‹ Vingt années de Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · Scène violente · texte numérisé non relu

Scène violente

Quand l'idée a jailli , soudaine, armée depied en cap ainsi que la Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion; l'étude a déterminé les proportions, la gamme.

Il a fallu songer aux modèles.

Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis l'abandon des académies, le délaissement du nu, les « poseurs » sont en grève ; il en pleut dans la misère de Paris.

Quant aux femmes» il n'est point rare de voir se musser, dans l'entrebâillement des portes d'atelier, la frimousse ébouriffée et curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer à repasser, et qui, sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le « tour des artistes » , vient offrir sa beauté paresseuse.

Un enfant au maillot, c'est autre chose à obtenir, A moins d'être voisin d'un bureau de nourrices, et encore ?...

Le mieux serait de l'avoir fait ; mais est-ce que Marcel a eu le temps d'être père ?

Orphelin de bonne heure, jeté au vent du hasard, en dédaignant les aubaines, retenu en même temps que poussé hors des étroites

conventions de la société moyenne, par ces deux fatalités natives : — pauvreté, imagination, — il a grandi dans l'indépendance d'allure et d'esprit qui le désigne à la réprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses amitiés? des partages de peines; ses amours ? quelques sourires, par échappées, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but. Les ans passent.

Il vient tard, le nid, à ces oiseaux-là !

Non, Marcel n'a pas d'enfant.

C'est pourquoi notre homme est allé voii* Tin camarade j ancien disciple de Préault qui, pour le salut de son estomac^ substitua naguère le moulô au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues j des accessoires dô théâtre.

Là, dans la fumée des pipes^ le chant des

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ouvriers, la joyeuse odeur du vernis, sous le regard troué des tètes de cotillon, la trompe en baudruche des éléphants de féerie; dans le vaste pandémonium, emcombré de bibelots en toc et de simili-meubles à trucs, qui est son usine, le cartonnier, sur l'heure, a modelé, moulé, enluminé, mis au monde factice un enfant parfaitement conformé, articulé, propre à Tillusion, et Ta jeté au bras de Marcel qui s'en est allé ravi.

Il ne s'agissait plus que d'habiller le bébé.

La Providence, encore une fois, s'est manifestée sous les traits de M"* Henriette.

C'est la vieille femme de ménage de Marcel ; une autre misère : 30 francs par mois.

Elle a été mariée. Son homme^ un cordonnier, alors qu'elle fut près d'accoucher, la délaissai pour une autre « qui avait plus de manières » , dit-elle humblement.

L'enfant est venu, un garçon ; elle l'a élevé

tant bien que mal. Maintenant il est soldat.

Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel :

— Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire .

— Mais les vêtements?

— J'ai ceux du petit

— Votre garçon ? mais c'est un homm^ !

— Oh! j'ai gardé ses petites afiFaires de « dans le temps »•

— Oui. Eh bien, mère Henriette, allez!

vous me ferez plaisir.

Cela u'a pas été long. La mère Henriette a couru vers son taudis, elle est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassière, un petit bonnet. Elle était rajeunie de vingtcinq ans. C'était plaisir de voir virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.

Une épingle ici, une épingle là; en un

LE TABLEAU DE MARCEL. 1i5

clin d'œil co fut fini ; puis, soulevant le poupon dans, ses bras, et le contemplant d'un œil enchanté :

— C'est tout à fait lui, fit-elle.

Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emporté, ses lèvres sur le carton colorié...

grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lassé; œuvre jamais finie

et toujours présente; amour dont l'éternel éclair suffit à entretenir la flamme au cœur des vieillards.

C'est à cela, c'est à ce geste éloquent, naïf, irréfléchi d'une pauvre servante, que songe à présent Marcel, en son atelier vide et muet, le regard errant aux solives du plafond, où les araignées, silencieusement, tissent leurs fils pareils à des cheveux gris.

