UN CHAMP
Et il s'en va content.
N'est-ce pas que c'est beau et grand cette
foi robuste du paysan en l'infaillibilité du fils de sa chair?...
Étayé sur ce dévouement, Courbet put s'obstiner, s'imposer, parvint.
Il a été incontestablement une des grandes
GUSTAVE COURBET. les
figures, un des initiateurs de la peinture contemporaine*
Il est venu au moment opportun pour endiguer le romantisme débordé. Il a ramené vers l'observation la sincérité, la réalité ; réveillé Tamour de la nature, y compris ses vulgarités, par opposition aux excès inventifs des fougueux cavaliers d'idéal de 1830; ainsi que Delacroix avait débridé toutes les extravagances de la ligne et de la couleur, en haine des froides conventions de l'école
de David.
Aujourd'hui que la politique a surmené l'attention publique, une période artistique est imminente ; il y a lieu d'espérer que le maître futur aura une admirable formule, étant obligé, pour dominer, de résumer les qualités de ces trois grands chefs.
Revenons à l'homme et au pittoresque de ses verrues.
J'ignore s'il eut en sa jeunesse des heures de fougue, d'emportement. Je ne Tai connu qu'à la fin de l'Empire; à ce moment il paraissait lourd, envahi par la graisse, épaissi.
Ses journées se suivaient, pareilles.
Couché tard généralement, il s^arrachait tard aussi, vers les neuf heures, aux discutables douceurs du lit de fer où il reposait dans un coin de son atelier.
Cet atelier — je crois qu'il n'en eut jamais d'autre à Paris— était situé à l'en Ire-sol d'une vieille maison de la rue Hautefeuille, aujourd'hui disparue. Le vitrage en donnait sur une cour, et la lumière y tombait crue et triste, arrêtée au milieu de la pièce, ébauchant con* fusément, dans le fond, les toiles délaissées, les châssis brisés, les cadres hors d'usage abandonnés pêle-mêle avec quelques vieux
meubles sans valeur envahis par la pous* sière.
En manches de chemise, bretelles pendantes, rhomme errait par l'atelier, traînant ses savates, arrêté tour à tour devant chaque chevalet, grattant par -ci, retouchant parlà, n'attaquant que rarement une toile blanche.
Puis venait l'heure du déjeuner, qui le menait près de là, rue des Poitevins, chez son ami Laveur, à la table d'hôte où se sont assis, peu ou prou, tous les étudiants d'alors.
L'après-midi était le moment du travail réel, qui durait jusqu'au dîner.
Puis il retournait chez Laveur, y faisant de longues stations, le samedi surtout, où le Dîner Courbet réunissait autour de lui la foule des camarades, les Toussenel, les Charton, les Dupré, les Vallès, les André Lemoyne, etc..
G*est alors qu'il fallait voir, les manches retroussées, son bras blanc et gras étalé sur la table, Courbet se fourvoyer dans les discussions où trébuchaient à chaque pas son ignorance et son débit empâté ! Les flagorneurs, qui toujours pullulent autour des célébrités, encourageaient sa jactance. Il chantait, au dessert, des romances de sa composition, dénuées de rimes et de bon sens, sur des airs à lui, prétendait-il, et qui n'iétaient que des souvenirs.
Je me rappelle ceci :
Mets ton chapeau de paille.
Ta robe rayé-6/tfu.
Avec ton ruban blanc Autour de ton cou brun.
— Bigre ! fis-je, quand il eut entonné ce singulier quatrain, voilà de la poésie de coloriste !
Il m'en voulut longtemps de mon irrévérence.
Un autre soir, il courut haletant vers Montmartre, arriva en sueur au bal de l'Élysée, se laissa tomber sur une chaise et fit demander Métra, qui conduisait l'orchestre.
— Ecoutais! fit-il, aussitôt que le musicien des Roses l'eut rejoint.
Il croyait avoir trouvé une « nouvelle Marseillaise » et se mit à glousser un long trou lou lou rappelant, comme air, la valse du Lauterbach,
En temps ordinaire, il achevait sa soirée aux brasseries, chez Andler ou à la Suisse] puis, à l'heure de la fermeture, en été, pendant les nuits tièdes, allait prolonger sa veille sur un banc du boulevard Saint-Michel, où son ombre énorme inquiéta d'abord les sergents de ville, qui finirent par s'y habituer.
