‹ Vingt années de Paris (volume 3)Chapitre 24 sur 28 · SOUVENIR DU PAVÉ LATIN · texte numérisé non relu

SOUVENIR DU PAVÉ LATIN

uisQUE Jean Richepin, mon excellent camarade et confrère, a nommé dernièrement dans ses articles Astezani, je veux, en souvenir de Tintérêt que nous inspira jadis cette ébauche macabre, essayer d'en évoquer la silhouette tordue et touchante.

Je Tai peint d'ailleurs, autrefois, grattant sa mandohne, assis au milieu des fleurs, et j'ai conservé la toile; il est là devant moi,

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tandis que je noircis ce papier; il me regarde écrire.

Il doit rire peu de Parisiens de ma génération, j'entends des Parisiens de la rive gauche, des amoureux de POdéon et du Luxembourg, de ce beau quartier paisible, parfumé, naïf, où mourut Michelet, où vieillit Sainle-Beuve, où Hugo fut jeune, où Penthousiasme naît, où se repose la gloire; il doit être, dis-je, peu de mes contemporains qui n'aient, le soir, en ces dernières années, tressailli, sursauté même en apercevant tout à coup dans Pombre, à hauteur des genoux, une sorte de gnome transparent, surmonté d'un chapeau de haut tuyau, semblable à un poêle en marche.

Barbu, bourru, couvert d'un manteau lo- (jueteux, frappant le trottoir d'un bâton court, proportionné à sa taille, l'être, au moment même où l'on allait marcher sur lui, poussait

LE NAIN. -2\0

tin sourd grognement. Le passant, effaré, •sautait de côté, et, dans l'espace resté libre, le nain passait avec un ton fanfaron.

C'était Astezani gui trottait au travail ou ^en revenait, selon qu'il était huit heures ou rminuit. Son travail c'était la musique; le gonflement qu'il avait au côté droit sous son manteau, équilibrant sa bosse, était causé par une mandoline qu'il portait amoureusement serrée à son flanc difforme ; une .antique et jolie mandohne florentine, au manche arrondi en volute, fanée, recuite, •couleur de vieille orange.

Il arrivait des profondeurs de la banlieue, TÔveur, grommelant, grincheux, livrant, du bout de sa canne, des combats aux chiens indiscrets qui le venaient flairer, gagnait le boulevard Michel et se haussait aux vitres 4es cafés.

Quand il réussissait à atteindre le bouton de la porte, il entrait.

Astezani était connu. Sitôt qu'il paraissait^ les filles de service l'installaient sur un siège.

Lui, impassible, avec un feu de mépris dans l'œil, se laissait faire; on le hissait, on le calait.

Et alors, après quelques minutes pendant lesquelles il s'efforçait de s'isoler, le bout d'homme commençait de gratter son jambon.

Le silence aussitôt s'établissait profond, respectueux.

Je m'intéressai à ce monstre de génie; je le suivis, le fis parler, le fis poser; il était exigeant et demandait, pour poser, cinquante sous de l'heure.

J'appris qu'il était propriétaire, à la Butteaux-Gailles, d'une masure qui lui rapportait cinquante sous par semaine.

LE NAIN

Je voulus le diminuer, le réduire au prix habituel des modèles.

Il se fâcha et ne revint plus.

J'allai le chercher; il était mort; je vis sa veuve, car il avait femme et enfants. La femme était aveugle.

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