‹ Vingt années de Paris (volume 3)Chapitre 23 sur 28 · CHARENTON. I · texte numérisé non relu

CHARENTON. I

Presque aussitôt, café au lait ; à huit heures et demie, la visite du médecin.

Il s'avance, suivi de son état-major d'internes et de surveillants, passe rapidement devant chacun et ne s'arrête que pour signer une feuille où il a prescrit les différentes ordonnances.

— Je ne comprends pas, me disait-il, pourquoi Ton vous a arrêté à Bruxelles; il y a un mystère là-dessous.

Gomme s'il n'était pas plus stupéfiant de voir Paris séquestrer de parti pris et indéfiniment un homme que la maison d'Éver, du moins, avait relâché après examen.

Sa visite est éternellement pareille.

— Comment allez-vous ?

— Très bien, docteur.

— Vous ne dessinez pas?

— Non, docteur, j'ai le malheur de ne

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savoir travailler avec fruit qu'en liberté.

— Vous avez tort. Vous nous prouveriez que vous pourriez reprendre vos travaux une fois libéré.

— Je ne vous prouverai pas cela. D'ailleurs, cela conduirait à un système déplorable.

— Gomment cela?

— Certainement. Il suffirait de mettre la camisole à tous les hommes de talent, puis de leur dire : Maintenant, faites-nous un chef-d'œuvre pour nous prouver que vous n'êtes pas fou.

— Monsieur Gill, vous avez trop d'esprit.

— Cela fait compensation pour ceux qui n'en ont pas assez. D'ailleurs, Victor Hugo a trop de génie. César avait trop de gloire, Jésus, trop de bonté.

Tous ceux qui ont quelque chose l'ont trop pour ceux qui 'ne l'ont pas du tout.

CHARENTON. î^l

C'est pour cela qu'on les enferme ; ce qui n'empêche pas les esprits généreux de rechercher les mêmes qualités ,- ^quitte à en mourir aussi.

— Allons, donnez-lui un bain.

Voilà ce qu'on a pour faire diversion à la vie qui s'écoule lentement, bêtement, sans incidents ni distractions. La plupart entrent intelhgents et, petit à petit, s'atrophient, deviennent stupides.

J'ai frémi en entendant un vieillard accuser cinquante-quatre ans de présence dans ce bouge. •

Que de forces perdues! Que de cerveaux annihilés ! Mais quoi ! nul ne s'en occupe.

Sans doute, la maison est considérée comme infaillible el la moindre question relative à ses œuvres serait considérée comme déplacée.

Messieurs nos gouvernants ont probablement d'autres chiens à fouetter.

C'est dommage ! Il y aurait cependant là de quoi jeter un grand cri de justice, d'humanité, une belle page à écrire dans l'histoire parlementaire, un grand nombre d'âmes et de cerveaux à tirer du gouffre immonde où les laisse pourrir l'indifférence de la société ventrue!

EUGENE VERMESCH

N feuilletant chez réditeur Charavav, l'autre soir, un manuscrit

^^ posthume de ce condamné mort

en exil, sa physionomie m^est réapparue dans le souvenir...

Lors de ma prime jeunesse, un beau matin, nous vîmes entrer, dans l'hôtel où je vivotais en compagnie de quelques étudiants, un garçon de vingt ans, blondasse, râpé, nez en quête, chapeau sur Toreille, ({ui semblait un composé de Gringoire et de Panurge.

20i VINGT ANNÉES DE PAUIS.

Le carabin qu'il venait voir nous le présenta :

— M. Eugène Yermesch, poète.

La maison, rue Yavin, maison aujourd'hui détruite, était précédée d'une cour plantée d'arbres, sous lesquels on dressait en ce moment la nappe de la table d'hôte. Invité à prendre sa part du déjeuner frugal, Yermersch, à la hâte, engloutit quelques bouchées, puis, c'était là sa préoccupation, tirade ses poches quelques feuillets imprimés fraîchement, et commença de nous jeter à la tête ses élucubrations.

Ce qu'il nous lut, c'éidiiiles Lettres à Mimi^ une brochure qu'on a vue se laner parmi tant d'autres sous les galeries de l'Odéon, l'inévitable vagissement de la vingtième année en ce temps, une ritournelle ressassée en rhonneur de la grisette idéale, ce mythe évanoui.

