‹ Villiers de l'Isle AdamChapitre 4 sur 5 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Fureurs de Villiers contre les membres du jury. — Scène dramatique chez Zeus-Hugo. — Départ, — Les théâtres de Bordeaux. — Clodfriu, directeur du Théâtre-Français. — Une séance de lecture extraordinaire. — La petite Aimée. — M™® Aimée Tessandier.

Je me suis laissé entraîner par ces citations et nous voilà bien loin de Bordeaux; jV reviens : Villiers m'arrivait plus furieux que jamais contre Paris, contre le Parisien en général, contre les comités littéraires et les directeurs de théâtre en particulier. A l'heure actuelle, ce n'était plus ni Perrinet Leclerc^ ni la perte de son procès qui excitaient son rire, c'était la succession de criantes injustices dont le Nouveau-Monde et son auteur venaient d'être les victimes. Villiers avait bien reçu la note officielle, signée du jury supé-

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rieur, lui annonçant que son drame était sorti avec le plus d'honneur de la double épreuve, il avait bien reçu les éloges de Victor-Hugo, d'Emile Augier, d'Octave Feuillet, d'Ernest Legouvé même : mais c'était tout ce qu'il avait reçu ! De médaille honorifique, point ! de somme de dix mille francs, moins encore.

Il était, à coup sûr, entré trop avant dans les coulisses de cette fin de siècle, pour s'étonner de voir les louis d'or se transformer en feuilles mortes ; mais, à tout le moins, il espérait que ceux qui avaient institué le concours tenteraient quelques efforts pour que la pièce couronnée par eux fût jouée sur une grande scène parisienne : il n'en fut rien ! Aux réclamations, aux impératives demandes, on répondit par des tlots d'eau lustrale et benoite de cour : le génial auteur du Nouveau-Monde dut subir cette humiliation qui lui sera comptée dans l'autre vie, de voir le médiocre drame d'un de ses concurrents M. Armand d'Artois, joué à Paris, pendant que sa pièce dormait paisiblement dans les cartons du directeur de la Porte-Saint-Martin.

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C'en eût été trop, même pour un être doué de plus de patience que mon Villiers.

Le poète s'en alla tout d'abord faire scandale dans rOljnmpe, avenue de Clichy, chez Zeus-Hugo. En présence de la garde montante, de Vacquerie, de Lockroy, de Catulle Mendès et de mon vénérable et défunt compatriote L...., il osa accuser le président d'honneur du jury supérieur d'examen , d'avoir, lui le premier, manqué à toutes les promesses signées de son nom auguste. Il parla au dieu de son âge et fit quelque allusion à la probité littéraire. L.... ne put contenir son indignation; lui qu'on avait toujours vu silencieux dans ces réunions, n'ouvrant la bouche de temps en temps que pour crier :

c< Sabaoth ! > s'avança vers l'intrus, indigné; agitant dans un noble mouvement les belles boucles blanches qui encadraient sa figure exsangue, il lança au blasphémateur cette éloquente apostrophe qu'Homère ou Henri Monnier eussent enregistrée :

— La probité n'a pas d'âge, Môssieu !

Villiers le toisa lentement de son regard

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vague, et très doucement, répondit à ce vieillard :

— La bêtise non plus, monsieur !

Puis, laissant le cénacle ahuri, épouvanté dune aussi incommensurable audace, il courut arracher son manuscrit aux griffes du secrétaire de la Porte-Saint-Martin; et, le lendemain à Taube, lesté de cinq gros cahiers qui représentaient cinq actes, il prit, dare dare, sans se bourgeoisement préoccuper d'un vain bagage, le direct pour Bordeaux.

— Alors, tout de suite, ajouta- t-il, eu terminant le récit des aventures de son drame, j*aî songé à toi, à la province, à la vengeance; j'ai rêvé meurtre et décentralisation ! Comprends-tu quel superbe rôle pour le directeur d'une scène provinciale d'être le premier en Franco à accueillir, à monter, à jouer un drame du comte de Villiers de l'Isle-Adam!

Un drame couronné par un comité qui comptait parmi ses membres les idoles de la bourgeoisie atteinte de lettres, Legouvé, Feuillet, Augier, Hugo ! — Mais tout d'abord, il s'agit de savoir a'ï^ '" "^ théâtre à Bordeaux.

— Il y en a trois, répondis-je, sans compter les bouis-bouis.

Bordeaux possédait en effet, à cette époque, trois scènes importantes : le Grand-Théâtre, réservé à Topera, le théâtre Louit sans attribution spéciale, enfin le Théâtre-Français entièrement consacré au drame et à la comédie. Le directeur de ce théâtre était, en ces temps-là, un artiste parisien, bon acteur, administrateur excellent, ayant beaucoup d'audace, beaucoup de flair et un goût très sûr : depuis lors il s'est fait un nom au café de Suède et dans le monde des théâtres, comnie un des plus heureux entrepreneurs de tournées dramatiques ; il se nommait et se nomme encore, sans aucun doute, Godfrin; nous avions eu ensemble, quelques relations boulevardières, et, aussitôt que Villiers m'eut fait part de ses nouveaux projets, je songeai au directeur du Théâtre-Français de Bordeaux : je lui écrivis donc en lui faisant part de notre idée et en lui demandant un prochain rendez-vous : sa réponse ne se fit pas attendre ; elle arriva ruisselante d'enthou-

siasme à l'adresse de Yilliers, débordante de remerciements pour moi. Dès le lendemain soir nous étions dans le cabinet directorial de Godfrin : Villiers s':était fait coiffer, sa moustache frisée au petit fer avait un aspect vainqueur; son manuscrit sous le bras, il marchait d'un air conquérant à travers les rues de Bordeaux ; mais, comme on le verra par la suite, ces prétentions à l'assurance voilaient un état horriblement nerveux ; il était au fond plus ému qu'une débutante entendant la sonnette de l'avertisseur. Pourtant l'imprésario n'était pas d'un abord formidable. C'était un homme encore jeune, n'ayant rien du cabota très affable, qui accueillit Villiers avec une déférence admirative. Une jeune femme en toilette sombre s'était levée à notre entrée : grande et svelte, le teint mat, elle considérait Villiers avec des yeux extraordinairement brillants.

— Je vous présente la petite Aimée ^ nous dit Godfrin, ma meilleure pensionnaire ; elle brûle du désir de créer iin rôle tragique — et je la crois destinée à aller loin. Oh ! très très

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loinl — Peut-être, cher maître (ceci à Villiers), trouverez-vous dans votre pièce un rôle pour elle!

Villiers ne répondit pas; il s'hâtait retiré dans un coin, il était déjà tout défrisé, et il nous regardait de son regard à la fois morne^ soupçonneux et effaré, en roulant nerveuse-, ment entre ses doigts une cigarette.

— Eh bien, lisons-nous ! dis-je enfin pour rompre un silence qui devenait embarrassant.

On s'installa. Le poète devant la table, nous, au hasard, sur les sièges disséminés à travers le cabinet et la lecture commença.

Dans le cours de ma vie j'ai été témoin de bien des scènes étranges ^ mais je ne pense pas avoir jamais assisté à un spectacle plus fantastique, plus irrésistiblement drôle que celui de Villiers do TIsle-Adam lisant au directeur Godfrin les pages du drame le Nouveau- Monde. Tout d'abord, les choses allèrent assez bien : Villiers s'installa, toussa, trempa ses lèvres dans le verre d'eau placé en face de lui, rejeta de son coup de tête accoutumé la longue mèche blonde qui, en dépit

de la récente frisure, retombait déjà entre ses yeux, puis, nous lançant un regard circulaire et inquisiteur, il ouvrit son manuscrit et commença.

— € Acte premier. — Premier tableau : — Swinmore. — Le grand salon du manoir de Swinmore près Auckland, dans le comté de Cumberland. Au fond...

A ce moment il s'interrompit, quitta sa place, et dans le but d'expliquer à Godfrin Tagencement de son décor, il se prit à bondir à travers la pièce, bousculant les chaises, traînant les fauteuils, décrochant les armes d'une petite panoplie accrochée au mur et accompagnant ses gestes désordonnés d'un bredouillement de phrases sans suite et de mots incompréhensibles :

« Le balcon de fer ouvragé ; — Nuit, — Lune ; — Etoiles... — Ici, au loin, ta ligne d'argent, — ô mer ! — Rehauts d'or. — Ah !

ah I ah I les voici, les voix, les voix, lointaines et fatidiques !... Les voix du départ ! — Oh hé ! oh hé ! de la barque. — Ici Ruth, la triste châtelaine, — ici la souriante Marv...

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Encore les voix... Les voix se rapprochent, l'adieu des voix!...

Brusquement il avisa le piano, se précipita sur le clavier et plaquant quelques accords dolents, il chanta d'une voix plaintive :

Adieu, prairie, Adieu, berceau !

Adieu, tombeau, Adieu, Patrie.

Puis continuant son accompagnement il récita d'une voix sépulcrale : — Adieu, vieille maison où je n'ai jamais doxMié ni reçu de joie ! — Le devoir pour qui je t'abandonne est plus saint à mes yeux que tout autre devoir :

Dieu méjugera I — Oui :

Adieu, tombeau !

A la fois apeuré et bouleversé, le très correct et redingote directeur, réfugié dans un coin, pinçait les lèvres, pâle, roulant ses yeux méridionaux et hagards, lançant vers moi de temps à autre un regard éploré.

L'actrice avait enfoui sa tète entre ses mains

villiehs de: l isle-adàu

et je voyais souïiresauter ses jolies épaules

dans la tempête d'un rire convuUif.

Cependant "Villiers, hérissé, l'œil méfiant, avait quitté le piano, et les bras croisés, debout devant Godfrin, il interrogeait:

— Avez-vous compris ce mystérieux symbolisme, Monsieur ? tout, toitt est là. L'arrachement à la vieille patrie, le déracinement du jeune arbre qui va aller porter sous des cieux étrangers, les fruits, le feuillage, les parfums d'un vieux monde corrompu à un monde nouveau et pur. Voilà, clairement établie, n'est-ce pas î... l'exposition de mon drame !

Malgré son saisissement, le pauvre Godfrïa trouva la force de répondre :

— Cher maître, votre idée est sans doute merveilleuse, mais j'avoue humblement que pour moi elle ne se dégage pas de ce que je viens d'entendre. Je vous supplie de me lire tranquillement votre drame , sans vous préoccuper des décors, des gestes et des symboles.

Villiers haussa les épaules, toute sa phy-

sionomie exprimait le mépris ineffable et hautain; se tournant vers moi ;

— Viens-tu ? dit-il.

Et puis, prenant son chapeau, sa canne et son manuscrit :

— Monsieur, madame, au plaisir !

Et il se dirigea vers la porte.

Nous Tentourâmes, je le ramenai de force, je l'obligeai à s'asseoir, à m^écouter !

— Est-tu fou ? m'écriai-je sévèrement, ou bien te figures-tu qu'un directeur de théâtre est un voyant qui pénètre dans les arcanes compliquées d'un cerveau de poète pour y découvrir son idée avant qu'il ait daigné l'exposer en belle, bonne et intelligible prose ? Que diable I si tu veux que Godfrin comprenne quelque chose à ton drame, ce n'est pas en remuant les chaises, en botileversant le mobilier et en braillotant avec accompagnement de piano que tu réussiras !... Suis mon conseil... donne-moi ton manuscrit (je le lui pris des mains), va t'asseoir dans le coin le plus éloigné, et laisse-moi faire une lecture de ta pièce, complète, terre à terre, bourgeoise.

A mesure que je parlais, Villîers devenait sombre, il se retira dans une encoignure et, roulant son éternelle cigarette, les yeux à terre, il répondit d'une voix caverneuse, de cette voix qu'il prenait lorsqu'il voulait personnifier le docteur Tribulat Bonhomet :

— Parfaitement. Une lecture à la papa !

Donc soit !

— Bravo, cria Godfrin, nous allons enfin pouvoir admirer en connaissance de cause.

Il me faut abréger le récit de ce souvenir ; je lus sans désemparer pendant deux heures, ne prenant que quelques instants de repos entre les actes. Lorsque je levais les yeux, je voyais Godfrin qui écoutait dictatorialement, Villiers qui rêvait à tout autre chose ; quant à la petite Aimée, son regard ardent, incisif, concentré, pesait sur moi. Je comprenais, je sentais que tout son être buvait les paroles que je prononçais et que, dans sa vision, chaque rôle s'incarnait, devenait un être vivant, agissant et souffrant. — Aussi, lorsque je fus arrivé au bas de la dernière page, instinctivement ce fut vers elle que mes yeux se tournèrent;

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elle s'était levée frémissante, et, courant vers Villiers, elle lui serrait les deux mains en criant :

— Monsieur, monsieur, je vous supplie, laissez-moi jouer mistress Andrews.

— Ce drame est admirable , dit Timpresario de son côté ; aucun sacrifice ne me coûtera pour monter une aussi belle * machine d'une façon digne de son mérite et digne de son auteur.

Hélas ! ce pauvre Godfrin connaissait mal la nature des poètes, plus capricieuse que le soleil d'avril, plus changeante que la mer.

Le Nouveau-Monde ne devait jamais être joué à Bordeaux : quelques mois après la scène que je viens de retracer, Villiers de l'Isle- Adam, de retour à Paris, séduit par les fausses promesses de Ghabrillat, alors régénérateur ' de l'Ambigu, retirait sa pièce au directeur du théâtre bordelais pour la confier à cet homme de lettres improvisé barnum. Il est très regrettable que Bordeaux n'ait pas eu la primeur de ce beau drame ; j'ai la conviction que l'œuvre de Villiers y eût eu le succès

d'enthousiasme dont elle est digne et cbaol pensera avec moi qu'il n'eût pu trouver, sûr aucune scène parisienne, une artiste plus capable d'interpréter le sombre rôle de son héroïne que cette Petite Aimée, pensionnaire de M. GodErin ; car M"' Aimée Tessandier de la Comédie -Française est aujourd'hui considérée à juste titre comme une de nos plus admirables et une de nos plus géniales tragédiennes, et Godfrin a été bon prophète

lorsqu'il a prédit qu'elle irait très loin

Petite Aimée des temps jadis, si le hasard fait tomber ces lignes sous vos yeux, peutêtre oublierez-vous pendant un instant les gloires récentes pour vous de la maison de Molière et songerez-vous au passé ! Ce rôle do mistress Andrews, madame, était une création bien belle, bien passionnante pour une artiste de votre personnalité ; il eût pu marquer une sérieuse étape dans votre marche triomphale ; il pourrait maintenant encore.

si votre volonté était de le reprendre et de l'incarner, devenir la plus belle perle de votçi couronne de tragédienne.

Jours de repos. — Le vrai Villiers. — Villiers et la femme. — Causeries rétrospectives. — Charles Baudelaire. — Sa vraie nature. — Intérieur étrange. Jeanne Duval. — Edgard Poë. — Richard Wagner. Axel. — La Kabbale et les sciences occultes. — Sentiments religieux de Villiers. — Citations. — L'Eve future.

Ces jours passés avec mon ami, loin du bruit et des préoccupations citadines, sont restés doucement gravés dans mon souvenir:

ils furent pour nous deux des jours de délicieux et fécon4ant repos; Tamertume, la raillerie, le scepticisme dont il s'enveloppait sur le boulevard semblaient Tavoir quitté dans ce coin tranquille et ensoleillé du Midi où nous vécûmes ensemble pendant quelques semaines ; j'entrai très avant dans le secret de sa nature et j'eus la vision de la Heur

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idéale et splendide qu'U cachait jalouaemeDt au plus profond de son cœur ; je connus enfin un Villiers de l'Isle-Adam qui ne ressemblait que de très loin à celui qui charmait par son esprit, par l'élrangeté de ses imaginations, par le décousu de sa vie, les noctambules habitués des brasseries monLmarlroises : ce Villiers-là, c'était le \rai, celui qu'on retrouve sous la manteau d'ironie dont il entoure ses œuvres, le songeur, le philosophe, le poète, l'amant qu'il a incarné dans le surhumain personnage à'Axël. — Par les claires nuits parfumées du Bordelais, que de causeries intimes le long des berges du large (Icuve, au penchant des collines où mûrissaient les lourdes grappes de pourpre et d'or, sous les hautes colonnades harmonieuses des pins, au travers desquels descendaient les mystérieuses et blanches clartés de la luno; là, il remontait le passé, il me racontait et se racontait à lui-même son histoire intellectuelle et sentimentale, — La femme a-t-elle joué un grand rôle dans la vie du poète? Je le crois, bien qu'il ait eu peu d'aventures, peu

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de passions; mais, comme ce grand incompris, don Juan, Villiers courut toujours à la poursuite de cette émotion divine qu'il n'a ressentie qu'une seule fois, à l'époque de sa jeunesse, pendant les heures brèves de ce premier et pur amour qui eut pour berceau, pour cadre et pour tombeau, la campagne bretonne. S'il entrevoyait dans les hasards de la vie quelques-uns de ces célestes visages qui font croire aux anges descendus sur la terre, il s'en éprenait idéalement ; mais dès qu'il lui était donné de s'asseoir aux côtés de la femme, son impitoyable esprit d'analyse découvrait toutes les laideurs et toutes les petitesses morales voilées sous la beauté physique ; range disparaissait alors et la réalité coupait brutalement les ailes à son rêve. — A la suite de déceptions de ce genre, Villiers se précipitait dans la débauche, dans le noctambulisme outré avec une sorte de rage ; ses sarcasmes sur les femmes et sur l'amour brûlaient alors comme le fer rouge, mais derrière ces imprécations, ces blasphèmes contre l'amour on sentait sourdre la désespérance

d'un homme qui, pendant un iustanl, a tea la clef d'or de l'Eden et à qui ou Ta soui arrachée avant qu'il ait pu entr'ouvrîr cë9~ portes divines. Heureusement l'art, la foi dans l'art, la conscience de son génie consolaient Villiers de tous ses autres déboires.

Dans ces intimes et rétrospectives causeriet Viliiers aimait à revenir sur les heureuses premières années de son séjour à Paris, sur ses relations amicales avec mon père et surtout avec Charles Baudelaire dont le souvenu: le poursuivait comme une obsession. La co& naissance s'était faite daus les bureaux de l Revue Fantaisiste oïi l'auteur des Fleurs dtt^ Mal apportait de temps en temps quelques^ uns de ces Petits Poèmes en prose d'une c lure si délicate et si originale. Baudelaire et Villiers avaient des points trop congénères pour ne se pas lier très vite. A partir de leur première entrevue ils se fréquentèrent constamment et Villiers fut un des rares amis qui assistèrent à l'effrayante agonie du grand artiste. Pour ma part, dans Baudelaire j'admirais beaucoup l'orfèvre, maïs je a'aimaû

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pas l'homme: d'après tout ce que j'avais entendu dire (car je ne l'ai pas connu personnellement], il me semblait qu'il manquait de sincérité, qu'il posait toujours, non seulement vis-à-vis du public, mais aussi vis-à-vis du petit cénacle où il présidait.

Quand j'exprimais cette opinion devant lui, Villiers bondissait d'indignation; il s'écriait que je nageais dans les eaux d^une stupide prévention. Ce que je prenais pour de la pose chez Baudelaire était au contraire l'essence de son extraordinaire nature ; il lui eût été impossible d'être, d'agir autrement. Et il essayait de m'expliquer ce caractère étrange, terriblement compliqué, diabolique par certains côtés, par d'autres délicieusement bon. Que ne puis-je, avec cette impuissante plume, rendre tout le feu, l'emportement et l'éclat des discours tenus par Villiers en défense de son ami défunt ! Baudelaire avait daigné s'analyser, se détailler, mettre son cœur à nu, comme il disait, devant cet ami privilégié. — « Dans son enfance, me racontait Villiers, son ambition hésitait entre deux destinées; être le

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' plus grand acleur de son siècle, ou être le pape. B Bien qu'il eût fait le coup de fusil ea 1848 et endossé la blouse du prolétaire, Bau-J '' deldiro se prétendaitcatholiqueet autoritaire 3 un catholique possédé du démon, ajoutait ' Villiers, uu autoritaire qui n'admettait d'autre autorité que la sienne et celle de ses vices qu'il choyait comme des œuvres d'art et dont il lirait très grande vanité. Rien de curieux et d'émouvanl comme la description faite par

' l'auteur à'Axël do l'intérieur du poète : du côté de Neuilly, un appartement aux pièces vastes et hautes, partout des meubles étrangement contournés, des monstres chinois, des idoles indiennes, des sculptures d'animaux fantastiques généralement hideux ; accrochés aux murs de sombres et révoltants tableaux de l'école espagnole , mutilés , suppliciés, torturés du cruel Ribeira et de ses élèves. Au milieu de ce décor de cauchemar, Baudelaire se mouvait lentement, silencieux, froid, pîlle, vaguement eiîrayé, semblable à quelqu'un qui marche à travers un mauvais Comme maîtresse de cet étrange Ioe

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créature plus étrange encore : une fille de couleur presque négresse, Jeanne Duval, tout enveloppée d'étoffes criardes, grelottant toujours, déjà mûre, maigre, veule, n'ayant pour elle que ses yeux des tropiques. Violente, méchante, menteuse, infidèle, nymphomane, gourmande et ivrogne : elle mourut, à la maison Dubois, de la mort des alcooliques, chérie, dorlotée jusqu'à son dernier hoquet par Baudelaire qui Taimait profondément, sans doute à cause de ses nombreuses perversités.