^'^AM^^MWM^

Cet homme à peau de bête, coiffé comme un pendu, que la pluie glace, que la vapeur brûle, debout sur la locomotive, dévorant les routes, coupant le vent, avalant la neige, mécanicien, chauffeur, c'est le peuple I

J. Vallès.

ET homme à peau de bête, coiffé comme un pendu, debout sur la locomotive, ce chauffeur qui, d'un bout du monde à Tautre, mène, à son sort divers, l'humanité, cet humble ouvrier de vertige et de précision, il a, aujourd'hui, charge

\iS VINGT ANNEES DE PARIS.

d'âme et de chair souveraines : il conduit un prince, un cousin d'empereur, au plaisir.

Il conduit un prince du sang, oui, du sang ! Touchera-t-il, pour ce surcroît d'honneur, un surcroît de salaire ? Aucun.

C'est quatre-vingt-dix francs qu'il gagne par mois, quatre-vingt-dix, et tout à l'heure, en prenant place devant la fournaise, il a calculé que ce voyage de douze heures lui assure trois francs d'existence.

Trois francs ! pour tout son monde : pour lui, pour les petits, pour le père usé au travail, pour la femme qui, peut-être, l'oublie et le trompe, dans les longues nuits d'absence, au logis, à l'abri du froid, du vent qu'il coupe, de la neige qu'il avale, lui, debout au rang du devoir. — Il faut gagner trois francs pour ta famille, chauffeur !

' Le chauffeur, grave, est monté à son poste, sur le monstrueux cheval de fer qui

dévore la braise et la flamme. Il allume sa pipe, le chauffeur, et sourit,.. Que voulezvous? la vie est faite ainsi pour lui; à d'autres la joie, aux princes ! L'effrayant coursier mugit, siffle, beugle, crache et s'ébranle : AU right !

Allright! En avant! L'espace dévoré, les champs, les bois envolés, les arbres penchés et rapides qui s'enfuient, les fleuves, les rivières, la course des flots dépassée, la fumée en tourbillonnant délire, et là-bas, derrière, le pays qui s'en va, qui décroît, s'évanouit.. AU right! En avant !

En avant! sous les tunnels, roule e' gronde, ouragan de bronze et de feu ; hurle sur les rails, encombre de brume étouffante, au passage, la voûte aux parois humides i hue ! par la route rayée d'acier, longée de flls de télégraphe qui montent et descendent, comme .une portée de musique notée d'oi-

seaux. Hurrah ! nous n'avons pas le temps de saluer les clochers; hurrah ! plus vite! et déroule, plus épaisse et plus folle encore, ta tresse échevelée de vapeur noire : le prince est pressé.

Il est pressé, ce prince. Il ne va pas à la bataille, certes, mais bien plutôt pour voir sa belle; on est, chez lui, moins diable à quatre que vert-galant. Et, malgré l'impatience, étendu nonchalamment sur le velours du w^agon d'honneur, on offre à sa suite quelques dragées prolifiques , aimable prince ! — et puis, on bâille.

On bâille,, entends- tu, chauffeur? Un prince bâille. Allons! plus vite encore, active et déchaîne, et lance, plus ardente encore, la retentissante chimère qui bouillonne et rugit sous ta main calleuse, et, malgré la pluie qui te glace, la vapeur qui te brûle, en avant !•.. Le chemin va... va! va!...

Oh! horreur!...

Horreur ! que voit-on, là, en avant, sur la ligne? Une masse arrêtée, énorme!... un tombereau chargé de pierres de taille. Le charretier épouvanté dételle ses chevaux : il abandonne le fardier. — Horrible ! Que faire ? Le train se précipite à toute vapeur : c'est la mort!

C'est la mort? Pour le mécanicien, pour le chauffeur, peut-être ; mais, avec de l'audace, pour le prince, — non! — Qu'en dis-tu?...

Le mécanicien hausse les épaules» Allons!

encore, encore ! Lâchons tout ! ... démence ! Épouvantable intrépidité! Dévouement sublime !

Sublime ! On entend un effroyable fracas de heurt et d'écrasement; le sol craque, le train sursaute, se cabre; la locomotive est effondrée, éventrée; la cheminée s'abat; de toutes parts, des quartiers de roc, lancés de

la charrette broyée, volent en éclats, en poussière; les deux ouvriers gisent sur le chemin, le mécanicien tué, le chauffeur, les jambes fracassées; mais le train franchit l'obstacle, passe... Le prince est sauf!

Ah ! prince, vous êtes sauf. Quel bonheur!

