INTRODUCTION
Au récit de quelques aventures qui m'étaient arrivées dans mes longs voyages , plusieurs de mes amis m'avaient souvent engagé à en publier la relation peut-être intéressante.
Rien ne vous sera plus facile , me disaient-ils , puisque vous avez toujours tenu un journal depuis votre départ de France.
Cependant , j'hésitais à suivre leurs conseils et à céder à leurs instances, lorsqu'un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des feuilletons du Constiiutionnel .
M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de Mille-et-Un Fantômes , un 7'oman dans lequel un
des principaux personnages , en voyageant aux fJes Philippines, m'aurait connu lorsque j'habitais, à Jala-Jala, la colonie que j'y ai fondée.
Je dus croire que le spirituel romancier m'avait rangé dans la catégorie de ses Mille^t-Un Fantômes , et pour prouver au public que j'existe bien réellement , je me suis décidé à prendre la plume , pensant que des faits de la plus exacte vérité qui pourraient être attestés par quelques centaines de personnes, présenteraient quelque intérêt, et seraient lus sans trop d'ennui- par celui qui surtout désirera connaître les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles j'ai séjourné.
DE
Mon père était né à Nantes, et occupait le grade de capitaine dans le régiment d'Auvergne. La révolution lui fit perdre son grade et sa fortune, il ne lui resta pour toute ressource que la Planche, petite propriété appartenant à ma mère, et située à deux lieues de Nantes, dans la commune de Yertoux.
Au commencement de l'Empire il voulut reprendre rfu service; mais, à cette époque, son nom était un obstacle, et il échoua dans toutes les tentatives qu'il fit pour obtenir le simple grade de lieutenant. Sans ressources et presque sans moyens d'existence, il se retira à la Planche avec toute sa fa-
mille. Il y vécut quelques années dans les ennuis et les chagrins que lui causaient le passage subit de Topulence à la gène et l'impossibilité de pourvoir à tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie de courte durée termina sa triste existence, et ses restes nHnrtels furent déposés dans le cimetière de Vertoux.
Ma mère, modèle de courage et de dévoûment, resta velive af ec ax snfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter ht campagne et nous donna elle-même les premiers éléments d'instruction.
La vie libre des champs , les exercices violents auxquels nous nous livrions, mes frères atnésetmoi, contribuèrent à m'endurcir le corps et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues et de privation». Cette vie de campagne, de liberté, et, je puis db-e de bonheur, pendant mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva Tépoque où les besoins de mon éducation m'obligèrent à aller tous les jours étudier dans un collège de Nantes, c'étaient quatre lieues que j'avais à faire journellement. Mais ces quatre lieues je les taàaais gatment, et le âoir, quand je rentrais à la maiscm, j'y retrouvais les caresses de notre bonne mère et les petits soins de deux sœurs que j'aimais tendrement.
On me destina à la médecine. J'étudiai quelques aaaèes à rflôtel^Dieu die Nantes, et je fîia reçu chi-
rargien de manne à un âge où lui jeune homme est encore brdinairenient renfermé entre les quatre murs d'un collège pour y tenniner ses études.
D serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me vis possesseur de 'mon diplôme de chirurgien. Dès-lors je meconsidérai conmie un être important qui allait tenir sa place parmi des hommes raisonnables et laborieux, et ce qui peut-être me rendait encore plus joyeux, c'est que je pourrais alors pourvoir à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes sœurs.
J'étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et par le désir de voir des contrées lointaines et un nouveau monde.
Tingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j'allai oBrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d'accord sur les conditions. Pour quarante francs par mois je m'engageai à faire le voyage.
Un an après j'étais de retour. Douces émotions qu'éprouve le jeune homme en revoyant la terre natale, qui pourra vous peindre comme je vous ai ressenties!
Je restai un mois à terre, entouré de l'affection de ma mère et de mes sœurs. Malgré leurs soins assidus, Tennui ne tarda pas à s'emparer de moi; je fis un second et un troisième voyage, et enfin, après
avoir passé six fois lecap de Bonne-Espérance, j'entrepris celui dont la durée devait se prolonger et m'éloigner pour vingt ans de ma patrie.
Le 9 octobre 1819, je m'embarquai sur le Cultivateur, vieux trois-mâts à moitié pourri, commandé par un vieux capitaine, qui n'avait pas navigué depuis de longues années. Ainsi, vieux capitaine et vieux navire : telles étaient les conditions dans lesquelles j'entrepris ce voyage; je dois ajouter que j'avais obtenu une augmentation de solde.
Nous relâchâmes à Bourbon ; nous parcourûmes toute la côte de Sumatra, une partie de Java, lesiles du détroit de la Sonde, celles de Banca ; et enfin, vers les derniers jours de mai, huit mois après notre départ de Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille.
Le Cultivateur alla mouiller près de la petite ville de Cavité ; j'obtins la permission de m'installer à terre, et je pris un petit logement à Cavité même, distante de Manille de cinq à six lieues.
Pour me dédommager de ma longue inactivité à bord, je m'empressai de me livrer à mes exercices favoris ; je me mis à parcourir le pays dans tous les sens le fusil sur l'épaule. Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais , je faisais de longues excursions dans la campagne, moins occupé à chasser qu'à admirer cette magnifique nature. Je savais un peu d'espagnol auquel je pus bientôt ajouter
quelques mots tagalocs. Était-ce comme une exci* tafîon poétique? était-ce un désir vague d'affironter les dangers? j'aimais surtout à fréquenter les lieux retirés et infestés de bandits. J'en rencontrais quelquefois sur ma route, mais la vue de mon Aisil les tenait en respect. Je puis dire qu'à cette époque j'avais si peu le sentiment du péril, que j'étais toujours prêt à me mettre en avant quand il y avait un ennemi à combattre ou un danger à courir.
Je n'étais à Cavité que depuis peu de temps, lorsque le terrible fléau du choléra se déclara à Manille, en septembre 4820, et envahit bientôt toute l'Me. En quelques jours, l'épidémie fit de terribles ravages; les Indiens, surtout, succombaient par milliers : à chaque heure du jour et de la nuit les rues étaient sillonnées de chariots rempUs de cadavres. A l'effroi causé par l'épidémie succédèrent bientôt la rage et le désespoir. Les Indiens se disaient entre eux que les étrangers empoisonnaient les rivières et les fontaines pour détruire la population indigène et s'emparer des Philippines.
Le 9 octobre iSâO, anniversaire de mon départ de France, commença un épouvantable massacre à Manille et à Cavité. Le capitaine du Cultivateur , le pauvre Dibard, fut une des premières victimes. Presque tous les Français qui se trouvaient à Manille furent assassinés, leurs maisons pillées et dévastées. Le carnage ne s'arrêta que lorsqu'il n'y eut
fi^é^n^s/êmm. Jim iémoméAÊff^ rie, Mi Oautrin, oapitaine tu kmg cours, habite Pft^ ris en ce momeot ; il m dut la vie qu'à sou courage et à sa force musculaire. Après avoir vu un de ses amis impitoyablement découpé en mmrceaux^ il.ee précipite au milieu des assassins, n'ayant que ses poings pour délense ; il traverse la foule et va tom^ ber, à quelques pas, la tète ouverte par trois coups de sabre, et le corps percé d'un coup de lanoe. Heureusement, quelques soldats qui passaient le recueillirent et le transportèrent dans un corps-de** garde où l'oik s'empressa de panser ses blessures.
Je fus aussi traqué dans Cavité , mais je parvins à m'échapper ; je me jetai dans une pirogue, et je lus assez heureux pour me réfugier à bord du Cuitivateur. n n'y avait pas dix minutes que j'étais sur le troismâts, qu'on vint me chercher pour donner des smns au second d'un navire américain qui venait d'être poignardé à son bord par des gardes de la douane. Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires français me prévinrent que le capitaine Drouant , commandant un navire de Marseille , était resté à terre, et qu'il était peut-être encore temps de le sauver. Il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait, il fallait profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot, et en arrivant à teire je donnai l'ordre à mes matelots de se tenir asset loin du rivage pour éviter
une surprise de la part des Indiens ^ mais assez pris cependant pour aborder promptement si le capitaine ou moi leur faisions un signal. Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant. Arrivé à une. petit place appelée Puerta Baga, j'aperçus un groupe de trois ou quatre cents Indiens ; un pressentiment me disait que c'était de ce côté que je devais diriger mes recherches, le m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortuné Drouant, pàk comme un mort. Un indien furieux allait lui plonger son kris dans la poitrine ; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine , et je les repousse assez violemment run et Tautre pour les séparer* Sauvezvous, criai-je en français au capitaine: un canot vous attend. La stupéfaction des Indiens avait été telle qu'il pût s'échapper, sans qu'on songeât à le poursuivre.
Il fallait mamtenant me tirer du mauvais pas où je m'étais engagé. Quatre cents indiens m'entouraient : il fallait payer d'audace. Je dis en tagaloc à l'Indien qui avait voulu frapper le capitaine, qu*il était un lâche. Llndien bondit jusqu'à moi ; il lève son arme : je lui applique sur la tète un coup d^une petite canne que je tenais à la main ; il demeure un instant étonné et se retourne vers ses compagnons pour les exciter. De tous côtés les poignards sont tires ; la foule forme autour de moi un cercle qui va toujours en se rétrécissant. Etrange fascination du blanc sur
rhomme de couleur ! De ces quatre cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me frapper tous ensemble. Tout-à-coup, un soldat indien armé d'un fusil fend la foule ; il donne un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et prenant son fusil par la bayonnette il le fait tourner au-dessus de sa tête et exécute un moulinet qui agrandit le cercle, d'abord , et disperse ensuite une partie de mes ennemis. Fuyez ! monsieur, me dit mon libérateur ; maintenant que je suis là, personne ne touchera un de vos cheveux. En effet, la foule se sépare et me laisse le passage libre ; j'étais sauvé sans savoir par qui et pourquoi ! . . . lorsque le soldat indien me cria de loin: « vous avez soigné ma » femme qui était malade , et vous ne m'avez pas » demandé d'argent; j'acquitte ma dette. » Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot ; il ne m'était plus possible de me rendre à bord du Cultivateur, Je me dirigeai vers ma demeure , longeant les murailles et profitant de l'obscurité , lorsqu'au détour d'une rue je tombai au milieu d'une bande d'ouvriers de l'arsenal , tous armés de haches, et se disposant à aller attaquer les navires français qui étaient en rade. Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j'avais rendu quelques services dans la pratique de mon art; un métis m'avait poussé dans l'encoignure d'une maison et m'avait dit, me couvrant de son corps : « Ne bougez pas , docteur
Pablo (1). » Quand la foule fut écoulée , mon protecteur m'engagea à me cacher et surtout à ne point me rendre à bord, puis il reprit sa course pour rejoindre ses camarades. Mais tout n'était pas fini ; à peine étais-je chez moi, que j'entendis frapper à ma porte.
— Docteur Pablo , dit une voix qui ne m'était pas inconnue.
J'ouvris et j'aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait, au rez-de-chaussée, un magasin de thés.
— Quya-t-il, Yang-Po?
— Sauvez-vous, docteur.
— Et pourquoi me sauver?
— Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont résolu.
— Tu crains, Yang-Po, pour ta bouticpie?
— Oh ! non, ne plaisantez point. Si vous restez , c'est fait de vous ; vous venez de frapper un indien, et ses amis ne parlent que de vengeance.
Les appréhensions de Yang-Po, je le vis bien, n'étaient que trop fondées ; mais que faire?. . Fermqr ma porte et attendre était encore le plus sur.
— Merci , dis-je au Chinois , merci de vos bous avis, mais je reste.
(I) Pablo, ou Paul, c'est mon prénom; on ne m'appelait jamais autrement à Manille et à Cavité.
— ' Rester ici, seigneur docteur, y pensez-vouB?
— Maiat^iant, Yang-Po, un service : allez dire à ces Indiens que j'ai là, à leur intention , deux pistolets et un fusil double dont je skis faire usage.
Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté par Tidée que Tattaque contre le docteur pourrait bien se terminer par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à Taide de quelques gros meubles ; je chargeai mes armes et j'éteignis ma lumière.
U était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver ; ma fatigue était si grande que, malgré Témotion bien naturelle en pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie de céder au sommeil. Vers onze heures quelqu'un heurta à ma porte. Je m'emparai de mes pistolets et prêtai l'oreille : à. un second coup, je m'approchai sur la pointe du pied.
— Qui est-là? demandai-je.
— Une voix me répondit : Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant : passez par-dessus le petit toit; nous vous attendons de l'autre côté, dans la rue du Campamrio. — Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j'avais reconnu la voix d'un métis dont les bonnes intentions à mon égard n'étaient point douteuses. Il était temps; car au moment où je passais par une fenêtre qui éclairait
rescali^ et oonduiMit sur le toit, les Indiens se &issioit déjà entendre de Fautre côté de la rue ; quel-* qnes minutes plus tard ils étaient chez moi, brisant ei ]»Ilant le peu que je possédais. J'ais bien vite franchi le toit et je me trouvai dans la rue du Cam^ panariooii m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils mecoEduistfent chez eux> Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j'avais courus. Le lendemain, mes amis avaient préparé une pe^ tite pirogue pour me conduire à bord du Cultivateur, où, suivant toute apparence, je devais être plus ^ en sûreté qu'à terre. J'étais sur le point de m'embar- (jpier, lorsqu'un de mes hôtes me remit une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'était adressée, fille était ^gnée de tous les capitaines de navires en rade, cpii m'apprenaient que se voyant à chaque instant exposés à une attaque de la part des Indiens, Us s'étaient tous décidés à appareiller et à prendre le large; mais que deux d^ntre eux, Drouant et Per* roux, avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres, toute leur voilure et leur eau. On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au large et se mettre à mes ordres. Je communiquai cette lettré à mes amis, et leur déclarai que je né retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir detnes compatriotes : il s'agissait de sauver la vie à deux équipages, et il n'y avait pas d'hésitation possible. Ils firent tous leurs
efforts pour ébranler ma résolution. Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me direntils, vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront conlSés. Je restai inébranlable et leur fis observer que c'était une affaire d'honneur et d'humanité. Allez donc seul, s'écria le métis qui avait le plus contribué à mon évasion ; mais aucun de nous ne vous suivra : nous ne voulons pas qu'il soit dit que nous avons aidé à la perte de notre hôte.
Je remerciai mes amis , et après leur avoir serré la main je cheminai dans les rues de Cavité, mes deux pistolets à la ceinture, songeant au moyen de mener à bonne tin ma périlleuse mission. Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour être convaincu que l'excès de mon atidace les cailmerait au lieu de les irriter. Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille j'avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d'Indiens. en observation devant les navires en rade. Quand je fus à quelques pas , tous les regards se portèrent vers moi; mais, ainsi que je l'avais prévu , la physionomie de ces hommes ; que la nuit avait d'ailleurs calmés, annonçait plus d'étonnement (jue de colère. Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront travailler avec moi auronf chacun une piastre à la fin de la journée. Uu
moment de silence suivit mes paroles ; puis Fun d'eux me dit : — Vous n'avez donc pas peur de nous? — Regarde si j'ai peur, lui répondis-je, en lui montrant mes pistolets : avec cela je joue une seule vie contre deux , tout l'avantage est de mon côté. Ces mots produisirent un effet magique, mon interlocuteur me dit : Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le cœur ; vous méritez d'être en sûreté au milieu de nous. Parlez , que fautil faire ? nous vous suivrons. Je vis le moment où ces hommes , qui voulaient me tuer la veille, allaient me porter en triomphe. Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'opérer le déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes, et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient le salaire promis ; puis , je chargeai celui qui m'avait interpellé de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce qui était nécessaire : pendant qu'il choisissait son monde je fis signe au canot d'approcher de terre et remis un mot écrit au crayon , afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait transporter sur le rivage. Un instant après je marchais à la tête de ma colonne composée de deux cents Indiens ; avec leur aide, les voiles , les salaisons, les biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes. Ce qui m'embarrassait le plus,
c'était le transport d uœ éii<»rDie isomme de ^astrei» appartenant au capitaine Droaant. Si les bidieos eussent soupçonné de telles richesses , Tappàt des piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti de remplir mes poches d'argent et d^ faire une vingtaine de voyages de la maison à }a chaloupe. Là, caché par les matelots, je déposai Targent pièce par pièce pour ne faire aucun bruit. £n tran^ortant les voiles du capitaine Perroux une circonstance fâcheuse faillit m'étre fatale : quelques jours avant l'époque du massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort du choléra. Ses camarades , effrayés, avaient enveloppé son cadavre dans une voile, et s'étai^t sauvés à bord du navire. Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en putréfaction. .Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi passèrent à la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent sur moi. — (( Vos sunis, s'écriaient-ils, ont abandonné ce cada- D vre avec intention pour qu'il empoisonne l'air et » redouble la fureur de l'épidémie. » — Quoi ! vous avez peur d'un pauvre diable mort du choléra, leur dis-je, en affectant la plus grande tranquillité ; qu'à cela ne tienne, je vais vous en débarrasser; et malgré l'horreur que j'éprouvais j'enveloppai le corps dans une petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une fosse et l'y déposai ; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux morceaux
-Iode bois en croix qui indiquèrent, pédant quelques jours, la dernière demeure du malheureux qui n'eilut sans doute d'autre prière que la mienne.
toute la journée se passa en émotions diverses ; vers le soir, cependant, j'avais fini ma tâche et les navires étaient poufvus. Je m'empressai de pay^ les Indiens, et je leur fis,>en outre, la largesse d'un baril d'eau-4e-vie. Je ne craignais plus l^u* ivresse, j'étais le seul Français à terre ; la nuit venue, je m'embarquai dans une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de tonneaux d'eau douce. Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture , j'étais brisé de fatigue ; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la chaloupe. Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en défaillance. Cet état dura plus d'une heure. Enfin la [chaloupe aborda le Cultivateur , on me bissa à Lord, et à force de frictions d'eau-dévie et de cordiaux je revins à moi. Quelque nourritore et du repos suffirent pour réparer mes forces, et le lendemain j'étais tranquille au milieu de mes compatriotes. Je dressai le bilan de ma situation personnelle ; les événements accomplis depuis deux jours l'avaient siogulièrement simplifiée. J'avais tout perdu. Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée, ainsi que tout
ce que je pos^dais à Cavité; il ne me restait que
ce que j'avais sur le corps : quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient me servir qu'à bord, et trentedeux piastres. Je n'étais guère plus riche que Bias. J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais soigné en rade me devait quelque chose comme cent piastres. Dans la circonstance, c'était une fortune. Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé mouiller à Maribèlès, à l'entrée de la baie, à dix lieues à peu près de Cavité. Pour être payé, il fallait me rendre à son bord. J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je partis. J'arrivai à la brune. Le scrupuleux capitaine , qui se voyait presque en pleine mer et hors de toute poursuite, répondit qu'il ne savait pas ce que je voulais lui dire. J'insistai pour être payé; il se mit à rire , je le traitai de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer ; bref, après une inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à exécution , je me retirai vers mon canot. La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s'élever ; il me fut impossible de regagner le navire. Je passai toute la nuit ballotté par les vagues çans trop savoir où j'allais. Le lendemain matin je m'aperçus que j'avais fait du chemin bien inutilement. Cavité était loin derrière moi. Le vent s'étant un peu calmé, nous reprimes les rames, et à deux heures après midi nous étions enfin de retour.
Gepeiidaut ie calme était rétabli à Cavité et à Manille. L'autorité espagnole avait pris des Biesores pour que les seènès déplorables dcilt aoos avions été tes témoins ne se renouvelassent plus; le curé des fattbolirgs dtf Cavité avait même pris la peine de lancer une excommunication eii pleine cbàire eontre ceuii qoi dnraietit atteÂié à ma vie. J'attribuai le motif de oëtte feoliîéitiide exceptionnelle à la profession que j'exerçais ; j'étais en effet le seul Eseulape de l'endroit , et depuis mon départ, les malades se voyaient obligés d'avoir recotnrs à la science très conjecturale des sorciers indiens : un matin , j'étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque le Cultivateur fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien que j'avais vu quelquefois dans mes ex-^ curstons. Il venait me proposer de m'emmener à son habituation située à dix lieues de Cavité, auprès des montagnes de Marigondon. La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eàt bientôt décidé. J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin, toute tna fortune, et je me livrai à cet arai improvisé que je connaissais à peine. Sa petite maison ombragée par de beaux pamplemousses et des Tangd^Tangs, grands arbres dont la fleur répand au loin son parfttm, était abritée daqs un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables enfants , contribuaient encore à embeNir ce paradis terrestre. Le bon Indien tint la parole donnée ; je fus entouré par lui et sa
famille de petits soins et d'attentions incoauiis à rhospitalité européenne.
La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf qui exige un violent exercice. J'ignorais encore celle du buffle sauvage dont j'aurai occasion de parler plus tard, et j'avais souvent demandé à mon hôte de m'y conduire;' mais il s'y refusait toujours, alléguant qu'elle était trop dangereuse. Les jours s'écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations. Depuis trois semaines, je vivais au milieu de la famille indienne, sans aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m'apporta une lettre du second du navire qui en avait pris le commandement après l'assassinat du malheureux Dibard. Il m'annonçait que le Cultivateu?' allait faire voile pour la France, et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date ; malgré la peine que j'éprouvais à me séparer de mon Indien et de sa famille qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalité, je me résignai à partir. Je iSs cadeau de mon fusil au maître de la maison. Je n'avais rien à donner, aux jeunes filles, car leur offrir de l'argent eût été une insulte. Le Imdemain j'arrivai,à Manille en songeant encore aux blanches colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut de me rendre sur le port ; mais, hélas ! j'eus la douleur de voir le
Cidtivateur déjà bien loin à Thorizon. Poussé par nne petite brise, il flottait vers la sortie de la baie, le proposai aussitôt à des Indiens de me conduire au aarire : Ds me dirent qae la chose était pent-ètre bisable, si la brise ne fratchissait pas ; mais ils exigeaient que je leur donnasse préalablement douze piastres; il ne m'en restait phis que vingt-cinq. Je réfléchis un instant : si je ne réussis pas à aborder le vaisseau , pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais personne, réduit à treize piastres et sans vêtements ? Quelle figure ferai-je avec une garde-robe composée d'une veste blanche, pantalon de même couleur et d'une chemise rayée? Une idée subite me traversa le cerveau : je songeai à rester à Manille, et à gagner ma vie par la pratique démon art. Jeune, sans expérience, j'avais la prétention de me croire le premier médecin et chirurgien des îles Philippines. Qui n'a pas, comme moi , cédé à cette orgueilleuse confiance que donne la jeunesse ? le tournai le dos au navire et me mis résohiment en route vers la ville de guerre.
Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale des PhiKppines.
Ifenille et ses ftiubourgs ont une population d'environ cent cinquante mille âmes , dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guères que la dixième partie ; le reste se compose entièrement de Tagalocs, de métis et de Chinois. Effe est divisée
en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs. La première, entourée de hautes murailles, est bordée d'un côté par les flots, et de l'autre, par une vaste plaine, espèce de Champ- de-Mars destiné à l'exercice des troupes. C'est là que chaque soir les nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages, viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches à l'européenne se croisent en tous sens dans ces Champs- Elysées de l'Archipel indien. L'autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des milliers de pirogues chargées d'approvisionnements et de charmantes gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers des faubourgs , ou les conduisent en rade pour visiter les navires. La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de Binondoc. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des emplois publics,- elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues, parfaitement alignées , sont bordées de vastes trottoirs en granit. En général, la chaussée macadamisée est entretenue avec le plus grand soin. La mollesse des habitants est telle, qu'ils ne supporteraient pas le bruit des voitures sur des dalles. Les maisons, vastes et spacieuses, véritables hôtels sont bâtie§ dans des conditions particulières
pour pouvoir résister aux tremblementsxle terre etan ouragans, si fréquents daos cette partie du monde. Elles sont toutes d'un seul étage teecrez-de^haussée. Le premier, habitation ordinaire de la lamille, est entouré d'une spacieuse galerie, s'ouvrant ou se fermant à l'aide de grands pt^nneaux à coulisse, dont les ritraux sont en nacre très mince. La nacre p^* met à la lumière d'arriver dans les appartements sans y laisser pénétrer la chalmur du soleil. C'est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines et de religieux de divers ordres, l'archevèché, les administrations, la douane européenne et les hôpitaux, le palais du gouverneur et la citadelle, qui domine les deux villes. On entre à Manille par trois portes principales : puerta Santa Lima, puerta Real et puerta Parian, A minuit les pontslevis sont levés et les portes impitoyablement fer* méei^; l'habitant attardé est contraint de chercher un gtte dans le faubourg.
Le faubourg, ou ville marcliande, nommée Binmdoc, oflfre un aspect plus gai et plus vivant. Il existe moins de régularité dans les rues , les édifices n'ont point la majesté un peu raide qui distingue particur iièrement les monuments de Manille inroprement dite ; mais c'est dans Binondoo qu'est le mouvement, c'est là qu'est la vie. Une multitude de canaux diargés de (HTOgues, de gondoles et d'embarcations de tout genre sillonnent ce faubourg qui est in rè»-
dcnce des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois et métis. C'est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches et les plus -coquettes habitations. Dans ce» maisMis Si simples à l'extérieur, resplendit tout ce qu'a inventé le luxe des Indes et de l'Europe. Les vases précieux de la Chine, les énormes potiches du Japon; l'or, l'argent, la soie surprennent et éblouissent les yeux , quand on pénètre dans ces fraîches habitations. Chaque maison possède sur la rivière un débarcadère, et un petit palais en bambou qui sert de salle de bains, et où les habitants viennent plusieurs fois le jour se délasser de la fatigue causée par la chaleur du climat. La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze à vingt mille ouvriers et employés , est également située dans Binondoc , ainsi que la douane chinoise, et tous les grands établissements industriels de Manille. Pendant la journée, les belles Espagnoles , revêtues de riches et transparentes étofies de l'Inde et de la Chine, courent de magasin en magasin et mettent à l'épreuve la patience du vendeur chinois qui dépHe, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus souvent ne regarde toutes ces magniticences que pour se distraire, et n'achète pas un demi-mètre d'étoffe. Les baJs et les fêtes offerts à leurs invités par les métis de Binondoc sont célèbres
dans toutes les Philippines. Les contredanses d'Europe succèdent aux danses indiennes, et pendant.que femmes et jeunes gens exécutent le fandango espagnol, le boléro^ la cac)iueha ou le pas lascif des Bayadères, l'entreprenant métis, l'insouciant Espagnol et le positif Chinois, retirés dans le salon des jeux, tentent la fortune des cartes, des dés et du taypo (1). La fureur du jeu est poussée à un tel point que des commerçants perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommesde 50,000 piastres (250,000 fr.) Les Métis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour les combats de coqs ; ces cornbats ont lieu dans de vastes arènes. J'ai vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait coûté 4,000 ; au bout de quelques minutes, ce coûteux champion tombait frappé à mort par son adversaire. Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe et de l'activité, c'est aussi la ville des intrigues amoureuses et des galantes aventures. Le soir venu. Espagnols, Anglais et Français
. (0 Le.lay-po est une espèce de dé renrermé dans une boîte de cuivre. Le croupier secoue cette boîte et la place sur un tapis divisé en quatre cases de différentes couleurs, où les joueurs font leur enjeu. Aussitôt que le jeu est fait , le croupier enlève une partie dç la boite qui laisse le dé à découvert. Sur ce dé sont tracées les mêmes lignes que sur le tapis : la coQieur du dé correspondant à celle du tapis est celle qui gagnç.
vont sttFles promenades jouer de la prunelle avec les béliers et faeiles métiâ dont les vôtements diaphanes révèlent des fcfrmes splendides. Ce qui distingue la métis chinoise tagale, ou ^pagnole tagale, c'est uoe physionomie piquante et singulièrement expressire. Sa chevelure, relevée à la chinoise, est soutenue par de longues broches d'or, et surtout d'une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tête , tout ouvert comme un voile^ un mouchoir en fil d'ananas, plus fin que notre plus belle batiste ; son col est orné d'un rosaire en corail, à gros grains, terminé par une large médaille en or. Une petite chemisette , .transparente, de la même étoffe que le mouchoir, et qui ne descend que jusqu^à h ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine que n'a jamais emprisonnée le corset. Au-dessous, et à deux ou trois doigts du bord de la chemisette) est attaché un jupon ba-rlolé de oeuleun éclatantes imitant le knadras', pardessus ce jupon, une large ceinture en soie brillante enveloppe et serre le eorps de manière à en laisser voir les formes, depuis la ceinture jusqu'au genou. Son pied blanc et délicat, toujours nu, est chaussé d'une petite pantoufle brodée, qui ne recouvre al>solument que l'extrémité des doigts. Rien de chjâ*mant, de coquet et de provocateur comme ce costume qui excite, au plus hautpoint, l'admiration des étrangers. Aussi les métis tagales et chinoises savent si bien l'effet que produit sur les Européens cette toi-
lette déshabillée, que pour rien au monde elles ne consentiraient à la modifier.
Deux mots, en passant, sur le costume des hommes. L'Indien et le métis portent pour coiflure un vaste chapeau de paille , noir ou blanc, ou une espèce de chapeau chinois, nommé salacote; sur Fépaule, le mouchoir d'ananas brodé ; au col , un rosaire en corail. Leur chemise est en fil d'ananas , ou en soie végétale; un pantalon de couleur en soie, brodé au bas, et une ceinture rouge en crêpe de Chine complètent cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chaussés de souliers à l'européenne . La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un aspect plus animé : c'est l'heure où, de toutes les maisons, sortent les magnifiques équipages , invariablement conduits à la Daumont, Les habitants , proprement dits, vont se mêler aux promeneurs de Binondoc. Ensuite, viennent les visites, tes bals ou les réunions plus intimes : dans ces réunions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout on màchè le bétel (1), on boit des verres d'eau sucrée à la glace, et l'on mange des sucreries de toute espèce ; vers minuit on se re-
(I) Le bétel est une^composUion de feuilles d'une plante ^fomalique et d'un peu de chaux lavée dans plusieurs eaux, l^s Indiens , les Chinois , les métis , et un grand nombre de créoles mâchent continuellement cette composition, qui fait '''"'ndî-mmcnt salivci"; et donne aux lèvres cl à l'intérieur de la l>ouche une teinte d'incarnat.
Si le seigneur Don Juan est capitaine, me dit-il, votre excellence trouvera son adresse 'à la première caserne venue. Je remerciai l'Indien et m'empressai de suivre son conseil. A la caserne d'infanterie où je me présentai, l'ofiBcier de garde me donna un soldat pour me conduire à la demeure du capitaine ; il était temps ; la nuit était déjà close. Don Juan Porras était un Andaloux, bon homme et d'un caractère extrêmement gai. Je le trouvai là tête enveloppée dé madras et occupé à assujétir deux énormes cataplasmes qui lui couvraient entièrement les yeux.
— Senor capitafn , lui dis-je, je suis médecin et savant oculiste ; je viens ici pour vous soigner et j'ai la ferme confiance de vous guérir.
— Basta (c'est assez), me répondit-il. Tous les médecins deManille sont des ânes.
Cette réponse plus que sceptique ne me découragea pas, et je résolus d'en tirer parti. C'est aussi mon opinion, repris-je aussitôt, et c'est parce que je suis très fortement convaincu de l'ignorance des docteurs indigènes, que j'ai pris la résolution de venir pratiquer aux Philippines.
— De quelle nation ètes-vous. Monsieur, me demanda le capitaine ?
— Je suis Français.
— Un médecin français I s'écria Don Juan. Oh ! c'est bien différent ; je vous demande pardon d'avoir parlé avec tant d'irrévérence des hqmmes de votre
. art. Ua médecia français t je me fie complèteoieut à
vous : prenez mes yeux, monsieur le docteur , et
faites-en ce que vous voudrez.
La ccmv^rsatioa prenant une bonne tournure, je
m'empressai d'aborder la question (H'incipale. --Vos yeux sont bien malades, seigneur aa^
taine, lui dis-je; il faudrait, pour arriver à une
prompte guérison, que je ne vous quittasse pas d'une
minute.
— Youdriez-votts consentir à demeurer quelque
temps chez moi, monsieur le docteur?
La question était résolue.
—J'y consens, répondis-je, nuds à une condition ; c est que je vous paierai mon logement et ma peu*
sion.
-— Qu'à cela ne tienne, vous êtes libre, me dit le bonhomme; c'est une affaire conclue. J'ai une jolie chambre et un bon lit tout préparés, il ne vous reste plus qu'à envoyer chercher vos bagages. Je vais appeler mon domestiquo. Ce tm*rible mot de bagages résonna comme un glas à mon oreille ; je jetai un regard mélancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette malle improvisée qui contenait toutes mes bardes.... je veux dire ma petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prtt pour quelque matelot déserteur cherchant à le duper. Cependant il n'y avait pas à reculer; je m'armai de tout iQon courage et je lui racontai brièvement la triste
situation où je me trouvais, en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu'à la fin du mois, si j'étais assez heureux pour découvrir quelques malades. Don Juan Porras m'avait tranquillement écouté. Quand mon récit fut terminé , il partit d'un grand éclat de rire qui me lit frémir des pieds à la tête.
— Eh bieii ! s'écria-t-il, j'aime mieux cela ; vous êtes pauvre, donc vous aurez plus de temps à donner à ma maladie et plus d'intérêt à me guérir. Comment trouvez-vous le syllogisme ?
— Excellent, seigneur capitaine, et vous verrez avant peu, j'espère, que je ne suis pas homme k compromettre un logicien aussi distingué que vous. Dès demain matin j'examine vos yeux et je ne les abandonne plus que je ne les ai guéris radicalement.
Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je me retirai dans ma chambre et m'endormis au milieu des songes les plus riants.
Le lendemain j'endossai de bonne heure mon habit doctoral et j'entrai chez mon hôte. Je me mis à examiner ses yeux ; ils étaient dans un état déplorable. Le droit était non seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un cance?^ s'y était déclaré, et le volume énorme qu'il avait acquis pouvait faire douter de la réussite d'une opération. L'œil gauche contenait plusieurs dépôts, mais on
pouvait espérer de le guérir. Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances, et j'insistai sur la nécessité d'enlever complètement Tceil droit. Le capitaine, étonné d'abord, se décida courageusement à subir cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eût un plein succès. Peu de temps après, les symptômes d'inflammation se dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète. Je donnai donc tous mes soins à l'œil gauche. Je désirais d'autant plus vivement rendre la vue à don Juan, q^e j'étais convaincu du bon effet que produirait à Manille sa guérison. C'était pour moi la réputation et la fortune. Du reste, j'avais déjà acquis en quelques joiu-s une petite clientèle, et je fiis en position de payer ma pension à la fin du mois. Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement guéri et pouvait se servir de son œil gauche presque aussi bien qu'avant sa maladie. Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret; sa réapparition dans le monde, qu'il avait abandonné depuis plus d'un an, ^ût produit une immense sensation et eût fait de moi le premier docteur des Philippines.
Un jour, j'abordai œtte question délicate.
— Seigneur capitaine, lui dis-je, à quoi pensezvous de rester toujours entre quatre murs, et pourquoi ne reprenez-vous pas vos anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...
*- Docteur, interrompit don Juan, comment vonles-'YODs qne je me montre sar les promenades avec un ceil de moins ? Quand je passerai dans les rues les femmes diraient en me voyant : Voilà don Juanle-Boi^e. Non, non, avant de quitter la chambre j'attendrai que vous me fassiez venir un œil d'émsnl de Paris.
— ¥ pensez*-vous ? rœil ne sera pas arrivé avant dix-huit mois.
— Va donc pour dix-huit mois de réclusion, répondit don Juan.
J'insistai pendant plus d'une heure, mais le capitaine fut intraitable ; il poussait si loin la coquetterie que, bien que je lui eusse recouvert Torbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets aussit4t que quelqu'un venait lui faire visite ; en sorte que, le voyant toujours plongé dans la même obcurité, personne ne voulait croire à sa guérison.
J'étais vivement contrarié, comme on le pense bien, de l'entêtement de don Juan ; je n'avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois lè pied de grue à la porte de la fortune ; aussi je résolus de fabriquer moi-même cet œil sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se faire voir. Je pris des mwceaux de verre, un chalumeau, et me mis à l'œuvre. Après bien des essais infructueux, je parvins enfin à obtenir une ferme parfoite du globe de Fœîl ; ce n'étaii fMS iottt : î) iàHait M donner tes couleurs
ét l'apparence de l'œil gauche. Je fis venir chez moi un pauvre peintre en voitures qui imita à peu près l'œil qui restait à don Juan. Il était nécessaire de préserver cette peinture du contact des larmes qui l'auraient bientôt détruite. Pour y réussir, je fis exécuter par nn orfèvre un globe en argent plus petit que le globe de verre, et je l'appliquai avec un peu de cire à cacheter dans l'intérieur du premier. Je polis soigneusement les bords sur une frierre, et après huit jours de travail, j'obtins un résultat satisfaisant. L'œil que je venais de fabriquer n'était, toute modestie à part, vraiment pas trop mal. Je m'empressai de le placer dans son orbite. Il gênait bien un peu le seigneur don Juan ; mais je lui persuadai si bien qu'avec le temps il s'y habituerait, qu'il consentit à le garder. Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la glace et se trouva si bon air, qu'il se décida à commencer ses visites dès le lendemain.
Ainsi que je l'avais prévu , la réapparition dans •e monde du capitaine Juan Porras fit grand bruit , et bientôt , par contre-coup, il ne fut plus question dans Manille que du senor don Pablo, grand médecin français et surtout oculiste très distingué. De tous côtés les malades m'arrivèrent. Malgré ma jeunesse et mon peu d'expérience , mon premier succès liVavait inspiré une confiance telle , que je fis coup sur coup plusieurs opérations de cataractes qtii , par
bonheur., réussirent complètement. Je ne suffisais phB à ma cliaitèle , et je passai , en quelques jours , de !a plus profonde détresse à une véritable opu lonce. J'avais voiture et quatre chevaux dans mon éeiuie; je ne pus cependant, malgré ce changendent de fortune, me résigner à quitter la maison de don Juan , par reconnaissance pour l'hospitalité qu'il m'avait si libéralement offerte. Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie et m'amusait par le récit de SCS histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait déjà près de six mois que j'habitais avec lui , IcNTsqu'une circonstance qui fait époque dans ma vie vint changer mon existence et m'obligea de me séparer du joyeux cq>itain6. Un Américain de mes amis m'avait souvent fait remarquer sur les promer nades une jeune f^nme en deuil qui passait pour l'une des phis jolies sénoras de la ville. Chaque fois que nous la rencontrions, l'Américain ne manquait jamais de me vanter la beauté de la marquesa de las Salinas. Elle avait de dix-huit à dix-neuf ans, des traits doux et réguliers, de beaux cheveux noirs, et de grands yeux à l'espagnole; elle était veuve d'un colonel aux gardes qui l'avait épousée fNresque enfant. La, vue de cette jeune femme avait .produit sur moi une impression profonde , et je me mis à courir les salons de Binondoc pour tâcher de la rencontrer ailleurs qu'à la promenade. Démarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne , je désespérais pres^
qae de pcmfoir jamais irowrer me occasion de hn parler , lorsqn^un matin ira Indien vint me chercher pour aller visiter son mattre. Je montai en voiture et partis sans m'informer dn nom dn malade; la Toiture s'arrêta dans l'une des phis belles maisons dn faubourg de Santa-Cmz. Après avoir examiné le malade et causé quelques instants avec lui, je m'étais assis devant un guéridon pour griffonner mie ordonnance. Dans ce moment j*entendis derrière moî le fr&lement d'une robe ; je tournai la tête , la plome me tomba des mains... J'avais devant les yeux cette même femme que j'avais vainement poursuivie pendant si longtemps, et qui surgissait ton! à coup comme dans un rêve f Ma surprise fut si grande, <IQe je balbutiai quelques mots inintelligibles en la «aluant avec une gaucherie qui excita son sourire. Elle m'adressa la parole snnplement pour s'fnfomier de l'état de santé de son neveu, pms elle se retira presque aussitôt. Quant à moi, an Me«r de continner le cours ordinaire de mes visites , je rentrai au logis; je fis à don Juan force interre^atîons sur madame de las Salinas; celui-ci satisfit complètemeirt |na curiosité. Il avait connu toute la famille de la jeune femme , qui jouissait dans la colonie de la [rfns g»^nde considération, le lendemain et les jows suivants je retournai chez la charmante veuve, qui vou- •rtbien m'accueillir avec ftiveur . J'abrège tous ces détail qui me sont trop exeluRvement personnels....
Six mois s^rès ma' première entrevue avec madame de las Salinas, j'avais demandé et obtenu sa niain.
J'avais donc trouvé à plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur et la richesse. Il avait été convenu entre ma femme et moi que nous irions en France aussitôt que sa fortune, dont la plus grande partie se trouvait au Mexique, serait réalisée. En attendant, ma maison était le rendez- vous des étrangers et surtout des Français qui étaient déjà assez nombreux à Manille. A cette époque le gouvernement espagnol m'avait nommé chirurgien-major du premier régiment léger et des miliciens du bataillon de la Panpanga. Tout m'avait réussi en si peu de temps que je ne doutais pas que la fortune ne m'offirit toujours ses plus riantes faveurs. Déjà j'avais tout préparé pour mon retour en France, car nous attendions d'un pioment à l'autre l'arrivée des gallions qui fesaient le service d'Acapulco à Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette fortune se montait au chiffre honnête de sept cent mille francs.
Un soir, à l'heure.où nous prenions le thé, on vint nous annoncer que les navires d'Acapulco avaient été signalés par le télégraphe et que le lendemain ils seraient en rade ; nos piastres devaient être à bord, je laisse à penser si nous fûmes au comble de nos vœux. Mais quel réveil nous attendait I les navires ne rapportaient pas une seule piastre; voici ce qui était arrivé : cinq à six millions avaient été expé*
diés par terre de Mexico à San Blas, lien d'embarquement, et le gouvernement mexicain avait fait escorter le <x)nyoi par un régiment de ligne commandé par le colonel Yturbide. Dans le trajet, celui-ci s'était emparé du convoi et était passé avec son régiment aux indépendants. On sait qn'Yturbide dans la suite fut proclamé empereur du Mexique, puis chassé et enfin fusillé après une expédition qui oflre plus d'une analogie avec celle de Murât. Le jour même de l'arrivée des navires, nous avions donc la certitude que notre fortune était entièrement perdue, sans espoir d'en retrouver jamais une faible partie. Ma femme et moi nous supportâmes ce coup avec assez de philosophie. Ce que nous regrettions le plus, ce n'était pas la perte des piastres, mais la nécessité à iaquelle3nous étions contraints d'abandonner, ou tout au moins d'ajourner notre voyage en France.
'e continuai à tenir le même train de maison que par le passé. Ma clientèle et les différentes places que j'occupais me permettaient démener l'existence à grandes guides des colonies espagnoles, et il est probable que j'aurais fait ma fortune en peu d'années si j'avais continué l'état de médecin; mais le désir d'une liberté sans limites me fit abandonner tous ces avantages pourune vietoutede hasards etd' émotions. Toutefois n'anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire encore quelques pages sur Manille, et divers événements où j'ai figuré comme acteur
ou témoin , ava«t de quitter la vie du sybarite citadin.
J'étais, comme je Tai dit, chirurgien major du batailion de ligne le premier légw, et j'avais des relations intines avec tout rétat*inajor, particulièrement avec le capitaine Novalès, créole d'origine et d'un caractère brave et aventureux. U fut soupçonné de vouloir soulever en faveur de rindépendance le régiment auquel il appartenait. On fit à ce sujet une enquête qui ne d<mna aucune preuve ; cependant, le gouverneur conservant toujours ses soupçons, ordonna qu'il ftt envoyé dans une province du sudr sous la surveillance de ralcade. Le matin du jour fixé pour son départ, Novalès vint me voir et après s'être plaiiU amèrement de l'injustice du gouverneur à son égard, il ajouta qu'on se repentirait de n'avoir pas confiance en son honneur et qu'il ne tarderait pas à revenir. J'essayai de le cakner, nous échangeâmes une poignée de main, et le soir il partait sur un petit bâtiment chargé de le conduire à sa destination, ka milieu de la nuit qui suivit le départ de Novalès, je fus réveillé en sursaut par les détonnations d'armes k feu. Je me revêtis aussitôt de mon uniforme et m'empressai de me diriger vers la caserne de mon régiment. Les rues étaient désertes; seulement de cinquante pas en cinquante pas étaient échelonnées des sentinelles. Je compris qu'un événement extraordinaire se passait sur quelque point de la ville.
Quand j'arrivai à la caserne je ne fus pas peu surpris de trouver Jes grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat dans hntérieur. Je montai à rinfirmeric que j'avais fait établir pour le service spécial des cholériques , et là un sergent m'apprit que le mauvais temps avait forcé l'embarcation qui conduisait Novalès en exil de rentrer dans le port; que vers une heure du matin Novalès , accompagné du lieutenant Ruiz, était venu à la caserne, et qu'après s'être assuré du concours de tous les sous-officiers créoles il avait fait mettre le régiment sous les armes, s'était emparé des portes de Manille, et enfin s'était proclamé empereur des Philippines.
Ces nouvelles extraordinaires me jetèrent dans «ne certaine perplexité:. Mon régiment était en pleine insurrection ; si j'allais le rejoindre, et qu'il succombât, j'étais considéré comme traître et comme tel fusillé ; si, au contraire, je me battais contre lui et qu'il triomphât, je connaissais assez Novalès |)our être convaincu d'avance qu'il ne me ferait pas quartier. Ce-, pendant je n'avais pas à hésiter, le devoir me liait à l'Espagne qui m'avait si bien traité ; c'était elle que je devais défendre. Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard. Bientôt je me trouvai en face du quartier d'artillerie ; un officier se tenait en observation derrière la grille ; je m'approchai de lui et lui demandai s'il tenait pour l'Espagne. Sur sa réponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir la grille en
lui déclarant que je voulais me rallier à son corps auquel je pouvais peut-être rendre quelques services comme chirurgien. J'entrai et allai prendre les ordres du commandant qui me mit bien vite au courant des événements. Pendant la nuit , Ruiz s'était rendu, au nom de Novalès, chérie général Folgueras qui commandait en l'absence du gouverneur Martinès , retenu à sa campagne peu distante de Manille. Il avait surpris la garde et s'était emparé des clefs de la ville, après avoir poignardé Folgueras ; de là, il était allé aux prisons , avait donné la liberté aux détenus, et avait mis à leur place les principaux fonctionnaires de la colonie. Le premier léger était sur la place du gouvernement prêt à livrer bataille ; deux fois il avait essayé de surprendre l'artillerie et la citadelle, mais il avait été repoussé. On attendait des secours du dehors et les ordres du général Martinès pour attaquer les révoltés. Bientôt nous entendîmes quelques décharges d'artillerie : c'était le général Martinès qui , à la têtetlu régiment de la reine, faisait enfoncer la porte Sainte-Lucie et pénétrait dans la ville de guerre. Le corps d'artillerie se joignit au général-gouverneur, et nous marchâmes vers la place du Gouvernement. Les insurgés avaient placé deux canons à l'issue de chaque rue. A peine approchions-nous du palais que nous essuyâmes une terrible décharge de mousqueterie. L'aumônier particulier du général fut
la première victime. Nous étions alors engagés dans une me qui longe les fortifications et par iaqnelle il était impossible d'attaquer l'ennemi avec avantage. Le général Martinès changea la direction de l'attaque, et nous revinmes à la charge par la rue Sainte-Isabelle. Les troupes formées sur deux lignes suivaient les deux côtés de la rue et laissaient le milieu litHre ; d'un autre côté , le régiment de Panpangas avait traversé la rivière et arrivait par une dès nies opposées : les insurgés étaient pris entre deux feux. Cependant ils se défendaient avec acharnement, et leurs tirailleurs nous causaient beaucoup de mal. Novalès était partout, animant ses soldats , de la voix, du geste et de l'exemple, pendant que le lieutenant Ruiz s'occupait de pointer un des canons qni balayait le milieu de la rue où nous avancions. Enfin, après trois heures de combat , le sauve-quipeut commença. On fit main-basse sur tout ce qu'on rencontra, et Novalès fiit amené prisonnier au gouverneur. Quant à Ruiz, quoique atteint au bras d'une balle, il fut assez heureux pour fran- <^hir les fortifications et pour parvenir à s'évader ; ce ne fut que trois jours après qu'il fut pris. A peine le combat. fut-il terminé, qu'on forma sur le-champ un conseil de guerre. Novalès fut le premier jugé. A minuit, il était proscrit; à deux heures dn matin , proclamé empereur ; et à cinq heures du soir, fusillé par derrière. Ces revirements de for-
tom mA mei^ ftéqiAeiits dans U» calonies espa**
Le eoQjieil de guerre jugea tm» désemparer, jachr qu'au lendemAÛi à, midi, tous les prisouniers arrêtés les armes à la main. La dixième partie du régiment fut envoyée aux galères, et tous les sous^ffioiers fureut condamnés à mort. J'avais reçu Tordre de me rendre à quatre heures sur la place du Gouverae^ ment où devait avoir lieu Texécution à laquelle assistaient deux compagnies de chaque bataillon de la garnison et tout Tétat-^major.
Vers cinq heures, les portes de rHôteWe-Ville s'ouvrirent, et au milieu d'une baie de soldats, on fit défiler dix*-sept sous«-officiers assistés chacun de deux moines de la Miséricorde. Un silence solennel régnait sur la place, on n'entendait, i^r intervalle, que le roulement funèbre des tambours, et les prières des agonisants psalmodiées par les moines. Le cortège qui défilait à pas lents s'arrêta devant la façade du paltâs ; les dix-sept sous-ofiiGiers reçurent Tordre de s'agenouiller le visage tourné contre le mur* A un roulement prolongé de tambours les moines se séparèrent des victimes, et à un second roulement une décharge retentit : les dix-sept jeunes gens tombèrent la face contre terre. L'un d'eux cependant n'avait pas été atteint; il s'était laissé tomber en conservant une complète immobilité. Un instant après les moines allaient jeter leurs voiler noire
sur les vietimes ; elles n'auraient plus alors appartenu qu'à la justice divine. J'avais vu ce qui venait de se pasiser. J'étais placé à quelques pas de celui qui jouait si bien son r6le de fnort, et mon cour bat^ taii à fendre ma poitrine... J'aurais voulu pousser les moines vers ce malheureux qui devait éprouver les [dus terribles angoisses ; mais au moment où le voile noir était prêt à recouvrir le pauvre malbeu* reux jeune homme épargné par giiracle, un officier prévint le commandant quun coupable avait échappé au châtiment ; les moines furent arrêtés dans leur pieux ministère, et deux soldats reçurent l'ordre de tirer sur l'infortuné sous-officier à bout portant.
J'étais indigné. Je m'avançai vers le délateur et lui reprochai sa cruauté ; il voulut me répondre, je le traitai de lâche et lui tournai le dos. Un ordre précis de mon colonel m'avait obligé à sortii; de chez iQoi pour assister à la terrible exécution que je viens de raconter, et cepei^dant des inquiétudes bien vives auraient dû m'y retenir, ainsi qu'on va le voir. La veille, lorsque le combat avait été terminé, les insurgés mis en déroute, les tourments que devait éprouver ma chère Anna étaient revenus à mon esprit. Il était une heure de l'après-midi, et je l'avais laissée sans nouvelles de lïioi depuis trois heures de la nuit ; ne pouvait-elle pas me croire mort, ou au milieu des révoltés ! Ah I si mon devoir avait .pu me faire oublier un instant celle que j'aimais plus que
ma vie, le danger étant passé, son image enchanteresse revînt à ma pensée. Bonne Anna! je la vis pâle, agitée, émue, se demandant si chaque coup de feu qui partait ne la rendait pas veuve ; et Tâme toute chagrine, je courus chez moi pour la rassurer. Arrivé à ma demeure, je montai précipitamment l'escalier, le cœur me battait avec violence ; je m'arrêtai un instant devant la porte de sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j'entrai. Anna était agenouillée, elle priait; en entendant mon pas» elle leva la tête et vint se jeter dans mes bras, sans proférer une seule parole. J'attribuai d'abord ce silence à^ l'émotion, mais hélas ! en examinant ce charmant visage je vis que l'œil était hagard, la figure contractée; je tressaillis... J'avais reconnu tous les symptômes d'une congestion cérébrale! Je craignis que ma femme n'eût perdu la raison, et cette crainte me causa de vives alarmes. Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-même lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit et lui administrai tous les secours que réclamait son état. Elle était assez calme, les quelques mots qu'elle prononçait étaient incohéreiits ; son idée fixe c'était qu'on voulait l'empoisonner et ra'àssassiner. Toute sa confiance était en moi. Pendant trois jours, les remèdes que je prescrivis et que j'administrai, furent inutiles; la malade n'éprouvait aucun soulagement. Dès lors, je résolus de consulter les médecins
de Manille, bien que je n'eusse pas conttance en leur mérite. Ils me conseillèrent quelques médicaments insignifiants et m'avouèrent que tout espoir était perdu, ajoutant à leur dire, en forme de consolation philosophique, que la mort était préférable à la perte de la raison. Je n'étais pas de l'avis de ces messieurs : j'eusse préféré la folie à la mort, car j'avais toujours l'espérance de voir la folie se calmer, puis disparaître. Que de fous n'a-t-on pas guéris et ne guérit-on pas tous les jours, tandis que la ihort c'est le dernier mot de l'humanité, et, comme l'a bien dit un jeune poète : « La pierre de la tombe. »
Entre le monde et Dieu c'est un rideau qui tombe ! Je résolus de lutter contre la mort et de défendre Anna en essayant tous les calculs si problématiques de la science. Je regardai mes confrères comme plus ignorants encore que je ne les avais jugés, et fort de mon amour, de mon attachement, de ma volonté, je commençai le combat avec le destin qui se montrait à moi sous des couleurs aussi sombres. Je m'enfermai dans la chambre de la malade et ne la quittai plus. J'avais beaucoup de mal pour lui faire prendre les médicaments que je croyais lai être nécessaires; il me fallait tout l'empire que j'avais conservé sur elle pour lui persuader que les boissons que je lui présentais n'étaient pas empoisonnées. Sans dormir elle était cependant dans une somnolence qui dénotait un grand ébranlement du
cerveau. Cet état affreux dura pendant neuf jours; neuf jours pendant lesquels je ne savais si je gardais une morte ou une vivante, et je priais Dieu à tous les instants du jour de faire , un miracle. Un matin je vis la malade fermer les yeux... j*eus une
peur effrayante et que je ne saurais décrire
Le sommeil qui venait de s'emparer d'elle aurait-il un réveil? Je me penchai vers elle, j'écoutai sa respiration, elle était égale et s'exhalait sans bruit; je tàtai le pouls, les pulsations étaient plus caUues et plus régulières ; un peu de mieux s'annonçait. J'attendis dans une terrible anxiété. An bout d'une demi-heure le calme et le sommeil continuaient, et et je ne doutai pas qu'une crise salutaire ne ramenât ma pauvre malade à la vie et à la raison. Je pi'assis à son chevet, j'y restai dix-huit heures observant ses moindres mouvements. Enfin, après une attente remplie de trouble et de poignante incertitude , la malade se réveilla et sembla sortir d'un songe. — Tu veilles depuis longtemps, me dit-elle en me tendant la main : j'ai donc été bien malade? Que de soins tu as pris de moi ! Heureusement que tu vas pouvoir te reposer, je sens que je suis
guérie
Je crois avoir ressenti dans ma vie les émotions les plus fortes, soit de bonheur, soit de chagrin, que l'hpmme puisse éprouver ; mais jamais ma joie n'a été plus vive, plus profonde qu'en entendait
ces (Muroles d'ÀBQa- On se rendra facilement compte de la situation de mon esprit en pensant aux tour* ments qui m'avaient agité depuis dix jours, et Ton comprendra ta fièvre morale que je devais éprouver. Depuis quelque temps j'avais assisté à des spectacles si étranges, qu'il eût été plus naturel que ce fût moi qui perdis la raison. J'avais été acteur dans im combat acharné ; autour de moi j'avais vu tomber des blessés et entendu râler des mourants ; après une exécution terrible j'étais rentré chez moi, et Ih les plus grands chagrins étaient venus fondre sur moi; j'étais resté auprès d'une personne adorée, ignorant s'il me faudrait la perdre pour toujours ou la garder insensée ; puis, toutrà-coup, comme par miracle, cette chère compagne de ma vie revenait à la santé et se jetait dans mes bras... Je mêlai mes pleurs aux siens ; mes yeux secs et brûlants par les veilles et les angoisses retrouvèrent des larmes, mais ce furent des larmes de joie et de bonheur. Nous reprimes tous deux plus de calme; dans une douce causerie nous nous racontâmes tout ce que nous avions souffert 1 sympathie des cœurs aimants! Nos peines avaient été les mêmes, nous avions ressenti les mêmes alarmes, elle pour moi, lûoi pour elle! Remise comme par enchantement MU'ès ce sommeil réparateur, Anna se leva, fit sa toilette comme à l'ordinaire, et les personnes qui la ^nt ne voulurent pas croire qu'elle avait passé dix
jours entre la mort et la folie, ces deux abtmes, dont Tamour et la foi avaient su Tun et Tautre nous pré-^ server !
