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2. Il fut probablement envoyé à la fin de 1752 ; lorsque Gournay eut soumis au Garde des sceaux la statistique dressée par Flachat de Saint-Bonnet.
Mémoire de Gouinay sur les corporations, eommuniqué â la Chambre de commerce de Lyon.
Goiiniay,(lans son Mémoire, commence par parlci'des querelles des communautés. « Comment a-t-on pu se flatter, dit-il, qu'on pouvait diviser des professions aussi analogues o[ dépendantes, v.n (pielque façon, les unes <les autres « pour la composition et la per- ') fection des étoffes, sans les mettre dans •) le cas d'entreprendre tous les jours Tune
> contre Fautre... et, au lieu de concourir
> à étendre le commerce, de ne s'occuper <> qu'à se détruire les unes les autres et, '» avec elles, la totalité du commerce de Lyon. ') Jl n'y a qu'à feuilleter les registres pour se » convaincre que les ennemis naturels d'une ') communauté sont toutes les autres commu- )) nautés, que les procès entre elles sont '» aussi anciens que leur établissement et que ■) la procédure leur est demeurée presque » aussi familière que leur profession même»-
Gournay fait ensuite un historique des procédés employés par les corporations pour renforcer sans cesse leurs privilèges.
Lors de l'introduction en France de l'industrie de la soie, il est présumable, ditil, que cette industrie fut libre ; c'est seulement quand ses progrès eurent multiplié le nombre des artisans qu'on s'avisa de les classer en communautés et qu'on imagina le long apprentissage et le compagnonnage, « afin de rendre l'entrée plus dilïîcile aux )) aspirants, et de rendre la profession plus » lucrative pour ceux qui étaient déjà en » possession de l'exercer. «Les maîtres purent alors restreindre la production et augmenter le prix des étoffes. Pour cpie leur monopole put durer, ils en demandèrent la confirmation au Gouvernement. On le persuada avec d'autant plus de facilité que la fabrique florissait et qu'il n'avait aucune connaissance du commerce ; il crut que ce qu'on demandait pour l'avantage particulier de chaque communauté était pour l'avantage public. Il put d'ailleurs n'être pas fâché de voir se créer des corps riches dont il pouvait tirer a ce qu'on appelle des ressources )),car
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il ne manqua pas dans les besoins de l'Etat de faire appel aux communautés qui, chaque fois qu'elles furent autorisées à emprunter, obtinrent de nouveaux privilèges. « Un abus en entraîne toujours un autre. »
Alors les subdivisions dans les professions augmentèrent ; l'ouvrier n'eut plus le droit de vendre ce qu'il fabriquait sans passer par le marchand et la qualité de marchand se vendit très cher. Ce fut un « nouveau monopole contre l'ouvrier et surl'étoffe » ; attendu que le marchand dut retrouver ce qu'il lui en avait coûté pour obtenir la permission de vendre. A leur tour, les ouvriers, qui n'avaient plus à s'occuper de la vente des produits fabriqués et qui recevaient la soie grège des mains des marchands firent réduire le nombre des apprentis ; ils eurent ainsi les moyens d'exercer un monopole contre ceux qui les employaient et « de se liguer entre » eux pour faire des cabales et obtenir une » augmentation de salaires ».
« Quel a été l'effet de tout cela ? De ren- )) chérir considérablement nos étoffes, de » leur donner une valeur fictive qu'elles )) n'auraient pas eue si on avait laissé à chai-
» cun la liberté d'avoir autant d'apprentis » qu'il eût voulu, de fabriquer, de vendre, o La mode ayant maintenu néanmoins la consommation de la soie à un certain niveau, tout alla bien pour les monopoleurs, tant qu'ils n'eurent pas de concurrents au dehors ; mais la révocation de l'Édit de Nantes fit porter notre industrie à l'étranger; 20,000 personnes quittèrent Lyon, laissant chez nous (( les maîtrises, les communautés, la longueur » des apprentissages et les statuts. »
Le gouvernement ang-lais favorisa les fabriques par une protection douanière; en 1683 et auparavant, les Anglais tiraient de France pour 12 millions de galons et de soieries ; un peu plus tard, ils achetaient encore 8 millions de nos étoffes de Lyon, de Tours et de Paris pour les revendre à l'Allemagne et à d'autres pays. Ensuite, ils se passèrent de nos produits etmême nous en fournirent\ Les fabriques se multiplèrent de même en Hollande.
Alors, les communautés se plaignirent et
l.Oncomptait déjàenl694, 1000 métiers, à Canterbury et d'autres à Spintafield, faubourg de Londres. En 1698, les taffetas français furent prohibés en Angleterre.
chat'uiie d elles s imagina (|ue si son travail diminuait, c'était parce que la communauté voisine avait entrepris sur sa partie; u de là » des divisions, de là des chicanes qui char- » gèrent la fabrique de nouveaux frais, car » il fallait plaider et sur quoi prendre ces o frais, si ce n'était sur les ouvriers, sur les » fabricants, sur les étoffes »? Il en résulta un nouvel avantage pour l'étranger.