J'arrive à la colonne.
L'idée du déboulonnement (mon idaie,
prononçait-il), qui lui avait poussé- en septembre 1870 et qui n'avait alors excité aucune réprobation du gouvernement de la Défense , ardent à répudier tout souvenir des Clésars ; Tidée était-elle restée clouée en son crâne, ou s'était-elle envolée? Je ne sais.
Cependant, i\ n'en avait plus reparlé ; ce n'est p?is lui qui en détermina l'exécution. Jq crois qu'il assista au renversement.de la colonne, mais en simple spectateur.
C'est, je pense, le mot déboulonner qui avait dû le séduire. Un mot inconnu, nouveau, tombant dans la cervelle de Courbet, y faisait du ravage, y causait une obsession, comme le bourdonnement d'un hanneton dans une cruche.
Il me scia, tout un soir, en me répétant à chaque minute :
— Faites donc « un tel » en Torquemada !
Torquemada, Torquemada, Torrrr...!
Ce mot lui roulait sous le front et l'incendiait, sans autre motif que sa sonorité.
On voit que je fais la bonne part dexidicule à celui qui fut mon professeur pendant quelques mois.
Il est bon de rappeler maintenant qu'il a fait les Casseurs de pierres ^ la Vague ^ le Combat de Cerfs^ la Remise de Chevreuils, tant d'autres merveilles ! . . .
Où est donc passé V Enterrement dOrnans^ que, pendant la Commune, j'avais fait apporter au Luxembourg ?
Courbet, cette masse engourdie et fruste, avec une vision saine et un bel instinct puissant, a rayonné sur la peinture contemporaine et lui a imposé sa marque.
Il a su garder l'indépendance, la liberté de ses sensations; tel il était, tel il s'est rué tout entier dans son efiFort, et c'est pourquoi peut-être il aura quelque jour en son pays
une statue que ne déboulonnera pas la postérité.
On peut sourire en notant les faiblesses de rbomme ; il faut s'incliner respectueusement devant l'œuvre toujours vivant, toujours fier du maître.
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UE fait, seul, avec cette chatte endormie à ses pieds, dans cet étroit gis molbos encombré de meubles fanés, ce jeune garçon de dix-sept ans, aux longs cheveux, le coude appuyé sur une table, un livre à images^ le Mtisée des Familles ou le Magasin pittoresque, ouvert devant lui?
Il ne lit pas. Ses yeux ardents et fixes poursuivent, dans l'espace, une des mille illusions de son âge. Il est devant la vie ouverte à peine, incertain, enthousiaste de
tout, vigoureux, plein de désirs non encore formulés.
Tout à l'heure, il lisait. A quelques pages de distance, il a trouvé successivement les portraits de Vincent de Paul, de Jean Bart, de Mandrin. Il connaît leur histoire. Son cerveau bouillonne : il voudrait être grand, lui aussi : grand apôtre, grand soldat, grand bandit; éblouir par la charité, se colleter avec la tempête, ou turlupiner le préfet de police, qu'importe, pourvu qu'il rayonne!...
A-t-il eu le temps de peser le bien et le mal? Il est bachelier; cela suffit-il pour avoir une conscience déterminée? Il a eu le prix de gymnastique ; il « forçait le douze » au « saut de mouton » ; la tête est chaude , le muscle dur : il s'agit de plaire aux femmes, d'étonner le monde, — voilà tout !
Gomme il fait triste en ce réduit ! Par la fenêtre, on ne voit que le pavé de la cour où
rherbe pousse, et un pan de mur gris, plein * de moisissure, où s'adosse une pompe en
fer.
Il est enfermé. Il ne connaît du monde que le eoUège qu'il a quitte, et sa tante qui Ta recueilli, une vieille demoiselle, une sainte, s'il y a des saintes, mais qu'épouvante cette besogne d'élever, de sauvegarder un grand garçon en rut. — Pourquoi faut-il que les enfants grandissent?... Son petit LouiSt elle voudrait qu'il fût toujours « le petit Louis »; elle le nommera ainsi jusqu'à ce qu'elle meure.
Elle est dévote ; elle va demander à Dieu l'inspiration; deux fois par jour, elle part pour l'église. Et, chaque fois, elle ferme la porte à clé derrière elle.