J'étais heureux ; ma profonde tristesse fut promptement remplacée par une joie expansive qui se peignait ^ur mon visage. Hélas ! cette joie fut passagère comme toutes les joies , Thomme est ici bas la proie du malheur 1 Au bout d*un mois ma femme retomba dans le même état maladif; les mêmes symptômes se produisirent avec les mêmes effets pendant le même laps de temps ; je restai encore neuf jours au chevet de son lit, et le dixième jour un sommeil bienfaisant la rendit à la raison. Mais cette fois j'avais pour moi Texpérience , cette maîtresse impitoyable qui vous donne des leçons qu'on ne devrait, jamais oublier, et je ne me réjouis pas comme je l'avais fait un mois plus tôt. Je craignis que ce changement subit ne fût une guérison factice, et que tous les mois la pauvre malade ne rechutât jusqu'à ce que son cerveau complètement affaibli se dérangerait enfin pour toujours. Cette fatale idée me brisait le cxBur et me causait une tristesse que je ne pouvais dissimuler devant celle qui me l'inspirait. J'avais épuisé toutes les ressources de la médecine, et toutes ces ressources avaient été inutiles. Je pensai que peut-être en éloignant la malade des lieux où s'étaient passés les événements, cause de son affection, sa guérison deviendrait plus facile; que peu^étre les bains, leÉ
promenades à la campagne par la belle saison contribueraient à la guérir; dès-lors j'invitai une de ses parentes à nous accompagner et nous partîmes pour Tierra-Alta, lieu enchanteur, véritable oasis où tout était réuni pour faire aimer la vie en la rendant agréable. Les premiers jours de notre installation à cette belle campagne furent pour nous remplis de joie, d'espérance, de félicité. Anna se remettait chaque jour davantage, sa santé était devenue florissante. Nous nous promenions dans de magnifiques jardins à l'ombre des orangers et des mangliers qui formaient des massifs tellement épais que pendant les plus fortes chaleurs on était à l'abri et au frais sous leurs ombrages. Une jolie rivière, à l'eau limpide et bleue, passait au milieu de notre verger. J'y avais fait établir des bains à l'indienne. Et quand îiotts voulions jouir de promenades ravissantes, une jolie calèche attelée de quatre bons chevaux nous conduisait sur des routes bordées de flexibles bambous et semées de toutes les fleurs variées des tropiques. Ainsi qu'on en peut juger par ce court récit, rien ne manquait à Tierra-Alta de tout ce qu'on peut souhaiter à la campagne. C'était un Eden pour une convalescente ; mais on a bien eu raison de dire qu'il qu'il n'y a pas de bonheur parfait sur la terre, fêtais avec une femme que j'adorais et qui m'aimait avec toute la sincérité d'un cœur jeune et pur. Nous vi- ' vions dans un paradis, loin du monde, du bruit, des
tracas d'une ville et surtout loin des jaloux et des envieux. L*air que nous respirions était parfumé, Teau qui baignait nos pieds était pure et reflétait un ciel chaud et parfois tout brillant d'étoiles scintillantes La santé d'Anna semblait se remettre,
j'étais heureux de son bonheur. Qui donc pouvait nous troubler dans notre charmante retraite?... Une troupe de bandits ! ! Ces bandits s'étaient élablis dans les parages enchantés de Tierra-Alta et désolaient le pays et tous les environs par les vols et les meurtres qu'ils commettaient. Un régiment était à leur poursuite, mais cela les inquiétait fort peu; ils étaient nombreux, adroits, audacieux, et quelle que fut la vigilance du gouvernement, la bande continuait ses brigandages et ses assassinats. Dans la maison que j'occupais alors et que je quittai plus tard, le commandant de cavalerie Aguilar, qui m'avait remplacé, fut surpris et périt percé de vingt coups de poignards. Plusieurs années après cette époque, le gouvernement fut obligé de capituler avec ces bandits, et un jour on vit entrer dans Manille une vingtaine d'hommes tous armés de carabines et de poignards. Leur chef les conduisait ; ils marchaient la tête haute, d'un air fier et assuré, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua, leur fit déposer leurs armes et les envoya chez l'archevêque pour qu'il les exhortât. L'archevêque, dans un discours profondément religieux^ le$ invita à se
repentir de leurs crimes, à deveuir d'honnêtes citoyens et à retourner dans leurs villages. Ces hommes qai s'étaient souillés du sang de leurs semblables et qui avaient cherché dans le crime , ou pour dire mieux, dans tous les crimes l'or qu'ils convoitaient, écoutèrent religieusement le ministre de Dieu, changèrent complètement de conduite et devinrent par la suite de bons et paisibles cultivateurs.
Mais revenons à mon séjour à Tierra-Alta, à l'époque où les bandits n'étaient pas encore convertis et auraient pu troubler ma douce quiétude et ma sécurité. Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez lequel j'avais passé quelque temps après les ravages occasionnés par le choléra, et dont l'influence dans le pays m'était connue, je ne craignais nullement les bandits. Cet Indien vivait à ' quelques lieues de Tierra-Alta, il était venu me voir plusieurs fois et m'avait dit à différentes reprises : - Ne craignez rien des bandits, senor docteur Pablo, ils savent que nous sommes amis , et cela seul suffira pour les empêcher de s'attaquer à vous , car ils auraient trop peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi. Ces paroles m'avaient tout-àfait rassuré , et j'eus bientôt l'occasion de voir que rindien m'avait pris sous sa protection.
Si quelques-uns (les lecteurs, pour lesquels j'écris mes souvenirs, étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les, cascades de Tierra-Alta, qu'ils aillent
à Tcndroit appelé Yang-Tang , c'était près de ce lieu que logeait mon Indien protecteur. A cet endroit la rivière, très resserrée dans son lit, se précipite d'un seul jet d'une hauteur de trente à quarante pieds dans un énorme bassin d'où les eaux s'écoulent paisiblement pour aller à quelques pas de là former trois nouvelles chutes, moins élevées, mais embrassant toute la largeur de la rivière et formant trois nappes d'eau claire et transparente comme du cristal. C'est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des hommes parla main puissante du Créateur! et j'ai eu bien souvent à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux que les hommes se fatiguent à élever et à inventer ! Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre pied à terre à Yang-Yang, quand tout-à-coup notre calèche fut entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne. Le chef (ou du moins supposâmes-nous d'abord que c'était lui) dit à ses compagnons sans s'occuper de nous et sans nous adresser la parole : — Il faut tuer les chevaux ! Je compris qu'il craignait que ses ennemis ne se servissent des chevaux pour les poursuivre. Avec le sangfroid qui heureusement ne m'abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses, je lui dis : — N'aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole. Le chef porta la main à son salacot, et dit à ses
camarades : — S'il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas de mal aujourd'hui et nous n'en ferons pas non plus à notre tour. Suivez-moi I Us partirent au pas de course. Un instant après je mis mes chevaux au galop dans une direction tout-Àfait opposée à celle ou j'aurais pu rencontrer les soldats. Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je tenais la parole que je leur avais donnée porta son fruit. Non seulement je vécus plusieurs mois en sécurité à Tierra-Alta, mais quelques années après , lorsque j'habitais Jala-Jala et qu'en ma qualité de commandant de la gendarmerie territoriale de la province de la Lagune, j'étais l'ennemi naturel des bandits, je reçus le billet suivant :
« Monsieur,
t Défiez-vous de Pedro Tumbaga ; nous sommes » invités par lui à nous rendre à votre habitation » et à vous attaquer par surprise ; nous nous som- » mes souvenus du matin où nous vous avons » parlé aux cascades, et de la sincérité de votre » parole. Vous êtes un homme d'honneur. Si nous » nous trouvons face à face avec vous , et qu'il le B faille , nous vous combattrons , mais loyalement » et jamais après vous avoir tendu une embûche. » Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez Pe- » dro Tumbaga ; c'est un lâche capable de se ca- > cher pour vous tirer un coup de fusil... »
On conviendra que j'avais affaire à des bandits bien honnêtes.
Je leur répondis :
(( Vous êtes des braves. Je^vous remercie de votre » avis , mais je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je » ne conçois pas que vous gardiez parmi vous un » homme capable de se cacher pour tuer son ennemi ; » si j'avais un soldat comme lui , j'en aurais bientôt » fait justice, et cela sans avoir recours, aux trîbu- » naux... »
Quinze jours après ma réponse, Tumbaga n'existait plus ; la balle d'un bandit m'en avait débar-
Je reviens à mon premier récit.
Lorsque je fus éloigné des bandits à Yang-Yang , j'arrêtai mes chevaux, et je pensai à Anna, car je craignais pour elle l'impression qu'avait produite la rencontre peu agréable que nous venions de faire. Mais, heureusement, mes craintes étaient vaines, ma femme n'éprouvait aucune terreur, et lorsque je m'informai si elle avait eu peur elle me répondit : — Peur, ne suis-je pas avec toi ? J'eus plus tard, dans bien des circonstances périlleuses , la preuve certaine qu'elle m'avait dit l'exacte vérité, car elle conserva toujours le même sang-froid. Lorsque je jugeai qu'îT n'y avait plus de danger, je revins sur
mes pas et nons rentrâmes chez moi satisfaits de la condmte des bandits envers nous et trouvant dans cette conduite la certitude qu'ils ne nous voulaient point de mal. Je remerciai mentalement mon ami rindien, car je ne doutais pas que je lui dusse la tranquillité dont nos turbulents voisins nous laissaient jouir. L'époque fatale où ma femme devait ressentir une nouvelle crise approchait; bientôt elle allait éprouver une attaque de la terrible maladie causée par la révolte de Novalès. J'avais espéré que Tair de lâ campagne, les bams, les distractions de tout]genre guériraient ma pauvre malade ; mon espoir fut déçu, et, comme le mois précédent, j'eus la douleur d'assister à toute une période de souffrances physiques et morales. Je fus désespéré : je ne savais plus quel parti prendre, je me décidai cependant à rester à Tierra-Alta. Là, ma chère compagne était heureuse les jours où sa santé lui revenait ; les autres jours, je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par tout ce que l'art et l'imagination peuvent inventer. Enfin , à force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronnés d'un plein succès , et à l'époque où le m'ai devait revenir, j'eus le bonheur de ne pas le voir paraître et la certitude d'une guérison définitive. Dès lors j'éprouvai toute la joie que l'on l'essent après avoir longtemps craint de perdre une personne tendrement aimée, quand on la voit revenir à la vie, et je me livrai sans crainte
aux plaisirs multipliés qu'offrait Tierra-Âlta. J'aimais la chasse, et j'allais fort souvent dans les montagnes de Majrigondon chez mon ami l'Indien. Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent dans ,ce pays, à tel point que l'on a à choisir entre quinze à vingt espèces de colombes, de poules et de canards sauvages , et qu'il m'est arrivé souvent d'en abattre cinq ou six d'un seul coup. La chasse aux poules sauvages, espèce de faisans, m'amusait beaucoup Nous chassions dans de grandes plaines parsemées de petits bois , avec de bons et beaux chevaux dressés exprès ; les chiens faisaient partir le gibier, nous étions armés de fouets et nous tâchions de l'abattre d'un seul coup, ce qui n'était pas aussi difficile que l'on pourrait le croire. Lors-, qu'une compagnie de poules épouvantées partait d'un petit massif, nous mettions nos chevaux au galop et c'était une véritable course au clocher que les gentlemen-riders eussent bien désiré faire. Je chassais aussi le cerf à cheval et à la lance ; cet exercice est très amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents.
Yoici comment : les chevaux dont on se sert sont si bien dressés pour cette chasse, que dès qu'ils aperçoivent le cerf, il n'est plus nécessaire, ni même possible de les guider ; ils le poursuivent de toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstales qui se trouvent devant eux. Le cavalier, qui porte
à là Ittairi une lancé (Sont la hampe a de deux à trois mètrefe, là tient en arrêt, et aussitôt qu'il se croit à portée de Tâtiimal, il la jette contre lui. S'il manqué son cotip, lâ latiee Va se ficher en terre, alors il faut one grande adressé pour éviter le bout opposé qui souvent blessé le chasseur dans la poitrine, ou le cheval. le lié parle pas des chutes que l'on est exposé k faire en allant au grand galop dans des terrains încoûntis et illégaux. J^avais fait ces chasses lors de moli premiiér. séjour chez l'Indien, et bien* ((ae je m'en fiissé tiré à mon honneur, je n'avais pu obtenir de lui qii'îf me fft assister à une chasse bien pins dangereuse et que j'appellerai presque un combat: c'est celle du buffle sauvage. A chacune de mes questions, mon hôte me répondait : Cette chasse est trop à craindre, je ùe veux pas vous exposer à un malheur... Il évitait même d'e me conduire dans une partie de la plaine qui avoisine les montagnes du Marigondon et où se trouvent d'ordinaire les buffles Clivages. Pourtant, après bien des instances réitérées je parvins à obtenir, ce que je désirais si impatiemment ; seulement, Tfodien voulut savoir si j'éfeis bon cavalier, si j'avais de l'adresse, et lorsqu'il ftit rassuré sut ces deux points, nous partîmes par une belle matihée escortés de neuf chasseurs et d'une petite meute. Bans cettà partie des Philippines où noins nous trouvions, la chasse aux buffles se fait 4i cHévail avec un lac^et, les Fhdiens n'étant pas assez
habitués à se servir du fusil; dans d'autres parties elle se fait à Taide des armes à feu, ainsi que j'aurai plus tard Toccasion de le raconter ; mais quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont également dangereux. Pour Fun, il faut être bon cavalier et fort adroit ; pour l'autre , il faut être doué d'un grand sang-froid et posséder une bonne arme. Le buffle sauvage est tout-à-fait différent du buffle domestique, c'est un animal terrible ; il poursuit le chasseur aussitôt qu'il l'aperçoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aiguës, il lui fait promptement expier sa témérité. Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu'à la sienne. Il s'opposa à ce que je prisse une arme à feu, et pour un lacet il n'avait pas assez de confiance en mon adresse et préféra que je restasse à cheval, libre de mes mouvements. Je partis donc ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture. Nous nous divisâmes tous par trois, parcourant la plaine au petit pas, mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois pour n'être pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre. Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les aboiements des chiens et comprimes que le gibier que nous chassions était débusqué. Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l'endroit où nous pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour dépister; enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches
furent rompues, les jeunes arbres renversés, et un superbe bufQe parut à environ cent cinquante pas de nous. Ce buffle était d'un beau noir, ses cernes étaient d'une très grande dimension. Il portait la tête haute et flairait où étaient ses ennemis ;.. Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens. Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux et allèrent former un triangle. L'animal choisit Tun d'eux et fondit impétueusement sur lui. Pendant ce temps, un autre, qu'il avait déjà dépassé, tourna bride et lança le lacet qu'il tenait à la main ; mais il ne fut pas adroit et manqua son coup. Le buffle changea de direction et poursuivit l'imprudent qui venait de l'attaquer et qui revenait droit vers nous. Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d'eux passa près de lui au galop , jeta son lacet et fut aussi malheureux que son camarade. Trois autres chasseurs tentèrent le même coup ; aucun d'eux ne réussit. Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces évolutions, ces fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d'ordre et de courage que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.
J'avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j'avais frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner le furieux animal lorsqu'il menace le picador. Mai», cette fois, il
u'y av^ît RiW tic compajcaisoftpossibte à établir çoiroi
un combat ^n champ clos et ua cooibat eu, plaine;
campague ; eiitre un bufBje sauvage et inôme le plu^
terrible (les.taiireaux,Vous, Espagujok au§a»g yif at
pétillant^ liers Castillans «pii recherchez tes émotions^
les spectacles émouvantsset dajjgetçux, alle^ chassejç
le buffle dans les campagnes du Marigondon! A.pr^s>
bien des fuites,, des poursuites, des courses et des
dangers, un. chasseuj: adroit couronna ranimai de
son lacet. Le buflle ralen^tit sa macche et secoua U
tête en tous sens,, s'arrêtent de temps en temps pow
se débarrasser de l'obstacle qui le gênait dans sa
course. Uui autre Indien,, noa moins adroit (^ le
premier, lança son laeet avee la même vitesse et le
même bonheur. L'anim^aJ. furieiai^ Iab<i^uirait avec ses
cornes, aiguës lat texre cp^H faisait sa«t^ autour de
lui,, voulaat sans dx>ute nnu3 prouver sa. forée et le
parti qu'il eût £ait à celui d'entre nous, qui se serait
laissé surprendre. Avec beaucoup de soins et de pré«
caution^ les Indiens firent passer leur capture au
milieu d'un petit bds, dan^ un fourré,, d'où nou$
eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir. Tous les
cbi^LSseur$ poussèrent un cri de joie ; moi, je jetai uu
cri d'admiratiou. L'animal était vaincu» il n'y avait
plus que quelques précautions de plus à prendre
pour se rendre tout-à-fait mattre de lui. le fus fort
étonné qu'on l'excitât de la voix et du geste au poiut
de le rendre agressif et dç le faire bondir. Quel eût
été notre sort si par impossible les lacets se fussent détachés ou brisés?... Heureusement il n*y avait aucun danger. Un Indien était descendu de cheval et avec beaucoup d'agilité il avait fixé à un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient le buffle furieux. Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée et se retira. Deux' chasseurs s'approchèrent et jetèrent aussi leur lacet à l'animal ; puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre et bientôt notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile. Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas les Indiens abattirent ses cornes , qui l'eussent si bien vengé s'il eût pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu , ils lui percèrent les membranes qui séparent les deux nazeaux pour y passer un rotin qu'ils tressèrent en forme d'anneau. Ainsi martyrisé, on l'attacha fortement derrière deux buffles domestiques , et on le conduisit jusqu'au prochain village.
Alors commença la curée. On tua l'animal , et les chasseurs se partagèrent la viande , qui est ausâ bonne que celle du bœuf. J'avais été heureux pour mon début , car toutes les chasses au buffle ne se font pas aussi facilement que s'était faite celle-là. Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue par un accident , hélas ! assez fréquent. Un Indien avait été surpris par un buffle au
ipoment où il sortait du bok J)*m CQUp 4e corpf^ son cheval avait été traversé et Jeté à terre, UIih dieu s'était blotti auj^'éa de sa monture tuée prés de^ lui» Qt gr&ce à> \xm inégalité de terrain, il espériût échapper à son redoutable ennemi; mais celui- ci « d'un second mouvement de tête, avait renversé le cheval sur- son cavalier» et portait à ce dermer des coups qui l'eussent infailliblement tué s'ils l'eussent tout d'abord atteint. Heureusement d'autres chasseurs détournèrent l'animal et le forcéxent à abandonner sa victime. Il était temps. Nous trouvâmes le pauvre Indieu à demi-mort; les cornes du l)uffle lyi avaient fait d'horribles blessures. Nous parvînmes à arrêter le sang qu'il perdait à flots, et sur un brancard improvisé nous le transportâmes au village. Ce ne fut qu'après de longs soins qu'il parvint à guérir, et mon ami l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistassç à une chasse aussi dangereuse.
Anna était tout-à-fait rétablie. Je ne craignais plus de voir reparaître sa cruelle maladie. J'avais en plusieurs mois goilté tous les plaisirs et tous les agréments qu'offrait Tierra7Alta; les emplois que j'occupais à Manille réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville. Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma vie habituelle, c'est-à-dire visiter des malades du matiii au soir et du soir ^u matin. Mon état ne
convenait réellement paa à mon caraotère, Je n'étaia pas assez philosophe pour voir endurer, srnns m*affli* ger, des souffirances que j'étais impuissant à guérir, et s^ut pour voir mourir des pérea, des mères utiles h leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés et aimants. En un mot, je n'agissais pas en médecin, car je A'euYoyaia de note k personne; on me payait quand et commo on voulait/ Je dois dire à la louange da rhumanité que j'ai peu souvent trouvé des oublieux. ku reste , mes places me produisaient assex pour me permettre de mener une vie somptueuse , d'avoir huit chevaux dans mon écurie, table ouverte à mes amis et aux étrangers. Ce que mes amis appelèrent alors un coup de tête me fit bientôt perdre tous oes avantages.
Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où je servais. Un jour je portai un jeune soldat afin de le faire réformer; tout allait bien, mais un médecin du pays qui me jalousait fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête et contrôler ma déclaration. Naturellement il mit dans son rapport que je m'étais trompé, que la ma^ iadie dont je parlais était imaginaire, et il fit si bien que le gouverneur , irrité , me condamna à une amende de six piastres. Le mois suivant je pré^ sentai de nouveau le même soldat pour qu'il fdt réformé, comme n'étant pas apte à faire son service; une commission de huit médecins fut nommée; leur
décision fut que j'avais raison, et cela à Tnnanimité: le soldat fut licencié. Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au gouverneur, qui ne voulut ;pas y faire droit, sous le prétexte étrange que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne. J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en admettant toutefois que c'en fût un, me parut spécieux. Comment admettre que l'innocent fût puni et que l'ignorant qui m'avait contredit et s'était trompé ne reçût aucun bl&me. Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j'ai vécu avec les Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit. Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard , que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui donner ma démission des places importantes que j'occupais. Il me reçut en souriant et me dit qu'après un peu de réflexion je reviendrais sur mon idée. Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais j'allai au ministère des finances et j'achetai la propriété de Jala- Jala. Mon parti était pris, ma résolution inébranlable. Ken que ma démission ne filkt pas encore acceptée, je commençai à agir comme si j'étais entièrement libre. J'avais, au préalable, prévenue Jk.nna et lui avais demandé si elle voudrait vivre à Jata-Jala. —Avec toi, je serai heureuse partout ! Telle avait été sa réponse. J'étais donc le maître d'agir au gré
de loa volooté, et je pouvais me laissa aller ^oè m'çotratnait ma destinée. C'est ce qu/d je fis. Je voiutas aller visiter les terres que je yeam d'acquérir, Po«r l'axécution de ee projet, il me fallait trouver ua ladieu fidèle sur leq/ael je {wsse compter; parmi me^ domesticfues, je choisis mou cocher, homme MvoDép discret et coiorageux. Je pris (pielques axms^ des muiiitioas, des vivres; je frétais, à Lapin^ dm^ petit village près du bourg de Sauta- Axi&a, une pi^ite pirogue couduite par trois lodieus ; et ua mar tJA, sans &ire part de mou projet à mes amis, saos m'ioforoier si le gouverneur m'avait remplacé, je jm^ÛB pour prendre possessiou de mes domames^ re0pira^t l'air vivifiait et pur de la liberté. Je remoa^ tdj« ùw^ ma pirogue qui volait sur les eaux comme uAe mouette légère, la joli rivière de P^qui sort du lac de Pay et va se jeter dans la mer en traver*^ ml^ les faubourgs de Hanille, Les bords de cette ri- Kj(ère ^at plantés de touffe^s de bambous et parse*més de jolies habitatioas iodienaes; au dessus du j^aad bourg de Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de Saata-Mateo à l'eodroit où cette rivière se réuoit au fleuve de Pasig, Sur la rive gauche , oa ;^)erçoit ea^eore le^ ruiner delà chapelle et du presbytère de Saint-Nicolaa, élevés par les Chinois, dit \% légende que je vais essayer de vous raconter. A une époque indéterminée, un Chinois qui se trouvait dans unp pirope et navigusût, soit sur la rivière de
Pasig, soitsur celle de Saintr-Mateo, aperçut tout-àcoup un caïman cpii se dirigea vers sa frêle embar- 'cation, et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à Teau, l'infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au féroce animal , appela à son secours Saint-Nicolas. Vous ne l'eussiez p.eut-étre pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort ; l'idée était bonne. Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé , lui apparut, et d'un coup de baguette , comme eût pu le faire une fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher.... et le Chinois fut sauvé. Ne croyez pas que la légende s'arrête là : les Chinois ne sont pas ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine , du thé et de la reconnaissance. Le Chinois échappé au sort cruel qui l'attendait voulut consacrer le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille, il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas. Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans^ à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient, au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient quinze jours. Mais il arriva qu'un archevêque de Manille trouva que ce culte de la reconnaissance chinoise était du paganisme et fit enlever le tott du presbytère et celui de la chapelle. Ces mesures brutales n'eurent aucun résultat^ si ce n'est de laisser Teau
de del pénétrer dans les bâtiments. Mais pour le culte voué à Saint-Nicolas, il dura toujours et dure encore. Peut-être est-ce bien parce qu'on a voulu l'interdire ! De nos jours, à Tépoque où cette fête a lieu, c'est-à-dire vers le 6 novembre de chaque année , on peut jouir d'un coup d'œil ravissant. La nuit, on peut voir de grandes embarcations sur lesquelles sont bâtis de véritables palais, à plusieurs étages, terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu'au sommet. Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière, et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant à la surface des flots : c'est Venise improvisée. Dans ces palais, on joue, on 'fume de l'opium, on fait de la musique. Le pévété, encens chinois, brûle partout et continuellement, en l'hon-neur de saint Nicolas, que l'on invoque chaque matin, en jetant dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint Nicolas ne parait pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles les fidèles se retirent jusqu'à l'aimée suivante.
Maintenant que le lecteur connaît la^ légende du 'Caïman, du Chinois et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.
Je naviguais paisiblement sur le Pasig, allant à la conquête de mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés. Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes, mes chà-
featfx cm É'spagûe dtevaient; s'enrolter cbmnl^ effé f . . . Bientôt je toè trouvai dans le lac dé' Bay. te Ikc a trente Kenes d'étendue , et j'admirai cette nappe d'eau bordée* dans te lointain' dfe montîagnes aUx (br-= mes bigarres. Enfin , f arrivai à Qtainabbutasan. Ce mot est tagal, et signifie qui esttrou^. QllinabotfCasanest un détroit qui séparé PtteTalem' de i^ Teireiferme. Nous nous arrêtâmes pendant une tiettï*e *inB la seute case indienne (|u'ii y eût da^s Fendtoit, pour feire cuire dtam et prendre* ûotire i^pas; Cetfe case était habitée par un vieux pêclieur et sa flamme , fort âgés. Cependant ils pourvo>f aient encore à feurs besoins en péchant. Plufî tard j'aufai occasion dé parler du père Relempago, ou la Foiidte, et de raconter son histoire. Lorsque je ftis au milieu dfelà nappe d'eau qui sépare Talem db ^a presqu'île dfe Jalà-Jalà, j'aperçus le nouveau domaine que j'avais acquis si légèrement, et je pus jûgèr d'iin coup d'œildte mon acquisition. JTalà-Jala est* une longue presqu^tle qui' s'étend du nord' au sud*, au niilleu dû lac déBây. Cette presqu'île est' divisée; dkns sa longueur , par une chaîne dfe' montagnes qui' vont en déclinant, pour ne plus fbrmer que des collines pendant l'espace de trois lieues. Ces montagnes , d'un accès facile , ont en général' un versant^ couvert de forêts, et TautVe dé beaux pâturages, où croissent', à la hauteur d'un ou deux mètres, des graminées flexiblés^et ottdiilfeux , qui», sous Ife souffle' dli vent',
imitent les vagues de la mer, lorsqu'elles sont agitées. 11 est impossible de voir une .végétation plus belle;, des sources limpides et pores surgissent du haut des montagnes et arrosent toute la végétation , puis vont se jeter dans le lac. Ces pâturages font de Jala-Jala Tendroit le plus giboyeux de Tîle. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules, les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes , les perroquets , enfin toutes les espèces d'oiseaux y abondent. Le lac est également peuplé d'oiseaux aquatiques et particulièrement de canards. Malgré son étendue l'tle ne produit pas d'animaux nuisibles et carnivores ; on a seulement à craindre la civette, petit animal de la grosseur d'un chat, qui ne fait la chasse qu'aux oiseaux; et les singes, qui sortent par bandes des forêts et vont rar vager les champs de cannes à sucre et de mais. Le lac, qui renferme d'excellents poissons , est moins favorisé que la terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d'une si grande dimension, qu'un seul de ces animaux divise, en peu d'instants,, un cheval par morceaux et l'engloutit dans son vaste estomac. Les accidents qu'ils occasionnent sont fréquents et terribles , et j'ai vu plus d'un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai plus tard. J'aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent les forêts de Jala-Jala; mais je suis chasseur, et l'on m'excusera d'avoir
eommencé par le gibier. A Fépocpie oà je Tachetai , Jala-Jala était habitée par quelques Indiens de race malttse qui vivaient dans les bois et eultivaieni quelques ceins de terre. La nuit ils faisaient ^r le lac le métier de pirates et donnaient asile à tous les bandits des pr<mnces environnantes. A Manille, on m^avait peint cette contrée sous les couleurs les plus sombres ; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y séjourner longtemps sans deveuif la victime des bandits. Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de m'floigner de mon -projet, augmentaient mon désir de visiter ces honnnes qui vivaient presque à Tétat sauvage. Dès que feus acheté Jala- JaJa, je me formai un plan de cooduitc ayant pour but de m'tttadfer les habitants les pfas 9 craindre ; je résolus de me faire TanH cfes bandits , et pour cela je compris qu'il fallait arriver cher eux, w» comme un pr»pfiélaîre ex^eafn* et soïdide , mars bien comme un père. Tout d!épencbit, pourrexécirf i€« de mwh entreprit^, de la première impressîoïi cfue je produirais $mr ces Indiens , qtki devenateijf mes vassaux. Lorsque j'eus abordé, je* me dïrigeaf , cm suivant le bord* du ïac, vers un petit hameau composé de quelques câibanes. fêtais accompagné de moa fidclç cocher; nous étions armés tous les dlmt d'un Bon ftisil à dteux coups , d'une paire dé pistolets, et d'un sabre. J'avais eu soin die m« renseigner aitprès de qnH^qwes péipfteurs pour savoir quel était
rindien auqiiel je devais m'âdressef de préréreûcc. Cet homme, le plus t^espectè de ses ôottipatriotes, s*app6lalt en langue tagale Mabutin-Tajo, surnom que je traduirais en français par te hmve'le-vaillard ; c'était un véritable brigand, un Vrai chef de pirates. II eût fort bien commis , sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule eiccursion ; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples primitifs une qualité devant laquelle ils s'inclinent avecrespect. Ma conversation avec Mabutin-Tajo ne fut pas longue; quelques paroles me suffirent pour m'attirer sa bonne grâce et me faire de lui un fidèle serviteur pendant tout le temps que je deméurfld à Jala-Jala. Vold les termes dans lesquels je lui parlai : — Tû es un grand scélérat, lui dîs-je. Je suîà le Seigneur delala-Jala; je veux que tu changes de con»duite-, si tu refuses , je té ferai expier tous tes méfaits. J*ai besoin d'une garde; veux -tu me donner ta parole d'hoUneur de devenir honnête homme , et je te fais mon lieutettâût? Âprèâ ces courtes paroles, Âlila (c'était le nom du baudit) resta uu Instant sans me répondre. Je vis sur sott visage toutes les marques d*uné prôfoUdë réflexion. J'attehdîs qu'il parlât; j'étais dans une certaine anxiété, qu*allait-il me répondre? — Maître, me dit-il avec élaU, en me présentant la maiU et mettant un genou
à terre :
- Je ^tm serai fidète ]ti^q«r& là fitort !
Tétais heureux de sa.répoQse, mais je ne lui laissai pas voir mon contentement.
— Très bien, lui dis-je ; pour te prouver que j'ai confiance en toi, prends cette arme, et ne t'en sers que contre des ennemis. •
Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros caractères espagnols : No me sacas sin rason ni me envainas sin honor, «Ne me tire pas a sans raison, et ne me remets pas dans le fourreau D sans honneur. »
Je traduisis cette légende en langage tagaloc ; Àlila la trouva sublime et jura de ne pas s'en écarter.
— Quand j'irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes et un bel uniforme, mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde. Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable de t'obéir comme sergent. Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis qui l'accompagnait' presque toujours dans ses tentatives de piraterie. Quelques mots semblables à ceux que j'avais dit à mon futur lieutenant exercèrent sur son camarade la même influence et le déterminèrent à accepter le grade que je lui offrais. Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases, et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de dix hommes d'effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser.
Je pris le commandement en qualité de capitaine. Ainsi que l'on en peut juger, je menais les choses avec promptitude. Le lendemain je réunis la population de la presqu'île, et, entouré de ma garde improyisée, je choisis remplacement où je voulais fonder un village, et' le lieu où je voulais que Ton construisît mon habitation. Je donnai Tordre aux pères de famille de construire leurs cases sur un alignement que j'indiquai, et je chargeai mon lieutenant d'employer le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison. Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de revenir bientôt. Lorsque j'arrivai chez moi on était inquiet, car n'ayant pas eu de mes nouvelles; on me croyait la proie des caïmans oir la victime des pirates. Le récit de mon voyage, la description que je fis de Jala-Jala, loin d'éloigner ma femme de l'idée que j'avais conçue d'habiter ces contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre propriété et de s'y établir. C'était cependant un adieu qu'elle faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs !
J'allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme non avenue ; il m'avait conservé toutes mes places. Cet acte de bonté me toucha, je le remerciai sincèrement et lui dis que je ne plaisantais pas, que ma détermination était irrévocable-
ment arrêtée, et qu'il pouvait disposer de mes emplois. J'ajoutai qms je lui demaudais une seule fayeur, celle de commander toute la gendarmerie locale de la province de la Lagune, avec la faculté d'avoir une garde personnelle que je formerais moi-même. Cette faveur me fut accordée à Tinstant même, et peu de jours après je reçus ma commission. Ce n'était point l'ambition qui m'avait suggéré l'idée de demander cette place importante , c'était la raison. Mon bat avait été de me créer une puissance à Jala-Jala , et de pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice de l'alcade qui demeurait à dix lieues de mes domaines.
Voulant. être commodément dans ma nouvelle résidence , je fis le plan de ma maison. Cette maison se composait d'un premier étage avec cinq chambres ^ coucher, un grand vestibule, un spacieux, salon, \ine terrasse et des chambres de bains. Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les travaux de construction ; j'emportai des armes et des uniformes pour ma garde et je repartis, k mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens. Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes étaient déjà construites. Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l'on tenait à m'ètre agréable. Je mis tout de suite mes ouvriers à l'œuvre^ ordonnant que l'on défrichât les
bois voisiXis , et bientdt je vis jeter, soufi eies yeux , les fondations de ma maisoa ; puis je repartis pour Manille. Les travaux durèrent buit mois; et pendant ce temps je voyageai continuellement de Manille à Jala-Jala, et de Jala-Jala à Bfanille J'eus de la peine, mais j'en fus bien récompensé quand je vis ua village sortir de terre. Mes Indiens avaient confrtroit leurs cases aux lieux que j'avais indiqués ; ils avaient réservé la. place d'une église , et en attendant qu'elle fut élevée , on devait célébrer la messe dans le vestibule de ma maison. £niin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup ma femme, je pus lui annoncer que le castel de Jala- Jala n'attendait plus que sa châtelaine. Ce lut une heureuse nouvelle , nous allions donc bientôt ne plus être séparés I
Je vendis prompteraent mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles; je frétai une embarcatioQ pour transporter à Jala-Jala ce qui m'était né-^ cessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette fois avec l'intention de ne revenir à Maquille que pour une absolue nécessité. Notre voyî^e fut heureux. À notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens qui saluèrent avec des cris d'allégresse la bien venue de la Heine de Jala^Jala. ,
C'est ainsi qu'ils appelaient ma femme.
Nous» consacrâmes les premiers jours de notre arrivé à notre installation, il fallut n^eubler notre mai-
son et la rendre utile et agréable, c'est ce que nous flmes. Aujourd'hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps d'indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de ma destinée. Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés au milieu d'une population bronzée et presque sauvage, ef cependant je n'avais aucune crainte. Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid et sur la parole des gens de ma garde. Anna né connaissait qu'une partie des dangers que nous confions, et sa confiance en moi était si grande qu'à mes côtés elle ignorait ce que c'était que la peur. Lorsque je fiis bien établi dans ma maison, j'entrepris un travail difficile et dangereux; celui de mettre de l'ordre parmi mes Indiens , et d'organiser mon bourg comme c'est l'usage aux Philippines. Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout-à-fait patriarcales. Chaque bourg est érigé , pour ainsi dire, en petite république. On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les aflaires importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour, dépend du gouverneur des Philippines. J'àVoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m'a toujours semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les Espagnoles l'ont trouvé tout établi dans l'tlede Luçon, lors de leur conquête.
Je vais entrer ici dans quelques détails. Chaque population indienne se divise en deux classes; la
classe noble, et la classe populaire. La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été eabessas de barangay, ce qui veut dire collecteurs des contributions; cette place est honorifique. Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles. Chaque Indien a'yant plus de vingt et un ans paie, en quatre termes, une somme annuelle de trois francs; cette taxe est la même pour le riche comme pour le pauvre. A une certaine époque de Tannée, douze des cabessa:; de barangay sont électeurs. Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg et élisent, au scrutin , trois d'entre eux dont les noms sont adressés au gouverneur des Philippines Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu'il veut , et lui confie, pendant une année, les fonctions de gohernadorcillo, ou petit gouverneur. Pour se distinguer des autres Indiens, le gobemadorcillo porte une baguette en rotin, à pomme d'or, avec laquelle il aie droit de frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes. Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires , des juges de paix et des juges d'instruction. Il veille au bon ordre , à la tranquillité publique, il juge sans appel les différents et les procès dont l'importance ne dépasse pas 1 6 piastres, (ou 80 francs). Il instruit aussi les procès criminels de haute importance, seulement là s'arrête son pouvoir. Les dossiers de ces procès sont envoyés , par lui au gouverneur de la province qui les remet , à
^n tour, h h com royale 4e Vanille. La cour rend son arrêt, et l'Alcade le fait exécuter. Lors de Féleo- |ion du gobernadorcillo, les électeurs réunis choisissent toutes les autorité qui doivent lui être soumises. Ces autorités sont : des Alguasfils , doat le nombre ^st proportionné k la population ; deu;^ témoins ou adjoints qui sont chargés de sanctionner tous les i^tes du gobernadorcilloy car sans leur sanction et leur présenpe ses actes .seraient considérés comme nuls ; un joués de palma ^ ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre ; un vaocinateur, obligéd'ayoir toujours du vaccin pour les enfants nouveaux-nés ; puis un mattre d'école chargé de l'instruction publique; enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et l'entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les campagnes voisines; les hommes faits et sans emploi forment une garde civique qui veille à la coajservation du village. Cette garde indique les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau de bois creux* Il y a dans chaque bourg une maison communale , on la désigne sous le nom de casa réal. C'est h que demeure le gobernador- •cillo. Il doit l'hospitafité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg, et cette hospitaUté est semblable à celle des montagnards écossais , elle se donne et ne se vend jamais. Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logemepit, dans lequel il trouve
-saune natte» lin omller, da sel, dii TiQMgre, duboig, des vases de cuisine, et, moyennant paiement, tom^ les comestibles nécessaires à sa noiuriture. Si même à sm départ il réclame des cbevau)|^ et des guider pour continuer sa loute, on les lui procure. Quaot au psuement des vivres, afin d'éviter les abus si fréquents chez nous , dans chaque casa jéal on affiche sur \m& grande pancarte les prix 4es objets, telsqi^ viaudQ, volaille, poisson, fruits, etc., etc. Dan^ n'importe quelle circonstance, le gobernadorcillo ne peut rien exiger pour les peines qu'il se douae. Telles étaient les mesures qqe je voulais adiopter; ces mesures ocraient, il est vrai, des avantages et des désagréments. Le plus grand iucoavénient, sans contredit, c'était de me mettre {»'esque soua la dépendance du go^ernadçreillo, auquel ses f(mctions donnaient un certain droit, car j'étais son admini«h tré. U est vrai de dire que mon grade de comman** dant de toute la gendarmerie de la province me met* tait à Tabri des^injustices q^e J'en eût pu commettre à mon égard. Je savais fort bien qu'en dehors du service militaire, je ne pouvais infliger ii mes hom«* mes aucune punition , sans l'intervention du gober nadorcillo; mais j'avais assez étudié le caractère indien pour comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice et une sévérité bien entendue. Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter les peines et les daag€arsde
toute espèce qu'il faudrait surmonter, je marchai droit vers le but que je m'étais tracé : le chemin était aride, hérissé d'écueils; j'y entrai avec courage, et j'arrivai à prendre sur les Indiens une telle influence que , par la suite , ils obéissaient à ma voix comme à celle d'un père. Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lawater et Gall auraient été fort embarassés, car la physionomie et la crànologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines.
La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et de mauvaises qualités. Un bon moine disait en parlant des Tagalocs : a Ce sont D de grands enfants qu'il faut traiter comme s'ils » étaient petits. » Le portrait moral d'un naturel des Philippines est vraiment curieux à tracer, et plus curieux à lire. L'Indien tient à sa parole, et, le croirait-on, il est menteur; il a en horreur la colère, qu'il compare à la démence, et il préfère l'ivresse , qu'il méprise cependant. Pour se venger d'une injustice, il ne craint pas de se servir du poignard; ce qu'il supporte le moins, c'est l'injure, même lorsqu'elle est méritée. Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet, il les reçoit sans se plaindre, mais une injure le révolte. Il est brave, fataliste, généreux. Le métier de bandit, qu'il exerce volontiers, lui plaît à cause de la vie d'émotions et de liberté qu'on y mène, et non* parce qu'on peut
s'enrichir en le faisant. Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux qualités inhérentes Tune à l'autre. Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de l'honneur des filles; peu leur importe si llndieune qu'ils épousent a commis des fautes avant son union. Ils ne . loi demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une et font des cadeaux aux parents de leur fiancée. Le lâche est mal vu par eux, mais ils s'attachent volontiers à l'homme assez brave pour aller au-devant du danger. Leur passion dominante c'est le jeu. Ils applaudissent aux combats d'animaux , surtout à celui des coqs. Voilà succintement un aperçu du caractère des hommes que j'avais à gouverner. Mon premier soin fut de me maîtriser. Je pris la feilne résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux un mouvement d'impatience, même dans les moments les plus difiBciles, et de conserver un calme et unsangfroid imperturbables. J'appris bientôt qu'il serait dangereux d'écouter les rapports qui me seraient faits , cela pouvait m'exposer à commettre des injustices, ainsi qu'il m'arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance.
Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs camarades, demeurant à quelques lieues de Jala-Jala. Ces délateurs l'accusaient particulièrement d'un vol de bestiaux. Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m'emparer de
l'accusé, je ramenai à mon habitation. Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute ; il nia et se dit innocent. J'eus beau lui promettre, s'il disait la vérité, de lui accorder son pardon, il persista, même devant les accusateurs. Persuadé quil mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui m'était attesté avec toute l'apparence de la sincérité , j'ordonnai qu'on l'attachât sur un banc et qu'on lui appliquât douze coups de fouet. Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait précédemment. Cette opiniâtreté m'irrita et je lui fis administrer une nouvelle correction semblable à la première. Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle punition. Tout-à-coup, au milieu de ses soufirahces, il s'écria^avec un accent pénétrant : Oh! Mousieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d'une infâme calomnie. Ces paroles me touchèrent. Je réfléchis que cet infortuné n'était peut-être pas coupable. J'eus peur de m' être trompé, d'avoir été injuste sans le savoir. Je pensai qu'une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me faire une fausse déclaration et m' exposer à punir un innocent. Je le fis délier. — L'épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter. Si tu es un^ honnête homme, je serai pour toi un père ; maiâ si tu me trompe^, n'attend$ de moi
aacDne pitié. A dater de ce moment, ta fais, partie de ma garde; mon lieutenant te remettra de$ armes. U me remercia avec effusion et son visage s*éclaira d'une joie subite. On Tinoorpora dans ma garde. justice humaine ! combien tu es fragile et souvent intelligente I.... J'appris quelque temps après cette scène que Bazilio de la Cruz [c'était le nom du patient) était innocent. Les deux misérables qui l'avaient dénoncé s'étaient sauvés pour échapper au châtiment qu'ils méritaient. Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à Jala-Jala il me servit fidèlement et sans rancune. Ce fait m'impressionna vivement. Je jurai qu'à l'avenir je n'infligerais point de punitjion sans être bien sûr de la vérité des faits énoncés. J'ai tenu religieusement ma promesse, du moins je le pense. Je n'ai jamais fait appliquer un seul coup de fouet sans qu'au préalable le coupable n'eut avoué sa faute.
J'ai dit plus haut que j'avais témoigné le désir que l'on construisît une église dans mon village > non seulement par esprit reUgieux, mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à avoir un curé à Jala-Jala. A cet effet, je demandai à l'ar» chevèque , monseigneur Hilaridn , dont j'avais été le médecin et avec lequel j'étais lié d'amitié, qu'il me donnât un ecclésiastique que je connaissais et qui était alors sans emploi. J'eus beaucoup de peine à obtenir p^ttç nontûnation. « Le père Miguel de San-
Francisco, me répondit Farchevêque, est un homme violent , fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui. » Je persistai, et comme la persistance amène toujours un résultat, j'obtins enfin qu'il fut nommé curé à Jala-Jala. Le père Miguel était d'origine japonaise et malaise. Il était jeune, fort, courageux, et très capable de m'aider dans les circonstances difficiles qui se seraient présentées, comme par exemple s'il eût fallu se défendre contre des bandits. Et je dois déclarer que malgré les prévisions , et, je pourrais dire, les préventions de mon honorable ami l'archevêque, je le conservai tout le temps de mon séjour à Jala-Jala et n'eus pas la moindre discussion avec lui. Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'était de ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonait qu'une fois l'an, encore son discours était-il toujours le même , et divisé en deux parties : la première en langue espagnole, à notre intention, et la seconde en tagaloc, pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de Jala-Jala ! Aux observations que je lui faisais parfois. — Laissez-moi faire, et ne craignez rien, répondait-il, il ne faut pas tant de paroles pour faire un bon chrétien. Peut-être disait-il vrai !... Depuis mon départ du bourg, le bon prêtre est mort , emportant dans la tombe les regrets de tous ses paroissiens !
Comme on le voit, j'étais an commencement de
mon œuvre de civilisation. Anna m'aidait de tout son cœur et de toute son intelligence, aucune fatigue ne la décourageait. Elle enseignait aux jeunes filles à aimer la vertu qu'elle pratiquait si bien. Elle leur fournissait des vêtements, car à cette époque, les jeunes filles de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages. Le père Miguel de San-Fraucisco était chargé de la mission plus spécialement en rapport avec son caractère sacré. Pour répandre plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mère bienfaisante qui mène à la conquête de la civilisation, les jeunes gens étaient divisés en escouades de quatre par quatre, et à tour de rôle , chacune d'elles allait passer quinze jours au presbytère. Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol'et se fonnaient aux usages du monde qui leur était toutà-fait inconnus. Moi, je surveillais tout en général. Je m'occupais des travaux de culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pâturages; j'étais aussi le médiateur des différents qui s'élevaient entre mes colons. Us aimaient mieux s'adresser à moi qu'au gobernadorclUo ; j'étais parvenu à prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir. Une partie de mon temps, et ce n'était pas la moins occupée, se passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours. Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors je
retrouvais ma femme toujours bonne, affectueuse, dévoilée; son accueil me récompensait des fatigues de ia journée. félicités presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées I Temps heureux ! qui a laissé d'ibeffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours présent à ma pensée. J'ai vieilli, mais mon cœur est toujours resté jeune pour se ressouvenir I... Dans ces ungues causeries du soir, nous nous rendions compte des travaux du jour et de tout ce qui nous était arrive. C'était Finstait des douces confidences. Heures trop tôt envolées , hélas I heures fugitives, vous ne reviendrez plus!... C'était l'heure aussi de mes audiences , véritable lit de justice , renouvelé de saint Louis et ouvert à mes sujets. La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque chose à me communiquer. Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'écoutais, en prenant le thé, toutes les demandes qui m'étaient faites, toutes les réclamations qui m'étaient adressées. C'était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts. Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises. J'avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de mon pauvre Bazilio, et j'étais très circonspect. J'écoutais d'abord les témoins, mais je ne condamnais qu'après avoir entendu le coupable dire :
— Qi^e voulez- vous, maître, c'était ma destinée; je ne pouvais pas m'empécher de {aire ce que j'ai fait!...
— Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors; choisis, veux-tu que ce soit le gobernadorcUIo ou moi qui te châtie?
la réponse était totijours la même ;
—Tuez-moi, maître, disait llndien, mais ne me remettez pas aux mains d'un de mes semblables.
J'infligeais la punition, je la faisais appliquer par me§ gardes. Lorsque l'exécution était terminée, l'Indien recevait de moi un cigare , signe du pardon; je lui adressais quelques paroles de bonté pour l'engager à ne pas retomber dans de nouvelles fautes; il partait sans m'en vouloir. J'avais été sévère, mais juste : cela suffisait. L'ordre et la discipline que j'avais établis étaient pour moi d'un grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence positive sur eux. Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans lesquelles il n'est pas de gouvernement possible , satisfaisaient beaucoup ces natures encore vierges et indomptées. Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave? Voilà ce qu'ils ignoraient et ce qu'ils se demandaient souvent. Ils répugnaient à l'idée d'être commandés par un homme qui n'aurait pas été intrépide devant le danger. J'avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais. ces expéditions
avaient été sans résultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens. Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion définitive sur moi en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous viendrions à rencontrer ; j'étais donc décidé à tout entreprendre pour égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens : tout était là ! Je comprenais l'impérieuse nécessité dans laquelle j'étais de me montrer, non seulement égal, mais supérieur pendant la lutte, si je voulais conserver mon commandement.
L'occasion se présenta enfin.
Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils préféreraient se trouver la poitrine nue à vingt pas du canon d'uue carabine, que de se trouver à cette distance d'un buffle sauvage. La différence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut blesser seulement , et que le coup de corne du buffle tue toujours. Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fût possible, mon intention formelle de le chasser. Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer à mon projet ; ils me firent un tableau très pittoresque et fort peu encourageant des dangers , des difficultés que je pouvais
rencontrer, moi surtout qui n'étais pas habitué à cette sorte de guerre , car un pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort. Je ne voulus rien écouter. J'avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non avenus tous leurs conseils Bien m'en prit , car ces conseils affectueux , ces tableaux effrayants des dangers que je voulais courir n'étaient donnés et tracés que pour me tendre un piège : ils s'étaient concertés entre eux afin de juger de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre. J'ordonnai la chasse; ce fut ma réponse. J'évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre excursion, et je partis accompagné d'une dizaine d'Indiens , presque tous armés de fusils. La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans les plaines. En plaine , on n'a besom que d'un bon cheval , de beaucoup d'adresse et d'agilité pour lancer le lacet. Mais dans les montagnes c'est différent ; U faut plus que cela , il faut un sang-froid extraordinaire. Voici ce que Ton fait : on s'arme d'un fusil dont on est sûr, et l'on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois, vous aperçoive. Du plus loin qu'il vous voit, il s'élance sur vous de toute la vitesse de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui fait obstacle à son passage ; il fond sur vous comme s'il allait vous écraser ; puis, arrivé à quelques pas, il s'arrête quelques secondes et présente ses cornes
aigtifes et méûaçantes. C*est pendant cè tôMpS d*àl-f et que le chasseur doit lâcher son coup de feu et envoyer sa balle au milieu du front de son eflnfefiaî. Si par malheur le fusil rate, ou bien si le Sang-froid fait défaut, que sa main tremble, que le coup dévié, il est perdu, la Providence seule pourra le sauver! Voilà peut-être le sort qui m^attendait ; tnais j'étàîs décidé à tenter cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être à la mort. Nous arrt^ vaines sur la lisière d'un grand bois où ttouS pressentions qu'il y avait des buffles ; nous nous arrêtâmes. J^êtaissùrdeffion fnsil, je croyais Têtre assë* de mon sang-froid ; je voulus alors que la chasse tùi faite comme si j'eusse été un simple Indien. Je rnê fis placer à l'endroit où tout faisait présumer que l^animal viendrait à passer, et je défendis à quiconque de rester auprès de moi. J'exigeai que chacun prit sa place, et dès lors je restai seul en rase campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un ennemi qui ne devait pas me feire dé grâce si je le manquais. Je l'avôUë, c'est un moment solennel que celui où Ton est placé entre la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un ftisil, ou le plus ou le moins de calme dtt bras qui le tient. J'attendis tranquillement. Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la forêt. Ils s'étaient au préalable débarrassés d'une partie dfc leurs vêlements, à fefifet dé mieux gravir
au haut des arbres en cas de danger ; pour toute âme ûs avaient un coutelas , les chiens les accompagnaient. iPendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence. Chacun de nous écoutait si quelque bruit n*ârriverait pas à son oreille inquiète ; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort longtemps saûs donner signe de vie. Au bout de la derai-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des chiens, les cris des piqueurâ : la béte était dépistée. Elle se défendait des chiens jusqu au moment où , devenue furieuse , elle s'élancerait d*un trait vers la lisière du bois. Au bout de quelques instants j*entendis le craquement des branches et des jeunes arbres que le "buffle brisait sur son passage avec une effrayante rapidité. Cette courte ne pouvait se comparer qu au galop de plusieurs chevaux, an bruit précuseur d'un monstre , et , je dirai presque, d'un être fantastique : — c'était comme une avalanche qui s'avançait. En ce moment, ]é l'avoue, j'éprouvais une émotion si vive, que môti cœur battait avec une rapidité extraordinaire. N'était-ce pas ta mort, et une mort affreuse peutêtre qui m* arrivait Ik. Soudain le buffle apparut... II fit un mouvement d^arrôt , promena ses regarda effrayés autour de lui , huma l'air de la plaine qui s'étendait au loin; puis, le museau au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos , se dirigea vers moi furieux et terrible... te mômèût était
venu. Si j'avais attendu roccasion de montrer aux Indiens mon couiage et mon sangfroid , en revanche le moment que j'avais choisi était grave et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités. J'étais là, je puis le dire, face à face avec le danger : le dilemme était , de tous lés dilemmes , le plus logique, le plus précis : vainqueur ou vaincu, il fallait une victime : le buffle ou moi , et nous étions tous deux également disposés à noiis bien défendre. Il me serait difficile de raconter exacte^ ment ce qui se passa d'abord en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la distance qui nous séparait Mon cœur, si vivement agité pendant la course de l'animal à travers la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui, mes regards fixés à son front , tellement que je ne voyais rien autour de moi. Il se fit dans mon esprit un silence profond... J'étais trop absorbé d'ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient toujours en suivant leur proie à une courte distance. Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës,* fit un temps d'arrêt; puis, prenant son élan , s'élança pour se jeter sur moi ; je fis feu. Ma balle alla lui labourer l'intérieur du crâne, j'étais à demi-sauvé. L'animal vint s'abattre à un pas au-devant de moi : on eût dit un quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et bruyante tout à la fois. Je lui mis le pied entre
hs ioax xxirûts, et je m'apprèlattli lAèker mmi 0^ coud €onp, lorsqu'on beuglement sourd et prolongé m'vnttit que ma tittoire était complète, ranimai avait renttû le ttamier soupir. Mes bdiens anîTèrent. Leur joie tourna à Padmiration ; ils étaient enduites; fétois pour eux tel qu'ils me désiraient. Tous leurs doutes s'ëtiâent enrôlés arec la fumée de mon hsil k»sque j'avais ajusté et tiré le buffle. Tétais brare, J'avais toute leur confiance : mes preuves étaient f^Stes. Ma vicfime fut coupée en moreesftix et portée en triomphé au village. Comme vainqueur je pris ses eomes ; elles avaient six pieds de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes. Les Indiens, ees imagistes, ces dwmettrs de sttnom , me nommèrent dès-lors Mdamit ÛuiUm , mots tagals qui signifient : Tète froide,
f avouerai, sans amour-propre, que répreuve à laquelle mes Indiens m'avaient soumis était assez serieose pour leur donner une opinion définitive de mon courage et leur prouver qu'un Français était aussi brave qu'eux. L'habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l'on courait moins de dangers' lorsque rarme dont on se servait était bonne, et que le san^id ne manquait pas. Une fois par mois ehviron. Je me livrais à cet exercice ({ùi doflne de si vives émotions, et j'avais reconim la &cil!té avec laquelle on pouvait loger tme baHe diuiA ^e surface plane, de quelques pouces de diar
loètre, à quelques pas de soi. Mais il a'en est pas moins vrai que les premières chasses étaient très dangereuses. Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous accompagner. J'avais eu le soin de placer deux Indiens à ses c6tés ; mais lorsque je l'eus quitté pour aller prendre mon poste, rimprudent renvoya les deux hommes , et bientôt le buffle débusqua du bois et se dirigea sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l'animal ; noqç en*tendîmes les détonations , nous accourûmes en toute hâte, mais il était trop tard ! Ocampo n'existait plus. Le buffle l'avait traversé de part en part, son. corps était sillonné par d'affreuses blessures. A l'avenir un pareil accident ne se renouvela plus. Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les fis monter sur un arbre ou sur la crête d'une montagne d'où ils purent rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés.