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La guitare d'Eugène en valait une autre du même genre, pas plus. Difficilement, sur cet échantillon, l'auteur eût obtenu le moindre brin du « vert laurier )> dont Banville est dépositaire; mais il montrait un rêve si pareil au mien, de si bon cœur enfilait le chapelet des hémistiches, que tout d'abord il me fut sympathique, et qu'aujourd'hui encore, je me rappelle en souriant sa tète enthousiaste ) renversée en arrière, laissant pendre les cheveux j ses longs yeux doux filtrant une lueur charmée, les trois fils d'or de sa moustache, et le geste de sa main, qu'il avait belle, envolé à la suite des rimes dans la brise qui, là haut, chantait à travers les arbres, et semait des fleurs d'acacia dans nos verres.

Ce qu'un autre, plus expérimenté dès lors, aurait pu lui reprocher, c'était un manque de personnalité, une assimilation trop

flagrante ; ses vers, pas mal faits crailleurs, sonnaient trop clciirement Técho des Béranger, des Musset, des Milrger. Pas de noies individuelles. Par là, il manquait au premier devoir de riiomme, et surtout de l'artiste, qui est de se montrer soi-même afin de rendre fidèlement à l'œuvre les virtuosités originales qu'il a reçues de la nature.

Mais tant d'autres ont réussi et sont honorés pour une pareille lâcheté de tempérament, que je ne saurais en faire un crime à Yermesch. D'ailleurs il en est mort. Oui, feu Vermesch est une victime du pastiche, et je le montrerai tout à Theure.

Depuis son débarquement du pays, Lille en Flandre, il vivait rue de Seine, en une chambre d'hôtel qui l'abrita jusqu'à l'heure de la fuite, c'est-à-dire neuf années environ.

Partout, sur les meubles détraqués, sur le

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neux divan, sur le carreau, des montagnes, des écroulements de livres et de brochures qu'il empilait sans cesse. La demeure en était encombrée; ce que Yermescli a lu de récriture des autres est incalculable. Il ne se plaisait qu'en ce fouillis d'imprimés ou aux discussions esthétiques. J'insiste sur sa fîdéUté au logis, parce qu'elle indi(jue, à mon sens, un besoin de recueillement et d'intimité propre aux natures tendres et inoffensives.

C'est donc là, dans cet amas de bouquins amis, que Yermesch, les yeux humides, le nez au ciel, incessamment en proie au vœu littéraire, improvisait, déclamait, remâchait des vers et des morceaux de prose, inspirés toujours par Tadmiration des maîtres (ju'il ne cessait de lire.

Entre temps, il flânait à i^auche ou à droite, sous TOdéon ou sur les ({iiais, bouquinant, poussant dos recoiuKiissances dans

les bureaux de rédaction du Hanneton ou d'autres feuilles de cette valeur, et y laissant gratis le « fruit de sa veine ».

Pas d'autre souci. La médecine, qui lui avait servi de prétexte à gagner Paris, était depuis longtemps délaissée. Sa mère, veuve, lui servait une petite pension. Ses goûts étaient sobres. Je crois qu'il était heureux. Sa mère mourut.

Du mince héritage qui lui revint, — une quinzaine de mille francs, — il confia la presque totalité à son ami Victor Azam qui depuis... mais qu'importe? — à son éditeur et ami Victor Azam qui, lancé à la Bourse, devait amplement et rapidement faire fructifier le magot. On ignora toujours le détail des opérations triomphantes qui s'ensuivirent; ce qui est certain, c'est que Victor Azam ne rendit à son ami et collaborateur que \q^ coquilles,., des typographes de son imprimerie.

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Alors ce fut la misère.

Je Fai revu en ce temps, couvert d'un paletot de poils qui devint légendaire, coiffé ■d'un feutre avachi, courant les librairies, les bibliothèques, les journaux, sans plainte, mais amaigri, inquiet, affamé. C'était fini de rire à la Muse. Il fallait tirer le pain quotidien de ce qui n'avait été jusqu'alors qu'amusements et dilettantisme. Un reste de la vanité qu'avaient fait éclore les faciles applaudissements des camarades lui raidissait l'échiné, le rendait peu sympathique aux marchands de copie.

Cependant il trouva quelques maigres débouchés, mit en œuvre ses procédés d'assimilation, travaillant beaucoup, mais obsédé toujours de la manie d'imitation qui avait daté ses débuts, ne trouvant rien de bien neuf, de saisissant, et, avec beaucou}) d'érudition et conscience, perdant son encre.

eil) VINGT ANNKES DK PARIS.

