celte coui intérieure, ce haut perron qui la termine et cer* taines fenêtres du second étage, tous lei tomes de ma première jeunesse, ma jeunesse da collégien, ressuscitent autour de moi ; chaquA coin de ce logis m'est familier, et partout,

' C'est ici, peut-Ëtre, qu'il convient de |i!aeei; l'a lettre dont j'offre le (ac-similé à la curiosité du lecteur? file est adressée à mon père et datée de Monfort, pelile ville du département d'IlIe-et-Vilaine. Villlera y Tait allusion à l'impression de son premier volume 6e poésies. M. Lemenant, avoué, l'ami chez lequel cette lettre fut écrite était un brave et original garçon, ancien camarade du poète an collège (le LaTol, qui, après avoir vainement mangé de U vache enragée et fait de la philosophie transcendante il Paris ae résigna, très sagement, à cultiver, dans son pays natal, le champ et les dossiers de pj'océdure pniemets. — Il mourut de ses rentes. Villiers lui a dédié «ne pièce de vej-s dans ■■ Premth-ei Poétie' «.

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60 VILMEBS DE L ISLE-ABAM

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chaque instant, je crois voir se dresser la haute silhouette de mon père. C'est là qu'il a habité pendant douze ans, et c'est là que mes frères et moi, élèves de RoUin, venions passer nos sorties du dimanche ; nous assistions alors, au milieu de nuages de tabac, à d'interminables discussions philosophiques entre Villiers de l'Isle-Adam et le maître du petit logis; à vrai dire, nous n'y comprenions pas grand'chose, mais nous restions bouche béante à contempler les gestes désordonnés, les bonds de chamois, les contorsions de tous ses traits dont notre cousin Mathias émaillait ses arguments. Cet hôtel de la rue Richelieu n'avait pas, à cette époque, l'aspect banal de nos modernes caravansérails; il rie l'a pas encore ; malgré tous les changements qu'y ont fait les nouveaux propriétaires, la marque de son illustre origine reste fixée aux murailles de ce bâtiment. C'est, en effet, Tanciehne maison de ville du cardinal Armand de Richelieu, et le principal corps de logis, auquel on accède par un escalier et un perron pleins de noblesse, a conservé toute la majesté et toute la naïveté

de style architectural du siècle de Louis XIII. Au temps de Villiers et de mon père, cet hôtel était tenu par un couple de braves gens dont le lils était peintre; de là, disséminés à travers les appartements, des tapisseries, des fresques, des tableaux et des panoplies qui ajoutaient à l'originalité de la demeure.

Venaient donc le soir, dans un modeste appartement du second, quelques rêveurs, quelques penseurs et des philosophes. Outre colle de "Villiers, une seconde figure, entrevue par hasard dans une de ces réunions, est restée gravée dans ma mémoire, c'est celle de Léon Cladel; sa puissante stature, ses longs cheveux, son teint mat, l'aspect sombre de sa physionomie, ses yeux fauves, sa barbe où se mêlaient des teintes brunes et rousses, lui donnaient bien cet air d'un Christ damné que Catulle Mendès lui attribue. Il venait accompagné de son ami Baudelaire, dont j'ai honte de ne pas me souvenir. Mon pijre philosophait beaucoup à cette période de sa vie ; les philosophes étaient donc les plus nombreux et les plus acharnés dans ces réunions

yiLLIZUS PE L JSLE-ADAM $5

OÙ Ton buvait beaucoup de café et où Ton fumait un nombre incalcula,ble de pipes et de cigarettes. La philosophie allemande passionnait alors le maître du logis; elle s'empara bientôt de Tesprit profond de Villiers de risle-Adam. Son ami Tinitia aux brillantes théories spiritualistes dé Hegel, dont il était le fervent disciple : les projets humanitaires et socialistes de Fauteur des Poèmes virils^ trouvèrent en Villiers un auditeur plus récalcitrant. Son esprit et son âme habitaient trop loin de toute réalité pour qu'il se préoccupât des tristesses de Thomme et des misères de la vie réelle ; par contre, la vaste poésie du penseur allemand, la largeur et la magnificence de ses vues, Tenthousiasmaient au; plus haut degré : il commença à exposer les théories de la philosophie spéculative dans Tétrange nouvelle de Claire Lenoir, dont j -ai parlé ; quelques années plus lard, en 1862, il publia le premier volume d'un roman mystérieux, JstSy dont la suite n'a jamais paru, dans lequel le système et les principes hégéliens sont développés et poussés jusqu'à leur extrême limite.^

V[LL[tRS DE l ISLE-ADAM

Co premier volume intitulé Tullia Fabriana est dédié à mon père. Il valut îl l'auteur de la part de Baudelaire, des témoignages d'admiration qui pourraient aujourd'hui paraître excessifs.

En effet, dans ce roman, les défauts sont plus nombreux que les qualités^ celle passion pour le romantisme dont VilHers ne se déRl jamais, éclate ici en des aventures mélodramatiques, ténébreuses, invraisemblables, conduites avec toute l'inexpérience d'une main très jeune. La débordante richesse d'imagination ne suffit pas à voiler ces vices essentiels de l'œuvre. Lorsque le talent de l'écrivain se fut mûri et que l'expérience eut assagi sa verve, il reconnut toutes les imperfections de ces débuts ; il ne continua jamais Isis qui, dans le principe devait avoir six volumes ; dans la préface de Tullia Fabriana l'autQi^fl s'exprimait ainsi : ^H

« Isis est le titre d'un ensemble d'ouvrags^l qui paraîtront, si je dois l'espérer, à de courts intervalles : c'est la formule collective d'une série de romans philosophiques; c'est l'X d'un problème et d'un idéal ; c'est le grand

YILLIERS DE L ISLE-ADÂM 67

iaconnu. L'œuvre se définira elle-même une

fois achevée. » ^ cVw. ir

Le besoin de bizarreries qui semble inhé- ^ i^-^ rent à Villiers, se manifeste dans Isis d'une façon très vive; ces excentricités de style c lui attirèrent force railleries de la part des petits journaux ; déjà lors de Tapparition de Claire Lenoir dans la Revue Fantaisiste^ le Tintamarre et d'autres feuilles satiriques, s'étaient copieusement moqués des expressions étranges employées par le jeune écrivain. Une phrase surtout était devenue célèbre ; l'auteur l'avait placée dans la bouche du docteur Bonhomet <> lui-même, la voici : « Je lui fus grat de cette injure. » Villiers prétendait que, puisque le substantif ingratitude a comme qualificatif ingrat, grat devrait être pareillement le qualificatif de gratitude; logiquement il avait raison, mais il oubliait sans doute que la langue française se soucie peu de la logique.

En revenant sous ma plume, ce nom de Bonhomet me rapelle que cette audacieuse conception, dont le cerveau de Villiers fut hanté jusqu'à la mort, n'est pas purement

imaginaire. L'hôtel d'Orléans possédait alors, comme médecin attitré, un certain docteur C**'' qui avait la physionomie la plus sinistre qu'on puisse se figurer; c'était au demeurant une nature très charitable, un excellent homme et un savant des plus distingués; mais sa figure sombre, une certaine façon de s'expliquer à la fois hétéroclite et pompeuse, son positivisme, son dédaigneux mépris pour toute manifestation artistique, l'étrange configuration de ses chapeaux et de ses longues redingotes, exaltèrent l'imagination du poète. Dès lors, sans s'en douter, le brave docteur C*** devint une sorte de mannequin sur l'ossature duquel Villiers accrochait chaqae jour tous lessophismes retors, toutes les fantaisies bizarres, toutes les manies terribles ou grotesques qui font du savant Tribulat Bonhomet un type unique dans la littérature moderne.

Cette période des premières années à Paris (1859-1863) fut des plus fécondes. Outre Claire Lenoir et Isis^ l'écrivain donua au public deux drames empreints d'une sombre!

YILLIERS DE l'iSLE-ÂDAM 69

magni&ceuce et qui n'ont jamais été joués :

Ellen^ et Morgane, C'est dans Morgane que se trouve une phrase superbe que je veux citer kû parce qu'elle me semble caractériser admirablement non seulemant le style, mais la tournure d'esprit de Villiers de l'Isle- Adam à celte époque :

(( Je bois à vous, forêt, donneuse d'oubli ; herbes mouillées, — à vous aussi, roses sauvages qui croissez sous les chênes, enivrées de la rosée qui tombe des lourds feuillages ; à vous, plages, où flottent, le soir, les senteurs salées des vagues emplies d'étoiles, et qui vous étendez comme moi, magnifiques et solitaires. »

L'auteur de Y Eve future a toujours eu cette sensation de solitude au milieu du monde :

<r Je me suis toujours senti seul, même à côté d'une femme aimée ou d'un ami, même dans le cercle intime, si enthousiaste et si affectueux de ma famille, » m'écrivait-il peu d'années avant sa mort.

Or, pendant que le fils prenait ainsi sa place au soleil de la littérature, que deve-

m VlLLItllS BE L ISLË-MIAM

uaient, au milieu du bruyant tourbillon p^

sien, le hnutaia marquis, la douce et sailli marquise et la bonne tante Kerinou î marquis, toujours possédé do la vision < l'or, avait repris le cours de ses fructuei spéculations ; il était entouré d'un d'oiseaux de proie, agents d'aiîairesà l'aspéffl famélique et singulier, qui achevaient de se partager les derniers débris de son patrimoine.

Il avait établi, de son autorité privée, sorte de Huccursale des bureaux du référ^ dairo aux: sceaux, où il délivrait, avec i belle morgue convaincue, des attestations 4 noblesse ; malheureusement le choix des gen^ qu'il anoblissait n'était pas toujours très judicieux ; c'est ainsi qu'au cours du procès de l'empoisonneur Courty de la PommeraÎM l'avocat de ce médecin criminel bien qu'h mœopathe, présenta au tribunal un pompeu!

certificat signé du marquis Joseph de Villiers de l'isie-Adain, doyen de l'ordre des chevaliers de Malte, attestant que Taccusé était de bonne noblesse et qu'il avait des droits incontestables

patn-

gens judi- ÏS cl^^

VILLIERS DE L ISLE-ADANf 71

au titre de comte dont il s'était affublé pour éblouir sa clientèle.