C'est à Charles Baudelaire que Villiers dut une de ses plus grandes jouissances d'artiste, la révélation d'Edgard Poë. Villiers savait très mal l'anglais, et, sans les merveilleuses traductions de son ami, sans ses conversations enthousiastes au sujet du grand conteur américain, il est probable qu'il n'eût jamais connu ni les Histoires extraordinaires^ ni ce poème du Corbeau, Never more^ qu'il récitait d'une façon si saisissante. Le hasard voulut qu'il dût plus encore à Baudelaire : en effet c'est chez lui qu'il vit pour la première

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fois le seul génie hamain devant lequel il se soit incliné complètement et sans réticences, Richard Wagner. Cette rencontre, Tévénement, selon Villiers, le plus important de sa vie intellectuelle, eut lieu au mois de mai de Tannée 1861. Le Magicien de la musique était venu remercier Baudelaire d'une étude magnifique et très courageuse pour ce temps, publiée dans la Revue européetme et intitulée Richard Wagner et Tcuinhauser, Ce fut le début d'une de ces belles et nobles amitiés entre artistes, comme il en existe si peu, hélas! La mort seule devait en trancher le nœud. Dans un prochain chapitre de ces souvenirs, je parlerai longuement, comme il convient, de la liaison entre ces deux êtres d^élite, si bien faits pour se comprendre : le créateur d'Eisa^ et le créateur à' Axel.

A l'époque de ce séjour dans le Midi, Villiers travaillait déjà à son grand drame philosophique à'Axël qui n'a paru qu'après sa mort.

Une des plus merveilleuses scènes de Tœuvre (deuxième partie, le Monde Ira-

gique scène viii) fut écrite entièrement à Bordeaux. Pour ce drame, Villiers s'était profondément instruit dans la kabbale et avait étudié dans le passé et dans le présent les sciences occultes. Cependant, il était d'un esprit trop puissant et trop analytique pour s'éprendre de ces théories ; il y voyait seulement une phase de l'évolution philosophique à travers les siècles, il y trouvait aussi des éléments dramatiques de premier ordre ; mais, d'après tout ce que j'ai connu de lui, je crois pouvoir dire qu'on aurait tort de ranger l'auteur du Nouveau-Monde parmi les kabbalistes contemporains. Son idéal allait plus haut et plus loin que la magie cultivée avec tant d'amour et quelque gain par le jeune Sar chevelu, Joséphin Péladan. L'occultisme avec ses passagers effrois terrasse et affole des âmes médiocres comme celle de Péladan en cette fin de siècle, comme celle de Rohan à l'aube de la révolution ; il est, au contraire, pour les génies ^vigoureux comme celui de Gœthe en Allemagne, comme celui de Villiers de l'Isle- Adam en France , un degré qu'ils franchissent

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hardiment pour se rapprocher de la vérité divine.

Et, je veux le dire ici, à l'honneur de ce grand écrivain si méconnu dans son œuvre et dans son caractère, Yilliers de TIsle-Adam fut toute sa vie un catholique apostolique et romain, convaincu, ardent. L'étude des philosophies de tous les temps et de tous les pays, l'étude de l'âme humaine et l'étude de la nature ne firent que fortifier sa foi ; il croyait fermement au bon Dieu, au méchant Diable, au Paradis, au Purgatoire et à l'Enfer. Dans les heures d'atroce misère physique et de douleurs morales qu'il eut à subir avant de s'évader vers le ciel, son âme trouva dans la prière la source de toutes les consolations et de toutes les espérances. Certes sa vie^ comme celle de tous les grands artistes, fut pleine de défaillances et de fautes, mais chaque fois qu il put combattre le bon combat pour la religion, pour l'Idéal divin, il le fit avec une ardeur et un enthousiasme qui prouvaient la sincérité de ses convictions — et cela lui sera compté par Dieu.

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— « Un des sentiments les plus profondément ancrés dans l'âme de Villiers, écrivait très justement M. G. Guiches, au lendemain de la mort du poète [Figaro^ 31 août 1889), était le sentiment religieux, un. sentiment vivace, candide, attendri qui remplissait ses yeux de larmes lorsqu'on parlait devant lui des mystères divins. Ni la promiscuité des brasseries où il gardait toujours la fière indépendance de son âme et de son esprit, ni ringénieuse fécondité de sa raillerie n'ont altéré de la plus légère atteinte la royale hermine de sa foi. Partout, dans son œuvre, s'affirme sa croyance. Sur des pages déchirées où, comme Baudelaire, il écrivait ses pensées, à côté des prosaïques notes de la vie courante et des résolutions naïves telles que celle de moins fumer ^ on trouve des phrases comme la suivante :

« C'est un péché de pleurer un enfant mort, il est entré dans sa gloire. »

Il est aussi, parmi ces fragments, de touchantes litanies à la Vierge : — Maman du bon Dieu. Toi, ma mère. Toi qui intercèdes, sûre

d'être exaucée. Toi qui te tiens debout au Ga| vaire. Toi qui pardonnes. Talon victorieuxd serpent. Blancheur de l'aube éternelle. Spleit deur des larmes humaines. Lueur de l'étoilig des Mages. Chasteté même. Résignation dei pauvres.

A un auteur qui lui communiquait un titrai de volume d'un atroce cyuisme, il répondaj bravement :

— Il ne faut pas écrire ces choses. Ce soul là des mois qui reviennent au lit do mort.

Puisque je suis en veine do citations, j^ citerai encore sur le même sujet une jolie anecdote, racontée dans la Bévue Bleue par un camarade de la première heure, M. Hem Laujol.

— u Je me souviens, dit-il, d'avoir reçu I visite de Villîers un jour que je Usai VHisloire de la Création de Hœcliel. Je 1^ vois encore feuilleter cet ouvrage, en regarda les planches et soupeser le volume avec um pantomime ofTarée. U me demanda combien Il ce beau livre » m'avait coûté ; je lui dil le pris, environ dix francs :

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— « Le catéchisme ne coûte que deux sous, me répondit-il.

« C'est un vrai mot de curé de campagne.

Cependant Villiers fut tellement ravi de l'avoir trouvé qu'il passa l'après-midi à me répéter cette phrase, la psalmodiant sur tous les tons, tantôt en fausset, tantôt en bassetaille, tantôt comme une vague tyrolienne, ne s'interrompant que pour rire à gorge déployée. Je ne pus eu tirer autre chose ce jour-là. »

Mais je reviens à nos causeries de cette époque pour enregistrer ici un incident de sa vie boulevardière qu'il me raconta un soir :

de cet incident devait naître le fameux roman VEve future qui parut beaucoup plus tard, en 1886, chez BrunhofF avec cette devise : ^ uTransitoriis quœre œtema ».

Métamorphose. — Un pâtissier ambitieux. — Apparition du journal la Croix et VEpée. — Son programme politique, artistique et littéraire. — Lord K W... — Son étrange suicide. — La poupée. — Conversation nocturne. — L'ingénieur américain et son maître Edison. — Première conception de VEve future, — Villiers de l'Isle-Adam et Thomas Aiva Edison.

Peu de temps avant le fameux procès Lockroy, Villiers de TIsle-Adam, pour la première fois de sa vie, s'était trouvé dans une situation régulière. II avait donné aux habitués du boulevard et des bureaux de rédaction le spectacle assurément insolite d'un Villiers vêtu d'habits flambant neufs, couronné d'un Pinaud et Amour à l'étincelante soie, d'un Villiers grave, emportefeuillé, faisant sonner, dans le remuement des doigts à travers les

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poches, un cliquetis de clefs et de pièces de cent sous, d'un Villiers, enfin, qui déjeunait chez Riche et avait le soir sa table chez Brébant, restaurateur des lettres, en ce fameux salon du premier si graphiquement décrit dans le Journal des Goncourt.

La raison de cette éphémère métamorphose du poète appartient au genre fautasmagorique.

Un retiré confiseur, dévoré d'ambition politique et aussi littéraire, persuadé, sans doute, que son succès dans la confection des petits fours lui donnait quelques droits à confectionner de la belle brioche gouvernementale, voulut fonder un organe. A coup sûr ce désir n'a rien que de fort ordinaire et ne mériterait pas que la plume s'y arrête. Tous les ambitieux vulgaires ne sont contents que lorsqu'ils possèdent un journal esclave ; mais où le pâtissier, dont je tairai le nom, devint véritablement épique, incontestablement digne de passer à la postérité, c'est lorsque, entre tous les affamés de lettres qui de leurs semelles battent Thorrible et cruel pavé de

Paris, il choisit pour alter ego et pour protagoniste l'implacable railleur Villiers de risle-Adam.

Il y aurait une comédie à faire, un livre à écrire avec les péripéties par lesquelles passa Tétonnant journal né de cet étrange accouplement ; ici je n'ai que le loisir de jeter quelques touches rapides.

Villiers était à la fois rédacteur en chef, reporter, critique et feuilletoniste : le confiseur était directeur, gérant et caissier ; il donnait au poète cinq cents francs par mois et le laissait absolument libre d'exprimer ses opinions politiques, artistiques et littéraires : il exigeait seulement deux choses : la première c'est que son journal parlât de lui tous les jours, la seconde c'est que son journal fît du bruit dans la capitale.

Il fut servi très au delà de ses désirs.

La Croix et PEpée (titre sonore) en matières religieuses revendiquait pour tout soldat le droit de dire s. n. d. D. et d'aller à la messe ; en politique, il soutenait les prétentions des Naundorff au trône de France ;

en art il plaçait les peintres symbolistes audessus de Raphaël; en poésie il proclamait Stéphane Mallarmé prince de la Rime et défendait l'école des incompréhensibles ; enfin en musique il était belliqueusement et exclusivement Wàgnérien.

Au bout de six mois, la Croix et FEpée disparut, le confiseur se retira en province et Villiers se retrouva sur le boulevard plus pauvre que jamais, mais toujours riche d'espérances sublimes et répondant aux condoléances hypocrites des confrères par sa phrase accoutumée :

— Oui, oui, merci bien, mais rien n'est perdu... On verra Thiver prochain !

Ce fut pendant cette période de prospérité relative que Técrivain aperçut le personnage qui lui donna Tidée première de son roman VEve future.

Un soir, chez Brébant, il vit entrer, au bras d'un attaché de l'ambassade britannique, un jeune seigneur anglais dont la physionomie singulière fit battre les ailes à son imagination.

« Il était tristement beau , me disait Villiers, avec cet enthousiasme dont il avait l'habitude, et je m'aperçus tout de suite qu'il portait dans l'expression de ses yeux cette mélancolie grave et hautaine dont Tombre atteste toujours un désespoir. »

Ce jeune homme s'appelait de son véritable nom lord E. W... Je ne le désigne ici que par ses initiales ; sa fin tragique occupa pendant quelque temps l'attention de Paris : il se tua très froidement quelques jours après sa rencontre avec Villiers ; on trouva, étendu à ses côtés, dans une toilette somptueuse écla^ boussée de sang, un mannequin admirablement fait représentant une jeune femme ; la figiire de cire, modelée par un grand artiste, était à l'effigie d'une jeune fille de Londres, fort connue pour sa fulgurante beauté et qui avait été la fiancée du noble lord excentrique.

Ce suicide était-il le résultat d'une de ces étranges folies héréditaires qui hantent certaines familles aristocratiques d'Angleterre, ou bien fallait-il voir, dans la présence de cette merveilleuse poupée sur la couche

mortuaire du lord, le dénouement mystérieux de quelque drame passionnel? Le jeune attaché d'ambassade opinait pour cette dernière supposition: lord E. W...J selon lui, avait été la victime d'une singulière fatalité ; il adorait le corps de cette jeune fille ; il avait la perpétuelle obsession de sa beauté magnifique, mais il avait horreur de son âme, de son esprit, de tout ce qui en elle n'était pas la matière. De là sa folie peu à peu développée se terminant par la mort.

Le narrateur racontait ces choses au restaurant, un soir, devant Villiers et un petit cercle d'habitués.

Un ingénieur américain, tm électricien, comme on les appelle là-bas, se leva en disant très paisiblement :

— Je suis au regret que votre ami ne se soit pas adressé à moi, je l'aurais peut-être guéri.

— Vous, comment ?

— By God ! en mettant dans sa poupée la vie, l'âme, le mouvement et l'amour.

L'assemblée était fort sceptique en matière

yiLLi£RS DE LISLE-ADAM 171

de miracles ; tout le monde se mit à rire, hormis Yilliers qui semblait absorbé dans la confection de sa cigarette.

— Vous pouvez rire, étrangers^ dit gravement TÂméricain, en prenant son chapeau et sa canne, mais mon maître Edison vous apprendra bientôt que Télectricité est aussi puissante que Dieu 1

Et il sortit.

De ces faits et de cette conversation nocturne est née Tune des œuvres les plus originales de cette fin de siècle : VEve future. Ceux qui ont lu ce chef-d'œuvre de raillerie éloquente du poète qui, pour me servir des heureuses expressions de Henri Laujol « avait voué à la science moderne, servante de l'utilitarisme, une haine de moine, » se souviendront, sans doute, que la donnée principale, l'exposition du drame sont à peu près identiques à ce que je viens de raconter. Mais Yilliers n'était pas un de ces demi-artistes qui se contentent d'une idée première et l'exploitent aussitôt que le hasard l'a fait entrer dans leur cerveau. Il ne commença à écrire son roman

qu'après Tavoir roulé dans son esprit, médité et incubé peudunt trois ans : c'est en 1879 qu*il m'en lut les premières et merveilleuses pages, celles où il décrit Menloê Park et son effrayant propriétaire, Thomas-Alva Edison.

Lorsque le grand inventeur vint à Paris en 1889 pour visiter notre exposition, quelqu'un lui envoya le livre de TIsle-Adam : il le lut d'un trait et dit à Tun de ses faniiliers :

— Cet écrivain est plus fort que moi : j'invente seulement, il crée !

Il voulut connaître l'auteur de YEve future : Hélas ! le pauvre Villiers était déjà frappé de la terrible maladie dont il est mort ; il ne put répondre à l'appel d'Edison : on ne saurait trop le regretter. Peut-on en effet imaginer quelque chose de plus curieux, de plus intéressant qu'une conversation entre le père du docteur Tribulat Bonhomet et le papa du phonographe (phonograph's papa) !

Très peu de temps après m'avoir raconté cette curieuse origine de son œuvre future, mon original ami disparut brusquement à mes veux.

Distractions de Villiers. — Ses terribles négligences.

— Son départ de Bordeaux. — Désespoir de Godfrin.

— Un an après. — La misère et la bohème. — Justification. — Le manque d'argent. — Pauvreté de Villiers. — Sa fierté. — Sa conscience artistique. — Le livre de Drumonl, Villiers et le petit Youtre. — Belle réponse. — Villiers et la vie. — Son noctambulisme. — Son horreur du jour. — Villiers et Anatole France.

Ce .qui déroutait dans Villiers, ce qui jusqu'à la fin de ses jours a eu le don d'exaspérer ses meilleurs amis, c'était son état de distraction perpétuelle qui lui faisait manquer aux rendez-vous les plus importants, abandonner pendant de longs mois, sans aucun motif appréciable, des relations intimes et journalières, et ne remplir que rarement les engagements pris avec des revues ou des éditeurs.

174 VaUEBS DE L ISLE-ADAM

L'imprévu de sa conduite tenait dans une alerte continuelle ; on ne savait jamais quand il arriverait ou quand il partirait ; j'ai raconté son apparition soudaine chez moi, à Bordeaux; son départ fut tout aussi inattendu ; nous avions passé la nuit entière à causer : au petit jour j'étais allé prendre quelque repos ; quand je me levai il était déjà tard ; je m'enquis de Yilliers : il était sorti ; les heures s'écoulèrent sans qu'il revînt ; je me mis en quête de lui, très vainement. Partez muscade! le poète avait disparu, sétait fondu comme un fantôme.

Quelques jours plus tard je rencontrai Godfrin, la figure longue ; il venait de recevoir une lettre de Tinconstant écrivain datée de Paris, lui redemandant immédiatement le manuscrit du Nouveau-Monde. Le discours de Godfrin fut un flot de récriminations. Pour ma part, habitué depuis longtemps auxprimesautières façons du poète, je ne m'étonnai qu'à moitié et je consolai de mon mieux le malheureux directeurque je n'ai pas eu Theur de revoir depuis cette dernière entrevue.

Vis-à-vis de moi Villiers conserva le plus absolu silence ; en vérité j^aurais pu croire qu'il m'oubliait ou qu'il était mort si, de temps à autre, je n'avais reçu par la poste des paquets contenant des articles, des nouvelles, des fantaisies de lui, découpés dans des journaux ou des revues; les adresses écrites de sa main me prouvaient qu'il n'était pas feu risle-Adam et que je n'étais pas oublié.

Il était, d'ailleurs, bien difficile de lui garder rancune de ses terribles négligences ; lorsqu'on le retrouvait, après cinq ou six mois de disparition, il vous abordait comme s'il vous eût quitté de la veille ; lui adressait-on quelque reproche ? Il vous considérait d'un air ahuri et innocent : il semblait avoir une si parfaite inconscience de sa faute, il avait de si particulières intonations en s'écriant :

— Comment? — J'ai fait ça, moi ! Allons — allons î Impossible, tu badines l qu'on ne pouvait garder ni son sérieux, ni sa méchante humeur.

Pour moi je ne devais le retrouver que deux années plus tard, à Paris en 1879... Hélas ! -

la misère avait continué en lui son œuvre de lente destruction. Jamais cette vie de bohème qu'il acceplait avec tant de courage ne me parut aussi sinistre : il avait fallu toute la puissance d'espoir de Villiers pour qu'il eût résisté. Mais si Tesprit était toujours alerte, l'imagination toujours merveilleuse, Tâme toujours vaillante, le corps et la bête regimbaient déjà, la machine s'épuisait, se courbait, grâce à la mauvaise nourriture, au manque de soins, à Tair méphitique respiré dans la tabagie des caboulots nocturnes. Installé à Paris pendant toute cette année, je parvins à le retirer un peu du cercle infernal où sa force dépérissait ; mais je ne me faisais aucune illusion, je sentais que cela n'était que très provisoire, car il avait désormais la nostalgie de cette existence excentrique et dévorante qui a hâté sa fin en lui brûlant le sang et les viscères.

Cette année 1879 fut la dernière que nous passâmes côte à côte ; ce fut l'époque ou notre intimité fut la plus étroite. Mais avant d'en faire revivre quelques souvenirs, je voudrais

VlLLi£RS DE l'iSLE-ADàM 177

défendre Villiers d'une injuste accusation souvent portée contre lui : on Ta accusé, de son vivant et après sa mort, d'avoir été un pilier d'estaminet, un viveur, un amateur des mondes interlopes ; on a prétendu que ce qui Tavait empêché de réussir, c'était surtout son manque de conduite, son absence de sens moral, sa paresse et ses mauvaises fréquentations. Pour ceux qui n'ont été que les témoins de sa vie extérieure, ces accusations revêtent une apparence de vérité fatale à la bonne renommée du poète. Mais ceux qui ont vécu de sa vie intime, qui l'ont suivi à travers les dures épreuves de son existence laborieuse n'ignorent pas combien peu il a mérité ces reproches des personnes sages et pondérées ; ils savent quelle était la noblesse de sa nature, la délicatesse innée de ses goûts, sa passion du travail, son dédain des jouissances matérielles : ils savent aussi comment peu à peu cette nature d'éljte fut contrainte par la fatalité à vivre dans une atmosphère indigne d'elle et comment, peu à peu aussi, après bien des révoltes, elle enprU Faccoutumance.

