‹ Vincent de GournayChapitre 86 sur 90 · Baron de Gleiclien, Suucenirs · texte numérisé non relu

Baron de Gleiclien, Suucenirs

que peut le désirer riionime de lettres le plus ami de Findépendance et de la liberté. »

Aussi iNIorellet s'est garé toute sa vie de l'enthousiasme aussi bien que la servitude; il a écrit pour montrer ses talents ou pour gagner son pain quotidien, plutôt que pour obéir à l'ardeur de ses convictions. Après avoir débuté par un petit écrit sur l'intolérance religieuse, il donna à VEncyclopédie des articles théologiques sur la foi, sur le Fils de Dieu, etc. La hardiesse avec laquelle il s'exprima sans donner prise à la censure, la correction et la simplicité de son style, et aussi l'abondance élégante de sa conversation, le firent hautement apprécier des philosophes qui avaient usé trois théologiens avant lui. Comme l'abbé maniait l'ironie avec autant d'habileté que la dialectique, il devint l'un des défenseurs attitrés de la secte. La Vision de Charles Palissot assura sa réputation de pamphlétaire et le fit mettre à la Bastille, non pour s'être amusé d'un homme de lettres, adversaire des encyclopédistes, ce que le Gouvernement n'empêchait pas, mais pour avoir commis une maladresse un peu barbare envers une dame

de la cour, la princesse de Robecq, qui protéofait ouvertement Palissot. Morellet avait raconté que cette jeune et belle femme s'était l'ait transporter mourante à la comédie des Philosophes pour Fapplaudir; or, c'était vrai, la princesse était mourante, mais elle ignorait sa position; elle l'apprend par la brochure de Fabbé qu'une âme charitable lui met sous les yeux; ses derniers moments sont troublés; la cour s'émeut; on crie vengeance; on enferme l'abbé, et la princesse meurt quinze jours après, au grand désespoir de sa maison et aussi des philosophes qui voient l'opinion publique déchaînée contre eux. « Je suis vraiment fâché, écrit Voltaire, que Morellet ait gâté notre tarte pour un œuf. »

Les portes de la Bastille s'ouvrent cependant au bout de deux mois et l'abbé reprend ses travaux philosophiques. D'un in-folio qu'il trouve à Rome, il tire son Manuel des inquisiteurs ; sous la dictée de Gatti, il rédige deux traités sur l'inoculation; puis, à l'instigation de Malesherbes, il traduit ou plutôt refond le traité des Délits et des peines de Beccaria.Telest à peu près son bagage littéraire

quand, en mars 1758, comme nous Tavons vu, il fait paraître sa brochure sur les toiles peintes où il réfute le protectionnisme de Forbonnais. La plupart de ses arguments, empruntés à Gournay, n'étaient pas spéciaux à la fabrication des indiennes et pouvaient s'appliquer à toutes les branches de l'activité humaine; la conclusion logique de son livre^ aurait dû être le libre-échange absolu, mais soit par un reste de préjugés, soit pour ne pas attaquer les privilèges de la Compagnie des Indes, soit pour d'autres causes, l'abbé dévia brusquement de sa route au dernier chapitre et demanda que la liberté de fabrication des indiennes fût accompagnée, sinon d'une prohibition absolue des produits similaires à la frontière, au moins de droits protecteurs élevés. C'est en ce sens que se prononça le Gouvernement.

Si l'on ne connaissait le caractère de Morellet, on comprendrait peu qu'après cet essai remarquable, malgré la faute que nous

1. Le titre exact est : Réflexions sur la libre fabrication et l'usajc des toiles peintes en France, pour seroir de réponse aux dioers mémoires des fabricants de Paris, Lyon, Tours, Rouen, etc. Genève, 1708. in-12.

signalons, il soil resté aussi longtemps sans écrire sur réconomie politique. Il était entré en relations avec Gournay vers 1755, ])ar Fintermédiaire de Turgot, et c'est sous Tinlluence de l'intendant du commerce qu'il avait pris goût aux études économiques.

