Lettre déjà citée
était dès lors facile à tirer : Les ooiivernants n'ont ni à restreindre un genre de production, ni à en favoriser un autre; incapables d'apprécier la variété des besoins des consommateurs et d'en mesurer l'immensité, ils sont également incapables de déterminer les moyens d'y satisfaire. Ils n'ont qu'une règle à suivre : donner la même liberté et la même protection à tous les citoyens. Sinon, ils provoquent la confection de produits qui n'ont qu'une valeur fictive, et dont la valeur réelle ne couvre pas les frais de production.
Un industriel du nom de Legendre avait dit autrefois à Colbert : « Laissez-nous faire. » Gournay disait : « Laissez faire^ laissez passer. »>
Il n'avait pas avancé au hasard cette formule désormais inséparable de son nom.
Si l'on en doutait, on n'aurait qu'à se reporter à l'explication qu'en a donnée Turgot, du vivant de Gournay, dans V Encyclopédie, à l'article Fondations :
« Les hommes sont-ils puissamment intéressés au bien que vous voulez leur procurer, laissez-les faire ! Voilà le grand, l'unique principe. » Et plus loin : « Les citoyens ont
des droits, et des droits sacrés pour le corps même de la société : ils existent indépendamment d'elle ; ils en sont les éléments nécessaires. »
En d'autres termes, l'individu, compté jusque-là pour rien, est Télément social. Seul juge sensé de ses intérêts, il trouvera mieux que qui que ce soit, s'il est maître de sa personne et de ses forces, la route qui conduit à son bien particulier, et cette route est précisément celle du bien général.
En quelle circonstance, Gournay s'est-il servi de sa formule ? nous l'ignorons.
]M. Oncken, qui a fait des recherches avant nous, n'a pas été plus heureux. Nous n'avons trouvé la formule de Gournay, ni dans ses écrits, ni même dans ceux de ses disciples. Turgot, on vient de le voir, a dit simplement dans V Encyclopédie : Laissez-les faire. Dans V Eloge ^ il s'est borné à rééditer le mot de Legendre dont d'autres avant Gournay s'étaient servi. Ce qui caractérise la formule de ce dernier, c'est l'addition au Laissez fciire, du Laissez passer. Fait curieux ! cette addition ne nous a été transmise que par Quesnay et par ses disciples.
Dans une i'éj)onse aux critiques de Foibonnais, le docteur s'adressant à Bandeau, rédacteur des Ephcmérides\ lui a dit : «Vous ne connaissez qu'une seule règle du commerce, c'est pour me servir tle vos propres teimes "^ , de Laissez faire et de laissez passe/tous les acheteurs et vendeurs quelconques.»
Après Ouesnay, le marquis de Mirabeau, dans un des interminables articles à style déclamatoire dont il encombrait les Ephémérides^ a le premier mis le Laissez faire, I aissezpasser ,àiinii\diho\\c\\(i de Gournay. Le marquis signalait les efforts faits par les économistes pour dissiper les préjugés. «Bientôt, dit-il, quelques rayons favorables commencèrent à percer. Un homme dont on ne doit point laisser perdre la mémoire (Herbert) leui' donna le premier essor dans son Essai sur la police des grains. Un autre plus ardent encore sut, dans le sein du com-
1. Éphùini'i-ldcs, octobre 1767. Lettre de M. Alpha sur le langage de la science économique. — Voir Oncken. 0\(irrrs de QficsiKtf/, note p. 671.
2. Quesnay changeait les termes; Raudeau avait dit : Laissez la plus entière liberté possible au commerce et à la concurrence parfaite. Kphùini'ridrs, août
inerce où il avait été élevé, puiser les vérités simples et naturelles, mais alors si étrangères, qu'il exprimait ])ar ce seul axiome, qu'il eût voulu voir gravé sur toutes les barrières quelconques, Laissez faire, laissezpasser. Recois, ô excellent Gournay, cet hommage à ton génie créateur et propice, àton cœur droit et chaud, à ton âme honnête et courageuse\ »
Depuis lors, la formule de Gournay se retrouve plusieurs fois dans les Epliéiuérides, surtout en 1775, quand les Physiocrates s'efforcèrent de maintenir le lien qui les unissait à Turgot, monté au contrôle général. Ouesnay venait de mourir; le comte d'Albon fit l'éloge du grand penseur et dit : « Les prohibitions restreignent le travail, les taxes le renchérissent et le surchargent, les privilèo-es exclusifs le font dégénérer en monopôles onéreux et destructeurs; il ne laut donc sur le travail, ni prohibitions, ni taxes, ni jjrivilèges exclusifs. C'est ici que Quesnay s'est rencontré avec le sage M. de Gournay... qu'il estima, qu'il aima, et sur la personne