Maintenant que j'ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes , je reviens à mes travaux de colonisation.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, la maison que j'avais fait construire renfermait tout le comfort désirs^ble. Elle était bâtie en bonnes pierres de taille et pouvait me servir de petite forteresse en cas d'attaque. Une de ses façades donnait sur le lac dont les eiH^x claires et limpides baignaient la plage verdoyante à cent pas de ma demeure ; l'autre, oppo-
sée, doûnait sur les bois et les montagnes ou la végétation était riche et plantureuse. De nos fenêtres nous jouissions d'un spectacle grandiose et majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois. Par une nuit obscure, la crête des montagnes s'éclairait tout-à-coup d'une lueur blafarde ; cette lueur augmentait par degrés , puis peu à peu la lune resplendissante apparaii^sait et embrasait le sommet des montagnes comme eût fait un vaste incendie ; puis , calme, limpide, sereine , elle reflétait sa lumière poétique et douce dans les eaux du lac, calmes, limpides et sereines comme elle ! c'était un coup-d'œil éblouisitent. Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa splendeur imp(H' santé et faisait descendre au fond des âmes un secret effroi. Tout accusait f influence sacrée du Dieû- Créateur. À une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne dont la base était dans le lac, et le sommet dans les cieux. Cette montagne servait de paratonnerre à Jala-Jala : elle attirait sur elle la foudre. Souvent, de gros nuages noirs,- chargés d'électricité, s'amoncelaient sur ce point culminant ; on eût dit d'autres monts cherchant à renverser celui-là ; un orage se formait , le tonnerre grondait avec fureur, la pluie tombait à torrents, des détoûations terribles se succédaient de minute en minute, et l'obscurité profonde était à peine interrompue par la foudre qui sillonnait l'espace en longs
sa*p^t8 de feu pour aller firsçper, sur le sommet et le flanc de la moatagne, d'énormes bloc» de rochers cpji'elle précipitait dans le lac avec fracas. — C'était une dei^ adoiirables colères de Dieu I —Bientôt tout se calmait ; la pluie ne tombait plus^ les nuages dii^araissaient, Tair embaumé apportait tous les parfums des fleurs et des plantes aromatiques sur ses ailes encore, humides* et la nature reprenait sa tranquillité ordinaire 1 Pli^s tard j'aurai l'occasion de parler d'un autre spectacle que nous avions aussi à certaines époques , et qui était d'autant plus effrayant qu'il durait douze heures. C'était les coups de vent , appelés Tay^Fmng dans les mers de la Chine. À diverses époques de l'année, particulièrement dans celle où s'opère le chwgement de mms- 9on (4) , ^ous subissions des phénomènes plus terrible encore que nos orages ; je veux parler des tremblements de terre. Ces tremblements aflfreux présentent un aspect bien différent à la campagne de ce qu'ils sont dans les cités. Dans les villes, la terre commpnce-t-elle à trembler, partout on entend un bruit épouvantable ; les édifices craquent et sont prêts à s'écrouler ; les habitants se précipitent hors
(i) tendant six mois le vent règne continuelletnent au nordè8l , et pendant les «Ix autre» tnoi», au nord-ouest ; ces deux éfKM|lieB 8f»t dëslgftéefe soua ie nom de hmnuioiw de nt/té-^si et mûusftms 4fi nortf-^ii^^i.
des maisons, courent par les rues qu'9s encombrent et cherchent à sesauver. Les cris des enfants efirayés, des femmes éplorées , se mêlent à ceux des hommes éperdus ; chacun est à genoux , les mains jointes, les regards levés vers le del , et Timplore avec des larmes dans la voix. Tout s'émeut, tout s'agite, tout redoute la mort, et Teffiroi devient général. A la campagne, c'est tout le contraire, et c'est cent fois plus imposant et plus terrible. A JalaJala, par exemple, à l'approche d'un de ces phénomènes , un calme profond, lugubre même, s'empare de la nature. Le vent ne souffle pas ; il n'y a ni brise ni zéphyr. Le soleil , sans être couvert de nuages, s'obscurcît et répand une clarté sépulcrale ! L'atmosphère est chargée de vapeurs qui la rendent lourde et étouffante. La terre est en travail. Lés animaux ^ inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le cataclisme qu'ils pressentent. Le sol tressaille ; tout à coup , il tremble sous les pieds. Les arbres s'agitent, les montagnes s'ébranlent sur leurs bases , et leurs sommets paraissent prêts à s'écrouler. Les eaux du feu; sortent de leur lit et se répandent avec impétuosité dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s'en ressent à la fois. Mais dès lors le phénomène est accompli , tout reprend l'existence. Les montagnes se consolident sur leurs bases et rcdeviennept imypobiies ; les eaux du lac
rentreaC peu à pea Aam leur bassin naturel, le cicd s'épure et repread ea brillante clarté , la brise souf* fie; les animaux sortent des taanières dans les« quelles Us s'étaient cachés » la terre a repris sa tran* ((uîllité et la nature s(m calme imposant.
Je n'ai pas chmdié à faire des descriptions souyent fort ennuyeuses pour le lecteur, J'ai voulu seulement donner une idée des divers panoramas qui se déroulaient tour à tour sous nos yeux à Jala-Jala» Je reviens à présent au récit de ma vie habituelle* J'avais tué un buffle à la chasse,^ j'avais dès lors fait mes preuves, et mes Indiens m'étaient dévoués^ car ils avaient confiance en moi. Rien plus ne me {fféoçcupait^ et j'employais mon t^nps à Sure exé«* cuter des travaux dans la campagne. Kentôt les bms, les forêts avoisinant mon domaine tombèrent sous la cognée et furent remplacée par des diiamps immenses d'indigo et de riz. Je peuplai les montagnes de bétes à cornes, et d'une belle troupe de chevaux aux pieds fins et à l'onl fi^; je parvins peu )^ peu à éloigner les bandits de Jala-Jida. Je dois dire qu'un grand nombre d'entre eux avaient abandonné leur vie errante et erimineUe; je les av«is re* euëUis sur mes terres, et j'en avus fait de bons cultivateurs Comment étais-je arrivé à &fa^ de pareilles recrues? J'avoue que le moyen était assez bizarre et mérite qu'on le raconte; on verra combien l'Indien se laisse influeocer et oonduire lors-
qo'il a confiance dans un bonm^jqo'il regarde comme lui étant supérieur. Je me promenais très souYentdans les forêts, seul et tenant mon fusil sous mon bras* Tout à coup un bandit, sorti eopune par enchantement de derrière un ar];)re, m'apparaissait wmé de pied an cap et s'avançait sur moi*
— Maître , me disait-il en mettant un genou en terre, je veux être unbonnéte homme, prenes^-mpi 3ons votre protection I Je m'infwrmai alors quel était son nom ; s'il était désigné par la haute cour de imhtice, je lui répondais sévèrement.
-T Retire-toi ^ ne te présente jamais deywt moi; je ne peux pas te pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse mon devoir. S'il m'était inconnu, je lui disais avec bienveillance : '
-- Suis-moi.
Je l'emmenais h mon habitation. Là, je hii £usais déposer ses surmes; puis, après l'avoir sermoné en l'engageant à persister dans sa résolution, je lui désignais l'endroit dans le village où je voulais (ju'il construisit sa case , et pour l'encourager, je lui faisais quelques avances afin qu'il pût se nourrir en attendant que de bandit il devint pultivateur. Je m'applaudissais chaque jour d'avoir laissé une porte ouverte au repentir, puisque 4^ rendais par mes soins à la vie honnête et lahprieuse des gens égarés et pervertis. Je n^'attachals aussi à habitua Iqi^ lar
diens à quitter leurs coutumes vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop de sévérité à leur égard ; je savais qu'avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se relâcher un peu. Les Indiens sont passionnés pour les jeux de cartes et les combats de coqs, ainsi que je Tai dit plus haut. Pour ne pas les priver tout-à-fait de ces plaisirs, je leur permettais de s'y livrer, au jeu de cartes, trois fois par an , le jour de la fête du village , le jour de la fête de ma femme et le jour de ma fête. Hors ces trois époques désignées, malheur à celui qui était pris en flagrant délit : il était puni sévèrement. Quant aux combats de coqs, j'avais permis qu'ils eussent lieu les dimanches et fêtes après les offices. A cet effet, j'avais fait construire des arènes publiques. Dans ces arènes, en présence de deux juges dont les arrêts étaient sans appel , les spectateurs engageaient de forts paris. Rien n'est plus curieux à voir qu'un combat de coqs. Les deux fiers animaux, choisis et élevés exprès pour le jour de la lutte , arrivent sur le champ de bataille armés de longs et tranchants éperons d'acier. Leur tenue est superbe, leur démarche hardie et guerrière; ils* portent haut la tête, et battent leurs flânes de leurs ailes dont les plumes simulent l'éventail orgueilleux du paon. C'est avec un regard fier qu'ils parcourent l'arène, levant leurs pattes avec précaution et se mesurant de l'œil avec colère. On dirait deux anciens chevaliers armés en guerre
prêts à combattre sous les yeux de la cour assemblée. Leur impatience est vive, leur eourage impétoeax. Tout à coup les deux adversaires fondent l'un sur l'autre et s'attaquent avec une égale furie; les armes tranchantes qu'ils portent leur font d'horribles blessures^ mais ces intrépides luttejirs ne semblent pas en ressentir les cruels effets. Le sang coule, les champions n'en paraissent que plus acharaés. Celui qui faiblit ranime son courage à l'idée de la victoire; s'il recule, c'est pour prendre plus d'élan et se jeter avec plus d'ardeur sur l'ennemi qu'il voudrait terrasser. Enfin, lorsque le sort s'est prononcé, lorsque couvert de blessures et de sang, l'un des héros succombe ou s'enfuit, il est déclaré vaincu et c'est alors que l'on peut dire : « Et le combat finit faute de combattants I »
Les Indiens assistent avec une joie féroce h ce genre d'exercice. Ils ûe parlent pas, tant leur attention est captivée; ils suivent avec un soin tout particulier la lutte dans ses moindres détails. Ils élèvent presque tous un coq pendant quelques années avec une tendresse vraiment comiqueT surtout lorsqu'on réfléchit que cet animal, choyé comme le seraitun enfant, est destiné par eux à périr au premier jour où il ira combattre. J'avais aussi compris qu'il fallait un amusement qui rentrât dans les goûts, les niœurs et les habitudes de mes anciens bandits , ^ont la vie avait été pendant longtemps errante et
vagabonde. A cet effet, j'ayais pennis la chasse dans tous les endroits de ma propriété, à la condition toutefois que je prélèverais comme dîme assez naturelle un quartier du cerf ou du sanglier que Ton aurait tué. Jamais, je le crois, un dbassenr, un de ceshommes ramenés du chemin du vice dans celui de la vertu, n'a manqué à cet engagement et n'a cherché à me dérober du gibier. J'ai souvent reçu sept à hm't quartiers de cerf dans la journée, et ceux qui me les apportaient étaient enchantés de pouvoir me les offrir.
L'église dont j'avais fait jeter les fondations s'élevait à vue d'oeil; la population du bourg s'accroissait chaque jour et tout allait au gré de mes désirs. Pavais bien toujours des difficultés avec les bandits endurcis qui m'environnaient ; mais je les poursuivais sans relâche, car il était de mon intérêt de les éloigner de mon habitation. Très souvent ils me causaient de vives alarmes par les alertes qu'ils nous donnaient. Ces hommes résolus et déterminés arrivaient par bandes pour faire le siège de notre maison ; nous étions cernés et mis en état de siège. Mes gardes se rangeaient autour de moi et nous livrions des combats très fréquents, mais qui se terminaient pour nous toujours avantageusement. La Providence a des secrets inouïs. Jamais la balle d'un bandit ne m'a frappé. Je porte la trace de dixsept blessures, mais ces blessures ont toutes été
faites avec des armes blanches. On pourrait dire de moi, .cotnme dans je ne sais plus quelle ballade écossaise : a N'a-t-on pas vu les soldats du diable B passer à travers les balles au lieu que ce soit les » balles qui passent au travers d'eux I » En effet, j'ai reçu bien des coups de fusil, quelques-uns à bout portant ; j'ai souvent vu le canon d'un fusil dirigé sur ma poitrine à quelques pas de moi, mes vêtements ont été troués par le plomb ; mais mon corps a toujours été respecté.
Un matin on vint m'avertir que des bandits étaient réunis à quelques lieues de ma demeure et qu'ils se disposaient à venir l'attaquer. A cette nouvelle, j'armai mes gens et je partis à la rencontre de la troupe qui devait m'assaillir pour prévenir son at- ^ae. À. l'endroit qui m'avait été indiqué, je ne trouvai personne, et je passai ma journée à battre les envbrons dans l'éSpoir de faire quelque ren- «oûtre; toutes mes recherches furent inutiles. Tout À coiq), la pensée me vint qu'un ennemi secret m'avait pu donner le change, et qu'au moment où j'allais ^ devant d'un danger, sans doute imaginaire, ma fittaison, que j'avais abandonnée, était peut-être &tta<pée. Je tressaillis, un fiisson parcourut tout «ûou corps. Je partis au galop et j'arrivai chez moi AU milieu de la nuit. Mes craintes n'étaient que trop fondées. J'étais tombé dans un piège. Je trouvai mes domestiques anné^ et ma femme veillant à leur tète.
— Qv» Ikis-tu làl m*6criai-j6 feà atlalnt t^ts elle.
— le veflle, rtpoûdit-elle avec te plus grand satigfroid. J'ai été prévenue que l'avis qu*ott t'a adressé était faux; que tu ne trouverais pas tes bandits là où ils devaient être, et que pendant ton absence ils Viendraient ici. JTaî dès Ibrs pris mes précautions et voilà pourquoi tu nous trouves disposés à nous défendre. Ce trait de courage, qui s'est renouvelé Wen des fois, me prouva combien Dieu a mis de courage et d'énergie dans la femme en apparence la t>Ius délicate, les bandits ne nous attaquèrent pas : un ange ne veilIait-U pas sur ma demeure?
II y avait plus d'une année que nous étions à lAlalala sans avoir vu un Européen. On aurait dit que nous étions retirés dtt monde civilisé pouT toujours, et que nous ne devioni^ plus vivre qu'avec les Indiens. Nos ttiontagnes avaient une si triste réputation, que personne ne voulait js'exposer aux mille dangers qu'on craignait de rencontrer chez nous. Nous étions donc seuls et nous étions cependant fort heureux. C'est peut-être le temps te plus agréable que j'âié passé dans ma tié. le vivais atec une femme aànée et aimante; l'œuvre que j'avais entreprise s'accomplissait sous mes y eut; te bien-être et te bonheur, qui en est la conséquence, régnaient diez mes vasîsaux qui s'attachaient de plus en plus à mol. Gomtnenf aurais-je pu iiegretter les plalsii% et les Ktes d'une vitfe dû tes fêtes et eem plaisiM! sont «cheté*"
parle mensonge, rbypocrîsieot la faassfU», restrois vices de Ja société civilisée ! Cependant l'effroi qiir répandaient les bandits ne fut pas assez grand ]>our éloigner tout-à-faii les Européens, et un matin nous vîmes arriver, armées jusqu'aux d^ts, quelques personnes assez folles pour oser aller visiter un fou li . C'est ainsi que l'on m'appelait à Manille, depuis mon départ pour la campagne. La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se décrire lorsqu'ils nous trouvèrent , en arrivant à Jala-Jaia, calmes, tranquilles, et dans une sécurité presque parfaite. Cette surprise augmenta lorsqu'ils virent en entier notre colonie; et à leur retour à la ville, ils tirent un tel récit de notre retraite et des divertissements qu'on y trouvait, que bientôt nous reçûmes d'antres visites, et j'eus à donner Thospitalité, non seulement à des amis, mais à des étranges. Si parfois nos affiures nous forçaient d'aller à Manille, nous revenions tout de suite à nos montagnes et à nos forêts, car là, seulement Anna et moi nous nous trouvions h^ireux. Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher à notre douce retraite; une circonstance bien simple , cependant , nous la lit quitter momentanément, .l'appris qu'un de mes amis qui m'avài/ servi de témoin à mon mariage était gravement ma-
(i) A la tôle était don José Fnentès, mon constant ami.
iade (4). Ce que le plaisir ie plus rif, la joie la fim& grande, la fête la plus splendide, n'aiirait pas pu obtenir de moi, Famitié sut me le persuader. A eelte fâcheuse nouyelle , je résolus d'aller à Manille donner mts 9oim au malade dont la famille me faisait 'demander, et comme mon absence pouvait se prolonger, je fis mes pacpiets et npus partîmes, ie camv douMeraent attristé de quitter Jala-*Jala pour une semblable causé. A mon arrivée, j'appris que mon ami avait été transporté de tfanilleàBouIacan, province au nord de cette ville ; on espérait que Fair de la campagne amènerait sa guérison. Je laissai Anna ches ses sceurs , et j'allai rejoindre don Simon que je trouvai en pleine conralescence ; ma présence était mutHe ou à peu pas , et le voyage que j'avais foit sans ré«dtats, si ce n'était celui de serrer affectueusement la mam d'un exceUe&t camarade que je ne voulais pas quitter sans être certain qae sa goé-rison fkt parfaite.
le me profMisais aussi d'utiliser moA. temps et de faire un Toyag^ an NcNrd , dans la province à'Ilocos et de Pangasinan. i*vfm mon projet; je voulais, s'il étoit possible, faire une excursion^ chei les Tingmanèê et les Igorroiès, populations sauvages ,desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et
(1) Don Simofl FeriMn()€i, oldor à la com* royale.
que je démis élvdier |iar mm-nièDie. Je me pHs bien de confier cette idée à personne, c*est aiotsN|iie y m n'aurait pins sa quel nom me donner I Je 89 meê fH^fNf atifs , et je partis a^vec mon fidèle lieuteiMnt Alila (jpH ne me quittait jamais , et qu'on af«it bien euiaisonde surnommer : Mabouti-Tao. Nous étionfi^ montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des gazelles à Yigan, chef-lieu de la pro^ viace d'Uoeos-Sud, où nous les laissâmes. Là nous^ prknes un guide qui nous conduisit dans Test, au-' près d'une petite rivière nommée Abra (ouv€rture). Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut péaét<*er chez les JV^t^utan^^. Elle serpente entre de* hautes montagnes de basalte; ses bords sont escai^ pés, son lit est encombré d'énormes blocs de rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est im^^ po^ble de cètoyer ses bords. Pour arriver chez ler^ Tingnianès^ il faut avoir recour» à une embarcation légère qui puisse fiieilement franchir le courant et les endroits peu profonds. Mon guide et mon lieutenant eureat bientôt fabriqué un^petit radeau^ de bambous ; le radeau construit, nous nous embarquâmes , Alila et moi , notre guide refusant dé nous aooompagner. Après beauepup de peiae et de fatigues en nous Mettant souvent à l'eau pour tnatner notre radeau , nous framcbtmes enfin ktipvemiëre' ligne des monta"* gnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaîne, le premier village Tirugmimk,
Anrivés là nous, mimes pied à terre pour nous diriga* vers les huttes que nous distinguions de loin. Je conviens que c'était bien un peu agir en fou que d'aller nous aventurer ainsi au milieu d'une peuplade d'hommes féroces et cruels , dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon étoile ! J'ajouterai que j'avais pris divers objets pour les offrir en cadeaux , espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue tagaloc. Je marchais donc sans m'inquiéter de ce qui nous adviendrait. Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases , et les habitants nous firent tout d'abord une réceptiop peu agréable. Effrayés de notre approche , ils s'avancèrent vers nous armés de haches et de lances ; nous les attendîmes sans reculer. Je résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des colliers de verroterie pour leur faire comprendre que nous venions en amis. Us se concertèrent entre eux, et lorsqu'ils eurent tenu conseil, ils nous firent signe de les suivre. Nous obéîmes. On nous conduisit devant leur chef, c'était un vieillard. Ma générosité fut plus grande envers lui qu'elle ne l'avait été avec ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents , qu'il nous rassura tout de suite , nous faisant comprendre que nous n'avions rien à craindre, et qu'il nous prenait sous sa haute protection.
Ce bon accueil nous rassura.
Je me mis alors à examiner avec attention les hommes , les femmes et les enfants qui nous entou* raient , et qui paraissaient aussi étonnés que nous Tétions nous-mêmes. Ma surprise fut très grande lorsque je vis des hommes d'une belle stature, légèrement bronzés , aux cheveux plats , au profil régulier, avec un nez aquilin , et des femmes vraiment belles et gracieuses. Êtais-je bien chez des sauvages? J'aurais plutôt pu croire que j'étais chez des habitants du midi de la France ^ si ce n'eût été le costume et le langage. Les hommes portaient pour tous vêtements 4ine ceinture et une espèce de turban fait d'écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont toujours , d'une longue lance, d'une petite hache et d'un bouclier. Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en outre un petit tablier très étroit qui leur descendait jusqu'aux genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d'or mêlés avec leur cheveux ; la partie supérieure de leurs mains était peinte en bleu , leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu parse* mes de verroterie : ces bracelets montaient jusqu'au coude et formaient comme des demi-manches tressées. J'appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets en tissu compriment forte^ ment le bras ; on les met quand les femmes sont encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des ohairs au profit du poignet et de la
i&am qui se boursouflent et defienaent horribleiiient gros : c'est un signe de beauté chez les Tinguitiiès , conune le petit pied cbes les Chinois ^ et la taille fine chez les Européennes. Tétais tout étonné de me trouver entouré de cette population qui n'avait véritablement rien d* effrayant. Une seule chose m'importunait, c'était l'odeur que ces peuplades répandaient autour d'elles et que l'on sentait même d'assez loin. Cependant les hommes et les femmes sont très propres, ils ont Thalûtude de se baigna deux fois par jour ; j'attribuai cette odeur désagréable k\em ceintiire et à leur turban qu'ils ne quittent pas et qu'ils laissent tomber en lambeaiux. le remarquai que l'accueil qui m'avait été fait par le chef attirait sur nous la bienveillaiM^ de tous les habitonts, et j'acceptai sans crainte l'hospitalité qui àous fut offerte. C'était le seul moyen pour bien étudier les mœurs et les habitudes de mes bouv^ux hôtes.
Le territoire occupé par les Tînguianès, est àtué par les 17<^ de latitude noiil, et les 27 ée longitude ouest ; il est divisé en dix-^^t villages. Chaque famille possède deux habitations, une pow le jour, l'autre poiu* k anit. L'IatitatMin du jour est une petite ease en bambou et en paille, dans le goire de toutes les cftses iiniiennes; celle de nuit est phs petite «t perdiée -sar de grandte pieux, on » sonMuet d'im ariire, à soixamte ou <fntre-^gts pieds Mi-^esau éa ml. Cette iuBteir n'étamn,
nais je compris cette précaatkm UarwfÊt je m qve, réfiigiés dans cette case de auit, les Tinguiiaès se présenrent «Bsi des attaques nocturnes des Girioa* nés, l^urs ennemis mortels, et s'en défendent arei: des pierres ^'ils Isuicent du sommet des ariireà (1). Au tniliea de chaque ytifo^ il y a un grand haiif;ar t]ui sert a»K ramions, aux fétcs et aux cérémonie»» pcMiqaes. Il y avait déjà deux jours que J'étais au vilbge de Palm (c'est ainsi que s'appelait lé lieu où je m'éta» arrêté) , lorsque les chefs reçurent un message de la bourgade de £âi9afi9ua/«ii ^ M^ une des pins éloignées dans Test Par ce message , les ehefe étaient prévenus que les faabitatttn de la bourgade araieiit soutenu un combat et qu'ils eti étaiâit sortis victiM^ux.
k cette aoufieile, ies habitants de Palan ponssèrei^ des cris de joie qui se changèrent en vériUMe tumulte, lorsqu'on apprit qu'une iète allait Ùrt celétoée en comniémoration du succès à Lagamguilmt y Madalag. Chaeni devrait y assister ; hommes , femmes, en&nts, «ms voulurent parth*. Maïs ies cbefe dmsîrent un certain aombre de g««'riers,
(]) Les Tioguianès OBt pour ennrjnis Mbaroés »w race «le sanvases cruel» et sanguinaîre« qui bsbitent ioui-t-fah da^rs .rkilcricur des rtiontatties ; ils ont aussi à craindre les Igorrotrs 1«i vivant ^s ^tH d'eux . mais qtrî sont moioij swnragcs. J'iuni fhis taril r«)eaii« d*enftiter.
((ueiques femmes^ plusieurs jeunes Mlles, et Ton se prépara au départ. L'occasion s'offrait trop belle pour que je n'en profitasse pas, et je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Us consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre de trente. Les hommes portaient leurs armes qui se composent de la hache, qu'ils nomment aliijua, de la lance aiguè en bambou et du bouclier ; les femmes étaient afliiblées de leurs plus beaux ornements. Je remarquai que ces vêtements se composaient d^ étoffes de coton de couleurs éclatantes. Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des sauvages. Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient comme nous à la fête ; nous traversâmes des montagnes^ des forêts , des torrents, et enfin à la pointe du jour nous arrivâmes à Laganguilan y Madalag. Toute la bourgade était en fête. On entendait de tous côtés les sons de la congé et du tamtam. Le premier dé ces instruments est de form^ chinoise, le second est en forme de cône aigu, recouvert à la^base d'une peau de cerf. C'était un vrai tohu-bohu
Vers onze heures , les chefs du village , suivis de toute la population, se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le sol ; chaque bourgade, ayant les chefs à sa tête, occupait une place désignée a l'avance. Au milieu d'un cercle
formé par les chefs des combattants, il y avait de de grands vases pleins d'une boisson faite avec du jus de canne à sucre et quatre hideuses têtes de Guinanès entièrement défigurées : c'étaient les trophées de la victoire. Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de Laganguilan y Madalag prit une des têtes et la présenta aux chefe de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs. Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de hache et en retira la cervelle. Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé , puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle. Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis vaincus. Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de canne fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés des chefs; ceux-ôi plongèrent dedans de petites coupes en osier qui laissèrent échapper par leurs fissures la partie liquide, et la partie solide qui restait au fond des petits paniers fut bue par eux avec extase et sensualité, l'éprouvai un affreux mal de cœur à ce spectacle nouveau pour moi. Après le tour des chefs, ce fut le tour dés guerriers. Les vases leur furent présentes,
H diftcttii j puisa avec déUceg Taffimx breuvcage aa bruit des chants sauvages. U y avait TraimeAt dans ce sacrifice à la victoire quelque cbose d^iuferaal... Ncosétious rangés en cercle et les vases promeaés à la ronde. Je compris que nous aUions avDÎr une épreuve bian dégoûtante à subir. En eiet, kélas! elle «ne se fit pas attendre. Les guerriers s'arjpàtèrent devant moi et me jj^és^tèrent le basi (4 ) et l'affreuse œupe. Tous les regards se fixèrent sm moi. L'invitation était bien directe, la refuser c'était s'exposer peut-être à la mort ! Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre... J'eusse préféré Ja carabine d'un bandit à cinq pas de ma poitrine, ou attendre, ainsi que je l'avais déjà fait, que le buffle sauvage sortit du bois. Quelle perplexité ! Je n'oublierai jamais cet horrible moment. Il me glaça d'effroi et de dégoût; cependant je me contins, rien m trahit mon émotion ; j'imitai les sauvées ^ et, Irempant Ja coupe d'osier dans la boisson, je l'approchai de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila qui ne put éviter l'infernale boisson. Le sacrifice était accompli. Les libations cessèrent, mais il n'en fut pas de même des chants. Le btt^i est une liqueur très spiritueuse et très enivrante, et les assistants, qui avaient us^ outre mesui« de cet in-
ià) J^iwxqimVmivm^MujnB de capimg kmcre&mmàé
kmêi htemÊ^e^ chMtaieat pli» fort m ànit ém tmàum «t de laocaee, pemémt que leiguemmiii^ visaient le^ crânes humains en pefits M0r«eMndfii<* liiés À ètoe eavoyéscMUe «aéeMxà iMiM les taurgarfes uaiea. La i^btribiitiM m it «éMiee temabtjfms les dieiB«iécriiaFèreiitla«érc»Mie é«r^ famée. Oft se mât ali» à «éanaer. Lès «auva^ m lénsBPettt « flbwx ligtMS, et, famtet ûtnine c'iis fiHsseï^ été (ewagés «u fous fimeu, ils aeunaHt àsaniea* eiiaqpfftiqBaat kiir aakdbroiÉefur l'épaufe ie leur vis-^-vis et àcht&ger 4e iriaee arec loi. €im daaflfifi dur èi«Ht toute te jowiiée; e^MiilaAtftwt, diaque Jiakitaait «e retira «vee sa tewiie etipelfMB àMés da&s sa demenne aériemie, «t tentieuJin ài i'oidpe.
H y a liea ée«'éteiiii€ar, «quand en «Éeu Burope, mâché idans un hm lit^ auns nu dnnd é drad eu^ b 4éte molleneut af^yée «or de bous «ueilkns , ai ïm réfléchit an ^aipalier gtte i^ cMMaett tep isauvages dans lesiorèts. ComUeu defoîs jecw uuis iteprésefité oes familles judiées à faatre^mgts {ueds M dessus de la terre , mr le summet des tarives. £h ! cependant, je sais qu'elles donuenit ausai trau^ qailles dans ces xetraites ouvertes à tous les Teste, (fue flstf^i daus ma chambre bien ^lose «t bien «ilencieuse. Ne scmt-elles pas coumie les oiseaux qui se t^poseoA sur les branches à leurs oMés. N'out-dles fias pour jnère Ja natture, cdte adiEurable fardûsaue
de ce qu'elle a fait ; et ne ferment-elles pas leurs paupières 50US le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel !
^ Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis notre séjour chez les Tinguianès. Pour être plus en sûreté, nous avioi^s pris Thabitude de veiller/ mutuellement Fun sur l'autre : jamais nous ne dormions tous les deux à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent? Cette nuit-là c'était à mon tour de commencer à dormir : je me couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives , je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil. J'offris alors à mon lieutenant de me remplacer ; le pauvre diable était comme moi : les tètes des Guinanès dansaient devant ses yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses; puis déchirées, broyées, brisées; puis Faffreux breuvage des cervelles qu'il avait aussi courageusement avalé , lui revenait au coeur et à l'esprit , et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse. — Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous venus parmi tous ces démons? Ah ! nous aurions mieux tait de rester à notre bon pays de Jala-Jala. Il n'avait peut-être pas tort ; mais mon désir de voir des choses extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu'il ne partageait pas. — Il faut, lui répondis^je, que
l'homme connaisse tout et voie tout ce qu'il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir et que nous sommes les maîtres ici, quant à présent, faisons une visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi. Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de bambou Tun contre Tautre, et je l'entendis mur-* murer entre ses dents :
— Quelle maudite idée a donc le mattre? Qu'allons-nous voir dans cette malheureuse case? Si ce n'est le Tic balan (1), ou Assuan (2), nous ne trouverons rien. Pendant ces réflexions de l'Indien , le feu prit. J'allumai, sans rien dire , une mèche de coton enduite de gomme-élemie que je portais toujours sur moi dans mes voyages , et je commençai ma visite. ii parcourus tout l'intérieur de l'habitation , sans rien trouver, pas même le 7ïc balan ou Assuan, comme le pensait mon lieutenant. Je croyais ma visite infructueuse , lorsque l'idée me prit de descendre au rez-de-chaussée de la case, car toutes les cases sont élevées de huit à dix pieds au dessus du sol , et le dessous du plancher, fermé avec des bambous, sert de magasin. Je descendis. Quelqu'un qui eût pu me voir, moi , blanc , Européen , enl'alttt
(I) è; prit malin.
v2) Bivinité ma feiisante des tagalous.
d*un antre jiémtfiplière, ^rer la mût, une aèche à la main, dans la case d'an Tingiûanès, eut été Traiment surpris de mon audaoe , et je dirais presque de mon entêtement à cherct^er le danger, à conrk après le merveilleux et riaconnu. iHais je marchais sans réfléchir à la sia^iularité de mon actioA. Gomme disent les Indiens, cr jç suivais ma destinée. » Lorsque j'eus atteint le sol, j'a,perçus au milieu du carré formé par Fentourage des bambous une espèce de farappe, et je m'arrêtai satisfait Alila me regardait avec étounement. Je soulevai la trappe et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lipiière, mais je ne pus découvrir le fond ; seulement, sur les côtés, à une profondeur de six à sept mètres environ, je crus distinguer des ouvertures que je
pris pour les entrées de galeries souterraines
Que venais-je de découvrir ?... AHais-je , comme Gil-Blas, pénétrer chez un peuple de bandits vivant daus les entrailles de la terre, ou bien trouverais-je, comme dans les contes des Mille et une nuits, quelques belles jeunes filles priionnières d'un mauvais génie? En vérité, ma curiosité augmentait au fur et mesure de mes découvertes. — Il y a ici quelque chose d'étrange , dis- je à mon lieutenant. Allume une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.... En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d'épouvante et se hasarda à me dire d'un ton chagrin :
— Comment, m^e, vons n'êtes pas coatent de Toir €6 qu'il y a «ur terre, vous voulez encore voir ceqn*il y a dedans?
Cette observation naïve me fit sourire. li continua.
— Vous voulez me laisser seul ici I Et si Tâme du Guinanès dont j'ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne serez plus là pour me défendre !
Mon lieutenant n'eût pas craint viu^t bandits, il aurait lutté seul contre eux juiqu'à la mort , mais ises jambes tremblaient, sa voix, était émue, sa figure effrayée à l'idée de rester seul dans cette case, exposé à la vue de l'àme du Guinanès qui viendrait lui demander sa cervelle! Pendant qu'il m'adressait ses plaintes , j'avais appuyé mon dos d'un côté du (Hiits, mes genoux de l'autre, et je descendais. J'avais franchi deux à quatre mètres environ, lorsque je sentis des gravois qui tombaient sur moi; je levai la tète» et je vis Alila qui descendait aussi. Le pauvre garçon n'avait pas voulu rester seul. Bravo, lui disr-je, tu deviens donc curieux ; tu seras récompensé, va; uous verrons de fort belles choses
ïtj^ continuai mon voyage sous terre. Après avoir franchi sept mètres environ j'arrivai à l'ouverture ?Be j'avais remarquée d'en haut, je m'y arrêtai; je plaçai ma lumière en avant et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était assis, un corps Tin- <Qian desséché^ noir, à Tétat de momie. Je ne dis
rien , j^attendais mon lieutenant et voulais jouir de sa surprise. Lorsqu'il fut à côté de moi : — Tiens luidis-je, vois !.... Il resta stupéfait.... — Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons ; sortons de ce trou maudit? Menez-moi pour combattre les Tînguianès du village, je suis prêt. Mais ne restons pas \k avec des morts ! Que voulez-vous que nous fas sions de nos armes s'ils nous apparaissaient tout-àcoup pour nous demander pourquoi nous sommes-là ? — Rassure-toi, lui répondis-je, nous n'irons pas plus loin. J'avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je verrais encore des Tinguianès conservés. Je respectai Tasile des morts et je remontai à la grande satisfaction d'Alila. Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes Tétage de la case, et je m'endormis^ car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer : la momie et le basi le tenaient éveillé.
Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à descendre de leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire nos préparatifs de départ. J'avais assez séjourné à Laganguilm y Madalag, je désirais me rendre à Mmiabo^ grand village situé à peu de distance de Laganguilan. Je profitais des gens de Manaho qui étaient venus assister à la cérémonie des cervelles (c'est ainsi que j'avais surnommé la fête sauvage) , et je partis avec eux. Dans la troupe, il s'en trouvait un qui avait
habité quelque temps parmi les Tagaiocs ; il parlait un peu leur langage que je possédais assez bien ; je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je causai avec le sauvage, interrogeant sur les usages, les coutumes, les mœurs de ses compatriotes. Un pmnt surtout me préoccupait. J'ignorais quelle était la religion de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu'alors je n'avais vu aucun temple , rien qui ressemblât à une idole ; j'ignorais quel était leur dieu. Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien etpromptement. — Les Tinguiam^ me dit-il, n'ont aucune vénération pour les astres; ils n'adorent ni le soleil , ni la lune, ni les étoiles. Ils croient à l'existence de l'âme, et prétendent qu'elle se détache du corps et reste dans la faffiiile après la mort. Ils ont^ comme on le voit, un commencement de saine religion et de douce philosophie. On regrette moins la vie si l'on pense laisser quelque chose de soi à ceux que l'on quitte ! Quant au dieu qu'ils adorent, il varie et change de forme selon les hasards et les circonstances. Voici pourquoi : Lorsqu'un chef Tinguianès a trouvé dans la campagne un rocher ou un tronc d'arbre de forme bizarre, c'est-à-dire représentant assez bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade, ^t le rocher ou le tronc d'arbre est aussitôt considéré comme un dieu, c'est-à-dire comme une chose supérieure à l'homme. Alors tous les habitants du vil-
lage se readent au lieu indiqué, emporta&t avec eux des provisions et quelques porcs vivants. Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l'idole nouvelle un toit en paille pour la couvrir et font un sacrifice en faisant rôtir lès porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu'à ce qu'ils n'aient plus ée provisions. Quand tout a été bu et mangé , on met le feu au toit de paille, et l'idole est oubliée jusqu'à ce que le ckef , m ayant découvert une autre, adonne une niHivelle cérémonie. Relattvem^t au\ mœurs, voici ce que j'ai apprk :
Le Tinguianh a ordinair^nent une femiiie légitime et plusieurs concubines ; inais bi fenme légitime habite seule la maison conjugale, et les sialtresses ont chacune une case séparée. Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le jour de la oérémonie l'homaoe et la femiae appor- / tent leur dot en nature : cette dot se compose de vases en porcelaine., de verroteries, de grains de corail , et quelquefois d'un peu de poudre d'or. EHc ne profite en rien aux époux, car on la di^ribue à leurs parents. — Cet usage, mb disait mon guide en forme d'observation, a été établi pour ^ipécher te divorce qui ne pourrait avoir lieu qu'en restituant iatégral^nent tous les objets qui ont été apportés par celui qui le demanderait. Le moyen est assez adroit pour des sauvages , c'est agir en gens civilisés. En effet, les parents ont tout intérêt à em|>é'
fiher la séparation, poîaqm'ils devront restituer les cadeaax reçus, et si l*im des époux perâstait à la demafider, ils ïea. empêcheraient par la disparition d'un seol objet donné, tel qu'un grain de corail ou ua Tase de poroelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser, qu'avec des concubines, un mari divorcerait très souvent. Mon compagnon de voyage m'instnusait sur tout ce que je voulais savoir. — Le goùvarnemeat, me dit-il après s'être reposé quelques instants, est tout à fait paternel. C'est le doyen d'âge qui commande. — C'est comme à Lacédémone, pensais-j^, on y honore la vieillesse.— Les lois sont conservées par tradition, les Titiguia" ^ n'ayant aucune idée de l'écriture. Dans certains <^4 on applique la peine de mort. Lorsque l'afrêt fatal a été prononcé, il &ut que le Tinguiavi^s qui l'a mérité s'échappe s'il veut l'éviter, et aille vivre ^H les IcHréts , car les vieillards ayant parlé tous les habitants sont tenus d'exécuter leur jugement.
La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs, les nobles et le peuple. Quiconque possède est noble , et pour posséder il suffit de pouvoir présenter en public un certain nombre de ^ses eai porcelaine. Ces vases coiistituent toute la nchesse des Tinguianès, Nous causions encore des ^es des naturels du pays , lorsque nous arrivâmes à Jfenofo. Depuis Laganguilan, mon guide, mon ^cérone^ n'avait presque pas gardé le sileace. Mes
regards furent attirés par les flammes qui s'échappaient de desisous une case où un gi*and feu était allumé. Autour du feu je vis plusieurs personnes rassemblées , qui hurlaient comme des loups.
— Ah ! ah ! me dit mon guide d'un air satisfait, voici un enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies. Mais vous jugerez par vousmême de ce qu'elles sont. Il sera encore temps demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des Gttmanès, car l'enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit. J'acceptai l'offre qui m'était faite, et nous allâmes prendre possession de la case du Tinguianès. l'étais de premier quart, et mon pauvre Alila, un peu rassuré, s'endormit profondément. Bientôt je l'imitai , et nous ne nous éveillâmes qu'au grand jour.
Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les funérailles du défunt. Je le suivis, et nous primes place à quelques pas du cortège. J'assistai à un étrange spectacle. Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d'escabeau ; au-dessous de de lui et à ses côtés, il y avait dans d'énormes ré- . chauds des feux très ardents ; à une certaine distance, une trentaine d'assistants étaient assis en cercle.
Une dixaine de femmes formaient également un cercle; elles étaient plus rapprochées du corps auprès duquel était la veuve, que Ton reconnaissait à uue longue toile blanche qui l'enveloppait des pieds à la tète. Les femmes portaient toutes du eoton avec lequel elles essuyaient les sérosités que'le feu faisait sortir du cadavre qui rôtissait petit à petit. De temps en temps un des Tinguianès prenait la parole et prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu'il terminait par une sorte d'hilarité bruyante, imitée de tous les assistants. Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée, on bavait du iasi, et l'on exécutait une danse en répé-> tant les dernières paroles de l'orateur. J'endurai — c'est le mot — ce spectacle pendant une heure environ ; mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus longtemps. L'odeur qu'exhalait le cadavre était insupportable. Je sortis prendre l'air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire ce qui s'était fait depuis le commencement de la madadie du trépassé.
— Volontiers, me répondit-il.
Heureux de respirer librement, j'écoutai avec in térèt le récit suivant :
— Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l'apporta sur la grande place pour lui appliquer les grands remèdes , c'est-à-dire que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son
de la congé et du tam-'tam, pour pratiquer peùâsoït cm soleil des danses autour du malade. Mais ce ^and remède fut sans effet, le mal était mcuraUe. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison, et on ne s'occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu'il n'avait pas roulu danser avec ses compatriotes. Je ris du remède et du raisonnement , mais je n'interrompis pas le narrateur.
— « Pendant deux jours, Dalayapo fut dans uh x> état de souffrance, puis, au bout de ces deux jours, » il ne souffla plus... et lorsqu'on s'en aperçut, on » le mit tout suite sur le banc où nous Tavons vu » tout à rbeure. Dès lors, toutes les provisions qu il » possédait ont été réunies pour nourrir les assis- » tants qui lui rendent les honneurs. Chacun a » prononcé un discours à sa louange; ses parents » les plus proches ont commencé les premiers, et » son corps a été entouré de feu pour le faire des- » sécher. Quand les provisions seront finies, les » étrangers quitteront la case, et il n'y restera pins » que la veuve et quelques parents qhi attencfront » que le corps soit bien réduit et bien sec. Enfin, » après -quinze jours on le descendra dans un grand » trou qui est sous sa maison, il sera mis dans une » niche au-dessus de celles où sofft déjà se» défunts » parents, et ce sera fini. »
Ce trou , pensai-je , est semblable à cefui daw lequel je suis descendu Fautre nuit à Lagtxnguîlan,
L*explicatioB qui Tenait de m'fttre dottnée me satisfit complMement, et je ne demandai pas à assister de nouvean à la cérémonie. Je résolus^ puisque j'é* tais Cort bien assis à Tombre d'^n Baletè^ d'abuser de robtigeance de mon guide et je lui demandai, en changeaAt tout à coup de conversation, comment les tribos s'y prenai^t pour faire la guerre aux Gm^ nanès, ces mortels ennemis ! — « Les Guiuanès, me n dit-il , sans me faire attendre, portent les mêmes » armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus » adroits , ni plus rigoureux.. Noos avons deux ma- » nières de les combattre. Parfois nous leur livrons » de graades batailles eu plein jour, et nous nous » trouvons faee à face sous le soleil ; on Uen, la nmt^ )) quand tout est sombre , nous nous approchoos en » silence des endroits qu'ils habitent, et alors si » nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous » leur coupons b tète et nous l'emportons po«r » avoir nne fête semblable à celle que vous avez vue » déjà. »
Ce mot de fête me rappela Torgie sanglante à laquelle ) avais assisté, et surtout la part que j'y avais prise , et je me sentis rougir et pâlir tour à tour. L'Iodten ne s'en aperçnt pas et continua. — a Dans » les grands combats tous les hou^mes d'un village » sont forcés de prendre les armes et de marcher ^> contre le village ennemi; c'est ordinairement au » milieu des bois que se fait la reneiwtre des dettx
432 — » armées. Aussitôt qu'elles s'aperçoiverit, des cris. » des hurlements éciatent de toutes parts. Chacun » s'élance sur son ennemi. De ce premier choc de~ ' )) pend la victoire ^ car Tune des armées a toujours » peur et prend la fuite , Tautre alors la poursuit et » tue tout ce qu'elle peut atteindre en ayant tou- » jours le soin de couper les têtes et de les rapporter (1)...
C'est un combat de cache-cache dont cependant les suites sont cruelles , pensais-je. Mon indien me confirma dans mon idée en ajoutant :
— (( En général , les vainqueurs sont toujours » ceux qui se cachent le mieux pour surprendre » leurs ennemis et qui fondent tout à coup sur eux » en criant. »
Mon guide se tut. .Le combat n'offrait pas d'autre intérêt. Puis voyant que je ne l'interrogeais plus , il me quitta et je retournai à mon habitation rejoindre Âlila qui s'ennuyait beaucoup à Manabq, De mon côtç j'avais assez vu les Tinguianès ; je crus d'ailleurs remarquer que le loiig séjour que je faisais chez eux semblait leur porter ombrage ; je pensai à la fête des cervelles humaines et me décidai à partir. J'allai prendre congé des vieillards. Malheureuse-
(1) C'est d'après ce cruel usage de décapiter leurs victimes que les Espagnols ont donné à ces sauvasses le nom de cona çnbesas, coupeurs de têie$.
meut, je n*a¥iâsrte& k leuréioiaef; nxm je teir pvomi» beaijœaiip de fHrésents ^oêaà je lerM de r^ tour dtm, le» dirétiefts, et je les qtittai. — L» sati»iktioft de mom lieutenant était à sm eaiiUe loPMfw nous SMS mtme» en route. Je ne yooliis pas repas^ ser par <m j'étais ten» et me décidai à prendre pltfs à Test en trat^ant les nmitagnes et me lainMlilt difi|er par )e soleil. Cette route me semblait d'ailtant jMrèiêrable cpie j'allais parcourir un pays kabité par qttelqiies Igorrotès, eette autre espèce de sauvagas que je ne eonnaissMs pas. Les montagnes que noas tramsioi» étaient c^Nsnr^es de magnifiques farèts. Se temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos pieds; las herbes y étateât si hautes et si toaffues que nous avions de la peine à les écarter pour nous frayer un passage. Tout en dieminaat, mon lieutenant eb^cbait à luer quelque gibier ^i servirait à nous nourrir; quant à moi, j'étais trop en contemplation devant les sites admirables que imus rencontrions, trop amoureui de cette nature vierge, féconde, qui s'épanouissait devant nous pour soi^ar à chasser. Mon fidèle Altla était moins enthousiaste, mais il était e» revanche plus prudent. Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous flmes halte auprès d'un ruisseau , nous eotqiàmes du palmier pour remplacer le riz et le paiu, et nous no«s mimes à manger le foie de l'animal à la broche. Notre rq)a9 fut copieux. Ah! qne de fois depuis,
assis à une bonn« table, devant des mets succttlente et recherchés, dans des salies à manger dont Tatmosphère était tiède et lyarfumée par l'arôme des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux?
Après cette collation, quelques branches d'arbres abattues et réunies sur le sol très humide au fond de grands bois furent notre lit, et nous y dormîmes jusqu'au lendemain sans crainte, et surtout sans faire de sombres rêves. A l'aube naissante nous reprîmes notre route, la nature s'éveillait comme nous. Elle était belle et calme. Les vapeurs qui s'échappaient de son sein la couvraient d'un voile comme une jeune vierge à son lever ; puis, peu à peu ce voile se déchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balanbés mollemait par la brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les ctmes des arbres ou aux sommets des rochers. Nous marchâmes longtemps; puis, vers le milieu du jour nous arrivâmes dans une petite plaine habitée par les Igon^otès, Il y avait en tout trois cabanes. La population n'était pas nombreuse. Sur le seuil d'une de ces cabanes je vis un homme d'une soixantaine d'années et quelques femmes. Nous étions arrivés par derrière les huttes et nous avions surpris les sauvages; ils n'eurent pas Ir temps de s'enfuir à notre approche : nous .étions an
milieu d'eux. Je recommençai ce que j'avais fait en arrivant à Palan, seulement je n'avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j'offris de notre cert etjel^ur fis «comprendre par mes gestes que nous venions avec d'excellentes intentions. Dès lors il s'établit entre nous une conversation mimique assez curieuse et pendant laquelle je pus observer tout à mon aise la nouvelle race que je voyais. Je remar* quai que la toilette des Igorrotès était à peu près la même que celle des Tinguianès, moins les orne-* inents, mais que leurs traits et leur physionomie étaient tout-à-fait différents. L'homme était plus petit, sa poitrine était excessivement large, sa tète dcmesarément grosse, ses membres développés, sa force herculéenne ; ses formes étaient moins belles que celles des sauvages que je quittais ; sa couleur était d'un bronze foncé, très foncé même. 11 avait lé nez moins aquilin et les yeux jaunes et entièrement fendus à la chinoise. Les femmes^ avaient ausisi des formes très marquées, une couleur foncée et des cheveux longs relevés à la chinoise. Malheureusement il m'était impossible en mimant d^arriver à obtenir les renseignements que je désirais avoir, et je me bornai à visiter la case. C'était bien une véritable hutte. Point d'étage. L'entourage était fermé par des pieux d'une grosse dimension, surmontés d'un toit en forme de ruche ; il n'y avait qu'une petite ouverture de laquelle on ne pouvait guère pro-
iter cpi*^ se tnlnaat sur le venfape. Nonobstant cette dîficnlté, je ygiûos voir riâtôrienr et fis signe à me» li^tenaat de veiller; pw je m'ii^rodmsis dans la eabane. Les Igorrotès finrent très surpris de aien ae* tien, mais ils ne cherehèrent pas à m*enpè^er de l'accomplir. J'entrai dans une espèce de bonge infect. Une petite ouverture an sommet du toit demiait lin peu de jour et laissait la ftmée s'échapper. Le sol était jonché de poussière i c'est sur cette douce eooche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus distinguer quelques lances de bambous ipielques noix de cocos divisées et servant de vase, va petit tas de cailfamt ronds qui Paient là pour servir de défense en cas d'attaque, et quelques mor oeauK de bois gros^remait travaillés qui servaient d'oreillers.
Je sortis promptement de cette tanière, l'odeur infecte qu'on y respirait m'en chassa; d'ailiers j'avais tout vu. Je demandai par signes à l'Igorrotè quelle rosto je devais suivre pour rejoindre les dwétiens; il me oofliprit, m'indiqua le chemin avec •on doigt, et wms psrttaies pour continuer notre foyage. Je remarquai en passant quelques .diamps de patates et de cannes à ^cre; c'était sans doute la seule culture de ces matheureux sauvages. Après avoir cheminé pendant une heure nous fiâUtnies courir un grand danger : à notre entrée ilais une vaste phine tt^as vîmes un Ignrrolfe qpûfi'tiitayait à toutes
jambes; il nous avait aperças, et j'attribuais cette faite à la pear, lorsque tout à coup nous eutendtmes le brait du tam-tam et de la congé et vtmes vingt hommes armés dé lances qui venaient vers nous. Je compris que nous allions avoir à combattre^ et je dis à mon lieutenant de faire feu sur le groupe en ayant bien soin de n'atteindre personne.
\Ula tira ; sa balle passa par dessus les tètes des sauvages qui furent si étonnés du bruit causé par la détonation qu'ils s'arrêtèrent subitement et nous examinèrent attentivement. Je profitai prudemment de leur surprise, et une immense forêt s'offrant à notre droite, nous y entrâmes en laissant le village H gauche ; les sauvages heureusement ne nous suivirent pas.
Mon lieutenant n'avait pas soufflé mot pendant toute cette scène. J'avais déjà remarqué plusieurs fois qu'il devenait muet pendant le danger. — Qiiand ï^ous eûmes perdu de vue les Igorrotès, la parole lui étant revenue.
— Maître, me dit-il d'un ton mécontent , combien j'ai de regret de n'avoir pas tiré juste au milieu de ces mécréants?...
— Pourquoi cela? lui demandais-je.
— Parce que je suis sûr que j'en aurais tué un. -Hé bien?
— Hé bifcn , maître, au moins notre voyage ne
m sendt pm terminé ssns qae mus Kjiom 6n^yé an dnUe un saiiTOige.
— Âh ! àlila, loi dis-je, ta «s 4obc dereon néckaiitt
— Non, mattre , répoidit-îl; nais je m sims pas iMNirquoiTOfos êtes à bonprar cette race maodtte... vous qui poursuivez les TWtsanès (I) qui Talfsnt cent lois mieux, et qui sont chrétiens.
— Gonm^, m'écriai-je, des bandit^, des tolenrs, des assassins valent mkxLx que de pauvres êtres primitifs qui n'ont personne pour les guider dims le bien !
— Oh ! mai^, répondit mon lieutenant, d'un ton sentencieux cette lois : « Las b^uidits , <ximnie » vous les nommez, ne sont pas ce que vous pensez. . . m Le Ttdiêenè n'est pas un assassin. Quand il tue, » c'est ^'il e^ oUigé de défendre sa vie... et s'il le » fût c'est toujours de bon coeur. . . d
— Oh ! oh ! dis-je, et le vol , comment explique-tuça?
ff — S'il vole, c'est seulement pour prei^re un » peu du superflu des riches et le donner aux pau- » vres , voilà tout. Savez-vous l'emploi que fait le » Tusilanè de ce qu'il dérobe? »
— Non , maître Alila , répondis-je en souriant.^
«--Elibieftl U aei^erieipeur lm,4lît mm B iieutoumi avec orguinl. D'aboi4 il ea donne une i partie au prêtre pour loi (aire dire des messes. •
— Ah ! c'est édifiant. Ensuite?
« — fiosiiite, il en doniie une antre à sa mat- ^ tresse, car il raime et vent toujours la voir parée... B pBÎg, Je reste, il le d€|>ense avec ses amis. Vous » leyojez, maître, le Tulimnè prend du superflu » d'une personne pour en contenter plusieurs. II est » loin 4'étre aussi méchant que ces sauvages qui » vous tnent sans rien dire, et voas mandent la cer- » vrile... » Et Aiila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujouis... Sa conversation m'intéressait teUement, son .système était si curienx, et lui-même était lie » Ixmne foi en l'expliquant, qu'à l'écouter j'oubliais presoue mes Igorrotès.