Vers la fin de 4863, aux environs du premier de TAn, mon père me mena pour la première fois faire une visite aux vieux de risle^Adam ; ils avaient pris un appartement rue Saint-Honoré, tout près de la place Vendôme, dans la maison où se trouve actuellement, je crois, la photographie Lejeune. Je me souviens que le salon était très grand, très haut d'étage, très peu meublé, et qu'en cette journée sombre de; décembre on y frissonnait un peu. La marquise m'apparut comme une ombre; vêtue de noir, elle était pâle, triste et douce, l'air distingué ; quand mon père prononçait le nom de Mathias, sa figurç s'illur minait ; elle nous dit, avec un faible sourire, que le marquis était à ses affaires ; elle ajouta que la tante Kerinou était malade et couchée, mais qu'elle voulait nous voir. J'aperçus, dans un grand lit ancien, une toute petite vieille dame, dont on ne découvrait que la figure poupine, encadrée dans un immense bonnet à tuyaux ; elle avait un long nez mobile, de

petits yeux brillants et causait beaucoup; certaines phrases, qui revenaient à satiété sur ses lèvres, me frappèrent parce qu'elles faisaient rire mon père malgré lui. J'en ai conservé l'intonation dans ma mémoire et j'entends en ce moment cette petite voix chevrotante et claire qui répète : « Vous savez, Hyacinthe, Mathias est un homme célèbre — Mathias va être décoré — L'Empereur veut décorer Mathias — On va décorer Mathias ! » Je n'ai pas besoin d'ajouter d'ailleurs que c'était là un rêve de l'excellente dame : on ne songeait pas alors, on n'a jamais songé depuis, à donner la croix à Tauteur ^'Axel. Villiers de l'Isle-Adam était de ceux-là qu'aucun gouvernement ne décore.

La légende du mystificateur mystifié. — La succession du trône de Grèce. — Villiers de i'Isle-Adam candidat à la couronne. — Le lion de Numidie, — Le Maure de Venise. — Némésis, — Audience impériale. — Le marquis et le baron de Rotschild. -^ Le duc de Bassauo et Villiers de TIsle-Adam. — Dernier acte de la comédie. — Conclusion poétique. — Mort de la tante Kerinou. — Séparations.

Il y a sur cette époque de la vie de Villiers une merveilleuse légende demeurée célèbre dans le monde des lettres ; mais en passant de bouche en bouche elle a subi tant de transformations, elle s'est tellement éloignée de la vérité, qu'il est besoin de la rétablir dans sa simplicité première ; mon lecteur s'apercevra que le vis comica de la terrible charge dont le jeune écrivain fut victime n'avait nul besoin de fioritures et d'embellissement.

Ici quelques mots de préambule sont nécessaires, et ma futile plume est obligée d'exécuter une rapide incursion dans le grave et ennuyeux royaume de l'histoire politique contemporaine. Qu'on se rassure d'ailleurs, elle ne fera qu'entrer et sortir.

Donc en l'an de grâce 1863, à l'époque oii le gouvernement impérial rayonnait do son éclat le plus fulgurant, lepeuplo des Hellènes vint à manquer de roî. Les grandes puissances qui protégaient l'héroïque petite nation à laquelle Byion fit le sacrifice de sa vie, la France, la Russie, l'Angleterre se mirent à la recherche d'un jeune lyran constitutionnel pour en doter leur protégée. Napoléon III avait, à cette époque , voix prépondérante dans les congrès, et l'on se demandait avec anxiété s'il présenterait un candidat et si ce candidat serait Français. Bref, les journaux étaient remplis de racontars et de commentaires sur ce sujet palpitant ; la question grecque était à l'ordre du jour. Les nouvellistes pouvaient sans crainte donner libre essor à leur imagination, car, tandis que les

YILLIERS DE l'iSIE-ÂDÂM 75

autres nations semblaient avoir fixé leur choix définitif sur le fils du roi de Danemark, l'Empereur, — si justement surnommé « le prince taciturne » par son ami des jours sombres, Charles Dickens, — FEmpereur, dis-je, continuait à se taire et à faire attendre sa décision.

Les choses en étaient là, lorsqu'un matin du commencement de mars, le grand marquis entra comme F ouragan dans le triste salon de la rueSaint-Honoré, brandissant un journal au-dessus de sa tète et dans un indescriptible état d'exaltation que partagea bientôt toute la famille. Voici en effet l'étrange nouvelle qu'enregistraient, ce matin-là même, plusieurs feuilles parisiennes :

« Nous apprenons d'une source autorisée qu'une nouvelle candidature au trône de Grèce vient de se produire. Le candidat, cette fois, est un grand seigneur français, bien connu de tout Paris : le comte Philippe-Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, dernier descendant de l'auguste lignée qui a produit l'héroïque défenseur de Rhodes et le premier grand

maître de Malte, A la dernière réception intime de l'Empereur, un de ses familiers l'ayant interrogé sur le succès que pouvait avoir cette candidature. Sa Majesté a souri d'une fa^on énigmatique.

Tous nos vœux au nouvel aspirant roi. »

Ceux qui m'ont suivi jusqu'ici se figureront aisément l'effet que dut produire, sur des imaginations comme celles de la famille de Villiers, une pareille lecture. Ils voyaient déjà leur Malhias faisant son entrée dans Athènes, vêtu de velours noir, fièrement campé sur un cheval hlanc, entouré de ses Buperhes palikares ; quant à Matbias luimême, il prenait la chose très au sérieux, mais ii doutait un peu du succès définitif.

— Sire, dit gravement le vieux marquis en boutonnant majestueusement sa rediDg:ote blanchie par l'usure , l'argent seul voua manque... le père de Votre Majesté saura vous en procurer. — Adieu!.., Je vais trouver Kotschiid M..

Il sortit et disparut pendant huit jours,

TILLIERS DE l'iSLE-ABAM 77

Mais expliquons bien vite Torigine de cette mirifique aventure.

Elle pourrait s'appeler « le Mystificateur mystifié > avec ce correctif, pourtant, que le mystifié ne crut jamais à une mystification.

Au temps où Villiers faisait les beaux jours du petit cénacle de la rue de Douai et de quelques caboulots littéraires — c'est ainsi qu'on appelait alors certains cafés où se réunissaient les gens de plume, — il avait comme rival un magnifique garçon au teint mat, aux yeux ardents, à la crinière épaisse et noire, que les Parnassiens surnommaient : « le Lion de Numidie », bien qu'il fût de Montpellier seulement. Je ne le désignerai pas sous un autre nom, car ce lion a depuis coupé sa crinière, rogné ses griffes, et fait amende honorable à la société. Doué d'un extraordinaire tempérament, d'une verve et d'une bonne humeur prestigieuses, d'une finesse redoutable et d'une surprenante puissance d'observation, ce joyeux colosse eût été inattaquable, s'il n'eût été affligé d'une vanité aussi singulière que peu justifiée. Le Lion de Numidie avait

la prétention d'être un acteur admirable, et

jamais il ne perdait une occasion de mettri en relief ses talents de mime et ses qualiti de déclamateur. Villiers, qui déjà s'exerçait à cette raillerie froide, terrible ot sérieuse, faisant une cible do toutes les faiblesses hu< maines, aperçut vite le défaut de la cuirasse de cet excellent compagnon; il voulut rire, s'insinua dans les bonnes grâces du Lion, et. peu à peu arriva à lui ôter toute défiance, lui expliqua alors que quelques-uns de amis désiraient monter, sur une scène loui à cet effet, Le Maure de Venise; mais ils m trouvaient personne capable d'entreprem le rôle d'Othello, d'autant plus qu'il était toute nécessité, pour rester dans la coulei locale, de se teindre en noir les bras et figure. — « Oi'à cela ne tienne, s'écria bravi ment le Lion, voici ma main je serai vol homme. » Avec une patience et une gravil étonnantes, Villiers fit répéter son ami et li indiqua lo teinturier; puis le rendez-vous fi fixé au lieu de réunion de ia bande poétiqai pour répéter en costume. Je n'ai pas besoin

et

dire qu'il n*avait jamais été question de jouer le chef-d'œuvre de Shakespeare, mais Villiers n'en avait pas moins convoqué le ban et l'arrière-ban des poètes. Lorsque Othello, vêtu de ses magnifiques vêtements, le visage et les bras aussi noirs que ceux du roi de Dahomey, fit son entrée dans la salle, un hourrah formidable retentit de tous côtés à l'aspect du Lion de Numidie, qui jamais mieux n'avait mérité son nom. Le Provençal était trop fin pour ne pas s'apercevoir tout de suite qu'il était joué. Il prit bien la chose et se mit le premier à rire de son étrange accoutrement, mais il eût suffi de surprendre le regard dont il gratifia le dernier descendant du grand maître de Malte, pour prédire qu'il aurait une revanche prochaine. Il demeura l'ami de Villiers et découvrit à son tour où était le défaut de son armure. C'est alors qu'avec un art infini il dressa à sa vanité, à son orgueil nobiliaire, aux folles prétentions de sa famille, un piège qui dénotait presque du génie. Le fils du chercheur de trésors devait se laisser séduire par le mirage de ce trône et de cette

KO VILLIËRS DE LISI.Ë-ADAM

couronne royale chatoyants à l'horizon. Lq mystificateur avait d'ailleurs tout admirablement calculé : pour lo public, la candidatui de Villiers de l'Isle-Adam ne pouvait sembler anormale — le nom était sonore, il étai^ illustre ; rien d'impossible, dès lors, à ce que le souverain, désireux de placer en Grèce un monarque qui lui devrait tout, eût chois parmi la fleur de la noblesse française le per sonnage auquel il voulait donner une coU' ronne, La chose ne devenait invraisemblable, hilare et funambulesque que lorsque l'on coa naissait les deux personnages : le roi et h père.

