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line et la contic])ande n'en continuèrent pas moins à répondre aux goûts du public. Les saisies recommencèrent et l'on ferma des fabriques; des toiles furent alors préparées à nos portes, en Hollande, en Suisse et en Angleterre, et vinrent à Paris. Les pénalités lurent aggravées ; les contrevenants furent menacés de la peine de mort ; l'usage môme de l'indienne fut prohibé : les femmes pouvaient être condamnées à l'amende si elles se montraient dans la rue avec une robe d'indienne et il y en eut une de condamnée. Toutefois les fermiers orénéraux chargés de poursuivre les contraventions pour usage fermèrent bientôt les yeux sur un genre de délit qui ne portait pas atteinte à leurs intérêts ; on trouva toujours à acheter de l'indienne mise en dépôt dans les lieux privilégiés, le Louvre compris. Des assureurs se chargeaient, moyennant un prix relativement modique, de couvrir tous les risques de la contrebande, de sorte que les consommateurs avaient, nonobstant les prohibitions, les perquisitions et les menaces, pour 3 livres 10 sols l'aune, une étoffe qui coûtait meilleur marché que les étoff'es de laine ou de soie
communes, qui durait plus longtemps et se prêtait plus facilement aux divers besoins.
La logique la plus simple prouvait qu'il était absurde de lutter contre Tentètement raisonné du public. Vers 1750, plusieurs industriels demandèrent l'autorisation d'imprimer des étoffes françaises, en faisant observer qu'il valait mieux laisser fabriquer un produit dont toute la France se servait que d'obliger le public à l'acheter à l'étranger, par l'intermédiaire de la contrebande. Le Gouvernement donna des autorisations tacites, mais ne se prononça pas sur le principe que le bureau du commerce examina, avec sa sagesse ordinaire, c'est-à-dire avec lenteur. En 1755, il ne s'était pas encore prononcé.
Un des jeunes gens avec qui Gournay était en relations, Véron de Forbonnais, exposa la question dans une brochure^ et conclut au maintien des prohibitions. Les arguments qu'il fit valoir méritent d'être recueillis ; les protectionnistes modernes n'ont pas trouvé mieux.
1. Examen des acantages et des désavantages de la prohibition des toiles peintes, Marseille, 1755.
Avant tout, disait Foiboiuiais, il l'aut conserver le travail du peuple. La tolérance de la police permet de consommer en France 15 à 16 millions d'indiennes ; c'est une perte d'au moins 20 millions pour le travail national ; en effet, le prix de l'indienne est inférieur à celui de toute autre étoffe ; si donc le public ne pouvait acheter les 16 millions d'indiennes qu'il consomme, il serait contraint d'acheter au moins 20 millions de tissus français. Le jour où l'on autoriserait l'entrée des indiennes, la perte serait bien plus considérable, puisque le prix de vente diminuerait de tous les frais de contrebande \ c'està-dire de près de moitié. Les fabriques de petits lainages et celles de mélangés fermeraient ; un grand nombre d'artisans seraient sans emploi. Peut-on hésiter? Les gènes et les violences sont fâcheuses, mais quand elles sont motivées par un intérêt national, chacun doit s'y soumettre sans murmurer^.
1. La contrebande prenait 10 à 12 o/o de la valeur des objets ; mais il fallait y ajouter 6 à 7 o/o pour assurance à la revente et d'autres trais provenant de l'intervention d'une foule d'intermédiaires .