Une vieille colombe qui protège un jeune loup aux dents serrées et blanches !...
il rêve t avoir d^d éperons, des bottes de
174 VINGT ANNÉES bK PARIS.
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buffle comme d'Artagnan, le fer qui sonne à la hanche de Hernani, le rayon qui dore la chevelure de Raphaël, la chaîne aux pieds, comme Christophe Colomb,... épouvanter, ricaner comme Cartouche , être roué ensuite,... être crucifie comme Jésus, mais adoré!...
Il rêve : le monde est à deux pas, tout proche, vivant, hurlant, grouillant, avec ses passions, ses batailles, sa gloire, ses filles, ses ivresses !... Et ce marteau du chaudronnier Bonafé qui retentit de l'autre côté de la rue, chantant sa chanson dorée et sonore...
qui l'appelle !
— Ah! on étouffe ici.
Il se lève, promène un regard sombre sur les murs, les armoires, les bardes, les souvenirs, les vieux portraits décorés d'un brin de buis flétri...
Dans un coin de la chambre, il y a deux
commodes, Tune sur l'autre; la tante, à rétroit dans son refuge, a empilé les meubles; elle n'a rien voulu aliéner de Thumble héritage. Il ouvre les tiroirs, les fouille... Quelle est cette vieille tabatière? Il l'ouvre : dans la tabatière, il y a deux pièces de monnaie jaunes, jaunes comme les yeux de la chatte qui s'est éveillée et l'observe ; de l'or ! du vieil or d'économie, tout ce que possède la pauvre femme, sans doute, deux louis.
Il en prend un, referme violemment le tiroir, se redresse, repousse d'un coup de pied la chatte qui file en miaulant ; ouvre la fenêtre, enjambe l'appui ; au risque de se tuer, gagne la terrasse en s' accrochant aux aspérités du mur, atteint l'escalier, s'enfuit.
Le voilà dehors, envolé, libre!... L'air est vif, les passants vont et viennent; il lui
semble qu'on le regarde. Que va-l-il faire ?.. . il Q*a ni faim, ni soif; il est ivre, ivre de son vol. Cette pièce d'or, au fond de sa poche, lui brûle le creux de la main; l'atmosphère à ses oreilles bourdonne conune im train de chemin de fer en marche. Où aller? avec qui? Ses anciens camarades de collège? ils sont riches, lui pauvre : il serait moqué, humilié!... Il ira droit devant lui, à l'aventure ! Tiens! la barrière; on lui en a toujours fait un tableau épouvantable, de cette barrière où le peuple s'amuse. Pourquoi? Les gens n'y sont pas fiers ; il y a d'autres grands gamins. Il y va.
Ce n'est pas le vrai peuple qui paresse parla... Des vagabonds, de faux ouvriers, curieux de frotter leur cuir à cette peau délicate, l'emmènent boire, lui font changer sa pièce : on ne le quitte plus, il a de quoi payefà
L'heure passe... Il entre dans un bastringue où ses longs cheveux, sa joue imberbe, le font regarder singulièrement ; des voyous à casquette écrasée, au poil gras plaqué aux tempes, ras au crâne, l'appellent « tante »,
Tante!... elle est là-bas, bien triste, bien accablée sans doute ; elle s'est aperçue de la laide action de son neveu ; elle se dit en sanglotant qu'il finira mal !.,.
Lui, on le bouscule, on le fait sortir; il faut se battre : voilà qu'il a reçu un coup de couteau sur la main; cela n'est rien. Mais il fait nuit noire. Seul de nouveau, il erre longtemps par les boulevards extérieurs muets.
Écœuré, meurtri, la fièvre le prend; sa poche est vide, il grelotte...
Le matin lentement blanchit les toits.
Combien de temps a-t-il marché ainsi sans
voir le chemin?... Maintenant, il est dans
son quartier : l'instinct Ta ramené : voilà sa rue. Les boutiques s'ouvrent ; on le regarde passer honteux, défait, les vêtements en désordre; on le connaît, le petit Louis : des regards étonnés le suivent. La demeure qu'il fuyait hier est ouverte ; allons !... il en franchit le seuil, tête baissée, traverse la cour, monte l'escalier en étouffant ses pas. La porte est entrebâillée : dans l'entrebâillement, la chatte arrêtée le regarde venir ; elle fixe sur lui ses yeux, ses deux yeux jaunes.