Beaucoup de gens y furent pris, et le monarque en expectative reçut bientôt l'habituelle avalanche de lettres solliciteuses. NolM Mathias pourtant ne restait pas inactif, il m s'endormait pas dans son rêve glorieux :

trône, qui lui apparaissait tout étincelant d| gemmes et de pierres précieuses au milieu di la fumée bleue de ses cigarettes, le tentai bien plus qu'il ne se l'avouait à lui-même poussé par ses bons amis qui riaient sou

cape, il rédigea une demande d'audience et l'envoya aux Tuileries. Quelques jours après une magnifique estafette s'arrêtait devant la maison de la rue Saint-Honoré et remettait au concierge stupéfait un pli cacheté aux armes impériales, à l'adresse du comte Villiers de risle-Adam; l'audience était accordée et fixée à une date prochaine.

Pour la première et l'unique fois de son existence, le poète trouva un tailleur qui lui fit crédit; il commanda un frac somptueux accompagné de toutes ses dépendances, puis il s'enferma chez lui pour étudier, devant une glace, son entrée, ses gestes, le discours qu'il tiendrait au souverain. De son côté, le terrible méridional, à l'oreille duquel chuchotait constamment Némésis, ne perdait pas son temps; chaque jour, un ou deux journaux contenaient un entrefilet au sujet du « candidat français ». On annonçait qu'il allait être reçu par TEmpereur; on racontait que le marquis, son père, avait eu une entrevue longue et cordiale avec le baron de Rotschild ; mais, où le Lion de Numidie montra véritablement une sagacité de

serpent, ce fut dans sa façon de préparer i victime à l'audience imminente. L'écrivaio, en gésinc de son roman à'Isis, avait à ce moment l'imagination remplie des sombres aventures,. qui donnent une couleur mystérieuse et roS mantique à l'histoire des principautés ïta^ liennes du xvi" siècle; il ne rêvait que palais' pleins de pièges homicides, où les murailles s'ouvrent, où les plafonds s'abaissent, oii les planchers cèdent pour étouffer ou ensevelir les imprudents qui se laissent attirer dans les demeures luxueuses et fatales des tyrans etM des princes. Le mystificateur sut jouer admL4^ rablement do cette prédisposition d'esprit daf mystifié : il lui rappela que les familiers det Tuileries étaient gens peu scrupuleux, il Inn raconta une foule de tragiques anecdotes qui au lendemain du 2 décembre, avaient eu poisfl cadre ce palais, machiné, à l'entendre, comix un décor d'opéra ; bien des personnage étaient entrés par la petite porte de la plai du Carrousel, qu'on u'avait jamais v sortir ; donc que Villiers prît garde à toafl car si quelque favori avait intérêt à le faî

disparaître, un trappe, une oubliette soudaine pouvaient s'ouvrir sous ses pieds; surtout, qu'il refusât absolument de s'expliquer à toute autre personne qu'à l'Empereur lui-même. Enfin, lorsque arriva le grand jour, le pauvre Mathias très ému, très pâle dans ses beaux habits flambants neufs, monta dans une grande remise et se dirigea vers les Tuileries : avant de partir il avait fait son testament et l'avait envoyé à mon père.

Que se passa-t-il aux Tuileries? c'est ce qu'il est malaisé de dire exactement. La version de Villiers est tellement empreinte de romantisme, qu'il est bien difficile- d'y démêler le réel d'avec l'imaginaire; ce qui semble certain, c'est que le poète fut reçu par le duc de Bassano qui remplissait à cette époque les fonctions de grand chambellan du palais. Le vieux diplomate essaya sans doute de sonder, par quelques questions habiles, les intentions de Mathias, mais il se trouvait en présence d'un personnage tel qu'il n'en avait jamais rencontré dans sa longue et aventureuse carrière. Quant au poète, son imagination, déjà

VILLIEHS DE L ISLË-ADAM

très montée, l'amena bientôt à oublier totalement le présent, pour so figurer qu'il jouait un rôle dans une de ces sombres et silencieuses intrigues de cour dont il avait lu récemment les dramatiques récils, II refusa de parler, posa ses pieds partout avec d'injurieuses précautions, répondit froidement aux avances de son interlocuteur et lui lanj quelques regards et quelques sourires profoi dément significatifs, auquels le grand chambellan ne comprit rien du tout; en lia de compte, il affirma, courtoisement mais énergiquement, sa résolution de ne parler que devant l'Empereur :

— Il vous faudra donc prendre la peine de venir une autre fois, monsieur le comte, dit le duc en se levant ; Sa Majesté était occupée et m'avait chargé de vous recevoir.

Il n'est pas douteux que !e chambellan n'ait pris en cet instant cet homme de génie pour un fou, et, malgré toute mon admiration pour l'auteur de V Eve future, j'avoue que cette erreur n'a rien qui puisse surprendre. Villiers racontait qu'il avait été reconduit à travers les

ux

appartements, jusqu'à l'escalier, par deux gaillards musculeux et sinistres, vêtus de noir, et qu'il s'attendait à chaque instant à être précipité dans une oubliette : « Car, ajoutait-il, je m'aperçus, dès mon entrée, que Bassano était gagné à la cause du fils du roi de Danemark, et que son but en m'appelant aux Tuileries, était de faire disparaître sans esclandre un rival gênant et dangereux ; mais ma froideur, ma dignité, le bon ton et la mesure de mes paroles en imposèrent sans doute aux sbires ; on me laissa m'en aller paisiblement. » Le Prétendant rentra chez lui l'oreille un peu basse, en grande terreur de la police secrète, imaginant qu'il allait être arrêté, jeté dans un cachot, tué peut-être; il se barricada dans sa chambre et n'en bougea pendant huit jours. Enfin les journaux vinrent du même coup mettre un terme à ses inquiétudes et à ses ambitieuses espérances en lui apprenant la nomination définitive de son heureux compétiteur, le second fils du roi Christian IX, qui monta sur le trône de Grèce sous le nom de Georges ^^

Le dernier acte de la comédie était joué ; le rideau tomba. Mais le principal acteur ne crut jamais que tout cela eût été une simple fantaisie ; jamais il ne douta qu'il avait eu les chances les plus sérieuses de réussir, et jusqu'au dernier jour de son existence, il expliquait, dans ses conversations colorées et pittoresques, toutes les sublimes choses qu'il aurait accomplies, si, favorisé du sort, il fût devenu roi.

Vous riez, lecteur.

Pourtant, si ce rêve se fût réalisé, qu'un doux poète eût tenu le sceptre royal dans le pays qui vit surgir de la radieuse écume des vagues Aphrodite, la Beauté immortelle, dans la patrie d'Homère, d'Eschyle, d'Anacréon et d'Aristophane, le mal eût-il été bien grand et le peuple hellène eût-il été moins heureux? Certes, le règne de Mathias P"" n'eût pas ressemblé à celui de feu notre respectable Louis- Philippe; mais peut-être, au contact de son génie, la Grèce de Miltiade et de Thémistocle, de Marathon et de Salamine eût senti son âme antique se réveiller et tressaillir en

elle. Hélas, le royaume des poètes n'est pas de ce monde, et leur couronne est faite d'épines ! Qu'est donc un trône d'ailleurs, pour qu'on le désire avec tant d'acharnement? Le héros de celte aventure l'a dit en de très beaux vers ; qu'ils soient la morale et la conclusion de ce véridique récit.

€ Un trône, pour celui qui rêve

€ Un trône est bien sombre aujourd'hui!

< Faîte des vanités humaines,

c A ses pieds saignent bien des haines ; « Souvent il voile bien des peines!

« La foule obscure reste au seuil :

« Sapin couvert d'hermines blanches € Il a sceptre et lauriers pour branches; (( Il est formé de quatre planches

< Absolument comme un cercueil ! >

La vieille tante Kérinou ne quitta pas le grand lit à baldaquin où, à la fin de cette mémorable année, je la vis pour la première et unique fois de ma vie ; son âme naïve et pure s'envola avec confiance vers les jardins du Paradis, escortée de toutes ses espérances et de toutes ses illusions. Ce départ de la

bonne dame fut un événement terrible pour les Villiers de risle-Adam. Jusque-là, grâce à ses revenus , on avait pu continuer, cahin caha et sans trop de heurts, ie voyage de la via ; mais la fortune de la tante étant presque entièrement en usufruit, ses revenus disparurent nécessairement a^ec elle, A sa mort les pauvres Bretons, exilés dans le Paris formidable et égoïste, virent donc se dresser devant eux le fantôme de la misère ; on dut se disperser : le logement de la rue Saint-Honoré fut abandonné , les moubles vendus . La marquise retourna en province, dans l'espoir d'y réaliser quelques capitaux ; le marquis était a qu<a ; à propos d'une fantastique société pour l'ex^ loitation de problématiques lacs de bitume, il'fivait efileuré les bants de la police corroctionil'ille. Je me hâle d'ajouter qu'il en était sorti '^ tète haute et les mains nettes, mais ses pcJics étaient complètement vides.

Père et fils 'le séparèrent; "Villiers s'en alla vivi'e de son c "ité et commença son douloureux pèlerinage à travers les garnis parisiens , pèlerinage qu,i'Mura toute sa vie et qui se.

Ce fut peu de temps après que je quittai moi-même Paris et le collège Rollin où j'avais terminé mes humaaités, pour entrer dans une université anglaise ; à mon tour, je commençais la bataille do la vie. — Dès lors, Je n'entendis plus parler do Villiers que de loin en loin ; je lisais ses livres, qu'il envoyait à mon përe, et souvent les journaux me racontaient ses excentricités, ses mots profonds.