Les ouvriers manquant d'ouvrage murmurèrent f Que trouva-t-on pour y remédier? de limiter le nombre des métiers en interdisant d'employer des compagnons étrangers à Lyon ou de prendre des apprentis qui ne fussent pas nés à Lyon. On alla, « par un article indécent » jusqu'à interdire de prendre des apprentis mariés et aucun apprenti.
« Ne dirait-on pas, en voyant toutes ces 5) restrictions, que, depuis que l'on a connu » le commerce et la fabrique en France, on » les a regardés comme des maux contre ') lesquels il lallait prendre des précautions ') pour les empêcher de s'étendre ? Mais ') pendant que la ville de Lyon se prêtait à '1 la cupidité de ses communautés, elle » éloig-nait d'elle le commerce et favorisait
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» les fabriques de Londres et d'Amsterdam. » Le Gouvernement eut des guerres à soutenir; il demanda à Lyon de grosses sommes ; les haJjitants furent taxés « non comme citoyens, mais comme ouvriers ». Nouveaux emprunts des communautés, nouvelles exigences de leur part. Les divers droits de réception furent augmentés, mais « les labri- » cants sur lesquels les taxes paraissaient » tomber s'en sont peu inquiétés; ils ont » senti qu'en enc hérissant les apprentissages » et les réceptions à la maîtrise et à la qua- » lité de marchand, ils éloignaient les aspi- » rants, et qu'ayant par là plus de facilités )) à augmenter encore le prix de leurs étoffes, » ils n'en exerceraient que plus sûrement, « et d'une manière plus lucrative le mono- )) pôle. . . dont on les avait laissés s'emparer, » au préjudice du bien général du com- » merce. . . ».
Pendant ce temps, l'étranger profitait de tous les avantages que procure la liberté, et il avait, de plus, celui de pouvoir emprunter à bien plus bas prix qu'on ne le faisait à Lyon ; quand l'argent se prêtait à 6 0/0 dans cette ville, on en trouvait à ."> 0/0 en Angleterre.
Pour se tirer d'affaire sans trop surhausser les prix, les Lyonnais « altérèrent lafabrique )) et diminuèrent le poids des étoffes »; étant en petit nombre, il leur fut facile d'agir de concert. Le Gouvernement voulut empêcher les fraudes, et par des règlements de 1737 et de 1744, le premier en 208 articles, le second en 183, il régla la fabrication. Des lois si compliquées ne pouvaient avoir et n'eurent d'autre effet que de provoquer les contraventions et de rendre la profession de fabricant si désagréable que l'émigration recommença.
Les étrangers attirèrent les mécontents par des promesses et des récompenses ; notre fabrique s'affaiblit et l'effet de ce nouvel affaiblissement fut encore de diminuer la concurrence chez nous et de renchérir de nouveau la main-d'œuvre et les étoffes. Aussi les Anglais ne nous tirent pas à présent pour 500,000 livres d'étoffes de soie et de galons, et les Hollandais nous en tirent à peine pour un million. Et ces deux nations nous fournissent des soieries.
« Si mille Génois se déterminaient à venir » aujourd'hui s'établir à Lyon, que pourrait-
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» il arriver de plus lieureux pour le roi qui » acquerrait mille nouveaux sujets, pour ■) nos terres qui gagneraient mille consoni- » mateurs, pour la ville de Lyon qui acquer- ^) rait mille ouvriers de plus ?»
Cependant, si habiles qu'ils fussent, on exigerait d'eux cinq années d'apprentissage, i'inq années de compagnonnage et, pour devenir maîtres, il leur faudrait payer 400 livres \
Ils auraient beau dire « qu'ils savent faire » de beaux velours, qu'ils nous en vendaient » avant de sortir de leur pays, que d'ailleurs » ils n'ont d'autres biens que leur industrie, » qu'il n'est pas juste de commencer de les » mettre à l'amende parce qu'ils veulent » travailler et contribuer à enrichir l'État et » laVille^ tout cela serait inutile ». Ils iraient donc débarquer en Hollande et en Anglererre. « On demande à tout homme de bon » sens si la fabrique et le commerce ne doi- » vent pas déchoir dans un pays d'où on » éloigne ceux qui veulent les faire. »