178 VlLLlEBS D£ l'iSLE-ABAM

Cette justification de la vie débraillée et bohémienne de VîUiers de TIsle-Adam qu'on me pennette de la tenter ici en quelques lignes ; elle me sera une occasion de montrer sous de nouveaux aspects ce caractère d'artiste si original dans sa complexité.

La monographie sincère d'un homme de lettres à Paris pendant ces vingt dernières années, n'ayant pour vivre que les ressources de son talent, formerait un livre plus sombre et plus douloureux que VEnfer du Dante.

Mais ce serait aussi une œuvre saine et instructive, une sorte de « tour prends garde » qui écarterait bien de êtres charmants et jeunes de la ruine, de la honte et de la mort. S'il existe quelques âmes indomptables que la lutte contre le malheur élève et grandit, il en est d'autres bien plus nombreuses (je ne parle ici que des âmes d'élite) que les soucis vils, les basses douleurs, la nécessité du pain quotidien à gagner abaissent et rapetissent.

Certes l'énergie, la force morale, la conviction dans l'art sont de solidespièces d'armure, mais j'estime qu'une cuirasse d'argent si

mince* soit-elle, vaut mieux pour obtenir la victoire définitive. Ce qui a empêché Viiliers de l'Isle-Adam d'atteindre aux plus hauts sommets, c'est surtout le manque d'argent.

Cette pénurie devait lui être d'autant plus préjudiciable, d'autant plus douloureuse, que son début dans la carrière avait été un succès, presque une apothéose. Extrêmement fier, ayant un sentiment très vif du nom illustre qu'il portait, lorsque la misère vint, il ne voulut jamais se livrer à certaines besognes lucratives mais ignobles, comme on en trouve à faire, en cette fin de siècle, alentour du monde littéraire. Il poussait le respect de son métier d'écrivain aussi loin que le respect de sa race et, quelque puissants que fussent ses besoins, jamais il ne lâcha une phrase, jamais il n'envoya à l'impression une page de premier jet. Il la lisait, la relisait, tout bas d'abord, puis en bredouillant; enfin, quand elle était corrigée, épurée, il la déclamait de cette voix claire et sonore qui lui était habituelle lorsqu'il récitait ses œuvres.

Selon Viiliers, le plus abominable crime

qu*ua écrivain pût commettre était de se vendre. A ce propos je veux consigner ici une anecdote authentique qui se termine par un mot presque sublime de Fauteur de VEve future.

Immédiatement après l'apparition de la France Juive^ les Juifs cherchèrent à acheter dans Paris un écrivain qui fût de taille à répondre aux meurtiers coups de boutoir du terrible Drumont : on proposa Villiers de risle-Adam : nom illustre, talent merveilleux, pauvreté aiguë ; sans doute on l'aurait à très bon compte ! On lui dépécha donc un joli petit youtre luisant et bien peigné qui faisait alors et fait encore, peut-être, de la censure dans Farrière-bureau d'un éditeur à la mode.

Villiers, aux prises avec la misère la plus noire, n'ayant pas souvent dans sa poche une pièce de cinquante centimes, gîtait, à cette époque, dans une grande chambre sombre, nue et froide, quelque part sur les hauteurs de Montmartre. Il lui restait un vieux fauteuil, une table boiteuse, un lit de camp et un pauvre piano poussif dont les recors

n'avaient pas voulu. C'est là que le jeune circoncis trouva le dernier descendant du grand maître de Tordre de Jérusalem.

Onctueux, servile, avec des gestes d'un respect exagéré, le messager exposa les désirs de la Synanogue; il termina en disant qu'avec un écrivain d'une telle valeur on ne marchandait jamais. Le comte de Villiers de Tlsle- Adam n'avait qu'à fixer son prix.

Puis il se tut et attendit. Villiers avait écouté sans interrompre, roulant une cigarette entre ses doigts blancs , le regard vague, le front caché sous sa grosse mèche pendante. Lorsque son interlocuteur eut fini, il releva la tète et le fixant de ses deux yeux bleu clair devenus soudain pleins de flamme,il répondit d'une voix vibrante :

— Mon prix, monsieur ! — Il n'a pas changé depuis Notre-Seigneur Jésus-Christ, — C'est trente deniers !

Et se levant, se drapant dans sa vieille robe de chambre en loques, montrant la porte en un geste que lui eût envié l'illustre maréchal, son ancêtre : ^

VILLIERS DE L tSLE-ADAM

- Sortez ! ajouta-t-il.

me suis 6carLé de mon sujet; je disais

que la pauvreté avait été très dure marâtre

pour Villiers de l'Isle-Adam ; elle l'obligea,

sa jeunesse, à façonner sa vie en des habitudes de bohémien et de vagabond à travers Paris, habitudes dont petit à petit il prit raccoutumauce. Les gens sérieux et en place, les importants et repus bourgeois lui reprochaient avec àpreté le décousu de son existence, le débraillé de sa tenue, surtoul son assidue fréquenlalion des établissements nocturnes qui, sous les noms de tavernes, brasseries, cabarets artistiques, pullulent entre le faubourg Montmartre et le boulevard de Clichy.

Que de valables excuses, pourtant, à cette soi-disant existence d'oisif et de débauché !

Si Villiers, sans être riche, eût possédé quelques sous, s'il lui eût été donné de se créer, dans un coin de la formidable ville, un tout petit coin à lui où il eût pu rêver ses rêves admirables et somptueux, ou il eût pu écrire et penser, sans inquiétude de la jour-

VILLIEBS DE l'iSLE-àDÀM 183

nalière pitance, je puis affirmer, moi qui étais son ami, que les spirituels et éloquents habitués du Chat noir et du Rat mort^ l'auraient beaucoup moins connu, surtout beaucoup moins tutoyé. Mais, forcé par dure nécessité de dresser, au hasard, sa tente dans quelque vague garni, dans quelque banale chambre d'hôtel, il avait, lui, l'être aristocratique, le poète exquis, l'artiste prestigieux, l'horreur de ces hideux logements où le parquait la maiechance ; et c'est pourquoi il les fuyait, préférant faire son domicile de Paris tout entier, dire comme le prolétaire de Bruant :

Tes dans la rue, va, fes chez toi !

C'est le long des trottoirs, aux terrasses des cafés, accoudé sur les tables maculées des brasseries, qu'il a conçu, raconté, discuté, écrit en partie même ses plus belles œuvres.

Tout être d'imagination, d'ailleurs, a besoin, pour activer sa conception cérébrale, d'une certaine surexcitation nerveuse. Villiers, plus que tout autre, fut la victime de ce besoin.

Pour que son idée se dégageât bien, se pré-

ISi VILLIERB DE L ISLE-ADAH

scntât claire et nette à. son esprit, îllui fallait la discussion, l'interlocuteur plutôt. S'il eût été atteint de prospérité, il eût trouvé tout cela dans des cercles d'artistes, au coin de son feu, dans des réunions d'amis, dans les salons auprès des femmes du monde. Pauvre, réduit à la vie de bohème, il lui fallut le noctambulisme à oulranco, le brouhaha des brasseries, le heurt brutal des idées, l'entrecboquemenl des mots au milieu des nuages de tabac, du fracas des verres et des rires bruyants des femmes faciles.

Je dois pourtant à la vérité de dire que son noctambulisme ne fut pas seulement le résultat des circonstances. Villiers était avant tout un homme de la nuit ; il détestait le jour, il appelait le soleil un astre hideux et prétendait que sa lumière éclairait mal la nature, l'enlaidissait. Mémo dans ses meilleures périodes, il ne devenait complètement lui que lorsque, du haut de leur ciel, ses bonnes petites amies, les étoiles, clignaient des yeux en le regardant.

Le brillant critique du Temps, M. Anatole

YILLIERS DE l'iSLE-ADAM 185

France, raconte, dans une aimable chronique consacrée à la mémoire de l'Isle-Adam, qu'ayant besoin pour un travail quelconque de renseignements précis sur les ancêtres du poète, il était allé le trouver un matin dans son logement de Montmartre. Villiers le reçut le sourire aux lèvres, mais, lorsque son interlocuteur lui eut fait part du but de sa visite, le maître de céans devint tout à coup perplexe, hésitant, troublé; il se mit à bredouiller et finit par s'écrier sur un ton presque larmoyant :

— Comment ! vous voulez que je vous parle de l'illustre grand maître et du célèbre maréchal, mes ancêtres, comme ça, en plein soleil < et à 10 heures du matin!

Il était positivement atterré et le spirituel critique dut user de tout son esprit pour lui rendre son égalité d'humeur et obtenir enfin les renseignements qui lui étaient nécessaires.

1879. — La rue des Martyrs et la rue Rochechouart. — La chambre du poèto. — Extraordinaire insou* ciance. — Léon Dierx. — La dévouée. — Le déjeuner. — Habitudes bizarres. — La rue et Villiers. — Le boulevard Montmartre. — Au balcon. — Déclamations nocturnes. — Musique. — Villiers compositeur, mélodies^ chansons, opérettes. — Deux opéras, Esméralda, Prométhée. — Crises de mélomanie. — Villiers exécutant. — Un couple étrange.

En cette année 1879 où nous nous retrouvâmes, Villiers habitait une chambre dans un hôtel meublé, rue des Martyrs, presque au coin de la rue Glauzel. Le hasard nous avait fait voisins, car je demeurais au coin de la rue Rochechouart et de la rue de Maubeuge, tout au haut d'une énorme maison de rapport : de mon balcon on dominait Paris.

188 YILUERS DE l'iSLE-ADAM

Quant à la chambre du poète, elle avait toute la banalité des maisons garnies de dixième ordre : lit d*acajou, table et commode de même, tapis en fausse moquette^ enfin Finévitable armoire à glace. Lorsque celle-ci s'entre-bàillait, on n'y apercevait ni linge, ni vêtements d'aucune espèce, mais seulement, à chaque étage, des piles de manuscrits, d'épreuves, de journaux et de revues.

Chez l'écrivain, cette . insouciance des besoins matériels de la vie était absolument prodigieuse, elle l'aida beaucoup à supporter les affres de la pauvreté. Jamais je ne l'ai vu se préoccuper du lendemaiii^ dans le sens littéral du mot ; car il pensait beaucoup à l'avenir et en parlait toujours. Mais il ne s'inquiétait jamais de savoir s'il avait une chemise à se mettre sur le dos, et, sans la sollicitude de quelques âmes dévouées, j'imagine qu'il serait arrivé à sortir presque nu, à moins qu'il ne fût resté dans i^on lit pendant des mois entiers. Très heureusement une sorte de demi-providence semblait pourvoir à ses besoins les plus pressants. Un de ses amis, très fidèle, et très

YILLIERS DE l'iSLE-ADÀM 189

aimé, Léon Dierx, demeurait dans la même ^ maison que lui, et veillait sur lui, sans en avoir l'air, car la susceptibilité de Villiers égalait au moins son insouciance.

Mais il y avait surtout une brave personne, une ancienne sage-femme, qui s'était attachée au pauvre poète avec une sorte de dévouement canin dont la naïveté faisait monter les larmes aux yeux. Les rebuffades, les moqueries, les colères de son idole ne la rebutaient point. Elle avait pour lui des délicatesses

qu'eût enviées la maîtresse la plus passionnée. L'écrivain, avec cette indifférence du bohème qui ne possède rien, laissait habituelle- ° ment sa clef sur la porte, lorsqu'il rentrait à l'aube, exténué de ses nuits passées à pérorer, à discuter ou à raconter : l'excellente créature profitait de cette circonstance pour entrer chez lui à pas de loup pendant qu'il dormait : elle prenait ses pauvres effets décousus et maculés, les réparait de son mieux et venait ensuite les remettre où elle les avait pris ; souvent elle apportait une chemise blanche qu'elle déposait au pied du lit. Lorsque

VILLIEKS DE L ISL£-UUM

la faalaÎBie pretuût à Yillien de se levor

de BOrlîr, h l'heure où le gaz s'allmne dans }&s' rues, il revêtait ce qui lui tombait sous les mains sans jamais s'apercevoir des substitutionst, don chaugements ou des additions faite» h. sa garde-robe par cette admirable femme qiio nous avions surnommée < la Dévouée ».

Lorsque je fus devenu le voisin du poète, je mo Nurvis souvent d'elle : elle plaçait à cdté lit) lui des redingotes et des pantalons m'ap— parteiianl et j'avais besoin d'un grand offoi pour no pas rire on voyant mon ami revêti do mil ilc'froquo qui lui donnait un assez singulier, car je suis long et maigre, tandis qu'il était court et large. Pour lui, il restait imperturbable et no se douta jamais de rien.

Lo giirço» de l'hôtel avait également été stylé. Vers midi, il entraitchez Villiers portant un grand bol do bouillon dans lequel on avait ou soin de découper un petit pain de deux.

sous. Si lo poète dormait, il se gardait de réveiller; si, au contraire, il était éveillé :

— (Ju'eat-ce que c'est ? s'écrîait Villiers si uu tou menaçant.

•té

VILLIËRS D£ L iSLE-ADAM 191

— Monsieur, c'est le déjeuner ! répondait le garçon.

Et, déposant le bol sur la table de nuit, il se retirait vivement. Machinalement Villiers avalait pain et bouillon et ne pensait plus à l'incident qui se renouvelait à peu près chaque jour... Il ne faisait pas d'autres repas avant le soir.

J'avais pris l'habitude d'aller chez lui entre trois et quatre heures de l'après-midi. Je le trouvais généralement assis dans son lit, accoté par plusieurs oreillers, travaillant et ne s'interrompant d'écrire que pour rouler une cigarette qu'il n'allumait pas le plus souvent. Sur Tédredon qui couvrait ses genoux, il y avait Une blague remplie de maryland, tabac qu'il affectionnait particulièrement, des cahiers do papier Job et, empilés les uns sur les autres, des feuillets couverts de son écriture gladiolée et fine : il ne se servait jamais que du crayon pour écrire, ce qui rendait le travail des copistes extrêmement difficile, d'autant plus qu'en relisant son travail, il changeait généralement un mot sur cinq.

Des qu'il m'apercevait (il y avait parfoîjjg dix minutes que je me tenais debout devant lui sans qu'il se doutât de ma présence, tant soQ travail l'absorbait), il faisait un bond ea s'écriant... ^

— Ahl toi, cousin î Quelle heure doDP.?.3^ La fenêtre... la fenêtre! et, avant que j'eusse le temps de m'opposer à quoi que ce soit, il sautait hors du lit, se précipitait â la croisée qu'il ouvrait toute grande, sans se préoccuper du temps ou de la température; puis il so recouchait, passait sa main dans sa grande mèche frontale, me regardait d'un air ahuri et finissait par éclater de rire. Habituellement ces évolutions avaient pour résultat d'envoyer à travers la chambre, tabac, cigarettes et feuilles volantes qui, pour peu qu'il fit de l'air, se mettaient à tourbillonner autour de la table. Je m'élançais au secours de la précieuse prose du poète dont s'amusait une bise peu littéraire et, lorsque j'avais recueilli et remis en ordre tant bien que mal les manuscrits épars, je m'asseyais dans l'unique fauteuil et commeoçaioi nos bavardages. Enfin, vers six heures, à fore

YILLIERS DE l'iSLE-ADAM 19S

de persécution, je parvenais à le tirer des o draps et nous descendions dans la rue.

La rue ! — ah î lorsqu'on y circulait à son bras, ce n'était plus un banal assemblage plus ou moins symétrique de pavés, de bitume, de trottoirs, de chaussées, de magasins et de bâ^ tisses : c'était un être fantastique, vivant d'un million d'existences différentes, une créature hybride, complexe et contradictoire, tour à tour mystérieuse, terrible, cynique, naïve, cruelle, amoureuse, tragique et grotesque.

Depuis tant d'années qu'il la battait de ses semelles, il y avait pris racine, il en était, o pour ainsi dire, l'un des fruits les plus étranges, l'un des types les plus saillants de ce monde à la fois vaste et limité, d'oîi certaines figures se détachent sur la masse mouvante avec une intensité telle que, lorsqu'on l^s a une fois aperçues, ou les reconnaît toujours. Parmi ces physionomies qui semblent faire partie intégrale de la rue, à laquelle elles manquent lorsque la mort les souffle, il y en a de dramatiques, de comiques, de hideuses; il y en a de douloureuses, de poé^

VILLIBHS UE L ISLB-.UJAM

tiques, de folles ; mais toutes se reconi mandent et s'imposent par une originalité particulifere ; nulle plus que celle de VilUers de l'Isle-Adam, avec sa démarche à la fois souple et hésitante, avec-son incommeosurahle dédain des lois de la mode, avec cet air de dormeur éveillé que démentait la formidable et dure ironie de son rire et de ses paroles. Il savait tous les secrets, toutes les plaies, toutes les grandeurs de sa marâtre, la rue parisienne ; au cours de nos déambulations il me montrait des maisons dont il connaissait par le menu les drames, les comédies et les idylles intérieures : il m'expliquait, avec cette sorte de bredouillement qui ajoutait à l'intérêt de son discours, que les aspects des maisons répondaient généralement à leurs destinées; il y en avait de meurtrières, de navrées, de gaies, de passionnées, de sépulcrales, de voluptueuses, de hantées : car il prétendait, avec foule d'anecdotes curieuses àl'appui, que dans nulle autre ville d'Europe il n'existait autant de demeures hantées qu'à Paris : il en avait lui-môme habité plusieurs, aussi les récents

YILLi£HS D£ L iSL£-ÂJ)AM 195

incidents de la maison du boulevard Voltaire l'eussent comblé d'aise et je ne doute pas qu'il y eût élu son domicile.

Mais c'est surtout lorsque nous débouchions sur le boulevard Montmartre à l'heure de l'absinthe que Villiers devenait pour moi un guide et un historiographe précieux. Toute cette population de faiseurs grouillant aux terrasses des cafés, banquiers, banquistes et bandits, fausses illustrations, faux hommes de lettres, faux artistes, journalistes vendus ou à vendre, marchands de scandales, maîtres chanteurs et détrousseurs d'idées, souteneurs bien vêtus, filles bien nippées, escrocs et rastaquouères, tout ce monde, il le déshabillait en phrases courtes, hachées, vengeresses, brûlant d'une implacable raillerie ; et, à Tàpreté de son ironie, on sentait combien tous ces êtres de proie avaient dû dévorer de sa chair et de sa substance. Eux, cependant, tout en le haïssant, faisaient mine de le respecter, car ils en avaient peur : ils craignaient, comme jadis le galérien craignait la marque, ses sarcasmes terribles qu'on colportait le len-

domain à travers les journaux et, pour les éviter, ils s'aplatissaient devant lui, mais ils le frappaient dans l'ombre et par derrière.

A la suite de ces promenades il venait souvent partager le modeste dîner que me confeclionnait une cuisiniëre bretonne ; cela le changeait des innommables ragoûts dont il se nourrissait d'habitude chez des gargolîers empoisonneurs.

Outre le prestige de l'amitié, il y avait chez moi deux choses qui possédaient le don précieuï de retenir Villiers pendant quelques heures de la soirée : c'étaient mou balcon el un excellent piano de Pleyel qui faisait le principal ornement de l'élroit salon.

Quand les nuits étaient douces et claires, nous restions longtemps, côte à côte, accoudés au balcon, fumant, parlant peu, laissant planer nos rêves joyeux ou mélancoliques audessus du vaste et tumultueux océan des toits dont les sombres vagues immobiles se perdaient dans les brumes de Thorizon. Parfois Villiers se dressait debout et très pâle; il étendait sa main blanche comme pour réclamer l'attention

YIUIERS DE h ISLE-ADAM 19T

de la nuit et, d'une voix vibrante, il récitait quelque passage de Tœuvre en train ; telle était sa mémoire qu'il savait par cœur presque tout ce qu'il avait écrit. Dans un tel cadre l'effet était profondément troublant ; très haut au-dessus de nos tètes les étoiles palpitaient dans le ciel; Paris monstrueux s'épandait à nos pieds ; son mugissement continuel montait vers nous, et claires, sonores, mélodieuses et étranges, les périodes harmonieusement balancées coulaient sans effort des lèvres du poète; il s'exaltait lui-même au bruit de ses paroles, son regard se fixait en une sorte d'extase, son geste montait vers Dieu ; il n'appartenait plus à la terre ; j'écoutais, admirant et muet, et lorsqu'enfin il se taisait, il me semblait qu'une lueur venait de s'éteindre et que le monde autour de moi apparaissait plus sombre. Yilliers m'a ainsi récité les plus beaux passages de V Eve future et je garde l'inoubliable souvenir du transport où nous mettait tous deux le chapitre intitulé : la Poupée parle à la nuit\

* Dans rédition définitive, ce chapitre porte le titre : Dieu.