2. Il admettait toutefois que l'autorisation d'imprimer fût accordée, avec précautions, à quelques manufactures.
Foi'boniiais croyait pro])a]3leinent son ar<^umentation victorieuse, car il ne craignit pas d'insérer dans sa l)rocliiire une note conçue dans un esprit absolument opposé \
Cette note est anonyme. L'auteur expose d'ajjord les effets de la contrebande. C'est, dit-il, une guerre continuelle sur la frontière, avec des morts dans les deux partis, et cela, pour forcer 20 millions d'hommes à agir contre leur penchant. ()uand la contrebande a pour origine le besoin d'une marchandise, nécessaire ou simplement commode^ qu'on n'a point chez soi ou qu'on ne peut obtenir au même prix chez soi, il est injuste, en outre inutile, de s'y oj)poser. « Les rigueurs ne font point cesser les be- » soins et les plus grands risques ne force- » ront jamais les hommes à agir autrement » que conformément à leur intérêt. » On ne pourrait interdire avec efficacité l'usage des
1. « On joindra même à la suite, disait-il, quelques » observations faites sur cet examen, afin de ne rien » ôter à la force des objections ; et, comme le but est » de rechercher la vérité, ces observations seront ac- » compagnées d'une réplique. »
toiles peintes c|u\'ii emplovant une portion lie la nation à snrveiilei* Tautre, Or, « dans » lin |)ays tel que eelui-ei, les grands ti'oii- » veraient tôt ou taid les moyens de se » soustraire à la loi; la nation, avide d'imiter )) les grands, regarderait les exceptions » comme une distinction; il n'y aurait que » le plus pauvre jieuple qui en serait la » victime et qui se verrait exposé à toutes les » violences des commis >k LaXormandie est la seule province qui s'oppose avec une ("ertaine force à l'impression des toiles, dans la crainte de perdre ses manufactures de mélangés. Faut-il sacrifier le Berry, le Saintonge, le Poitou, le \ elay et les provinces méditerranéennes, qui pourront tirer des avantages de la fabrication des toiles de coton et de l'impression, à la seule Normandie ? Tout ce que l'on pourrait faire, « à titre d'expédient ^), pour ménager les intérêts des fabricants, serait de mettre un droit d'entrée, soit sur les toiles blanches de l'Inde, sauf à le rentlre à la sortie aux toiles imprimées, soit sur les toiles imprimées, ou encore de lever un impôt sur l'usage des toiles peintes.
La note était de Gournay ; il sullit de la
lire pour en être certain ; le fait est d'ailleurs affirmé plusieurs fois dans la correspondance de Grimm\
Elle fit du bruit. Les fabricants d'étoffes prétendirent que la permission d'imprimer les toiles ruinerait l'État en consommant leur ruine particulière. Une vaste cabale, dans laquelle entrèrent tous les détenteurs de privilèges industriels se forma contre Gournay. Les fabricants de cotonnades qui s'étaient récemment trouvés dans le cas des fabricants de toiles imprimées et dont Gournay avait favorisé l'installation dans le Lyonnais, se distinguèrent par l'énergie de leurs réclamations\ On y vit aussi les drapiers qui n'avaient rien à perdre de
1. 15 octobre 1755 : a A la suite de ce morceau, vous trouverez des observations sur cet examen que nous devons à M. de Gournay, intendant du commerce et homme d'un mérite généralement reconnu. »
1" juin 1758 : « La question des toiles peintes débattue, il y a quelques années entre M. de Forbonnais et M. de Gournay, devient aujourd'hui une matière d'État.
15 juillet 1758 : <* M. l'abbé Morellet ne devait pas réussir dans une chose que M. de Gournay avait entreprise sans succès. »
"2. Journal du romniorcc. avril 1761.
l'usage des toiles peintes, car elles ne pouvaient à aucun égard suppléer le drap, les merciers qui devaient eux-mêmes débiter les toiles ; les orfèvres, les épiciers, les apothicaires, les pelletiers, les bonnetiers, les libraires et les marchands de vin \ Peutêtre, y aurait-on trouvé la finance que combattait également Gournay ?
Les écrits des partisans des restrictions et ceux des amis de la liberté se succédèrent rapidement. La question des indiennes devint une affaire d'Etat. Un des disciples de (iournay, Morellet, avait fait tête à l'orage et développé dans une brochure bien faite, malgré la hâte avec laquelle elle avait été rédigée, les idées contenues dans la note annexée au travail de Forbonnais'.
Les journaux donnèrent des extraits de cette brochure^ ; les fabricants chargèrent l'avocat ^Nloreau, auteur d'un pamphlet antiphilosophique intitulé Les Cacouacs, de