Dans ce théâtre intérieur que tout homme porte en lui et qu'on appelle le souvenir, il m'apparaissait comme un personna-c légendaire, plein d'étranges attirances, * j'aimais â me faire raconter par mon pèrej ^^les les histoires qu'il connaissait sur nr( ^q ,',ousin Mathîas- A coup sûr je ne me di/itais ^ère alors que ces souvenirs et cr anecdotes m'aideraient, dans mon ago mûr.^i ressusciter et à galvaniser la géniale ligi^'e du grand artiste breton.

te me doutais pas non pluf que, quelques s plus tard, ce grand ar iete deviendrait

mon maître le mieux écouté, mon ami le plus fidèle, le plus sûr et le plus précieux ; il devait en être ainsi pourtant : pendant trois années, de 1877 à 1880, nous avons vécu côte à côte, dans une intimité intellectuelle, absolue et constante ; et si, maintenant encore, l'amour de ridéal et de l'impérissable beauté me console des horreurs, des infamies et des médiocrités ambiantes, je le dois beaucoup à Villiers de TIsle-Adam. C'est lui qui, par de sombres nuits, les pieds dans la boue de Lutèce, m'a montré le plus éloquemment le chemin des étoiles. Il me reste donc, pour terminer ces notes, à raconter cette partie de la vie du poète dont j'ai été le témoin presque quotidien.

Retour à Paris. — L'hôtel d'Orléans. — A la recherche de Villiers. — Réunion. — Prolégomènes d'un procès. — Perrinet Leclerc, drame historique. — Paul Clèves, directeur de la Porte-Saint-Martin. — Le maréchal Jean de TIsle-Adam, d'après MM. Lockroy et Anicet Bourgeois. — Colères de Villiers. — Lettres à la presse. — Papier timbré. — Mémoire. — Intervention de M. de Villiers. — Provocation. — Duel décidé. — Arrangement sur le terrain. — Fin du procès. — Réserves du biographe. — Pièces documentaires.

Vers l'automne de Tannée 1876, je m'arrêtai à Paris; je revenais d'un long voyage en Suisse, les regards encore éblouis par la vision des neiges immaculées, des pics inaccessibles, des glaciers étincelants et du grand lac bleu où le triste Chillon mire son donjon mélancolique. A travers ce pays de montagnes, de torrents et de sapins, l'esprit de mon père

— dont je pleurais encore la mort — avait élô partout avec moi, me faisant mieux comprendre, mieux admirer la sublimité de ces paysages pour lesquels il avait toujours eu une sorte de tendresse passionnée... En rentrant en France, j'étais encore tout enveloppé de cette Présence paternelle, et je me hâtai de descendre à ce vieil hôtel d'Orléans, témoÎD do tant d'années passées en commun, à an.

âge ou j"étaîs malheureusement trop jeune et trop léger pour comprendre et pour profiler des conseils de ce puissant et généreux esprit. Fut-ce un simple hasard ou une attention délicate des vieux patrons de l'hôtel, je no sais, mais on me donna l'ancienne chambre de mon père, et ma première nuit fut peuplée par les ombres du passé : j'ai revécu, pendant ces heures silencieuses, bien des épisodes de ma jeunesse collégienne, j'ai vu défiler devant moi bien des figures qui m'avaient été familières, les unes frustes, s'estompant à peine dans le clair-obscur pour disparaître ensuite, les autres se détachant vigoureusement, reparaissant avec insistance. Parmi ces

dernières, la grosse tête blonde de Villiers de risle-Adam revenait à chaque instant ; ses yeux semblaient me considérer avec intensité et me reprocher un long oubli... Non certes, je ne l'avais pas oublié ; mais les aventures et les tourmentes de la vie m'avaient empêché jusque-là d'aller à sa rencontre et, depuis ces années d'enfance dont j'ai parlé précédemment, je ne l'avais jamais revu : je résolus cptte fois de ne pas quitter Paris avant de l'avoir retrouvé, avant d'avoir noué entre nous des liens aussi forts et aussi affectueux que ceux qui existaient jadis entre mon père et lui.

Le lendemain soir, au moment de l'apéritif, je m'enquis le long du boulevard. Du café de la Paix au café de Madrid, tous les habitués, tous les boulevardiers, connaissaient Villiers de risle-Adam, mais personne ne pouvait dire ni où il habitait, ni où on le rencontrait. C'était surtout, me disait-on, un noctambule, et presque tous ceux qui m'en parlaient axaient fait sa connaissance à des heures étonnantes, dans des brasseries extraordinaires ; tous ces renseignements ne m'étaient pas très utiles, et

VILLiEHS DE L ISLE-ADAH

je désespérais un peu, lorsqu'une ondée soudaine m'obligea à chercher refuge à l'entrée du passage Jbuffroy ; je considérais machinalement les jeux d'ombre et de lumière que faisait l'averse, lorsque, tout à coup et sans la moindre hésitation, je le reconnus, tnalg-ré le nombre d'années écoulé, malgré les changements que la lutte pour la vie avaient fail subir à toute sa personne. Il y a de fortes individualités sur lesquelles l'âge, les soucis, la maladie n'ont pas de prise : elles se ressemblent toujours. Villiers était une de ces individualités-là.

Il arrivait du fond du passage, un gros rouleau de manuscrits sous le bras, à petits pas pressés, dans cette marche élastique et pourtant hésitante dont je me souvenais bien, allant de cet air à la fois affairé et ahuri qu'il avait au milieu des foules... Pauvre grand poète! A en juger par le chapeau haut de forme rouge d'usure, la mince redingote montrant la corde et cachant le linge, le pantalon dont s'efOlochait la bordure, la fortune, celle bourgeoise, paraissait l'avoir hoaorâ

de son suprême mépris . . . N'importe î à mesure qu'il approchait je ne lisais dans ses traits vieillis, ni désespoir, ni découragement; l'œil bleu pâle, vague, poursuivait son rêve, et, sous la moustache blonde déjà grisonnante, la grosse bouche ironique souriait à quelque vision intérieure... Certes, à cette heure il n'était pas sur cette terre ; au milieu de ces passants mouillés, crottés, vulgaires, se secouant et s'ébrouant, il y avait quelque chose de fier et de noble dans cette dédaigneuse insouciance du penseur pour la tourbe humaine qu'il traversait sans la voir, comme le dormeur éveillé d'un conte oriental.

Lorsqu'il fut tout près de moi, le souvenir de notre première rencontre dans la salle à manger de notre maison de Fougères me revint à la mémoire et, lui touchant légèrement l'épaule, je l'abordai en me servant, avec une légère variante, des mêmes paroles dont il s'était servi, lorsqu'il m'avait surpris, enfant en pénitence, déjeunant solitairement à la table de famille déserte :

— Bonjour, cousin. Vous ne me reconnaissez pas ! Je suis le cousin Robert.

11 tressaillit comme un homme qu'on éveille brusquement, leva les yeiix vers moi et une lueur éclaira la coutumière atonie de son regard, puis nous nous précipitâmes dans les bras Tun de l'autre, et nous nous embrassâmes, sans vergogne, coram populo. Le ciel souriait maintenant à notre réunion, sans doute, et le soleil couchant faisait miroiter l'asphalte et les toitures mouillées: Bras dessus bras dessous nous nous élançâmes sur le boulevard.

Ce fut pendant cette première soirée, où se cimenta notre amitié de l'âge viril, que Villiers de l'Isle-Adam me raconta les prolégomènes de l'étrange procès qu'il intentait à la famille Lockroy et aux héritiers du mélodramaturge Anicet Bourgeois, procès fantastique qui amusa et intéressa tout Paris pendant plusieurs mois et dont je veux fixer ici les invraisemblables péripéties.

Adonc, advint que, par un soir d'hiver de cette année 1876, le cousin Malhias prome-

nait son rêve le long du boulevard du Crime:

il passait devant le théâtre de la Porte-Saint- Martin, lorsque la façade, illuminée comme dans les grandes circonstances, attira son attention. 11 s'approcha des affiches et bondit en voyant au-dessous du titre de la reprise qu'on donnait ce soir là : « Perrinet Leclerc, drame historique en cinq actes ^ par MM, Lockroy et Anicet Bourgeois^ » — en voyant, dis-je, s'étaler en vedette le nom de son illustre ancêtre, le maréchal Jean de Villiers de l'Isle-Adam.

« On a mis le glorieux maréchal sur les planches et je ne le savais pas ! » rugit le poète, « oh, oh, oh ! nous allons rire I » et il s'élança au contrôle.

Le théâtre de la Porte -Saint-Martin était alors dirigé par un excellent garçon du nom de P. Clèves, ancien bon acteur, peu lettré, mais doué d'une respectueuse admiration pour le mérite littéraire des autres; il avait une sorte de vénération mêlée d'étonnement pour le génie excentrique de Villiers ; du plus loin qu'il l'aperçut, il courut vers lui, les mains tendues, et le conduisit dans la loge directo-

riale, afin qu il ne perdît ni un mot ni un geste de Facteur personnifiant le fameux guerrier dont l'écrivain était le descendant. Mais, après le second acte, Villiers reparut dans le cabinet du malheureux Clèves, pâle, hérissé, frémissant de colère :

— Monsieur, s'écria-t-il, avec un geste tragique, ils se sont mis deux, deux pitres ignorants et vaniteux, un Bourgeois et un Lockroy pour essayer de déshonorer Tun des plus illustres hommes de guerre du xiv^ siècle, celui enfin dont j'ai la gloire de porter le nom et le devoir de défendre la renommée ! Vous avez laissé commettre cette infamie... Je vous somme, monsieur, de retirer dès demain cette pièce de la scène.

— Mais, mon cher Villiers, c'est impossible, s'écria Clèves, lorsqu'il fut parvenu à se remettre de son profond ahurissement... Songez donc, ce serait pour moi la ruine, la faillite certaine... Mes engagements...

— Ruine, faillite, engagements, je me moque de tout cela. . . il fallait me prévenir avant de recevoir cette inepte machine.

YILLIERS DE L ISLE-ÀDAM 99

— Ce n'est pas moi qui l'ai reçue : elle est au répertoire depuis 1834.

— Enfin, monsieur, vous refusez, n'est-ce pas? C'est bien, je vais trouver les auteurs. Les auteurs, où sont les auteurs ?...

— Ils sont morts !

— Ils ont bien fait* ! mais ils ont des fils, des héritiers, des ayants droit. Ce queue-rouge, ce Simon qui ne s'appelait même pas Lockroy a un rejeton qui fait assez parler de lui dans votre troisième république... Eh bien nous allons voir ! Clèves ! pour la dernière fois, refusez-vous de retirer la pièce...