198 TIUIBBS D8 l'uBLE-ADAM

Noos rentrions au salon et Yilliers, ayant encore sur Ini les frissons de Tinspirâtion, se précipitait au piano et, après quelques vigoureux accords, entonnait à pleine voix la magnifique invocation du chœur du premier acte de Lohengrin :

Dieu da eiel en qui j'ai foi !

Si Yilliers se fût adonné à la musique au lieu de choisir la littérature, j'imagine qu'il eût été aussi remarquable et aussi original comme compositeur qu'il l'a été comme écrivain. La musique est l'art qui exige le plus de qualités innées et, pour ainsi dire, instinctives : ces dons naturels il les possédait tous à un degré extraordinaire ; il eût, dès sa plus tondre jeunesse, un sentiment du rythme et d3 la mesure, une justesse d'oreille une mémoire musicale qui étonnaient ses meilleurs professeurs : pourtant il ne fut jamais un bon élève parce que, en cela comme en tout le reste, il avait l'horreur de la routine et ne pouvait se courber au trantran d'une lâche régulière. Mais, bien qu'il se fût lancé

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dans le domaine des lettres, ses qualités de musicien génial l'y suivirent. Sa prose est d'un musicien. Il a dans le cours de sa vie composé ou improvisé un assez grand nombre de mélodies étranges, de chansons, de mélopées qu'il est bien malheureux qu'on n'ait pu recueillir. La plus célèbre, celle que tous ses amis lui ont entendu chanter et à laquelle j'ai déjà fait allusion, interprète la merveilleuse c pièce de Charles Baudelaire.

Nous aurons des lits pleios d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux !

Je me souviens de deux autres compositions de Villiers sur des vers de l'auteur des Fleurs du Mal : l'une, le Vin de fAssassin, est la ^ chanson d'un homme îvre qui a tué sa femme; .. elle se termine par cette exclamation du t meurtrier, à laquelle la musique donne je ne sais quelle indicible horreur : ^

Je l'oublierai — si je le puis.

Dans l'autre, intitulée Recueillement^ il était c arrivé à un effet saisissant par raccompagne-

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ment traînant et mystérieux dont il avait enveloppé cet admirable vers :

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Je me souviens aussi, mais assez vaguement, de quelques chansons à la fois guerrières, ironiques et populaires que Villiers disait avec une incomparable maestria. Il les avait composées en 1870, en collaboration avec quelques artistes réunis dans le même corps franc, pour charmer les lourdes veillées du siège, de sorte que les canons prussiens, répondant aux canons de nos forts, avaient été les premiers accompagnateurs de ces improvisations. Si j'ajoute à ces œuvres éphémères une sorte d'opéra-bouffe, dont le titre ne fut jamais définitif, mais dont les principaux désopilants personnages étaient le roi Paf .et son ministre Toc, échevelée fantaisie oti le clou était une sérénade débutant par ces vers :

Si ma prière criminelle Pouvait loucher les dieux retors,

VILLIEBS DE l'iSLE-ADAM 201

3'aurai, je crois, à peu près épuisé la liste des compositions musicales du poète dans le genre léger. Il ne fut pas étranger au genre grave. Villiers portait dans son cerveau^(car je ne sache pas que dans toute son existence il ait noté un seul air) deux partitions entières d'opéra, avec chœur, orchestration, mise en scène, etc. L'une était composée sur la Esmeralda de Victor Hugo, si meurtrîèrement traitée par M"® Bertin ; l'autre sur le Prométhée enchaîné, d'Eschyle, traduit en vers par mon père. Quelques rares privilégiés — je fus de ce nombre — ont eu le bonheur d'entendre Villiers interpréter au piano les principales scènes de ces deux opéras et je crois qu'ils déclareront volontiers, avec moi,, qu'il leur donna des sentations inattendues, qu'il leur révéla des beautés de premier ordre, des élans de génie, surgissant du milieu d'inexpériences constantes, de fautes énormes. Pouî* peu que Ton fut susceptible de quelque émotion artistique, il était impossible de ne pas être empoigné lorsque, après une introduction bruyante, remplie de phrases

SOS VILLIERS DE L 1SLE-A.DÀU

heurtées, où le choc âes verros, le froissement des épées, le toiirbilloa des danses, les hurlements de l'orgie s'enchevêtraient en un savant désordre, Yilliers attaquait d'une voix stridente de truand le chœur à l'allure endiablée du début de son Esmeralda :

Vive Clopiu, roi de Thuae !

Vivent les gueui de Paria ; Faisons nos coups & la bruoe, Heure oii tous les chats sont gris.

Dansons I — Narguons pape et bulle, Et raillons-nous dans nos peaux ; Qu'avril mouille ou que juin brfUe La pLume de nos chapeaux

L'air de Claude Frollo, enveloppé d'un accompagnement de rires sataniques, donnait le frisson :

Eh bien, oui I qu'importe I Le destin m'emporte ; Sa main est trop forte Je cède & sa loi 1

Démon qui m'enivres.

Qu'évoquent mes livres, Si tu me la livres, Je me livre à toi.

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Reçois sous ton aile Le prêtre infidèle!

L'enfer avec elle, C'est mon ciel à moi !

Après avoir accentué celte phrase finale avec une énergie furieuse, Villiers d'habitude bondissait de son siège, dans un état indes* criptible : il parcourait la chambre, les mains au ciel, les yeux étincelants, répétant dans tous les tons :

L'enfer avec elle, C'est mon ciel à moi 1

Très différente était la sensation des auditeurs lorsque le poète, effleurant à peine le piano de ses mains patriciennes, commençait sur un rythme lent et mélancolique brodé d'arpèges légers comme un battement d'ailes lointaines, l'admirable récitatif du chœur des Océanides dans le Prométhée enchaîné :

Après avoir calmé les terreurs paternelles (Je t'aime, apaise ton effroi).

Sur les vents aux rapides ailes J'arrive de loin jusqu'à toi.

SOI Touns K l'isu-adàm

A peine ai-je entenda dans notre grotte obscare Ije roarieaa sur le fer qae mon eœar s'est troublé.

J'ai monté sor ce char ailé.

Dans mon empressement oubliant ma chaossare

Et la padeur an sein Toilé.

corps desséché sar la pierre, meartrissares et donleors, Un nnage effrayant de pleurs S'appesantit sur ma paupière.

J*en ai dit assez, ce me semble, sur les compositions de Yilliers de TIsle-Adam pour faire regretter aux musiciens que Chabrier — un ami, pourtant — n'ait pas voulu prendre au sérieux le désir du poète qu'il essayât de noter quelques-unes de ses plus belles inspirations. Mais de tout temps les musiciens ont été jaloux de leur art; ils admettent difficilement qu'un outsider, un profane de la fugue et du contrepoint, puisse faire œuvre qui vaille. En règle générale, ils peuvent avoir raison.

Mais Yilliers était une exception à toutes les règles. Il est malheureux pour la postérité que l'auteur de Gwendoline ne Tait pas com* pris.

La passion musicale se manifestait chez Villiers par de véritable crises, des attaques de mélomanie dont la durée variait de quinze jours à trois mois. Pendant ces périodes rien n'existait pour lui en dehors du contrepoint. Il n'y avait de grands hommes que Bach, Beethoven, Mozart et Wagner ; tous ses écrits se rapportaient à la musique : toutes ses actions avaient pour but la musique ; tous les pianos rencontrés au cours de ses noctambulations lui servaient à exprimer ses dévotions pour la musique; il ne fréquentait plus que des musiciens et quels ! ô dieux ! Chez moi les soirées devenaient do véritables et magnifiques concerts où il était tout à la fois orchestre, chef d'orchestre, accompagnateur, soliste et critique. Gomme pianiste, de TIsle-Adam était loin d'atteindre la perfection : il manquait de doigts et de régularité ; comme chanteur sa voix chevrotait et sombrait souvent : mais il y avait dans son jeu et dans sa déclamation, une telle fougue, une si grande flamme d'enthousiasme et de foi que, malgré toutes ses imperfections, on se passionnait à l'écouter.

206 YILLIERS DE l'iSLE-ADÂM

Ce fut pendant une de ces crises de mélomanie qu'il m'amena un couple bizarre de musiciens, le frère et la sœur... Ils étaient Corses et s'appelaient Olivetti, je crois ; rhomme était un espèce de géant maigre et bronzé, avec une barbe noire en broussailles, une longue chevelure inculte qui lui descendait jusqu'aux épaules et des yeux d'incendiaire. Ma Bretonne fermait à clef la boîte de l'argenterie quand il venait. Il était toujours vêtu de velours, d'un velours brun à côte, usé jusqu'à la trame : un vaste foulard rouge faisait deux fois le tour du cou : enfin, il portait un chapeau gris en feutre mou, aux ailes immenses qu'il posait victorieusement sur le côté. C'était un prestigieux pianiste et, pourtant, il crevait de faim. Il était affilié à l'Internationale et avait eu maille à partir avec les polices italienne, russe, française; il avait également été compromis pendant la Commune ; aussi, était-il obligé de se cacher et de vivre au jour le jour de quelques leçons mal payées et des faibles appointements d'accompagnateur dans des guinguettes musicales de dixième

ordre. Giulia, sa sœur, était une belle Italienne aux regards de velours : elle avait une jolie voix de mezzo-soprano et quelques connaissances musicales. Villiers l'obligeait à chanter la musique de Wagner qu'elle avait en horreur et les colères, les indignations, les bonds, les cris de rage du poète quand elle s'obstinait à. roucouler ses airs italiens, étaient d'un comique irrésistible. La fortune a souri à cette jolie Giulia : quelques mois après que j'eus fait sa connaissance, elle captiva et épousa un genlilhomme de Chicago qui avait récolté une quantité considérable de dollars en dépeçant, salant et vendant des cochons. Elle habite maintenant l'Amérique. Elle y a emmené son terrible frère qui, depuis qu'il a des louis dans sa poche, ne doit plus être aussi énergiquement socialiste.

Heureusement toutes les accointances musicales de Villiers n'avaient pas <5et inquiétant cachet de bohème exotique. Il dut à la musique l'amitié et l'admiration qui ont illuminé sa vie intellectuelle : sa liaison avec Richard Wagner n'a pas été pour l'écrivain seulement

une source de consolation et de jouissaDce intellectuelles ; elle a élé l'inspiratrice de ses plus nobles pensées et de quelques-unes de ses plus belles pages. — L'exemple de ce puissant et merveilleux génie, insulté, contesté,raillé jusqu'à sa dernière heure, sans qu'un tel débordement d'injustice et de haine ait pu lui ôter jamais la conscience de sa force prodigieuse, a aidé Villiers à supporter l'indifFérence et le sourire de ses contemporains ; il l'a affermi dans son hautain mépris des chemins frayés où les médiocres glanent leurs éphémères succès, l'a rendu inexpugnable dans sa foi artistique et dans ses convictions. Eu retraçant ici quelques détails sur cette liaison entre deux êtres extraordinaires, si je parle avec vénération de Richard Wagner, je n'ai plus désormais à espérer de recevoir quelques horions pour la bonne cause. L'auteur de Tristan et Yseitll est consacré par la mode, et les faiseurs de politique n'osent plus proférer contre ses admirateurs la ridicule accusation de manque de patriotisme. Il y a vingt ans et moins, il était de bon goût de railler la musique waguérienne

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sans la connaître. Aujourd'hui une femme élégante ne se croirait pas complète si elle ne s'extasiait aux bons endroits de Lohengrin et du Tannhauser : tous les pianos un peu convenables écorchent les ouvertures du Maître ; nos jeunes filles à marier étudient ^/5û, en prenant des poses penchées et mystiques ; le Paria est devenu l'Idole. Dieu soit loué! Ainsi va le monde I

xiri

Première entrevue chez Charles Baudelcire. — Chute du Tannhauserk l'Opéra de Paris en 1861. — Portrait et caractère de Richard Wagner, — Amis et défenseurs. — Intimité avec Villiers. — Réminiscences de jeunesse et de misère. — Augusta Holmes. — Séjour de Villiers à Triebchen. — Le Rheingold à Munich. — Voyage à Bayreuth. — Une conversation imaginaire. — Acte de foi artistique de Villiers de risle-Adam.

Ce fut, je l'ai déjà dit, je croîs, en 1861, chez Baudelaire, que Villiers de TIsle-Adam rencontra pour la première fois Richard Wagner; cette date marque, peut-être, la période la plus amère dans l'existence tourmentée du grand compositeur ; il en garda une rancœur sourde, profonde, qui a éclaté d'une façon indigne de lui, après la guerre, dans

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ses blasphèmes et ses imprécations contre Paris. A force de génie, de vigueur et de patience, il était arrivé à s'imposer à TAllemagne, à s'y faire reconnaître comme un Maître de son temps. Mais il voulut la consécration de Paris et apporta le Tannhauser à l'Académie impériale de musique ; on sait l'histoire de cette chute, retentissante, formidable, unique peut-être dans les annales du théâtre. Wagner possédait une de ces personnalités étranges devant lesquelles l'indifférence est impossible : autour de lui il éveillait des admirations aveugles, des haines féroces, — bien plus de haines, hélas l que de dévouements ! — Le concert de malédictions, d'injures, de railleries qui, de tous côtés, s'éleva après la représentation de son œuvre à Paris, aurait terrassé tout autre homme. Mais le grand Maître allemand, à rebours de tant d'autres, ne se délectait que dans la lutte à outrance : il semblait y puiser de nouvelles forces, un nouveau mépris et, au torrent des imprécations, il répondait généralement par quelque magnifique défi jeté au goût du jour, aux conven-

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lions, aux préjugés, à l'envie. C'est donc à ce moment où il était comme illuminé par la flamme des résolutions indomptables que Villiers, jeune, enthousiaste, le vit pour la première fois. Cette entrevue s'était pour toujours fixée dans sa mémoire : avec son front étrange, énorme, presque effrayant, ses yeux bleus, profonds, au regard lent, fixe et magnétique, avec ce visage maigre, plein de changeantes pâleurs, aux lignes violemment accentuées, ce nez courbe, tyrannique, cette bouche aux lèvres fines, minces, inassouvies et ironiques, ce menton saillant et pointu d'une incroyable énergie, Richard Wagner apparut au Poète comme l'archange des suprêmes combats. De son côté, dans ces heures enfiellées, l'âme du grand musicien dut s'élancer d'un fort élan sympathique vers les quelques rares esprits qui, au milieu des adverses clameurs, prirent vaillamment fait et cause pour lui, le défendirent et l'admirèrent. Sa forte amitié pour Catulle Mendès, pour Baudelaire, pour Villiers et pour quelques autres, date de cette époque. Mais des goûts

m TILUERS DE l'iSLE-ADAM

semblables, d'identiques . façons d'envisager les rêves et les réalités, les choses et les hommes rapprochèrent davantage le jeune Poète et le Musicien aux cheveux déjà grisonnants.

Ils furent unis, euQn, par une commune passion, le noctambulïsme. Que de courses éperdues, sans souci de la température, du lieu, de l'heure, à travers le mystérieux: Paris nocturne ; les deux amis ne se quittaient guère qu'au petit jour. Une fois, qu'ils descendaient le long d'une nie longue et sombre qui tombe à la pointe Saint- Eustache, Wagner, soudainement, désigna, d'un geste tragique, la fenêtre d'une mansarde, tout au haut d'une grande maison ; c'est là qu'il avait vraiment désespéré, qu'il avait failli mourir de faim, qu'il avait eu l'idée du suicide et qu'il avait écrit, au milieu de la plus noire misère, une de ses œuvres les plus fortes et les plus poétiques : il raconta alors à Villiers, en ce français bourré de germanismes qui donnait à sa coaversation une physionomie si étrange, toute cette extraordinaire aventure de sa jeu-

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ri

nesse à Paris : comment, vers 1877, poussé par sa destinée, il avait brusquement quitté Riga où il tenait l'emploi de chef d'orchestre du théâtre, et s'était embarqué sur un voilier à destination de Londres avec l'intention de se rendre de là à Paris. Une tempête effroyable jeta le navire sur les côtes de Norvège. Wagner ne se découragea pas et arriva au but de son voyage. A Paris, presque totalement inconnu, dans la position la plus précaire, il vit les portes des théâtres se fermer dédaigneusement devant lui; talonné par le besoin, il essaya, de composer des romances pour les concerts : hélas! Wagner n'était pas l'homme de la romance parisienne ; on se moqua de ses œuvres. Bref, dans cette mansarde, là même, terré comme une bête aux abois, sans un liard, le ventre vide, désespéré enfin, il songeait à mourir, lorsqu'un éditeur de musique vint lui proposer d'arranger des airs d'opéras pour le cornet à piston. Le cornet à piston fut donc le sauveur de Wagner ! Vivant avec la sobriété d'un[chameau, il arriva, au bout d'un an de privations inouïes, à réunir

3(6 VILLIERS DE l'iSLE-ABAM

la somme nécessaire pour louer un piano:

« Je tremblais de tous mes membres, dit-il à Yilliers, en posant mes doigts sur le clavier, mais bientôt je m'aperçus avec ravissement que j'étais encore musicien ! » Alors l'inspiralîou lui revint débordante de richesses. Les souvenirs de ce récent naufrage où il avait été acLeur, de cette mer entrevue aux lueurs sinistres de la tempête, de ces liords profonds, de ces promontoires aigus, obsédèrent son imagiuatiou. Puis tout à coup, rapide comme une ilèche, enveloppé d'un fulgurant écliùr, surla brumeuse mer de la Scandinavie, il vit passer le lugubre vaisseau légendaire, le IIollaudais volant ; et ce Fut la, dans celle mansarde parisienne froide el nue, que Richard Wagner, insensible désormais à toutes les angoisses physiques, seul avec son génie et son pauvre piano de louage, composa et écrivit cet admirable poëme lyrique qui s'appella le Vaisseau fantôme.

Mais si je me laissais aller à la tenlation de retracer ici toutes les conversations de Villiers sur son grand et mélodieux ami, un

nouveau volume se grefferait sur celui de ces souvenirs. Jamais, en effet, Tauteur à* Axel ne devenait plus prolixe, plus éloquent, que lors- "> qu'il mettait en scène Richard Wagner, On sentait que, positivement, une parcelle de Tâme du Maître était entrée en lui, et, lorsqu'il interprétait par la parole quelques-unes de ses œuvres, il vous donnait, pour ainsi dire, c rillusion de la Musique. Catulle Mendës, dans le noble livre qu'il a consacré à la gloire du Maître allemand, raconte que Villiers avait écrit une de ces interprétations, celle du prélude de Lohengrin^ je crois. Je ne pense pas que cette page ait étépubliée ; je ne l'ai trouvée nulle part. Si l'ancien directeur de la Revue F«w^(2m5/tfpossède cette œuvre de son compagnon d'antan, il méritera, en la faisant connaître, toute la reconnaissance des lettrés.