Nous continuâmes notre route à travers le bois, en aens dirigeant le plus possible vers le Sud, pour noQs rapprocher de la province de Batangas, où je devais aller retrouver mon pauvre malade qui s'in^ ipnétait saiis doute de ma longue absence. Lors de tten départ, je n'aicais rien laissé connaître de mon projet; il est à penser que si onji'eût su^ j'eusse passé pour mort. Le souvenir de ma femme que j'avais laiflste à Manille^ et qui était loin de me croire chez las IfÊrrotès, me ûâsaît désirer de revenir le plus t4t posBtUedaBs ma famille, iibsorbé dans mes peu séei, Mtcatné par mes refluions, je mardwtisaile»-
deusement, sans jeter cette fois les yeux sur la végétation qui étalait ses riches tré^rs à nos côtés. Il fallait que je fusse bien préoccupé, car une forêt vierge entre les tropiques, et surtout aux Philippines, n*esl en rien comparable à nos forêts d'Europe. le bruit d'un torrent vint me rappeler le lieu où je me trouvais, et je saluai la nature dans ses gigantesques productions. Je regardai au-dessus de moi, et j'aperçus un immense haleté, figuier extraordinaire qui crott dans les sombres et mystérieuses forêts des Philippines. Je m'arrêtai pour admirer le balèté. Cet arbre immense provient d'une graine semblable à celle de la figue ordinaire ; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d'années une croissance extraordinaire. La nature qui a tout prévu, qui permet au jeune agneau de laisser sa laine aux buissons du chemin pour que l'oiseau timide puisse la dérober et en former un nid, s'est montrée dans tout son génie en faisant grandir le figuier des Philippines. Les branches de cet arbre partent généralement de son tronc, s'étendent horizontalement et forment un coude pour s'élever ensuite perpendiculairement ; mais, ainsi que je Tai dit déjà, l'arbre est spongieux, facile à se rompre, et lorsque la branche, en formant sa courbe est trop faible, elle se casserait infailliblement si un fil, que les Indiens appellent goutte d'eau, ne s'échappait de Farbre pour aller prendre racine en terre, et gros-
sittant en raàsfm de 1» lurancbe^ lui tonoer «n étai vivant. Ensuite autour du tronc s'étendent, à une trè$ grande distance du sol, des supports aaturels qui vont se terminer en pointe vers le milieu du tronc. Le grand architecie de rUnirers a tout prévu. Le coup d*€eil qu'offire le. Bàlètè est souvent d'un pittoresque indescriptible. Aussi, le croirait-on, dans un ^espace de quelques centaines de pas de diamètre^ espace ^pi'occupeat d'ordinaire ces gigantesques figuiers, on voit tour à tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui souvent sont meublées de sièges naturels formés par des racines. Nulle végétation n est plus variée ni plus extraordinaire. Cet arbre pousse parfois sur un rocher où il n'y a pas un pouce de terre; ses longues racines s'étendent sur le sol du rocher , le contournent et ^<Mit se plonger d^ns le ruisseau voisin. C'est un chef-d'œuvre, bien commun cependanl dans les fortts vi^ges des Philippines.
— Voici un bon endroit pour passer la Jiuit, dis-je à mon lieutenant.
Il recula de plusieurs pas.
« — Conunent, dit-il, est*ce que vous voulez vous 'arrêter ici, maître? )>
— Certainement, répondis-je.
ff — Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous ' y sommes beaucoup plus en danger qu*au milieu «deslgorrotès... »
— Pourquoi donc sommes-nous en danger ? demandai-je...
(c — Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc » pas que c*est dans les grands Balètes qu'habite le » Tic balan (t). Si nous restons ici, vous êtes bien )) sûr que je ne ne dormirai pas un instant et que » toute la nuit nous serons tourmentés... »
Je souris; mon lieutenant vit mon sourire.
a — Oh! Maitre, dit-il tristement, que vonlez- » vous que nous fassions sur un esprit qui ne craint » ni la balle ni le poignard... )>
L'eflfroi du pauvre tagal était trop grand pour que je lui résistasse; je cédai, et nous allâmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins à mon goût,, mais bien plus à celui d'Alila. Notre nuit se passa comme toutes les autres , c'est-à-dire parfaitement bien ; nous nous réveillâmes pour reprendre notre course dans la forêt.
Il y avait deux heures que nous marchions lorsqu'au sortir du bois pour entrer en plaine nous nous trouvâmes face à face avec un Igorrotë monté sur un buffle. La rencontre était assez curieuse. Je présentai le canon de mon fusil au sauvage, mon lieutenant saisit sa monture par la longe et je lis signe à l'Igorrotè de ne pas bouger ; puis , toujours en mimant ,
0) Esprit malin.
rmai s*il était s«q1. Je compris qu*il ii*avait
mpagnon de roate et qu'il se rendait au
l'opposé de nous. Alila qui décidemment en
mx sauvages , désirait tirer un coup de fusil
- !à et lui loger une balle dans la tète ; je m'op-
igoureusement à ce projet et lui dis de lâcher
*". « — Maître, dit-il, voyons au moins ce que
""rmeniles vases que voici? »
'2;orrotè avait attaché sur le.col de son buffle
ou quatre vases recouverts de feuilles de bana'-
anlieutenant, sans attendre ma réponse, y porta >z et reconnût, à sa grande satisfaction, qu'ils .raient un ragoût de cerf qui jetait un certain iùm. Toujours sans me consulter, il détacha le s petit des vases, donna un coup de crosse de il au buffle qu'il lâcha et dit :
— Ve-te-Judio ! (va, vilain juif).
L'Igorrotè se voyant libre s'enfuit de toute la visse de son buffle, et nous , nous rentrâmes dans s bois en évitant les endroits découverts, de radote d'être surpris par un trop grand nombre de sauvages.
Vers les quatre heures nous fîmes halte pour prendre notre repas. Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du sauvage répandait une suave odeur. Enfin, l'instant désiré arriva ; nous nous assîmes sur la pelouse : je pion-
geai mm poignvd dans le tase (}o*AKift atait approché du fea et j'en retira.... une raatn toutefttière (i) . Mi/n painfe lieutenant fot aussi siapéfait ^e mm, et nous restâmes quelques miMFtes sans^ nmc adresser la pavoie. Enfin , je doniai uii yigo«nreui coup de pied dans le yase qui se brisa; la c^ir kamaine qu'il contenait s'éparpilla sur le soi. Je Uûnk toujours la main fatale au bout de moa poignard...
Cette main me-faisaH horreur ; je l'exanâniâ avec soin, elle me parut avoir appartenu à nn enfanéw à un Ajetas^ race de sauvages qui habite les mmrtagnes de Nuem^Exica et de Maribèies, de laquelle j'aurai occasion de parler dans le cotffur de ce rédl. Je pris quelques tiges de palmier cuites sons la cendre , Alila m'imita, et nous rcpaîttmes^ssez mécontents chercher un gtte pour la nuit.
Deux heures après le lever du soleil nous sortîmes de la forêt pour entrer dans la plaine. De distance en distance nous trouvions des champs de tfi coltivés à la manière tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie naïve :
« -*- Maître, nous sommes sur la terre des chrétiens!»
(1) Les Igorroiïs, cependant , selon les rapporls de autres Indiens, ne sonl pas anthropophages; peut-être celui-là avait ii reçu ce8 mets de quelques autres sauvages , les Guinanès , par exemple. f
£n effet, la route deveoait plus facile. Nous suivîmes un petit sentier, et vers le soir nous arrivâmes (levant une cabane indienne. Au seuil de cette cabane une jeune tille ét^it assise ; des larmes coulaient avec abondance sur son visage attristé. Je m'approchai et lui demandai la cause de son chagrin. En entendant mes questions elle se leva, et sans y répondre nous conduisit au fond de son habitation. Là nous vîmes le corps inanimé d'une vieille femme et nous apprîmes que cette morte était la mère de la jeune fille. Son frère était allé jusqu'au, village chercher les parents de la défunte pour qu'ils l'aidassent à transporter ion corps.
Cette scène m'attendrit. Je cherchai à consoler la jeune désolée et lui demandai l'hospitalité qui nous fut accordée aussitôt. La compagnie d'une morte ne m'eiïrayait pas, mais je pensai à Âlila, si supersti tieux'etsi craintif quand il s'agissait des revenants et des esprits malins.
— Eh bien ! lui dis je, u'as-tu pas peur de passer la nuit auprès d'une morte ?
« —Non, maître, me répondit-il hardiment. Cette » morte c'est une àme chrétienne qui, loin de nou% >) vouloir du mal, veillera sur nous. »
Je m'étonnai de la réponse du Tagaloc , de son calme, de sa sécurité. Le coquin avait des motifs pour me parler ainsi. Les cases indiennes, dans les campagnes^ ne se composent jamais que d'une
chambre; celle où nous étions était à peine assez grande pour nous loger tous quatre. Chacun de nous s'y arrangea le mieux qu il lui fut possible. La morte occupait le fond; une petite lampe placée à sa tête jetait une faible clarté; auprès d'elle était couchée sa pauvre fille. Je m'étais placé à une petite distance de ce lit funéraire, et mon lieutenant était le plus rapproché de la porte que nous avions laissée ouverte pour éviter la chaleur et le mauvais air.
Vers les deux heures de la. nuit je fus réveillé par une voix déchirante, et je sentis au même instant que quelqu'un passait par-dessus moi en poussant des cric, qui retentirent bientôt en dehors de la cabane. Je portai aussitôt la main du côté où était couché Alila; sa place était vide, la lampe était éteinte , Tobscurité complète. . .
Cela m'inquiéta. J'appelai la jeune fille, elle me répondit qu'elle avait entendu comme moi des cris et du bruit, mais qu'elle en ignorait la cause. Je pris mon fusil et je sortis en appelant mon lieutenant. Personne ne répondait , tout restait silencieux. Alors je me mis à parcourir la campagne au hasard , appelant de temps en temps Alila... J'avais fait environ une centaine de pas, lorsque j'entendis sortir d'un arbre auprès duquel je passais ces mots timidement prononcés :
« — Je suis ici , maître. »
C'était Alila. Je m'approchai et vis mon liêute-*
naot blotti deirrière lé tronc dé l'arbre , et tremblant comàie une de ses feniiles.
— Que fcsWI donc arrivé? lui demandai-je, et cfne fais-tn là ?
cf — O maître ! me dît-il , pardôiinez-moi : il » m'est arrivé de mauvaises pensées; la jeune In- » dienne me les a inspirées, mais le démon seul me » les a soufQées... Je me suis approché cette nuit » de la couche de la jeune fille; j'ai étant la lampe )) quand je vous ai vu bien endormi. »
— Et puis? dis-je impatienté.
« — Et puis... j'ai voulu embrasser la jeufle » femme; mais, au moment où je me suis appro- » ché , la morte a pris la place de sa fille ; je n^ai » plus trouvé qu'une figure froide et glacée; et, au » même instant , deux grands bras se sont allon- » gés pour me saisir... Alors j'ai poussé un cri... » le me suis enfui... mais la vieille femme m'a » suivi, la morte a marché derrière moi, et elle' » n'a disparu que tout à l'heure , en entendant » votre voix : c'est alors que je me suis abrité » derrière cet arbre où vous me voyez mainten nant. » La frayeur du Tagal et sa méprise me donnèrent envie de rire; mafe je lui adressai une réprimande sévère sur la mauvaise iùtentîon qu'il avait eue d'abuser de l'hospitalité qu'on nous avait si gracieusement offerte. II se repentit, et me pria de t'excusa. U était ^ jecroiâ, assez pttni par 9»
frayeur. Je voulus le r$tmenèr à la cabane , ce fut impossible. Je lui laissai mon fiisil et je rentrai dans la case. La pauvre 611e était aussi tout efTrayée. Je la mis au courant de l'aventure, je la remerciai de r^ccueil qu'elle nous avait fait, et, la nuit étant av?incée, j'allai rejoindre Alila qui m'attendait avec impatience.
L'espoir de revoir bientôt nos parents, notre pays, doubla nos forces , et nous arrivâmes avant le coucher du soleil dans un village indien , sans qu'il nous fût survenu rien de remarquable. C'était notre dernière étape (1).
Après ce long et intéressant voyage , j'arrivai à
(OU serait difficile d'établir de qtiellc nation sont originaires les diverses races d'hommes qui habitent Fintérieur de Lu<;on. Les Tinguianés, parleurs belles formes, leur .couleur, leurs yeux, leur nez presque aquUin, le prix qu'ils mettent aux vases en porcelaine, leur musique, et enfin leurs habitudes, paraissent descendants des Japonais. 11 est probable qu'à une époque, sans doute bien reculée, quelques jonques parties des côtes du Japon et poussées par de forls vents du noi*d /auront fait naufrage sur les rives de Luçon , et leurs équipages*, dans rimpossibilité de retourner dans leur pays et pour se soustraire à la population malaise qui possédait les plages , auront été habiter l'intérieur des montagnes , où la difflculté d'arriver les mettait à l'abri d'un envahissement. Les marins japonais,,qQi ne font ordinairement que le cabotage de leurs côtes, naviguent généralement avec leurs femmes, comme j'ai eu l'occa^
Qaingaa , bourg de la province de Boulacan , où j'avais laissé mon ami en convalescence.
Mon absence prolongée avait causé de grandes inquiétudes; ma femme, étant heureusement restée à Manille , ignorait le voyage que j'avais entrepris et exécuté.
Mon malade s'était écarté du régime prescrit , son mal s'était aggravé , et il m'attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il, dans sa maison : ses vœux furent satisfaits. Nous partîmes quelques jours après mon retour, et nous arrivâmes le lendemain à Manille où mon ami rendit le dernier
sion dé m'en assurer à bord de plusieurs jonques où je suis allé par curiosité. Ces mêmes jonque.», poussées par une tempête, étaient venues s'abriter à la côte est de Luçon , où «Iles séjournèrent quatre mois , en attendant le revirement de mousson ; et , si elles n'avaient pas trouvé un gouvernement protecteur, leurs équipages auraient été contraints de se sauver dans les montagnes , comme, je* suppose, ont dû le ta}r^ les Tinguianès. Ces derniers ayant quelques femmes avec eux, s'en seront procuré d'autres parmi les populations qui les avoisinent, et comme ils habitent le pays le plus beau et le plus sain qu'il y ait au monde , leur nombre se sera considérable* ment accru. Ils occupent maintenant seize villages : Palan , Jalamey, Mabuantoc , Dalayap, Lanquiden, fiaac, Padanquitan y Pungal , Campasan y Danglas , Lagayan , Ganagan , Malaylay, Bucay, Gaddani , Laganguilan y Madalag, Manab, Palog y Amay.
Lea Igorrotés, que j'ai eu beaucoup moins d'occasions d'étu-
soupir AU ii9Îlku4e s^a famiUe. Cet évèAement ^ttristft . e plaisir que j'éprouvais de revit^r ma femme.
Quelques jours après le 4écèjs de uotre ami , nous nous embarquâmes et ftmes voiie pour Jala- JaJ.!.
Nous voyageâmes fort agréablement sur le lac , jusqu'à la sortie du détroit de Quifianbutasan ; mais, arrivés là, m)us trouvâmes un vent d'çst tellement yJMeiiit, les eaux du lac si touripeutées , que nous dylpes rentrer dans le détroit et ajler mouiller près dp la cabane du vieux pécheur Re Lampago^ dont j'aî déjà parlé.
<tier, pa]:iiS8^ Les descendants des rcsjtea de la grande armée navale du Ghinols Lima-Qn , qui , après avoir attaqué Manille le 30 ^vembre 167| , s'était réfugié dans Ja province de Paugiisiaan , dans le goif« de ^iog^yap , çù il fuit une seconde fois battu, et sa flotte eutièreinent détruite. Uqe partie des équipages se sauva dans les montagnes de Pangasinan où les espagnols ne purent pas les poursuivre^
L'igorrotè a les cheveux longs, les yfiux à la ichinoise, le oec un peu épaté, les lèvres épaisses, les pommettes «aillantes, de larges épaules , des membres forts et nerveux, et jyuie couleur fortement cuivrée; M rassemble beaucoup au Cbipois des p^ovlnofs du Sud du Géleste-^iiapir^,
Je n'ai pu acquérir aM/eixne potion sur les Quiuiuiès, autre peuple sauvage , féroce et cruel , qui habite dans le voisinage 4es Tingulanès.
Je me réserve plus tard de décrire les Aitlas ou IVegriios ,
Nos matelots mirent pied à terre pour préparer leursottper; quant à nous, oious restâmes nonchalamment couchés dans notre embarcation , pendant que le vieux pêcheur, accroupi à quelques pas de nous à la manière indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous .racontant des histoires de bandits.
Je l'interrompis tout à coup et lui dis : He-]yainpaga, je préférerais entendre le récit des aventiu*es qui te sont arrivées; conte-nous dope plutôt tks mall^eurs.
Le vieux pécheur poussa m soupir, puis , ne voulant pas me désobliger, il comniença sa narration en termes poétiques , si familiers à la langue tag^e , et qu'il est presque impossible de reproduire dai^ une tr>ufaiction :
« — La lagiwe n'est pas mon pays , dit-jj ; je suis » né sjur l'Ue de Zébou. J'étais à vingt ans m qu^ ^Ton a{>pelle un beau garçon; mais, proy(sz*-le » bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages » physiques , et je préférais être le premier pèpheur » de mon village, M^ compagnops m^ jalôî^siaiient » cependant, ^t cela p^rce que les ^les jne regar- » daient avec ^ne certaine compjais^ce , et sea^r » blaient me trouver à teur goût.» — Je souris 4c l'ar » veu naïf du vieillard. Il s'en aperçut, » —Je vous » dis ces choses-là, monsieur, reprit-il , parce qi|'à » mon .âge on pput en parler sans cf^iji^tc de ps^ajjtre
— loi —
» ridicule. 11 y a si longtemps ! Et puis, sachez-le » bien , c'est pour vous faire un récit exact que je » rapporte ces particularités, et non par vanité ! » D'ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient » m- adresser lorsque je traversais le village , ne me » flattaient aucunement. J'aimais Thérésa, monsieur, » je Taimais avec passion, j'étais aimé d'elle : tout » autre regard que le sien m'était bien indifférent. D An ! c'est que Thérésa était la plus jolie fille da )> \iliage ! Elle a fait comme moi, la pauvre femme, » elle a bien changé. Les années sont un poids » énorme qui vous courbe malgré vous et contre le- )) quel il n'y a pas à lutter. Quand , assis comme je f> le suis en ce moment , je songe aux beaux jours » de ma jeunesse, à la force, au courage que nous » puisions dans notre mutuelle affection, je répands » des larmes de regret et d'attendrissement. Où P' sont-ils ces beaux jours ? Us ont disparu sous les » vents âpres et terribles qui amènent les orages. » La vie a son aube comme le jour, et comme le » jour aussi elle a son déclin.... »
Le pêcheur s'arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de méditation. II s'établit alors un profond silence qui dura quelques instants. Tout à coup Re-Lampago sembla sortir d'un songe , il passa la main sur son front, nous regarda comme pour s'excuser de ce moment d'absence et continua : -- « Nous » avions été élevés ensemble, dit-il, et nous ïious
» étions fiancés aussitôt que nous avions grandi. D Thérésa serait morte plutôt que d'appartenir à un » autre, et ainsi que je le prouverai bientôt, j*eufise » accepté toutes les conditions, même les plus défa- » vorables, pour ne pas quitter Famie de mon cœur. » Hélas ! dans la vie c'est presque toujours avec ses 2) larmes que l'on trace son pénible chemin. Les pan rents de Thérésa s'opposaient à notre union ; ils » alléguaient toujours de vains prétextes, et quels )) que fussent; mes efforts pour les décider à m'ac- » corder la main de ma fiancée, je ne pouvais y par- » venir. Pourtant ils savaient bien que semblables )) aux palmiers, nous ne pouvions vivre l'un sans » l'autre, et que nous séparer c'eût été nous faire » mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs )) ne trouvaient que des gens insensibles, et nous » souffrions sans que personne comprît nos souf- » frances. Je commençais à me décourager, lorsqu'un » matin la pensée pieuse me vint d'offrir à l'enfant » Jésus de l'église de Zébou la première perle que » je pécherais. Je me rendis plus tôt que je n'avais » coutume de le faire aux bords de la mer, et j'in- » voquai tout haut le Seigneur pour qu'il me proj> tégeât et que l'on m'unit à ma Thérésa.
» Le soleil commençait à lancer ses feux sur la » terre. Il dorait la surface argentée des eaux ; la nature s'éveillait, et chaque être vivant chantait » dans son langage un hymne au Créatfur.
P l^ cœur ^mu, jfs commenicai |k ploiiger pour re- » tirer du fond 4ê ja npiçr i«i perl^ cp^ je devrai» si ^ iurdemweul; , mes rjecherches furent d'$ibord in- » &uctueu$es. — Si quçlqu'ua ej^t été 9^ côté de moi » m ce moment, il eût vu ^urmii physiouoipie mn » dé^point^Pl^nt, G^p^daut je m perdis psus eeu- » ruge. Je recouuae^, naw $w» être pins heui» reuï^. -r- Seîgueur ! m'écriai-je, yom u'ente^(}ez ^ 4ojac pas QUI prière? Youi? pe voulez doue pa^ pour » votre fils bien ai«ié Tofiraude <{ue je lui destine (4). » Je plongeai pour la sixlème^ fois et je rapportai du 9 fond de la mer deux énormes huttres ; mon cœur p bondit de joie. J'ouvris Tune et j'y trouvai une » perle si belle, que de ma vie je n'en avais yu de » pareille. Ma joie fut si grande que je me mis à » danser dans ma pirogue comme si j'avais perdu la » raison. Le Seigneur daignait me protéger, puis- » cgiû me guettait à uiéme d'accomplir mon vœu. Le » cœur tout joyeux, je m'en retournai cbez moi, et ^ ne voulaut pas manquer à ma parole, je portai db^ i> M. le curé de Zébou cette belle perle.
^ — M. le curé , reprit le vieux pècbeur , fut çn-
(]} D'après la tradition indienne, même ]a tradition espagnole, l'Ënfant-lésus deZebou existait avant la déeeuTerte des miippiiMe ; après la «enquête, f enfant (ut trouvé sur la ^lage ;
il opéra de grwte ipM'^c^ejJ^
D chanté de mon présent. Cette perle vaut 6,000 » piastres (1 ) , et vous vfei dû ra4K&irer comme toutes » )e$ persoime$ qui vout prier dans l'église , ic^r » renflât Jésus 1^ tient toujours à la main. J^e^ mr^ 9 me remercia ^^me félicita de ma bopne pei^sée.
» — Vas, flion ami, n^ dit-il, le ciel te tiendi?i » compte de ce désintéressement et de cette bon^e » action, et tôt oi^ tar4 tes y<çuil sieroAl exaucés.
)) Je sortis de eheï le ^nt homme Fâme toute » content§ «t je coun^ dire à Théjréça les bonnes » paroles dn pasteur. Npus nous réjouîmes comjm p deux enfant^ cp^e nous étions. Ah ! 1^ jeunessie ^ » reçu de Dieu tous les privilèges : elle a reçu sur- » tout Tespérance. A vingt aAS, si le copuf croit dç- Avoir espérer, tous les chagrins s'envoient; et » copme la hrise du matip boit les gouttes d'eau » laissées par l'orage dans le calice des Heurs, d^ » même Fespoir sèche les larmes qui croulent da^s )) les yeux et chasse les soupirs cpii gonflent \s^ ppir V tripe et l'oppressent. Nous étions tellemept sùi^ » que bientôt nos chagrins seraient finis que nous )) ne pensions déjà plus à nos douleurs passées I Au » printemps de la vie, le chagrin ne laisse pas plus » de trace que le pied de l'Indien agije n'en laisse » sur Iç sable quand le vent de la mer a soufflé! )} Les habitants du village en nous voyant si joyeux
(!) 25,000 francs.
» enviaient notre sort, et les parents de Thérésa ne » trouvaient plus de prétextes pour empêcher notre B mariage. Nous touchions au port, notre pirogue D voguait doucement balancée par un vent doux, » nous chantions Thymne du retour, sans penser, » hélas! que nous allions nous briser contre un » écueil !
» Les jeunes Indiens ne voient pas , le matin , » le grain qui doit les atteindre le soir. Le buffle ne » sait pas éviter le lacet , et souvent il s'élance au » devant du danger pour lui échapper. J'allais comme » un insensé, regardant le soleil, sans songer au » précipice qui était caché dans Fombre. Le malheur D me surprit d'autant plus que je ne l'attendais pas. » Un soir, au retour de la pèche, au moment où je » revenais me reposer de mes fatigues auprès de » Thérésa , je vis arriver au devant de moi un de » mes voisins qui m'avait toujours témoigné une » jgrande affection. A sa vue , un tremblement me » saisit, les battements de mon cœur s'arrêtèrent. » Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux » hagards lançaient des éclairs de terreur, sa voix » était tremblante et agitée :
» — Los Moros [\) sont débai^qués sur la côte, me » dit-il...
fl) Les .Valais.
» — Ciel ! m'écriai-je , en mettant la main sur » ma figure.
« — Ils ont surpris quelques personnes du village i) et les ont emmenées prisonnières.
» — Et Thérésa ? m'écriai-je.
» — Thérésa a été enlevée, répondit-il.
» Je n'entendis plus rien à cette révélation, et pen- » dant quelques minutes , tel que le guerrier frappé » au cœur par la flèche empoisonnée, je fus privé » de tout sentiment.
» Lorsque je revins à moi , des larmes inondèrent » mon visage et vinrent me soulager. Subitement » je repris courage et je compris qu'il ne fallait pas » perdre de temps. Je courus à la plage, où j'avais » laissé ma pirogue. Je la détachai et m'élançai à » force de rames à la poursuite des Malais , non » dans l'espoir de leur arracher Thérésa, mais pour » partager Sa " captivité et ses malheurs. On souffre » moins à deux les maux qu'il faut souffrir. Celui » qui m'avait apporté la fatale nouvelle me vit partir » et crut que j'étais fou. Mon visage portait en effet )) toutes les traces de l'aliénation mentale. Je sém- » biais inspiré par le Grand-Esprit; ma pirogue vo- » lait sur les eaux agitées de la mer comme si elle » eut des ailes. On eût dit que j'avais vingt rameurs » à mes ordres ; je fendais les flots avec la même •» rapidité que le vol de l'alcyon emporté par la tem- » pête. Après quelques instants dé navigation péni-
» ble et douloureuse , j'aperçus enfiu les corsaires » qui emmenaient mon trésor. Leur vue doubla mes » forces, et je les rejoignis bientôt. Lorsque je fus » auprès d'eux, je leur dis, avec des g-ccents tou- )) chants et qui venaient de mon âme , que Thérésa » était ma femme, et que je préférais être esclave » avec elle que de Fabandonner. Les pirates écou- » tèrent ma voix étouffée par les larmes , et me pri- » rent à leur bord, non par commisération, mais » par cruauté. J'étais un esclave de plus ! Pourquoi » m'eussent - ils repoussé ? Quelques jours après » cette soirée fatale , nous arrivâmes à Jolo. Là, » on fit le partage des captifs , et le maître que le D sort nous donna nous emmena chez lui. Etait-ce » donc pour avoir un sort pareil que j'étais allé pè- » cher de grand matin et que j'avais fait le vœu de » donner à l'Enfant- Jésus de Zébou la première » perle que je prendrais?... Malgré mon chagrin je » ne murmurai pas, et je ne regrettai pas mon of- )) fraude. Le Seigneur était le Maître, sa volonté » devait être faite!...
Re-Lampago s'arrêta pour regarder le ciel avec résignation , et nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines profondes que la vie amène avec elle. Le vent soufflait toujours avec violence et balançait notre embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas , et pour entendre le réci( du pécheur» ils étaient venus s'asseoir à ^es côtés.
Leurs figures portaient Tempreinte de Tatteation la plus ii9îye. Je fis signe au conteur de continuer, U reprit ea ces termes :
a — Notre c^tivilé dura .deux ans, pendant les- » quels nous eûmes à supporter de grandes sourie Crances. Souvent mes maîtres m'emmenaient avec » eux sur les bords d'un lac de ^'intérieur de Ttle , ;i> et ces absences duraient des mois entiers, peu- B dant lesquels j'étais séparé de ma Thérésa, de ma 9 femme; car, ne poilv^nt être unis par les hommes, 9 nous Dou^ étions unis sous le regard bienveillant » de Dieu ! i moi^ retour, je retrouvais ina pauvre » compagne toujours bonne, fidèle et dévouée; son » courage soutenait le mien.
» Une circonstance me décida à prendre une ré- «solution audacieuse. Thérésa devint enceinte... » Quelle eût été ma joie si npjus eussions été à Zébou » au milieu de notre famille et de nos amis ! Que de » bonheur j'eusse éprouvé à l'idée d'être père ! hé- » las [Dans l'esclavage, cette pensée me glaça de » terreur, et je résolus d'arracher la mère et son en- » faut aux tortures de la captivité. Je m'étais fait 9 une plaie à la jambe dans une excursion précé- » dente, et cette blessure me fut d'un grand secours. » Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le » bord du grand, lac et me sachant blessé me laissé- ^ reiit à JqIo. Je profitai de cette occasion pour met- ^ \f£ à e^éiputfon un projet que j'avais formé depuis
» fort longtemps , celui de fuir avec Thérésa. L'œu* » vre était hardie, mais le désir d'être libre double » les forces et augmente le courage ; je n'hésitai pas » un seul instant. Lorsque la nuit fut venue, Thérésa » prit par une route que je lui indiquai, je pris par » une autre, et nous arrivâmes tous les deux à peu » de distance du bord de la mer. Là , nous nous je- » tàmes dans une petite pirogue et nous bous mhnes » sous la protection du ciel.
» Toute la nuit , nous fîmes force de rames ; je » n'oublierai de ma vie cette fuite mystérieuse. Le » vent soufflait avec une certaine violence, la nuit » était noire et les étoiles perdaient peu à peu leur » vif éclat. Nous croyions toujours entendre derrière » nous le bruit causé par les gens chargés de nous » poursuivre, et nos cœurs battaient si violemment » qu'on eût pu les entendre au milieu du silence qui » régnait dans la nature !
» Enfin , le jour arriva ; peu à peu nous distinguâ- » mes , dans les brumes du matin, les rochers qui )) bordaient la mer , nous pûmes distinguer assez » dans le lointain pour reconnaître que nous n'étions » pas poursuivis ! L'âme remplie d'un saint espoir, » nous continuâmes à ramer avec courage en diri- » géant notre barque vers le Nord pour aborder dans » une île chrétienne.
» J'avais pris avec nous quelques cocos , mais ils » étaient d'une faible ressource , et il y avait trois
» grands jours que nous naviguions sans rien pren- )) (ire, lorsque exténués de fatigue nous tombâmes à » à genoux en invoquant Tenfant Jésus de Zébou. » Après cette fervente prière nos forces étaient tout- » à- fait épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames » de nos mains affaiblies et nous nous couchâmes au )) fond de la pirogue décidés à périr dans une étreinte » affectueuse.
«Notre défaillance augmenta insensiblement et )) nous perdîmes tout à fait connaissance...
)) La pirogue alla au gré des flots !
» Lorsque nous revînmes à nous, — j'ignore au » bout de combien de temps, — nous nous retrou- » vâmes entourés de soins par des chrétiens qui nlous » avaient aperçu dans notre frêle embarcation et qui )) nous avaient charitablement recueillis. Â peine » fùmes-uous à terre, que ma chère Thérésa se )) sentit prise par de violentes douleurs et qu elle mit » au monde un enfant chétif et souffreteux. Je » m'agenouillai devant cette innocente créature » échappée de l'esclavage . (i'était un garçon... »
Le pêcheur poussa un soupir et des larmes vinrent tomber sur ses deux mains amaigries.
Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.
» — Notre convalescence fut longue, dit Re Lam- « pago ; enfin nous reprîmes assez de santé pour )) quitter Tîle de Négros, où Tenfant Jésus nous avait » fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous
» établir ici, au bord de ce grand lac qui, situé dans ,^ l'intérieur de l'Ue de Luçon , me facilitait les >:> moyens de continuer mon état de pécheur sans ^ craindre les Malais qui auraient fort bien pu nous » reprendre à Zébou.
)} Mon premier soin fut en arrivant de faire célé- ^> l)rer mon mariage dans l'église de Moron. Je l'avais » promis à Dieu, et je ne voulus pas mianquer à la i> promesse que j'avais faite à celui qui lit au fond de » nos cœurs. Puis, je construisis cette cabane que » vous voyez, et je commençai à vivre tranquille p avec ma famille. La pèche était abondante, j'étais >) encore jeune, je trouvais facilement à vendre mon » poisson aux embarcations qui passaient par le dé- » troit.
» Mon fils était devenu un beau garçon.... »
— Il tenait de son père, dis-je, me souvenant du commencement du récit du veillard ; m^ls mon observation ne put lui arracher un sourire.
a — C'était un bon pàcheur, reprit-il, et nous vi- » vions heureux tous les trois, lorsqu'un malheur ^) terrible vint nous atteindre. L'enfant Jésus nous » abandonna sans doute, ou pieu fut mécontent de )) nous. Je ne murmure pas , mais il nous a punis » bien sévèrement , puisqu'il nous a frappés d'un » chagrin que nous emporterons dans le tombeau ! w M les pleurs du vieillard coulèrent plus abondants et plus amers.
-<63 — àJ^l CQfpQÎbi^n te poète Halien a eu nuison de dire :
Rien ne dore ict*bai qae les 4armes !
« Les yeux épuisés des vieillards ne peuvent plus ^ y voif qu'ils peuvent toujoi^ pleurer I »
La voix de Re-Lamp»go était étouffée psu* les sanglots, cepejidant il fit un effort et continua.
— a Une nuit, par un beau clair de lune, nous » avions jeté nos filets dans un endroit du détroit ; j> et cogime aous éprouvions de la difficulté pour les » retirer, l'enfant plongea au fond deTeau pour voir » quel étiMit Tobstacle qui les retenait, J'étais [dans P ma pirogi^e, et penché smt le bord j'attendais qu'il » remontât, quand je crus voir, aux rayons argentés » de l'astre qui pous regardait, une large tache de sang (pn ^'étendait ^ la surfacede l'eau. J'eus peur » etf^TÙ promptement mon Q)et. Mon malheureux D e^fi^it s'y éUùt cramponné, mai$ hélas ! quand je » l'aperçus il avait cessé de vivre I ... »
— Quoi l votre fibm'écriai-je...
— j» Mon pauvre Joté-Maria, dit-il, avait eu la p tète couçée par un caïman qui s'était pris dans les » filets... I Dj^puis cette nuit bt^e Thérésa et moi » prions Dieu de nous rappeler à lui , car rien ne » nous jittache à la terre. Celui de nous deux qui » partir^ le premier sera enterré par le survivant » auprès die notre fils chéri, là... sous ce petit tertre ï> sunço^tç d'une crpp^ de )>ois devant l'entrée ie la
» cabane,., et le dernier qui partira pour les rejoin- » dre trouvera bien sans doute un chrétien cbarita- D ble qui le placera à côté de ceux qu'il aura aimés » pendant sa triste vie
Re-Lanapago s'arrêta, et pour donner un libre cours à ses regrets et à sa douleur, il se leva et nous fit un signe d'adieu, que nous lui rendîmes le cœur chagrin.
Les vents s'étaient calmés.
Les matelots attentifs attendaient nos ordres.
Quelques instants après nous voguions vers Jala- Jala où nous arrivâmes avant le coucher du soleil.
Dès le lendemain de mon arrivée je m'occupai de mon petit gouvernement. Mon absence ne lui avait pas été favorable, et j'eus à réprimer plusieurs abus qui s'y étaient glissés. Quelques légères corrections, une surveillance active rétablirent bientôt Tordre et la discipline, et dès lors je pus donner mes soins à la culture de mes terres.
Nous étions au commencement de l'hivernage, époque des pluies torrentielles et des coups de vent. Aucun étranger n'avait osé traverser le lac pour venir nous voir. Seuls, ma femme et moi, nos journées s'écoulaient paisibles et heureuses; nous ne connaissions point l'ennui. L'affection que nous avions l'un pour l'autre était trop vive et trop positive pour ne pas nous suffire à nous-mêmes.
Cette douce solitude fut bientôt interrompue par
un évéftement heureux et imprévu. Chose assez rare à Jala-Jala, je reçus de Manille une lettre qui m'annonçait que mon frère aîné, Henry, venait d'arriver ; qu'il avait été reçu par mon beau-frère, et qu'il m'attendait avec toute l'impatience que l'on peut se figurer. Je n'avais point 3u qu'il eût quitté la France pour venir me trouver; aussi cette nouvelle, cette arrivée subite, me causèrent-elles autant de surprise que de joie.
J'allais donc revoir un des miens, un frère pour lequel j'avais toujours eu une tendre amitié. Oh! celui qui jamais ne s'est éloigné de ses dieux pénates, de sa famille, de ses premières affections, comprendra diiBciiement toute l'émotion que produisit en moi cette heureuse lettre. Les premiers transports de ma joie un peu calmés, je ne voulus pas perdre un instant pour me rendre à Manille. Mes préparatifs de départ furent bientôt faits ; je choisis ma pirogue la plus légère et mes deux plus vigoureux Indiens, et quelques instants après avoir embrassé ma chère Anna, je voguais sur les eaux du lac, trop lentement hélas! pour mon impatience, car j'aurais voulu pouvoir donner des ailes à ma frêle embarcation et parcourir l'espace qui me séparait de mon frère aussi vite que ma pensée. Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes rameurs, animés par mon impatience, employaient toute leur force à seconder mes désirs. J'arrivai enfin et me
rendis de suite chez mon beau-frère ; je me jetai dans les bras d'Henry. L'émotion que nous ressentîmçs tous les deux njus priva longtemps de l'usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment, attestaient seules la joie de nos cœurs. La première émotion passée, que de questions ne lui adressaî-je pas? Aucune personne de la famille ne fut oubliée. Les moindres petits détails qui avaient rapport à ces être chéris, étaient pour moi d'un grand intérêt. Nous passâmes le reste de la journée et toute la nuit suivante dans une continuelle et intéressante conversation; le lendemain nous partîmes pôurJala- Jala. Henry avait hâte de connaître sa belle-sœur, et moi de faire partager à cette chère compagne tout mon bonheur. — Bonne Anna! ma joie était dé la joie pour toi; mon bonheur, pour toi du bonheur! Tu reçus Henry comme un frère, et cette amitié fraternelle fut toujours chez toi aussi sincère que ton affection pour moi.
Après quelques jours écoulés dans de douces causeries sur la France et tout ce qu'elle renfermait de cher à nos cœurs , quelques sentiments de tristesse que j'avais peine à réprimer vinrent se mêïer à ma? joie. Je pensais à notre nombreuse famille si êfoignéê' et disséminée sur le globe. Le plus jéiine de mes frères, hélas I était mort à Madagascar. Rôberf, fe cadet, habitait Porto-Rico, et mes deux beaux-frèrès, totts deux capitaines au long cours, faisaient conti-
nneUement des voyages au grandes Indes. Pauvre mère ! pauvres sœurs I seules , sans appui , sans soutien, que de douloureux moments de crainte et d'inquiétude ne deviez-vous pas passer dans votre solitude ! J'aurais voulu vous avoir près de moi ; mais hélas! un monde entier nous séparait , et Tespoii* seulement de vous revoir un jour dissipait les nuages qui obscurcissaient par fois ces jours heureux embellis par la présence de mon frère.
Après quelque temps de repos, Henry voulut partager mes travaux, je l'eus bientôt mis au courant de mon exploitation, et it èe chargea du détail des plantations et des récoltes ; moi , je me réservai le gouvernement de mes Indiens, le soiù des troupeaux et celui de poursuivre les bandits à outrance. J'avais souvent maille à pxrtir avec ces turbulents Indiens; avec eux, j'étais continuellement en lutte , mais je né me vantais pas de tous les petits combats où fêtais souvent obligé de prendre la part la plus active. Je recommandais au contraire sévèrement le silence à mes gardes; je ne voulais pas donner de l'inquiétude à ma bonne Anna, et à mon frère le désir de m'accompagner, je n'avais pas voulu l'exposer aux dangers que je courais moi-même; je n'avais point la même confiance pour lui que pour moi, « me fiais à mon étoile, et, modestie à part, jusqu'à un certain point, je crois que les balles des bandits «^ respectaient. Lorsqu'il s'agimit de petits comf^
bats en rase campagne, de quelques escarmouches, le danger n était pa3 grand. Mais c était bien autre chose lorsqu'il fallait lutter corps à corps, ce qui m*est arrivé plus d'une fois, et je cède au plaisir de rappeler ici Tune de ces circonstances qui tout à rheure me faisaient dire que les balles des bandits me respectaient.
Un jour, seul avec mon lieutenant, n'ayant tous deux pour toute arme que nos poignards ; nous revenions à rhabitation en traversant une épaisse forêt située au fond du lac. Alila me dit: « —Maître, » nous sommes dans les parages fréquentés par Ca- » joui. » Or, Cajoui était un chef de brigands des plus redoutables. Dans ses nombreux méfaits il s'était amusé à noyer le même jour une vingtaine de ses compatriotes. J'avais à cœur de purger le pays d'un pareil assassin, et l'avis de mon lieutenant me fit prendre un petit sentier qui nous conduisit à une case cachée au milieu des bois. Je dis à Alila de rester en bas et de veiller pendant que j'irais reconnaître les personnes qui l'habitaient. Je montai par la petite échelle qui conduit à l'intérieur des cabanes tagales ; une Indienne y était seule, occupée à tresser une natte. Je lui demandai du feu pour allumer mon cigare, et je revins trouver mon lieutenant. Ayant jeté les yeux par hasard sur l'extérieur de la case, elle me sembla beaucoup plus grande qu'elle ne m'avait paru dans l'intérieur. Je remontai préci-
pitamment, je regardai tout autour de la chambre où était la jeune fille, et j'aperçus au fond une petite porte masquée par une natte : je la poussai brusquement , et au même instaQt Cajoui, qui m'attendait derrière avec sa carabine, me lâcha son coup à bout portant. Le feu, la fumée m'aveuglèrent, et par un hasard mconcevable, la balle effleura mon vêtement sans me blesser. Alila^qui savait que je n'avais pas d'arme à feu, entendant la détonation, me crut mort. Il se précipita au haut de l'escalier, me trouva entouré d'un nuage de fumée, le poignard à la main, cherchant mon ennemi. qui, me voyant encore sur pied après son coup de feu, crût sans doute que j'avais sur moi de Yanten-anten, certaine oraison diabolique qui, d'après la croyance indienne, rend rhomme invulnérable à toutes armes à feu. La peur alors s!était emparée du bandit ; il s'était précipité par une fenêtre et se sauvait à toutes jambes à travers la forêt.
Alila ne pouvait pas croire à ce qui venait de m'arriver ; il me tàtait par tout le corps pour s'assurer que la balle ne m'avait pas traversé. Après s'être bien convaincu que je n'avais aucune blessure, il me dit : « Maître, si vous n'aviez pas de Vanten-anten, « vous seriezmort I »
Mes Indiens ont toujours cm que j'étais possesseur ^e ce secret et de bien d'autrc«. Par exemple, comme ils me voyaient souvent pai»ef vingt-quatre , même
trente-six heures sans boire et sans manger, ils étaient persuadés que je pouvais vivre ainsi indéfiniment; et un jour, un bon curé tagal, chez lequel je me trouvais , se mit presque à mes genoux pour que je lui communiquasse là faculté que j'avais, disait-il, de vivre sans aliments.
Les Tagals ont conservé toutes leurs vieilles superstitions. Cependant, grâce aux Espagnols, ils sont tous chrétiens ; mais ils comprennent cette religion à peu près comme des enfants , et croient que d'assister, les fêtes et dimanches, aux offices divins, se confesser et communier une fois l'année, cela suffit pour la rémission de tous leurs péchés. Une petite anecdote qui m'est arrivée suffira pour faire connaître comment ils comprennent la charité évangébque.
Deux jeunes Indiens avaient un jour volé des volailles à un de leurs voisins , et ils étaient venus les vendre à mon majordome pour une douzaine de sols. Je les fis venir devant moi pour leur faire une réprimande et les punir. Dans leur naïveté, ils me répondirent : ce C'est vrai, maître, nous avons mal fait, » mais. nous ne pouvions pas faire autrement; nous » communions demain , et nous n'avions pas d'ar- » gent pour prendre une tasse de chocolat. » C'est un usage que la tasse de chocolat après la communion , et c'était pour eux lin pluâ grand péché d'y manquer que de commettre le petit larcin dont ils s'étaient rendus coupables.
Deux divinités malfaisantes jouent un grand rôle parmi eux ; ils y croyaient tous avant la conquête des Philippines. L'un deces dieux funestes est le Tic- Balan dont j'ai déjà parlé, qui habite les forêts dans rintérieur des grands figuiers. Cette divinité peut faire tout le mal possible à celui qui ne la respecte pas , ou qui ne porte pas sur lui certaines herbes ; toutes les fois qu'il passe sous l'un de ces figuiers, il fait un signe de la main en prononçant : tavit-po, mots tagals qui veulent dire : avec votre permission^ Seigneur, Le seigneur du lieu est le Tic-Bdan.
L'autre divinité s'appelle Azuan, Elle préside surtout aux accouchements d'une manière malfaisante, et l'on voit souvent un Indien, pendant que sa femme est dans le travail de l'enfantement, perché à califourchon sur le tott de sa case, un sabre à la main, frappant dans l'air d'estoc et de taille pour chasser, dit-il, X Azuan, Quelquefois il continue cette manœuvre pendant plusieurs heures, jusqu'à ce que l'accouchement soit terminé. Une de leurs croyances, que pourraient envier les Européens, c'est que lorsqu'un enfant, au-dessous dej'âge de raison, vient à mourir, c'est un bonheur pour toute la famille; c'est un ange qui va dans le ciel pour y être le protecteur de tous ses parents : aussi le jour de l'enterrement est-il une grande fête ; parents et amis y sont invités ; on boit, on chante et l'on danse toute la nuit dans la case où l'enfant est mort. Mais je m'aperçois
que les superstitions des Indiens m'éloignent trop de mon sujet. J'aurai plus tard et plus utilement Foccasion de décrire les mœurs et les usages de ces singuliers hommes.
Je reprends mon récit au moment où mon lieutenant venait de m*assurer que j'avais de Yanten-anten, et que par conséquent je ne, pouvais pas être blessé par un coup de feu.
Il s'adressa ensuite à la jeune fille qui était restée dans son coin, plus morte que vive. — « Ah ! mau- » dite créature, lui dit-il, tu es la concubine de Ca- » joui; à présent c'est à toi que nous allons avoir » affaire ! » Et au même instant il s'avança vers elle avec son poignard à la main; je me précipitai entre lui et cette pauvre fille, car je le savais homme à tuer quelqu'un, surtout lorsque j*avais été attaque de manière à courir un danger.
— « Malheureux! lui dis-je, que vas-tu faire?...
— » Pas grand' chose, mon maître : couper les » cheveux et les oreilles à cette vilaine femme et » l'envoyer dire à Cajoui que nous le rejoindrons » bientôt! » J'eus beaucoup de peine à renipêcher d'exécuter son projet. Il me fallut pour cela user do toute mon autorité et lui permettre de brûler la case, après que la jeune fille tout effrayée se fût, grâce à ma protection, sauvée dans la forêt.
Mon lieutenant avait raison de faire dire à Cajoui que nous le rejoindrions. Quelques mois après , ;i
plusieurs lieues de l'endroit où nous avions mis le feu à sa case, un jour que trois hommes de ma garde m accompagnaient, nous découvrîmes, dans une partie des plus épaisses du bois, une petite cabane. Mes Indiens allèrent tout de suite la cerner au pas de course; mais presque tout autour se trouvait une espèce de marais recouvert d'herbes et de broussailles où tous les trois enfoncèrent jusqu'à la ceinture. Comme je courais moins vite qu'eux, je m'aperçus du danger et tournai le marais pour aborder la case par le seul endroit accessible. Tout à coup je me trouvai face à face avec Cajoui, pouvant presque le toucher. J'avais mon poignard à la main, lui aussi avait Je sien; la lutte s'engagea. Pendant quelques secondes nous nous portâmes des coups multipliés que chacun de nous évitait comme il le pouvait ; je croiç cependant que la chance tournait contre moi ; la pointe du poignard de Cajoui m'était déjà entrée assez profondément dans le bras droit, lorsque de la main gauche je pus prendre à ma ceinture un pistolet d'assez fort calibre ; je le lui déchargeai en pleine poitrine : la balle et la bourre lui traversèrent le corps. Pendant quelques secondes CajoUi chercha encore à se défendre; mais je le poussai vigoureusement, je le fis tomber à mes pieds et lui arrachai alors son poignard que je conserve encore. Mes gens étant sortis de leur bourbier vinrent me rejoindre. La compassion remplaça bientôt l'animosité que nous
avions contre Cajoui. Nous fîmes un brancard, je bandai sa plaie, et pendant plus de six lieues nous le transportâmes ainsi jusqu'à mon habitation où je lui fis donner tous les soins que réclamait son état. D'un moment à l'autre je croyais qu'il allait rendre l'âme; de quart d'heure en quart d'heure mes gens venaient me donner de ses nouvelles, et toujours ils me disaient : a Maître, il ne peut pas mourir, parce » qu'il a sur lui de Vanten-anten, et c'est bien heu- » reux que ce soit vous, qui en avez aussi, qui lui » ayez tiré le coup de pistolet , parce que nos armes » n'eussent rien fait contre lui. » — Je riais de leur superstition et m'attendais bien à apprendre , d'-iin instant à l'autre, que le blessé avait rendu le dernier soupir, lorsque mon lieutenant tout joyeux m'apporta un petit manuscrit, à peu près de deux pouces carrés, en me disant: «Voilà, maître, Xan- » ten-anten que j'ai pu trouver sur le corps de Ca- » joui. » — Au même instant un autre de mes gens vint me prévenir qu'il n'existait plus. « Voyez, nie » disait Alila, si je ne lui avais pas pris son anten- » anten il vivrait encore. »
J'avais feuilleté le petit livre : des prières, des invocations, qui n'avaient pas beaucoup de sens étaient écrites en langue tagale. Un bon moine qui était présent me le prit des mains ; je croyais qu'il éprouvait la même curiosité que moi, mais pas du tout : il se leva, passa à la cuisine, et un instant après
viol Die dire qu'il en avait fait m auto-da-fe. Mon pauvre lieuteosM^t en pleura presque 4e chagrin, car il considérait le petit livre comme sa propriété, et pensait que sa possession devait le rendre invulnéraJ)le. J'aurais aussi voulu le conserver comme u^ document curieux da la superstition indienne. Le lendemain j'eus beaucoup de peine ^ décider mou gros curé, le père Miguel, à enterrer Cajoui dans le cimetière; il prétendait qu'un h(^me qui était mort ayant ^ir lui de Vantetir-anten ne pouvait pas étn^ enterré en lieu saint. Il hllut pour Je convaincre, lui dire que Yanten-anten avait été ôté© à Cajoui avant sa iport, et qu'il avait eut le temps de se repentir.
Quelques jours aprte la mort de Cajoui, pe fut au tour de mon fidèle Alila d'affronter un danger nou moins imniinent que celui auquel je m'étais exposé, lors de mon combat avec ce chef de bandits. Mais Alila était brave, et quoiqu'il n'eût pas A'anten^ anten , une arme à feu ne lui faisait pas peur.
De grandes embarcations, véritables arches de Noé, chargées de marchands forains, partaient toutes les semaines du bourg de Pasig pour se rendre à celui de Santa-Cruz où, le jeudi, se tenait un grand marché. Huit bandits entreprenants et déterminés s'embarquèrent sur un de ces bateaux; ils cachèrent leurs annes dans des ballots de marchandises. A peinç l'embarcation avait-^elle pris le large, qu'ils les sai? suent et conuneucièr^ilt \^^ horrible scèue île ç^r^-
nage. Tous ceux qui voulurent leur résister furent égorgés , le pilote lui-même fut jeté à l'eau ; enfin, ne trouvant plus de résistance, ils dévalisèrent tous les passagers de l'argent qu'ils avaient sur eux, leur prirent tout ce qu'ils trouvèrent d'objets précieux, et chargés de butin ils conduisirent l'embarcation sur une plage déserte où ils débarquèrent.
J'avais été prévenu de cette audacieuse entreprise et m'étais rendu à la hâte à l'endroit où ils avaient mis pied à terre. Malheureusement, j'étais arrivé trop tard, et ils fuyaient déjà vers les montagnes, après s'être partagé leur butin. Malgré le peu d'espoir que j'avais de les atteindre, je me mis cependant à leur poursuite , et après une assez longue marche , un Indien que je rencontrai me prévint que l'un de ces bandits, moins bon marcheur que les autres, n'était pas très éloigné, et que si mes gardes et moi nous courions bien, nous pourrions l'atteindre. Alik était mon meilleur coureur, il avait toute la légèreté du cerf, aussi lui dis-je : « Pars, Alila, et, mort ou vif, amène moi ce fuyard. »
Mon brave lieutetiant, pour moins'd' embarras dans sa course , nous laissa son fusil, prit une lance et partit. Peu d'instants après l'avoir perdu de vue, nous entendîmes la détonation d'une arme à feu ; ce ne pouvait être que le bandit quiavait tiré sur Alila, et nous pensâmes tous qu'il était mort ou blessé. Nous hâtâmes le pas dans l'espoir d'arriver ^core
à temps pour le secourir ; mais bientôt aoiu» l'a^eûmes revenant tranquillement vei^ imhis. Il a^ait J* figure et ses vêtements couverts de sang , dans la main droite, sa lance et dans la gauche la ludense tète du bandit qu'il tenait par les cheveux, conune Judith autrefois celle d'Holopherne. Mais mon pauvre Alila était blessé, et mon pr^er soin fiit d'exa*^ miner si la ble,sure était grave. Après m'étre assuré qu'elle n'offrait aucun danger, je lui demandai quelques détails sur sou combat :
— a Maître, me dit-il, peu de temps après vous » avoir quitté, j'ap^çus le bandit ; il me vit aussi, » lui, et se mit à se sauver le plus braveuienÉ possi-r » sible ; mais je coura» mieux que lui , et je le ser- B rais de près. Lorsqu'il eut perdu l'espoir de m'ér- )> chapper, il se retourna vers moi et me présenta » un pistolet, le n'eus pas peur et m'avançai quand » même... Le coup partit, et je me sentis blessé a la » figure ; cette blessure ne m'arr^ pas : je fonçai )) sur lui et lui traversai le corp$ avec ma Imce , et » c(Hnme il était trop lourd pour vous l'apporter, je » lui ai coupé la tète, que voici I »
Après avoir félicité Âlila de son succès, j'exan^inai sa blessure : un fragment d'une balle coupée eu quatre l'avait atteint sur la pommette de la joue, et s'était aplati sur l'os ; j'en fis l'extraction et la guérison ne se fit pas lo;igtemps attendre.
Maintenant que j'ai presqpe terminé, poumepias
y revenir, mes nombreuses expéditions contre les bandits, je reprends la suite de ma vie habituelle à Jala-Jala.