L'infortuné directeur était devenu aphone, il fit de la tête un signe qui signifiait qu'on lui demandait là une chose impossible et leva vers Villiers des bras désespérés.

Mais l'héritier des de l'Isle-Adam ne se laissa pas attendrir :

— C'est bien, fit-il, vous et vos complices entendrez parler de moi, dès demain.

Et il sortit furieux.

Ceux qui se souviennent encore du culte excessif que Villiers de l'Isle-Adam portait à

la mémoire de ses aïeux comprendront cette éruption de colère quand j'aurai dit que la malencontreuse pièce soi-disant historique de MM. Bourgeois et Lockroy représentait lo maréchal Jean do l'Isle-Adam comme un gentilhomme déloyal, comme un abominable traître ; traître, non pas en faveur du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans, mais traître à son pays, traître au pauvre roi insensé, les livrant tous deux à l'Anglais, aidant Henri V à ceindre la couronne arrachée à son souverain. C'était absolument le contraire delà vérité : Jean de l'Isle-Adam, l'amîet le bras droit du duc de Bourgogne, fut îl est vrai le plus ardent partisan de Jean sans Peur, il s'empara de Paris pour son compte. Mais qui pourrait dire de quel côté était la France k celte époque? Quant à l'Anglais, il refusa d'écouter ses magnifiques propositions et Ilenri V le jeta dans la Bastille ; il n'en sortit qu'a la mort de ce prince. Depuis il batailla toujours contre les Anglais auxquels îl reprit Pontoise en ■1435. Telle était la vérité historique ; mais les auteurs de Permiet Leclerc s'en souciaient

VILLIERS DE L ISLE-ÀDiM 101

fort peu ; pour ces fabricants de mélodrames l'histoire était une mine qui suppléait au défaut d'imagination, et les personnages de complaisants mannequins qu'on pouvait habiller de gloire ou d'infamie selon les besoins de la cause. Un traître leur était nécessaire, ils prirent Villiers de l'Isle-Adam, avec de la naïveté, une sorte de bonne foi, ne se figurant pas que, cinq cents ans après l'accomplissement des événements qu'ils mettaient en scène, il se trouverait — dans le Paris blagueur et fin de siècle — un poète qui allait se faire le champion et le vigoureux défenseur de son ancêtre outragé !

Jamais Villiers ne manifesta autant d'activité, autant d'énergie physique et morale que pendant toute cette affaire. Pour ma part, la connaissance que j'ai eue de lui me porte à supposer que malgré toutes ses indignations, cette aventure l'amusait beaucoup. L'excitation de la lutte judiciaire, la polémique des journaux, les travaux de recherches à travers les bibliothèques, mettaient un intérêt dans sa vie, en chassaient pour quelques instants l'ob-

102 YILUËfiS DE li'lSLE-ÀDAM

session du rêve ; enfin ce grand railleur devait éprouver une étrange et secrète jouissance à obliger toute cette armée d'avoués, d'avocats de substituts, de juges à s'occuper des affaires d'un vieux gentilhomme illustre, mort quatre cent cinquante ans auparavant, à déchiffrer les merveilleux et incompréhensibles parchemins des xin® et xrv® siècles, à s'occuper, sous le règne de Grévy, Wilson et C*% des affaires de Charles YI le Bien-Aimé, du duc Jean sans Peur et de la fatale Isabeau de Bavière.

Mais reprenons les choses ab ovo.

Dès le lendemain de cette mémorable représentation parut dans plusieurs journaux une lettre hautaine et indignée du dernier des de risle-Adam. 11 y revendiquait avec éclat son droit de défendre de l'opprobre un parent illustre, il flétrissait en quelques phrases, serties dans un mépris ineffable pour les brocanteurs de lettres, l'œuvre des deux infortunés collaborateurs ; il déclarait enfin qu'il allait en appeler à la justice du pays pour obtenir le châtiment d'un crime de lèse-gloire natio-

YILL1£BS DE L ISLE-ADAM 103

nale. On s'esclaffa grandement le long du boulevard à cette nouvelle incartade du poète; les héritiers collatéraux ayants droit firent la o sourde oreille et Perrmet Leclerc continua à tenir l'affiche, son succès s'augmeniant de cette réclame. Alors, en avant les huissiers, la procédure, le papier timbré et tout le tremblement de la machine légale ! Villiers avait parmi ses connaissances un jeune avocat très ambitieux et très intelligent qui saisit cette affaire avec enthousiasme.

En effet, ce procès étrange allait remuer tout le Palais et tout le boulevard ; il devait mettre en vedette ceux qui s'en occuperaient. Force fut aux représentants de Lockroy et d'Anicet Bourgeois de répondre à l'assignation qui leur fut dûment signifiée, assignation demandant qu'il leur fût fait défense de continuer les représentations d'une pièce dans laquelle était calomnié, outragé, l'ancêtre direct de : — « mon requérant le susnommé Philippe-Auguste-Mathias de Villiers de l'Isle- Adam, homme de lettres et pour qu'il n'en ignore, lui ai laissé à son domicile, ou parlant

à la personne de... copie de la présente dont le coût est de... etc., etc., etc. »

Les défenseurs répondirent assez habilement ; ils demandèrent aux tribunaux compétents de déclarer que le demandeur était irrecevable dans sa requête : 1"* parce que le demandeur n'apportait aucune preuve de la filiation directe dont il se targuait avec l'illustre maison des Villiers de l'Isle-Adam ; 2** parce que les chroniques du temps, et, notamment, celle du Religieux de Saint-Denis autorisaient les auteurs de Perrinet Leclerc à représenter sous des couleurs peu favorables la conduite du maréchal de TIsle-Adam, pendant les troubles civils qui marquèrent le règne de Charles YI; 3"* enfin, parce que ledit maréchal de l'Isle- Adam étant une figure historique, il appartenait à tout écrivain de le critiquer ou de le louer selon sa conscience et ses opinions personnelles, sans qu'aucune action pût lui être intentée de ce chef.

Ainsi s'engagea la bataille.

Alors, pendant quelques semaines, Mathias devint invisible, introuvable ; il s'ensevelit

dans les bibliothèques, dans les archives ; son lumineux esprit évoqua toute cette sombre et romanesque période qui commence avec Tenfance de Charles VI et se poursuit jusqu'au jour où Jeanne amène à Reims, pour y être sacré, le faible Charles VII. A l'époque de ce procès, il ne restait à Villiers rien de tout l'héritage familial; le père et le fils, pressés par la misère, avaient tout aliéné; mais ils avaient conservé les précieuses archives de la famille. Le poète possédait l'irréfragable preuve de sa directe descendance^ Lors donc qu'il eut suffisamment étudié tout le formidable dossier des dix années de lutte civile qui ensanglantèrent la fin du règne de Charles VI, il demanda à soutenir sa requête contre les auteurs de Perrinet Leclerc : 1"* de la preuve, appuyée sur des pièces authentiques, de sa filiation avec le maréchal de l'Isle-Adam dont il défendait l'honneur ; 2^ de la preuve qu'aucune chronique du temps ne prêtait à son ancêtre le rôle odieux que MM. Bourgeois et Lockroy avaient osé lui faire jouer dans l'histoire de son époque. Il ajoutait : Que,

VILLIEBS DE t [SLG-ÂDÂM

s'il était vrai que la Chronique dite du Religietix de Saint-Denis contenait une phrase pouvant laisser un doute à cet égard, il était constant, d'autre part, que ces mémoires n'avaient aucun caractère d'authenticité, qu'ils étaient tenus en suspicion par tous les historiens compétents et que, dans tous les cas, il suffisait de lire ce manuscrit, pour être convaincu que c'était une œuvre partiale et que son auteur faisait partie de la faction hostile au duc de Bourgogne auquel de l'Isle-Adam appartenait,

Villiors joignit à. cette seconde requête un long mémoire qu'il adressa aux juges. Je ne sais ce qu'est devenu ce manuscrit : j'espère que ceux qui ont entrepris avec tant de zèle et de dévouement la publication posthume des œuvres de l'auteur à'Axéi l'ont en leur possession. Ici le grand écrivain nous apparaît sous un nouveau jour. Cette vie du maréchal de risle-Adam est un chef-d'œuvre de clarté et de style, une magnifique et géniale résurrection de la fin du xiu' siècle, une œuvre forte et raisonnée, où l'éloquence da

plaidoyer en faveur de la thèse qu'il défend, n'entrave pas l'esprit de critique et d'investigation de l'auteur.

L'affaire en était là lorsque je retrouvai Villiers à Paris. Les adversaires de chaque côté étaient armés de toutes pièces ; on n'attendait plus que la fin des vacances judiciaires pour plaider.

Tout à coup un événement imprévu, une péripétie tragi-comique, vint redonner à toute celte histoire un regain d'actualité.

J'ai raconté, aux premières pages de ces souvenirs, comment une famille portant le nom de Villiers, mais n'ayant fait preuve d'aucune descendance directe avec le grand maître des chevaliers de Malte, avait été autorisée, lors de la rentrée des Bourbons, à ajouter à son nom patronymique celui de risle-Adam.

Au moment où notre Villiers sortait de sa tente, armé de pied en cap, la lance en arrêt, pour défendre la gloire et la bonne renommée ancestrale contre les calomnies de deux mélodramaturges, le représentant de cette famille

était un jeune officier récemment revenu d'Afrique, très fier du grand nom qu'il portait, mais fort ignorant, ce semble, de ses véritables origines. Il se figurait de bonne foi être le rejeton des héros qui illustrèrent le nom de TIsle-Adam. On imaginera aisément sa colère et sa stupéfaction lorsque, au débotté, ses parents et ses amis lui placèrent sous les yeux les nombreux journaux qui racontaient, avec force commentaires et plaisanteries attiques, les péripéties du procès intenté par le poète gentilhomme aux fauteurs de Perrinet Leclerc. Chose incroyable à une époque comme la nôtre, où la presse pénètre partout, ce jeune guerrier paraît avoir ignoré jusqu'à ce jour l'existence d'un des hommes de lettres les plus connus sur le pavé de Paris. Il se figura que l'auteur à'Isis était un aventurier de la plume qui avait péché au hasard dans l'histoire un nom qu'il croyait éteint. Il écrivit, dans le feu de l'indignation, une lettre à un grand journal du matin, et, comme cet officier connaissait mieux le maniement du sabre de cavalerie

que celui de notre belle langue française, sa lettre fut à la fois brutale, claire et agressive : il revendiquait son droit de porter le nom de risle-Adam et déclarait que celui qui se faisait ainsi appeler n'était qu'un usurpateur.