Tel fut donc le culte passionné de l'Isle- Adam pour Wagner que, malgré toute sa pénurie, je pourrais dire toute sa misère, il trouva le moyen d'effectuer de longs voyages en Suisse et en Allemagne, pour jouir de la présence, de la conversation et de la musique

de l'auteur de Tristan et YseuU. Dans l'uiiff

ces expéditions loiolaines, à Trîebchen près de Lucorne, il retrouva une jeune fille qu'il avait déjà conauo à Paris et dont il avait été un des premiers à découvrir et applaudir le magnifique talent, désormais proclamé et incoLlestable; je veux parler de M"° Augusta Holmes. Villiers s'enthousiasma loul de suite pour cette jeune et belle artiste, admirablement douée, brûlant du teu sacré, prête à tous les sacrifices sur l'autel de l'art et se riant, dans sa fol naïve et robuste, des mille obstacles qaî barrent aux femmes le chemin de la gloire ... Bien longtemps après, en 1883, l'écrivain, dans un charmant article, a fixé, d'unoplume enthousiaste et émue, le souvenir de ses relations avec la jeune musicienne:

j'en détache deux passages. Il la vit pour la première fois, rue de l'Orangerie, à Versailles, dans la maison de son vieux père M, Dalkeilh-Holmès chez lequel ils'étail laissé 1 entraîner, à contre-cœur, par son compagnon de ce jour-là, Camille Saint-Saëns. I '< Ce soir-là nous entendîmes des mélodies

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orientales, premières pensées harmonieuses de l'auteur futur des Argonautes^ de Lutèce^ à! Irlande et de Pologne^ et qui. m'apparurent comme déjà presque délivrées des moules convenus de l'ancienne musique. Augusta Holmes était douée de cette voix intelligente qui se plie à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une œuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles se transfigure souvent — pour Tassislance mondaine — la valeur d'une composition médiocre : mais ici, V « air » était digne des accents et je dus m'émerveiller de la Sirène^ de la Chanson du Chamelier et du Pays des Rêves ; sans parler de Y Hymne irlandais que la jeune virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie musicale indiquant un inévitable destin.

« La soirée fut close par quelques passages du Lohengrin de Wagner, nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia...

...Celte musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne et, depuis, son admiration pour le magicien de Tristan et Yseult ne s'est jamais démentie. »

Voici, maintenant la rencontre à Triebchen :

<i Deux mois avant la guerre allemande, je rencontrai à Triebchen, près de Lucerne, o chez Richard Wagner lui-même, M."' Holmes; son père s'étant décidé « malgré son grand âge » au voyage de Munich pour laisser entendre à la jeune compositrice la première partie des Niebelimgen,

« — Moins d'attendrissement pour moi ; mademoiselle 1... lui dit Wagner après l'avoir écoutée avec cette attentionclàirvoyante et prophétique du génie. Pour les esprits vivants et créateurs, je ne veux pas être un mancenillier dont l'ombrage étouffe les oiseaux. Un conseil : ne soyez d'aucune école, surtout de la mienne, »

« Richard Wagner ne voulait pas que Ton représentât le Rheingold à Munich. Bien que la partition en eût été publiée, il se refusait à laisser montrer l'ouvrage isolément des

YILLIERS DE l'iSLE-ADâM 221

trois autres parties des Niebelungen. Son grand rêve qu'il a depuis réalisé à Bayreuth, était de donner une exécution d'ensemble, en quatre soirées, de cette œuvre de sa vie. Mais rimpatience de son jeune fanatique, le roi de Bavière, avait passé outre : l'on allait jouer le Rheingold par ordre royal . Et Wagner, ^ ayant décliné toute participation et tous éclaircissements, inquiet et attristé de la façon dont on allait déflorer l'unité de son vaste chefd'œuvre, avait défendu à ses amis d'aller l'entendre. En sorte que plusieurs musiciens et littérateurs, au nombre desquels je me trouvais, et qui avaient accompli deux fois le voyage d'Allemagne pour écouter la musique du maître, np savaient trop s'ils devaient obéir; l'injonction était cruelle.

« — Je regarderai comme ennemis ceux qui auront encouragé ce massacre par leur présence, » nous disait-il.

« M"® Holmes, résignée à la soumission devant cette menace, était désespérée.

« Cependant les lettres du kappelmeister Hans Richter, qui conduisait l'orchestre de

VIILIEHS DE L ISLE-ADUI

lour-

Munich, ayant u rosseotimeul s'; liés zélateurs et l'on profita de cette accalmie pour partir, quand même, à la sourdine.

« J'ai, sous li?s yeux, une lettre, eni amère, toutefois, et dans laquelle Wagni m'écrivait, àMunich : « Ainsi, vousallez avec vos amis admirer comment on s'amuse avec dtrs œuvres viriles: eh bien! je compte, malgré tout, sur quelques passages inexterinmablei de cette œuvre pour sauver ce qui n'en pourra pas être compris I »

(1 Les prévisions du maître furent déçues par l'éclatant triomphe du Rhemgold, plutôt pressenti qu'apparu (puisque les trois autres parties des Mîcbehmffen, dont il est la clef le rendent, seules, totalemeul intelligible!. Tous ses partisans y assistèrent, malgré la menace et la défense, et je me souviens d'avoir aperçu, ce grand solr-lâ, dans la salle, au premier rang de la Galerie no/ile, M"° Augusta Holmes qui, assise à côté de l'abbé Liszt, suivait l'oxécution du Rheingold sur I4

partition d'orchestre de l'illustre musicien. » {Vie Moderne. Paris, 1885.)

Ai-je besoin d'ajouter, maintenant, que Villiers fut un des premiers Français à accourir à Bayreuth, lorsque, en 1876, Richard ^ Wagner, gtâce aux somptueuses munificences du roi de Bavière put enfin réaliser <c son grand rêve ».

Je veux clore cette fidèle chronique des fraternelles relations qui existèrent entre le grand Maître allemand et le grand Penseur français par la citation d'une page de Villiers de risle-Adam, page presque inconnue des lettrés, digne en tout point, cependant de devenir la fière préface de l'œuvre complète du Poète . Dans une conversation purement c imaginaire, Villiers a résumé, en les mettant dans la bouche du Maître préféré, toutes ses convictions d'artiste et de croyant. Quand on sait combien dure et misérable fut Texistence de celui qui a fait jaillir de son âme et de sa conscience ce magnifique acte de foi artistique, il est impossible de le lire sans se sentir profondément ému.

224 YUXiEAS DE L ISLE-ADAM

c Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre, devant le jardin, comme de rares paroles , entre de longs silences, venaient d*être échangées, sans avoir troublé le recueillement où nous nous plaisions, je demandai, sans vains préambules, à v*^ Wagner, si c'était, pour ainsi dire, artificiel" • lement (à force de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il était parvenu à pénétrer son œuvre, Rienziy Thonnhauser^ Lohengrin, le Vaisseau-Fantôme y les Maîtres-Chanteurs même, et le Parsifal auquel il songeait déjà, de cette si haute impression de mysticité qui en émanait, bref si, en dehors de toute croyance personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez indépendant de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de ces drames lyriques le nécessitaient ; s'il regardait, enfin, le christianisme, du même regard que ces mythes Scandinaves dont il avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son anneau du Niebelung . Une chose en effet, qui légitimait celte question , m'avait frappé dans

une de ses œuvres les plus magistrales, Tristan et Yseult : c'est que, dans cette œuvre où Tamour le plus intense n'est dédaigneusement dû qu'à l'aveuglement d'un philtre, le nom de Dieu n'était pas prononcé une seule fois.

Je me souviendrai toujours du regard, que du profond de ses extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.

« — Mais, me répondit-il en souriant, si je ne ressentais, en mon âme y la lumière et l'amour vivants de cette foi chrétienne dont vous parlez, mes œuvres qui, toutes, en témoignent, où j'incorpore mon esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur, d'un singe l Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter à froid pour ce qui me semblerait n'être, au fond, qu'une imposture? Mon art, c'est ma prière : et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense ; car ceux-là, qui mentent, se trahissent en leur œuvre dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir œuvre

226 \1LLIEBS DE L*I8L£-ADAM

d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité.

c Oui, celui qui, en vue de tels bas intérêts de succès ou d*argent, essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'art, une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une œuvre morte. Le nom de Dieu, prononcé par ce traître, non seulement ne signifie pour personne ce qu'il semble énoncer, mais comme c^est un mot, c'est-à-dire un être, même ainsi usurpé, il porte, en sa profanation suprême, le simple mensonge de celui qui le proféra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en sorte que l'auteur ne peut être estimé que de ceux-là mêmes, ses congénères, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils sont eux-mêmes. Une foi brûlante, sacrée, précise, inaltérable, est le signe premier qui marque le réel artiste : car, en toute production d'art digne d'un homme, la valeur artistique et la valeur vivante se confondent ; c'est la dualité mêlée du corps et de l'âme.

L'œuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'œuvre d'un artiste puisqu'elle manquera

toujours de cette flamme vivo qui enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie ; cela sentira toujours le cadavre, que galvanise un métier frivole. Toutefois entendons-nous : si, d'une part, la seule science ne peut produire que d'habiles amateurs, — grands détrousseurs de « procédés » de mouvements et d'expressions, — consommés, plus ou moins, dans la facture de leurs mosaïques, et, aussi d'éhontés démarqueurs, s'assimilant, pour donner le change, ces milliers de disparates étincelles qui, au ressortir du néant éclairé de ces esprits, n'apparaissent plus qu'éteintes, — d'autre part, la foi, seule^ ne peut produire et proférer que des cris sublimes qui, faute de se concevoir eux-mêmes, ne sembleront au vulgaire, hélas, que d'incohérentes clameurs : il faut donc à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et transfigure ces deux indissolubles dons : la science et la foi. Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez qu'avant tout je suis chrétien et que les accents qui vous impressionnent en mon œuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de cela seul. »

Le marquis et la marquise. — Tendresse filiale de ViJliers. — La monomanie des spéculations. — Lettre du marquis. — Contributions de Viliiers à la presse.

— Le Figaro. — La république des lettres. — Catulle Mendès. — J.-K. Hujsmans. — Les Contes cruels, — Deux citations de Viliiers. — Sa gaieté. — Ses désillusions. — Les détrousseurs d'idées. — Une élude de M. G. Guicbes. — Viliiers causeur et mime. — Quelques incarnations inédites du docteur Tribulat Bonbomet. •=— Bonbomet général en cbef. — Bonbomet chasseur d'bermines. — Bonbomet accomplit la lettre des écritures. — Aventure authentique de Tribulat Bonbomet à Bayreutb. — Opinions politiques de Viliiers de TIsle-Adam. — Le parti des Naundorff.

— Toast imprévu. — Rupture.

Cependant, perdue dans un quartier lointain et pauvre, menant une existence solitaire, faite de privations et de sacrifices, une vieille dame frêle s'obstinait h vivre, soutenue

et consolée par son grand amour pour son Mathias.

Oui, la marquise et le marquis appartenaient toujours au monde des vivants : ni la pauvreté, ni la vieillesse, ni les déboires, ni le froid, ni la faim, n'avaient réussi à éteindre définitivement ces deux lumières. La marquise, je le répète, ne vivait que par son fils, et elle subissait courageusement les plus cruelles épreuves, trouvant dans la tendresse, dans le culte que lui témoignait Mathias une consolation à toutes les tristesses, une armure contre tous les maux.

Villiers n'était pas un bon fils, c'était un fils admirable; je crois qu'il répandait sur sa mère tous les trésors de tendresse qui s'étaient silencieusement amassés dans un cœur comme le sien : lorsqu'il parlait de ses parents, de cette mère surtout — (il n'en parlait que dans la plus étroite intimité et jamais messieurs du boulevard ne l'ont entendu profaner en leur compagnie, les litres sacrés de père et de mère), — les larmes montaient à ses yeux. Aussitôt que sa plume lui avait rapporté

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quelque argent il courait avenue Malakoff, (c'était là que logeaient les vieux dans deux modestes chambres), pour partager avec eux son gain et, lorsqu'il revenait de semblables excursions, sa figure était rayonnante. Pourtant le marquis lui causait quelque tablature.

L'âge, loin de calmer la terrible manie des affaires chez le vieillard, l'avait rendue plus aiguë. Les infirmités et la décrépitude n'avaient point prise sur son activité ; il arpentait les rues du matin au soir, à la découverte de fantastiques opérations. Très heureusement on ne l'écoutait guère : mais il voulait absolument entraîner Mathias dans son tourbillon, lui faire prendre part à l'exécution de ces extraordinaires projets qu'il inventait chaque jour. Il s'ensuivait, parfois, des discussions assez vives qui se terminaient par un bon rire de Villiers quand son père se retirait froissé, en s'écrianl :

— Allez, Mathias, avec tout votre talent, vous ne serez jamais qu'un songe creux !

Les rêves et les visions du marquis de rislo-Adam ne le quittèrent qu'avec la vie.

L'année même de sa mort il écrivait à son fils la singulière lettre suivante : cette lettre peint mieux que ne pourrait le faire une longue observation psychologique l'extraordinaire état d'âme de cet étonnant visionnaire :

24iuUiei:i^... . Mon cher Mathîas,

Nous voulons te faire partager notre bonheur. Voici L... qui possède, en ce moment, vingt-cinq mille francs, et qui a ici, aujourd'hui, un salon à manger bien meublé et qui va avoir, dans son salon de compagnie, de magnifiques rideaux de satin rose que je tiens à la main, avec un bon piano, un superbe canapé et un mobilier en rapport.

De plus, L... va avoir une belle terre avec un magnifique château féodal avec tourelles, parc, terres, prés et vignes, et une forêt de plusieurs lieues, où nous pourrons exercer nos talents de chasseurs. Et nous allons posséder d'une manière régulière et parfaite des mines dont tu vas devoir concourir à exploiter les richesses avec nos propres capitaux.

Ton père,

Joseph de Yilliers de l'Isle-Adam.

VILLIERS D£ L*iSLE-ÂDÂM 233

L'écrivain, bien qu'absorbé dans ses recherches pour YEve future produisit beaucoup à cette période de sa vie : sa notoriété littéraire lui permettait de placer assez facilement sa copie ; il donnait des nouvelles à quelques grands journaux se piquant de littérature.

Le Figaro qui, soit dit à son honneur, Taima et l'apprécia toujours beaucoup, accueillait sa prose avec déférence. Mais Villiers prêta surtout sa collaboration active à une nouvelle revue : la République des Lettres^ trop purement artistique pour avoir des chances de longévité dans un siècle positif. Il retrouva dans les bureaux de la République des Lettres beaucoup des amis de la première heure, réunis autour de l'ancien directeur de la Revue Fantaisistey Catulle Mendès. Comme lui, tous ces artistes avaient vieilli, blanchi sous le dur harnois de Tidée et de la vie, tous avaient perdu la plupart de leurs illusions, mais tous aussi avaient conservé leur amour courageux et sacré du beau et de l'idéal, leur indignée horreur pour les platitudes ambiantes.

Des jeunes étaient venus se joindre à cette

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vieille garde éprouvée. De risle-Adam ébaucha là une amitié avec un écrivain débutant, doué d'an talent d'une originalité très spéciale, J.-K. Huysmans. Quelques années plus tard, cette liaison devait se transformer en une affection pleine de virilité et de tendresse; Fauteur aujourd'hui justement célèbre de A rebours et de tant d'autres œuvres géniales et profondes avait été marqué pour adoucir par sa présence, par la délicatesse et par la force de son cœur la cruelle agonie du poète. Je reparlerai bientôt de cette liaison.

Villiers s'occupait aussi à réunir ses nouvelles éparses en un volume intitulé Contes cruels qui parut l'année suivante chez Calmau-Lévy et mit le sceau à sa réputation de grand artiste. Cet ouvrage est peut-être celui qui montre le mieux, sous ses faces diverses, le talent si complexe et si original de l'auteur. Son symbolisme se déploie magnifiquement dans des pièces comme Impatience de la Foule et Vox populi; son mysticisme éclate dans Vera^ sa raillerie profonde, aiguë, philosopliiquo produit ces nouvelles si savoureuses

YILLIEBS DE l'iSLE-ÂDÂM 235

daus leur étrangeté , presque prophétiques , telles que la Machine à gloire^ t Affichage Céleste et FEtna chez soi, que les exploits récents de ranarchisme à Paris rendent d'une actualité saisissante. Enfin le poète, Tidéaliste répand toutes les débordantes richesses de son imagination dans ces pages éblouissantes de VAnnonciateur qu'on lit avec une émotion profonde même après avoir lu VBérodias de G. Flaubert. C'est à propos de VAnnonciateur que l'auteur disait :

— Si je pense magnifiquement, on trouvera littéraire ce que j'écris. Ce n'est pourtant que ma pensée clairement dite, et non point de la littérature, laquelle n'existe pas [et n'est que la clarté même do ce que je pense.

II a, d'ailleurs, admirablement décrit son idiosyncrasie et sa destinée d'artiste et de penseur dans ce merveilleux et mélancolique symbole :

— Hélas ! nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort, en Orient, le pur esprit des roses mortes et qui sont hermétiquement voilées d'une triple enveloppe de

cire, d'or et de parchemin. Une seule larme de leur essence conservée ainsi dans la grande amphore précieuse (fortune de toute une race et que Ton se transmet par héritage, comme un trésor sacré tout béni par les aïeux) suffit à pénétrer bien des mesures d'eau claire. Et celles-ci, à leur tour, suffisent pour embaumer bien des demeures, bien des tombeaux, durant de longues années!...

Hais nous ne sommes pas pareils (et c'est là notre crime) à ces flacons remplis de banals parfums, tristes et stériles fioles qu^on dédaigne le plus souvent de refermer, et dont la vertu s'aigrit ou s'évente à tous les souffles qui passent.

Malgré la dureté de son ironie et le vaste champ de sa pensée, on aurait tort d'imaginer que Villiers fut, dans la vie quotidienne, un être atrabilaire ou silencieux. Il était au contraire, doué d'une gailé robuste qui ne s'affirmait jamais autant que lorsqu'il se trouvait aux prises avec la misère.

A ses débuts dans la vie de Paris il se laissait aller devant tous à cette joie d'exister

qui se traduisait chez lui par un débordement de verve et d'humour; mais il s'aperçut vite, hélas ! que les applaudissements de la galerie étaient intéressés : les excellents camarades littéraires préparaient leurs carnets de notes lorsque TIsle-Adam apparaissait, et, ses mots, ses idées de nouvelles, ses fantaisies humoristiques qu'il racontait sans arrièrepensée, toutcela était soigneusement recueilli par les écumeurs de lettres. Le pauvre poète en ouvrant au hasard un journal ou une revue y trouvait ses idées, ses créations, indignement mutilées et travesties, impudemment signées de noms qui n'avaient rien à voir avec le sien.

Ces vols à mains veloutées, beaucoup d'autres trahisons basses, empoisonnèrent cette âme, naturellement très naïve et très sincère. Dans une remarquable étude sur Villiers de l'Isle-Adam parue dans la Nouvelle Revue (mai 1890), M. G. Guiches a très heureusement rendu ce changement qui se fit dans le cœur du poète et qui affecta même son allure physique :

« Lorsqu'il s'aperçut enfin de ce pillage, dit M. Guiches, qu'il comprit les dessous intéressés de ces transports avec lesquels on encourageait ses expansions faciles, une réaction se fit en lui soudainement. Son âme, tout en dehors, se rétracta. Son ingénuité se retrancha derrière une méfiance excessive comme était excessive sa simplicité. Sa parole devint hésitante, n'eut plus la franchise des abandons primitifs. De fugitives lueurs de soupçons donnèrent à ses yeux des timidités sournoises. La poignée de main ne s'offrit plus. Elle attendit et se détacha de son bras avec une indolence désenchantée. »

Mais lorsque Villîers était loin du boulevard, loin des hommes de lettres, lorsqu'il se sentait réchauffé et vivifié par une atmosphère d'amitié et d'admiration sincères, alors il redevenait lui-même et son éblouissante gaîté jaillissait en fantaisies imprévues : c'était un perpétuel feu d'artifice et l'artificier semblait ne jamais pouvoir épuiser son magasin de fusées, de pétards, de feux de Bengale et de chandelles romaines I

Il ne racontait pas seulement, il mimait en grand et original acteur ; il donnait ainsi aux innombrables personnages qui s'envolaient de son imagination une apparence réelle et en même temps fantastique, imitant leurs regards et leurs voix, leurs gestes, leurs attitudes. Parmi ces créations qui semblaient sortir des rêves d'Hoffmann, d'Edgard Poë ou du doyen Swift, le préféré de Villiers de risle-Adam fut toujours l'illustre Tribulat Bonhomet, le fils du petit docteur Amour* ' Bonhomet qui eut les aventures dans les mines.