A cette époque, un malheur vint mettre le deuil dans ma maison. Des lettres de ma famille m'annonçaient que mon frère Robert était revenu de Porto- Rico, mais que bientôt une maladie grave l'avait conduit au tombeau. Il était mort entre les bras de ma mère et de mes sœurs dans la petite maison de la Planche, où, comme je Tai dit, nous avons tous été élevés. Ma bonne Anna pleura avec nous, et employa mille soins et les plus douces attentions pour alléger la douleur que mon frère Henry et moi nous ressentions d'une perte si cruelle. Quelques mois après, un nouveau chagrin vint encore nous afQiger. Nous avions une petite société à Jala-Jala, qui se composait de ma belle-sœur, de Delaunay^ jeune homme de Saint-Malo, venu de Bourbon pour établir à Manille des usines pour la cuisson des sucres ; de Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond , Nantais comme moi. Il était venu aux Philippines) sur Le Fils de France , avait passé quelques années dans l'Amérique du Sud, et y avait occupé plusieurs emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant; enfin , après bien des aventures et des vicissitudes, if était venu à Manille avec une petite fortune, avait acheté un navire, et s'était rendu dans l'O-
céan pacifique pour y Cuire la pèche du balaté, ou ver de mer. A ]peine arrivé à Ttle de Tongatabou^ il avait été se briser sur les rochers qui entourent cette tie ; il s*était sauvé à la nage , et avait tout perdu. De là, il s'était rendu aux lies Mariannes ou le chagrin et la mauvaise nourriture l'avaient fait tomber mala4e ; il était revenu à Manille, affecté d'une affireuse dissenterie. Je l'avais conduit à mon habitation , et là je lui donnais tous les soins que méritait on compatriote, un bon ami , doué de qualités solides et aimables. Nos soirées se passaient en conversations amusantes et instructives. Cliacun de nous ayant beaucoup voyagé ayait quelque chose à raconter ; dans la journée, les malades tenaient compagnie aux dames , pendant que mon frère et moi noifi vaquions à nos occupations ordinaires. Mais bientôt, hélas!... un malheureux accident vint troubler le calme qui régnait à Jala-Jala. Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent pour m'ùter tout espoir de lui sauver la vie ; jamais j^ n'oublierai la nuit fatale dans laquelle nous étions tous réunis au salon , la douleur et la consternation sur tous les visages et dans tous les cceurs ; à quelques pas de nous, dans une chambre voisine , nous entendions le râle de la mort : le pauvre Bermigan n'avait plus que peu d'instants à vivre. Mon bon ami Lafond^ que la maladie avait aussi réduit à un état presque dése^ré, rompit le
silence et dit : — « AJloAs, aujourd'hui Bermigau, et » da&s quelques jours, peut-être demain , ce sera » mon tour. Vois ! mon cher don Pablo : je puis dire » que je n existe plus. Regarde roes^ jambes, mon » corps, je ne suis plus qu*un squelette, je ne peox >)-pifis prendre aucune nourriture ; ah ! il vaut mieux » mourir que de vivre comnife cela 1 »
J'étais si persuadé que son pressentiment ne tarderait pas à se vérifier que j'osais à peine hii dominer quelques paroles de consolation et d'espérance. Qui m'eût dit alors que loi seul et moi survivrions à tous ceux qui nous entouraient, tous si pleins do vie et de santé ! Mais hélas I n'anticipons pas sur l'avenir.
le pauvre Bermigan rendit le dernier soupir. La maison de lala-Jala n'était plus vierge ; une créature humaine venait d'y expirer, et le lendemain, tristes et silencieux, nous nous rendions tous au cimetière pour y déposer notre ami et lui rendre les derniers devoirs. Son corps fut placé au pied d'une grande croix (pli occupait le centre du cimetière, et pendant plusieurs jours, la tristesse et le silence régnèrent dans la maison de Jala-Jala.
Quelque temps après, j'eus le bonheur de voir mes efforts couronnés de succès pour mon ami Lafond. A la suite de violents remèdes que je lui administrai, sa santé revint tout-^à-coup, et peu <e temps après f af>piétit. Bientôt il fut en état de s'enn
barqiier pour la France. Maintenant établi à Paris, marié à une femme ornée de toutes les qualités laites pour rendre un homme heureux, père de trois beaux enfants, jouissant d'une position honorable et de l'estime publique, il n'a point oublié les six mois passés à Jala-Jala, et l'ingratitude ne souilla jamais un cœur noble, aimant et dévoué. Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincère attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu'il est et sera toujours mon meilleur ami.
Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont séjourné quelque temps à Jala-Jala. je ne passerai pas sous silence un de mes colons ^ Joa^ quin Baithazard, Marseillais d'origine, homme excentrique comme je n'en ai jamîiis conmi. Joaquin, très jeune, s'était embarqué par-dessus le bord à Marseille. Étant arrivé à Bourbon sans être porté sur le rôle d'équipage, il avait été pris et mis à bord de V Astrolabe, qui faisait le voyage du tour du monde. Il avait déserté aux îles Mariannes, était arrivé dans le plus grand dénùment aux Philippines, s'était adressé à de bons moines pour faire, disait-il, sa conversion et son salut. 11 avait vécu parmi eux et à leurs dépens près de deux années ; ensuite il avait ouvert un café à Manille et absorbé en plaisirs et en débauches une assez forte somme qu'un Fran- (•ais et moi lui avions avancée ; enfin il était venu faire construire sur mon habitation un grand édifice
If
en paille qui avait plutôt Tair d'un grand magasin que d'une maison. Là, il entretenait toujours une espèce de sérail, adoptait tous les enfants qu'on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient ressembler sa maison à une école mutuelle. Le jour où il était fatigué d'une de ses femmes, il faisait venir un de ses ouvriers, et avec un grand sérieux, il lui disait : — « Voilà une femme que je te donne, » sois bon mari, traites-là bien ; et toi, femme, voilà » ton mari , sois-lui fidèle. Allez, que Dieu vous )> bénisse, décampez, et que je ne vous revoie plus.» Il était toujours sans le sol, ou tout-à-coup se voyait riche de sommes assez fortes, qui, en peu de jours, étaient dissipées. Il empruntait à tout le monde, ne rendait jamais, vivait comme un véritable Indien, et était ^olth)n comme une poule mouillée. Ses chevetix blonds, sa figure blafarde et sans barbe lui avaient fait donner par les Indiens le surnom de (htela^Dougou^ paroles tagales qui voulaient dire : Qui n'a point de sang.
Un jour que je traversais le lac dans une petite pirogue avec lui et deux Indiens, nous fiâmes surpris par un de ces terribles coups de vent des mers de Chine que l'on nomme Tay-Foung, Ces coups de vents, qui sont extrêmement rares, sont effrayants. Ij3 ciel se couvre de gros nuages, la pluie tombe à torrent, la lumière du jour disparaît presque comme dans nos plus sombres brouillards, et le vent souffle
avec une telle furie qii'ii renverse tout ee qui se trouve sur so& passage (4).
Nous étions donc dans notre pirogue : à peine le vent commença-t-il à souffler avec toute sa force, qae Balthazard se mit à invoquer tous les saints du paradis. Dans sa désolation il criait à haute voix : ff mon Dieu ! moi qui suis un si grand pécheur, )) faites-moi la grâce que je puisse me confesser et «recevoir l'absolution!» Toutes ses jérémiades et ses cris ne faisaient qu'épouvanter mes deux Indiens, et certes notre position était assez critique pour tâcher de conserver hotre présence d'esprit, afin de manœuvrer notre frêle embarcation qui d'un moment à l'autre allait être submergée. Cependant j'étais certain qu'armée de ses deux grands balanciers en bambou elle pouvait parfaitement se t^ir entre deux .eaux et ne pas chavirer, si nous avions la précaution et la force de fuir devant le temps, et de ne pas présenter le côté à la lamé, car dans ce cas nous eussions tous péri. Ce que je prévoyais arriva. Une lame vint déferler sur nous ; pendant quelques secondes nous fûmes totalement engloutis^ mais, la lame passée, nous revînmes au-*dessus de l'eau. Notre pirogue resta submergée entre deux
(1) J'ai éprouvé deux de ces coups de vent pendant mon séjour à Jala-Jala : celui dont je parle, et un second dont Je parlerai plus tard.
eaux, mais nous ne Tavions pas abandonnée, nous avions passé nos jambes sous les bancs où nous nous tenions fortement cramponnés; nous avions tout le haut du corps au-dessus de Teau. Mais toutes les fois qu une lame s'avançait sur nous elle nous passait par-dessus la tête, s'éloignait, et nous avions alors le temps de respirer jusqu'à ce qu'une autre lame vînt encore nous atteindre. A chaque trois ou quatre minutes la même manœuvre se répétait. Mes Indiens et moi nous mettions alors toute notre force et notre adresse à toujours fuir. devant le temps. Balthazard avait fini ses jérémiades, le plus grand silence régnait parmi nous ; seulement je prononçais de temps en temps ces quelques mots : Courage, enfants, nous arriverons.
Pour empirer notre triste position, la ituit était venue. La pluie continuait à tomber à torrents, le vent redoublait de fureur. De temps en temps nous étions éclairés par des globes de feu semblables à ce que les marins appellent feu de saint Elme. Dans ces moments de rayons de lumière je portais les yeux au loin, mais je n'apercevais que l'immensité des eaux en fureur. Pendant deux heures à peu près nous fûmes ainsi ballotés par la lame qui cependant peu à peu nous poussait vers une plage, et au moment où nous y pensions le moins nous nous trouvâmes au milieu d'un énorme buisson de hauts bambous. Je reconnus alors que nous étions sur la plage.
et que le lac avait débordé à plusieurs milles dans les terres. Nous avions de l'eau jusqu'à la poitrine, et il n était pas possible de tra^ejser Finondation: L'obscurité était trop grande pour pouvoir prendre une direction quelconque; notre pirogue engagée dans les bambous ne pouvait plus nous sen ir. Noas nous hissâmes comme nous pûmes au milieu du buisson, jusqu'à la hauteur où les bambous se terminent en flèches; nous avions le corps déchiré par les épines aiguës qui garnissent toujours les petites branches ; la pluie continuait à tomber sans interruption , le vent soufflait toujours, et chaque rafale faisait plier les bambous dont les branches flexibles venaient nous déchirer le corps et la figure. J'ai bien souffert dans ma vie ; mais jamais nuit ne me parut si longue et si cruelle ! Joaquin Balthazard recouvra alors la parolef, et d'une voix tremblante et saccadée il me dit : «Ah ! don Pablo, écrivez, je vous en prie, » à ma mère la tin tragique de son malheureux » fils ! ... »'
Je ne pus m'empécher de lui répondre : « Maudit » poltron ! . . . crois-tu que je sois plus à mon aise que » toi?... Tais-toi, sinon je vais te faire faire le plon- » geon pour ne plus t' entendre. » Le pauvre Joaquin prit alors son parti et ne prononça plus une parole; seulement, de temps en temps, il faisait connaître sa douleur par de profonds soupirs.
Le vent qui avait soufflé à l'ouest et au nord, vers
les quatre heures du inatiu passa siibitemeutàresi, et peu de temps après cessa tout-à-coup. 11 était presque jour, nous étions sauvés. Nous pûmes alors nous reconnaître; nous aYions tops les quatre un aspect déplorable, nos vêtements étaient en lambeaux. , Nous avicms tout le corps flagdlé et couvert de profondes écorcfaures. Le froid avait pénétré jusque dans la moëUe ide nos os, et le long bain que nous venions de prendre avait ridé notre peau; nous ressemblions à des noyés retirés des eaux après y avoir demeuré plusieurs heures. Enfin, perclus comme nous étions, nous nous laissâmes glisser de nos bambous pour rentrer dans les eaux du lac. Elles firent sur nous une impression salutaire et agréable ; elles iHHis paraissaienl tièdes ccanme un bain à 30 degrés de chaleur.
Kanimés par cette douce température, nous retirâmes notre pirogue du boisson où fort heureusement elle était tellement engagée que les vagues et les courants n avaient pu l'entraîner plus loin. Nous la remîmes à flot, et nous parvînmes à gagner «ne case indienne où nous nous séchâmes et réparâmes nos forces. Le calme était rétabli, le soleil brillait de tout son éclat, mais partout ou voyait les traces qu avait laissés le tay-foung. Dans la journée nous regagnâmes Jala-Jala, où n(>tre arrivée causa une grande joie ! On me savait sur le Jac, et towt devait faire présumer que j avais péri. Ma boone et chère
Anna se jeta dans mes bras eu pleurant ; elle avait été si inquiète, que sa joie de me voir ne pût s'exprimer pendant plusieurs instants que par les larmes (fui inondaient son visage.
BaUhazard retourna à son sérail. Tant qu'il fut soos ma protection, les Indiens le respectèrent; mais après mon départ de Jala-Jala, il fut assassiné , et tous ceux qui le connaissaient bien convinrent qu'il Tavail mérité à plus d'un titre.
Puisque j'ai parlé d'un Tay-Foung , je vais un peu anticiper, et , le plus brièvement possible, en décrire un bien plus terrible encore que celui que j'avais essuyé dans une frêle pifogoe et sur le buisson de bambous.
Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, eu face de ma maison ;. j'étais tout fier et tout CMitent de procurer ce nouvel agrément à ma femme. Le jour mén>e que mes Indiens venaient d'y ajouter les derniers ornements, vers le soir, le vent d'ouest commença à souffler avec furie ; peu à peu les eaux du lac s'agitèrent, bientôt nous ne doutâmes plus que nous allions avoir affaire à un Tay-Foung.
Mon frère et moi restâmes longtcnïps à examiner, à travers les vitraux des croisées , si les bains résisteraient à la force du vejit ; mais dans une forte rafele, mon pauvre édifice disparut comme tin château de cartes. Nous nous retirâmes de la fenêtre, et bien nous en prit, car une plus forte rafale que celle qui
avait détruit les baias enfonça toutes les croisées qui donnaient à l'ouest ; le vent s'enfourna dans la maison et se lit jour en renversant toute la muraille audessus de la porte d'entrée. Le lac était si agité que les lames passaient par dessus ma maison et inondaient tous les appartements. Nous ne pouvions plus y tenir... En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frère, un jeune Fiançais qui se trouvait alors à Jala-Jala , et moi , nous pûmes gagner un petit rez-de-chaussée qui n'avait jour au dehors que par une petite fenêtre ; là , dans une obscuriié profonde nous passâmes une grande partie de la nuit, mon frère et moi , l'épaule appuyée contre la fenêtre, opposant toute notre force à celle du vent qui menaçait dé l'enfoncer. Dans ce rez-de-chaussée il y avait quelques dames-jeanne d'eau-de-vie : ma chère Anna en versait dans sa main et nous en donnait à boire pour soutenir nos forces et nous réchauffer. Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut. Tous les meubles et ornements de ma maison avaient été brisés et mis en pièces ; toutes les chambres étaient inondées, tous les greniers remplis de sable apporté par les eaux du lac. Bientôt toute la maison fut le refuge de mes colons ; tous avaient passé une nuit affreuse et étaient sans asile, s Le soleil vint enfin briller de tout son éclat. Le ciel était sans nuages , mais quelle tristesse s'empara de moi lorsque j'examinai d'une fenêtre les désastres
produits par le tay-foung. Plus de villages ! toutes les cabanes avaient été rasées... Féglise renversée ! mes magasins , mon usine à sucre entièrement perdus ; ce n'était plus que monceaux de ruines. Mes beaux champs de cannes étaient tont«-à*fait détruits , et la campagne, si belle douze heures auparavant, paraissait avoir souffert comme après un long hiver. On ne voyait plus aucune verdure, les arbres étaient entièrement dépouillés de leurs feuilles, les branches hachées, des portions de bois entièrement renversées ; et tout ce bouleversement s'était opéré en quelques heures ! Dans la journée et le lendemain , le lac rejeta sur la plage plusieurs cadavres de malheureux Indiens qui avaient péri ! Le premier soin du père Miguel fut de leur donner la sépulture, et longtemps après on voyait encore dans le cimetière de Jala-Jala quelques croix avec l'inscription : Inconnu mrt pendant le tay-fonng. Mes Indiens se mirent tout de suite à reconstruire leurs cabanes, et moi à réparer autant que possible mes désastres.
La nature féconde des Philippines eut bientôt effacé l'aspect de deuil qu'elle avait pris. En moins de huit jours les arbres se couvrirent complètement de nouvelles feuilles et donnaient déjà le spectacle d'un ïïel été après celui d'un hiver affreux. Le tay-foung a^ait embrassé un diamètre de deux lieues à peu P^ès, et, comme une forte trombe, avait ïenversé et brisé tout ce qu'il avait trouvé sur son passage.
Hm c'est assez yaxla de désastre», je levieiis à Tépoque où le pauvre Bermigan cessa délivre pour nous afiliger tous !
Mon habitation prospérait ; tous mes Indiens étaient heureux, la population de Jalà-Jala s'augmentait chacpie jour; j'étais aimé et respecté. J'arais rendu de grands services au gouvernement espagnol pai' la guerre incessante que je faisais aux bandits, et je puk dire que panni ces derniers je jcmissais d'une véritable vénération. Ils me co&sidéraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi brave, incapable d'jiucune lâ(?heté envers eux, leur faisant loyalement la guerre; et le caractère indien m'était si bien cimnu qu& je ne craignais pas qu'ils me tendissent aucune embûche et m'attaquassent en traîtres. J'en étais si convaincu, que dans mon habitation jamais je ne me faisais accompagner ni de nuit ni de jour. Je parcourais sans crainte les forêts, les montagnes, et souvent même je traitais avec mes honnêtes bandits de puissance à puissance , ne dédaignant point les invitations qu'ils me faisaient quelquefois pour me rendre dans un lieu où, sans crainte de surprise, ils pouvaient me consulter ou invoquer mon appui. Ces sortes de rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, àms des lieux solitaires. De leur part comme de la Hkienne la parole donnée de ne pas se nuire était toujours religieiKsement observée. Dans ces entretiens nocturnes ^ sans témoins, je ramenais souvent à la
vie pfltisibte des hommes égarés, et qu'une jeutetise turbulente avait jetés dans une série de crimes que les lois auraient punis par le dernier châtiment. Quel-^ quefois ai^i j'échouais dans mes tentatives, lorsque surtout j'avais affiâre à ces caractères tiers et in* domptables comme il s'en trouve chez l'homme qui n a jamais eu que la nature pour guide. Un jour, en^ tre autres, je reçus une lettre d'un métis, grand cou-^ pable qui fréquentait une province voisine de la La* guue. 11 me disait qu'il voulait me voir et me priait de venir seul, au milieu de la nuit, dans un lieu sau-»vage qu'il me désignait où lui aussi se rendrait seul. Je ue balançai pas à aller au rendez-vous. Je l'y trouvai comme il me l'avait promis. Il me dit qu'il désirait changer de conduite et venir demeurer sur mon habitation. Il ajoutait qu'il n'avait jainais com-* mis de crime contre les Espagnols, mais seulement * contre les Indiens et les métis. Il m'était impossible de le recevoir sans me compromettre. Je lui proposai de le placer chez un moine : là il serait resté caché pendant quelques années, après lesquelles ses crimes étant oubliés il pourrait rentrer dans la société. Après avoir réfléchi un instant il me dit: «Non, ce » serait perdre ma liberté. Pour vivre en esclave, » j'aime mieux mourir. )> — Je lui proposai alors de se rendre à Tapuzi, endroit où les bandits trop poursuivis pouvaient se cacher impunément. (J'aurai bientôt occasion de parler de ce village.) Mon métis fit
nn geste et me dit encore : « Non ; la personne que je » voudrais emmener avec moi n'y viendrait pas. » Vous ne pouvez rien faire pour moi, adieu. » Puis il me donna une poignée de main et nous nous quittâmes. Peu de jours après, une cabane dans laquelle il se trouvait, près de Manille, fut cernée par une compagnie de troupes de ligne. Le bandit fit d'abord sortir les propriétaires de la cabane, et quand il les vit hors de danger il prit sa carabine et se mit à faire feu sur les soldats qui de leur côté ripostèrent et tirèrent sur la cabane. Quand elle fut criblée de balles et que Ton vit que le bandit ne ripostait plas, un soldat s'approcha et mit le feu à la case, tant on avait peur de le trouver encore vivant!
Ces rendez-vous nocturnes m'ayant amené à parler de Tapuzi, je ne puis m'empécher de consacrer quelques lignes à cette singulière retraite où des hommes proscrits par la loi vivent dans un accord * si rare et une union si parfaite.
Tapuzi (1), qui en langue tagale veut dire bout du monde, est un petit village situé dans rintèrieur des montagnes, à vmgt-cmq iieues à peu près de Jalajaia. II a été iormé uar aes oandits et des échappes ue galères qui vivent liDremeni, se gouvernent euxmêmes , et sont entièrement à l'abri, par la position
'\) Tapuzi t dtins les montagnes de Limutan; limuia:t , luut lagaîoc qui veut dire ou'U (voir la carte).
inaccessible qu'ils occupent, de toutes les poursuites que pourrait ordonner contre eux le gouvernement espagnol. J'avais souvent entendu parler de ce singulier village , mais je n'avais jamais pu rencontrer une personne qui l'eut visité et qui put par conséquent me donner des détails positifs. Je me décidai un jour à faire raor-même le voyage. Je ne communiquai mon projet qu'à mon lieutenant qui me dit : (( Mattre, je trouverai sans doute là quelques-uns de )) mes anciens camarades, et ainsi nous n'aurons rien » à craindre. »
Nous partîmes au nombre de trois , prétextant un autre voyage que celui que j'entreprenais. Nous marchâmes pendant deux jours au milieu des montagnes par des routes presque impraticables. Le troisième, nous arrivâmes à un torrent dont le lit était encombré d'énormes blocs de pierre. Les bords, éloignés Tiin de l'autre d'une vingtaine de pas , s'élevaient perpendiculairement comme deux hautes murailles dont le sommet, à environ mille mètres d'élévation, se rapprochait sensiblement et ne laissait au'une faible ouverture par où passaient quelques rayons de lumière qui pouvaient à peine éclairer Ja partie où nous cheminions en sautant d'un bloc de pierre à l'autre. Cette gorge, ou ce ravin , était Ja seule route par laquelle on pouvait arriver à Tapuzi: c'était le rempart naturel et inexpugnable qui défendait le village contre l'invasion des sbires espa-^
gnois. Mon lieutenaat venait de me dire : a Regardez, yf maître , au-dessus de votre tète : les habitaats de » Tûpnzi connaissent seuls les sentiers tjui condui- » sent au sommet des montagnes. Sur toute la lon- )) gueur du ravin , ils ont placés d'énormes pierres D qu'ils n'ont qu'à pousser pour les précipiter sur a ceux qui voudraient venir les attaquer ; une armée )) entière ne pourrait pas pénétrer chez eux s'ils vou- » laient s'y opposer. »
Je vis effectivement que nous nous trouvions dan$ une position qui n'avait rien de rassurant^ et à laquelle, si les Tapuziens nous prenaient pour d^ ennemis, nous ne pouvions opposer aucune défense. Mais nous étions engagés; il n'y avait pas moyen de reculer , et il fallait poursuivre jusqu'à Tapuzi, Il y avait déjà .plus d'une grande heure que nous marchions dans cette gorge, lorsqu'un énorme bloc de rocher vint , en tombant perpendiculairement , se briser en éclats à une vingtaine de pas devant nous : c'était un avertissement. Nous nous arrêtâmes, nous déposâmes nos armes à terre, et nous assîmes. Peutêtre un bloc pareil à celui qui venait de tomber devant nous était-il suspendu au dessus de nos tètes , prêt à nous écraser.,; Un cri se fit entendre devant nous. Je dis à mon lieutenant de s'avancer seul, sans armes, dans la direction d'où il était parti. Quelques minutes après, il revint accompagné de deux Indiens qui, assurés par lui de mes intentions toutes paci-
fic|ues à ]eur égard , venaient nous chercher pour nous conduire au village. Avec cette escorte nous n'avions plus rien à craindre. Nous Ornes gatment le reste de la route jusqu'à l'endroit où finissait l'espèce d'entonnoir dans lequel nous marchions. À cette hauteur, une plaine de quelques milles de cir> conférence se trouvait encaissée par de hautes montagnes. L'endroit que nous parcourions était encombré d'immenses blocs de rochers superposés les uns aux autres. Derrière surgissait une montagne abrupte, menaçante, sans aucun vestige de végétation, représentaat assez bien une vieille forteresse d'Europe qu'une puissance magique avait élevée au milieu des hautes montagnes qui la dominaient. D'un coupd'œil, i'avsûs embrassé l'ensemble du site que nous traversions tout en réfléchissant sur les immenses variétés qu'ofifre la nature. Tout à coup l'objet tant désiré de mon voyage, le village de Tapuzi, se présenta à mes regards. Situé à l'extrémité de la plaine il est composé d'une soixantaine de maisons en paille, en tout semblables à celles des Indiens. Les habitants étaient tous aux fenêtres pour voir notre arrivée. Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou Matandammyon (4). C'était un beau veillard qui, d'après son visage, paraissait approcher de quatre-vingts ans. Il
(1) Vieux ehef.
nous salua avec affabilité, et s' adressant à moi, ilmc dit : (( Comment êtes- vous venu ici? est-ce en ami, » est-ce curiosité, ou les lois cruelles des Castillans » vous obligent-elles de venir chercher un refuge » parmi nous? s'il en est ainsi, soyez le bien venu, » vous trouverez ici des frères. » — Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je suis votre voisin, et seigneur de Jala-Jala; je viens vous voir, vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre. Au nom de Jala-Jala, le vieillard tit un mouvement de surprise, puis il me dit : « Il y a longtemps » que j'ai entendu parler de vous comme d'un agent » du gouvernement pour poursuivredes malheureux ; » mais j'ai entendu dire aussi que vous remplissiez » votre mission avec bonté, et que souvent vous étiez » leur appui; ainsi, soyez le bien venu. » Après cette preniière reconnaissance, on nous fit servir du lait et des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer librement avec moi : — « Il y a » bien des années , me dit-il , à une époque que je » ne sais pas fixer, quelques hommes vinrent habi- » ter Tapiizi. La tranquillité et la sécurité dont ils » jouirent ici firent imiter leur exemple par d'autres » qui cherchaient k se soustraire à la punition ae » quelques fautes qu'ils avaient commises. On vii » bientôt arriver des pères de famille avec leurs fera- » mes et leurs enfants ; ce furent.les premières bases i' du petit gouvernementque vous voyez. Mwntenant,
» ici, presque tout est eu coiumuu : quelques champs » de patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; » celui qui possède donne à celui qui ifa pas. Pces- )) que tous nos vêtements sont tilés et tissés par nos » femmes ; l'abaca (1) de la forêt fournit le fil néçes- » saire ; nous ne connaissons pas l'argent, nous n en » avons pas besoin. Ici, point d'ambition, chacun » est sur de ne pas souffrir de la faim. De temps en )) temps; il nous arrive des étrangers. S'ils veulent )) se soumettre à nos lois, ils restent parmi nous ; ils » ont quinze jours d'épreuves pour se décider. Après » ces quinze jours., ils sont libres de se retirer ou de » faire partie de notre famille. Nos lois sont douces » et indulgentes ; le plus grand châtiment que nous » puissions infliger est de chasser pour toujours ce- » lui qui a commis une grande faute. Nous n'avons » point oublié la religion de nos pères, et Dieu sans » doute me pardonnera mes premières fautes en fa* » veur de tout ce que je fais, depuis tant d'années , » pour son* culte et le bien de mes semblables. » — Mais, lui dis-je, qui est votre chef, quels sont vos juges et vos prêtres? — « C'est moi, dit-il, à moi » seul je remplis toutes ces fonctions. Autrefois ici » on vivait comme de vrais sauvages ; j'étais jeune, » robuste et dévoué à tous mes frères. Leur chef vint
fl] Abaca, soie xëgélalc.
i) à mourir ; je lus choisis pour Je reinplacei*. Je mis » alors tous mes soins à ne rieû faire qui ne fut juste, M propre au bonheur de ceux qui se confiaient à » moi. Jusqu'alors on gavait fait peu de cas de la » religion; jai voulu rappeler à mes semblables » qu'ils étaient nés chrétiens , j'ai donc désigné «ne » heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je D me suis revêtu de tous les attributs d'un ministre » de l'Evangile. Je célèbre les mariages, je répands » l'eau du baptême sur le front des nouveatt-nés, et D j'offre des consolations aux moribonds. Dans ma » jeunesse j'avais été enfant de chœur , je fm suis » rappelé les cérémonies de l'église ; si je ne suis a pas investi des attributions nécessaires pour les » fonctions que je me suis données , je ks exerce » avec loi et avec aiaour; c'est pourquoi j'espère » que mes bonnes intentions me feront pardonner » par celui qui est le Maître-Suprême.
Pendant tout le discours du vieillard, j'avais été dans une admiration continuelle; j'étais au milieu de gens qui avaient la réputation de vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins. Us étaient tout à fait méconnus. C'était un véritable grand phalanstère, composé de frères presque tous dignes de ce nom. J'admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d'années. D'un autre côté, q^el exemple que
celui d'huniuies Ubres ne pouvant vivre ssuqs se
choisir un chef, un roi pour ainsi (tire, et revenant
les uns par les autres à pratiquer le bien et la vertu!
Je fis part à mon vieillard de toutes mes pensées;
je lui lis mille éloges de sa conduite et Tassunii que
M^ Tarchevêque de Manille approuverait tous les
actes religieux qu il reni|)lis6ait dans ub si noble but;
je lui offris même d'intercéder près de Farchevèque
pour qu'il lui envoyât un aide et un pasteur. Mais
il me répoBdit : a Non, Monsieur, je vous remercie ;
)x ne parlez jamais de nous. Assurément nous serions
)} heureux d*av(Hr ici un ministre de TËvangile;
» mais bientôt, par son influence, nous serions sou-
» mis au gouvernement espagnol. Il nous faudrait
» de l'argent pour payer nos contributions, Tambi-
» tion se glisserait parmi nous, et de libres que nous
» sommes, nous deviendrions esclaves et ne serions
» plus heureux. Non, encore une fois, ne parlez
2) pas de nous, donnez-m'en votre parole. »
Son raisonnement me semblait si juste que j'acquiesçai à sa demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges qu'il méritait, et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrétion la tranquillité des habitants de son village.
Le soir, nous reçûmes la visite de tous les habitants , particulièrement des femmes et des jeunes filles qui toutes avaient une curiosité immodérée de voir un blanc. Pas une des fenunes de Tapuzi n'était ja-
-âoo —
mais sortie de son village et n'avait presque perdu sa case de vue ; il n'était donc pas étonnant qu'elles fussent aussi curieuses.
Le lendemain , accompagné du vieillatd et de quelques anciens, je fis le tour de la plaine et visitai les champs de patates doucesi et de maïs, principaux aliments des habitants. En arrivant à la partie où j'avais déjà remanfué la veille d'énormes blocs d^ rochers, le vieillard s'arrêta et me dit : « Voyez, » Castilla (1), à une époque où les Tapuziens étaient » sans religion et vivaient comme des bêtes sau- » vages, Dieu les punit. Regardez toute cette partie » de la montagne dégarnie de végétation : une nuit, » au milieu d'un affreux tremblement de terre, la » montagne se divisa en deux, et une partie vint » engloutir la moitié du village, qui occupait alors » tout l'endroit où sont ces énormes rochers. Queln ques centaines de pas de plus, tout eut été détruit, » il n'eut plus existé une seule personne à Tapuzi , » mais une partie de la population ne fût pas at- » teinte et fut s'établir où est maintenant le village. » Depuis, nous prions Dieu et vivons de manière à )) ne pas mériter un aussi grand châtiment que celui » éprouvé par les malheureuses victimes de cette » terrible nuit. »
(1) Aux yeux d'un Taual , tout Européen, quel que soit son ptfys, est un CasiUla,
La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire du roi âf Tapuzi , était pour moi des pllis intéressantes. Mais il y avait déjà quatre jours que j'avais quitté Jala-Jala; on devait être inquiet de mon absence, .particulièrement mon Anna. Je prévins mon lieutenant de préparer notre départe Nous fimes nos adieux à nos hôtes, les adieux les plus affectueux, et nous partîmes. Deux jours après je rentrai chez moi content de mon voyage et des bons habitants de Tapuzi.
. Je trouvai Anna dans une grande inquiétude, non seulement à cause de mon absence, mais parce que la Veille on était venu me prévenir que les habitants des deux plus grands bourgs de la province s'étaient, pour ainsi dire, déclarés la guerre. Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque cAté, s'étaient rendus si^r l'Ile de Talem. Là, les deux partis en présence étaient sur le point de se livrer bataille ; déjà dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes.
Cette nouvelle avait effrayé Anna. Elle savait que je n'étais pas homme à attendre tranquillement chez moi le résultat du combat ; elle me voyait déjà, avec mes dix gardes , engagé au plus fort de la mêlée et victime peut-être de mon dévouement. Je la rassurai , comme je le faisais toujours, en lui promettant d'être prudent, et de ne pas l'oublier ; mais il n'y avait pas un moment à perdre ; il fallait, à tout prix,
faire cesser une coiKsioa qui aurait sans dottfè éausé la mort de bien des hommes. Mais , que faî^e avec mes dix gardes ? Pouvais-je prétendre hnjîoser ran volonté à toute cette multitude? Evid^nment non. Vouloir agir par la force c'était nous sacrifier tous^ que faire donc?... armer tous mes Indiens... maîfe je n'avais pas assez d'embarcations pour les transporter à Talem ; dans cet embarras je me décidai à partir seul avec mon lieutenant, nous prîmes nés armes et nous embarquâmes dans une petite pirogue que nous conduisîmes nous-mêmes ; à peine étionsnous arrivés vers la plage à la portée de la voix qu« des Indiens armés nous crièrent d'aborder ou qu'ite allaient faire feu sur nous. Sans t^ir compte dé cette menace, mon lieutenant et moi, quelques minittes plus tard, sautions résolument à terre, et à quelques pas plus loin nous nous trouvâmes au nilien des combattants.
Je me dirigeai aussitôt vers les chefs , et m'adres^ sant à eux : « Malheureux ! leur dfe-je, que faites- » vous ? c'est sur vous qui commandes que retom- » bera toute la sévérité des lois. I! en est encore » temps : méritez votre pardon , ordonnez à vos » hommes qu'ils me remettent leurs armes , remet- » tez les vôtres vous-mêmes , ou dans quelques mi- » nutes je serai à la tète de vos ennemis pour va«s » combattre. Obéissez, ou vous allex tous être trai^ » tés comme des Tebetifts. » Ils Ht'^rai^l écouté
ayec attention, Us étaient à demi vaincus. Cependant, l'un d'eux me répondit : a Et si vous nous B 6tez nos armes , qui nous répondra que nos enne- » mis ne viendront pas nous attaquer ?
» — Moi , leur dis-je, je voiw en donne ma parole^ » et s'ils ne m* obéissent pas , comme vous aile* le » faire, je reviens vers vous, je vous rends vos ar- » mesT et combatU*ai à votre tète. »
Ces paroles dites avec un ton d'autorité et de commandement produisirent l'effet que j'attendais. Les chefs, sans répliquer un mot, vinrent déposer leurs annes à mes pieds. Leur exemple fut suivi par tous les combattants , et en un instant, un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut devant moi. Je désignai une dixaine d'individus parmi ceux qui venaient de m'obéir, je lenr donnai à chacun un fusil et leur dis : Je vous confie le dépôt de ces armes. Si Ton venait pour s'en emparer, faites feu sur les agresseurs. Je fis semblant de prendre leurs noms et partis de suite pour le camp opposé oii je trouvai tous les combattants sur pied , prêts à marcher contre leurs ennemis. Je les arrêtai en leur' disant : — « Plus de combat, vos ennemis sont dé- ^>sarmés. Vous aussi, vous allez me remettre vos » armes, wi vous embarquer de suite dans vos piro- " gaespour rejoindre votre village. Si vous ne m'o- » béissez pas, dans un instant je rendrai les armes ^) à vos ennemis et me mettrai à leur tète pour vous
» combattro. Exécutez ce que je vous ordonne, je » vous promets que tout sera oublié. » Il n'y avait pas à balancer. Les Indiens savaient que je ne leur donnais pas longtemps à réfléchir, et que chez moi , menace et châtiment se suivaient de près. En quelques minutes, ils s'embarquèrent tous dans leurs pirogues. Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu à ce que j'eusse à peu près perdu de vue la petite flottille. Je retournai alors à l'autre camp où l'on m'attendait avec impatience ; j'annonçai aux Indiens qu'ils n'avaient plus d'ennemis, et qu'ainsi ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur vil lage.
Comme on voit , il se passait peu de jours sans que j'eusse de nouveaux dangers à aflronter. J'en avais pris l'habitude; je me fiais à mon étoile , et je triomphais de toutes mes imprudences. Mes Indiens m'étaient aveuglément soumis ; j'étais si certain de leur fidélité , que je ne prenais plus contre eux les précautions auxquelles je m'étais assujetti la première année de ma demeure à Jala-Jala.
' Mon Anna partageait«chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes, une partie même de mes dangers. £ùt-il été possible de ne pas l'aimer d'une affection plus touchante que celle qu'on éprouve pour sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur elle me recevait après la moindre absence ! La joie et la satisfaction brillaient |
sur son visage , ses caresses étai^t un bamiie qui dissipait toutes mes fatigues, et les reproches mêmes qu'elle me faisait avec tant de douceur pour Tinquiétude que je lui avais causée, étaient encore pour moi du bonheur.
Jala-Jala était en pleine prospérité : des champs immenses de riz, de cannes à sucre et de caié avaient remplacé des forêts et des bois improduc* tifs ; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux, un beau village à l'indienne occupait le centre des exploitations. On y ^oyait toujours régner l'abondance, l'activité, comme ia joie sur la physionomie de tous les habitants. Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui arrivaient à Manille , et un lieu de convalescence pour bien dès malades qui venaient respirer le bon air de Jala-Jala et y jouir de tous ses agrénents. Là, point de distinctions, tous les hommes étaient égaux pour nous. Français, Espagnols, Anglais, Américains ; quelle que fut la nation de ceux qui abordaient à Jala-Jala, ils étaient reçus en frères avec toute la cordialité de ThospitsJité que Ton trouvait autrefois dans nos colonies. On jouissait d'une liberté entière dans ma seigneurie ; seulement , celui qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l'heure des repas; aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goût divers. Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes,
fa
— socles oiseaux et faisaient d'amples récoltes de plantes de toute espèce. Les malades trouvaient les soins assidus d'un médecin, les attentions et la société M une maitresse ; de maison aimable , spirituelle et qui se faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps dans sa société. Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites , et choisir entre les bois, les montagnes , les cascades , les ruisseaux et les belles plages du lac.
Les chasseurs, à Jala^Jala, étaient dans une véritable terre promise; ils avaient toujours à leur disposition une bonne meute , des Indiens pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et les plaines les plus variées, où ils trouvaient abondamment du cerf et du sanglier. S'ils voulaient se livrer à un exercice moins fatigant, ils faisaient dans de jolies embarcations la guerre aux oiseaux aquatiques, et pouvaient passer sur les petites Iles situées entre la terre de Jala-Jala et l'tle de Talem. Là, ils faisaient une chasse tout-à-fait inconnue en Europe, celle d'énormes. chauves-souris, espèce de vampire connu par les naturalistes sous le, nom de roussettes. Pendant six mois de l'année, à l'époque de la mousson de l'est, tous les arbres de ces petites îles sont couverts , depuis le sommet jusqu'aux premières branches , de ces chauves-souris ; elles remplacent le feuillage qu'elles ont entièrement détruit. Enveloppées de leurs grandes ailes, elles dorment durant le
jour ; puis , la nuit , partent en grandes bandes et vont au loin chercher leur pâture. Dès que la nK)us • son de Toucst remplace celle de l'est, elles disparaissent pour aller, toujours dans les mêmes lieux , s'abriter du vent sur la cùte est de Luçon. La moussou change-t-elle , elles reviennent à leur ancienne demeure.
Aussitôt que mes hôtes mettaient pied à terre sur une de ces Iles , la fusillade commençait et durait jusqu'à ce que les chauves-souris , épouvantées par tant de détonations et par les cris des blessés restés, accrochés aux branches , partissent en masse. Elles tourbillonnaient pendant quelque temps comme un gros nuage au-dessus de leur demeure , imitaient parfaitement les furies représentées dans certaines gravures qui figurent les enfers, et allaient ensuite à une faible distance s'abattre sur les arbres d'une petite lie voisine. Si les chasseurs n'étaient pas fatigués du carnage , ils pouvaient aller les rejoindre et le recommencer; mais presque toujours il y avait assez de victimes, et l'on s'occupait alors à les ramasser sous les arbres d'où elles avaient été abattues. La chasse aux chauves-souris terminée on s'amusait à poursuivre et à tirer des Igmnns, grande espèce de lézard de cinq à six pieds de long qui habite dans les rochers sur le bord du lac. Fatigués de tirer sans avoir eu besoin d'adresse, les chasseurs se rembarquaient dans les pirogues et jouissaient
encore d'un autre aumseinent ; c était de tirer les aigles qui venaient planar au-dessus de leur tète. Mai.s iei, il fallait de l'adresse et beaucoup de justesse de coup d'œil , car presque toujours ce n'était qu'avec une balle qu'on pouvait atteindre ces énormes oiseaux de proie. On rentrait ensuite à l'habitation avec les embarcations pleines de giliier, et chacun avait quelques prouesses à raconter.
Liguana et la chauve-souris ont une chair savoureuse et délicate ; mais quant au goût, tout git dans notre imagination, comme on va le voir.
Après une de ces grandes chasses aux petites tles, un jeune Américain me dit que ses amis et lui désiraient goûter de l'iguana et de la chauve-souris. Les croyant tous d'accord, je commandai à mon mattred'hôtel un carik d'iguana et un ragoût de chauvesouris. Au dîner, on commença par le carik, tous en mangeaient de bon appétit , lorsque je dis à l'un d'eux : a Vous voyez que l'iguana est une chair d'un goût délicat? »— A ce mot d'iguana, tous mes hôtes changèrent de couleur, et chacun par un mouvement subit repoussa son assiette sans pouvoir avaler le naorceau qu'il avait dans la bouche ; il fallut faire disparaître Viguana et la chauve-souris jfwur qu'ils puissent continuer leur repas.
Lorsqfic je le pouvais, j'accompagnais mes hôtes : ators la chasse était toujours abondante et remplie d'intérêt, parce que j'avais soin de lescoaduire dans
des lieux giboyeux et pittoresques. Je les menais quelquefois à Tlle de Socolme, beaucoup plus curieuse encore que les îles aux chauves-souris. Socolme est un lac circulaire, d'une lieue de circonférence, au' milieu du grand lac dont il est séparé par un cordon de terré, ou, pour mieux dire, par «ne montagne d'un très petit diamètre à la base, et dont le sommet se tenrnne en arête, et presque perpendiculairement à plus de cinq cents mètres au-dessus des eaux. Les deux versants sont complètement couverts de grands arbres d'une belle végétation. C'est sur le côté du petit lac, où les Indiens ne vont jamais de crainte des caïmans, que vont nicher presque tous les oiseaux atfuatiques du grand lac. Chaque arbre, blanchi depuis le haut jusqu'en bas par la fiente qu'ils y déposent, est couvert de nids remplis d'œufs et d'oiseaux de tous les âges...
Je voulus un jour, accompagné de mon frère, d'un Anglais, mon ami, M. Lindsay (1), et d'un Américain, passer une petite pirogue par-dessus la monttigne et la faire descendre dans les eaux du lac. Mes Indiens nous traitaient de fous et prétendaient que nous voulions nous faire dévorer par les caïmans. Leurs crainte^ étaient assez fondées, mais les
(I) Depuis lord r.inLlsay, auleur d'une relalion du Voyarje sur les Côtes de la Chine, dans la mer Jaune.
dangers et les difiicultés, comme oq Ta déjà vu, ne nous faisaient jamais reculer. Nous avions hâte de faire une promenade sur ce lac d'un aspect si inorne et si lugulM-e, que jamais aucune côte sauvage n'a produit sur moi le sentiment de tristesse que je ressentais à la vue de Soçolme dont les eaux, encaissées au milieu des montagnes, représentaient parfaitement une grande glace au fond d'un gouffre. Les vents n'y pénètrent jamais, rarement un léger zéphir vient en rider la surface. Le soleil n'y brille que lorsqu'il est à son zénith ; à toute autie heure du jour l'ombre des montagnes, se réfléchissant dans les eaux, leur donne la couleur d'un beau noir. Le silenc(i qui y règne n'est interrompu que par quelques cris d'oiseaux, et de temps à autre par* un bruit semblable à celui que feraient deux planches frappées l'une contre l'autre. Ce bruit provient des caïmans qui, peur saisir une petite proie, ferment avec force leurs énormes mâchoires.
Nous mîmes enfin notre projet à exécution. Notre 'pirogue glissait légèrement sur le lac, lorsque l'apparition d'un caïman à une petite distance obligea un de nous à décharger son arme sur lui. L'eflet produit par la détonation fut prodigieux : un nombre incalculable d'échos se repétèrent jusqu'au sommet des montagnes; le caïman disparut. Mais tout-àcoup des masses de cormorans et de divers oiseaux aquatiques sortirent du massif des çirbres en jetant
des cris perçants, et, semblables à un gros mia(çe, tourbilloimèreDt à quelques centaines de pieds audessus de nos tètes pendant tout 1^ temps que nous^ troublâmes leur demeure. Les caïmans nous obligèrent souvent à renouveler nos coups de feu ; mais ils étaient épouvantés du bruit bien plus que du mai que nous pouvions leur faire, car nos balles glis* saient sur leurs écailles sans pouvoir les pénétrer.
Nous continuâmes notre promenade autimr du lac. Nous primes autant de jeunes oiseaux que nous voulûmes, et nous terminâmes enfin notre expédition sans accidents et même sans avoir couru tous les dangers que mes Indiens nous faisaient craindre.
De Socolim je conduirais aussi mes hôtes à Los Banos, au pied d'une haute montagne de plusieurs mille mètres d'élévation, d'où jaillissent de belles sources d'eau bouillante qui vont se jeter dans le lac, et, se mêlant à ses eaux, forment des bains naturels à toutes les températuresrque l'on peut désirer. Là aussi, sur les collines^ la chasse était abondante et facile. De nombreux pigeons ramiers et de belles colombes, perchés sur de grands arbres, attendaient sans méfiance les chasseurs qui ne revenaient jamais des bains sans avoir rempli leurs carnas^ères.
Je leur donnais aussi quelquefois le spectacle imposant d'une chasse au buffle ; mais, depuis le malheur arrivé à Qcampo, je ne pennetti^is plus à au-
cun étranger de prendre part à ses dangers. Placés sur des arbres ou sur la crête d'une montagne, ils jouissaient du coup d'œil en pleine sécurité.
Les jours de repos, nous allions dans les bois voisins des champs, cultivés faire la guerre aux singes, les plus grands ennemis de nos moissons. Aussitôt qu'un petit chien dressé à cette chasse nous avertissait par ses aboiements que des maraudeurs étaient en vue , nous nous, rendions sur les lieux et la fusillade commençait. L'épouvante se mettait dans la petite famille. Chacun se cachait dans sou arbre, et, du mieux qu'il pouvait, devenait invisible. Mais le petit chien ne quittait pas le pied de l'arbre. Nous tournions tout autour ^et finissions toujours par 'découvrir celui qui s'y était blotti. La fusillade recommençait alors jusqu'à ce qu'il fût tombé ; enfin, quand nous avions fait plusieurs victimes, je les envoyais pendre à des fourches patibulaires autour des champs de cantfe à sucre pour épouvanter ceux qui s'étaient échappés. Seulement, le plus gros était toujours porté au père Miguel, mon bon^uré, pour lequel un ragoût de singe était un vrai régal.
Quelquefois, c'était à plusieurs jours de marche de Jala-Jala que je conduisais mes hôtes, pour leur faire voir des sites admirables, des cascades, des grottes, ou ces merveilles de végétation que produit la féconde nature des Philippines.
Un jour, M. Lindsay, le plus intrépide voyageur
que j'aie couuu, le mùme qui m avait accoinpagaè s«r \ertic de Socolme, me proposa une partie pour la grotte de San->Iateo, grotte que plusieurs voyageurs et moi-im^me avions visitée plus d'une fois mais toujours d-une iiianière si incomplète que nous n'en avions exploré qu'une faible partie. Cette proposition était trop dans noes goûts ,pour ne pas Taocepter avec empressement ; mais , cette fois, je ne voulus pas revenir de cette expédition comme des précédentes, c'est-à-dire sans avoir fait toutes les tentatives possibles pour la parcourir dans toute son étendue. Lindsay, le docteur Genu et mon frère prirent, avec moi, la résolutiou de vérifier si tout ce que nous disaient les Indiens de cette grotte avait quelque vraisemblance, ou bien, si comme je l'avais si souvent éprouvé, leur esprit poétique n'inventait pas des merveilles qui n'avaient jamais existé. Leurs vieilles traditions donnaient à ce souterrain une étendue immense; on y voyait, disaient-ils, des palais féeriques auxquels rien ne pouvait être comparé et qui servaient de résidence à des êtres fantastiques. Bien résolus de voir par nous-mêmes , toutes ces merveilles, noms partîmes pour San-Mateo emmenant avec nous un Indien muni d'un pic et d'une pioche, pour nous frayer passage, si nous avions quelque chance de prolonger notre promenade souterraine au delà de la limite que tous, déjà, nous connaissions. Nous emportâmes aussi une lionne
provision de flambeaux nécessaire pour mettre notre projet à exécution. Nous arrivâmes de bonaè heure à San-Mateo, et nous passâmes le reste de la journée à visiter d'admirables sites (|ui avoisioent le bourg. Nous descendîmes aussi dans le lit d'un torrent qui prend sa source dans les montagnes et passe dans le nord du bourg ; nous y vîmes plusieurs Indiens et Indiennes occupés à laver les sables pour en extraire la poudre d'or. Le produit qu'ils retirent journellement de ce travail , auquel ils se livrent trois ou quatre heures par jour, varie depuis un franc, deux francs jusqu'à huit et dix ; c'est selon la plus ou moins heureuse veine que le hasard leur fait découvrir. Cette industrie, la culture des terres douées d'une fécondité sans égale , les bois de construction dont abondent les montages voisines, voilà toute la richesse des habitants qui, généralement, vivent dans l'abondance et la prospérité.
Le lendemain, à l'aube du jour, nous cheminions vers la grotte éloignée du bourg de deux heures de marche. La route, qui d'abord serpente au milieu de belles plantations de riz et de bétel, encadrée ellemême dans une superbe végétation, est d'un facile parcours, mais à la moitié de son trajet tout à coup elle devient dangereuse et difficile. On laisse alors les champs cultivés pour suivre les bords de la rivière. Elle coule au miUeu de montagnes de peu d'élévation et forme, tant de circuits et de détours
quïl faut, à chaque instant, la traverser presque a ia Dâge d*un bord à l'autre pour profiter de petits sentiers qui se trouvent sur la berge. Jusqu a une faible distance de la grotte rien ne vient rompre la mono* tonie de ces sites agrestes. On marche au milieu d'une gorge où de tous côtés la vue est limitée par des rochers et un rideau de verdure formé par les arbustes qui boisent tes collines. Mais à un fort détour que fait la rivière l'œil est tout à coup ébloui en face d'un panorama qui se déroule avec une lente et féerique magnificence. Figurez-vous au pied de deux immenses montagnes de forme pyramidale, toutes deux entièrement semblables, et de la même élévation ! L'intervalle qui les sépare permet à la vue de se porter au loin et de découvrir le fond d'un tableau impossible à décrire. Entre les deux géantes la rivière s'est ouvert une issue, et là, sous vos pieds, en impétueux torrent, vous la voyez se précipiter au milieu d'écueils formés par d'énormes blocs de marbre blanc; l'eau, limpide et brillante, se joue au milieu de tous les obstacles qui gênent son cours ; parfois elle forme une bruyante cascade, puis disparaît à la base d'un énorme rocher, pour reparaître bientôt écumeuse et bouillonnante comme si une force surnaturelle la faisait surgir des entrailles de la terre. Plus loin, formant une suite continue de petites cascades, elle coule en large nappe argentée sur un lit de marbre blanc et brillant comme l'albà-
trc, pour retomber sur d'autres, d'une blancheur non moins éclatante. Enfin, après avoir fraiM^hi tous les écueiis^ elle coule paisiblement dans ui> lit plus modeste et où vient se refléter l'admirable végétation qui pousse sur ses bords.
C'est dans la montagne située sur la rive droite que se trouve la fameuse grotte; Ton traverse }a rivière en sautant d'un bloc de marbre à Fautre, ensuite^ après avoir gravi une pente ardue pendant Fespace de deux cents mètres, oa se trouve à l'entrée de cette grotte, -où, pas à pas, je vais conduire mon lecteur.
Cette entrée, d'une forme presque régulière, représente assez bien le portique d'une église eu plein cintre, garni de festons verdoyants dont les plantes rampantes et des lianes font les frai». A peine en a-t-on franchi le seuil, que Ton se trouve dans un large et spacieux vestibule, tout tapissé de stalactitites, d'une couleur jaunâtre ; c'est là qu'une nuée de chauves-souris, eflrayées par la lumière des flambeaux, prend son vol pour se précipiter au dehors. Pendant une centaine de pas, en se dirigeant dans l'intérieur, la voûte continue très élevée, et la galerie spacieuse; mais, tout à coup, l'une. s* affeiisse, et l'autre se rétrécit, ne laissaût plus d'issue que celle nécessaire à un seul homme, obligé encore de se tratner sur les mains et les genoux pour franchir, dans cette pénible position, à peu près une
centaine de mètres. Ensuite la galerie s élargit de nouveau et la voûte s'élève de plusieurs toises; mais bientôt il faut surmonter un nouvel obstacle ; il faut gravir une espèce de muraille de deux à trois mètres d'élévation. Immédiatement au delà, se trouve le lieu le plus dangereux du souterrain : là, deux énormes précipices , la bouche béante, au ras du sol, sont prêts à engloutir l'imprudent qui armé dé son flambeau ne marcherait pas avec précaution dans cette obscur labyrinthe. Des pierres lancées dans ces gouffres attestent , par le bruit sourd qu elles font en arrivant au fond , une profandeur de plusieurs centaines de mètres. Ensuite la galerie, large et spacieuse, se continue sans rien offrir de remarquable jusqu'au lieu où s'étaient arrêtées les recherches faites jusqu'alors. Là, elle parait se terminer par une espèce de rotonde entourée de stalactites de diverses formes , qui , dans un endroit , représentent un véritable dôme soutenu par des colonnes. Ce dôme recouvre un petit lac d'où continuellement s'élance un ruisseau qui va se perdre dans les précipices dont j'ki parlé. C'est dans cette partie que nous nous livrâmes à de sérieuses investigations, cherchant à nous assurer s'il était possible de prolonger notre promenade souteiraine. Nous plongeâmes à plusieurs reprises dans le lac, sans rien découvrir qui pût favoriser nos désirs;, nous nous dirigeâmes alors vers la droite , examinant,
la hniière de no» flambeaux , les. moiudres petits enfoncemeots que nous apercevions sur les parois de la ^lerie. Après bien des recherches infructueuses, nous découvrtmes enfin une crevasse par laquelle à peine pouvaît-on passer le bras. En y introduisant un flâitoheau , quelle ne fut point notre surprise d'y entrevoir tin grand vide tout tapissé de brillants cristaux; bette déeouvei-te nous donna un vif désir d'exatfaitier de plus près ce que nous voyions si imparfaiteinléttt. L'Itidien , avec son pic , se mit à l'œuvre tJour agrandir ToUVerture par laquelle nous espérions lions introduire. 11 travaillait lentement et à petits coups , pour éviter un éboulement qui , non seuléhient eût t>u détruire nos espérattces, mais aussi occasionner une catastrophe. Cette voûte de rochers suspendue au dessus dé nos tètes pouvait nous engloutir, et, cotnme on Va le voir, les précautions que nous prenions n'étaient point inutiles. Au moment où nos espérances allaient se réaliser, et que déjà l'buverture était assez grande pour nous donner passage, tout à coup, au dessus de nous, il se fit un bruissement sourd et prolongé qui nous glaça d'effroi. La voûte s'était ébranlée et menaçait de s'affàîssét sur nous. Pendant un court instant , qui cependant nous parut bien long , nous fûifaes tous terrifiés; ttotre Indien lui-même, immobile comme une statue , était resté la main appuyée sur le manche de son pic , dans la même position où il se trou-
Tait eu donnant te dernier coup. Après un instant de silence solennel , revenus un peu de notre peur, nous (^xamtû&mes le danger que nous venions de courir. Au dessus de nos tètes, une longue et large crevasse serpentait la voûte sur une longueur de plusieurs mètres; vers la paroi où elle allait aboutir, un énorme rocher qui, s'en étant séparé, avait été arrêté dans sa chiite par un hasard providentiel ; la tête du pic , dont la pointe était fortement fixée sur uu sol solide , lui avait servi de point d'appui , et ce chanceux aro-boutant le tenait suspendu an dessus de l'ouverture que nous venions de pratiquer. Après nous être assuré , avec bien des précautions , que le pic et le rocher offraient une certaine solidité , comme de véritables fous habitués à vaincre toute espèce d^obstacles et de difficultés, nous nous décidâmes à nous glisser un à un dans (5ette périlleuse ouverture. Lé docteur Genu, qui, jusqu'alors, avait gardé un morne silence , aussitôt qu'il connut notre décision, fut pris d'une si grande frayeur, que la ^oix lui revint pour se lamenter et nous prier de le conduire au dehors. Gomme si tout à coup il avait ^té pris d'un vertige , d'une voix saccadée il nous disait que la respiration lui manquait, qu'il se sentait étouffer, et que son cœur battait avec une si glande force, que s'il restait plus longtemps au mi- 'ieu des dangers que nous courions , il allait mourir de la rupture d'un anévrysme. Il offrait tout ce qu'il
possédait à celui qui lui sauverait la vie ; il suppliait à mains jointes notre Indien de ne pas Tabandonaer et de lui servir de guide. Nous eûmes pitié de celte panique et permîmes à l'Indien d'acquiescer à sa prière. Aussitôt que ce dernier fut revenu ^ et que nous eûmes la certitude que pendant son absence le rocher, cause de notre frayeur momentanée , était resté immobile, nous mîmes notre projet à exécution , et , comme des serpents , un à 4in , nous nous glissâmes par cette dangereuse ouverture , à peine suffisante pour la grosseur de nos corps. Nous ne pensâmes bientôt plus au danger que nous courions , ni à l'imprudence que nous venions de commettre , et toute notre attention se fixa sur ce qui s'offrait à nos regards. Nous nous trouvions au milieu d'un immense salon d'un aspect tout-à-fait féerique. A la lumière de nos (lambeaux, la voûte, le sol et les murailles étincelaient et brillaient comme s'ils eussent été recouverts de cristaux de roche de la plus admirable transparence. Dans quelques e*.'.droits, la main de l'homme paraissait avoir présidé à roruomentation de ce palais enchanté. De nombreux stalactites et stalagmites, aussi diaphanes que l'eau limpide qui vient de se congeler, aiTectaient les formes les plus bizarres; ils représentaient de brillantes draperies, des rangées de colonnes, des lustres et des candélabres. A une extrémité, adossé à la muraille, on voyait un autel avec ses degrés, qui
paraissait attendre le pasteur pour y célébrer Toffice divin. Il serait impossible à ma plume de représenter tout ce qui nous transportait d'admiration. Nous croyions véritablement nous trouver dans un palais des Mille et une Nuits ; les Indiens eux-mêmes n'avaient deviné qu une faible partie des merveilles que nous venions de découvrir...