La militaire missive parut aussitôt ; aussitôt aussi tous les ennemis de Villiers, tous les venimeux reptiles de la petite presse, tous les envieux, tous les ratés que son talent offusquait ou que ses railleries amères avaient blessé, se ruèrent sur cette bonne aubaine, et, de la Madeleine au Gymnase, côté Brasseur, on n'entendait, à l'heure de la reine verte, que des petites phrases empoisonnées :

— « Ce pauvre Villiers, vous savez? — pas risle-Adam du tout ! — un nom qu'il a pris !

— Je m'en étais toujours douté ! — Il paraît que c'est le fils d'un petit épicier de Guingamp. »

Que n'est-il permis de brûler d'un fer rouge les lèvres des calomniateurs ! Honte à ces lâches ! car cette fois ils réussirent à percer le cœur de mon ami : tous ceux qui ont vraiment connu Villiers savent que ses dehors

liO TILLIEBS DE L I>LE-ADAM

bizarres, son masque de froide raillerie cachaient une âme ardente et pleine de noblesse qui dut souffrir cruellement de mille piqûres anonymes dont on cribla sa fierté. Mais le sang du maréchal et du grand maître bouillonnait dans ses veines et, le jour même de Tinsulte, l'officier reçut la visite de deux amis de Técrivain, de deux poètes; ils venaient de la part du comte Philippe-Auguste Villiers de l'Isle-Adam demander réparation de Toutrage infligé à celui dont ils étaient les mandataires. L'adversaire était brave, il accepta, sans coup férir, le rendez-vous qu'on lui proposait, et, les témoins s'étant abouchés, on convint qu'on irait le surlendemain faire, en compagnie de bonnes épées, un petit tour aux environs du Vésinet. — Cependant l'un des seconds de Mathias était homme de bou sens, bien que Parnassien enragé. L'allure très correcte de l'antagoniste lui avait fort donné à réfléchir et il se figura qu'il ne serait peut-être pas inutile de lui mettre sous les yeux certaines preuves généalogiques qui lui démontreraient que le bon droit n'était

YILLIERS DE l'iSL£-ÀD4M iH

nullement de son côté, comme il le supposait. Il obtint de Villiers, après un combat acharné, qu'il lui prêtât pour vingt-quatre heures ses fameux et précieux documents de famille, et, séance tenante, les fit remettre au lieutenant de cavalerie avec prière urgente de les lire avant l'heure de la rencontre. Les résultats furent merveilleux. M. de Villiers était un homme loyal, plein de cœur, très chevaleresque. Il arriva sur le terrain à Theure prescrite, et, s'avançant vers le véritable de llsle- Adam, il le salua, lui fit les excuses les plus courtoises, en ajoutant que c'était seulement de la veille qu'il connaissait la vérité. Il fallait entendre Yilliers raconter, avec ses gestes tragiques et le continuel balancement de sa formidable mèche blonde, les péripéties de ce coup de théâtre, c L'épée me tomba des mains, monsieur, s'écriait-il, lorsque j'entendis ce jeune homme pâle, à la physionomie empreinte de courage et de résignation, me dire avec effort qu'il aimerait mieux, lui, officier français, passer pour un lâche que de se battre pour soutenir un mensonge. Je lui

tendis les bras, je le serrai sur mon cœur.

Je lui dis qu'il était digne d'être allié aux illustres morts dont j'étais le représentant et, au nom du marquis mon père, comme au mien, je l'autorisai et le suppliai de continuer à s'appeler Villiers de l'Isle-Adam !... » Mais tout a une fin, même les procès, et un beau matin les juges rendirent leur jugement dans la mirifique affaire TIsle-rAdam contre Simon, dit Lockroy et Anicet Bourgeois.

Ainsi que le lecteur doit s'y attendre, le tribunal débouta le pauvre poète de sa demandé, la considérant comme irrecevable, parce que, le maréchal appartenant à l'histoire, le droit des écrivains était de le montrer sous le jour qui leur semblait convenir le mieux, surtout quand ils basaient leurs jugements, comme dans le cas des auteurs de Pemnet Leclerc, sur des documents et des mémoires contemporains, tels que la Chronique du Religieux de Saint-Denis. Villiers cependant eut une consolation. Les considérants du jugement établissaient les liens de filiation directs qui faisaient de lui le dernier descendant du

célèbre et héroïque guerrier qui fut Tami du o duc de Bourgogne.

Lorsque j^appris de la bouche du poète ces événements, ils étaient déjà accrochés à leur place dans les vastes galeries du passé.

Au reste, si je n'avais pas Thorreur à la fois instinctive et raisonnée des notes, j'en aurais infligé une à mes lecteurs à l'occasion de ce procès pour leur avouer que je Tai raconté de souvenir : souvenir buriné dans mon cerveau par les pittoresques récits de mon très génial et très regretté cousin Mathias.

En les résumant ici sans m'en porter garant, j'espère n'avoir offensé en rien madame la vérité, mais, dans tous les cas, j'accepterai avec le plus vif plaisir, toutes les rectiflcations qu'on voudra bien me soumettre.

Je pense d'ailleurs ne causer aucun préjudice à la mémoire de Yilliers, en confessant franchement que j'entretiens quelques doutes sérieux au sujet de la magnifique rétractation de son adversaire sur le terrain. — Le poète

1)4 V1LLIERS DE L ISLE-à1)âM

avait raccoutumance de dramatiser en de prestigieux récits tous les événements de son existence : généralement le fonds était vrai ; mais il arrangeait volontiers le cadre, inven- ,tait les incidents, créait les personnages, obéissant, ce semble, à des sentiments d'esthétique, ou, plutôt, à ce besoin féroce, inné chez lui, de mystifier ses auditeurs. Dans le cas particulier dont il s'agit, ce qui étaie un peu mon soupçon, c'est la lettre suivante que lui adressa son adversaire, lettre très claire, très noble et qui nécessairement dut mettre fin à ce différend. Quoi qu'il en soit, cette pièce, du moins, prouve jusqu'à l'évidence que le bon droit était du côté de l'écrivain :

Paris, 16 février 1877.

Monsieur,

Je ne puis que m'incliner devant les titres si incontestablement authentiques que vous avez bien voulu me communiquer et qui établissent, d'une manière irrécusable, en effet, votre descendance directe de la famille de Villiers de llsle- Adam, dont le nom est gravé en lettres si glorieuses dans les pages de notre histoire, et dans les rangs

de laquelle figure le maréchal Jean dont la mémoire, quoi qu'on en ait pu dire, restera au-dessus de toute atteinte.

Il n'en est pas moins certain, cependant, qu'une ordonnance royale, insérée au Bulletin des Lois^ à la date du 7 septembre 1818, autorisa à ajouter à son nom de de Villiers, celui de l'Isle-Adam, mon grand- père, le vicomte Joseph -Gabriel, fils de François-Ignace de Villiers des Champs et de dame Déshéré le Borgne de Villemeur.

11 ne me semble pas utile de faire ici la généalogie de ma famille, qui a fourni à l'ordre de Saint-Louis des commandants, des chevaliers, — à la France, des maréchaux, — qui fut alliée aux Rohan, etc. Et pour terminer enfin, si, contrairement à mon attente, les explications que vous donne cette lettre ne vous semblaient pas suffisantes, restez bien assuré que je me tiens à votre entière disposition.

G. DE Vtlliers de l Isle-Adam.

Puisque je suis en train de donner des documents sur cette étonnante affaire, le lecteur me saura gré^ sans doute, de terminer en citant les principaux passages de la très belle lettre que Villiers écrivit aux journaux de cette époque pour répondre aux misérables

ii« nunxs HE lisu-adaii

ei enTÎeases altaqaes dont, alors, il était l'objet :

Rairis ksjas •date, probablement janvier 1877). M03iSIErR LE RÉDACTEL'R EN CHEF,

Voici ma réponse à Tarticle que toqs avez publié à mon sujet. Je désire qu^elle suffise, pour le moment, à tous Tos collègues de la presse qui ont bien Toulu consacrer leur temps à s'occuper de mon nom, cette semaine.

On prétend qu'en intentant une action civile contre les intéressés au drame de Perrinet Leclerc, je n'ai fait que céder au désir d'établir ma filiation. Or. je ferai remarquer que voici Irentehuit ans que j'ai eu le lorl grave de n'y pas songer, la trouvant, avec plusieurs qui ont été nommés à cet efi'et, assez solidement établie pour me permettre de sourire devant toute discussion à ce sujet.

Je ferai remarquer de plus que ce n'est que sur la sommation judiciaire des parties assignées, que j'ai été contraint de la produire. Il est donc assez étrange qu'un tel reproche me soit adressé, puisque ce sont mes adversaires qui m'attaquaient sur ce point au moment même où je me désistais

On a prétendu qu'il existait une lacune dans cette généalogie. La généalogie est une science

YILLIERS DE L ISLK-ADAM 11

exacte qui n'admet pas plus d'erreurs que l'algèbre. Cinq siècles ne signifient rien. Gela s'appelle douze générations. La chancellerie de Malte, aux archives de laquelle tient toute la noblesse de France et d'Europe, fait foi dans le monde entier et ne statue pas au hasard sur le descendant d'un grand maître comme celui dont je porte le nom. Qu'un clerc écrive un 3 pour un 9 sur l'expédition copiée à la hâte d'un bref de l'ordre, et que — malgré les deux ans d'enquête libre et ouverte que j'ai laissée à cet effet — on inyoque pareille erreur pour donner un démenti aux autorités absolues dont mes titres sont revêtus, ce n'est là, je le répète, que de quoi sourire, voilà tout. Du reste, je vais en saisir la chancellerie de France.