Pendant nos délicieuses soirées, ces longues flâneries nocturnes à travers Paris qui passaient si rapidement en sa compagnie, j'ai assisté à bien des métamorphoses du célèbre et scientifique personnage : car, dans l'idée de son créateur, Bonhomet devait successivement s'incarner — restant toujours Tarchitype de son siècle — dans toutes les situations qu'un homme peut occuper ; il devait être o tour à tour professeur, ministre, agent de police, médecin, philosophe, explorateur,

SiO V1LUEB8 DE L^SLK-ADAll

conférencier. Je me souviens de qaelqaesunes de ces transformations da personnage

"" demeurées inédites, la mort, n'ayant pas permis à Yilliers de les lancer dans la circulation.

llf avait d*abord un Bonhomet général en chef, haranguant les troupes avant la baiaille* Il leur signifie que les idées de gloire, de patriotisme sont abolies : il les invite à se faire tuer pour sauver Tindustrie, Tagriculture et le commerce, triples mamelles de la France I — Soldats ! plus d'inutiles enthousiasmes pour des utopies creuses et démodées; combattez, vainquez et mourez pour le salut de nos chemins de fer !

Puis, comme pendant au Bonhomet tueur do cygnes, voici le Bonhomet chasseur d'hermines. II a lu que ces bêtes immaculées meurent aussitôt qu'une tache vient souiller leur éclatante blancheur, alors il va se mettre à l*aiïi\t, armé d'un étonnant et silencieux fusil chargé d'encre et en extermine quelques grosses. Mais le plus hardi peut-être est le Bonhomet religieux.

Apres un inénarrable séjour à Palhmos,

y]LLIERS DE l'iSLE-ADÂM 241

le docteur se décide à accomplir les Ecritures, ^ lesquelles prophétisent qu'il ne restera pas pierre sur pierre de Jérusalem. Or, en passant par les lieux saints, il a vu debout quelques arceaux, des murs, des maisons, etc. Il revient donc à Jérusalem, escorté d'un entrepreneur de démolitions et d'une nuée d'ouvriers pour accomplir la lettre des Ecritures et ne pas laisser pierre sur pierre.

Gomme il est avant tout de son siècle il donne à son entreprise un caractère civilisateur et commercial. Il établit un lavatory sur le " Thabor, un Bar à Gethsemani, un tramway de Haceldama au Calvaire et un petit café chantant dans le Jardin des Oliviers, avec Paulus comme étoile. Ses lettres d'avis et ses factures sont datées du Sinaï !

Je ne quitterai pas définitivement le docteur sans mentionner une anecdote authentique mais assez peu connue oîi il joue le principal rôle.

Pendant Tautomne de 1879 Villiers de llsle- - Adam, en compagnie de Judith Gautier, de Catulle Mendès, et d'une grande foule d'a-

deptes, s'était en allé à Bayreuth pour voirie divin Wagner et pour assister à la représentation de la trilogie des Niebelungen et de Parsifal. Le maître qui faisait la pluie et le beau temps à la cour de Bavière présenta Villiers au roi et à ses augustes invités, parmt lesquels se trouvait le grand-duc de Russie qui est le tzar actuel. Wagner avait si souvent parlé de Tribulat Bonhomet qu'il avait vivement surexcité la curiosité de son souverain, et, bon gré mal gré, le poète dut consentir à une lecture de son œuvre. Pour cette séance la cour s'était réunie au grand complet.

Dès le début il y eut un murmure de rires étouffés, d'éventails qui déferlent : à mesure que la lecture continuait, la gaité des spectateurs s'accentuait, prenait des proportions bruyantes, la présence du roi n'y faisait rien; d'ailleurs il riait plus fort que les autres. Villiers était très étonné, un peut inquiet môme de cette extraordinaire hilarité. Il savait bien que son Bonhomet avait des côtés profondément comiques; mais il ne se serait jamais attendu à susciter un tel accès de bonne humeur chez

d'aussi graves personnages : enfin la tempête joyeuse devint telle, que le lecteur s'arrêta et jeta sur son auditoire un regard circulaire plein de vagues soupçons. Le duc de Weimar, qui se trouvait placé à côté de lui, lui toucha Tépaule et, du doigt, lui indiqua un personnage assis tout en face. Villiers poussa un petit cri aigu, laissa son manuscrit s'échapper de ses mains tremblantes et donna les signes manifestes d'un singulier effroi. Les rires redoublèrent. Qu'avait-il donc, vu ? — Là, vis-à-vis de lui, à quelques pas, entouré d'un essaim de jolies femmes, le docteur Tribulat lui-même, en chair et en os, en os surtout, le fixant avec des yeux brillants ! Son énorme bouche s'ouvrait pour liver passage à un rire tonitruant et ses mains gigantesques donnaient le signal des applaudissements. De fait, c'était Liszt; — dès les premières lignes du manuscrit qui décrivent minutieusement le docteur, l'assemblée tout entière avait été frappée de la ressemblance singulière entre le grand pianiste et Tribulat Bonhomet ; à mesure que la description avançait s'accentuait la ressemblance :

244 YILLIERS DE l'iSLE-ÀDAM

costume, gestes, manies, tout était d'une similitude frappante. Une seule personne ne s'apercevait pas de ce calque et riait plus bruyamment que les autres, c'était Liszt luimême : la situation se prolongeant les accès . de gaîté devinrent presque convulsifs, d'autant plus que Villiers, tout à sa lecture, conservait un sérieux imperturbable. Après cette péripétie ce jour-là on ne lut pas plus avant.

J'ai peu parlé jusqu'ici des opinions politiques de l'auteur des Contes cruels : c'est que, au fond, bien que Royaliste par instinct de race et catholique par sa foi, il considérait la politique contemporaine comme une science basse, vulgaire, comme un triomphe du mensonge, de l'hypocrisie et delà platitude, comme un but indigne d'être poursuivi par les esprits visités du souffle divin. Cependant, durant sa courte carrière de directeur de la Croix et l'Epée, il se fit le champion de la cause des Naundorff. Je suppose que l'étrangeté et le mystère dont cette cause s'enveloppe encore aujourd'hui séduisirent son imagination plus que les qualités personnelles

YlUIEBS DE LISLE-ADÀM 245

du famélique prétendant. Il demeura Naundorffiste même lorsqu'il ne fut plus à la tête de son journal et il était persuadé que les prétentions du futur Charles XI au trône de France étaient incontestables. Qu'on ne se hâte pas trop de crier à la fantaisie ! Des personnageis plus graves que Yilliers, après des recherches minutieuses, ont partagé ses convictions à cet égard. Jules Favre, qui défendit les prétentions des Naundorff devant les tribunaux français, était persuadé du bon droit des revendications de son client. Depuis, de nombreuses pièces, dont il paraît difficile de nier l'authenticité, ont été mises au jour qui prouvent, à tout le moins, que Louis XVII n'est pas mort au Temple. Le comte Hérisson, dans un curieux volume publié il y a quelques années et intitulé « le Cabinet noir », a très lumineusement exposé toute cette affaire étrange, et cette lecture, étayée de documents, est de nature à jeter le doute dans les esprits les plus incrédules et les plus sceptiques*.

* Depuis la publication de l'ouvrage du comte d'Hérisson, il en a paru un sur le même point mystérieux d'histoire ; Uen-

246 YILLIERS DE L iSLE-ADÀM

Quoi qu'il en soit Villiers était encore, en o 1879, partisan enthousiaste de Naundorff, mais un incident les sépara cette année-là même.

Les quelques fidèles du monarque en expecc tative s'étaient réunis pour lui offrir un dîner. Villiers de TIsle-Adam était assis à la droite du prince, absorbé et silencieux. Parmi les convives se trouvait le vieux comte de F...

qui, depuis quarante ans, avait tout sacrifié, son intelligence, son énergie, son temps et sa fortune pour le bien et le succès de celui qu'il considérait comme son souverain légitime. Je ne sais à quel propos, Tauguste invité s'irrita contre cet ancien et dévoué serviteur ; devant tous il l'accabla de reproches et d'injures, le traitant avec une dureté et une cruauté, sous lesquelles ce pauvre vieillard s'effondra en sanglotant. Une stupeur faite d'étonnement et d'indignation planait sur la petite assemblée . Alors, au milieu du silence général, Villiers

fant du Temple par le baron de-Gtm^^(Sti'ô&s^ éditeur), livre des plus documentés faisant la preuve du droit des Naundorff à se prétendre les descendants du dauphin de France.

VILLIERS DE L*1SLE-ÀDÀM '247

se leva, le verre en main, et se tournant vers le prince :

— Sire, dit-il, je bois à Votre Majesté. Vos titres sont décidément indiscutables. Vous avez ringratitude d'un roi !

Fragments Je notes écrites en i879. — Envoûtement d'une mondaine. — Villiers et Mar'Yvonne. — Un mystère. — Villiers candidat aux élections du conseil général. — Patronage du comité royaliste. — Opinions de la Presse. — Conférences. — Projets du futur conseiller. — Mon départ de Paris. — Séparation. — Villiers en 1880, d'après G. Guiches.

En cherchant, à travers de vieux papiers, quelques traces du cher ami défunt dont je raconte la vie, j'ai retrouvé plusieurs feuillets de notes que j'écrivais à cette époque, vers la fin de 1879. Ces notes sont pleines de Villiers (car je vivais alors presque quotidiennement avec lui) ; elles ont, à défaut de tout autre mérite, celui d'avoir été prises sur le vif et de refléter fidèlement mes impressions premières. C'est donc à elles que j'emprunte le

2i>0 VILLIERS DE L ISLE-ADAM

récit d'une des dernières aventures parisiennes du poète à laquelle j'ai assisté : le lecteur ne m'en voudra pas, je Tespère, d'essayer de rompre la monotonie de mon récit en me citant ainsi moi-même.

Octobre 1879. — Mathias est de retour de Bayreuth depuis quelques jours, et hier il m'a donné un nouvel exemple de l'espèce d'envoûtement qu'il exerce par sa conversation sur tous les humains généralement quelconques. En ce moment, il y a de passage ici une parente éloignée à moi, jeune, charmante, élégante et déplorablement futile ; elle est venue à Paris pour faire des emplettes, une corbeille de mariage, je crois qu'elle a pour mission d'assortir. Dieu sait ce que renferme le cerveau d'une jeune mondaine qui arrive à Paris avec beaucoup d'argent pour faire des achats : tout ce qui n'est pas grands magasins, modistes, couturières, dentelières, bijoutiers, etc., n'existe plus pour elle! Hier cependant, M"^° de X... avait consenti à monter quelques instants chez moi, pour se reposer en me parlant un peu

du pays : mais, d'avance elle m'avait montré sa liste et avait posé ses conditions : trente minutes, montre en main, ni moins, ni plus.

Vers deux heures et demie, c'est-à-dire après les quinze premières minutes, Mathias, qu'elle ne connaissait pas, a fait son entrée... Eh bien ! à six heures du soir lorsque Mar'- Yvonne (nom de ma Bretonne) apporta la lampe, ma charmante cousine était assise sur mon canapé, admirant Villiers qui, debout, au milieu du salon, lui montrait, avec d'inénarrables poses, de quelle façon valse le roi ' de Bavière ! — Comment ce miracle s'est-il accompli ! ah ! voilà ! les séances de ce genre défient toute description : il faut y assister. Pendant cette après-midi d'hier, Mathias a joué, chanté, mimé toute la trilogie des Niebelungen, parsemant son exécution d'anecdotes bizarres, de calembours odieux, de réflexions étonnantes, de railleries acerbes : il a décrit, avec force gestes, cris, bondissements, Bayreuth, le théâtre, les spectateurs : il a successivement imité avec une maestria surprenante, tous les personnages augustes,

252 YILLIERS DE l'iSLE-ADAM

illustres ou toqués qu'il a rencontrés là-bas, depuis le roi et les princesses, jusqu'aux désopilants professeurs de musique des universités allemandes ; il nous a donné une magnifique représentation du maître Wagner, impétueux, tyrannique, faisant marcher à la baguette toute cette petite cour et régentant le roi comme un pion régente un élève des classes inférieures. Enfin, il a été, ce qu'il est parfois, inimitable et irrésistible. — « Oui, m'a dit ma jeune parente que je reconduisais, je suis à la fois furieuse et si contente !

jamais je n'ai eu autant de plaisir ! Il est plus amusant que tous les théâtres de Paris ensemble !» — En revenant j'ai entendu Mathias qui se disputait avec Mar' Yvonne dans ma chambre à coucher. Je l'ai trouvé bouleversant mon armoire à glace pour choisir des cravates blanches. — « Ah! voilà mon affaire, disait-il, des cravates graves, graves, très graves !...» Il en a enveloppé trois dans un vieux journal et, sans me rien dire, après une vigoureuse et muette poignée de main, il se préparait à sortir. J'ai voulu Tinterroger :

ViLLlËKS DE LISLE-ADAM -^3

— Chut!... un mystère... — Importance capitale î tu sauras tout bientôt î... et il est sorti sur un formidable éclat de rire.

Son œil a des lueurs inquiétantes qui dénoncent quelque terrible mystification. J'ai questionné Mar' Yvonne, elle m'a répondu:

— Pour sûr, monsieur, M. Mathias manigance quelque chose. Y m'a apporté deux chemises pour que je les ly repasse et il m'a dit : « Vous comprenez bien, Mar' Yvonne, « faut qu'elles soient éreluisantes, éreluisan- « tes... comme le dedans de vos « casteroles ». Qu'est-ce que cela veut dire ? A-t-il des projets matrimoniaux ?

Novembre 1879. — Il ne s'agissait nullement de mariage, et la nouvelle extravagance de Villiers dépasse au point de vue comique toutes les plus belles conceptions de l'immortel Labiche : Mathias est candidat, dans le XVIP arrondissement, aux élections pour le Conseil général de la Seine qui doivent avoir lieu le 10 janvier prochain. Ce n'est pas tout : le père de Bonhomet est porté par le comilé royaliste de Paris qui le présente, le patronne,

fait tous les frais de son élection. C'est absolument invraisemblable et pourtant c'est à la lettre ! Il a ensorcelé les personnages les plus graves, séduit les plus récalcitrantes douairières, enthousiasmé le clergé de sa paroisse! Les cravates, les chemises qui m'intriguaient étaient pour les conférences. Il en a fait deux des plus brillantes, paraît-il : son rival repues blicain est le terrible nègre Hérédia, un noir rouge. Tous les journaux parlent ce matin de cette candidature inattendue et en rient.

Comme toujours, le Figaro est charmant pour Villiers, mais il traite un peu la chose en fantaisie poétique. Au contraire quelques vieilles feuilles monarchiques, comme la Gazette de France, appuient, avec force éloges, les prétentions de l'écrivain. Aujourd'hui même, j'ai longuement causé de toute cette aventure avec le cousin, et, malgré ses railleries, ses plaisanteries, je me suis assuré qu au fond il ne considère nullement la chose comme une mystification; je suis certain qu'il a le secret espoir et le secret désir d'un succès : telles sont les contradictions du cœur humain ! Ce

poète admirable, cet artiste par excellence vient (le me dire cette phrase inouïe dans sa bouche : — c Après tout, je suis de l'avis de Bulwer : L'homme véritablement fort doit débuter par les lettres, continuer par les affaires publiques et finir au pouvoir! » Heureusement ce n'est là qu'un rêve d'ambition qui passe à travers son vaste cerveau et dont bientôt il rira lui-même. Villiers d'ailleurs, quelles que soient ses illusions à cet égard, n'a aucune chance d'êlre élu. Il m'a dit encore qu'il avait inquiété légèrement certains braves délégués en leur annonçant que, s'il avait l'honneur d'être nommé, il demanderait, à un point de vue simplement esthétique, la suppression de quelques monuments, tels que l'Opéra, l'église Saint-Sulpice et le Panthéon : il veut aussi, dans le but d'assurer un refuge aux gens de lettres, essayer d'obtenir le rétablissement de la prison pour dettes !...

Complétons ces fragments de notes personnelles par le très curieux passage suivant, extrait d'un article dont j'ai déjà parlé, con-

256 YILLIERS DE L ISLE-ADAAl

sacré par Villiers de TIsle-Adam à la gloire de M"® Augusia Holmes :

« J'avais été porté par le comité royaliste aux élections du conseil général de Paris, le 10 janvier 1880. C'était, si fidèle est ma mémoire, au XVII* arrondissement, contre M. de Hérédia, le terrible révolutionnaire.

(Soit dit, par occasion, les résultats de ces élections étant, de nos jours, parfaitement connus à l'avance, à vingt-cinq voix près, dans tous les comités, j'avais accepté seulement pour l'honneur de la défaite.) J'obtins donc les six cents suffrages attendus. Mon aimable compétiteur, dont alors le Figaro publia les poésies émues et fugitives, se concilia l'excédent convenu des mille ou douze cents voix sagaces, auxquelles il doit son triomphe, et chacun des deux littérateurs fut content.

« Mais, en ce qui nous occupe, le plaisant de cette affaire est que, dès cette époque déjà, le projet du Conservatoire lyrique de la Ville de Paris était fortement en question et que, Tavant-veille du grand jour, dans une soirée, j'avais déclaré, devant deux des membres les

YILLiERS DE l'iSLE-ADAM 257

plus terre-à-terre et les plus cramoisis du conseil que si, contre toutes prévisions (le peuple ayant enfin ses versatilités), je remportais en cette aventure, mon premier soin serait, l'heure venue, de notifier à la commission la compétence utile et pratique de Téminente compositrice comme membre du jury officiel de ce concours. Or, avec ce sourire doux et entendu qui leur sied d'ailleurs, nos deux purs m'appelèrent « poète » (ce qui m'amuse toujours) et renvoyèrent mon projet de nomination daiis les nuées. Je les décorai donc du titre de « prosateurs » pour flatter à mon tour leur amour-propre, et chose qui ne me surprit en rien, ce furent précisément ces deux membres, si j'en crois la Renommée, qui, l'année suivante, entraînèrent la commission en faveur de la musicienne et la firent nommer du jury à une majorité enthousiaste :

Quels poètes ces conseillers municipaux!... m Je n'ai pas assisté à la conclusion de cette mirifique aventure. A la fin de 1879 d'impérieux événements de famille me rappelèrent en Bretagne ; je croyais, alors, que je n'y

ferais qu'un séjour momentané : la Providence l'a rend» définitif et, depuis, je n'ai plus été à Paris qu'en qualité de passant.

Dès lors, malgré ma profonde affection pour Villiers, malgré noire intimité étroite de plusieurs années, je n'eus plus av^iœ lui que de rares communications se mêlant à de rapides rencontres, plus rares encore. Est-ce à dire que Villiers fût un indifférent? Non, certes, il avait, au contraire, ce que le peuple appelle, un cœur d'or ; mais, pour qu'il vous aimât, il fallait votre présence réelle : il vivait tellement dans le rêve, dans l'au-delà, que, si vous ne lui rappeliez pas constamment et d'une façon matérielle votre existence, vous arriviez, peu à peu, à occuper dans son esprit une place vague, indéterminée comme le souvenir lointain et doux, d'un mort aimé, perdu depuis longtemps. Ce fut mon cas.

D'ailleurs, de nouveaux éléments, des affections d'une nature plus intimes entrèrent dans sa vie ; peu après notre séparation, une notoriété littéraire plus grande lui procura des amitiés et des admirations nouvelles, l'obligea

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également à une production plus constante, plus régulière ; les dernières années de Villiers ont été, sans doute, les plus remplies. Puis vinrent la maladie, l'hôpital, la mort, sans que, hélas ! nous nous soyons jamais vraiment retrouvés, repris, l'unTautre. Qu importe ! Ma foi est la sienne ; si la vie est dure, du moins elle est brève: bientôt nous serons réunis.