1. En 1G67, le droit avait été fixé à 50 livres. Vers 1750, les marchands demandèrent qu'il fût porté à -800 livres.
« Nos monopoles et nos restrictions font^ » qu'à qualité égale, nos étoffes doivent nouft » revenir plus cher que chez Fétranger. Ou )) a réduit le commerce au plus petit nomljre » de mains qu'il est possible ; on veut ga- » gner le plus qu'il est possible, or, cela ne se » peut faire qu'en surhaussant le prix de la >i marchandise. »
De plus, on sail que « la matière première n doit être libre parce que les droits qu'on >) lui fait payer augmentent la valeur fictive )) des étoffes ». Or, Lyon est excepté de cette règle; grâce à sa douane', la soie est charo-ée de droits élevés ; K^s matières d'or et d'argent qui entrent dans les galons sont en outre assujetties à des droits très lourds de marque et d'aflinage. J^a marque n'existe ni en Angleterre, ni en Hollande; l'aflinage y est peu coûteux. Et dans ces deux pays, oii
1. La douane de Lyon était très ancienne ; elle avait été réorganisée en 1540. Toutes les soies, soieries, étoffes d'or et d'argent venues de l'étranger ou entrant en France par Bayonne, Narbonne. Suze et Montélimar devaient passer par Lyon pour y être visitées et y acquitter les droits. Nous parlerons plus loin de ce singulier impôt.
il n'y a pas de comimmautés \ où Tartisan n'est pas taxé comme ouvrier, mais comme citoyen, où le fabricant ne connaît pas le nombre de ses concurrents, on hitte par la frugalité et Féconomie ; on y fait fortune, non en surhaussant les prix et en restreignant le commerce, mais en acquérant la supériorité sur ses émules.
En somme, disait en terminant Gournay, on ne s'est occupé jusqu'ici qu'à rendre rindustrie désagréable pour les fabricants ou qu'à la mettre aux mains d'un petit nombre de gens, « sans songer que le plus )) grand de tous les abus est d'éloigner les » hommes de l'occupation et de priver l'État » du fruit qui lui reviendrait de leur travail... )) Un commerce limité, sujet à des gênes et )) à des restrictions, sera toujours ruiné )) lorsqu'il sera attafpié par des fabriques » libres ; le plus grand nombre doit à la fin )) écraser le plus petit... Et parce que nous )) nous sommes mis malheureusement un )) bras en écharpe sous Henri II, faul-il (ju'il
1. Ceci n'était pas tout à fait exact, mais les ouvriers français pouvaient s'établir librement dans les faubourgs de Londres.
)) y reste sous Louis XV et dans un temps » où tous les souverains de l'Europe sont » occupés de délier les bras de leurs sujets ?... )) ()u'o!i nous rende l'usage de nos deux bras » et nous serons en état de regagner le ter- » rain que nous avons perdu ».
iSous nous sommes efforcé de ne point afFaiblir le langage de Gournay et d'en conserver la brusque franchise. C'est la première fois, c'est la seule peut-être, qu'un fonctionnaire ait osé, en s'adressant directement à des monopoleurs, leur dire d'aussi dures vérités.
Réponse de la Chambre de commerce de Lyon. — Rancunes des fabricants contre Gournay. — Projet plus général contre les corporations. — Réformes partielles.— Mémoire de Clicquot-Bervache et Gournay
Si aujoiircriiui, par suite crun revirement inattendu, Fun des partis politiques, qui se disputent le pouvoir, inscrivait sur son programme la destruction du protectionnisme douanier, il ne jetterait probablement pas plus de trouble dans le camp des industriels et des propriétaires terriens que n'en dut en jeter le mémoire de Gournay parmi les fabricants de Lyon. « Cette nouveauté » leur parut extraordinaire et d'autant plus dangereuse que le mémoire avait reçu une assez grande publicité, qu'il avait été communiqué, non seulement à la Chambre de commerce, mais aux principales communautés de la ville et, sur la demande expresse de l'intendant, aux commissionnaires en marchandises , qui, libres dans leur profession \ devaient
1. La profession de commissionnaire était libre partout en France, sauf à Paris.
être disposés, en leur qualité d'intermédiaires, à réclamer la suppression des obstacles opposés par les privilèges à la multiplication des affaires.
La Chambre discuta le mémoire dans plusieurs séances, et y fit une réponse très étudiée \ dont les termes furent arrêtés le 24 février 1753, dans une réunion du prévôt des marchands, des échevins do la ville et du Directeur de la Chambre.
Dans cette curieuse réponse, la Chambre entreprit de démontrer que les monopoles et les règlements sont indispensables à Findustrie. La liberté peut être bonne pour un art à ses débuts, dit-elle ; lui art connu ne doit pas être abandonné au hasard; il lui faut des ouvriers habiles et il ne peut les avoir qu'en formant avec soin des apprentis. A Lyon, ceux-ci commencent à douze ou quinze ans ; cinq ans après, ils deviennent compagnons ; à 24 ou 25 ans, ils sont en état de devenir maîtres. N'est-ce pas Tâge convenable ? Les règles auxquelles ils ont été soumis jusque-là ont été le chemin de la perfection de leur