Je descends de Jean de l'Isle-Adam aussi

directement que M. un tel descend de son père et, malgré les Chroniques de Saint-Denis, j'ai lieu d'en éprouver quelque orgueil.

On me demande quel intérêt j'ai eu à m'irriter d'un drame où sa mémoire sacrée et pure se trouvait outragée et l'on prétend que j'ai voulu simplement me < faire de la réclame > à cette occasion. L'homme n'est que la pensée qu'il a. Pour toute réponse, je prie ceux qui ont eu cette pensée à mon égard de vouloir bien la conserver précieusement. Ils en sont dignes et je me garderai bien de revendiquer leur estime ou leur sympathie.

IIS VILLIEUS DE LISLE-ADÀM

Il en est de cette affirmation comme de

celle qui, soi-disant, a relevé un intervalle de filiation dans mes titres généalogiques vers Tan i§3o. C'est une chose merveilleuse de voir avec quelle facUité un avocat met en doute les signatures de la chancellerie de Malte, qui fait foi pour la noblesse du monde entier, des évéques attestant la notoriété publique, depuis trois cents ans, dans leur province, les visas des ambassades, des consulats d'Angleterre et de France et celui du ministre de la justice...

Je n'ai pas le droit d*accepter aucun examen du tribunal. L'examen de quoi? De mes titres? Mais le tribunal n'a d'autre ligne de conduite à suivre que de s'incliner devant eux. Ils sont établis par ceux-là seuls dont je relève. Une seule des signatures qui les couvrent suffirait pour qu'il en dût être ainsi...

Le texte de Malte porte ; Notum facimus et in verbo veritatis attestamur ut in judicio pleno ac induhia fides adhibeatur.,.

« Nous déclarons sous notre sceau et la bulle pontificale frappée en ce jour, pour témoignage qu'Armand de TIsle-Adam, reçu chevalier de notre ordre, a fait ses preuves de la manière la plus irréfragable, etc. »

« Nous, Caumartin, intendant de Champagne, attestons la généalogie, etc.. »

VILLIEUS DE LISLE-ADÂM 110

« Nous, évêque de Saint-Brieuc, qui tenons aux chevaliers de Malte nous-même par les de Verdalle, attestons qu'il est de notoriété publique depuis près de trois cents ans, etc. »

Qu'est-ce que vous voulez que le tribunal statue ou ne statue pas là-dessus? Quel verbiage de la presse pourrait mordre sur ceci? Ce sont des siècles. Il est un peu tard. La chose est.

vu

Le Pin-galant, près Bordeaux. — Débarquement de Villiers et du drame le Nouveau Monde. — Historique de ce drame. — Le concours du centenaire américain. — Le personnage de mistress Andrews. — La légende de Ralph Evandale.

Pendant que Villiers se débattait ainsi au milieu des chats-fourrés de la Justice parisienne, je suivais de loyi, avec inquiétude, ses différentes évolutions. Retiré près de Bordeaux, dans une de ces jolies maisons de campagne composées d'un rez-de-chaussée seulement et que les gens du midi nomment poétiquement une chartreuse, je tremblais en faisant, chaque matin, sauter la bande des journaux qui venaient de Paris, je tremblais, dis-je, d'apprendre que Villiers, dont Fétat de terrible surexcitation m'était connu, s'était

livré à quelque excentricité, à quelque voie de fait périlleuse. Je lui écrivais pour le supplier de quitter Paris et de venir partager ma solitude, embaumée par la saine odeur des forêts de pin, vivifiée par l'impétueuse marche du grand fleuve couvert de voiles blanches et palpitantes, idéalisée par ses larges horizons, où le soleil du midi répandait à torrents les ors et les pourpres de ses couchants prestigieux. Mais, hélas! Yilliers se renfermait dans une désespérante taciturnité, et son ombre ne se profilait pas sur le perron, d'une éclatante blancheur, qui servait d'entrée au Pin-Galant, c'est ainsi que se nommait ma demeure éphémère:

Pourtant, un jour, le Figaro m'apporta la nouvelle de son arrivée prochaine sous forme d'une lettre signée de lui et publiée en première page ; je n'ai pas ce document sous les yeux : je sais qu'il y réfutait, dans ce style ironique qui lui était familier, de nouvelles et perfides insinuations sur le peu d'au.thenticité du nom qu'il portait ; mais la dernière phrase de cette lettre, qui me causa un vif

villiii:bs de l isle-adam 123

mouvement de joie, est restée pour toujours

gravée dans ma mémoire ! Je la cite comme trait bien caractéristique : « Je pars pour Pin- Galant, non loin de la frontière d'Espagne.

Avis aux amateurs de conversations plus silencieuses. »

Il parut, en effet, à mes regards quelques jours plus tard, sans s'être autrement annoncé.

C'était par une de ces après-midi torrides que connaissent seuls les habitants de ce pays : Villiers arriva à pied du bourg voisin, où l'avait amené un omnibus de Bordeaux.

Il était vêtu simplement d'un pantalon de Casimir noir, d'un paletot sac gris orné de fourrures (!), d'un chapeau haut de forme reluisant et cabossé et d'une canne gigantesque au moulinet vainqueur. Les grandes poches de son pardessus, qui semblait faire la nique à l'incandescent Phébus, me parurent gonflées d'une façon inquiétante pour leur solidité. Je me figurais d'abord qu'elles lui servaient de sac de nuit, car Villiers n'avait autour de lui aucun autre signe d'un bagage quelconque. Mon erreur ne dura que

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quelques instants ; à peine entré, après les cordiales effusions du premier moment^ le poète retira de ses vastes poches cinq gros cahiers reliés, et, les posant les uns sur les autres, il esquissa d'un air pontifical, avec sa main blanche de prélat, un signe de bénédiction, en me disant : — « Gomme jadis Colomb à son souverain espagnol, je mets aux pieds de ta cousinale Majesté le Nouveau-Monde. » Ces cahiers contenaient, en effet, le manuscrit du magnifique drame en cinq actes intitulé le Nouveau-Monde, couronné, Tannée précédente, au concours institué en rhonneur du centenaire de la proclamation de l'indépendance des Etats-Unis et qui n'avait pas encore trouvé de débouché sur un théâtre parisien. Avant de raconter les aventures de Villiers et de son manuscrit à Bordeaux, je crois intéressant de donner aux lettrés quelques explications sur les origines de cette œuvre dramatique presque inconnue de nos jours, malgré ses admirables qualités. Villiers de Tlsle-Adam trouva en 1880 un éditeur assez courageux pour publier

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cette pièce à ses frais ; son nom mérite d'être cité. C'était M. Richard, éditeur et imprimeur, passage de TOpéra. La brochure est presque introuvable maintenant. Villiers avait fait précéder son drame d'un « Avis au lecteur », sur lequel je reviendrai en temps et lieu, et d'un très court avant-propos que je cite en entier parce qu'il explique, beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, les circonstances particulières d'où naquit cette œuvre.

« En 1875, un concours fut annoncé par la presse théâtrale de Paris. Une médaille honorifique, une somme de dix mille francs même, d'autres séductions encore étaient offertes à l'auteur dramatique français qui, dans un ouvrage de quatre ou cinq actes, rappellerait le plus puissamment l'épisode de la proclamation de l'indépendance des Etats-Unis, dont le centième anniversaire tombait le 4 juillet 1876.

Les deux jurys d'examen étaient composés :

le premier, des principaux critiques de la presse théâtrale de France ; le second, de MM. Victor Hugo, président d'honneur, Emile

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Augier, Octave Feuillet, Ernest Legouvé, membres de l'Académie française, de M. Grenville-Murray, représentant du New-York Herald^ et de M. Perrin, administrateur général du Théâtre-Français.

Le jury préalable devait élire cinq manuscrits ; le jury définitif, classer — pour ainsi dire par numéro d'ordre intellectuel — ces cinq manuscrits.

Six mois étaient accordés pour écrire l'œuvre.

Une centaine de drames environ, sigçés seulement d'une devise, furent adressés à l'agence internationale de M. Théodore Michaëlis, créateur du concours.

Près d'une année se passa, pendant laquelle ces messieurs de la presse théâtrale examinèrent les drames.

Les titres des cinq ouvrages élus furent publiés ; le Nouveau-Monde figurait parmi eux. Deux mois s'écoulèrent encore ; enfin, une note officielle du 22 janvier d876, signée du jury supérieur, m'annonça que, sur les autres ouvrages, le Nouveau-Monde était

sorti avec le plus d'honneur de la double épreuve. »

Les séductions du programme étaient bien faites pour tenter un auteur dramatique : ce ne furent cependant ni la médaille honorifique, ni le mirage de dix mille francs qui -décidèrent le créateur de Bonhomet à concourir : ce fut le sujet et surtout les conditions imposées pour le traitement du sujet.

Au point de vue théâtre, Villiers avait toujours rêvé d'être un innovateur du drame historique : son idée était qu'il fallait transporter les caractéristiques de la nation, ou de ^ l'événement qu'on voulait peindre, dans le cadre d'une intrigue intime eu chaque person- <^ nage principal personnifierait, par son langage, par son attitude, par ses actions, un des nombreux éléments que produisent en s'entre-choquant les péripéties de l'histoire ; or, il trouvait, dans les termes mêmes du programme auxquels les concurrents devaient se soumettre, l'occasion de réaliser ses conceptions. En effet, les règles du concours dictaient aux concurrents, entre autres obliga- ^

126 VILLIËBS D£ l'iSLE-ADÂM

Augier, Octave Feuillet, Ernest Legouvé, membres de l'Académie française, de M. Grenville-Murray, représentant du New-York Herald^ et de M. Perrin, administrateur général du Théâtre-Français.