Après avoir quitté ce palais étincelant , nous cour tinuâmes notre promenade souterraine , nous enfonçant de plus en plus dans les entrailles de la (erre , et suivant pas à pas un tortueux labyrinthe qui , pendant une demi-lieuë , ne nous présenta rien de remarquable, si ce n'est, -d'intervalle en intervalle , 1(1 danger que nous faisait courir notre indî)mptable curiosité. La voûte , dans certains endioits, ne présentait plus la solidité de la pierre; Il terre seule s'y révélait, et de récents éboulements attestaient qu'il pouvait s'en faire d'assez c onsidéiables pour nous fermer tout moyen de retraite. Nous poursuivîmes cependant encore bien audelà notre reconnaissance aventureuse, et nous arrivâmes dans un nouvel espace magnifique et grandiose, recouvert, comme le premier, de brillants stalactites, et qui ne lui cédait en rien pour la beauté de ses détails. Nous nous y livrâmes de nouveau au minutieux examen de toutes les merveilles qii nous entouraient et qui resplendissaient comme d^s prismes à la clarté de nos torches. Nous recueil-
Ifnies sur le sol plusieurs petits stalagmites, gros et ronds comme des noisettes, qui représentaient si parfaitement CCS fruits conlits, que quelques jours après, )ious trouvant à Manille, dans un bal , nous en présentâmes à des dames , dont le premier mouvement fut de les porter à la bouche pour les croquer; mais, lorsqu'elles reconnurent leur méprise, elles voulurent les conserver pour s'en faire, disaient-elles, des pendants d'oreille. Après avoir joui du beau et brillant spectacle que nous avions sous les yeux , la faim, 1^ fatigue commencèrent à se faire sentir. Nous avions marché, dans ce ténébreux souterrain un espace de plus de quatre kilomètres; depuis le matin npus n'avions rien pris, et la journée était déjà bien avancée. J'ai souvent expprimeuté que la force morale décroît en raison des forces physiques, et sans doute nous nous trouvions dans cet état lorsque de sinistres suppositions vinrent frapper potre invagination. Uu de nous fit la réflexion qu'un éboulement pouvait avoir eu lieu entre nous et la sortie, uu, ce qui paraissait plus probable, que l'énorme rocher suspendu et tenu en écjuilibre sur notre pic, pouvait s'être affaissé et UQUS fermer toute issue. Si pareil malheur fût arrivé, dans quelle horrjble position nous serions-UQus trouvés? Nous ne pouvions point espérer de secours 4u dehors, même de notre ami Genu, que nous avions tous vu si bouleversé par la peur; uqs poignards eussent été alors potre seple ressource pour ue pas
mourir dans les angoisses qii* endure le malheureux reufermé vivant dans un sépulcre. Toutes ces réflexions, que nous analysâmes les unes après les autres, nous déterminèrent à rebrousser cbeniin Qt à laisser à d'autres, plus imprudents que nous, s'il pouvait s'en rencontrer, le soin d'explorer Tespacp qui nous rejetait k parcourir. Nous eûmes bicntàt fraachi celui qui nous séparait du lieu que nous avions le plus à redouter. La Providence nous favorisait; le pic soutenait encore le roc qui nous préoccupait si vivement. Un à un, en évitant le plus possible le moindre frottement contre le roc et le pic , nous nous glissâmes de nouveau par cette étroite ouverture, et, tout joyeux de nous voir hors de danger d'une si fatigante expédition, nous commencions déj^ a cheminer vers la sortie, lorsque tout ji coup un bruit sourd et prolongé, et sous nos pieds un tressaillement subit , nous causèrent une nouvelle frayeur ; mais bientôt nous fumes rassurés par notre Indien qui accourait vers nous, tenant à la main son pic libérateur. L'imprudent n'avait pas voulu en faire le sacrifice, et, après avoir attendu que nous fussions éloignés de quelques paa, il l'avait, tout en se sfiuvant, fortement tiré par le mancbe. Grape à \^ Providence ou à sa légèreté , il ne fut pas écrasé pa? le pan de rocher, qui , n ayant plus son ppiut d'appui , s était affaissé sur le sol en recouvrant complètement I issue qui nous avait donné passage. Après nous,
sâas doute , personne ne pourra pénétrer dans la belle partie de cette grotte que , si heureusement , nous venions de traverser. Après ce dernier épisode, nous ne nous flmes pas prier pour nous diriger vers la sortie , et ce ne fut point sans une vive sensation de plaisir que nous revîmes la lumière du soleil , et que retrouvâmes, assis sur un bloc de marbre, notre ami Genu , réfléchissant à notre longue absence et à notre inqualifiable témérité.
Peut-être taxera-t-on d'exagération ce que je dis des jouissances et des émotions telles que se composait ma vie à Jala-Jala. Je me renferme partout dans l'exacte vérité , et il me serait facile de citer bien des personnes à l'appui de la véracité de chacun de mes récits. Plusieurs voyageurs, du reste, qui Ont passé quelque temps à mon habitation, ont reproduit dans leurs publications le tableau de mon existence au milieu de mes chers Indiens, qui tous m'étaient si dévoués. Je citerai entre autres, le Voyage autour du Monde du malheureux Dumont-Durville et celui du contre-amiral Laplace, dans chacun desquels on trouvera un article spécial consacré à Jala-Jala.
Puisque j'ai nommé M. Laplace, je vais raconter une petite anecdote dont il a été l'auteur, et qui prouvera l'influence dont je jouissais généralement dans toute la province de la Lagune.
Plusieurs matelots de l'équipage de la frégate que commandait M. Laplace avaient déserté à Manille.
Malgré toutes les recherches qu'avait fait faire le gouvernement espagnol , il avait été impossible de découvrir la retraite de cinq d'entre eux. M. Laplace venait passer quelques semaines sur mon habitation, le Gouverneur lui dit : « Pour avoir vos hommes , » adressez-vous à M. de la Gironière ; personne » n'est plus capable que lui de les découvrir ; don- » nez-lui l'ordre, de ma part , de se mettre à leur X) recherche. »
M. Laplace en arrivant chez moi m'avait transmis cet ordre, mais j'étais trop indépendant pour songer à^ l'exécuter; je ne m'occupai point des déserteurs. Quelques jours après, un capitaine, avec une centaine de soldats sous ses ordres, aborda à Jala-Jala. Il vint prévenir M. Laplace qu'il avait parcouru toute la province sans avoir eu aucun indice des déserteurs qu'il cherchait depuis une quinzaine de jours. Cette nouvelle affligea M. Laplace. Il vint à moi et me dit : — « M. de la Gironière, je vois que je serai yy oblige de mettre à la voile sans les hommes qui » ont déserté, si vous ne voulez pas vous-même al- » 1er à leur recherche. Je vous supplie de sacrifier » unpeude votre temps pour me rendre ce service. »
Ce n'était plus un ordre, c'était une prière qui m'était adressée ; aussi ma réponse ne se fit pas attendre. «Dans une heure, commandant, je me mets en route, et avant quarante-huit heures, vousau- » rez ici vos hommes. » — « Faites attention, me
» dit -il, que vous allez avoir affmre à de mau~ (( mauvais sujets. N*exposez pas votre vie, et s'ils » font quelque résistance, traitezrles sai^s pitié en D faisant feu sur eux. »
Quelques instants après , accompagné de mou lieutenant et d'un soldat, je traversai le lac et me dirigeai vers les lieux où je supposais que s'étaient réfugiés les matelots fran^is. Je fus bientôt sur leurs traces , et le surlendemain je tenais la promesse que j'avais faite à M. Laplace, en lui conduisant ses cinq déserteurs contre lesquels je n'avais pas employé la violence ni mes armes*
J'ai déjà souvent parlé des Tagalocs , et dépeint quelques traits de leur caractère. Cependant je ne suis point encore entré dans tous les détails nécessaires pour bien faire connaître cette population si soumise aux Espagnols, et dont Torigine primitive ne sera jamais que supposition et véritable problème. Il estde toute probabilité, et presque incontestable, que les Philippines furent primitivement peuplées par des aborigènes , petite race de nègres qui habitent encore en assez grand nombre dans Tintérieur des forêts, et que les Tagalocs nomment Ajetas, et les Espagnols Négritos, A une époque sans doute bien reculée, les plus proches voisins des Philippines, les Malais, envahirent les plages et refoulèrent la population indigène dans l'intérieur des montagnes ; ensuite, soit par des accidents de navigation,
ou pour profiter de la richesse du soi , se réuoirent à eux des Chinois, des Japonais , des habitante dett vastes Archipels des mers du Sud, des Javanais et même des Indous. Du mélange qui résulta de Tuniop de ces divers hommes, d'une physionomie si différente, sont résultés les diverses nuances et les différents types que l'on remarque parmi la race tagaloç, qui cependant conserve, généralement, la physionomie et la cruauté malaise.
I^e Tagal est bien fait, plutôt grand que petit; il a les cheveux longs, raréfient de la barbe, une couleur un peu cuivrée, parfois presque blanche; Toeil grand et vif, quelquefois un peu bridé h la chinoise; le nez un peu gros, et compie la race fnalajse, Iç^ pommettes saillantes. Son caractère est gai et enjoué. Il aime beaucoup la danse, la musique, est ar-^ dent en amour, cruel avec ses ennemis, ne pardonne jamais l'injustice et s'en venge toujours par le poignard, qui, ainsi que chez les Malais, le kris, est son arme favorite. Il tient à la parole qu'il adonnée dagas des affaires sérieuses, se livre aux jeux de hazai^ avec passion; il est bon époux, excellent père, jaloux de l'honneur de sa femme, mais peu soucieux de celui de sa tille qui malgré des écarts de jeunesse, n'éprouve aucune difficulté à se marier.
Il est d'une sobriété admirable : de Teau, un peu de riz, et du poisson salé lui suffisent. L'homme âgé pour luf est toujours en grande vénération. Pans
une famille, à toutes les époques de la vie, le plus jeune obéit à son atné.
Il exerce l'hospitalité sans égoisme et sans autre pensée que celle de soulager son semblable. Aussi lorsqu'un étranger se présente chez un Indien au moment de son repas, n'eùt-il que le strict nécessaire pour lui et sa famille, il l'invite à prendre place à sa table. Lorsqu'un veillard, auquel son âge ne permet plus de travailler, se trouve dénué de toutes ressources, il va s'établir chez un voisin. Là, ilest considéré comme étant de la maison. 11 peut y rester jusqu'à la fin de ses jours. Le mariage présente chez les Tagals des particularités assez curieuses. Deux cérémonies le précèdent : la première se nomme tatnmanoc, mots tagals qui veulent dire : Le coq qui cherche sa poule. Aussitôt qu'un jeune homme a dit à ses père et mère qu'il a des préférences pour une jeune Indienne, ceux-ci se rendent un soir chez les parents de celle-ci , et après avoir eu avec eux une conversation indifférente, la mère du poursuivant présente une piastre à celle de la prétendue. Le prétendant est admis, si elle accepte, et alors elle va aussitôt employer cette piastre en bétel et en vin de cocos. Pendant une grande partie de la nuit, toute la société mâche le bétel et boit le vin de cocos , et l'on parle de tout autre chose que de mariage. Les jeunes gens ne se montrent qu'après que la piastre a été acceptée , parce qu'alors ils la
considèrent comme préliminaires de leur union.
Le lendemain, le jeune homme se présente chez les parents de sa fiancée. Il y est reçu comme l'enfant de la maison; il y couche, y loge, prend part à tous les travaux, et surtout à ceux particulièrement à la charge de la jeune fille. 11 commence alors un service qui dure*plus ou moins longtemps, deux, trois ou quatre ans , pendant lesquels il faut qu'il s'observe bien , car si on a quelques reproches à lui faire , il est renvoyé et ne peut plus prétendre à la main de celle qu'il voulait épouser.
Les Espagnols ont fait tout ce qu'ils ont pu pour supprimer cette habitude, à cause des inconvénients qu'elle entraîne après elle. Souvent un père, pour avoir à son service un homme qui ne lui coûte rien, fait durer indéfiniment cet état de servitude, et quelquefois renvoie celui qui déjà a passé deiix ou trois ans chez lui, pour en prendre un autre sous le môme titre de prétendant. Mais il arrive aussi que si les deux fiancés se fatiguent , ils usent alors des droits du mariage avant la cérémonie ; et un jour la jeune fille prend son amant par les cheveux , le conduit chez le curé du village auquel elle dit : « Qu elle vient de l'enlever, qu'ainsi il faut les marier. » La céréraonie du mariage 'a lieu alors sans le consentement des parents; mais si c'était le jeune homme qui enlevât sa maîtresse , il serait sévèrement puni et la jeune fille serait rendue à sa famille.
Si les choses se sont passées dans le bon ordre, si le prétendant a fait les deux pu trois années de servitude volontaire, fit que les parents soient toutà-fait contents de son caractère et de sa conduite , arrive le jour de la seconde cérémonie, nommée : Tajin bojol^ [le jeune homme qiii veut serrer le nœud de Vunion), .
Cette.seconde cérémonie est un grand jour de fête. Tous les parents et amis des deux familles sont réunis chez la fiancée et divisés en deux camps dont chacun débat les intérêts des fiancés ; mais chaque famille a un avocat qui seul peut prendre la parole en faveur de son client. Les parents n'ont pas le droit déparier, ils font seulement, à voix basse, les observations qu'ils jugent convenables à Jeur avocat.
L'Indienne n'apporte jamais de dot. Quand elle prend un mari elle n'a rien ; c'est le jeune homme qui apporte la dot ; aussi l'avocat de la jeune fille adresse-t-il le premier la parple pour la demander et établir les conditions.
Je vais rapporter le discours des deux avocats dans une cérémonie de ce genre à laquelle j'eus la curiosité d'assister. Pour ne pas blesser l'amour-propre des parties, les avocats ne parlent qu'en termes allégoriques. Dans la cérémonie que j'honorais de ma présence, celui de la jeune indienne commença ainsi :
(( Un jeune homme et une jeune fille s'étaient » unis; ils ne possédaient rica, pas même un abri.
» penda4t plusieurs années, Ja jeune femme fut bien » malheureuse ! enfin, ses mî^lheurs eurent une fin, » et un jour elle se vit dans une belle case qui lui » appartenait; plie devint mère d'une jolie petite » fille ; le jour de ses couches un ange lui apparut » et lui dit : Rappelle-toi ton mariage et le temps de » misère que tu as passé. Je prends Tenfant qui vient » de nattre sous m^ protection ; lorsqu'elle sera » grande et belle fillp , et qqe tous les jeunes gens » rechercheront son alliance, ne la donne qu'à celui » qui lui bâtira i»n temple où il y aura drx colonnes » composées chacune de dix pierres. Si tu n'exécutes » pas mes ordres , ta fille sera malheureuse comme » tu Tas été. »
Après ce petit discours, l'avocat adverse prit la parole et dit :\( 11 y avait une reine dont le royaume » était sur le bord de la mer. Parmi les lois de son » gouvernement, il en existait une qu'elle faisait ob- » server avec la plus grande rigueur. Tous les na- » vires qui arrrivaient dans un port de ses états ne » pouvaient, d'après cette loi, jeter leur ancre que » par une profondeur de cent brasses ; celui qui en- »freignait cette loi était mis à mort sans pitié. Il » advint un jour qu'un brave marin fut surpris i)ar » une grande tempête. Après bien des efforts pour » sauver son navire , il fut obligé d'entrer dans ce » port et d'y mouiller , quoique son câble ne fût » seuleipent qu0 de quatre-vingts brasses ; il préfe-
» rait mourir sur Téchafaud, plutôt que de perdre » son navire avec l'équipage. La reine, couroucéç, le » fit venir en sa présence; il se jeta à ses pieds, lui » dit qu une force majeure rava,it obligé à enfreindre » ses lois, et que n'ayant que quatre-vingts brasses )) de câble il ne pouvait par conséquent mouiller par » cent, ainsi qu'il la suppliait de lui pardonner. »
Là se termina son discours. L'autre avocat reprit et dit : « La reine touchée de la prière et de l'im- » possibilité où se trouvait le pauvre capitaine de » jeter son ancre par cent brasses , lui pardonna , et » fit bien. »
A ces dernières paroles , la joie se répandit sur tous les visages, les musiciens commencèrent à jouer de la guitare. Le fiancé et la fiancée qui s'étaient tenus dans une chambre voisine* se présentèrent. Le jeune homme ôta de son col son rosaire, le passa à celui de sa fiancée, et prit le sien pour remplacer celui qu'il venait de lui donner. La nuit se passa en danses, et la cérémonie du mariage, toute chrétienne comme chez nous, fut remise à la huitaine.
Maintenant, je vais, telle que je la reçus, donner l'explication des discours des avocats que je n'avais pas trop compris.
La mère de la fiancée s'était mariée sans dot, elle avait été malheureuse ; le temple que l'ange lui avait dit de demander pour sa fille, était une maison ; et les dix colonnes composées de dix pierres chacune,
voulaient dire qu'avec la maison il fallait une somme de. 100 piastres (500 francs).
Le discours de l'avocat du jeune homme signifiait qu'il consentait à donner la maison, puisqu'il n'en parlait pas , mais que ne possédant que la somme de 80 piastres , il se jetait aux pieds des parents de sa fiancée pour que les î20 piastres qui lui manquaient ne fussent pas un obstacle à son union. Le pardon accorde par la reine était celui du jeune homme qui était accepté avec 80 piastres seulement.
La servitude qui précède le mariage, et dont je viens de parler, étai); pratiquée bien avant la conquête des Espagnols. Elle prouve l'origine que j'attribue aux Tagalocs, que je fais descendre des Malais, qui étant tous musulmans, auront conservé quelques usages de nos anciens patriarches.
Je crois avoir suffisamment fait connaître les Indiens et leurs coutumes ; je vais maintenant entretenir mes lecteurs de deux espèces de monstres que j'ai eu souvent occasion d'observer et môme de combattre : l'un , habitant les forêts , le serpent boa, et l'autre, les grandes rivières et les lacs, le caïman.
A l'époque où j'avais commencé à coloniser le village de Jala-Jala et d'habiter ma demeure, les caïmans abondaient de ce côté du lac ; et de mes fenêtres je les voyais journellement se jouer dans fes eaux, guetter et happer les chiens qui approchaient trop de la plage. Un jour une servante de
ma femme ayant eu rimprudcnce de se baigner sur le bord du lac, fut surprise par l'un d'eux, d'un volume énorme. Un de mes gardes arriva au moment où le monstre l'emportait ; il lui tira un coup de carabine et l'atteignit sous l'aisselle, seule partie vulnérable; mais la blessure était trop peu de chose pour qu'elle l'arrêtât; il disparut avec sa proie. Cependr'xnt ce petit trou de balle fut cause de sa mort, et il est à remarquer que dans les eaux du lac, la moindre blessure faite à la peau du caïman est incurable. Les crevettes si abondantes dans le lac s'introduisent dans la blessure : peu à peu leur nombre augmente; elles finissent par lui ronger les chairs, et par s'introduire jusque dans l'intérieur de son corps. C'est ce qui arriva à celui qui avait dévoré la femme de chambre. Un mois après cet accident, le monstre fut trouvé mort sur la plage, à cinq ou six lieues de mon habitation. Les Indiens me rapportèrent les boucles d'oreilles de cette malheureuse femme qu'ils avaient retrouvées dans son estomac.
Une autre fois, un Chinois à cheval marchait devant moi. Au moment de passer une rivière, je laissai le Chinois aller seul pour m'assurer si cette rivière avait une grande profondeur. Tout-à-coup, trois ou quatre caïmans qui se trouvaient sous l'eau se jetèrent snr lui ; cheval et Chinois disparurent sous les eaux qui , pendant quelques minutes, restèrent teintes de sang...
J'étais curieux de voir de près un de ces animaux voraces. Lorsqu'ils fréquentaient les abords c|e ma maison, j'avais fait diverses tentatives'à ce sujet. Une nuit , j'avais mis un mouton tout entipr à un énorme hameçon tenu par une chaîne et une forte corde , le^lendemain , mouton et chaîne avaient disparu. J'avais souvent guetté les caïmans avecraon fusil, mais lorsqu'ils étaient dans l'eau la balle frappait sur leurs écailles et rebondissait sans leur faire le moindre mal. Un soir qu'il m'était mort un énorme chien de cette racp unique aux Philippines, d'une taille au-dessus de toutes celles connues en Europe, je le fis traîner sur la plage; je me cachai dans lin petit buisson , et j'attendis avec mon fusil bien préparé qu'un caïman se présentât pour l'enlevé^*. Mais bientôt le sommeil me gagna... Quand je me réveillai, le chien avait disparu. Heureuseipent que le caïman ne s'était pas trompé de proie.
Après quelques années, on n'en voyait plus aux environs du village de Jala< Jala, lorsqu'un matin me trouvant avec mes bergers à quelques lieues de pia maison , il nous fallut traverser une rivière à la nage. L'un d'eux me dit : a Maître, les eaux sont » hautes, nous sommes ici dans des parages où il y » beaucoup de caïmans , un malheur est bientôt » arrivé, remontons un peu la rivière, nous passe- » rons dans un endroit où il y aura moins d'eau, d Nous allions changer de direction, lorsqu'un d'eux.
plus imprudent que tous les auties, dit : « Moi, je » n'ai pas peur des caïmans ! » et lança son cheval à l'eau. A peine fùt-il au milieu de la rivière que nous vîmes un caïman d'une taille monstrueuse s'avancer vers lui- Nous jetâmes tous un cri pour le prévenir; il aperçut aussi le danger , et pour l'éviter, il descendit de son cheval du côté opposé à celui par où le caïman se dirigeait vers lui, et nagea de toutes ses forces pour regagner le bord. Il avait déjà touché terre, mais il eut l'imprudence de s'arrêter derrière le tronc d'un arbre qui avait été renversé par le courant, et où il avait de Teau jusqu'aux genoux. 11 croyait être parfaitement en sûreté. Il tira son cou-, telas et se mit à observer ce que ferait le caïman qui, pendant que l'Indien était descendu de son cheval, s'était approché de celui-ci, avait élevé son énorme tête au-dessus des eaux, s'était jeté sur le cheval et l'avait saisi par la selle. Le cheval avait fait un effort, les sangles s'étaient rompues et pendant que le CiViman broyait la selle entre ses dents il s'était sauvé à terre. Mais bientôt le caïman s'était aperçu que sa proie lui avait échappé , il rejeta la selle et s'avança vers l'Indien. Nous nous aperçûmes de ce mouvement et criâmes tous aussitôt : « Sauve-toi ! » sauve-toi ! le caïman va te trouver ! » Mais l'Indien impassible, son coutelas à la main, ne bougea pas. Le monstre s'avança vers lui : l'Indien lui porta un coup sur la tête, c'était une chiquenaude
sur la corne d'un taureau!... Le caïman fit un saut, le saisit par une cuisse , et pendant plus d'une minute nous vîmes mon pauvre berger, le corps droit au-dessus de la surface de l'eau , les mains jointes, les yeux au ciel , ayant l'attitude d'un homme qui implore la clémence divine, entraîné vers le lac; bientôt il disparut... Le drame était achevé, Tcstomac du caïman lui servait déjà de tombeau. Pendant .ce moment d'angoisse nous étions tous restés silencieux , mais à peine mon pauvre berger eût-il disparu que nous jurâmes tous de le venger.
Je fis fabriquer trois filets de grosses cordes, qui pouvaient chacun barrer la rivière; je fis aussi construire une petite cabane, et j'y logeai un Indien qui devait faire une garde assidue et me prévenir orsque'le caïman reviendrait dans la rivière. Il attendit vainement plus de deux mois; mais au bout de ce temps l'Indien vint me dire que le monstre s'était emparé d'un cheval, et que pour le dévorer tout à son aise il l'avait entraîné dans la rivière. Je me rendis aussitôt sur les lieux : j'étais accompagné (le mes gardes, de mon curé qui voulait absolument voir la chasse d'un caïman, et d'un américain mon ami, M. Bussell (4) qui se trouvait alors à mon habi-
(I) De la maison de commerce RusseU-et-Sturgîs. Véritable <tt bon ami , dont le souvenir bien présent à ma aoémoire ne s'en effacera jamais. .^
tation. le fis tendre les liiets de distance en distance, aRn que le caïman ne put pas retourner au lac. Cette opération ne se faisait pas sans quelques imprudences; par exemple, lorsque lés filets furent placés, un Indien plongea pour s'assurer qu'ils arrivaient bien jusqu'au fond et que notre ennemi ne pouvait s'échapper en passant par-dessous ; mais il pouvait fort bien se trouver entre Tintervàlle qui séparait les filets et croquer mon indien. HeiirEusement tout se passa au gré de nos désirs. Quand tout fut prêt, je fis mettre sur la rivière trois pirogues fortement unies , bord contre bord , et au milieu , quelques Indiens armés de lances et de grands bambous avec lesquels ils pouvaient toucher le fond. Enfin, toutes les rtiesures prises pour arriver à mon but sans craindre d'accident, mes Indiens avec leurs longs bambous commencèrent à battre la rivière.
Un anitnal d'une taille aussi formidable que celui dont nous faisions la recherche, tie se cache pas facilement. Aussi le vimes-nous bientôt à la surface de Feau, battant l'onde de sa longue queue, faisant claquer ses mâchoires et cherchant à atteindre ceux qui osaient le troubler dahs sa retraite. Dès qu'il parut, chacun poussa des cris de joie ; les Indiens des pirogues lui jetèrent leurs lances, et nous autres, placés sur les deux bords, nous fîmes une décharge générale; mais les balles rebondissaient sur les écailles sans les pénétrer. Les lances pluâ aiguës
glissaient jusqu'à leur défaut, et entraient de huit à dix pouces dans son corps, mais alors il disparaissait en nageant d*une vitesse incroyable, arrivait au premier filet dont la résistance lui faisait remonter la rivière et reparaître au-dessus de l'eau. Ce mouvement violent brisait les hampes des lances qiie les Indiens avaient clouées dans son corps, et le fer seni y restaient. Toutes les fois qu'il reparaissait, la fusillade recommençait, et de nouvelles lances allaient encore se perdre dans son énorme corps. J'avais cependant reconnu Tinatilité de nos armes à feti sur ses écailles invulnérables. Je l'excitais de mes cris et de mes gestes, et lorsqu'il arrivait sur le bord de l'eau ouvrant son énorme gueule prête à m'englontir, j'approchais le bout de mon fusil à quelques liouces et lâchais mes deux coups dans Tespoir que mes balles ne trouveraient pas d'écaillés dans l'intérieur de sa formidable gueule , et qu'elles pourraient pénétrer jusqu'à son cerveau ; mais tout était inutile. La gueule se fermait avec un bruit terrible, ne saisissant que le feu et la fumée sortis de mon fusil, et mes balles allaient s'aplatir sur ses os sans les endommager. L'animal devenu furieux faisait des efforts inconcevables pour chercher à s'emparer d'un de ses ennemis; ses forces paraissaient augmenter au lien de diminuer, et nous étions à bout des nôtres. Presque toutes nos lances étaient clouées sur son oorps , et nos munitions tiraient à leur lin.
Il y avait près de'six heures que la lutte durait sans aucun résultat qui pût faire espérer la fin du combat, lorsqu'un Indien le toucha au fond de l'eau avec une lance d'une force et d'une grosseur inusitée ; un autre Indien, sur l'avis de son camarade, appliqua deux forts coups de masse sur l'extrémité de la hampe ; le fer pénétra profondément dans le c^orps de l'animal, et à l'instant, par un mouvement rapide comme l'édair, il se dirigea vers les filets et disparut. La hampe de la lance séparée du fer, revint flotter à la surface de l'eau, nous attendîmes quelques minutes inutilement que le monstre reparût ; nous crûmes que le dernier effort qu'il avait faif lui avait permis de regagner le lac, et que notre chasse était tout-à-fait infructueuse. Nous retirâmes le premier filet, une large trouée nous convainquit que notre supposition était exacte ; le second filet était dans le même état que le premier. Tristes de notre échec nous retirions le troisième lorsque nous sentîmes une forte résistance. Plusieurs Indiens se mirent k tirer vers le bord, et à notre grande joie, nous aperçûmes le monstre à la surface de l'eau : il était expirant. Nous lui jetâmes plusieurs lacets de fortes cordes, et quand il fut bien attaché, nous l'attirâmes vers le bord. Il n'était pas facile de le hâler sur la berge; la force de quarante Indiens était à peine suffisante. Enfin, lorsque nous l'eûmes sous nos yeux tout entier hors de l'eau, nous restâmes tous stupé-
bits, car autre chese était de voir ainsi son corps, ou de le voir nageant lorsque nous le combattions. M. Rassell, hotnnie tout*-à-fait compétent, fût chargé d'en prendre les dimensioiis De l'eitrémité des naseaux au bout de la queue, ii lui trouva mn§t^$ept pieds, et onze pieds de circonfàrenoe mesuré sous les aisselles. Le ventre était bien plus volumineux, Aotts ne jugecmies pas utile de le mesurer dans cette partie, car nous pensions bien que le cheval dont il avait fait son déjeuner, avait considérablement aug^ mente son embonpoint.]
Après œtte première opération, nous tînmes conseil sur ce que noi» allions en faire ; chacun émit son opinion. J'aurais voulu lo transporter, tel qu'il était, à mon habitation; mais cét^it impossible; il nous eût fallu une embarcation du port de cinq ou six tonneaux, et nous ne pouvions pas nous la procurer. Un autre voulait la peau; les Indiens demandaient la chair pour la boucaner et s'en servir comme spéciiique contre la maladie de l'asthme. Ils disaient que tout asthmatique qui se nourrit pendant quelque temps de cette chair, est infailliblement guéri. Un troisième voulait la graisse pour les douleurs rhumatisttiUes, etenjSn, toon bon curé demaadiit, lui, que nous lui ouvrissions l'estomac, pour voir combien <le chrétiens le àionstre avait pu ensevelir. Chaque fois, dfsatt4i , <pi'ttn caïman mange un chrétien , ii avale en même temps un gros caillou; ainsi, le
nombre de cailloux que nous lui trouverons daos Testomac indiquera positivement/ celui des fidèles auxquels son énorme estomac aura servi de sépulture. Pour contenter tout le monde, j'envoyai chercher une hache afin de couper la tête que je me réservais , abandonnant ie reste à tous ceux qui avaient pris part à la capture. Ce ne fut pas chose facile de séparer cette tête. La hache entrait dans les chairs jusqu'au milieu du manche sans atteindre les os; enfin , eprès bien des efforts , nous y parvînmes. Alors nous ouvrîmes l'estomac et retirâmes, par quartiers , le cheval qui avait été dévoré le matin. Le caïman ne mâche pas , il coupe avec ses énormes dents un quartier et Favab. Nous retrouvâmes donc tout le cheval divisé en sept ou huit pièces , ensuite, à peu près cent cinquant3 livres de cailloux, de la grosseur du poing à celle d'une noix. Lorsque mon curé vit cette grande quantité de cailloux , il ne pilt s'empêcher de dire : — « Allons , c'est un conte , il » est impossible que cet animal ait jamais avalé un » si grand nombre de chrétiens. » — Il étatt huit heures du Soir lorsque nous terminâmes la curée ; j'abandonnai le corps à nos aides , et je fis transporter la tête sur une embaroation pour la conduire à ma maison. J'aurais bien désiré conserver cette tête monstrueuse à peu près dans l'état où elle se trouvait, mais il me fallait une grande quantité de savon arsenical , et j'en manquais. Je prig le parti de la
disséquer et d'en conserver le squelette. Je la pesai avant d'en détacher les ligaments ; son poids était de quatre cent trente livres ; sa longueur, depuis le museau jusqu'à la première vertèbre, était de cinq pieds.
Je retrouvai toutes mes balles qui s'étaient aplaties sur les os du palais et des mâchoires comme elles eussent pu faire sur une plaque de fonte. Le coup de lance qui lui avait donné la mort était un hasard, une espèce de miracle. A l'instant où l'Indien avait donné un coup de masss sur la hampe, le fer était entré par la nuque dans la colonne vertébrale et avait pénétré dans la moelle épinièro, seule partie vulnérable.
Après que cette tête formidable fut bien préparée, et que les os furent desséchés et blanchis, je fus heureux de l'offrir à mon ami Russell qui, depuis, l'a déposée au musée de Boston.
L'autre monstre dont j'ai promis la description, le serpent boa, est très commun aux Philippines, mais il est rare d'en voir d'une grande dimension. Il est possible, probable même, que ce reptile, pour arriver à une taille monstrueuse, doit vivre plusieurs siècles ; mais comme il est difficile pour un animal quelconque de vivre un grand laps de temps sans éprouver des accidents qui mettent fin à son existence, ce n'est que dans les plus sombres forêts et les lieux les plus sauvages que l'on rencontre des boas qui aient atteint toute leur grosseur.
J'en avais tu soiivent d'une dimendion ordinaire, telle qiie ceux que l'on voit dans no« cabinets. Il y en avait même qui habitaient ma maison, et une nuit j'en trouvai un long de deux mètres en possession de mon propre lit. Plusieurs fois, en me promenant dans les bois avec mes Indiens, nous entendions les eris perçants d'un sanglier. Nouâ nous dirigions aussitôt à l'endroit d'où partaient ces cris , et presque toujours nous apercevions un pauvre sanglier saisi au milieu du corps par un boa qui l'avait enlacé dans ses replis, et peu à peu le hissait çn haut de l'arbre où il avait pris son point d'appui pour saisir sa proie. Lorsqu'il l'avait élevé à une certaine hauteur, il le pressait contre l'arbre avec tant de force qu'il TétoufTait et lui brisait les os. Alors, il le laissait tomher, descendait de l'arbre, et ge préparait à l'avaler. Cette dernière opération était beaucoup trop longue pour attendre la tin, c^r elle nécessitait plusieurs jours sans doute. Pour simplifier la chose j'envoyai une balle dans la tète du boa ; mes Indiens en prenaient la chair ppur la boucaner et s'an«ervir comme aliment, et la peau pour faire des gaines de poignards. Il n'est pas besoin de dire que )e sanglier n'était pas oublié ; c'était une proie qui nous avait coûté peu de peine. Un jour un Indien en trouva un endormi après avoir avalé une énorme biche, il était si monstrueux qu'il eût été nécessaire d'une charrette et d'un buffle pour le transporter au village.
L'Indien se contenta de le couper par morceaux et d'emporter sa charge de $a chair. Ayant été prévenu, j'envoyai tout de suite chercher les restes ; on m'apporta un tronçon d'environ huit pieds de long, et si énorme, qu'après en avoir desséché la peau, elle pouvait comme un manteau envelopper un homme de la plus haute stature. J'en fis cadeau à mon ami Lindsay.
Je n'avais pas encore vu vivaiits de ces monstrueux reptiles dont les Indiens me parlaient tant et toujours avec un peu d'exagération , lorsqu'un aprèsmidi, traversant les montagnes avec deux de mes bergers , notre attention fut éveillée par les aboiements continuels de mes chiens, qui paraissaient attaquer un animal décidé à se défendre. Nous crûmes d'abord que c'était un buffle qu'ils avaient débusqué et qui leur faisait tête ; nous nous approchâmes avec précaution. Mes chiens étaient éparpillés sur les bords d'un ravin profond ,. dans lequel nous aperçûmes un énorme boa. Le monstre élevait sa tête à la hauteur de cinq à six pieds , la dirigeait d'un bord à l'autre; il menaçait de sa langue fourchue les ennemis qui l'attaquaient; mais les chiens, plus lestes que lui , l'évitaient facilement. Ma première pensée fut de lui tirer une balle dans la tète , mais l'idée me vint de m'en emparer tout vivant et de l'envoyer en France. Assurément c'eût été le plus monstrueux boa que jamais on y eût vu. Pour exé-
cuter mon projet , aous Amenas lacs en rotin d*une farce teHe qu'ils auraient pu résister au plus Tort biifBe sauvage. Avec beaucoup de précaution nous pûmes passer un de aqs lacs au cou du boa ; pais nous le liâmes fortement à un arbre, de manière à lui tenir la tète à sa hauteur, à peu près à six pieds de terre. Cela fait , nous passâmes de Tautre côté du ravin et lui jetâmes un autre lacet que nous ainarrâme£| comme le premier. Lorsqu'il se sentit pris des d^ux côtés et daiis rimpossjbilit'é presque de remuer sa tôte, il se replia sur lui-même et en^ça plusieurs petits arbres qui étaient à sa portée sur le bord du ravin. Malheureusement pour lui, tout cédait à ses efforts; il déracinait les jeunes arbres, en broyait les branches et faisait rouler des pierres énormes à l'endroit où il cherchait vainement à prendre le pqint d'appui qui lui manquait ; mais les lacets étaient solides et résistaient à toute sa furie.
^PoUr transporter un animal comme celui-là il eût fallu plusieurs buffles et tout un attirail de cordes. {4a nuit approchait , nous avions confiance dans nos lacets ; nous nous promîmes de revenir le lendemain î^vec tovrt ce qui serait nécessaire pour terminer notre chasse; mais nous comptions sans notre hôte: dans la nuit le bpa changea de direction, reploya son corps au dessus de l'endroit qu'il occupait lorsque nmis l'avions enlacé , prit un point d'appui à d'éncrmes blocs de |jiasaUc , et fit (îo tels efforts que 1rs
lacs cédèrent et se rompirent à Tendroit où il était saisi. Quand je me fus assuré que notre proie nous était échappée et qu'aucune recherche dans les environs pe pouvait nous la faire découvrir, mon désappointement fut très grand , car je doutais que jamais pareille occasion pût se retrouver. Di; reste , les accidents occasionnés par ces énormes reptiles sont très rares ; une seule fois j ai eu connaissance qu un homme avait été leur victime. Voici comment. Cet homme , poursuivi pour quelques méfaits , se cachait dans une caverne. Son père, qui seul connaissait sa retraite, allait de temps en temps le voir et lui porter du riz. Dans une de ses visites il trouva à la place de son fils un énorme boa endormi ; il le tua et retira de son estomac le corps de son malheureux fils. Il paraît que pendant la nuit, il avait été surpris et étouffé par le boa, et qu'il lui avait servi de pâture. Le curé du village qui avait été chercher le corps pour lui donner la sépulture , et qui avait >Ti les restes du boa me le dépeignit d'une grosseur presque incroyable. Malheureusement , c'était assez loin de mon habitation, et je ne fus prévenu que lorsqu'il n'était plus temps de vérifier le fait par moimême; mais il n'est point surprenant qu'un boa qui peut avaler une biche , puisse plus facilement encore avaler un homme. Plusieurs autres faits à peu près semblables m'ont été racontés par les Indiens. Ils me citaient de leurs camarades qui en parcourant
les buis avaient été saisis par un boa, broyés contre un arbre et ensuite dévorés; mais j'ai toujours été en garde contre les histoires indiennes, et je n'ai pu vérifier positivement que celle que je viens de citer et qui m'a été racontée par le curé du village et par beaucoup d'Indiens ; cependant il n'y aurait rien de surprenant que de pareils accidents se fussent reproduits plus d'une fois.
Le boa est un des serpents le moins à craindre paniîi ceux que l'on trouve aux Philippines. Il y en a d'une petite dimension qui donne la mort en quelques heures : celui surtout nommé par les Indiens dajon palaij (feuille de riz) , est extrêmement vénéneux. Le seule remède à sa morsure est de la brûler avec un tison ardent ; si l'on tarde seulement quelques minutes, la mort arrive après quelques heures de souffrances atroces. Valin morani est une autre espèce, qui acquiert une longueur de huit à dix pieds ; sa morsure est peut-être encore plus dangereuse que celle du dajon-palay. Elle est plus profonde , et par conséquent plus difficile à cautériser. Jamais je n'ai été mordu par aucun de ces reptiles, malgré le peu de précautions que je prenais en voyageant dans les bois, la nuit comme le jour. Deux fois seulement, je courus un espèce de danger : la première, ce fut en marchant sur un dajon-palay; je fus averti par Je mouvement et l'impression que je ressentis sous mon pied. J'appuyai fortement , et je
viii sa petite tète qui s^allongçait pour me saisir à la cheville ; fort heureusement, je le tenais cloué sur le sol à une si petite distance de sa tête qu'il ne pouvait pas m'atteindre : je tirai mon poignard et la lui coupai.
Une autre fois, je vis deux aigles cpii s'élevaient et retombaient comme des (lèches entre des buissons, toujours m même endroit. Je voulus voir quelle espèce d'animal ils attaquaient. A peine m'étais-je approché qu'un énorme alm-morani furieux des blessures que les aigles lui avaient faites s'avança sur moi ; je voulus reculer, il se reploya sur Iqi-même, s'élança et vint m'atteindrp presque à la figure. Par un mouvement inverse, je fis un saut en arrière et révitai ; ir,ais je me gardai bien de tourner le dos et de fuir, car j'aurais alors été pris sans défense. Le serpent revint à la charge en bondissant vers moi , je l'évitai de nouveau et cherchais vainement à l'atteindre du tranchait de mon poig^iard, lorsqu'un Indien qui m'aperçut de loin acccurqt armé d'une branche et m'en débarrassa.
Jamais vie n a été plus active et plus remplie d'émotions que celle que "je passais à Jala-Jala, mais elle convenait à m^s gqùts et à mon caractère, et je jouissais d'un bonheur aussi parfait que celui que l'on peut goûter loin de sa famille et de son pays. Mon Anna était popr moi un ange de bonté et de dquceiir; mes Indiens étaient heureux; Tabondauce
et le bien-étre régnaient dans Içurs familles ; mes champs étaient couverts de riches moissons , et mes pâturages de nombreux troupeaux. Ce n'était point sans beaucoup de peine et de difficulté que j'étais arrivé à mon but ; que de fois j'eus besoin de tout mon courage et de toute ma philosophie pour ne pas désespérer en présence de revers qu'il m'était impossible d'éviter! Combien de fois ne vis-je pas des coups de vent, ou des inondations détruire de. belles récoltes prêtes à être moissonnées et que j'avais eu tant de peine à défendre contre les buffles , les singes et les sangliers, voire même contre un insecte bien plus nuisible encore que tous les fléaux dont je viens de parler , contre les sauterelles , une des plaies d'Egypte, transportée apparemment dans cette province et qui, presque régulièrement tous les sept ans , partent par nuages des îles du sud et viennent s'abattre sur Luçon en y apportant la désolation et souvent la famine. Il faut avoir vu un tel spectacle pour s'en former une idée. Quand elles arrivent on aperçoit à l'horizon un nuage couleur de feu; d'innombrables sauterelles forment ce nuage. Elles ont un vol rapide, embrassent souvent un diamètre de deux à trois lieues et en bataillon serré , passent ainsi au-dessus de vous pendant cinq à six heures consécutives. Si elles aperçoivent un champ bien vert, elles s'y abattent ; en quelques minutes, toute la verdure a disparu, la terre reste entièrement nue;
alors elles reprennent leur vol pour porter a. fleurs la disette et la destruction. Le soir, c'est (h -is les forêts, sur les arbres quelles vont prendre leur gîte; elles s'abattent en si grande quant lié aux extrémités des branches, que leur poids fcrlre.les plus grosses. Pendant la nuit, dans Tendroit oî elles se sont reposées , c'est un craquement continuel et un bruit tellement fort, que l'on a peine à croire qu'il paisse être produit par un si petit insecte. Le lendemain elles repartent à la pointe du jour, laissant les arbres sur lesquels elles se sont reposées , hachés et brisés comme si la foudre avait sillonné la forêt dans tous les sens; puis elles vont ailleurs produire de nouveaux ravages. A une certaine époque , elles se reposent dans de vastes, plaines ou sur les montagnes fertiles; là elles allongent l'extrémité de leur corps en forme de tarière , et percent la terre à une profondeur de quatre à cinq centimètres, pour y déposer leurs œufs; la ponte finie , elles laissent le sol percé coilime un crible , et disparaissent ; car leur existence est terminée. Mais, trois semaines après, les œufs éclosent , et des myriades de petites sauterelles surgissent de la terre. Dans l'endroit où elles naissent, tout ce qui peut servir à leur pâture est détruit. Aussitôt qu elles ont acquis un peu de force, elles abandonnent je lieu de leur naissance , font disparaître toute végétation sur leur passage , et se dirigent vers les champs cultivés qu'elles parcourent
et désolent' jusqu'à ce qu'elles aient leurs ailes; alors elles prennent leur vol pour aller plus loin dévaster de nouvelles plantations.
Comme on lé voit , l'agriculture aux Philippines présenté bien des difiBcuItés, mais aussi elle donne des produits que Ton ne peut trouver dans aucun autre pays. Les années exemptes de calamités, la terre se couvre de richesses , tontes les denrées coloniales se produisent avec une abondance extrawdinaire ; il n'est pas rare que la production soit dans la porportion de quatre-vingts pour un , et sur beaucoup de plantations , on fait deux récoltes du même produit dans la même année. La richesse et l'immeusité des pâturages donne la facilité d'élever un grand nombre de bestiaux qui .ne coôtenjt absolument que les faibles gages payés par le propriétaire à quelques bergers.
Je possédais sur mon habitation trois troupeaux : un de bêtes bovines , de troi^ mille têtes , un autre de huit cents buffles, et l'autre de six cents chevaux. À une époque de l'année, lorsque les riz étaient récoltés , les bergers parcouraient les montagnes et chassaient tous les bestiaux vers une grande plaine peu éloignée de ma maison. Cette plaine se couvrait de ces trois espèces » et présentait , surtout pour le propriétaire , un coup d'œil admirable ; te soir , ils étaient conduits dans de grands enclos ) près du village; le lendemain, on
choisissait les bœufs qui étaient bons^pour la boucherie, les chevaux en âge d'être domptés et les buffles assez forts pour être employés au labourage, puis les troupeaux étaient reconduits à la plaine pour y rester jusqu'au soir; cette opération se prolongeait pendant une quinzaine de jours, après lesquels on leur donnait la liberté jusqu'à l'année suivante, à la même époque. Le troupeau en liberté se divisait par petites bandes dans les montagnes et dans les pâturages qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, et pour tons soins les bergers faisaient de temps en temps une promenade dans les lieux où ils pâturaient.
Tout prospérait autour de moi : mes Indiens étaient heureux aussi et avaient pour moi un respect et une obéissance qui allaient presque jusqu'à i'idolatrie. Mon frère me secondait dans mes travaux, et auprès de ma chère Anna j'oubliais toutes les fatigues et les contrariétés que je pouvais éprouver. Bientôt un nouvel espoir vint encore ajouter au bonheur que je lui devais et me la rendre plus chère. Depuis quelques mois, la santé d'Anna s'é-. tait altérée ; elle avait eu des symptômes Ôe grossesse. Cependant il y avait près de douze années que nous étions unis, et jamais elle n'avait donné aucun signe de maternité. J'étais si persuadé que nous n'aurions jamais d'enfants,. que le dérangement de sa santé me donnait de vives inquiétudes, lorsqu'un matin, partant pour aller âmes travaux, elle
ooLe dit : «Je jie me sens pas bim^ reste près de i»oi » aujourd'hui. X» Deux lieures ^près, à ma grande surprise , elle mettait au monde noe petite iiJIe qui u*était attendue de personne. £lle n'était pas st/rivée à terme, et vécut beulement pendant une beure, le temps de recevoir le baptême que je m'en^)ressai de lui donner. C'était la seconde créature humaine 4{ui expirait dans la maison de Jala^Jala , mais aussi c'était la première qui y recevaitle jour 1 Le chagrin que nous en ressentîmes tAt adouci par la certitude que ma chère Anna pouvait devenir mère dans des conditions plus favorables. Sa santé fut bientôt ré^ tablie, elle reprit sa gaîté et tous ses charmes; elle était si belle, que souvent des Indiennes faisdii^at de longs voyages uniquement pour la voir; elles toi disaient : jk Madame, nous sommes eaceinies ; si » nous devons mm une petite 411e, noi^ voudrioDS » qu'eUe eûi vos traits ; permettez-nous donc de vous » regarder quelque temps. » AJors elles demeuraient devant elle pendant une demi -heure et retournaient dauts lewr village, où elles mutaient ^aa moude une créature qui n'avait rien du modèle ^'elles ' avaient observé avec tant de soin et um confiance aussi naJive.
Mon Mua donna de nouveaux signes de .m^it^nité. €ette lois, sa grossesse suivit un eours ordinaire sans que sa santé en fut très altérée, et au bout de neuf mois je reçus dans mes bras un peiit
— Îi56 —
içv^a ftibie et 4éiiM»t, mais fkm de viis, Noiis éiî»Qs au fODiUe du iionheur, nous possédions eafia ce q«e bous avi^s tant désiré et œ qui se«i ooes fflanquait, je crois.
Mes Indiens manifestèrent tous uae grande joie. Pendant plusieurs jours, ce furent des tètes eonti^ «iieiieB à Jala-lala, et mon Anna, <|uoiqii'atitée, fut oUigée ie recevoir, d'abord ia visite de toutes les fenoies et jeuses fiiles du viUagfi, ensuite celle de toQS les Indiens pères de Cumlle. ChiMXin apportait un petit présent poqr le nouveau «é, et le plus habile était chargé de fiure un petit e^mpliment qui se résumait en des souhaits de toute espèce de bonheur pour b mère et pow" Fenfant, et en assunmees de ia joie qu'ils avaient de penser qu'un jour ils se^ raient gouvernés par le fiis du mattre qui leur avait fait tant de Inen, nous disai«it-ils dans leur sineère reconnaksanoe.
La nouvelle des couches de ma femme amena cher moi une nombr»ïse soeiété d'amis et de parents. Us y restèrent jusqu'au baptême, qui eut lien dans mon salon. Anna, presque entièrement rétablie*, put y assister ; m<m fils fint nonuné Henry, éi nom de son onde. A œtte .époque j'étais heureux, oh! bien heureux I car tous mes voeux étaient presque rem^ plis. Je n'en formais plus qu'un, c'était de revoir ma vieille mère et mes sœurs, et j'espérais que le temps n'était pasbien éteigne où je pourrais réaliser le projet
de revoir ma patrie. Tout prospérait sur mon- habitation, j'augmentais tous les ans mon revenu, mes champs étaient couverts de riches moissons de cannes à sucre, A cette culture et à celle du riz j'avais joint celle du café, et mon frère avait pris la direction d'une vaste plants^tion qui promettait de brillants résultats, et plus tard, la prime que le gouvernement espagnol s*était engagé à donner au possesseiH* d'une plantation de quatre- vingt mille pieds de café en rapport; mais hélas! le temps de bonheur pour moi était passé ! Et que de peines et de douleurs j'avais à supporter avant de revoir ma patrie!!
Mon frère, mon pauvre Henry commit quelques imprudences et fut tout-à-coup pris d'une fièvre intermittente qui l'enleva en quelques jours !...
Mon Anna et moi nous versâmes bien des larmes ! car nous aimions Henry avec une profonde tendresse. Depuis plusieurs années nous vivions ensemble, il partSigeait tous nos travaux, nos peines et nos plaisirs ; c'était le seul parent que j'eusse aux Philippines, fl avait quitté la France, où il occupait une place honorable, dans l'unique but de me voir et de m'aider dans la grande tâche que je m'étais imposée. Ses qualités aimables et un cœur excellent nous le rendaient bien cher ; sa perte était irréparable, et la pensée que je n'avais plus de frère... venait encore rendre ma douleur plus poignante et plus amère.
Prudent, le plus jeune, était mort à Madagascar ; Robert, mon cadet, à la PfànChe, près de Nantes, dans la petite maison de campagne qui avait abrite notre jeunesse ; et mon pauvre Heniry , à Jala-Jala ! — Je lui lis élever un modeste tombeau à la porte de Téglise , et pendant plusieurs mois Jala-Jala ne fut plus qu'un séjour dé deuil et de tristesse.,.
Nous commencions à peine, non à nous consoler, mais à suppprter la perte que nous venions de faire, lorsqu'un nouveau coup du sort vint encore fondre sur moi.
A mon arrivée aux Philippines, pendant mon sé^ jour à Cavité, je m'étais lié étroitement avec Malvilain, natif de Saint-Màlo, et second d'un navire du même port. Pendant quelques mois qu'il séjourna à Cavité, notre liaison devint intime. Il était bien rare si nous passions un jour sans nous voir, et jamais deux amis n'ont eu l'un pour l'autre un plus sincère dévouement. Nos deux navires étaient mouillés dans le port, à peu de distance l'un de l'autre. Un jour que je me promenais sur le pont, attendant une embarcation pour me conduire à b^rd du navire de Mal vilain qui , dans ce moment, taisait faire une manœuvre pour la mâture, une corde vint à se rompre, et le mât tomba avec fracas sur le pont, au milieu des hommes de l'équipage où Malvilain se trouvait. De mon navire je voyais tout ce qui se passait sur celui de mon ami. Je crus qu'il était mort ou blessé ; j'eus
OR moffteBl d'angoisse et d'inqQÎétude que je ii6 pos -inaitjiser. Je me jeiâi â l'eau et atteignis à la nage lef navire de ifiCAi ami que j'eus le bouheiir de trouver sans blessure, et seuleimeiit tout éftourdi du danger auquel il venait d'échapper. Après Tavoir étroitelïient serjpé dans mes bras, tout ruisselant encore du bain de mer d'où je sortais, je donnai nies soins à quelques tnatelots de son équipage cpà avaient été moins beilteux que lui.