Gournay mort, l'abbé garda le silence, se tint éloigné de Quesnay et affecta de rester étranger aux discussions que soulevait le système du docteur. Il était sans doute trop enclin à chercher le côté pratique des choses pour attacher du prix aux conceptions idéales des physiocrates ; mais il était surtout trop engagé dans la secte philosophique pour s'attacher ouvertement à une autre et trop soucieux de sa tranquillité pour faire de la propagande sans y être poussé par un motif ])articulier. Il se contenta d'ex])oser ses idées économiques dans les maisons où son couvert était mis ou de rédiger ])our Trudaine quelques mémoires sur des sujets d'administration commerciale, jusqu'au jour où Maynon d'Invau arriva au contrôle général. Il déploya alors une véritable activité.

Depuis quelque temps déjà, il s'occupait de préparer pour les frères Estienne un Die-

lionnaire du Commerce^ en révisant le Diclionnaire àe Savary. Mais cette tâche inorate lui déplut. 11 préféra l'aire une œuvre originale et entreprendre pour le commerce ce que dWlemJjert avait l'ait pour les sciences exactes, c'est-à-dire composer un recueil de toutes les connaissances y relatives en les rattachant les unes aux autres par un lien théorique. L'ahbé avait rassemblé quelques matériaux pendant un voyage en Italie; il pouvait compter sur Tappui de Tadministration pour en trouver d'autres sur les <liverses parties du monde ; il pouvait utiliser les papiers de Gournay qui lui avaient été remis à la mort de l'intendant, et qui renfermaient « une centaine de mémoires sur les objets les plus intéressants de la théorie générale du commerce et de son administration en France ». Il avait lui-même des idées arrêtées sur quelques points de Téconomie politique. Il pouvait tlonc espérer qu'en quelques années, avec les subsides du Gouvernement, le concours de son éditeur et les souscriptions particulières, l'œuvre projetée serait menée à bonne fin. Aussi crut-il devoir, dans un

Prospectus \ exposer le plan qu'il avait adopté et la marelie (pTil comptait suivre pour amasser et coordonner ses matériaux. Ce Prospectus forme un in-8 assez compact; s'il n'était consacré qu'au Dictionnaire, nous n'en parlerions pas, d'autant plus que le plan qu'il contient nous semble défectueux, mais il renferme sur la valeur et Vutilité une centaine de pages tout à fait dignes d'attention. Dans l'esprit de l'auteur, ces cent pages n'étaient qu'un hors-d'œuvre présenté au public pour lui permettre d'apprécier la manière dont serait traitée la partie théorique du Dictionnaire ; le horsd'œuvre l'emporte de beaucoup sur le reste. Les premiers physiocrates, en voyant que la richesse n'est pas créée par l'argent et en ruinant par là 1<^ système mercantile, avaient pressenti que la valeur devait être séparée de l'utilité ; mais ils ne s'étaient pas expliqués nettement à ce sujet. Quesnay s'était contenté de dire : « Les biens sont

1. Prospectus d'un nourrau Dictlonnairr du Commerce, Estienne^ 1769^ in-8", suivi d'une bibliographie du commerce et de l'économie politique en France et à l'étranger.

ou graUiils ou commerçables. Los biens gratuits sont ceux qui sont surabondants et dont les Jiommes peuvent jouir partout et gratuitement, tel est l'air que nous respirons, la lumière du soleil qui nous éclaire, etc. Les biens commerçables sont ceux que l'homme acquiert par le travail et par l'échange : c'est ce genre de biens que nous appelons richesses, parce qu'ils ont une valeur vénale, relative et réciproque les uns aux autres \ »

Turgot, dans les Réflexions sur les richesses qui furent publiées quelques mois après le Prospectus, mais qui avaient été écrites près de trois ans auparavant, n'avait pas été beaucoup plus loin que Quesnay. Il avait expliqué le mécanisme de l'offre et de la demande, et montré que chaque marchandise pourrait à la rigueur servir d'échelle pour comparer la valeur des autres, mais il n'avait rien dit quant à la distinction k faire entre la valeur et l'utilité. Il ne se préoccupa de cette question que dans son Mémoire sur les valeurs et monnaies, qui parait avoir été fait