» Il arrive, — oh! comme son cœur bat! — d'un doigt tremblant, il pousse la porte qui cède...
Elle n'a pas dormi non plus, la vieille tante; elle est là, debout, toute droite,, petite, en deuil, et si pâle!.. Elle ne fait point de reproche ; elle dit seulement :
— Ah ! vous voilà.
Alors lui, le misérable enfant, il suc-
combe, ses jarrets fléchissent : il s'abat sur les genoux.
Et la pauvre femme enveloppe de ses bras chétifs ce flls de son frère, qui vient de la faire tant souffrir. El ils pleurent longtemps ensemble...
Et le petit Louis se relève honnête homme pour toujours, — oh ! oui, pour toujours!
PORTRAITS APRES DECES
MA^f^^^MA^MA^
ui, mon cher ami, il est de moi, ce croquis que vous avez trouvé un soir chez FAuvergnat de la rue Serpente, au milieu de la ferraille et des verres cassés ; quant au profil qu'il représente, je ne Fai pas connu vivant.
Avant d'avoir conquis ma part de pain au soleil, j'ai crayonné. beaucoup de ces dessins lugubres. Portraits après décès \ c'était, je crois, une spécialité dans le quartier pauvre que j'habitais alors, et l'on en retrouverait quelques-uns par-ci, par-là, dans les man-
iH'i VINGT ANNÉES DE PARIS.
sardes ouvrières. Du reste, je ne regrette pas que le besoin de gagner ma vie m'ait placé souvent en face de ces têtes de trépassés : le doigt de la mort, en les modelant pour l'éternité, leur imprime d'étranges grimaces, de singuliers sourires. Pour le métier que je fais, à présent, ce sont là de bonnes études.
Celle que vous avez retrouvée, que j'ai vue l'autre jour à votre mur dans un petit cadre noir, porte la date lointaine de 1865. Il y a eu de l'ouvrage pour moi dans ce temps-là.
Le choléra, dont j'avais peur, m'a fait vivre à peu près un an, ma foi !
Les gens tombaient comme des mouches.
La photographie coûtait cher, on me savait pauvre et peu exigeant : — Allez chercher l'artiste de la rue Neuve-Guillemin !
L'artiste était au bain froid. Une fois au
moins, chaque jour, entre deux brassées,
, j'entendais le baigneur crier mon nom. Eh !
POirrUAlTS APKÈS DKCÈi?. 183
houp ! J'étais hors de Feàu, ruisselant comme un caniche. Courir à ma cabine, m'essuyer dans mes hardes, c'était l'affaire d'un moment, et j'étais au « client ». Je le suivais, quel qu'il fût, dans les greniers, dans les galetas, dans les petits, logements d'ouvriers ; j'arrivais après le médecin, après le prêtre; je laissais en partant cette consolation de ceux qui restent : un souvenir du visage des êtres disparus. Et j'ai souvent fait crédit.
Tenez, le dessin que vous avez, il ne m'a pas été payé.
Dans la petite rue noire, étroite où je demeurais moi-môme, c'était un pauvre homme de menuisier dont la femme était morte en quelques heures. J'entrai timide et furtif , conduit par un voisin ; il me reçut gravement et avec embarras, parlant bas, me regardant avec des yeux qui remerciaient déjà.
C'était une grande misère. Il y avait une '
chaise préparée en face du cadavre; je tirai
une feuille de papier et je commençai. Le voisin s'en était allé.
— Vous n'y verrez peut-être pas assez, monsieur?
— Très bien ; merci.
La fenêtre était fermée, les rideaux, tirés.
Sur la table de nuit, couverte d'un grandmouchoir blanc, on avait déposé l'eau bénite et la branche de buis dans une soucoupe fêlée. Tout près, deux chandelles fumaient en guise de cierges, éclairant la morte mal couchée dans un lit de bois peint^ disloqué aux jointures. Autour le taudis était noir. A peine on distinguait confusément les lignes misérables du mobilier : une table, une commode en bois blanc, quelques ustensiles de cuisine abandonnés, aux angles desquels la lumière vacillante mettait des tons rou-