Il ne faudrait point cependant dénier à ^'ermescll tout mérite littéraire. Ses Hommes du jour et ses Binettes rimées^ deux volumes inspirés de Banville et Monselet (toujours le pastiche), montrent des qualités d'ironie et de finesse qui, en ime autre époque, eussent suffi à la fortune d'un débutant.

J'ai rompu des lances et en romprai encore contre quiconque pour la défense des huitains, ballades et stances qui composent \q Testament du sieur VermescJi, Malheureusement, l'idée du Testament est à Yillon, et sa forme, à tout le monde un peu; c'est égal ! je ne sais rien de plus tendre et de plus accompli que les strophes à Racheta qui commencent ainsi :

Si de Tor flâne en mon gilet, Qu'on le porte chez Racliel, fille Qui reste seule, sans famille Et loge près du Chàtelet.

EUGÈNE VERMESCH. îftt

Elle est jolie et mal famée, Elle a l'œil bleu, grand et moqueur.

Et c'est, des reines de mon cœur.

Celle que j'ai le mieux aimée.

De même pour Tocle héroïque qui ouvre et ferme ]e volume. Il v a incontestablement dans ces vers, en dehors de la facture, imitée de Hugo, un mouvement et un souffle, un lyrisme difficiles à rencontrer autre part, dans le prétentieux fatras des rapsodies modernes.

Yermesch avait de la nature, de la volonté, du travail, surtout de rentbousiasme, une émotion sincère. Encouragé, sans doute il eût pris son vol plus audacieusement, plus librement dans Tart, se fût débarrassé des chahies qui rivaient son effort à l'admiration servile du passé. Tout Tont ignoré, dédaign(\ L'amertume est venue : la destinée, obstinément, lui refusait place. Il a

fallu, pour qu'on raperçùt, — et à quelle lueur ! — qu'il écrivît : le Père Duchêiie l

Et dans quel but? Dans quelles circonstances? Mourant de faim, après le siège; pour, avec son flair de journaliste et son procédé coutumier d'adaptation, arracher un succès avec un morceau de pain à l'actualité, pour essayer d'un pastiche au goût du jour. Je vous dis que c'est le pastiche qui Ta perdu !

Vermesch, en ressuscitant le Père Duchêne^ j'en suis certain, n'a pas, une seconde, prévu son importance folle et ses effroyables conséquences.

Il a voulu pasticher Hébert, comme il avait pastiché Villon, Rabelais, Hugo, Leconte de risle, etc..

Est-ce à dire que je veuille l'absoudre? Non! Mais j'interviens contre les traditions exagérées qui transforment en épouvantes

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éternelles des aventures niaises, et du premier jobard mal inspiré font un spectre terrifiant et gigantesque.

Yermesch, indécis, chétif, timide et bayant aux étoiles, n'aurait pas tué une mouche, comme on dit.

Mettons plus souvent au jour vrai la physionomie réelle des réprouvés de la tradition. Cela, sans doute, ne diminuera pas le mal qu'il ont pu faire ; mais, du moins, éteindrait-on cette auréole de damnés dont 1 . magination les affuble, qui est une sorte de gloire aussi, et qui peut tenter les hallucinés de l'avenir.

Un mot de Yermesch pour finir et prouver son inconscience en tant que fauteur du Père Duchêne.

Aux premiers jours de juin, comme les massacres de la répression duraient encore, il était réfugié, rue du Four-Saint-Germain,

dans une de ces admirables familles dont rien ne désempare la charité.

C'est là que je le vis.

Dans la rue, les soldats allaient et venaient; les vigilances de la répression se multipliaient.

Tout à coup, tranquillement, Yermesch parla d'une course à faire dans les environs, d'une visite, à deux cents pas, disait-il, l'affaire de dix minutes.

— L'affaire de la mort, malheureux!

m'écriai-je. Tu seras fusillé en arrivant sous la porte !

Et il me répondit :

— De quel droit?

Il n'y avait qu'à hausser les épaules jusqu'au plafond ei à se taire ; c'est ce que je fis.

Il ne sortit pas du reste ; on le fit évader;

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il alla s'engloutir dans le brouillard de Londres.

En 1871, il écrivait, parlant de ses regrets, de sa douleur d'expatrié : « Si cela dure, je mourrai. y>

Gela a duré huit ans pour lui.

Et, Tannée dernière, on Fa enterré dans un coin du sol anglais. Par un beau temps, les journaux Font dit. Pour un jour, le ciel de Londres était bleu. Il faisait du soleil comme en France.

LE NAIN

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