1. Questions intéressantes snr la population, etc. , 1758 (en note) dans Quesnay, éd. Oncken, 289.

pour le Dictionnaire du Commerce et dont la date, quoique incertaine, est très voisine de 1769'. Là, il remarque que Thomme fait des comparaisons de valeurs indépendamment de tout échange et, par ce motif, il distingue la valeur appréciative de la valeur estimable auxquelles il attribue un sens peu différent de celui que nous donnons aux mots utilité et valeur; mais ses développements sont confus et parfois erronés. Ce n'est là qu'une ébauche inachevée.

Il n'en est pas ainsi du travail de Morellet; la question y est envisagée avec une précision remarquable. L'abbé comprend que la théorie de la valeur est Tun des fondements de Téconomie politique el commence sa digression par ces mots : Qu'est-ce que la valeur ?

Il explique alors que dans tout objet se trouve, indépendamment de tout échange, une sorte de pouvoir, de facidté, d'aptitude

1. Deux ouvrages y sont cités : h' Essai analytique sur la richesse et l'impôt de Graslin, dont Turgot dit qu'il vient de paraître et le Traité sur la monnaie de Galiani, « publié il y a vingt ans ». Or, ce dernier ouvrage date de 1757 et le premier de 1767.

à produire une impression sur nos sens ou à servir à nos besoins, qui constitue Yutilité de Fobjet. Cette utilité, ajoute-t-il, est absolue quant à Tobjet considéré, mais elle est toujours relative quant aux hommes; car ceux-ci n'ont pas en face d'eux un seul objet : la nature a été libérale envers eux ; ils peuvent comparer et choisir entre beaucoup de choses et tous ne reçoivent pas la même impression du même objet; cette impression varie avec le moment et avec les circonstances. L'utilité diffère donc essentiellement de la valeur.

Celle-ci est extérieure à la chose; c'est le rapport entre deux termes, c'est le résultat de l'échange ; la personne qui vend désire obtenir l'objet que possède l'autre, celle qui achète désire garder l'objet qu'elle possède; elle ne se détermine à s'en séparer que si elle trouve une utilité plus grande à la chose qu'elle convoite qu'à celle qu'elle détient. Si elle était seule, il lui suffirait, pour juger des utilités, de les comparer au prix qu'elle paierait pour demander ces utilités à la nature, c'est-àdire de les rapporter à la quantité de peine et de temps qu'elle emploierait pour se les

procurei' directement. Mais elle est en face d'autres personnes poussées par des considérations analogues à celles qui la guident et c'est le résultat de ces considérations qui fera la valeur. Celle-ci n'existe donc qu'en vertu des comparaisons qu'on fait des utilités; il n'y a pas de valeur sans utilité, mais la valeur n'est pas l'utilité; on pourrait lui donner le nom à'écliangeabililé.

Voici du moins, résumées rapidement, les bases de la théorie de Morellet. De là, l'auteur déduit facilement que la valeur n'étant [)as l'échangeabilité contre une seule chose ^ mais contre toute chose utile ou pouvant être utile, tout(^ marchandise peut à la rigueur servir de monnaie et que toute monnaie est marchandise.

Si clair et si précis qu'ait été le travail de Morellet, il a j)assé prescjue inaperçu. L'aljbé affectait de se séparer des disciples de (Juesnayet opposait à leurs théories sur la richesse une théorie différente et d'ailleurs beaucoup plus erronée. Peut-être est-ce pour ce motif que son excellente terminologie n'a pas été adoptée par ses contemporains ? En tout cas, beaucoup d'auteurs ont continué à diva-

g-uer sur la valeur et aucun ne s'est servi du mot utililé. Les physiocrates disaient richesses et biens, en réservant ce mot aux choses utiles et Tautre aux choses échangeables, ou encore valeur vénale et valeur fondamentale, c'est-à-dire valeur au marché et valeur intrinsèque, montant des irais de production. Smith a séparé la valeur en usage de la valeur en échange sans s'expliquer clairement sur cette distinction; étant persuadé d'ailleius que la richesse est la valeur échangeable des choses et qu'elle est d'autant plus grande qu'il y a plus de choses ayant de la valeur, il lui eût été difficile de chercher la richesse en dehors de l'échange et d'attacher une grande importance à l'utilité. 11 faut aller jusqu'à J.-B. Say pour voir réapparaître le mot si simple qu'avait indiqué Morellet.