Ici donc s'arrêtent mes souvenirs personnels : c'est aux articles innombrables, publiés sur Villiers de TIsle-Adam, au lendemain de sa mort, que je dois de pouvoir résumer en un dernier chapitre quelques détails sur les ultimes années de la vie du poète. Parmi ces articles, dont beaucoup sont remplis de faussetés] et de légendes ridicules, une étude surtout mérite de fixer Tattention des artistes, c'est celle que M. G. Guiches a fait paraître dans la Nouvelle Revue et dont j'ai souvent parlé au cours de ce livre. Ce jeune et subtil psychologue (auquel la psychologie n'a pas desséché le cœur) a parfaitement pénétré certains côtés obscurs de la nature de Fauteur

d'Axel : il a rendu d'une façon saisissante, émue et vraie la lente métamorphose de ce naïf au milieu des hypocrisies, des duretés, des trahisons de la vie ; enfin il a tracé du poète, le portrait le plus admirable, le plus parlant que je connaisse, je le reproduis ici : qu'après l'avoir lu, mon lecteur se reporte à la belle image en tête de ce volume, et, Villiers de TIsle-Adam, celui de 1880, ressuscité par la magie de la plume et de la gravure, paraîtra, vivant, devant lui :

« . .. Il relevait la tête, d'un magnifique essor, rejetait ses cheveux en arrière, et la figure apparaissait dans toute son intellectuelle beauté ! Le front large, plissé de rides parallèles, affichait le souverain ensemble des facultés spirituelles en le développement d'une superbe page d'art; aux tempes, des dépressions profondes accusaient des aptitudes mathématiques justifiées en de fréquentes occasions. Les yeux bleu pâle avaient l'en dehors caractéristique des mémoires exceptionnelles, une ardente saillie des globes éblouis de mysticisme et les larmes qu'y

faisaient monter les émotions religieuses ou de profondes sensations d'art, les rendaient étrangement lumineux. Toute la vie de la ligure avait gagné le sommet et s'y maintenait. Les parties inférieures semblaient disparues, tant elles étaient réduites. Les maxillaires absorbés dans le renflement des joues ne détachaient plus les caractères d'animalité, l'activité des appétits, de même que le menton, caché sous une barbiche Louis XIII, laissait cependant deviner Tabsence de volonté pratique par sa significative exiguïté. Une moustache effilée, souvent relevée à la mousquetaire, travestissait l'expression réelle de la bouche qui était Tanxiélé du rêveur pourchassé par la vie dans la sécurité de son rêve , flairant de proches dangers, gardant aussi Fempreinte des paroles douloureuses dont les lèvres s'étaient humiliées pour do nécessaires sollicitations. De singuliers rires sortaient de cette bouche, des rires naïfs, interminables, éclatants, des rires brefs subitement interrompus, de petits rires aigus semblables à ceux de quelques savants

ee^^ VILUKHft M L ISUl'iyi^X

maniaipiftgi lacsqalls oot déeotiTert le sens précifiiix dCïsae iniscriptioa^ oct pareils à cette gaiftté (fiaiiolûpie des menx bonshommes qoe les livres bantastàipB^ de TAUemagae signalent dans de sécolaîres beffrois. »

Dernières anuées. — Naissance d'un fils. — La veuve de Villiers. — Le petit Totor et son père. — Succès des Contes Cruels. — L'Eve Future dans le Gaulois. — La Vie Moderne. — Le Nouveau Monde massacré au ThéAtre des Nations. — Mort du marquis et de la marquise. — Villiers abandonne les garnis. — J.-K. Huysmans. — A Rebours. — Jugement sur Villiers. — Amitié salutaire. — Tribulat Bonhomet. — Propos d'au delà. — Akedysséril. — L Amour suprême. — L'Ère Future — La Critique. — Conférences en Belgique. — Succès. — Retour à Paris. — Prospérité. — Histoires insolites, Nouveaux contes cruels, Axel. — La maladie. — Nogent. — Lettre de J.-K. Huysmans sur les derniers moments et sur la mort de Vi Mers. — Conclusion.

L'événement le plus important de cette partie de la vie du poète est évidemment la naissance de son fils. Cette apparition, dans sa sombre existence, d'un enfant sur lequel

^ï VILLIEBS DE L ISLE-AOAM

il pouvait laisser déborder tous les trésors, josqne-là jaloasemenL conservés, de son admirable cœar, donna de nouvelles énergies, de nouveaux ressorts à ce pauvre grand artiste qui, désormais, n'espérait plus rien d'heureux sur cette terre. Il est remarquable que la production littéraire chez Yilliers a été beaucoup plus régulière, beaucoup plus féconde à partir de cette époque. Sans doute les soucis de la paternité l'obligèrent, pour la première fois, à envisager d'une façon pratique les réalités de la vie.

Je n*ai jamais connu celle qui porte aujourd'hui le nom glorieux mais lourd de Villiers de risle-Adam ; je sais qu'elle était d'extracliou très humble et qu elle n'avait reçu aucune éducalion. Je sais que celte liaison fut la cause de calomnies de la part des ennemis du poète, de tristesse et d'étounement de la part de quelques-uns de ses amis. Mais je sais aussi que cette femme fut pendant près de dix années la fidèle et vaillante compagne du grand artiste, je sais qu'elle lui adoucit, par son aiïection et son dévouement, les dernières

amertumes de la vie, qu'elle partagea ses misères, soigna ses infirmités, qu'en lui donnant un fils, elle lui procura la seule pure joie qu'il ait goûtée ici-bas. Je sais, enfin, qu'à son lit de mort, en face de l'Eternité, Villiers de TIsle-Adam n'a pas cru cette humble compagne indigne du grand sacrifice qu'il consomma en lui donnant son nom, devant Dieu et devant les hommes. Pour.toutes ces raisons la veuve de Villiers a droit à la déférence des admirateurs et des amis de son mari mort, et je crois ne pouvoir mieux témoigner la mienne qu'en désappointant de malsaines curiosités et en enveloppant d'un silence respectueux l'histoire de cette liaison qui ne regarde personne.

Aussitôt que le petit Victor (Totor dans l'intimité) fut sorti des premiers bégaiements de l'enfance et qu'il put un peu trottiner il devint le compagnon assidu des promenades de son père; il était rare qu'on rencontrât l'un sans l'autre, le jour du moins ; et les joies, les étonnements, les admirations de Villiers en écoutant les bavardages de son petit gar-

çon avaient quelque chose de comique et de touchant.

Les Contes cruels parurent en 1881, chez Calman-Lévy : malgré toute l'indifférence du public parisien pour les véritables manifestations artistiques, celle-ci était d'une nature trop puissante, trop originale, pour ne pas créer un • certain retentissement. Quelques gros bonnets de la critique ayant dédaigneusement accordé à l'œuvre une ou deux phrases élogieuses, toute la presse panurgienne les suivit bientôt dans cette voie ; telle est la puissance du journal qu'il suffit de quelques semaines pour rendre Villiers célèbre. Il profita de ce regain de succès pour placer de la copie dans diverses feuilles et revues et gagna ainsi un peu d'argent. Cependant l'Eve Future était à peu près terminée. Des amis qui connaissaient toute la gêne au milieu de laquelle se débattait l'écrivain, lui proposèrent de s'entremettre pour essayer de faire publier en feuilleton cette œuvre capitale de sa vie. Bien qu'il frissonnât d'horreur à la

pensée de voir son labeur découpé et servi par petites tranches quotidiennes au public, Villiers, pressé par de dures nécessités, accepta : ce fut le Gaulois qui eut Tidée au moins singulière de donner en pâJLure à ses lecteurs, clients habituels d'Ohnet, ïarbé et ^ Montépin, l'œuvre effrayante et profonde du génial écrivain. La publication dut cesser dès le dixième feuilleton : les bourgeois se désabonnaient en masse. Pour Villiers, la déception ne fut pas bien grande. Il avait toujours considéré Tapparilion de fÈve Future au rezde-chaussée du Gaulois comme une admirable mystification. Ce ne fut que deux années plus tard (en 1884) que son livre trouva un cadre digne de lui dans la Vie Moderne, belle et luxueuse revue qu'éditait alors la maison Charpentier. Villiers devint par la suite un collaborateur assidu de cette publication véritablement artistique.

Je ne parlerai que très sommairement de la ridicule représentation du Nouveau Monde qui eut lieu au Théâtre des Nations en 1883.

Il est inutile, maintenant, de ressusciter d'an-

ciennes querelles. Villiers, daûs cette occa sion, fut cruellement berné, honteusement trahi : il n'eût jamais dû consentir à ce que sa pièce vît le feu de la rampe dans des conditions qui, d'avance, en assuraient infailliblement la chute. Je n'étais pas à la première

^^ représentation ; il y en eut cinq. M"® Rousseil fut grotesque ; on m'a affirmé qu'elle avait joué mal exprès. Un de mes frères, assista, un soir, à ce massacre ; il m'a dit que, dans la salle, le vacarme était étourdissant;

r Villiers conduisait le tapage, armé d'une énorme clef sur laquelle il exécutait de bruyantes tyroliennes. Ce remarquable drame historique (le plus beau peut-être qui ait été écrit sur ce sujet) attend toujours le bon plaisir d'un directeur intelligent et artiste ; mais je ne sais si cet oiseau rare existe ea France.

Une double et cruelle séparation — rendue moins cruelle, pourtant, par la force de sa foi catholique — était réservée à Villiers à la

" fin de cette année 1883. Les deux lueurs qui, pendant tant d'années, avaient répandu sur

sa sombre vie un rayonnement de chaude affection, s'éteignirent presque subitement Tune après l'autre. La marquise et le marquis moururent doucement, à quelques mois seulement d'intervalle, dans leur petit logis do l'avenue Malakoflf. La vie, en somme, n'avait pas été une ennemie pour eux : le marquis, jusqu'à la dernière heure, avait marché dans son rêve éblouissant, aveugle et sourd à toute réalité, voyant chaque jour, en un délicieux mirage, la fortune et la gloire qu'il atteindrait... demain; plus intimes, plus tendres les illusions de la marquise : toutes se concentraient sur son Mathias ; dans ses songes elle lui voyait une glorieuse auréole autour du front et, les caresses des journaux (filialement son fils lui dissimulait les coups de poignard) bercèrent, jusqu'à son ultime battement, ce cœur où il n'y avait eu de la place que pour l'amour maternel. Le pauvre Villiers pleura beaucoup, pria avec ferveur au chevet des morls, dépensa tout l'argent qu'il avait (ce n'était pas beaucoup !) pour enterrer convenablement sa mère et son père, puis se

retourna vers son Totor avec un élan de tendresse passionnée.

C'est à cette époque qu'il abandonna la vie

' dans des appartements garnis. Il avait hérité du très simple mobilier des vieux où surnageaient encore quelques restes de splendeurs

o éteintes, un grand piano de Pape et une table Louis XV, avec de belles incrustations en cuivre.

La Providence devait bien à Villiers quelques compensations pour ces âpres douleurs si chrétiennement supportées : si elle ne réussit pas à combler le vide que mit dans sa vie la mort des siens, elle Tatténua, du moins par rapport de quelques fortes et prévoyantes amitiés qui l'entourèrent jusqu'à son lit d'agonie. Parmi ces amitiés nulle ne lui fut plus utile et plus congénère que celle de J.-K. Huysmans; jusquen Tannée 1884, les deux littérateurs s'étaient coudoyés, fréquentés sans se connaître : ils s'effrayaient mutuellement de leur extériorité, ne se rendant pas compte de leur grande ressemblance psychique et intellectuelle. Cependant, tandis que Vil-

liers laissait tourbillonner ses rêves, au hasard des vents contraires, à travers des atmosphères spéculatives, Huysmans, plus maître de sa propre pensée, tenant toujours les rênes de son imagination, même dans ses plus violents écarts, canalisait les siens dans une des œuvres les plus fortes, les plus originales, les mieux conçues, les mieux exécutées de cette fin de siècle : je parle de A Rebours.

Ayant connu si bien le tréfonds de Tâme de Villiers, j'imagine, parce que j'ai ressenti moimême en le lisant, quelles jouissances exquises la lecture do ce prestigieux livre dut lui procurer : oui, je vois ses yeux bleus se remplir de larmes, pendant qu'il savourait ces pages dans lesquelles s'incarne Tart vivant et immortel! Ah! ces émotions-là sont les plus belles, les plus nobles de la vie ! Mais ce qui toucha particulièrement Villiers, c'est que le grand écrivain avait consacré, dans son livre, un important passage à Tauteur de VEve future.

Je reproduis ici, en l'écourtant un peu, le

272 TILLIERS DE l'iSLE-'ADAM

jugement d^Huysmans sur l'œuvre de Yilliers de risle-Adam : mais je dois tout d'abord faire observer qu'il est antérieur à la publication de ces deux œuvres maîtresses : TEve future, Axel.

« Alors il s'adressait à Villiers de Tlsle- Adam, dans l'œuvre éparse duquel il notait des observations encore séditieuses, des vibrations encore spasmodiques, mais qui ne dardaient plus, à l'exception de sa Claire Lenoir du moins, une si bouleversante horreur...

Ce conte dérivait évidemment de ceux d'Edgard Poë, dont il s'appropriait la discussion pointilleuse et l'épouvante.

« Il en était de même à^V Intersigne qui avait été plus tard réuni aux Colites Cruels^ un recueil d'un indiscutable talent, dans lequel se trouvait Véra une nouvelle, que des Esseintes (c'est le héros du livre de Huysmans) considérait ainsi qu un petit chef-d'œuvre.

« Ici, l'hallucination était empreinte d'une tendresse exquise ; ce n'étaient plus les ténébreux mirages de l'auteur américain, c'était une vision tiède et fluide, presque céleste ;

c'était, dans un genre identique, le contrepied de Béatrice et de Ligeia, ces mornes et blancs fantômes engendrés par l'inexorable cauchemar du noir opium.

« Cette nouvelle mettait aussi en jeu les opérations de la volonté, mais elle ne traitait plus de ses affaiblissements et de ses défaites sous l'effet de la peur ; elle étudiait, au contraire, ses exaltations, sous l'impulsion d'une conviction tournée à l'idée fixe ; elle démontrait sa puissance qui parvenait même à saturer l'atmophère, à imposer sa foi aux choses ambiantes

« Mais, dans le tempérament de Villiers, un autre coin, bien autrement perçant , bien autrement net, existait, un coin de plaisanterie noire et de raillerie féroce ; ce n'étaient plus alors les paradoxales mystifications d'Edgard Poe, c'était un bafouage d'un comique lugubre, tel qu'en ragea Swift. Une série de pièces : les Demoiselles de Bienfilâtrey t Affichage céleste^ la Machine à Gloire^ le Plus beau diner du monde y décelaient un* esprit de

274 VILLIEBS DE l'iSLE-ADÂM

goguenardise singulièrement inventif et acre. Toute Tordure des idées utilitaires contemporaines, toute rignominie du siècle étaient glorifiées en des pièces dont la poignante ironie transportait des Esseintes. »

Un peu plus loin, dans une anthologie que des Esseintes a fait imprimer à son usage, yi petite chapelle, placée sous Tinvocation de Baudelaire », nous trouvons le Vox populi de Villiers, « une pièce superbement frappée dans un style d'or, à Teffigie de Leconte de risle et de Flaubert ».

i\e grand livre à' A Rebours fut donc le trait d'union qui réunit dans une amitié désormais indestructible Huysmans et de TIsle-Adam ; celte affection, à la fois tendre, prévoyante et virile fut très salutaire à Villiers ; elle lui épargna bien des heurts, lui adoucit bien des amertumes et des humiliations : elle lui aurait donné, s'il eût vécu, le goût de la vie régulière, sobre, enfermée, travailleuse et l'eût peu à peu écarté de cette atroce exisloucc où il s'est consumé. Malheureusement

Huysmans Ta connu trop tard, la mort l'avait déjà marqué.

Entre le Nouveau Monde et VEve future (de 1883 à 1886) Villiers de Hsle-Adam produisit beaucoup. Ce fut d'abord Tribulat Bonhomei, premier volume d'une longue série projetée, qui devait relater minutieusement toutes les aventures et les découvertes de l'illustre docteur. Voici comment l'auteur s'exprime à ce sujet dans VAvis au lecteur, placé en tête de son ouvrage :

« Nous donnons aujourd'hui, pour initier le public au caractère du docteur Bonhomet, d'abord trois nouvelles qui indiquent, à grands traits, l'intime de son individu.

<c Le docteur prend, ensuite, lui-même, la parole et nous raconte l'histoire plus qu'étrange de Claire Lenoir^ dont nous lui laissons entièrement la lourde responsabilité.

« Si, comme nous sommes fondés aie craindre ce personnage (incontestable s'il en fut !) obtient quelque vogue, nous publierons bientôt, non sans regrets, les anecdotes dont il est le héros et les aphorismes dont il est l'auteur. »

276 VILLIERS DK L'iSLE-ADAM

Ce volume contient, en outre de Claire Lenoii% Tadmirable allégorie ironique de Bonhomet chasseur de cygnes, la motion du docteur Tribulat Bonhomet touchant rutilisation des tremblements de terre, et le banquet des éventualistes.

A Tribulat Bonhomet succédèrent Propos d'au delà (1 vol., Brunhoff, éditeur) et le superbe poème en prose Akëdysseril qui montre dans toute sa splendeur réelle l'éblouissante vision des Indes Orientales. Puis, presque en même temps que FEve Future, un autre rêve, empreint de magnificence et de tristesse, t Amour suprême parut chez les mêmes éditeurs. Enfin, en 1886, FEve Future^ sous sa forme définitive, fit son apparition à la devanture des libraires dans le revêtement d'une couverture étrange. En dédiant son livre aux rêveurs^ aux railleurs, Villiers en donne pour ainsi dire la clef. Cet ouvrage, en effet, est un champ clos où luttent incessamment, sans jamais triompher Tun de Tautre, le Rêve et l'Ironie. L'auteur avait écrit pour cette œuvre, la plus importante qu'il ait produite de son

vivant, une longue préface dont la première partie seulement a été publiée en tête du volume. M. G. Guiches a rétabli le texte primitif et complet de cette préface dans la remarquable étude que j'ai souvent citée au cours de ce livre. J'en détacherai seulement la phrase suivante :

« ... Je ne connais à mon livre ni de précédents, ni de congénères, ni d'analogues. Quelque colère, quelque indifférence qu'il suscite, non, je ne le crois pas de ceux que l'on oublie, car ce dont il s'agit, en réalité, en ses sombres pages, n'est nullement du fameux De omni re scibiie, mais de Y Et qiiibusdam aliis.,. »

L'Eve future causa une sorte de stupeur dans les rangs de la critique : ces messieurs ne savaient véritablement pas ce qu'ils devaient en dire : cela ne ressemblait en rien à ce qui s'écrivait habituellement : de plus, la réputation de Villiers leur faisait craindre quelque mystification... Cependant il était impossible de ne pas reconnaître que ce livre contenait à lui seul plus d'imagination, plus de science et plus d'art que tout ce qui paraissait à la

n^ VJLLffiUfc m. i ISLE-iLllAll

TTMVfTM- -fii#Dgn£. Pour se tirer d'affaire les r^'vjf^wfliç st janBBTBiil dans des éloges vagues DL mmf^ deFTailiflne? lacô]-» mitigées de blanmr»*.. liiBE- du r^ie^ saas Iwen comprendre, iiDcîiLmèr^in: < IjnDDulesLaS^le supériorité intel- Jiiciufili^ > de -Mùit c originale conception ». VilûsTf.. CD CDHïL înl sicrê grand écrivain ; tit rMiiiUïmi* Ijaversa ]e détroit et la fronz^'^Tf fc r^ïiSA des prèoocapaiions à la littéraire B^lpçT». iDknjoiirs à Taffûl de ce qui fleuri •:•- Fiazioe- L'année suivante, un comité de coirf'c'reno». avant son sièse social à Bruxelles, fils^ii: = I'a:i:^ur de /"£'rf future de lucratives l::i jriûoiis. Bien que déjà très atteint du THxl qui devait l'emporter. Yilliers accepta avec enthousiasme cette occasion d'émettre publiquement ses idées sur Tart et sur les hommes. Il partit et n'eut pas, comme Baudelaire, à se plaindre de la réception des excellents Belges. Son succès fut très grand. Quelques rapides billets de lui, adressés à un ami et publiés par M. Guiches dans la Nouvelle Revue permettent de suivre la trace de ses li'ioniphes. Je les reproduis ici; disons, pour

en expliquer certains détails que Villiers avait quitté Paris au moment même où allait paraître, à la librairie Quantin, un nouveau recueil de lui : Les histoires insolites.

« Mon cher M...

« Je vous écris à la hâte. Je ne puis envoyer au Gil Blas pour la note, que demaia, venant de faire une conférence et me trouvant fatigué, malgré Tétonnant succès qui m'arrive.

« Je vous prie (en grande hâte), la poste part, de faire le service avec envoi de l'éditeur (en l'absence de Fauteur). Cela se fait tous les jours. J'ai huit cents francs de conférences à gagner. Je ne peux pas revenir si vite. Mais, demain, je consacre toute la journée à rédiger notes et le reste pour le volume. Sans compter que j'ai tout un autre livre d'épreuves à corriger d'un coup.

« Il y a au moins cinq cents exemplaires de vendus d'avance en Belgique, à cause des conférences où j'en ai lu et où je vais en lire quelques extraits. Je vais mardi à Liège, puis

à Anvers, Gand, etc. Je serai à Paris sous dix jours.