Quelle joie pour votre auguste famille ! quelle perte c'eût été pour elle et pour nous ! Voilà une heureuse échappée, un vrai miracle, un chauffeur providentiel, — infirme désormais, pauvre diable; mais on lui doit une belle chandelle. Il l'aura sans doute... Cependant, le prince est sombre.

Il est sombre, ce bon prince; pour la première fois, ses intestins se resserrent. Il songe à ce qui aurait pu arriver... Quelle imprudence! et qui l'a commise?... Oh! ce chauffeur, ce gueux ! Qu'on ne le laisse pas s'échapper ! — Ne craignez rien, Altesse, il n'a plus de jambes ! — Ah ! très bien. Qu'on

le juge ! On le juge. — Qu'on le condamne ? On le condamne.

Te voilà condamné, chaufifeur! Tu n'as plus tes quatre-vingt-dix francs, plus de famille ; tes petits sont bien abandonnés ; ton père en cheveux blancs, il peut crever, à cette heure, comme un vieux cheval de charrue. Et ta femme; c'est maintenant qu'elle t'oublie, pendant les longs jours et les longues nuits qu'il te faut râler en prison... Qu'importe t*^ Réjouis-toi : ton prince est vivant, bien vivant, pour, ta patrie et sa belle, et pour longtemps !

Il y a longtemps de cette histoire, chauffeur. Sans doute, estropié, misérable, désespéré, tu t'.es couché dans la tombe depuis bien des années. Écoute, je le dis pour consoler ta cendre : il est plus gras que jamais, le prince; il a perdu le goût des voyages; il rêve une situation assise, un trône, par

exemple, d'où son cœur généreux, comme il a fait pour toi, se pencherait sur des millions de travailleurs, tes pareils, sur l'innombrable troupeau de tes frères, sur le peuple de France. Allons, dors en paix, chauffeur!

Les farouches taureaux, dans les vallons du Doubs, Quand ils le voient passer, jalousent ses épaules Comme un Turc il est fort, et comme un agneau, doux. Son nom, caché longtemps, a volé jusqu'aux pôles.

C'est le peintre, le vrai, des vallons et des bois. Des chevreuils et des bœufs égarés dans les plaines, fies femmes en chansons laissant mourir leurs voix, Et des curés béats aux immenses bedaines.

E. Vermesch.

ES vers, dont l'encens parut fade à Courbet, me sont revenus au souvenir, l'autre jour, en visitant les salles d'exposition de V Impressionnisme y une école dont chaque adepte, tour à tour, aussitôt qu'il parvient à forcer la porte du

Salon officiel, se hâte d'abandpnner les résolutions intransigeantes.

Impressionnisme, d'ailleurs, équivaut à toute autre chosisme : c'est la devise quelconque, variable selon l'époque, au moyen de laquelle se rallient les mécontents, pour inquiéter l'opinion publique et combattre les idées reçues, qui, sans cela, dégénéreraient en préjugés. Je n'y vois aucun inconvénient pour ma part, et j'honore profondément la mémoire de Courbet, qui peut-être, aujourd'hui, se fût appelé impressionniste, et qui des premiers livra la bataille avec la supériorité d'un talent énorme et l'aplomb d'une vanité sans seconde.

Sa vanité mise à part, c'était un simple s'il en fut, en dépit du retroussis narquois de sa lèvre. Honnête homnie, d'ailleurs, très honnête, et ce doit être le remords de M. Dumas fils de l'avoir insulté. Tout au plus fal-

lait-il en rire, après avoir admiré Finconscient génie du peintre.

Inconscient, en effet, il le fut comme un bœuf, dont il avait la redoutable encolure et l'irrésistible coup d'épaule, avec la lenteur du ruminant, le front têtu et dur. — « 11 a du charbon dans le crâne, » disait F Auvergnat Vallès.

Inconscient vis-à-vis de sa propre production. Lorsqu'il partageait avec Bon vin, le railleur, son atelier, celui-ci s'amusait à lui faire choisir, dans son œuvre d'une année, les moindres morceaux pour les envoyer au Salon.

