avril
s'éloigne de lui. C'est quand le nombre des concurrents est limité, qu'il fait la loi à Facheteur et veut lui donner de mauvaises marchandises à haut prix. C'est de même quand le nombre des acheteurs est réduit par des obstacles artificiels, ainsi qu'il arrivait pourles grains dont l'exportation était interdite, que les vendeurs se font une concurrence ruineuse et renoncent à produire.
Gournay demandait donc la liberté du commerce des grains en vertu des principes qui le conduisaient à réclamer la suppression des règlements et des corporations, des privilèges industriels et aussi des lois sur l'usure.
« L'État s'enrichit quand tout le monde y est occupé. En procurant des occupations à un grand nombre d'hommes, on fait le bien de l'État, )) disait-il encore. Ces phrases et d'autres analogues se trouvent constamment sous sa plume. Le sens en est clair : les monopoles n'ont pas seulement pour résultat de permettre à quelques-uns de lever une rente^ sur le public ; ils écartent
1. C'est le mot dont se sont servi Gournay et Clicquot-Bervache.
des Iravaux pi-olégés lousceiixqui voudraient ou pourraient s'en mêler ; ils emj)èclient que leurs activités ne soieni utilisées ; ils sont des obstacles au travail de la nation et au développement de sa richesse, « Le plus grand de tous les abus est d'éloigner les hommes de l'occupation. Les gènes resserrent nécessairement le travail du peuple. »
L'influence que Gournay attribuait à cet éo-ardà la liberté du travail mérite Tattention. Pour bien comprendre quelle était sa pensée, il faut songer à l'état dans lequel étaientencore les classes inférieures et surtout la population aoricole au milieu du xviii" siècle. Les journaliers qui formaient la majorité dupeuj)le des campagnes et qui, ne possédant que leurs bras, se disputaient un maigre salaire, tombaient dans le dénument quand le prix du blé s'élevait et surtout quand venait la disette. Le prix du travail, bien loin de suivre les variations du prix des subsistances, diminuait dans les années de grande cherté, faute de ressources entre les mains des employeurs poui- pouvcjir h' payer. Les journaliers allaient alors dans les villes solliciter des secours souvent insuffisants et tou-
jours incertains. Les petits métayers et les petits propriétaires n'étaient guère dans une situation moins exemple de risques.
Partout les mendiants pullulaient. L'excès des bras, cause principale de la misère agricole, était en outre un obstacle aux progrès de l'agriculture^ car elle empêchait de comprendre l'utililé de l'emploi des capitaux ; on faisait produire la terre avec du travail immédiat au lieu d'y employer du travail accumulé. D'oii venait cet excès ? en grande partie des privilèges des gens de métiers. Quoiqu'il n'y eût plus qu'exceptionnellementde serfs de droit, le paysan restait de fait attaché à la glèbe, puisque le régime corporatif limitait le nombre desprofessionnels dans l'industrie et en fermait l'entrée aux nouveaux venus. L'action répulsive des privilèges des gens de métiers, action qui différencie profondément l'état social de notre temps de l'état social de l'ancien régime, avait été constatée par Gournay.Elle estsignalée dans le INIémoire signé : De l'Isle. « Laie grande partie du peuple n'est pas en état d'obtenir la permission de n'être pas oisif et vagabond... Delà, le grand nombre
de mendiants qui, rebutés des diiïicultés qu'on oppose au besoin oîi ils sont de travailler, préfèrent la fainéantise et errent en demandant un pain qu'on ne leur permet pas de gagner. »
Gournay ne considérait donc pas les faits économiques uniquement en commerçant qui pense à ouvrir des débouchés à l'industrie de son pays et à affranchir les consommateurs des tributs prélevés par les bourgeois privilégiés, « il était, comme le dit Turgot, occupé de la prospérité, de la gloire de sa patrie et aussi du bonheur de l'humanité. . . Cette humanité était un des motifs qui l'attachaient le plus à ce que l'on appelait son système ; ce qu'il reprochait le plus vivement aux principes qu'il attaquait, c'était de favoriser toujours la partie riche et oisive de la société au préjudice de la partie pauvre et laborieuse' ».
Une telle préoccupation était chose neuve.
1. Morellet dit de même : Dans la conversation de Gournay, on voyait à découvert l'amour de la vérité, de la liberté et de l'humanité qui faisaient les principaux traits de son caractère. Prospectus du Dictionnaire du Commerce.
De son temps, on avait osé avancer ffue lepavsan devaitètre pauvre poiirconsentiràselivrer au rude travail de la terre, et un homme d'Etat, Machault, n'avait pas craint de dire que, si les métiers étaient ouverts à tous, Tagricullure serait délaissée'. D'autres, enfin, soutenaient que le Gouvernement devait, à Taido (les lois sur les grains, maintenir les salaires à bas prix, afin que l'industrie nationale eût les moyens de lutter contre l'industrie étrangère.
Dès cette époque, se marquait la différence des points de vue auxquels se placent les économistes et leurs adversaires ; les premiers défendant les intérêts de tous, les autres ne craignant pas de se servir de la puissance publique pour opprimer telle ou telle partie du peuple au profit de celle qu'ils veulent protéger.
(journay voulait que la loi ne put pas servir à favoriser des intérêts particuliers en limitant le travail : « L'office de la loi ne devrait pas être de fixer le nombre des ouvriers, sa fonction devrait avoir un but tout opposé'. « 11 demandait donc que le sol fran-