« Votre main. »

« Mon cher M...

« Vous ne m'envoyez pas de livres et cependant vous ne sauriez croire Tenthonsiasme avec lequel je suis reçu ici et comme plus de deux ou trois cents lettrés achètent les livres qui, à tort ou à raison, ne sont pas uniquement écrits pour le cahinet ou pour alimenter lo feu.

« Les journaux disent des choses étonnantes et je suis bien content. Je vais faire des conférences dans plusieurs villes et j'espère revenir avec un peu d'argent. Je ne pourrai guère repartir avant samedi ou dimanche. Il n'est pas possible que les Histoires insolites ne soient p:is encore brochées.

« Je vous serre bien la main.

« VlLLlKRS. »

« P.-S, J'ai déjà contracté Taccent belo'o. »

« Mon cher amî.

« En toute hâte, le courrier part. Succès colossal, cinq rappels, la reine, etc. Tous les journaux, trois colonnes sur moi. Je demeure au Grand Hôtel, chambre 147.

« Poignée de main en hâte.

.( YlLLIERS DE lIsLE-AdaM. »

« P.-S, Envoyez Histoires insolites^ pour des lectures. » ^

Ainsi donc la réalité, si revêche pendant longtemps envers Villiers, consentait, sur le tard, à lui prodiguer ses sourires. Ah ! elle ne le faisait que pour lui rendre plus cruels les derniers coups dont elle se préparait à le trapper. C'est qu'elle le détestait ce gentilhomme, ce poète, qui avait toujours accepté avec un superbe dédain ses blessures les plus rudes, les ressentant à peine grâce au souverain baume de rêve que sa marraine, la fée Idéal, lui avait donné à sa naissance.

Pour se venger de tant de mépris, voici que

282 YILLIERS DE l'iSLE-ÀDÀM

la réalité allait appeler à son secours la lancinante douleur physique.

Tout souriait à Villiers en cette année 1888 ; la gêne Favait abandonné, la célébrité était venue, les éditeurs l'accueillaient d'un sourire bienveillant ; on l'appelait « Maître », aux soirées de Charpentier le menu fretin des lettres répandait autour de lui un bourdonnement flatteur. Axel paraissait avec retentissement dans la Retme indépendante. On achetait actuellement ses livres, les Histoires insolites^ et les Nouveaux Contes cruels; Villiers luimême s'étonnait de ce revirement.

Tout à coup la maladie se dressa debout en face de lui, ennemie terrible, implacable ; elle le saisit à bras le corps, le terrassa, le jeta sur son lit, râlant, grelottant, perdu, tordu dans d'ignobles souffrances. Le pauvre poète, quelque temps auparavant, las de Paris, ayant la nostalgie des bois, des eaux et de la verdure, s'était retiré à Nogent-sur-Marne.

C'est là que la mort envoya ses jaunes ministres prendre possession.

Comment il quitta Nogent pour l'établis-

VILLIERS DE L ISLK-ÀDAM 283

sèment des frères Saint- Jean de Dieu, comment il y agonisa, comment il y mourut après avoir accompli 'un dernier sacrifice digne de toute sa vie, un autre, lecteur, va vous le dire mieux que moi. Car pour connaître dans ses détails véritables et navrants Thistoire de cette fin d'un poète, j'ai fait appel à celui qui en a été le témoin profondément ému, au soutien des suprêmes défaillances de Yilliers, au dernier vivant qui Tait salué sur les bords de Téternité. M. Huysmans a compris mon appel ; pour rendre un dernier hommage à son compagnon, à son ami, il a voulu, malgré leur amertume, revivre les heures douloureuses passées au chevet de l'agonisant, et voici ce qu'il m'a écrit :

« Paris, 21 avril 1892.

« Monsieur et cher confrère,

« Vous n'êtes pas un inconnu pour moi.

J'ai lu vos pages sur Villiers dans Y Hermine; plusieurs fois, si mes souvenirs ne me déçoivent point, notre ami me parla de vous.

284 YILLIERS DE l'iSLE-ÀDÀM

Je savais donc avoir affaire à un camarade dont la vue seule me demeurait ignorée, lorsque Landry * me révéla votre projet de livre.

« J'ai beaucoup aimé Villiers et, comme vous, je me trouve, certains soirs, alors surtout qu'il m'a fallu subir de stériles bavardages, hanté par l'évocation de l'écrivain qui fut, à coup sûr, avec Barbey d'Aurevilly, le

^ plus étonnant causeur de ce temps.

« Je Tai connu, il y a bien des années, en

'j 1876, à la République des Lettres où nous écrivions tous les deux et chez Catulle Mendès qui dirigeait cette revue. Puis, des fréquentations diverses, des goûts opposés d'existence nous éloignèrent. Après A Rebours, je le retrouvai; dès lors, loin du boulevard, nos relations reprirent. Il venait avec son enfant, le petit Totor, dîner, le dimanche, chez moi. Ce fut pour ceux qui le virent alors d'inoubliables

* iVI. G. Landry, premier commis de la librairie Savine. que fje ne saurais trop remercier de la sympathie (ju'il m'a témoip^née, de l'aide qu'il m'a donnée, des renseiprnements qu'il m'a fournis pendant la composition de mon livre.

VILLIERS DE L ISLE-ADÂM 'J8ô

fcles! Villiers si défiant, si légitimement sur ses gardes aussitôt qu'il apercevait des gens de '^ lettres, ne bafouillait plus, comme il avait rhabilude de le faire dès qu'il croyait s'être trop livré et, se sentant au milieu d'amis ' éprouvés et d'admirateurs sûrs, à l'abri de tout larcin d'idées et de toute traîtrise, il s'emballait, parlait de sa vie alors, devenait tout à la fois lyrique et réaliste, ironique et fol.

« Je me rappelle, à ce propos, un 14 juillet où il vint dîner à Montrouge chez le père de ' Lucien Descaves. Après le repas, il se mit au piano et, perdu, hors du monde, chanta de sa voix frileuse et fêlée des morceaux de Wagner dans lesquels il immisçait des rqfrains de caserne, raccordant le tout par des rires stridents, des calembredaines toquées, des vers étranges.

« Au reste, personne n'eut au même degré que lui la puissance d'exhausser la farce, et de la faire jaillir effarée dans les au-delà. Il avait un punch toujours flambant dans la cervelle. Combien de fois l'ai-je vu, au saut du lit, à peine éveillé, fulgurant comme ces soirs

286 TILLIERS DE l'iSLE-ADAM

OÙ, après le café, il nousuarrait de spécieuses anecdotes, d'inimitables contes.

« Puis nos réunions s'espacèrent, la maladie le tenait prostré, grelottant dans un lit. Las de Paris, il s'installa à Nogent et son état de santé devint pire. Le docteur Robin reconnut un cancer, lui déguisa la vérité en avouant une dilatation de Testomac et, heureusement, Villiers le crut. Un jour qu'il était plus souffrant, le malade se plaignit à moi de la maison qu'il habitait et qui était, en effet, glaciale comme une citerne, dénuée de soleil, presque décomposée par Teau ; il voulait la quitter et il disait avoir besoin aussi d'infirmiers adroits qui pussent le soulever dans son lit et le changer de place. Je lui parlai des frères Saint-Jean de'Dieu, rue Oudinot à Paris : deux iours après, je recevais une lettre de lui m'apprenaut qu'il était installé dans leur maison, grâce à Coppée qui s'était entremis auprès du directeur pour obtenir des conditions de paiement vraiment clémentes. Je Ty trouvai joyeux de ce changement, convaincu qu'il guérirait bientôt, bâtissant mille projets, se proposant

de délaisser les brasseries du boulevard, de travailler, loin des journalistes, dans un coin, en paix.

« Lui qui avait été, pendant toute sa vie, si malheureux, si pauvre, il se trouvait alors relativement dans Taisance. L'abominable souci de l'argent ne Tobsédait plus. Mallarmé, qui fut pour lui un très sincère et attentif ami, avait ouvert une discrète souscription et, de mon côté, je disposais d'assez fortes sommes que le dévoué Francis Poictevin m'avait remises.

tt Villiers reparlait alors d'Axel^ resté sur le chantier ; il voulait remanier cette pièce, supprimer des théories qu'il jugeait peu orthodoxes, au point de vue catholique, puis, subitement, il se tut. Pour la première fois peut-être le don du rêve, qui lui permit d'oublier dans des féeries de cervelle les tribulations effrénées de la vie, manqua. Il vit Texistence telle qu'elle est, comprit que l'ignoble réalité allait se venger enfin ; et alors, commença son long martyre.

« L'estomac ne fonctionna plus, les forces

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diminuèrent. La maigreur devmt atterrante ; un hâle couleur de paille couvrit ses traits ; dans cette face décharnée les yeux vécurent, effrayants, vous sondant jusqu'au fond de Tâme dès qu'on entrait. En dépit des efforts de M""® Méry Laurent, une amie qui le choya, le dorlotant, lui apportant des vins authentiques et de sérieuses viandes, Villiers ne put manger; la mort devint, proche.

« C'est ici que se place Tépisode triste à faire pleurer de son mariage. Villiers, pour beaucoup de motifs qu'il ne décelait point, hésitait, se dérobait, ne répondait pas, quand, timidement, après bien des précautions oratoires, nous lui parlions de son petit garçon et rinvitions, pour le légitimer, à épouser la mère avec laquelle il vivait depuis longtemps. Pressé par cet argument qu'après sa mort, le ministre de l'Instruction publique pourrait accorder une pension à Tenfant qui porterait son nom, Villiers finissait par dire oui, mais quand il s'agissait de fixer le jour, de faire venir les papiers, il nous traînait en longueur, nous demandait quelques moments de répit.

VILLISRS DE l'iSLE-ADAM 289

soulevait des objections, finissait par] se renfermer dans un tel mutisme que nous devions nous taire. Les amis qui le visitaient alors, M""* Méry Laurent, Stéphane Mallarmé, Léon Dierx, Gustave Guiches, moi, nous ne savions plus de quelles rétorsions user pour le convaincre. Il s'affaiblissait, d'heure en heure; nous en vînmes à craindre qu'il ne mourût avant même qu'il nous fût possible de réunir les pièces nécessaires pour le marier.

Malade d'inquiétude, un matin, j'eus l'idée de m'adresser à l'aumônier des frères Saint- Jean de Dieu , à un franciscain de la terre sainte, le R. P. Sylvestre. C'était un compatissant et doux moine qui avait aidé déjà Barbey d'Aurevilly à mourir. Je lui rappelai la lamentable histoire qu'il connaissait, car Villiers s'était confessé à lui et avait reçu la communion de sa main.

« Il me répondit simplement : — « Venez, « attendez-moi là, je vais monter lui dire un (c petit bonjour. » — Cinq minutes après, il sortait de la chambre, Villiers consentait au mariage immédiat.

290 VILLIEBS DE L*]SLE-ADAM

« Le temps pressait; il était difficile de se procurer les actes épars dans les mairies, au loin. Des quelques-uns qui lui restions fidèles, car tous ses amis de cafés et de journaux Tavaient naturellement abandonné, il ne restait plus à Paris que Léon Dierx qui était enfermé, toute la journée, dans un bureau^ Gustave Guiches et moi. Nous étions en été, Mallarmé souffrant s'était réfugié à la campagne, M"® Mery Laurent se soignait aux eaux. Ce fut une chasse désordonnée aux pièces.

Guiches, un commis de la librairie Quantin qui devait servir de témoin à la femme, M. de Malherbe, se dévouèrent, et, à nous trois, avec l'aide d'un employé de la Mairie du septième arrondissement, M. Raoul Denieau, un admirateur de Villiers, qui nous aplanit bien des difficultés contre lesquelles nous nous butions, nous parvînmes, le jour même où l'union devait être célébrée, à apporter les actes.

« Le mariage eut lieu dans la chambre.

Ici, j'hésite un peu à révéler toute la vérité ; mais vous ferez de cette lettre Tusage que

YILLIERS D£ l'iSLE-ÀDÀM 291

VOUS voudrez et vous jugerez si, parmi les faits absolument exacts que je vous envoie pour étayer la documentation de votre livre, ceux-ci doivent être publiquement livrés ; — et je le crois, au fond, car lorsqu'il s'agit de la douleur d'un homme comme Villiers, elle vau t qu'on la dise !

< Au moment où il fallut signer les actes, la femme déclara qu'elle ne savait pas écrire. Il y eut un silence affreux. Villiers agonisa, les yeux fermés. Ah î rien ne lui fut épargné ; il se reput d'humiliation, se satura d'amertumes. — Et, tandis que nous nous regardions, navrés, la femme ajouta : je pourrai faire une croix comme pour mon premier mari.

« Nous lui prîmes la main pour l'aider à tracer ce signe. Après la cérémonie, les quatre témoins, Mallarmé, Dierx, M. de Malherbe et moi nous goûtâmes à un peu de Champagne que Villiers voulut, à toute force, nous faire servir et le R. P. Sylvestre vint, à son tour, pour célébrer le mariage religieux.

« C'est alors que nous pûmes apprécier Tâme de ce prêtre. La femme de Villiers visi-

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tait, dans la journée, le malade. Bien que sa situation fut fausse, les frères Saint-Jean de Dieu fermaient les veux sur cette dérogation aux termes de leurs statuts ; mais ses visites cessaient naturellement avec le jour. Elle devait sortir dès que tombait le soir.

C'était un crève-cœur pour le malheureux qui craignait de mourir, dans la nuit, seul.

« Après qu'il eut béni leur mariage, le R. P. Sylvestre dit d'une voix un peu hâtée : — (( Bien que les femmes ne soient pas ada mises à passer ici la nuit, j'ai obtenu, main- « tenant que vous êtes mariés, que vous ne « vous quitteriez plus. » Ce moine avait songé à donner cette dernière joie au mourant! Les larmes emplirent les yeux de Villiers ; il lit un geste, puis retomba, excédé, presque évanoui de fatigue. Nous partîmes.

« Je fus le voir le lendemain, tous les jours qui suivirent. Il ne pouvait plus parler, vous serrait doucement la main, vous regardait avec des yeux résignés, mais si tristes ! lia veille do sa mort, il avait reçu les derniers sacrements et demeurait absorbé, la face,

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devenue hâve, se creusait, la gorge sifflait, je compris que Tagonie était proche. Bouleversé, je dus m'enfuir, car il était tard et la maison allait clore.

a Le lendemain matin un coup de sonnette me jeta en bas du lit. Je me dis : Villiers est mort; c'était vrai, sa femme s'effondra, en pleurant, chez moi, sur une chaise.

c Qu'ajouterai-je maintenant? Mieux vaut se taire, ne pas parler des cormorans de lettres qui s'abattirent sur son cadavre, des reporters qui, venus chaque matin pour guetter son décès et placer l'article, purent enfin toucher leur argent et se dispenser d'aussi fréquentes courses. A quoi bon aussi raconter l'enterrement où, sous une pluie battante, Mallarmé, Dierx, moi, qui conduisions le deuil, nous abritions de notre mieux, sous nos parapluies, le pauvre gosse qui ne paraissait pas se rendre compte qu'il venait de perdre son père. Un mot pourtant encore, à propos de ces funérailles où le R. P. Sylvestre voulut bien, à l'église Saint-François- Xavier, donner l'absoute ; comme nos res-

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sources étaient épuisées, Gustave Guiches et moi nous allâmes au Figaro et M. Magnard nous offrit aussitôt, avec une inoubliable bonne grâce, l'argent nécessaire pour , enterrer décemment notre ami.

« D'autres vous fourniront maintenant, monsieur et cher confrère, des renseignements plus complets sur sa vie ; ils vous détailleront les pha ses de cette existence désorbitée, gâchée de cette détresse peut-être unique, tant elle fut, à certains moments, profonde, dénuée de pain, délaissée sur le pavé, sans un sou. Je me borne à vous raconter les douloureux épisodes qui précédèrent sa mort, vous avez, dans votre livre, narré ses débuts je vous relate sa fin.

(( 11 me reste, monsieur et cher confrère, à souhaiter bonne chance à votre livre. Jo le fais de tout cœur. Puisse-t-il éveiller un vague regret de justice chez ce public qui méconnut si résolument le talent de Villiers, avant sa mort.

« Recevez, etc.

« J.-K. IIUYSMANS. »

Le lendemain, mardi 20 août 1889, quelques heures avant l'ensevelissement, un jeune écrivain dans Tâme duquel Villiers de Tlsle- Adam avait fait germer un de ces attachements enthousiastes, comme lui seul en créait, M. Henri Lavedan, demanda la permission de contempler une dernière fois les traits du mort qui lui avait été cher. Il pria longtemps dans la petite chambre^ silencieux et recueilli, et, au sortir de cette visite d'adieux, il écrivit une page toute vibrante d'une émotion profonde et sincère, dont je veux faire la conclusion du livre où j'essaie de retracer la vie de ce grand croyant et de ce grand artiste, le comte Philippe-Auguste-Mathias de Villiers de risle-^Adam :

« Le religieux en robe brune a fermé doucement la porte derrière moi, et je vois, sur son lit de mort, Villiers de TIsle-Adam. C'est là-bas, dans le quartier reposant des Invalides, chez les frères Saint-Jean de Dieu, par un matin d'août pluvieux et désolé comme un soir de Toussaint. Nous sommes seuls tous

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deux. La petite chambre est calme, propre de la propreté des cloîtres et des chambres mortuaires, froidement recueillie, et, sur la cheminée, la flamme des bougies qu'aucun souffle n'incline, brûle immobile et la tête haute. Le cercueil, posé à terre, attend, considéré comme un ami avec une fixité atone par Tœil mi-clos du railleur génial qui ne raillera plus.

« Je m'agenouille sur un prie-Dieu et je regarde le Maître que j'ai connu et aimé.

L'étroite couchette où il s'est éteint est encore bien large pour son pauvre corps émacié par de longues et cruelles souffrances, mais sa tête admirable et fière, dont la Mort semble avoir pour la postérité taillé le vaste front dans le plus ferme et le plus immaculé de ses carrares, se détache avec une puissance toute royale. Sans regard, sans voix, sans pensée, veuve de tout ce qui la magnifiait, elle remplit encore la chambre, cullo lôte superbe ; c'est la tête de celui qu'aurait dû être Villiers, s'il eut vécu, balaillé, chanté à une de ces époques do foi qu'il aimait et d'un si douloureux

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amour d'exilé. Sous les simples rideaux de cotonnade qui la couvrent de leur ombre, elle est aussi solennellement belle que sous un dais frangé d'or, et je me figure voir le corps d'un de ses ancêtres, un Villiers de risle-Adam des Croisades, terrassé par la fièvre, les fatigues, la marche, la soif et les blessures, ayant enfin rendu un soir, sur quelque rivage brûlé de Palestine, sa vaillante âme à Dieu « qui le voulait ».

« Des visions et des croyances, voilà tout Villiers. Le contemplant étendu, les mains jointes entourées d'un chapelet de pauvre, dans un allongement harassé de tout l'être, où il y a autant de lassitude que de résignation, comment ne pas me rappeler qu'il fut un ferme chrétien, croyant» et pratiquant, puisqu'il croyait ! C'est la foi qui l'a tenu droit jusqu'à la fin de son Livre, jusqu'à sa dernière ligne et son dernier souffle, sans une tache au blason que son fils hérite aussi pur que son père l'a hérité lui-même.

« Aussi j'imagine que la sévère et noble expression empreinte sur les traits pacifiés de

ce chrétien de lettres vient du bonheur de se sentir enfin délivré, d'âvoir enfin quitté cette vie d'inanité, de sottise et d'angoisses qui ne donne ni la santé, ni la richesse, ni Famour, ni la gloire, rien... La mort n'a pas surpris Yilliers qui l'a vue de loin venir, à petits pas, avec une parfaite sérénité. Il avait la croix de Malte, il était bien armé pour l'accueillir. Et, quand elle fut là, tout près, en face de lui, il reçut son accolade sans peur, en soldat gentilhomme. Il espérait que c'était peut-être la récompense qui débutJait. Humble, mais confiant, il savait que c'était l'heure, pour lui, en haut, pour son œuvre, ici-bas, d'être jugé et, sans doute alors il répéta mentalement l'épigraphe de flassan-ben-Sabbah , qu'il a inscrite en tête de son poème Azraël :

« Mort, ceux qui vont vivre te saluent ! >

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