Nous ne pouvons abandonner ce disciple de Gournay sans dire un mot de ses autres travaux économiques. Les années 1769 et 1770 furent les plus fécondes pour Iqi; outre le Prospectus, il publia deux mémoires sur la Compagnie des Indes qui précipitèrent la suspension de cette Compagnie ; il écrivit une

réfutation un peu hop dogmatique des dialogues de Galiani, réfutation que celui-ci fit interdire et qui ne parut qu'en 1774. Après cet effort, l'abbé se reposa. 11 ne prit plus (|u'une faible part aux discussions d'économie politique et s'occupa assez mollement de son Dictionnaire, bien que Turgot Fen pressât et lui eût accordé de nouveaux subsides. Morellet fut devancé par Tabbé Bandeau qui, en 1784, rajeunit le Dictionnaire de Savary pour V Encyclopédie méthodique; après la Révolution, il abandonna définitivement ce grand travail auquel il attachait jadis tant d'importance. Quelques-uns des documents qu'ilavait recueillis furent remis à sonancien collaborateur Peuchet, (pii s'en servit pour rédiger le Dictionnaire de géographie commerçante (1797) et le Vocabulaire des mots du commerce.

Cependant, jusqu'à sa mort, l'ancien auteur du Prospectus conserva beaucoup de goût pour les études économiques ; il avait entièrement traduit la Richesse des Nations, de Smith, et commencé plusieurs ouvrages originaux sur la population, le commerce colonial, le crédit, la. liberté du

commerce des grains, la richesse, la dette publique, la propriété, etc.

« Je crois devoir, écrivait-il dans une note trouvée chez lui après sa mort^ le peu de temps et de force que la nature me laissera, à terminer, s'il m'est possible, trois ou quatre ouvrages intéressants ou du moins qui m'intéressent davantage. Le plus important est un Traité de la propriété, dont le plan e&t d'une grande étendue et qui pourrait, je crois, faire avancer de quelques pas la science des gouvernements et de Téconomie publique. »

Ce traité n'a pas été achevé plus que tous^ ceux auxquels avait songé Morellet. Le temps lui a manqué; or, Fabbé est mort à Tâge de quatre-vingt-douze ans! Les dernières années de sa longue vie s'étaient écoulées comme les autres au milieu de projets qui ne s'exécutaient pas et de manière à justifier l'épigramme de M.-J. Ghénier :

Et ce bon Morellet, qui toujours se repose, Enfant de soixcante ans qui promet quelque chose.

Ce n'est guère que dans la conversation que l'abbé montrait de l'activité ; il y excellait, et personne n'a, plus que lui, fait de

propagande économique dans les salons du XVIIP siècle. Des lettres conservées aux archives du Ministère des affaires étrangères nous le montrent chez lord Shelburne^ réclamant vivement la liberté du commerce maritime et refusant aux gouvernements le droit d'apporter des restrictions à cette branche de l'activité humaine. Mais ce beau feu s'éteignait dès qu'il s'agissait de travailler et d'écrire. Aussi, avec des qualités solides qui lui auraient permis de rendre de grands services, jNIorellet n'occupe-t-il dans la science qu'une place des plus étroites. Il lui a manqué ce qui rend si intéressante Tœuvre de Gournay, comme celle de Quesnay et de la plupart des Physiocrates, savoir mettre le succès d'une cause au-dessus des satisfactions personnelles.

1. Voir des extraits de ces lettres à la fin du volume. Morellet, né en 1727, est mort en 1819.

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