. La chose admirable vraiment, en son masque d'idole assyrienne épaissie de rusticité villageoise, était le regard : deux yeux, non, deux lacs, allongés, profonds, doux et bleus. J'ai songé bien des fois, en les regardant, à leur puissance inouïe de vision; je les ima-

ginais s'ouvrant sur tel ou tel coin de nature, l'absorbant, pour ainsi dire, et en emprisonnant à jamais le reflet sous les paupières.

Cette faculté phénoménale a marqué son talent. Il rapportait le paysage entier, tons et valeurs, dans son souvenir, et pouvait l'exécuter à l'atelier comme s'il eût été devant le motif. De là, peut-être, cette ampleur de la facture débarrassée de comparaison méticuleuse au moment de faire ; de là aussi quelques négligences de dessin. Je n'entends pas dire qu'il eût coutume de procéder ainsi ; au contraire, c'était le plus rarement ; mais je l'ai vu peindre de chic.

De théorie préconçue, d'esthétique initiale, je n'ai jamais supposé qu'il en eût l'ombre ; le secret de sa force était dans un robuste instinct.

Le Maître âH Omans était peintre et paysan .

GUSTAVE COURBET. iS9

Proudhon, Champfleury, Gastagnary l'ont gratifié d'une philosophie. Sa vanité flattée s'efiForça d'en revêtir l'étofiFe et s'y carra jusqu'au ridicule. Faiblesse et sottise.

Pour ma part, en furetant par les coins de son atelier, j'ai quelquefois découvert des esquisses de jeunesse qu'il se hâtait de m'ôter des mains, et où les troubadours abricot mandolinaient à fleur de nacelle, au fil de l'eau, pâmés aux pied des blanches damoiselles.

Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il avait cherché sa voie, comme tout le monde, et s'était heureusement résolu à sa pente naturelle. Il n'y a là rien que de très louable, et la légende est au moins superflue, qui veut embellir Courbet d'une langue de feu spontanée et native, à l'instar des prophètes.

Ajoutons que cette grosse vanité dont on lui a fait un crime, et qui l'entraîna vers les

plus sots dangers, lui fut bien utile, au début, en se doublant d'opiniâtreté.

Ses commencements avaient été durs.

Il racontait parfois des épisodes.

Celui-ci entre autres : dans sa bouche naïve, avec le parler traînard et chanteur de Franche-Comté, le récit devenait grand.

J'essaierai d'en retrouver les mots ; mais il faudrait les gestes et l'accent du bonhomme.

— Un matin que j'étais encore couchais^ —

c'est Courbet qui parle, — que j'étais encore couchais j j'entends ma porte s'ouvrir, et qui

est-ce que je vois entrais? C'était mon père ;

il arrivait de chais nous avec son bâton.

— Eh bien! donc, qu'il s'écrie, qu'est-ce que tu fais là, encore cowcAàw? Toujours à dormir, donc ?

— Bon! qu'est-ce que vous me fichais?

Faut donc point dormir pour travaillais? Et la mère ?

— Elle va bien. Embrasse-moi. Mais tu sais que nous ne sommes point tant riches.

Nous avons déjà vendu un champ, Tannée dernière, pour i* encourageais. Quand est-ce que tu vas gagnais de l'argent? On n'en veut donc point de ta panture? Elle est donc pourrie ? Ça ne va donc point ?

— Ça ne peut pas allais mieux ! Us n'ont jamais rien fait de pareil.

— Pourquoi qu'ils te refusent toujours à l'Exposition, alors? Ils ne sont pas plus malins que toi ? Non ! C'est donc toi qu'es plus malin q\x'eusse. Eh ben ! je voudrais voir ça; montre-moi donc leur musée, à eusse!

Courbet accède au désir de son père ; il le

mène au Louvre.

Étourdi, aveuglé par l'éclat des dorures,

le vieux villageois tourne, glisse et se torli-

colise en la splendeur des salles, sans rien comprendre.

— C'est ben beau, tout ça, c'est ben beau !

Tu crois que t'es plus fort que ça, toi?

— Ça, répond Courbet, ça, c'est de la !

Je n'écris point le mot, mais Courbet le répétait avec fracas.

— Ab ! bah! vraiment? fait alors le père, en es-tu ben sûr? Eh ben ! mais alors, si t'en es si sûr que ça, nous allons vendre encore

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