Une atitre fois, c'était moi qui devais caoser une vive frayeur à Malviiain. Un jour, une masse de nuages noirs et compacts s'étaient amoncelés au-^dessus de la pointe de Cavité, et un épouvantable omgedes tropiques avait éclaté. Les coups de tonnerre se succédaient de minute en minute, et, à chaque coup, la foudre èâ longs serpents de feu, s'échappait des ôuages et venait labourer la petite plaine située à l'ntrémité de la pointe de Cavité, près du mouiUage des navires. Malgré cet orage, j'allai voir Malviiain. l'étais déjà pi et à Inettre le pied sur le pont de son navire^ lorsque la foodre tomba dans ta mer, mais si près de moi, que la inspiration ine manqua. Je ressentis tout^à*c€rup une vive sonfiËratce dans le dos, aussi forte que si l'on m'aVaît appliqué un tison arééhi entre les deux épaules ; la douleur fut si aiguë qti'à peine revenu à nicti Je jetai un cri. Malviiain qiii se trouvait à quelques pas se sentait Idi-méme tout étourdi de h commotioii éleetriqte dont je ve-
nais d*étre légèrement atteint. Il erat en entendant ce cri que j'étais grièvement blessé. H se précipita vers moi et me tint dans seë bras josqu'à ce que je Teusse rassuré à plusieurs reprises. L'étincelfe m'avait froIé, mais n'avait produit aucune lésion.
J'ai cité ces deux petites anecdotes pour faire connattre toute l'intimité qui existait entre nous, et combien j'ai été frappé dans mes plus chères affec^
tiOBS.
Mon eiiistence a été jusqu'au jour oti j'écris si pleine de faits extraordinaires, que j'ai été naturellement conduit à croire que la destinée de l'homme est smmîse à un ordre de choses qui doivent infailliblement s'accomplir. Cette pensée a eu une gr^de ififloence pour me résigner à supporter tous les maifaenrs qui m'ont affligé. Était-ce aussi bien ma* destinée qwi m'avait conduit à aimer Malvilain et à être aussi sincèrement damé de loi ? — Je ne puis en donter.
Quelques jours avant que le terrible fléau du choléra se déclarât aux Philippines, le navire de Malvilain mit à la voile pour retourner en France. Le cœur serré, nous nous quittâmes en nous promettant bien de part et d'autre de notts revoir. . . Mais hélas ! le sort en avait décidé autrement. Malvilàiit retourna dans son pays, alla à Nantes pour y prendre un commandement; là il Ht connaissance avec ma sœur ainée et l'épousa. «J'avais «ppris cette nouvelle à
Tépoque où j'hahitais encore Maaille ; elle m'avait causé une grande joie, et certes si j'avais été à même de choisir un mari pour ma chère sœur Emilie, cette union seule eût pu répondre aux souhaits de bonheur que je formais pour tous les deux.
Après son mariage, Malvilain avait continué à naviguer pour le port de Nantes. Son noble caractère et ses connaissances l'avaient fait apprécier de tout le haut commerce. Ses affaires étaient dans une assez bonne position pour ne plus exposer sa vie aux hasards de la mer ; il était enfin à son dernier voyage lorsqu'à Ttle Maurice il fut atteint d'une maladie à laquelle il succomba en laissant ma sœur inconsolable et trois filles en bas âge !
Cette nouvelle perte irréparable que je venais d'apprendre ajoutait encore à la douleur que m'avait fait éprouver la fin malheureuse de mon pauvre frère. Quelle calamité ne pesait pas alors sur moi 1 Après quelques années de bonheur je voyais peu à peu disparaître de ce vmonde mes plus chères affections ; mais hélas ! je n'étais pas encore au bout de mes douleurs, et de bien plus rudes épreuves m'attendaient !
Je voyais avec plaisir mon fils d'une bonne santé et prendre des forces, cependant je n'étais pas heureux, et à la tristesse que m'avaient laissé les pertes que je venais de faire se joignit une mortelle inquiétude : ma chère Anna ne s'était pas bien remise de
ses couches, et de jour en jour sa saute s altérait ; elle ne connaissait pas son état ; son bonheur d'être mère était si grand qu'elle ne pensait pas du tout à elle.
J'avais terminé ma récolte de sucre, elle avait été abondante ; mes plantations étaient faites. Désirant donner un peu de distraction à ma femmci, je lui proposai d'aller passer quelque temps chez sa sœur Joséphine qu'elle aimait avec une véritable passion. Elle accepta avec empressement. Nous partîmes avec notre cher Henry et sa nourrice, nous allâmes aous installer chez mon beau-frère don Julien Calderon, qui habitait alors une jolie maison de campagne sur le borddeia rivière de Pasig, à une demi-lieue de Manille.
Joséphine était l'une des trois sœurs de ma femme pour qui j'avais le plus d'affection; je l'aimais comme ma propre sœur. Le jour de notre arrivée fut un jour de fête. Tous nos amis de Manille vinrent nous voir. Anna' était si heureuse de faire admirer notre cher Henry, que sa santé parut s'améliorer sensiblement ; mais ce bien apparent ne dura que quelques jours, et bientôt j'eus la douleur de voir son mal s'aggraver. Je fis venir, le seul médecin de Manille «n qui j'eusse confiance, mon ami Genu; il vint fréquemment lavoir, et après six semaines de soins assidus, jsans aucun résultat satisfaisant, il me conseilla de retourner à mon habitation où tant de
malades avairat recouvré la saaté dans des maladies semblables à celle qui affectait ma chère Aûiia. Ellemême le désirant^ je fixai le jour da départ. Une embarcation commode, avec de bons ranieurs, nous attendait sur le Pasig, à Textrémilé du jardin de mon beau-frère, et une nombreuse société nobs aecompagna jusqu'au bord de Teau. Au moment de nous séparer une sombre tristesse était peinte sur tontes les physionomies ; chacun avait Tair de se dire : « Nous reverrons-nous ?» Ma belle-sœur Joséphiue, qui versait d'abondantes larmes, se jeta dans les bras d'Anna. J'eus beaucoup de peine à les ^arer ; enfin, il fallut partir. J'entratûai ma femme daiïs l'embarcation, et, de la voix, ces deux sœurs qui avaient toujours eu l'une pour l'autre une amitié si tendre, se firent leurs derniers adieux en se promettant de ne pas être longtemps réparées et de se revoir bientôt.
Ces pénibles adieux et les soufirances de ma femme firent qu'un voyage que nous avions tou jiMirs fait avec tant de gaité, fut triste et silencieux. A notre arrivée, je ne revis point non plus Jala-Jala avec le même bonheur que d'ordinaire ; je fis mettre ma pauvrje malade au lit, et ne quittai plus sa chambre, espérant que mes soins assidus luidoiineraieut un peu de soulagement. Mais hélas! de jour en jour, la maladie faisait des progrès effrayants ; j'étais désespéré. J'écrivis à Joséphine et envoyai
une embarcatiou à Manille pour qu'elte vtnt soigner sa sœur qui désirait ardemment la voir L'embarcation revint seule, avec une lettre dans laquelle la bonne Joséphine m'apprenait qn*eUe-in(aie , grave^ ment malade , ne quittait pas son lit , qu'elle était bien affligée, mais qne je pouvais assurer Anna que bieotàt ^es seraient réunies pour ne plus se séparer.
Cinquante jours, plus longs qu'un Mècle, s'étaient à peine écoulés depuis notre retour à Jala-Jala,que je n'avais plos d'espoir ! La mort s'approchait à grands pas, et l'instant Eatal où j'allais être séparé de celle que j'aimais tant était arrivé. Elle conservait toute sa raison et pouvait voir ma profonde tristesse et mes traits bouleversés par la douleur. Quand elle sentit sa dernière heure arriver, elle m'appela près d'elH et me dit : a Adieu , mon Paul chéri, adieu ! con-* » sole-toi, nous nous reverrons dans le ciel. Conserve* M toi pour ton tils. Quand je ne serai plus, retourne » dans ta patrie, pour revoir ta vieille mbre. Ne té n remarie qu'en France , si ta mère te le deâiande , A mais non aux Philippines, car tu n'y trouverais pas y» une compagne qui t'aimerait autant que je t'ai » aimé 1 » Ces paroles furent les dernières que prononça cet ange de douceur et de bonté. Les liens les plus sacrés, la plus tendre et la plus pure union venaient de se rompre, mon Auâa n'existait plus, le tenais son corps inanimé entre mes bras, j'espérais
par mes caresses la rappeler à ia vie, niais hélas ! le destin avait prononcé.
On fut obligé d'employer la force pour m'arracher les précieux restes que je pressais sur mon cœur , et m'çutralner dans une chambre, voisine où était mou fils. £n le pressant dans mes bras convulsivement, j'aurais voulu pleurer , niais mes' yeux n'avaient plus de larmes et j!étais insensible aux caresses même de mon pauvre enfant.
Il n'y a point de nature assez forte pour résister à cinquante jours de veilles et d'inquiétudes , et à l'anéantissement dans lequel se trouvent lé physique et le moral , après que le désespoir a remplacé la lueur d'espérance qui nous soutenait encore ; aussi tombai-je dans un affaissement qui fut suivi d'un profond sommeil. Je'me réveillai le lendemain avec mon fils entre mes bras ; mais , grand Dieu ! quel épouvantable réveil ! tout ce que ma position avait d'horrible vint se représenter à mon imagination. Hélas! elle n'existait plus, mon adorable compagne; cet ange chéri et consolateur q^i avait tout abandonné , par^ts , amis, et les plaisirs d'une capitale pour se renfermer avec moi seul dans des lieux sauvages où elle était exposée à mille dangers, et n'avait que moi pour la soutenir. Elle n'existait plus ! le sort funeste venait de me l'arracher et me plonger pour toujours dans la désolation et la douleur!
Ses funérailles eurent lieu le lendemain. Pas un
habitant de Jaia^Jala ne manqua d'y assister. Son corps fut déposé près de l'autel de la modeste église que j'avais fait élever, et où si souvent elle avait adressé des vœux ardents pour mon bonheur.
Le deuil et la consternation régnèrent longtemps à Jala-Jaia. Tous mes Indiens se montrèrent sensibles à la perte qu'ils venaient de faire. Anna avait été aimée avec idolâtrie pendant sa vie, elle fut pleurée sincèrement après sa mort.
Pendant plusieurs jours je demeurai plongé dans un complet abattement, sans pouvoir m'occuper d'autres soins que ceux que je donnais à mon fils, seule consolation qui me restait. 'Crois semaines s'étaient déjà écoulées sans que je fusse sorti de la chambre où avait expiré ma pauvre femme , lorsque je reçus une lettre de Joséphine. Elle m'apprenait que sa maladie s'était aggravée, et terminait en me disant : « Viens, mon cher Paul, viens près de » moi , nous pleurerons ensemble ; je sens que ta » présence me soulagera. »
Je ne balançai pas à me rendre aux sollicitations de nia chère Joséphine. J'avais pour elle la même afl'ection que pour ma propre sœur, ma présence pouvait la soulager, et je sentais moi-même que ce serait pour moi une grande consolation de voir une personne quLavait tant aimé mon Anna. L'espoir de lui être utile ranima un peu mon courage , je laissai mon habitation aux soins de Prosper Vidie, un ex-
cellent ami qui pendant les derniers joors de ma femme ne m*avait peint quitté , et je partis avec mon fils.
Après la première émotion que nous ressentîmes, Joséphine et moi, en nous revoyant, et avoir tous deux versé bien des larmes, j'examinai son état. Il me fallut un grand effort pour lui cacher mon inquiétude en reconnaissant en elle une des maladies les plus graves et qui me faisait craindre d'avoir bientôt à déplorer un nouveau malheur, flélas ! je prévoyais trop bien : et à huit jours de là^ la pauvre Joséphine expirait après des souffrances inouïes dans mes bras. Que d'iùfortones dans un si court laps de. temps ! Il fallait être doué d'une constitution aussi forte que la mienne pour résister à tant de douleurs et ne pas y succomber.
Après avoir rendu les derniers devoirs à ma bellesœur, je retournai à Jala-Jala. Le monde m'étMt à charge , il me fallut revoir mes forêts, mes montagnes pour recouvrer un peu de calme. Quelques mois s'écoulèrent sans que je pusse penser à mes af&ires; cependant la dernière prière de ma pauvre femme , de quitter les Philippines et de retourner dans ma patrie m'obligea de m'en occuper. Je cédai mon habitation à mon ami Yidie que je croyais phis que personne en état de poursuivre mon œuvre et de bien traiter mes pauvres Indiens. Il me demanda de rester quelque temps avec lui pour le mettre au
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courant de mon petit gouvernement; j'y consentis d'autant plus volontiers que ces quelques mois Fen - * draieot nion iiis plm fort et pins en état de supporter ]e voyage. Je restai donc à iala-^Jala , mais la vie m'était devenue si pétlibie et sans but qu'elle m'était tout-i^fait k charge; rien ne pouvait me distraire ni m'arraeher à mes tristes pensées. Les iieaux sites de Jala-Jâla que j'avais toujours vus avec tant de plai* sir m'étaient devenus indifférents ^ je recherchais les les lieox les piiis sombres et les plus silencieux ^ j'allais souw^ent sur le bord d'un ruisseau encaissé , au milieu de hautes montagnes et omin'agé par de grands arbres. Ce site n'était peut^tre connu que de moi seul , et probablement jamais avant moi créature humaine ne s'y était assise. Là je me livrais tout entier à l'amertume de mes souvenirs ; ma femme, mes frères, ma belle-sœur occupaient toute mon imagination. Quand la pensée de mon iils v^aît enfin m'arraeher à mes sombres rêveries , je retournais lentement à mon habitation où je retrouvais ce pauvre enfant qui par ses caresses paraissait chercher à faire diversion à ma douleur ; mais elles ne faisaient guère que me rappeler Tépoquc où c'était toujours mon Anna qui accourait me recevoir , et en me serrant dans ses bras me faisait oublier toutes les fatigues et les ennuis que j'avais éprouvés loin d'elle. Hélas ! ce temps avait fui sans retour, et en perdant ma compagne j'avais perdu tout mon bonheur !
Mon ami Yidie faisait ce qui dépendait de lui pour 'me distraire ; il me. parlait souvent de la France , de ma mère et de la consolation que je trouyerais à leur présenter mon fils. L'amour de la patrie , la pensée d'y retrouver des affections] dont j'avais tant besoin était un baume salutaire qui endormait un peu des souffrances toujours vibrantes au fond du cœur.
Mes Indiens étaient profondément affligés de la résolution que j'avais prise de les quitter. Ils me témoignaient leur chagrin en me disant toutes les fois qu'ils m'abordaient : «Oh! maître, que devien- » drons-nous lorsque nous ne vous verrons plus ! » Je les tranquillisais le plus qu'il m'était possible en leur disant que Yidie travaillerait à leur bonheur, que mon fils devenu grand, je reviendrais avec lui pour ne plus les quitter, ils me Képondaient : c< Que » Dieu vous entende! maître, mais que de temps )) nous passerons sans vous voir... Cependant nous » ne vous oublierons point. ))
A l'époque à laquelle je suis arrivé de mes souvenirs, au milieu de ma tristesse et de mes chagrins, j'eus l'occasion de me lier intimement avec un compatriote, digne et bon ami- pour lequel je conserve toujours cette sincère amitié qui a pris naissance dams un pays étranger, à quelques milliers de lieues de la patrie , je veux parler d'Adolphe Barrot , qui avait été envoyé consul-général à Manille. Il vint avec
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quelques amis passer plusieurs jours à Jula-Jala. Ne voulant point qu'il eût à souffrir de ma situation d'esprit, je tàchâû de lui rendre le séjour de Jala-Jala aussi agréable que possible. Je lui fis faire plusieurs belles parties de châsse , des promenades dans les montagnes et sur le lac ; je repris pour lui ma vie habituelle avant les malheurs qui venaient de m'ac* câbler.
Les jours que je venais de passer avec Adolphe Barrot m'avaient rappelé mes anciens exercices et avaient réveillé en moi ma passion dominante des excursions. Mon ami. Yidie, toujours en vue de me distraire, m'engageait fortement à aller voir des peuplades que j'avais toujours eu le désir de visiter. Mes affaires étaient à peu près réglées; mon fils était sous sa surveillance , sous celle de sa nourrice et d'une gouvernante en qui j'avais toute confiance : cette sécurité et les instances de mon ami me décidèrent enfin à me rendre chez les Ajetas ou Negritos, peuples sauvages, tout à fait dans l'état de simple nature, véritables aborigènes des Philippines, et qui furent longtemps les seuls maîtres de Luçon. Â une époque qui n'est pas encore bien éloignée, lors de la conquête par les Espagnols , les Ajetas exerçaient des droits seigneuriaux sur les populations tagales établies sur les plages du lac de Bay . À. une époque fixe ils sortaient de leurs forêts, venaient dans les villages dont ils forçaient les habi-
tants à leur donner une certaine quantité de riz et de mais , et lorsque les Tagalocs refusaient de payer cette eoiftrihiition , ils la remplaçaient en coupant quelcfues tètes- qu'ils 6tiiportaie<it pcmt leors fêles barbares. Après la coflqttéte de» Pbilippiûes, les Espagnol» prirent la défense des Tagalocs, et le^Ajetas, épenvantés par les armes à tea, restèrent dans letfrs forêts et ne reparurent plus chez les populations in-
Dans plusieurs parties de )a Malaisie on retrouve la même race d'homnies, et les habitants de la Noo. veMe-^Zélande, les Papouins, leur sont presque semblaWes par leurs formes et leur couleur.
Ce fut parmi ces salfvages que je voulus aller habiter pendant quelques jours ; tous ïnes préparatifs furent bientôt feits. Je choisis deux de mes meilleurs Indiens, pour m'accompagner, et il va sans dire que mofi lieutenant en faisait partie ; il ne m'a jamais quitté dans toutes mes périlleuses expéditions.
No«s prfines chacun un petit havresacJquî coflteoaif po»r trois ou quatre jours de riz, un peu de viaàde de cerf boucanée, une bonne provision de poudre, des balles et du plomb à giboyer, quelques mouchoirs de couleur et une assez forte quantité de cigares pour notre provision et notre bienvenue chez les Ajetas. Chacun de nous avait un bon fusil à deux coups et son poignard. Nos vêtements étaient em\ que noui^ pfiftioiis habiloeliement dans toutes nos
expéditions : lé sahteot, ht chemise de soie végétale, le pantalon relevé jusqo*a«i dessus des genoait ; les pieds et les jambes restaient à découvert. Ce fut après ces simples préparatifs que nous ions mtraes en rotite poar ttfn voyage de plnsieors semaines, dttraot lequel, et dés le second jour de notre départ, nons devions avoir ponr seul abri les arbres de la forêt , et poor toute nourriture notre chasse et les palmiers.
Je tee gardai bien aussi d'otblier le vade mecum cpie Je prenais toujours avec moi lorsque je tn'éloignaispour quelques jours ; je veux dire du papier et un crektott . Je prenais ainsi quelques notes qui, ai- <^ de ma ménioire, me servaient à consigner en* sQîte sur mon journal les remarques que j'avais faites pendant meë voyages. Tout étant préfMré, nous par-* ttttes un matin de lala-lala, nous traversâmes la presque Ile formée par mon babitation, et noos allâmes nous embarquer, de l'autre eèté, dans une' P^ite (Hrogne qui nous conduisit au ïmA du lac^ ^ns la partie nord*est de mon habitation. Nous passâmes la nuit dans le grand village de Simloan, et le lendemain nous nous remîmes de bonne heure en ^ttte. Cette première journée fut pénible, car nous étions ad commencement de la saison des pluies ; de forts orages avisent grossi les rivières. Nous cotoyà- "■*«s les bords d'un torrent qui descendait des mon- ^SBifg et que nous eûmes à traverser à la nage qumxe
biea produ4ive , m eoupe 1«6 jet^ à U b^ijyteur 4e dix pieds du soi ; tous ces jets itoiteolt ua ^ssemUage d^ tuyaux d'orgue , et soat entourés ^e brî^iiebes et d'épiés. Au c^ffîmeacement de h saisoa des pluies, il sort de chacuu de ce^ buissons, comme de gr^^sses asperges, use quai^tité de gros tou^i^s qui s'élètreiit comme par enpbanj;^meot. Pans l'espace d'u^ Rtois, ils ont cinquante à soixante pieds , et 9U bout de quelque temps ils oot acquis toui;e la solidité néœsmre pour être employés aux diveré ouvrages aux* qui^ls ils sont destinés.
l^ cocotier/ Ae la famille des palmiers, met sept armées à. croître avaat de donner des fruits; n^ais, après ce temps et pendant plus d'uu «îède, H fmff* nit toujours la même récolte, ic'est-^Hiire , tous les mm, une vinglaine de grosses mx. Jamais ^cette récolte ne manque , et , ^mr le inépe tronc, on voit constamment des fleurs et des fruits de toutes les grosseurs. La noix de gocq est , comme ou sait , une bonne nourriture; on en retire aussi une ^grande qualité d'buile. L'euveloppe solid# sert à faire des vases, et la parM^ filamenteuse des cordes et des pàbles pour les navires, et même des véteu^Bnts grossiers.. Ji^es feuilles sout eui{)]oyées à couvrir les cases ou à faire des balais et d^ corbeille^.
Ofi mUre encore 4u cocotier ce quo i'oa uoum^ vin de coco; c'est la liqueur la plus enivrante, et dont les Indieus font habitueUement usage dans leurs
(êies, fmr ^o4iiine le vte de coco , de grands iiois de Qttootiers sont destitm à ne plus àmntT de fruits, mais «eutem^t leur sève. Les «rbres se communiquent tous à leur siMttmet par de longs bambous ; oes bambous servent de passerelles aux Indiens , qui , tous tes matins , munis de gnands vases , vont faire une réealte. C'est un métier pénible et dangereux , véritaMe promenade dans les airs à soixante et quatrevingts pieds du sol. C'est du bouton qé doit produire la fleur que l'on rétine l'eau ou la liqueur destinée ji la ûtbrîeation de Teaunle-vie. JlussitAt qu'un bouton est prêt à s'éj^nouir , l'Indien chargé du soin de^a récolte ie lie fortement , à quelques ceniimèixes de son extrémité; puis, il coupe toute cette extrémité, en 4ebors de la ligure. C'est de cette coupure, ou des pores qu'elle laisse k découvert, que s'éooule oontinudlement une liqueur sucrée , douée <et ngréaUe au goût tsAt qu'elle n'a pas fer* mente. Lorsqu'elle a passé à l'état de fermentation, on ia porte à l'aiambic pour la transformer par la dtstiUation en liqueur alcoolique <xmnue dans le pays sous le nom de vin de coco.
Ëafin, l'eavetoppe scritde de la noix étant brâlée donne «me belle peinture noire dont les Indiens font usage pour teindre les chapeaux de piaille.
Le iamimet^e$t une plante herbâ^cée, sans partie ligneuse ; ie tronc de chaque pied estfonuéde feuilles superposées les unes anx autres. Ce tronc s'élève or-
dinairement de douze à quinze pieds du sol, et va s épanouir en longues et larges feuilles qui n'ont pas moins de cinq à six pieds chacune. C'est du milieu de ces feuilles que sort la fleur , et ensuite, ce que l'on nomme un régime. Par ce mot il faut entendre une centaine de grosses bananes attachées sur la même tige, formant une longue grappe qui vient s'incliner vers le sol. Avant que les fruits aient acquis toute leur maturité, on coupe le régime ti on se sert des bananes pour aliments au fur et à mesure qu'elles mûrissent. La partie de la plante qui est en terre est une espèce de grosse souche de laquelle sort, successivement, une trentaine de jets, chaque jet ne doit fournir qu un seul régime ou grappe , ensuite il est coupé vers le sol, et comme tous les jets qui sont sortis du même tronc ont différents âges, il s'en trouve de toutes les époques de fructifications; de manière que, chaque mois, ou chaque quinzaine, et en toute saison, on peut recueillir un régime ou deux de la même plante. C'est aussi d'une espèce de bananier, dont les fruits ne sont pas bons à manger, que Ton retire la soie végétale, ou ahoca , qui sert à faire des vêtements et des cordages de toute espèce. Ce filament se trouve dans le tronc de la plante qui, comme je l'ai dît, est formé de feuilles superposées les unes aux autres. On les sépare en longues lanières que l'on met quelques heures au soleil ; ensuite on les place sur une lame de fer qui
^'^st pas laigiK», el i'oa ike forte^mt à soi. )^ p»rfe9£^i6 4« bt plante egt reteiw par I4 lame de fer et les filameats s'en «ép^eat : il n'y a plus qu'à las iois|ttr# quelque temps w solei} pour les livrer ee^si^te fia commerce.
J)B œ'aperçoU q«e ie m «fuis djiijà bÎ9» éloigné de ppon voyage ; mais ji^i voulu faire conaHre les tr/w plantes des tropiques qui popir^eot suffire à tou^ les besoins de rhomme. Ci^ plaotes soyit biei) eeprnues; mais peut-être quelque^ persouues iguonsotelies tous les services qu'elles rendent aux babitents des tropiques, et mes lecteurs seront natiirellenie^t ' amenés à réilécbir combien les habitants de cette zone sont favorisés de 1» nature, comparativement à œux de n,otre climat glacé.
Nous étions donc au pied des montagnes à faire nos préparatifs pour passer la nuit. Nous nous divisions toujours le iraml : l'un préparait je coucher ^ l'autre le feu, et le troisi^e la cuisijie. Celui qui s'occupait du feu réunissait une grande quantité de bois mort et de broussailles. Au*dessous de ce bùdier il mettait une douzaine de livres de gomme élémie , très commune aux Philippines, et que l'on trouve amoncelée sur le sol, au pied des grands ar-* breis dppt elle décenJe oatpreliementr Ensuite, il pre^fUt un morceau de bambou, lopg d'un demi*mètre, le fendait dans sa longueur, grattait avec son p^Hgnard Tun de ces morceaux pour fi^re de petits
copeaux bien menus ; puis il les frottait en les roulant entre ses deux mains, et les plaçait ensuite dans la partie concave de Tautre morceau, /l'appliquait sur le sol, et avec la partie d'où il avait retiré des copeaux, de son côté» tranchant il frottait vivement celui qui était sur le sol comme s'il eût voulu le scier en deux. En moins d'une minute , le bambou qui contenait les copeaux était traversé et le feu s'en emparait; la flamme qu'on obtenait en soufflant légèrement sur ces copeaux allumait la gomme élémie, et dans un instant nous avions assez de feu pour rôtir un bœuf.
Celui qui s'occupait de la cuisine coupait deux ou trois morceaux de gros bambou, mettait dans chacun ce qu'il voulait faire cuire, ordinairement du riz ou du palmier; il y ajoutait l'eau nécessaire, bouchait Textrémité avec des feuilles et le plaçait au milieu du feu. Ce bambou se charbonnait à l'extérieur, mais l'intérieur était protégé par l'humidité de l'eau qu'il contenait, et les aliments s'y cuisaient aussi bien que dans des vases en terre. Ensuite, de grandes feuilles de palmier nous servaient d'assiette». Nos repas, comme on voit, étaient assez Spartiates, même pendant nos jours de provisions de riz et de viande boucanée, car lorsqu'elles étaient épuisées il fallait nous contenter de palmier ; mais lorsque la chasse fournissait, qu'un cerf ou qu'un buffle tombait sous nos coups, pendant quelques jours notre nour-
riture était celle de vrais épicuriens. 'Nous buvions de Teau lorsqu'une source ou un ruisseau nous y invitait, mais si nous en étions privés, nous coupioLs de longs morceaux de lianes, dites du voyageur, d'où découlait uvip eau claire et limpide préférable peutêtre à celle que nous aurions pu nous procurer à la meilleure source.
Evidemment je ne voyageais pas comme un nabab; plus de bagages eût été impossible, comment eût-on pu, avec de grandes provisions et un pompeux fourniment, circuler au milieu de montagnes couvertes de forêts littéralement vierges de toutes traces humaines, et, obligé pour les parcourir, de traverser à chaque instant des torrents à la nage et n'ayant toujours pour guide que le soleil ou le souffle du vent. Il n'y avait donc pas à choisir, voyager ainsi que je lé faisais, comme un Indien , ou rester chez soi.
La première nuit que nous passâmes à la belle étoile s écoula paisiblement; le sommeil vint réparer nos forces et nous mettre en état de continuer. Le lendemain nous fûmes de bonne heure sur. pied, et après un déjeuner frugal nous reprimes notre marche. Pendant plus de deux heures nous gravîmes une montagne couverte de grands bois ; la pente était rude et fatigante; enfin, tout essoufflés nous arrivâmes au sommet^ sur un vaste plateau que nous devions mettre plusieurs jours à traverser. C'est là,
suree platemf, (|ue j*ai vu la plus majestueuse, la plirs bélier forêt vierge qui eixiste au monde. Elle est toute plantée d'arbres gigantesqaes, s'éfleTant droits comme des joues à des bautctirs prodigieuses. A lefur sommet seulement naissent des branches qui s'entrelaçailt les nàes aux autres, forment Une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Sous cette yefùte et entre ces beaux arbres la nattire féfcoode donne naissance à une foule de plantes grimpante^ très remarquables. Le rotin, par exemple^ et la liane flexible s*élèteut jusqu'à leurs plus baotefs branches, redescendent jusqu'au sol, y reprennent racine pour y ptiiser un nourei aliment, puis remontent de noureau, et de distance en disiuiee se Hent au tronc hospitalier de ses colonnes avec lesquelles ils figurent parfois les plus beaux décors On y remarque aussi des variétés de pandanus, août lès feuilles en faisceau partent, du sol pour prendre la forme d'une belle gerbe ; on y voit d'énormes fougères, véritables arbres par leur taille et sor lesquelles nous montions souvent pour en couper le sommet, d'une saveur a^éable, et qui sert d'aliment à peu près comme le palflEiier. Mais au milieu de eette végétation extraordinaire la nature est triste et silencieuse ; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est parfois le vent qui souffle au sommet des arbres, où, de temps à autre, le murmure lointain d'un torrent qui se précipite en cascade du haut des montagnes vers leur
base. Le sol humide ne reçoit jamais les rayons du soleil ; de petits lacs et des rivières qui ne coulent que lorsqu'elles sont grossies par les orages, présentent à Tœil une eau noire et stagnante sur laquelle jamais on ne voit le reflet d'un beau ciel bleu. Les seuls habitants de ces sites lugubres, mais grandioses, sont les cerfs, les buffles et les sangliers qui, le jour cachés dans leur tanière, ne sortent que la nuit pour chercher leur pAture. 11 est rare d'y apercevoir un oiseau, et les singes, si communs aux Philippines, fuient la solitude de ces immenses forêts. Une seule espèce d'insectes, véritable désola* tion des voyageurs, s'y trouve en abondance : ce sont de petites sangsues qui habitent sur toutes les hautes montagnes des Philippines recouvertes de forêts. Elles se blotissent dans l'herbe, sur les feuilles des arbres, et s'élancent comme des sauterelles sur la proie à laquelle elles veulent s'attacher. Aussi les voyageurs sont-ils toujours munis de petits couteaux en bambou pour leur faire lâcher prise, après quoi ils frottent la petite blessure avec du tabac mâché. Mais bientôt une autre sangsue, attirée par le sang qui coule, vient remplacer celle dont on s'est débarrassé, et il faut une attention continuelle pour ne pas être la victime de ces petits insectes d'une voracité bien plus grande que celle de nos sangsues prdinaires. C'était au miUeu de cette singuUère nature que nous cheminions; moi, tout occupé de l'examiner
SOUS totis ses aspects , et mes Indiens, cherchant à découvrir ua^ proie (|ue)coaque, (^rf, baffle ou saiH glië^ pour remplacer liùs pfotisioDS de ttz et de viande boucanée dont nous avions vu la fin. Nous éliotis réduits alors au palttiler pouf tonte pitance ; or, le palmier est agréable au goût, tuftis pas assez dourrissaut pour réparer les forces de pauvres voyageurs aux prises avec Fextrôme fatigue, et qui, après une marche pénible, ne trouvât pour gtte que ie sol humide^ et pour tout abri que la voûte céleste.
Noiis nous dirigions autant que possible vefs la côte est, baignée pftr rOcéan pacifique. Nous savions que c'était vers cette partie que les Ajetm commencent à habiter; nous voulions aussi traverser un grafld village tagaloc, Sinangonan de Lanipon. qui se trouve isolé et perdu au pied des modtagÈes de l'est, au milieu des sauvages. Nous avions déjà passé plusieurs nuits dans la forêt sans y éprouver de grandes incommodités. Les feux que nous allumions tous les soirs nous rédiauChient et nous préservaient des myriades de ces terribles sangsues qui, aîitrement, nous eussent dévorés. Nous pensions n'c.voir plus q^'un jour de- marche pour arriver sur le bord de la mer où nous espérions prendre un peu de repos^ lorsque tout-à-coop; le bruit lointain du tonnerre nous fit craindre un orage. Nous continuâmes cependant notre route; mais, peu après, le bruit* se rafrprochait de manière si ne plus .nous
laisser de doute sur Fouragaa qtii allait fofidre sur BOUS ; il fallait nous arrêter, allumer nos feux arant la nuit, faire cuire notre repas du soir et placer quelques feuilles de palmier sur des perches incii* nées pour nous présèrrer au moins de la grosse pluie. Nous n'avions pas encore terminé o«îs divers préparatifs, que Forage grondait au-dessus de nous. Sans la clarté blafarde de nos tisons, nous eussions été déjà dans l'obscurité la phis profonde, et cependant la nuit n'était pas encore arrivée 1 Tous trois, ftvec un morceau de tige de palmier à la main, nous nous blottîmes sous Tespèce d'abri que nous avions improvisé et atteudtmes que Torage éclatât. Les coups de tonnerre redoublèrent, la pluie commença à battre les arbres avec force, puis à ilous assaillir semblable à un torrent. Nos feux furent bientôt éteints ; nous nous trouvâmes alors dans d'épaisses ténèbres , interrompues seulement par la foudre qui ^ de temps à autre, serpentant au milieu des arbres de la forèi, répandait une clarté éblouissante pour laisser après elle une plus grande obscurité, il se faisait autour de nous un fracas épouvantable : le tonnerre grondait sans interruption, les échos des montagnes répétaient de loiô en loin son bruit quelques fois sourd et d'autres fois éclatant. Le vent qui soufflait avec force balançait lactme des arbres, d'énormes branches s'en détachaient et tombaient iivec fracas sur le sol , des troncs entiers déracinés se renversaient en bri-
sant dans leur chote les branches des arbres voisins. La pluie ne cessait pas de tomber... Un torrent, qui passait au pied du mamelon où nous nous étions réfugiés, faisait entendre, dans les intervalles des coups de tonnerre, le sourd mugissement des eaux qui roulaient vers le bas de la montagne. A tout ce fracas venaient se joindre des oris tristes et lugubres, semblables aux hurlements d'un gros chien qui a perdu son maître ; c'étaient les plaintes des cerfs épouvantés et cherchant çà et là un abri. La nature entière paraissait en convulsion et déclarer la guerre à tous les éléments. Le faible toît sous lequel nous nous étions réfugiés avait été bien vite traversé, nous étions tout ruisselants d'eau. Nous quittâmes ce triste abri, préférant donner un peu de mouvement à nos membres engourdis et presque perclus. N(^is étions couverts de ces redoutables petites sangsues, dont les morsures peu à peu nous faisaient perdre les forces qui nous étaient si nécessaires.
J'avoue que dans ce moment, je donnais au diable une curiosité dont j'étais bien puni... Je pouvais comparer cette affreuse nuit à celle passée dans les bambous, lorsque j'avais fait naufrage sur le lac. En apparence , nous ne courions pas un danger aussi pressant, car nous ne pouvions pas être engloutis par les eaux , mais l'un des grands arbres sous lesquels nous étions obligés de rester pouvait être dé-
racine el tomber sar nous; une branche brisée par le yent eàt suffi pour nous écraser, et la foudre, plus épouvantable par son bruit que par ses effets, pouvait à chaque instant nous frapper. Une chose nous effrayait surtout , c'était le froid que nous ressentions vt la difficulté de remuer les membres glacés et paralysés pour ainsi dire... Nous attendions avec une grande impatience que Forage cessât; mais ce ne fut qu'après plus de trois grandes heures d'une mortelle angoisse que peu à peu le bruit du tonnerre s'éloigna. Le vent cessa ensuite, puis la pluie, et pendant quelque temps nous n'entendîmes plus que les grosses gouttes d'eau qui tombaient des arbres, et enfin, le ïntfit sourd des torrents. Le calme rétabli, le ciel devint sans doute pur et étoile; mais nous étions privés de cette tue qui rend lespérance au voyageur, piâsque toute la forêt présentait comme un dôme de Terdure impénétrable à l'œil.
Le sommeil est une chose si nécessaire à Thorame, que malgré le froid et nos vêtements traversés par cette horrible pluie, nous pûmes le reste de la nuit dorntir asetez tranquillement. Le lendemain, au jour, eette forêt où quelques heures auparavant avait lieu la scène effrayante que j'ai décrite , était redevenue calme et silencieuse. Lorsque nous sortîmes de notre tanière nous étions affreux à voir; sur tout le corps nous avions des sangsues, et sur la ligure des traces de sang qui nous rendaient hideux. En voyant mes deux
pauvres Indiens , je ne pus m'empêcher de partir d'un éclat de rire ; eux aussi me regardaient... et le res-* pect seul contenait leur hilarité; car je devais être tout aussi maltraité , et ma peau blanche devait conserver encore davantage les marques de ces maudîtes bêtes. Nous étions harassés : à peine pouvionsnous faire un mouvement, tant nous étions faibles. Cependant il fallait agir, et promptement; allumer à la hâte du feu pour nous réchauffer, faire cuire des tiges de palmiers, traverser à ia nage un torrent qui coulait avec un fracas épouvantable au dessous de nous , et gagner dans la journée les bords de l'Océan Pacifique. Si nous tardions à nous mettre en route, il ne serait peut-être plus possible de traverser le torrent; nous en avions laissé plusieurs derrière nous ; nous nous trouverions alors dans l'impossibilité d'aller en avant ou en arrière , et peut-être dans la nécessité de rester plusieurs joiirs à attendre l'écoulement des eaux pour continuer notre voyage. De plus , il pouvait survenir d'autres orages, si fréquents dans cette saison , et nous aurions été plusieurs semaines dans un lieu désert, sans ressources, et que cette première nuit passée sous un si mauvais toit ne recommandait pas à notre reconnaissance. Il n'y avait donc pas de temps à perdre; nous tirâmes d'un . amas de feuilles de palmiers nos havresacs que nous avions pris le plus grand soin de préserver de l'humidité, et fort heureuseA[ient nos précautioas n'a-
vaientpas été inutiles : ils étaient parfaitement secs. Nous flmes un grand feu , grâce à la gomme élémie qui s'enflamme facilement. Quelle douce sensation nous ressentîmes de cette chaleur bienfaisante qui venait pénétrer dans tous nos membres , sécher nos yètetïients ruisselants d'eau , ranimer notre courage et nous donner un peu de force ! Mms si pour savourer cette jouissance il fallait l'acheter ce qu elle venait de me coûter, je doute que beaucoup d'Européens voulussent prendre leur part de la veille et du lendemain de cette nuit.
Notre mince cuisine fut bientôt préparée, encore plus vite expédiée, et nous songeâmes à déguerpir.
Mes Indiens étaient inquiets. Ils craignaient de ne pouvoir passer le torrent que nous entendions a une grande distance ; ils marchaient plus vtte que moi , aussi arrivèrent-ils les premiers. Lorsque je les eus rejoins , je les trouvai tous consternés. — « Oh ! mat- » tre, me dit mon fidèle Alila, pas possible de pasj> ser ; il faut nous établir ici pour quelques jours. » — Je jetai les yeux sur le torrent : il roulait entre des roches escarpées une eau jaune et boueuse ; il avait tout l'aspect d'une cascade , et entraînait des troncs d'arbres et des branches brisées pendant l'orage. Mes Indiens avaient déjà pris leur parti; ils se préparaient à choisir l'endroit où nous aurions pu bivouaquer convenablement ; mais, pour moi , je ne voulus pas jeter si vite le manche après la cognée :
je me mis à examiaer avec soi» si m\}% ne pouvions pas nous tirer d'embûrras.
Le torrent n'avait guère dans tout» sa largeur qu'une centaine de pas qu'w i^n mè%mf pPliv^it franchir en quelques miniites. )fois il fiallait, sur l'autre rive, aborder dans nn mAmt qui a^ fui pas trop escarpé, où l'on pàt mettre pi^d k terne et sortir du torrent ; autrement, on courait le risque d'être entraîné on ne sait où.
Sur la rive où nous étions il était f^^ile de se jeter à l'eau ; mais , sur celle opp^fiée, à une centaine de pas en aval , il n'y avait qu'un «^roit où les rodiers fussent iaterrompus. Un petit ruisse^m venait se joindre à celui que nous devioi^ traverser. Après avoir bien calculé, de la vue, la distance à parcourir, j« me crus assez de force pour tenter le passage. Je nageais beaucoup mieux que mes Indiens, et j'étais cçribain qu'une fois k l'autre bord, ils rue suivraient. Je leur déclarai donc que j'allais passer.
Mais une réflexion me fit suspendre msi dét^mination. Gon^ment préserver le# faavresaes où se trouviait notre précieuse provision de poudre ? Commuât prantir mes armes ? Il étetit impossible de penser à transporter tous ces objets sur uion dos au miiieii d'un torrent si rapide et où j'allais Si^s doute tme. le plongeon plus d'une Uà% avaut d'arriver à l'autre bord.
Mes ladieos , féconds en expédients , me tirèrent
d'embarras à l'instant même; ils coupèrent plusieurs rotins et ils les réunirent à l'extrémité en montant au sommet d un arbre qui penchait sur le torrent, ils y attachèrent un des bouts et me donnèrent l'autre pour le porter sur la rive opposée. Toutes nos mesures bien prises, je me jetai à l'eau et sans trop de peine j'arrivai, en entraînant mon rotin , à l'autre bord. Je le fixai sur la berge à une hauteur suflSsante pour que de l'arbre au lieu où j'étais , il y eut une légère inclinaison et qu'il fut cependant assez élevé au-dessus de l'eau pour préserver les objets que nous allions faire glisser sur ce pont d'un nouveau genre. Notre manœuvre réussit à merveille, et mes Indiens eux-mêmes, à l'aide du rotin , me rejoignirent promptement. Nous nous trouvâmes bien heureux tous les trois sur l'autre bwd, d'autant plus que nous espérioni^ arriver avant la fin du jour à l'Océan Pacifique. Nous en avions assez des bois, il nous tardait de revoir le soleil voilé depuis plusieurs jours à nos regards ; les sangsues nous causaient toujours une vive soufirance et nous afifiaiblissaient de plus en plus , notre chétive nourriture n'était pas suffisante pour réparer nos forces épuisées; du reste nous ne doutions pas qu'arrivés à la mer nous ne fussions amplement dédommagés des privations et des fatigues que nous avions endurées. Bref, avec l'espoir nous avions retrouvé notre grand courage et oublié la fatale nuit d'orage.
Je marchais presque aussi vite que mes Indiens qui, commemoi. avaient hâte de sortir de Thumidité insupportable au milieu de laquelle nous vivions depuis plusieurs jours.
Il y avait deux. heures que nous avions quitté le torrent quand un bruit sourd et lointain vint frapper nos oreilles. Nous crûmes d'abord que c'était un nouvel orage ; mais bientôt nous reconnûmes que ce bruit régulier, qui paraissait venir de si loin, n était autre que le murmure de l'Océan Pacifique et le bruit des vagues qui viennent de si loin se. briser sur la cète^est de Luçon. Cette certitu^le me causa une bien douce émotion. Dans quelques heures j'allais revoir mon ciel bleu^ me réchauffer aux rayons bien> faisants du soleil , n'avoir plus la vue limitée que par l'horizon ; j'allais enrln me débarrasser des maudites sangsues , saluer de nouveau la nature animée par des oiseaux et des animaux , en échange des solitudes que nous venions de parcourir.
Nous étions sur le versant des montagnes, la pente était douce et notre marche facile. Le bruit des vagues augmentait sensiblement; vers trois heures de l'après-midi, à travers les arbres, nous aperçâmes la clarté du soleil et un instant après nous contemplions la mer et une magnitique plage recouverte d'un sable tin et brillant. Notre premier mouvement à tous les trois fut de nous débarrasser de nos vêtements et de nous jeter au milieu des vagues,
et tout en prenant un bain salutaire , nous nous amusâmes à détacher des roehers une grande quantité de coquillages qui nous servirent à faire le repas le plus savoureux que nous eussions pris^ hélas! depuis notre départ.
Après nous être bien restaurés, nous pensâmes au repos; nous en avions grand besoin. Ce n'était plus sur des morceaux de bois noueux et inégaux que nous allions nous reposer, mais sur le sable moel*' leuK que nous offrait la grève tiède efteore des derniers feux du jour. Il était presque nuit lorsque nous nous étendîmes sur cette couche préférable pour nous au meilleur Ktde plume. Nos sacs nous servaient d'oreillers; nous plaçâmes nos armes bien amorcées à nos côtés , et quelques minutes après nous dormions tous trois d'un profond somtneil. Je ne sais combien de temps j'avais joui de son charme réparateur, lorsque je fus réveillé par l'impression douloureuse d'animaux qui se promenaient sur moi. le sentais comme l'empreinte de griffes aiguës qui labouraient mon épiderme et me causaient parfois une vive douleur. La même sensation venait de réveiller aussi mes Indiens; nous réunîmes quelques tisons qui brûlaient encore et nous pûmes reconnaître quel nouveau genre d'ennemis venaient nous assaillir, c'étaient des Bemard-Ve^miite (4), et en si
(1) Bernard l'ermite, espèce de Crabe qui se loge dans iin
grande quantité que tout le sol autour de nous en était parsemé , il y ea avait de toutes les grosseurs et de tous les âges: Nous balayâmes le sable autour de notre gite, espérant les éloigner et retrouver quelque repos; mais les importuns, ou bien plutôt les affamés Bemard-r ermite revinrent bientôt à la charge et ne nous laissaient ni paix ni trêve. Nous étions occupés à repousser cette agression , lorsque tout à coup nous aperçûmes sur la lisière de la forêt une clarté qui s*avançait vers nous; nous primes nos fusils et attendîmes dans un profond silence et une complète immobilité. Nous vîmes bientôt sortir du bois un bomme et une femme qui tous deux tenaient une torche à la main; nous reconnûmes que c'étaient des Ajetas qui sans doute venaient sur la plage pour chercher des poissons; ils s'approchèrent à quelques pas de nous, restèrent un instant immobiles en nous regardant fixement. Nous étions tous trois assis et nous les observions faisant en sorte de deviner leurs intentions ; au mouvement que fit Tun d'eux pour prendre son arc sur son épaule j'armai mon fusil, le ]éger bruit du ressort de mon arnie sufBit pour les terrifier, ils jetèreut ieur^ flambeaux et, comme deux bêtes fauves effarouchées, ils disparurent dans la forêt.
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coquillage abandonné par son moliasque, et qui la nuit sort de In mer pour chercher sur la plage sa nourriture.
Cette apparition disait assez que nous foulions déjà le sol fréquenté par des Ajetas ; il n'était plus prudent de nous livrer au sommeil. Les deux sauvages dont nous avions reçu la visite allaient peut-être prévenir leurs camarades qui pourraient bien revenir en grand nombre nous décocher quelques flèches empoisonnées. Cette crainte et les Bernard-F ermite qui nous harcelaient nous firent passer le reste de la nuit auprès d'un grand feu.
Dès que le jour partit, après avoir fait un bon repas, grâce à Tabondance des coquillages que nous pouvions choisir à notre gré , nous reprîmes notre route : quelquefois côtoyant le bord de la mer, de rochers en rochers, d'autres fois nous enfonçant dans les bois. La journée fut très fatigante, mais sans incident digne de remarque. Il était tout-à-fait nuit lorsque nous arrivâmes au village de BinangonanHle- Lampon, Ce village, habité par des Tagalocs, est jeté là comme un oasis d'hommes presque civilisés au milieu des forêts et des populations sauvages, sans aucune route praticable pour se rendre à d'autres peuplades placées sous la domination espagnole. *
Mon nom était connu des habitants de Binangonan-rde-Lampon. Nous fûmes reçus à bras ouverts, et tous les chefs du village se disputèrent l'honneur de m'avoir chez eux. Je donnai la préférence au premier qui m'avait invité ; je trouvai chez lui une hospitalité des plus affectueuses-ÎA peine arrivé, la maîtresse de
la maison voulut ell&-mème me laver les piedB et me prodiguer les petits soips qui me prouvaient te plaisir qu'ils ressentaient tous deux de ta préférence que je leur avais accordée.
Pendant que je soupMs et savourais de bons aliments, la case où j'étais se remplit de jeunes tilles qui me regardaient avec une curiosité vraiment comique. Lorsque j'eus terminé, la conversation avec mon hote commençait un peu à me fatiguer; j'avais un grand désir de m' étendre dans un bon lit (c'està-dire sur une natte), lorsque mon Tagaloc me dit : « Monsieur, vous ètez fatigué, il faut aller vous re- » poser : choisissez, entre ces jeunes tilles, lapins » belle pour vous tenir compagnie* »
J'étais, hélas ! trop rempli de souvenirs récents et douloureux pour accepter Toifre singulière de mon ampbytrion. Je me contentai de noter sur mon journal la manière excentrique, à Binangonan^de-Lampçn, de fêter ses visiteurs. Je demandai à l'Indien si cet usage était général; il me répondit : a Oui, mais )) nous le pratiquons seulement à Tégard des étran- » gers remarquables f^r leur rang #t leur' couleur. »
Je passai trois jours chez les bons Tagalocs de Bim^igomn qui m'avaient reçu et fêté comme un véritable prince. Le quatrième, je leur fis mes adieux, et nous nous dirigeâmes vers le nord, sui milieu de montagnes toujours couvertes d'épaisses forêts, et qui , semblables à celles que nous quittions, n'ot-
freiit au voyageur aucune route tracée, si ce n'est quelques petits sentiers fréquentés par les animaux sauvages; nous marchions avec précaution, car nous nous trouvions dans les lieux habités par les Ajetas, La nuit, nous cachions nos feux, et toujmn-s an de nous faisait sentinelle, car ce que nous craignions le plus c'était une surprise.
Un matin, cheminant en silence^ nous entendîmes
devant nous un chœur de voix glapissantes quiavai^t
plutôt l'air de cris d'oiseaux que de voix humaines.
Nous nous tenions sur nos gardes, nous effaçant le
phis possible à ]'aide des arbres et des broussailles.
Tout-à-coup nous aperçûmes à peu de-distance une
quarantaine de sauvages, de tout sexe et de tout âge,
qui avaient absolument Tair d'animaux. Ils étaient
sur le bord d'un ruisseau, autour d'un grand fou.
Nous fîmes quelques pas en avant , leur présentant
le bout de nos fusils. Dès qu'ils nous aperçurent ,
ils poussèrent des cris aigus et se preparai^t à
prendre la fuite ; mais je leur fis signe, en leur mon*
trant des paquets dé cigares, que nous voulions
les leur offrir. J'avais heureusement pris à Binango*
nan tous les renseignements nécessaires pour savoir
comment les aborder. Dès qu'ils nous eurent compris,
ils se rangèrent tous sur une ligne comme des hom^
mes que l'on va passer en revue ; c'était le signal
que nous pouvions approcher d'eux. Nous les abor-
dames nos cigares à la main, et par une extrémité
de la ligne je commençai à distribuer mon offrande. li était très important de nous faire des amis et, selon leur coutume, de donner à chacun une part égale. Les femmes enceintes comptaient pour deux et se frappaient sur le ventre pour me faire signe qu elles devaient avoir double part. Ma distribution faite, notre alliance fut cimentée, la paix était conclue ; les sauvages et nous, nous n'avions plus rien à craindre les uns des autres. Ils se mirent tous à fumer. Un cerf était suspendu à un arbre,, le chef alla en couper trois gros morceaux avec^ un couteau de bambou ; il les jeta au milieu du brasier, et un instant après les en retira pour en présenter un à chacun de nous. La partie extérieure de cette grillade était un peu brûlée et saupoudrée de cendres, mais l'intérieur était parfaitement cm et tout sanglant ; il ne fallait cependant pas manifester la répugnance que j'éprouvais à faire un repas presque de cannibale ; mes hôtes en auraient été scandalisés, et je voulais vivre en bonne intelligence pendant quelques jours avec eux. Je mangeai donc mon morceau de cerf, qui à tout prendre n'était pas trop mauvais; mes Indiens firent comme moi après quoi nos bons rapports étaient établis; dans ces parages, uiie trahison n'était plus possible.
Je me trouvais enfin au milieu des hommes à la recherche desquels j'étais depuis mon départ de Jala- Jala; j'allais les examiner et les étudier à mon aise
Je temps que je voudrais. Nous installâmes notre bivouac à quelques pas du leur, comme si nous eussions fait partie de la famille de nos nouveaux amis. Je ne pouvais leur parler que par gestes, et j'avais une diflBculté inouïe à me faire comprendre; mais le lendemain de mon arrivée j'eus un interprète. Une femme, qui vint m'apporter son enfant pour lui donner un nom, avait été élevée par des Tagalocs, elle avait parlé leur langue, elle s'en souvenait un peu et pouvait me donner, quoiqu'avec peine, tous les renseignements qui m'intéressaient.
Les hommes avec lesquels je venais de me lier pour quelques jours, tels que je les voyais, ,me paraissaient plutôt une grande famille de singes que des créatures humaines. Leur voix même imitait assez bien les petits cris de ces animaux, et dans leurs gestes ils leur ressemblaient entièrement. La seule différence que je trouvais, c'est qu'ils savaient se servir d'un arc et d'une lance, et faire du feu ; mais pour bien les dépeindre, je vais commewcer par décrire leurs formes et leurs physionomies.
VAjetas ou Négrito est d'un noir d'ébène comme les nègres d'Afrique. Sa plus haute stature est de quatre pieds et demi; sa chevelure est laineuse, et comme il n'a pas soin'de s'en débarrasser et qu'il ne saurait comment s'y prendre, elle forme autour de sa tête une espèce de couronne qui lui donne un aspect tout à fait bizarre et de loin la fait paraître
comme entourée d'une sorte d'auréole. li a l'œil un peu jaune, mais d'une vivacité et d'un brillant comparable à celui de l'aigle. La nécessité de vivre de cb^se et de poursuivre sans cesse sa proie, exerce cet organe de manière à lui donner cette vivacité si remarquable. Les traits des Ajetas tiennent un peu du noir d'Afrique; ils ont cependant les lèvres moins saillantes. Quand ils sont jeunes, ils ont de jolies formes; mais la vie qu'ils mènent dans les bpis, coucbant toujours en plein air, sans abri, mangeant beaucoup un jour et souvent pas du tout, des jeûnes prolongés suivis de repas pris avec la même gloutonnerie que dés bètes fauves, leur donnent un gros ventre et rend leurs extrémités chétives et grêles. Ils ne portent jamais aucun vète^inent, si ce n'est une petite ceinture d'ccorces d'arbres, large de huit à dix pouces, qui entoure le milieu de leur corps. Leurs armes consistent dans une lance en bambou , un arc de palmier et des flèches empoisonnées. Ils se nourrissent de racines, de fruits et du produit de leur chasse. Ils mangent la viande à peu près crue, et vivent par tribus composées de cinquante à soixante individus.^ Durant le jour, les vieillards, les infirmes et les enfants se tiennent autour d'un grand feu pendant que les autres courent les bois pour chasser ; quand ils ont une proie qui peut suffire à les nourrir pendant quelques jours , ils restent tous autour de leur feu ; le soir
ils se couchent pêle-mêle au milieu des cendres.
Il est extrêmement curieux de voir ainsi réunis une cinquantaine de ces brutes de tout âge et plus ou moins difformes. Les vieilles femmes surtout sont hideuses : leurs membres décrépits, leur gros ventre et leur chevelure si extraordinaire leur donnent l'aspect de furies ou de vieilles sorcières !