Le jury préalable devait élire cinq manuscrits ; le jury définitif, classer — pour ainsi dire par numéro d'ordre intellectuel — ces cinq manuscrits.

Six mois étaient accordés pour écrire l'œuvre.

Une centaine de drames environ, sigçés seulement d'une devise, furent adressés à l'agence internationale de M. Théodore Michaëlis, créateur du concours.

Près d'une année se passa, pendant laquelle ces messieurs de la presse théâtrale examinèrent les drames.

Les titres des cinq ouvrages élus furent publiés ; le Nouveau-Monde figurait parmi eux. Deux mois s'écoulèrent encore ; enfin, une note officielle du 22 janvier d876, signée du jury supérieur, m'annonça que, sur les autres ouvrages, le Nouveau-Monde était

sorti avec le plus d'honneur de la double épreuve. »

Les séductions du programme étaient bien faites pour tenter un auteur dramatique : ce ne furent cependant ni la médaille honorifique, ni le mirage de dix mille francs qui -décidèrent le créateur de Bonhomet à concourir : ce fut le sujet et surtout les conditions imposées pour le traitement du sujet.

Au point de vue théâtre, Villiers avait toujours rêvé d'être un innovateur du drame historique : son idée était qu il fallait transporter les caractéristiques de la nation, ou de ^ l'événement qu'on voulait peindre, dans le cadre d'une intrigue intime eu chaque person- o nage principal personnifierait, par son langage, par son attitude, par ses actions, un des nombreux éléments que produisent en s'entre-choquant les péripéties de l'histoire ; or, il trouvait, dans les termes mêmes du programme auxquels les concurrents devaient se soumettre, l'occasion de réaliser ses conceptions. En effet, les règles du concours dictaient aux concurrents, entre autres obliga- ^

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lions, celle d'écrire l'ouvrage en mémoire, surtout du 4 juillet 1776 ; mais elles demandaient en outre, un drame intime où l'événement même du 4 juillet ne devait que se surajouter.

Dans l'esprit de l'auteur, le Nouveau-Monde est donc avant tout un drame symbolique :

chaque personnage y représente admirablement l'idée, le principe, la nation dont il n'est que le porte-voix : c'est ainsi que dans lord Raleigh Gécil l'auteur a incarné le principe du royalisme, comme dans Stephen Ashwel il a incarné le principe de la liberté : c Dans mon drame, écrit Villiers en sa préface, lord Cecil, sous un voile de circonstances à peu près toutes imaginaires, remplace et résume lord Percy, le général Howe, tant d'autres encore : il est le souverain d'or frappé à l'effigie du roi d'Angleterre. »

Dans ces souvenirs personnels, je n'ai pas à faire ressortir le mérite littéraire de celte œuvre de Villiers : cependant on me permettra d'appuyer sur quelques détails de cette originale production, si ignorée du public lettré.

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si digne pourtant d'être connue : pour ceux d'entre nous que la formidable invasion de la banalité n'a pas encore émasculés, leNouveait- Monde demeure un des drames les plus fortement construits, les plus profonds, les plus passionnés du théâtre contemporain : il a eu le grand honneur d'être raillé par M. Francisque Sarcey qui a répandu le sel de ses attiques espiègleries sur le sombre personnage de mistress Andrews : à des esprits superficiels, ce rôle peut paraître empreint d'exagération romantique : il a pourtant été savamment conçu, laborieusement prémédité par un écrivain qui n'était ni un novice, ni un naïf en littérature. Yilliers se doutait bien que ce caractère prêterait le flanc aux railleries faciles des importants bourgeois de la critique hebdomadaire; dans son Avis au lecteury il s'est donné la peine d'expliquer sa conception ; cette page d'une personnalité si Intense, d'une écriture et d'un rythme merveilleux, ne manquera pas de charmer mes lecteurs ; il me semble qu'elle doit donner à tous les vrais artistes l'envie de lire ce Non-

veau-Monde dont les feuilletonnîstes de naguère ont fait si grand carnage. La voici donc :

ce Mistress Andrews est le reflet sombre de cette féodalité dont lord Cecil représente Taspect lumineux et je me vois obligé de donner quelques mots d'explication au sujet du caractère presque fantastique dont elle est revêtue... Le personnage de cette femme est fait d'une cohésion d'éléments intellectuels et sensitifs d'un ordre beaucoup trop élevé pour être strictement humain. Des particularités de ce caractère semblent ultra- féminines. C'est pourquoi, pour les légitimer en mistress Andrews, j'ai dû l'entourer d'un halo légendaire, en faire une sorte de Mélusine américaine. Il m'a semblé logiquement indispensable, pour la vitalité, pour la possibilité du personnage, de le doter d'une envie mystérieuse, imprimée virtuellement dans sa chair — d'une empreinte de sang qui n'apparaît qu'à l'heure de la mort — d'un signe enfin, séculaire héritage d'un forfait dont l'horreur peu commune est de tradition populaire

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autour de son nom. J'ai voulu, ainsi, créer le type d'une âme étrange, téaébreuse et amère, d'une fille de race hantée de mélancolie, de silence et de fatalité. Mille grandeurs brisées apparaissent donc en ce caractère nocturne :

ainsi des éclats de miroir et de cristaux, des lueurs de poignards sur les tapis d'un palais d'autrefois, après quelque orgie ducale. Gela dit, certaines exclamations de son rôle, exclamations surannées peut-être, s'expliquent et deviennent acceptables, prononcées par un être de cette nature spéciale. »

Mais quelle était donc « cette envie mystérieuse imprimée virtuellement en la chair de cette femme, » — cette empreinte de sang qui ne doit apparaître qu^à l'heure de la mort — quel était « ce halo légendaire », dont cette terrible mitress Andrews est entourée ? Une vieille femme, mistress Noella, le raconte aux lueurs des feux d'un campement, au milieu des forêts vierges du Nouveau-Monde. Cette superbe légende, supprimée presque entièrement dans l'informe représentation qu'on a donnée de ce beau drame au théâtre des

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Nations, doit être fixée dans cet essai biographique, pour plusieurs bonnes raisons ; d'abord, pour les curieux, c'est presque de rinédit, c'est un admirable poème en prose qui a sa place marquée dans les anthologies de l'avenir ; c'est un merveilleux exemple du génie spécial de Villiers de l'Isle-Adam ; les rares amis qui l'ont entendu réciter cela, pâle, frissonnant, hagard sous les flambeaux nocturnes, effrayant, et lui-même effrayé par son récit, en lisant les lignes qui suivent, se remémoreront toute l'épouvante tragique et contagieuse qu'il mettait dans cette déclamation :

« Un soir, Ralph Evandale, — le chevalier !

— au retour de la guerre des Roses, rentrant dans son manoir, sur la montagne entendit des chants dans la galerie des aïeux. Il gravit les marches de pierre, tout couvert d'acier, visière baissée, s'étonnant de ces bruits de fêteî — Mille lampes brûlaient sur les convives. Son père, Fungh Evandale, célébrait ses secondes noces ; les barons du pays l'entouraient et buvaient des coupes en formant

des vœux amis. Dès le seuil Ralph aperçut la nouvelle épousée, plus blanche que les perles de sa couronne. Il reconnut, dans cette fiancée, la pâle vierge qu'il avait toujours aimée dans le secret de son âme. Un sentiment venu de Fenfer s'alluma dans son cœur : — muet et sombre il poussa la porte et disparut.

((Cependant les chants cessèrent. Accoudée et soucieuse, en son lit nuptial, la jeune châtelaine regardait son époux : le noble thane, devant les grands miroirs des murailles, détachait son épée. Soudain la draperie fut écartée par un gantelet; c'était Ralph, la visière haute, cette fois, Fungh se retourna, le reconnut et, dans sa joie lui ouvrit les bras. Mais le dur enfant, qu'effarait le démon, bondit — il se rua sur son père traîtreusement — et lui plongea jusqu'à la croix, son poignard dans la gorge. — Fungh, saisi par la mort, tomba, portant, d'instinct, la main à sa blessure : puis dans un geste de malédiction, incrusta ses doigts ensanglantés sur la face du fils odieux qui épiait son agonie. Ralph se redressa, sans chanceler, le cœur souillé par

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son forfait et le visage stigmatisé par le sang paternel.

Meurtrissant alors, sous le fer de sa main, les deux poignets de la fiancée déjà veuve, il Tentraîna dans Toratoire, demi-nue, échevelée, les genoux ployés par répouvante — et voulut contraindre sur l'heure, le chapelain du vieux manoir à bénir leur union sacrilège.

Bien que terrifié, le prêtre se raffermit devant Tautel et ne put proférer qu'un juste anathëme. Ainsi fut consommé le coupable hymen ! — Et Tombre vint sur leur race ! Et ils donnèrent le jour à une postérité de démons, — à une lignée de maudits, — de gentilshommes féroces qui se sont illustrés depuis, sur la terre, par leurs crimes et leurs sombres amours.

Maintenant, maintenant la race s'est éteinte. Une fille survit. Elle a brûlé son domaine, détruit la vieille demeure avant de fuir son pays. Où donc est-elle sur la terre? — Nul ne peut le savoir. — Cependant on la reconnaîtra quand viendra son heure dernière ! car depuis rhorrible soir où la jeune aïeule aper-

eut la Main sanglante sur la face du parricide, la main révélatrice gravée dans la chair des Evandale, s'est perpétuée à travers les générations. Ils sont conçus dans cette empreinte. C'est leur loi natale ! Et, chaque fois que la mort frappe l'un deux, la sinistre main apparaît sur le front de l'infortuné. C'est une main d'ombre, lumineuse, — et que, seule, efface l'éternelle Nuit. — Priez pour Edith Evandale, la dernière, l'inconnue, l'oubliée !... »

Cette Edith Evandale, on l'a compris, est celle qui se cache sous le nom de mistress Andrews. Au moment où s'achève ce récit de la vieille Noëlla , et pendant que tous écoutent encore, inclinés et taciturnes, elle apparaît au milieu d'eux, toute seule dans le rayon de lune. — « Oui ! dit-elle, terrible et à voix basse. Priez ! »

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