A peine étais-je arrivé , les mères qui avaient des enfohts en bas âge me les présentèrent. Afin de leur complaire je faisais quelques caresses à leurs nour-^ rissons; mais ce n'était pas ce qu'elles voulaient, et malgré leurs gestes et leurs paroles, il m'était impossible de les comprendre. Le lendemain, celle dont j'ai déjà parié, et qui avait vécu parmi les Tagalocs, arriva d'une tribu des environs. Elle était accompagnée d'une dixaine d'autres femmes qui toutes portaient dans leurs bras leurs petits enfants. Elle m'expliqua ce que je n'avais pas pu comprendre la veille. «Nous avons, me dit-^lle, très peu de mots » pour causer entre nous; tous nos enfants à leur » naissance prennent le nom de l'endroit où ils sont » nés : c'est alors une grande confusion , et nous » vêlions vous les apporter pour que vous leur don- » niez des noms. »
Dès que j'eus cette explication, je voulus faire cette cérémonie avec toute la pompe que la circonstance et le lieu me le permettaient. Je m'approcha", d'un petit ruisséan. Je connaissais la formule pou.
douuer Teau du baptême à un »ouveau-né. Je pris mes deux Indiens pour parrains, et pendant quelques jours je baptisai environ cinquante de ces pauvres enfants. Chaque mère qui apportait son nourrisson était toujours accompagnée de deux personnes de sa famille. Je prononçais les paroles sacramentelles, je vçrsais l'eau sur la tête de l'enfant, puis j'articulais à haute voix le nom qu'il me plaisait de lui donner. Or, comme ils n'ont /aucun moyen de transmettre leurs souvenirs, dès que j'avais prononcé, par exemple, le nom de François, la mère et les deux témoins qui l'accompagnaient le répétaient jusqu'à ce qu'ils pussent bien le prononcer et en conserver la mémoire ; puis ils s'en allaient en continuant, pendant leur route, de répéter le nom qu'ils avaient à retenir.
Le premier jour ce fut une cérémonie assez longue, mais le jour suivant le nombre diminua, et je pus me livrer entièrement à l'étude de mes hôtes. J'avais gardé près de moi la femme qui parlait tagaloc, et dans les longues conversations que j'eus avec elle, elle m'initia complètement à toutes leurs coutumes et à leurs usages.
Les Ajetas n'ont aucune religion, ils n'adorent aucun astre, il parait cependant qu'ils ont transmis aux Tanguianès^ ou qu'ils tiennent de ceux-ci, l'usage d'adorer pendant une journée le rocher ou le tronc d'arbre auquel ils trouvent une ressemblance avec m animal quelconque ; puis ils l'abandonnent ensuite
pour ne plus penser à aucune idole jusqu'à ce qu'ils rencontrent une autre forme bizarre , nouvel objet d'un culte aussi frivole. Ils ont une grande vénération pour leurs morts. Pendant plusieurs années ils vont sur leurs tombeaux déposer un peu de tabac et de bétel ; Tare et les flèches qui ont appartenu au défont sont suspendus, le jour où il est mis en terre, au-dessus de sa tombe, et toutes les nuits, suivant la croyance de ses camarades, il sort de sa tombe pour aller à la chasse.
Les enterrements se font sans aucune cérémonie. On étend le mort tout de son long dans une fosse où on le recouvre de terre. Mais lorsqu'un Ajetas est gravement malade, que la maladie est jugée incurable, ou qu'il a été légèrement blessé par une flèche empoisonnée, ses amis le placent assis dans un grand trou, les bras croisés sur la poitrine, et Tènterrent ainsi tout vivant.
Je voulus parler religion à mon interprète. Je lut demandai si elle ne croyait pas à un être suprême, à une divinité toute puissante dont la nature entière, et nous-mêmes, dépendrions en toutes choses, qui aurait créé le firmament et verrait toutes nos actions? — Elle me regarda en souriant et ine dit : « Quand j'étais jeune, parmi vos frères, je me sou- » viens qu'ils me parlaient souvent d'un maître qui, » disai^t-ils, avait le ciel pour sa demeure ; mais » tout cela était des mensonges, car voyez (elle se
» leva, prit un caillou, ie jeta en Tair et me d»t d un » graad sérieux) : a £st*ce qu un roi, coiimie vous )) dites, peut rester dans le ciei plutdt que ce cail- » lou? Qu avais~je à répondre à un pareil raisonnement?... Je laissai la religion de côté pour lui faire d'autres questions.
Comme je Tai déjà dit, les Ajetas n'attendent Siouvent pas la mort d'un malade pour le mettre eu terre: Aussitôt que les honneurs de la sépulture ont été rendus à l'un d'eux, il faut, d'après leurs usages, que sa mort soit vengée. Lee chasseurs de la tribu à laquelle il appartenait partent avec leurs lances et leurs flèches pour tuer le premier être vivant qui tombera sous leur regard : homme, cerf, sanglier ou buffle. Dès qu'ils se mettent en campagne à la recherche de leur victime ils ont soin, partout où ils passent dans les forêts, de briser les jeunes pousses des arbustes qu'ils trouvent sur leur passage, en inclinant le sommet dans la direction de h route qu'ils suivent. Cette précaution est pour avertir les voyageurs et leurs voisins de s'éloigner des passages où ils cherchent l'animal ou l'homme qu'ils doivent sacriiier. Car si l'un des leurs tombait sous leurs mains, c'est lui-même qu'ils prendraient pour victime expiatoire.
lis sont fidèles dans le mariage, et n'ont qu'une femme. Quand un jeune homme a fait son choix, ses amis ou ses parents font la demande de la jeune
fille. Dans aucun cas ils n'éprouvent de refus. On clioisit un jour. Le matin de ce jour, avant que le soleil soit levé, la jeune fille est envoyée dans la forêt; là elle s y cache, ou ne s'y cache pas, selon le d^ir'qu elle a de s'unir à celui qui la demandée. Une heure après, le jeuiv^ homme est envoyé à la recherche de sa fiancée : s'il a le bonheur de la trouver et de la ramener vers ses parents avant le coucher du soleil le mariage est consommé, et elle est pour toujours sa femme; si, au contraire, il rentre au camp sans elle, il ne peut plus y prétendre.
La vieillesse est très respectée chez les Ajetas, et c'est toujours un des plus anciens qui gouverne la réunion dont il fait partie. Tous les sauvages de cette race vivent, comme je Tai drjà dit, en grandes familles de soixante à quatre-vingts. Us errent dans les forêts sans avoir de résidence fixe, et changent d'endroit selon la plus ou moins grande abondance de gibier que leur fournissent les lieux où ils se trouvent.
Lorsqu'une femme ressent les douleurs de l'enfantement elle s'éloigne de ses compagnes, se rend sur le bord d'un ruisseau, lie transversalement un morceau de bois à deux arbres , repose et incline son corps sur cet appui, la tête penchée vers le sol, et reste dans cette position jusqu'à ce qu'elle soit délivrée. Alors elle prend son nouveau-né, se baigne avec lui dans le ruisseau et retourne ensuite à sa tribu.
Vivant à l'état de nature toutyà-fait primitive, ces sauvages ne possèdent aucun instrument de musique ; et leur langue imitant, comme je Fai dit, le gazouillement des oiseaux, emploie très peu de mots d'une difficulté incroyable pour l'étranger qui voudrait l'étudier. Ils sont tous bons chasseurs et se servent de l'arc avec une adresse merveilleuse. Les petits négrillons des deux sexes, pendant que leurs parents courent les bois , s'exercent sur le bord des rivières, armés d'un petit arc. Lorsque dans l'eau transparente ils aperçoivent un poisson , ils lui tirent une flèche et il est très rare que le coup ne porte pas.
Toutes les armes des Ajetas sont empoisonnées. Une simple flèche ne ferait point une blessure assez grave pour arrêter dans sa course un animal aussi fort que le cerf ; mais si le dard a été recouvert de la préparation vénéneuse connue d'eux , la moindre piqûre produit à l'animal atteint une soif inextinguible et la mort immédiate lorsqu'il la satisfait. Les chasseurs, alors, enlèvent les chairs autour de la blessure et peuvent ensuite impunément se servir du reste pour leur nourriture, tandis que s'ils négligeaient cette précaution la chair entière aurait acquis une saveur si amère que des Ajûtas mêmes ne pourraient la dévorer.
N'ayant jamais cru au fameux ^oa^ de /«m, j'avais fait à Sumatra des recherches sur l'espèce de poison
dont se servent les Malais pour empoisonner leurs armes. J'avais découvert que c'était tout simplement une forte dissolution d* arsenic dans du jus de citron, dont ils donnaient plusieurs couches à leurs armes. Je voulus savoir ce qu'employaient les Ajetns. Ils me conduisirent au pied d'un grand arbre, en arrachèrent un peu d'écorce, et me dirent que c'était cette écorce qui leur servait de ppison. J'en mâchai devant eux, elle était d'une amertume insupportable, inoffensive d'ailleurs dans son état naturel ; mais les Ajetas lui font subir une préparation dont ils ne voulurent pas me donner le secret. Quand leur poison forme une espèce de pâte, ils en mettent une simple couche sur leurs armes, de l'épaisseur d'un quart dé centimètre.
V Ajetns est d'une agilité et d'une adresse incroyables dans tous ses mouvements ; il monte comme les singes sur les arbres les plus élevés en ^îsissant le tronc des deux mains et y appliquant la plante des pieds. 11 court, comme un cerf, à la poursuite des bêtes fauves, son occupation favorite, li est extrêmement curieux de voir ces sauvages partii pour la chasse : hommes , femmes et enfants marchent tous ensemble, à peu près comme une troupe à' orang-outangs qui vont à la picorée. Ils ont toujours avec eux un ou deux petits chiens , d'une race toute particulière, qui leur servent à poursuivre leur proie quand elle a été blessée.
J'avais joui tout à mon aise de Thospitalité que m'avaient donnée ces hommes primitifs ; j'avais vu par moi-même et a-i milieu d'euK tout ce que je voulais savoir. La vie pénible que je menais depuis mon départ , n'ayant d'autre abri que les arlM'es et ne mangeant que ce que donnaient les sauvages, commençait à me fatiguer ; je résolus de retourner à Jala-Jala. Cependant, avant mon départ , il me vint une idée , ce fut d'emporter le squelette d'un sauvage : c'était, selon moi, une pièce assez curieuse pour en doter le Jardin-des-Plantes ou le IMusée d'anatomie. L'entreprise devenait fort dangereuse, à cause de la vénération des Ajetas pour leurs morts. Ils pouvaient nous surprendre à violer leurs sépultures , et dans ce cas ils ne nous eussent pas fait de quartier ; mais j'étais si habitué à vaincre ce qui pouvait s'opposer à ma volonté, que le danger ne me iit pas changer de résolution. J'en lis part à mes Indiens ; ils ne s'opposèrent point à mon projet. .
Quelques jours auparavant^ à un quart de lieue de notre bivouac, j'avais remarqué plusieurs sépultures. Un après midi, nous primes tout notre bagage , je tis mes adieux à mes hôtes , et nous nous dirigeâmes vers cet endroit. Dans les premières tombes que nous ouvrîmes , le temps avait détruit une partie des os , et je ûe pus me procurer que deui crânes, peu dignes vraiment du danger qu'ils nous faisaient courir. Cependant nous continuâmes notre
travail , et vers la tin du jour nous avions découvert une femme que nous reconnûmes, par la position qu'aile occupait dans sa fosse, avoir été enterrée avant sa mort. Ses ossements étaient encore recouyerts ae sa peau, mais elle était desséchée et presque à l'état de momie; c'était un sujet convenable. Nous l'avions retirée de la fosse et nous commencions à la mettre dans un sac fragments par fragments, lorsqu'à peu de distance nous entendîmes de petits cris aigus. C'étaient les Ajetas qui arrivaient. Il n'y avait pas de temps à perdre. Nous nous bâtâmes d'emporter notre butin et de nous sauver à toutes jambes. Nous n'avions pas fait une centaine de pas que mms entendîmes des flëcbes siffler à nos oreilles. Les Ajetas , perchés au sommet des arbres , nous attendaient et nous attaquaient jsans que nous eussions même le moyen de nous défendre. Heureusement la nuit venait à notre secours ; leurs flèches ordinairement si sûres étaient mal dirigées et ne nous atteignaient pas. Tout en fuyant, nous déchargeâmes au hasard un de nos fusils pour les effrayer et bientôt nous pûmes les distancer sans autre mal que la peur et un avertissement préalable i5ur le danger de troubler le repos des mort§. Cependant au sortir du bois quelques gouttes de sang me tirent remarquer une légère égratignure à l'iudex de la main droite , égratignure que j'attribuai à ma course précipitée; sans m'en inquiéter davantage,
selon mon habitude , je continuai ma niarctie jusqu'au bord de la mer.
Nous n'avions point abandonné notre squelette, nous le déposâmes sur la grève, ainsi que nos havresacs et nos fusils , et nous nous assîmes pour nous remettre des fatigues de la journée. Alors commencèrent de la part de mes compagnons les réflexions motiyées par notre position ; le premier, mon lieutenant, inspiré par son affection pour moi et Tapprédation des dangers communs , m'apostropha ainsi :
« Ah! maître, qu avons-nous fait et qu'allons » nous devenir? Demain les enragés Ajetas vont » être sur pied pour venger l'exécrable butin cpie » nous leur enlevons peut-être au prix de notre vie. » Si du moins ils nous attaquaient en rase campagne, » avec nos fusils nous pourrions nous défendre; » mais que voulez-vous faire contre ces animaux » perchés ça et là comme des singes au^ haut des » arbres de leurs forêts ? Ce sont pour eux autant » de forteresses d'où pleuvront demain sur nous ces » dards qui, hélas ! ne partent jamais en vain. Heu- » reusement il était nuit lorsqu'ils nous ont atta- » qués, sans cela nous aurions tous à l'heure qu'il » est une bonne flèche au travers du corps, ensuite » ils auraient coupé nos têtes pour servir de trophée » à une superbe fête; la vôtre d'abord, maître, ils » l'auraient placée sur le sol et ils auraient dansé )j autour comme des brutes, et en qualité de chef,
» vous eussiez été la cible d'honneur proposée à leur » adresse.
» Enfin , maître , tout ce qui nous serait arrivé si » la nuit n'avait pas favorisé notre fuite n'est hélas! » que différé. Nous ne saurions séjourner indéfini- » ment sur cette plage, seul endroit favorable pour » nous défendre de ces maudits négrillons, il faudra » bien retourner chez nous, ce cpie nous ne pouvons j> faire sans traverser toutes les forêts habitées par » cette race abominable qui nous a fait manger de » la viande toute crue et assaisonnée de cendres. » Tenez, mattre, avant d'entreprendre ce maudit » voyage , vous auriez bien dû vous souvenir de p tout ce qui nous est arrivé chez les Tinguianès et )) les Igor oies, »
J'av^s écouté cette touchante jérémiade de mon lieutenant qui au fond n'avait pas tout à fait tort; mais quand il eut fini, je voulus relever son courage et je lui^is : a £h! comment, toi aussi, brave Alila, » tu as donc peur?... Je croyais que le Tic-balan^ » les esprits malins et les âmes des revenants avaient «seuls prise sur ta bravoure! Tu vas donc me lais- » ser croire que des hommes comme toi , sans autres . » armes que de mauvaises flèches, te causent de la » frayeur/? Allons , rassure-toi : demain il fera jour, .» et nous verrons ce que nous avons à faire; en at- » tendant , tâchons de trouver quelques coquillages, » car j'ai grand faim , malgré la peur que tu vou-
» dra?s me faire ! » Ce petit sermon reconforta mon Alila, qui se mit à faire du feu, puis à l'aide de bambous enflammés , lui et son camarade se dirigèrent vers les rochers à la recherche des cocpiillages.
Alila , cependant , n'avait que trop raison , et moimême je ne me dissimulais pas qu'un hasard seul pouvait nous tirer de la position critique dans laquelle nous nous trouvions par ma fauté, pour avoir pensé à mon pays et vouloir orner le musée de Paris d'un squelette d'Ajetas (1).
Par tempérament et habitude , je n'étais pas homme à m'effrayer d'un danger qui n'était pas immédiat ; toutefois , je l'avoue, les dernières paroles que j'avais dites à Alila : « Il sera jour demain , et nous verrons , » me revenaient à la pensée et me préoccupaient cette fois pendant la nuit !
Mes Indiens m'aVaient déjà apporté une assez grande quantité de coquillages pour suffire à notre souper, lorsqu' Alila revint toutessouflé : — «Maître, » dit-il , je viens de faire une découverte : sur la » plage, à cent pas d'ici, se trouve une pirogue que » la mer a jetée sur le sable ; elle est assez grande «pour nous porter tous les trois; nous pouvons » nous en servir pour nous rendre à Rirmngonm^ et
(l) Ce sque'eUe est maintenant au Musée d'ânalomie.
» là nous serons à l'abri des flèches empoisonnées de » ces chiens à'Ajetas ! »
Cette découverte était , ou la proridence qui venait à notre secours, ou une complication de dan* gers plus grands encore que ceux réservés, sur terre, à notre réveil du lendemain.
Je me rendis tout de suite au lieu où Alila venait de faire son importante découverte. Après avoir dé» gagé la pirogue des sables qui en recouvraient une partie , je m'assurai qu'avec des bambous , el eu bouchant quelques crevasses , elle poiivait nous porter tous les trois et nous servir à naviguer sur l'Océan Pacifique pour nous éloigner des Ajetas. Eh bien! dis-je à Alila, tu le vois, n'avais-je pas raison , et ne reconnais-tu pas ici la providence ? Ne semble-t-il pas que cette belle embarcation, fabriquée peut-être à quelques mille lieues. d'ici, nous arrive tout exprès des fies de la Polynésie pour nous tirer des griffes des sauvages? « C'est vrai, mattre , » c'était notre sort ! . .. Demain , ils seront bien attra- » pés de ne plus nous retrouver; mais mettons -nous » aussitôt A l'ouvrage , car nous avons bien à faire » pour que cette belle embarcation , comme vous » l'appelez , soit à peu près en état de naviguer. »
Nousfimes à l'instant un grand feu sur le bord de la mer, et nous allâmes couper dans le bois quelques bambous et des rotins ; puis , nous nous mimes à boucher toutes les ouvertures qui se multipliaient
sous aos efforts dans cette pirogue abandonnée. Les personnes qui n'ont point voyagé chez les sauvages ne comprendront pas comment sans instruments et sans clous, on peut boucher lés fissures d'une embarcation, et la mettre en état de prendre la mer ; ce moyen cependant est des plus simples : nos poignards , des bambous et quelques rotins suppléaient à tout. En grattant un bambou on en retire une espèce d'étoupe que Ton met dans les fentes, pour que Teau ne s'y introduise pas. S'il faut boucher une ouverture de quelques pouces de diamètre, on retire encore, du bambou, unô petite planchette un peu plus grande que l'ouverture qiïc l'on veut boucher ; puis, avec la pointe du poignard, an la perce tout autour de petits trous correspondant à des trous pareils que l'on a pratiqués à l'embarcation même. Ensuite, avec une longueur suffisante de rotin, qui a été divisée et effilée en petites cordes , on coud la planchette sur l'ouverture , comme on pourrait coudre un morceau de drap sur un habit ; on recouvre la couture- avec de la gomme élémie, et l'on est sûr que l'eau ne s'y ir^troduira pas. Le rotin remplace ainsi Je chanvre et répond à tous les besoins qui peuvent, je crois , se présenter.
Nous travaillions avec ardeur à notre véritabfe jdanche de salut. Une fois radoubée, nous y plaçâmes deux forts balanciers composés de deux gros bambous, car sans ces balanciers, nous n'eussions
pas navigué dix minutes sans chavirer. Un autre l)am> bou nous servit à faire un màt ; notre grand sac en natte, où était notre squelette, fut transformé en voile ; enfin, la nuit n'était pas très avancée quand tous nos préparatifs furent terminés. Le vent était favorable, nous avions hâte d'essayer notre embar-cation et de lutter contre de nouvelles difficultés. Nous mimes dans notre pirogue nos armes et le squelette, cause de nos tribulations nouvelles, puis nous la poussâmes sur le sable pour la mettre à Ilot. Pendant plus d'une grande demi-heure nous eûmes à lutter contre les brisants. A chaque instant, nous étions sur le pœnt d'être engloutis par de grosses lames qui venaient se briser sur les rochers qui bordent la côte. Enfin, après des difficultés et des dan^ gers inouïs, nous pûmes atteindre la pleine mer où la lame plus régulière, véritable montagne mobile ^ élève SM)0 secousse une frêle embarcation presqu'à la hauteur des nuages, et avec la même mansuétude la précipite dans un abîme d'où elle se relève pour reparaître de nouveau au sommet d'une montagne liquîde. Ces grandes lames qui se succèdent, d'intervalles en intervalles ordinairement très réguliers, font courir peu de dangers au bon pilote qui a la précaution de leur présenter toujours la proue ; mais malheur à lui s'il s'oublie, et si en faisant une fausse manœuvre il présente le cûté; il est alors certain de chavirer et de faire naufrage. J'étais si habitué à
gouverner des pirogues, que, plus confiant en ma vigilance qu'en celle de mes Indiens, j'avais pris le gouvernail. Le vent était de travers, nous avions déployé notre petite voile, nous faisions bonne route, quoique à chaque instant je fusse obligé de mettre la proue au large pour faire face à la lame. Nous étions déjà à une assez grande distance de lai côte pour ne pas craindre , si le vent venait à changer, que la lame nous rejetât dans les brisans ; tout nous faisait espérer une navigation heureuse, quand j'entendis mes pauvres Indiens faire des efforts. Ils n'avaient jamais navigué que sur le lac, surJ'eau douce, ils venaient d'être pris du mal de mer. C'était fâcheux pour moi, car je savais par expérience que la personne atteinte de ce mal, surtout pour la première fois, est tout-à-fait incapable de rendre aucun service, et même de se défendre contre le plus petit danger qui la menacerait. Il ne fallait donc plus compter que sur moi seul pour gouverner la barque, aussi je dis à celui qui tenait l'écoute de me la passer. Je la tournai autour de mon pied, car je n'avais pas trop de mes deux mains pour la pagaye qui me servait dé gouvernail. Mes pauvres Indiens, comme deux corps inanimés, se couchèrent dans lé fond de la pirogue. Quand je songe à la position dans laquelle je me trouvais , au milieu de l'Océan , soi-disant Pacifique, dans une frêle pirogue, ayant pour auxiliaires deux individus sans mouvement, deux cràûes et un
squelette AWjetas, je ne puis m'empècher de supposer à mon lecteur la tentation assez naturelle de croire que je forge une histoire pour mon bon plaisir. Cependant je ne raconte que l'exacte vérité , et , du reste , me croira qui voudra.
J'étais donc seul dans ma frêle embarcation à lutter continuellement contre ces grosses lames qui m'obligeaient à chaque instant à dévier de la route: Le jour pour moi tardait bien à revenir. . . car avec lui j'espérais reconnaître la plage de Binangorum-de- Lampon , reh^e assuré où je devais retrouver l'hospitalité la plus franche et les secours précieux de mes anciens amis.
Enfin, ce soleil tant désiré parut à l'horizon; je reconnus alors que nous éitons environ à trois lieuos de la côte; j'avais beaucoup trop pris le large et dépassé Binangonan d'une grande distance ; il était impossible de revenir en arrière , le vent ne le permettait pas; je me décidai donc à poursuivre la même route et à faire tout mon possible pour arriver avant la nuit à Maoban , grand viUage tagaloc situé sur la côte est de Luçon , et qu'une petite chaîne de montagnes sépare du lac de Bay. Les premiers rayons du soleil et un peu de calme remirent mes Indiens en état de me rendre quelques services. Nous passâmes toute la journée sans boire ni manger, et nous eûmes le chagrin de voir revenir l'obscurité sans avoir atteint notre but. Cette position
était des plus iaquiétantes. H pouvait survenir un orage, le vent pouvait souffler avec force, et la seule ressource cpie nous aurions eue alors était d'aller nous jeter au milieu des brisans pour faire côte ; mais heureusement il n'en fut rien , et vers le milieu de la nuit nous reconnûmes, par une petite lie, que nous étions en face du village de Maoban. Je laissai aussitôt arriver, et , peu de temps après , nous nous trouvâmes dans une baie calme et paisible , près d'une plage sablonneuse. La fatigue et le manque d'aliments avaiept complètement épuisé mes forces ; je mis pied à t«rre , je m'étendis sur le sable et m'endormis d'un profond sommeil qui dura jusqu'au jour. Lorsque je me réveillai , les rayons du soleil dardaient en plein sur moi ; il était à peu près sept heures. En toute autre occasion, j'aurais rougi de ma paresse, mais le moyen de m'en vouloir après trente-six heures de jeûnes et d'efforts dé^spérés? Pendant mon sommeil , un d€ mes Indiens était allé au village chercher des provisions; je trouvai près de moi d'excellent riz et du poisson salé. Nous flmes un repas délicieux et splendide. Mes Indiens m'en-gagèrent, de la part des habitants, à me rendre au village pour y passer la journée ; mais j'avais trop hâte d'arriver à mon habitation. Je savais qu'en marchant bien nous pouvions traverser les montagnes et arriver à la nuit sur le bord du lac de Bay, à quelques heures de chaz moi ; je me décidai donc à
partir sans délai. Nous eûmes bientôt retiré nos effets de notre embarcation ; la petite voile reprit sa forme primitive pour contenir les crânes et le squelette , cause de tous les dangers que nous venions d'affronter ; et tous trois enfin, bien restaurés, munis de provisions pour la journée, nous commençâmes à gravir les hautes montagnes qui séparent le golfe de Maoban du lac de Bay. La journée futfatigante et pénible. A sept heures du soir nous nous embarquâmes sur le lac, et vers le milieu de la nuit nous arrivâmes à Jala-Jalâ , où j'oubliai bien vite toutes les fatigues de ce long et périlleux voyage, en pressant sur mon coeur mon cher fils et le couvrant de mes baisers paternels.
Mon bon ami Vidiè, à qui j'avais vendu mon habitation, me remit des lettres qu'il avait reçues de Manille. On m'y attendait depuis plusieurs jours pour des affaires importantes. Je me décidai à partir dès le lendemain.
Je venais de terminer le dernier voyage que je devais faire dans l'intérieur des Philippines; je ne voulais plus m'éloigner de mon fils, seul être qui me restait de tous ceux que j'avais si tendrement aimés: je l'emmenai à Manille avec moi, je ne fis pas tout à fait mes adieux à Jala-Jala. Cependant j'avais presque l'intention de ne plus y revenir.
Le voyage fut pour moi aussi agréable que le permettaient mes tristes souvenirs . J'éprouvais un si grand
-<- 318 — bonhetir h, t^uir dans mes br^ mon eafant et à recevoir ses naïves caresses, que j'oubliais pariastaDt tous mes malheurs...
J'arrivai à Manille et ftis prendre ma demeure chez Baptiste Vidie, frère de l'ami que j'avais laissé à l'habitation.
Après avoir échappé à l'attaque des A/jetas, je m'étais aperçu que j'avais uq^ petite btessure à l'index de la main droite, et j'attribuai ce léger ^cident à une branche ou une épine qui m'avait froissé lorsque, avec tant de précipitation, nous nous sauvions des flèches que nous décochaient les sau-* vages. La première nuit que je passai à Maiiilla, je ressentis à l'endroit de cette légère blessure des douleurs si aiguës que je tombai deux fois sans connaissance. La souffrance augmentait à chaque instant et devint si violente, que je ne doutai pins qu'elle ne fut causée par le poison d'une flèche i'Ajetas ; je fis venir un de mes confrères. Après un scrupuleux examen, il me fit au doigt une large incision qui ne me procura aucun soulagement, la main, au contraire , s'envenimait. Peu à peu l'inflammation gagna tout le bras, et je fus bientôt dans un état alarmant..
Bref, après un mois de souffrances et d'inquiétudes les plus cruelles, il sembla que le poison fut passé à 1§ poitrine. Je n'avais pas un ^ moment de sommeil, et malgré moi des cris sourds
et douloureux sortaient de raa poitrine en feu ; mes yeux se voilaient, une sueur ardente inondait mon visage, mon sang brûlant ne circulait plus dans mes veines, ma vie semblait s'éteindre. Les médecins déclarèrent que je ne passerais pas la nuit. D'après les usages' du pays, on me prévint qu il fallait songer à mettre ordre à mes affaires. Je demandai qu on fit venir près de moi le consul général de France, roon bon ami, Adolphe Barrot.
Je savais Adolphe homme de cœur et de dévouement, je lui recommandai mon fils. II me promit d'en avoir soin comme s'il eut été son propre enfant, de le conduire en France et de le remettre à ma famille.
Ensuite vint un bon moine dominicain; nous nous entretînmes longuement, et, après m'avoir prodigué les consolations de son ministère, il m'administra l'extrême onction. Tout enfin s'était passé avec les formes voulues; il ne manquait plus (jue moi pour achever la cérémonie funèbre.
Toutefois, au milieu de tous ces préparatifs, moi seul n'étais pas aussi pressé, et malgré mes douleurs je conservais ma présence d'esprit, et ne voulais pas mourir. Était-ce du courage ? Était-ce cette grande confiance de ma force et de ma robuste santé qui me faisait croire à ma guérison? était-ce un pressentiment, une voix intérieure qui me disait : Les médecins se trompent, et quelle surprise ils auront demain de me trouver mieux?... Bref, je ne voulai>
pas mourir; selon moi ma volonté devait arrêter Tordre de fa nature et me faire survivre à toutes les douleurs imaginables.
Le lendemain j'étais mieux ; les médecins me trouvèrent le pouls régulier et sans intermittence. Quelques jours après le poison passa de la poitrine à la peau ; tout mon corps se couvrit d'une éruption milliaire... dès lors j'étais sauvé. Ma convalescence fut longue, et plus d'une anné3 après je ressentais encore de vives douleurs dans la poitrine.
Pendaijt le cours de ma maladie j'avais reçu bien des marques d'affection de mes compatriotes, et en général de tous les Espagnols habitants de Manille ; je dois dire ici, à la louange de ces derniers, que pendant vingt années passées aux Philippines, j'ai toujours trouvé dans tous ceux avec lesquels j'ai eu des relations, une grande noblesse d'âme et un dévoùment sans égoïsme. Aussi jamais je n'oublierai tous les services que j'ai reçus de cette noble race, pour qui je conserve de vifs sentiments de reconnaissance. Pour moi, tout Espagnol est un frère à qui je serais heureux de prouver que ses compatriotes n'ont point obligé un ingrat. J'espère que mon. lecteur me pardonnera de m'éloigner ainsi de mon sujet pour remplir un devoir de reconnaissance^, ne sont-ce pas mes souvenirs que j'écris (1) ?
(0 La reconnaissance me fait un devoir de nommer ici quel-
Le désir tl'entreprei)dre prorhainemeat avec mon fils le voyage qui devait me rendre à ma patrie, la pensée de revoir ma bonne mère, mes sœurs et tant d'amis que j'y avais laissés, me réconciliait avec 'existence, et me faisait entrevoir encore un peu de boiiheur. J'attendais avec impatience Tépoque de
quas personnes qui m'ont donné bien des marquer d affection et de bienveillance. Il serait ingrat de ma part de les oublier, et je les prie d'agréer avec bonté cette marque de mon souvenir.
Les gouverneurs des Philippines auxquels jedoU ce souvenir» sont :
l^es généraux Marlinès, Ricafoit, Torres Ënrile, Camba et Salazar ; dans les diverses administrations de la colonie, les oidores tlon Inigo Asaola, Olin-i Doazo, don Matias Mi<»r, don Jacobo y are la , administrateur- général des boissons ; don José de la Fuente , commissaire dans le corps du génie , qui m'a rendu de grands et nombreux services ; le colonel don Thomas de Murieta , corrégidor de Tpndoc ; le colonel du génie don !Mariano Goicochea , le colonel et commandant Santa Romana , le goaverneur de province don José Âticnza , les frères Ramos, Ûls de rOidor ; toute la famille Calderon , celle do Seneris ; don Calthazar Hier, don iosè Asraraga , enfin mon ami don Domingo Roxas , dont le fils don Mariano Roxas , après avoir reçq à Manille une instruction brillante et solide , est venu voyager en Europe. Il a acquis des connaissances si étendues dans les sciences et les arts , que, lorsqu'il retournera aux îles Philippines , 11 y remplacera dignement son respectable père , qu'une mort prématurée a enlevé à l'industrie , i ragrlcuUqre et ai|x progrés de son pays.
m'embarquer ; mais hélas ! ma mission n'était point encore terminée aux Philippines, et une nouvelle catastrophe allait rouvrir toutes mes douleurs.
A peine fus-je rétabli, que mon cher tils, mon seul bonheur. le dernier être bien-àimé qui me restât sur cette terre féconde et dévorante tout à la fois, mon pauvre Henry, tomba subitement malade; son mal fit des progrès rapides. Mes amis pressentirent aussitôt qu'un malheur suprême me menaçait. Moi seul je ne connaissais pas l'état dans lequel se trouvait mon enfant. Je l'aimais d'une si grande passion que je croyais impossible que la Providence voulût me séparer de lui. Mon médecin, ou plutôt mon ami Genu, me conseilla de le conduire à Jala-Jala, où l'air natal et la campagne, me disait-il, favoriseraient sans doute sa guérison. Je goûtai ce conseil ; tant de personnes avaient recouvré la santé à Jala-Jala, que je devais espérer le même succès pour mon fils. Je partis donc avec lui et sa gouvernante ; le voyage fut bien triste, car je voyais mon pauvre enfant souffrir sans pouvoir le soulager.
A notre arrivée Vidie vint me recevoir, et un instant après j'occupais, avec mon Henry, la même chambre qui me rappelait déjà deux pertes bien douloureuses, la mort de ma petite fille et celle de ma chère Anoa; de plus c'était dans cette même chambre que mon Henry était né, rapprochement cruel des moments les plus heureux de mon exis-
tence avec celui où j'allais pleurer mon iils si tendrement aimé. Néanmoins, ne désespérant pas encore des ressources de mon art et de mon expérience, je m'assis au chevet de mon fils et ne le quittai plus. ie dormais près de lui et passais toutes mes journées à loi donner des soins qui n'apportaient, hélas I aucun soulagement à ses souffrances. Je perdis tout espoir, et le neuvième jour après notre arrivée, ce cher enfant expira dans mes bras.
Il est impossible de rendre compte de ce que je ressientis à cette dernière épreuve. J'avais le coeur brisé, la tête en feu. Je devenais fou, et jamais désespoir plus grand ne s'était emparé de moi. Je n'écoutais plus que ma douleur, et il fallut employer la force pour arracher de mes bras les restes mortels de mon enfant.
Le lendemain il fut déposé près de sa mère, et une tombe de plus s'éleva dans l'église de Jala-Jala.
En vain mon ami Yidie chercha-t-il à me soulage et à me distraire ; plusieurs fois il voulut m' éloigner de la chambre fatale où je ne comptais plus que des malheurs, il ne put y parvenir. J'avais l'espoir et je croyais avoir le droit de mourir aussi... là où ma femme et mon fils avaient rendu le dernier soupir. Mes larmes ne coulaient plus, la parole elle-même manquait à l'épanchement de ma douleur. Une fièvre ardente qui me dévorait était trop lente encore au gré de mpn désir. Dans un moment d'égarement, je
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fns sur le point de commettre la plus grande lâcheté dont puisse se rendre coupable le malheureux envers son créateur : je fermai ma porte à double tour, je saisis le poignard qui si souvent avait défendu ma vie, et le retournai contre meî.«: Déjà je choisissais l'endroit où il faiiak frapper poor terminer d'un seul oottp ma triste exislefice : mon bras , raidi par le délire, allait s'abattre sur ma poitrine... lorsqu'une pensée subite vint m'empécher de consommer le crime sans pardon , le crime du désespoir. Ma mère, ma pauvre uière que j'avais tant aimée \ ma bonne mère se présenta à mon esprit ; elle me disait : a Tu » veux donc m'abandonner? Je ne te verrai dcHie jf plus? i> Je me rappelai aussi les dernières paroles de ma chère Anna : « Va revoir ta vieille mère. » Cette pensée opéra en moi une révolution complète , je rejetai avec horreur mon poignard, je tombai anéanti sur mon lit ; mes yeux secs et brûlants depuis bien des joufs retrouvèrent des larmes qui soulagèrent mon cœur ulcéré.
Cette force d'âme dont j'avais tant besoin se réveilla {en moi; je ne pensai plus à mourir, mais à accomplir ma rigoureuse destinée. Plus calme déjà et soulagé par les larmes abondantes que j'avais versées , je me livrai complètement à l'idée d'crtbrasser ma mère et tnes sœnrs , puis je voulus ajou^ ter la page suivante à mon journal, le n'avais pas encore la tète bien à moi ; je traduirai ce que j'écri-
vais alors en espagnol, ma lanf;ue adoptive et Tamilière, de préférences même au français , que je ne parlais presque plus depuis près de vingt années. . c< Comment ai-je la force de prendre cette plume ? non pauvre fils, mon Henry bien aimé n'existe plus; K>n àme s'est envolée vers le Créateur ! Mon Dieu, j>ardonnez cette plainte à ma douleur... Mais qu'aide lanc fait pour être éprouvé aussi cruellement? lion fils , mon cher fils , ma seule espérance , mon dernier bonheur, je ne te reverrii plus. Autrefois l'étais encore heureux ; j'avais ma bonne Anna et Ao^re cher enfwt. Bientôt le sort cruel vient m'enlever ma compagne. Mon chagrin fut bien grand et non afDiction bien profonde ; mais tu me restais , 6 mon fils ! et toutes mes affections se reportèrent sur toi; tu séchais mes larmes avec tes caresses , tu souriais comme ta mère, et les beaux traits de ton visage oae faisaient la retrouver. Aujourd'hui , hélas ! je mus ai perdus tous deux !... Quel vide , mon Dieu ! st quelle solitude ! Oh ! je devrais mourir dans cette chambre dépositaire de tous mes malheurs. Ici j'ai pleuré mon pauvre frère; ici j'ai fermé les yeux à ma fille; ici encore, baignée de larmes, Anna mourante m'a fait ses derniers adieux... et ici enfin, toi , aion fils , on t'a arraché de mes bras pour te déposer )rès des cendres de ta mère.
» Que d'afflictions, que de chagrins pour un seul lomme ! Dieu de bonté et de miséricorde , ne me
rendrez-vous pas mon pauvre enfant? Hélas I je sens à peine que je m*abuse ; mais il plaindrii mon éga^ rement celui qui a été aimé et qui s*6st va enlever un à un tous les éléments de son bonheur. Quant à moi, être isolé et inutile désormais sur œtle t^rre, peu importe où je succomberai à ma douleur. Si ce n'était Tespoir de voir ma mère et mes sœurs , ici , à Jala-Jala, je terminerais ma pénible existence; mon sépulcre serait le vôtre, 6 vous que j'ai tant aimés ! Je reposerais près de vous , et pendant le reste de ma triste vie, j'irais chaque jour sur votre totnbe ! Mais non , un devoir sacré m'obligera bien* tôt à me séparer de vous et à vous dire un éternel adieu !... Cruel, bien cruel sera le moment où je m'éloignerai de vous ! ... Et toi , ô chère et bonne épouse , Anna si bien aimée , tes dernières paroles s'accompliront : je partirai , mais le regret et la douleur m'accompagneront dans ce voyage ; mon cœur et mes souvenirs resteront à Jala-Jala. Terre arrosée de mes sueurs , de mon sang et de mes larmes, lorsque le sort m*amena sur ta rive, tu étws alors couverte de sombres forêts qui aujourd'hui ont bit place à de riches moissons; partni tes habitants. Tordre, Tabondance et le bien-être ont remplacé la débau-che et la misère; tout avait couronné mes efforts, tout prospérait autour de moi , hélas î yétais trop heureux ! Mais, en m*accablant, le malheur n'aura frappé que moi , mon œuvre me survivra. Vous serez
heureux , ô mes amis ! et si je Tai été raoi-même d'y avoir contribué , qu'un souvenir vienne quelquefois vous rappeler celui à qui vous avet si souvent donné , le nom de père; et si vous conservez pour lui un peu de reconnaissance , oh 1 gardez religieusement les tombeaux trois fois chéris qu'il vous confie ! »
Mes lecteurs me pardonneront .cette triste et lon-^ gtte plainte ; ils la comprendront s'ils se prénètrent bien de ma position. Éloigné de dfiq mille cinq cents lieues de ma patrie , le coup le plais sensible, le plus inattendu, venait de me frapper; Je n'avais plus de parents aux Philippines; en France seulement je pouvais retrouver des affections vivantes, et , au moment d'abandonner pour toujours Jala-Iala, l'idée de quitter aussi mes Indiens â affectueux , si dé* voués pour moi , était un surcroît ajouté à mes chagrins; aussi je ne pouvais me décider à les prévenir de cette séparation. Je restais renfermé dans ma chambre, sans en sortir, même pour les repsâ. Mmi ami Vidie faisait tout au monde pour me préparer à ces adieux et pour me consoler; Il m'engageait surtout à me rendre à Manille y faire mes préparatifs de départ; mais une force irrésistible me retenait à Jàla-Jàla. Tétais si fkible , j'avais le cœur teiftemeut brisé par le chagrin , que je n'avais pluâ le courage de prendre aucune résolution. Je remettais de Jour en jour, et de jour en jour j'étais plus indécis ; il fallait une occasion imprévue pour vaincre mon
apathie ; ilfallaitsurtout triompher de moi parles doux sentiments de la reconnaissance, sentiments auxquels je n'ai jamais pu résister. Cette occasion, ce motif déterminant à mou départ, la Providence daigna me le fournir. J'avais à Manille une amie , une femme angélique de bonté , de douceur et de dévoûment. Dès mon arrivée aux Philippines, lié intimement avec toute sa famille, je l'avais connue enfant, ensuite mariée à un homme honorable qu'elle a mit perdu ; je lui avais alors prodigué les consolations que peut offrir l'amitié la plus sincère. Elle avait été témoin du bonheur dont j'avais joui avec ma chère Anna , et, apprenant que j'étais malheureux, elle ne craignit pas de faire seule un long voyage pour venir à son tour prendre sa part de mes chagrins. La bonne Dolorès Seneris arriva un matin à Jala-Jala; elle se jeta dans mes bras, et, pendant quelques instants , nos larmes seules furent l'interprète de nos pensées. Quand nous fûmes remis de notre première émotion , elle me dit qu'elle venait me chercher, et fit elle-même les préparatifs de mon départ. J'étais trop reconnaissant de cette preuve d'amitié de la bonne Dolorès poiu* ne pas acquiescer à ses désirs, et il fut décidé que le lendemain je quitterais pour toujours Jala-Jala.
Le bruit s'en répandit parmi mes Indiens. Ils vinrent tous me faire leurs adieux. Tous paraissaient profondément affligés, ils pleuraient et me disaient :
a maître, qe nous ôtez pas Tespoir de vous revoir. » Allez vous consoler près de votre mère et revenez D ensuite au milieu de vos enfants. » Ce jour fut un jour de pénibles émotions.
Le lendemain était un dimanche. J'allai faire mes derniers adieux aux restes bien chers que je laissais dans la tombe, j'entendis pour la dernière fois l'office divin dans cette modeste église que j'avais fait élever et où pendant longtemps, entouré de toutes mes affections , j'étais heureux de réunir à pareil jour la petite population de Jala- Jala.
Après l'office je me rendis au rivage où m'attendait l'embarcation qui devait me conduire à Manille. Là, entouré de tous mes Indiens , du bon cwré le père Miguel , de mon amr Yidie, je leur fis à tous mon dernier adieu. Dolorès et moi nous entrâmes dans l'embarcation. A peine s' éloigna- t-elle de la rive que tous les bras furent tendus vers moi , et toutes les bouches répétèrent : a Bon voyage, mat- » tre, oh! revenez promptement. » Un des plus anciens , d'un signe imposa silence, et dit à haute voix ces prophétiques paroles : « Frères, pleurons et D prions... car le soleil s'est obscurci pour nous... » l'astre qui s'éloigne a éclairé nos meilleurs jours, » et désormais privés de la lumière, nous ne saurons » combien durera la nuit où nous plonge le malheur » de son départ. »
Cette exhortation du vieil Indien furent les der-
nières paroles qui arrivèrent jusqu'à luoi ; l'embarcation s'éloignait et j'avais les yeux toujours fixés sur cette terre chérie que je ne devais jamais revoir.
Nous arrivâmes à Manille par une de ces ravissantes nuits telles que je les ai décrites aux beaux jours de mes voyages. Dolorës ne voulut pas que je logeasse ailleurs que chez elle. Avant son départ, les soins et Tamitié avaient pourvu à tout. Je fus entouré de ces petites attentions dont une femme seule a le secret, et qu elle sait faire accepter avec tant de grâce pour celui qui en est Tobjet.
Mes fenêtres donnaient sur la jolie rivière de Pasig ; j'y cassais des journées entières à voir glisser sur l'eau les jolies pirogues indiennes, et à recevoir les visites de mes amis qui à l'en^vi les uns des autres venaient essayer de me distraire.
Lorsque j'étais seul , pour tromper ma mélancolie, je pensais à mon voyage, au bonheur que je goûterais encore à revoir ma pauvre mère , mes sœurs , un beau-frère que je ne connaissais pas , et enfin des nièces qui étaient nées pendant mon absence.
L'obligation où je me vis de rendre les visites que j'avais reçues, et le rétablissement de ma s^nté me permirent enfin de m'occuper des af&ires qui devaient h&ter mon départ.
Mqn ami Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, devait de jour en jour recevoir des nouvelles de son gouvernement pour retourner en
Vraoce ; il me proposa de rattendre et de faire le voyage arec lui. J'acceptai avec plaisir, et nous dé* cidàmes entre nous que pour notre retour nous prendrions la route des Grandes-Indes, la Mer Rouge et l'Egypte.
Je ne voulus pas rester oisif pendant le temps que j'avais à passer à Manille. Les Espagnols se rappelaient qu'à une autre époque , j'avais exercé la médecine avec assez de succès ; bientôt il m'arriva des malades de tous côtés , et gratuitement , il esi vrai , je repris mon premier état. Mais quelle différence entre ce temps et celui de mon début I Alors j'étais jeune ) plein de force et d'espérance; je me berçais des illusions ordinaires à la jeunesse, un long avenir de bonheur se présentait à mon imagination. Maintenant, accablé sous le poids du chagrin et des pénibles travaux que j'avais exécutés, il ne me restait plus qu'un seul déar, celui de revoir la France; et, cependant, mes souvenirs se reportaient sans cesse vers Jala-Jala. Pauvre petit coin du globe que j'avais civilisé, où mes plus belles années s'étaient passées dans une vie de travaux^ d'émotions, de bonheur et d'amertume ! Pauvres Indiens qui m'aimiez tant, je ne devais plus vous revoir I L'immensité dea mers allait nous séparer pour toujours!
Que de réflexions et de souvenirs remplissaient alors ma pensée ! Mais hélas ! on lutterait en vain contre sa destinée, et la Providence, dans ses vues
impénétrables, me réservait encore de rudes épreu^s et de nouveaux malheurs.
Redevenu le médecin de Manille, où j'avais eu tant de peine à débuter, je visitais les malades du matin au soir; je recevais de Dolorès et de sa sœur Trinidad, les soins les plus touchants et les mieux choisis pour la blessure toujours saignante que je portais au fond de mon cœur. Je voyais aussi souvent les deux sœurs de ma pauvre femme, Joaquina et Mariquita, ainsi que ma jeune nièce, fille de cette excellente Joséphine pour qui j'avais eu tant d'amitié et qui avait suivi de si près ma chère Anna dans la tombe. Peu à peu je formais de no^ivelles affections que bientôt il me faudrait rompre pour ne plus les retrouver. Je n'oubliais point Jala-Jala, et mes souvenirs ne quittaient point ce lieu , où étaient déposés les restes de ce que j'avais le plus aimé au monde! Je formais des vœux pour que mon œuvre de colonisation se continuât et que mon ami Yidie trouvât une compensation à la rude tâche qu'il venait d'entreprendre. A cette époque, lorsque j'étais encore à Manille, un grand malheur fut sur le point de ramener Jala-Jala à son premier état de barbarie. Les bandits, qui avaient toujours respecté mon habitation pendant que je la possédais, vinrent une nuit l'attaquer et se rendirent maîtres de la maison où s'était renfermé et défendu Vidie. 11 fut obligé de s'échapper par une fenêtre et d'aller se cacher dans
— 333 ~ les bois, en abandonnant sa iiJte en très bas àge.anx soins d'une Indienne, sa nourrice. Les bandits pillèrent et brisèrent tout dans la maison, blessèrent sa fille d'un coup de sabre, dont elle porte encore les marques; après quoi, ils se retirèrent avec le butin qu'ils avaient fait. Mais Jala-Jala était devenu un point trop important, le gouvernement espagnol y envoya des troupes pour protéger Yidie et y maintenir Tordre.
Enfin, Âdolptie Barrot reçut du gouvernement français les instructions qu'il attendait pour retourner dans sa patrie; mes préparatifs étaient £aits pour le départ. C'était en 4839 : il y avait vingt ans que j'avais quitté mon pays ; j'allais le revoir avec bonheur. Cependant depuis longtemps je n'avais pas reçu de nouvelles de ma mère, et le plaisir que je me promettais à la revoir était troublé par l'inquiétude d'avoir, à mon arrivée, de nouvelles douleurs à éprouver. Ma mère était bien âgée, sa vie s'était passée dans une longue suite de malheurs et dans une abnégation complète d'elle-même; les nombreuses peines morales qu'elle avait éprouvées devaient avoir agi sur sa santé; d'ailleurs, j'étais si malheureux! le sort m'avait si rudement frappé dans toutes mes affections, que je ne pouvais me soustraire à la pensée que je ne reverrais plus celle pour qui j'abandonnais un pays qui m'était si cher. Cependant le jour du départ arriva, mais ce ne fut
point sans un vif chagrin que je m'arraciiai des bras dé mes amis et que je lis mes adieux aux Philippines
Ici devait se termiiier ta relation que je me 9<ti9 proposée , mais je ne puis m'empècher de consa*' crer encore quelques lignes à mon retoiir daifes ma patrie.
Je parcourus sur divers navires les e6tes des Grandes-Indes, le golfe Persique et la mer Rouge ; pin», après plusieurs relàdies, j'abordai en £gypte.
Après avoir si souvent adaiiré les giMdes œuvres de la nature, j'avais un vif désif de voir les travaux gigantesques exécutés par la main des hommes.
J'allai à Thèbes et y visitai en détail ses pateiSf ses tombeaux et ses nombreux SMiiiolithes. Je descendis ensuite le Nil en m'arrétuut partout où se présentaient des monumeuts dignes de curiosité* Je montai au sommrt de l'une des pyramides; je passai quelqties jeurs a» Caire et me rendis enfin à Alexan* dne où je m'^abarquai de nouveau pour fraacbir le petit espace de mer qui me séparait de l'Europe.
J'avais voulu comparer de grands travaux bumaitKs aux œuvres du Créateur, cette comparaison n'avait pas élè à l'avantage des premiers, car tous
ces inutiles monuments ne s étaient présentés à moi que comme des preuves durables de Torgueil et du fanatisme de quelques hommes, auxquels obéissaient des peuples esclaves. J'avais v\^ aussi ce qui restait des traces de destruction des deux plus grands conquérants du monde : le premier n était-il pas un orgueilleux despote, faisant agira sa volonté des cohortes d'esclaves , et portant parmi des peuples paisibles le fer et la destruction , pour profaner des tombeaux, poursuivre d'inutiles conquêtes, l'histoire nous le montre mourant à la suite d'une orgie , et l'autre, hélas! après tant de gloire enchaîné sur un rocher!!
Du sommet de l'une des pyramides , dans un religieux recueillement, j'avais contemplé le Nil majestueux qui serpente au milieu d'une vaste plaine bor* dée par le désert et d'arides montagnes. Regardant ensuite au-dessous de moi j'avais eu de la peine à apercevoir mes camarades de voyage qui contemplaient le grand sphynx et paraissaient de petites taches noires sur le sable. Je me disais alors : ce ne sont point ces inutiles monuments que nous devons admirer, mais bien plutôt ce grand fleuve qui, obéis-sant toujours aux lois d'une sagesse toute puissante, franchit chaque année à une époque fixe ses limites, et s'étend comme une vaste mer pour arroser, vivifier d'immenses plaines, qui se couvrent toujours de riches moissons. Sans cet ordre immuable et bien-
faisant de la nature , toutes ces belles campagnes ne seraient plus qu'une partie du désert où aucun être ne pourrait exister.
Ces réflexions provenaient sans doute d'une vie presque entièrement écoulée au milieu de cette grande nature où Thomme puise constamment des sentiments qui relèvent vers l'être suprême ; j'avais trop étudié cette nature dans tous ses détails, ses bienfaits et sa magnificence, pour que tout ce qui était de création humaine f!t sur moi l'impression à laquelle j'avais cru lorsque j'avais désiré voir les monuments de l'Egypte ; et tout en voguant pour l'Europe , je pressentais déjà qu'un court séjour au milieu de la civilisation me ferait regretter mon ancienne liberté, mes montagnes, et mes solitudes des Philippines.
J'arrivai à l'île de Malte où, pendant dix-huit jours, je fus renfermé dans le fort Manuel pour y purger ma quarantaine. Je reçus alors des nouvelles de ma famille. Ma mère, mes sœurs m'écrivaient qu'elles jouissaient d'une parfaite santé et qu'elles attendaient mon arrivée avec une bien vive impatience. Ma quarantaine terminée, je restai près d'une semaine dans la ville, attendant le départ d'un bateau à vapeur pour la France. Je profitai de ce retard pour voir tout ce que Malte offre de curieux aux voyageurs ; puis je repris ma route vers ma patrie, et la semaine suivante je reconnus les rochers arides
de la Provence, enfin cette France que j'avais quittée depuis vingt ans!...
Peu de jours après j'étais à Nantes où pendant quelque tempi je jouis, dans toute sa plénitude, du bonheur que l'on éprouve au milieu de personnes chéries dont on a été éloigné pendant de longues années, et qui sont les dernières affections vivantes encore chez, un malheureux trop éprouvé par une bizarre destinée. Mais Foisiveté dans laquelle je vivais me devint bientôt insupportable ; j'avais toujours mené une vie trop active pour qu'une transition aussi subite ne produisit pas en moi un effet nuisible à ma santé, et la seule idée de soumettre le reste de mon existence à une vie stérile et monotone m'était devenue insupportable. Ne sachant toutefois que faire pour m'occuper, je me décidai à voyar ger en Europe et à étudier le monde civilisé auquel je me trouvais alors si étranger. Je parcourus la France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne et l'Italie; je retournai ensuite dans ma famille, sans avoir rien trouvé dans l'étude que je venais de faire qui pût me faire oublier mes Indiens, Jala-Jala, mes voyages solitaires dans mes forêts vierges; et la société des hommes élevés dans une extrême civilisation ne pouvait effacer de ma mémoire ma modeste existence passée. Malgré mes efforts, je conservais toujours un fond de tristesse qu'il m'était impossible de dissimuler ; ma bonne mère qui voyait
avec peine ma répugnance à me fixer dans ancun lieu de mon pays, et qui avait des craintes, peutêtre bien fondées, que je ne voulusse retourner aux Philippines, mît tout en œuvre pour Tempécher. Elle me parla mariage , me répétant dans toutes ses lettres qu'elle ne serait heureuse qu'autant que je me déciderais à contracter de nouveaux liens ; elle me disait qu'après moi mon nom s'éteignait, et enfin me demandait, comme dernière consolation pour elle, celle de choisir une compagne.
Le désir de la satisfaire et le souvenir d'ailleurs des dernières paroles de mon Anna : « Retourne » dans patrie, marie -toi avec une de tes compa- » triotes » , me décidèrent.
J'eus bientôt feit choix de celle qui pouvait combler les vœux de l'homme qui n'aurait pas eu trop présent le souvenir d'une union antérieure. Cepenpendant je fuis aussi heureux que je pouvais l'être. Ma nouvelle femme possédait toutes les qualités nécessaires à mon bonheur; elle me rendit père de deux enfants , et je commençais déjà à bénir la détermination que ma mère avait tant contribué à me feire prendre; mais, hélas ! le bonheur ne devait jamais être de longue durée pour moi : la coupe de l'amertume n'était pas épuisée, et j'avais encore bien des larmes à verser.
Dans le cimetière de Vertoux , pour toi , pauvre mère, un modeste tombeau s'éleva entre celui d'un
époux et d'un fils , et bientôt un autre s'ouvrit encore dans celui de Neuilly. Dans ma douleur profonde , je fis graver ces deux vers sur le dernier :
Veille, du haut des deux , sur ta triste famille ; ConseiTe^moi ton fils et revis dans ta fille.