LES CINQ PLAIES DE N.-S. JÉSUS-CHRIST
rituel? N'était-ce pas un secours que, pour nous encourager, la Providence nous envoyait opportunément, miraculeusement, comme pour nous assurer surnalurellement de son assistance dans cette grande œuvre? Pourquoi? Comment? Par qui ? Ici, mes frères, on le sait mieux que moi, et on pourrait le dire. Et le récit qu'on en ferait serait le discours le plus digne de cette fête et le témoignage le plus glorieux qui se puisse porter à l'honneur de vos plaies rédemptrices, ô Jésus !
Mais non; et c'est vers vous que je veux me tourner, chères souffrantes qui subissez dans vos membres l'inexorable loi de l'impuissance ou de la douleur. Je veux aujourd'hui vous saluer, moi aussi, comme les représentantes de mon Jésus-Crucifié. Vous partagez sa croix : c'est bien sa couronne d'épines que porte votre tête brisée ; la blessure de sa lance que vous vous sentez au cœur; ses clous qui transpercent vos pieds et vos mains par la paralysie. Je ne vous dirai pas avec le prophète Jérémie : Insanabilis fractura tua, incurabilis est dolor iuus. Ah! puissiez-vous guérir! Du moins, vous demanderai-je, images vivantes de Jésus, que, souffrant avec lui, vous sachiez aussi souffrir comme lui et pour lui. Ainsi mériterezvous de ressusciter bientôt glorieuses avec lui. Ce corps semé dans l'infirmité se relèvera dans la force. Ce sera une transfiguration que votre résurrection. O pauvre fille infirme, ô pauvre corps défiguré, informe, perclus, que vous serez donc beau, fort et aimable, quand nous vous reverrons dans le ciel!
Et vous, mes honorées mères et sœurs, qui ne voulez que Jésus pour votre récompense, ne savez-vous pas que les saintes Femmes, qui demeurèrent les dernières près de lui au pied de la croix, furent les premières à jouir de sa présence au jour de sa résurrection? Eh bien, je puis vous annoncer et promettre une plus grande joie : celle d'aller un jour avec elles leter les Plaies adorées et à jamais resplendissantes que sa sainte humanité a emportées dans le ciel. Ainsi soit-il !
ANNÉE ACADÉMIQUE
SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE
DISCOURS DE M** LE RECTEUR Les deux Enseignements.
Monseigneur (1),
Messieurs,
En présentant aujourd'hui de nouveau à Votre Grandeur les Facultés Catholiques de la région du Nord, notre joie, vous l'avez compris, n'est pas une joie sans mélange. Il n'est plus là, près de vous, il n'est plus de ce monde le vénérable Archevêque qui n'est apparu parmi nous que pour bénir, souffrir et mourir (2). Ce qu'il était pour vous personnellement, Monseigneur de Lydda, son ami et son frère, chacun Fa vu et l'en a aimé davantage. Ce qu'il était pour son diocèse, ce qu'il eût été surtout, on le sentait déjà à la force comme à la sagesse de son gouvernement, et chacun l'en bénissait dans son cœur.
il) M«* Monnier, évoque de Lydda.
M-r I hibaudier, archevêque de Cambrai, rappelé à Dieu, après de longues souffrances, le 9 janvier 1892. V. Annexe, p. 107.
Et ce qu'il fut enfin pour l'Université, et ce qu'il eût été pour elle de plus en plus, si hélas! le temps lui eût été accordé, est-il nécessaire de le dire ? Qu'il me suffise de rappeler qu'à ses derniers moments, il vous la recommandait comme une fille très chère, à vous, Monseigneur son auxiliaire, comme à l'exécuteur testamentaire de ses volontés suprêmes de pasteur et de père.
Homme d'enseignement lui-même, membre de la célèbre et studieuse société des Prêtres de Saint Irénée de Lyon, dite a des Chartreux », professeur de philosophie dans leur Institution; envoyé à Rome par M*1 de Bonald pour revenir de là organiser à Lyon une école de hautes études dont il fut le fondateur et le premier supérieur ; vicaire général, évêque auxiliaire d'un archevêque théologien, Mgr Ginoulhiac, Mgr Odon Thibaudier était plus que personne préparé par tout son passé, comme par son grand esprit, à comprendre qu'un clergé ne peut plus prétendre à la suprématie intellectuelle des âmes, s'il n'est lui-même, par son instruction supérieure, à la hauteur des progrès et des appels de son pays et de son siècle. Cette conviction de toute sa vie Mpr Thibaudier commençait ici à la faire passer en actes, par ses initiatives très autorisées, non seulement auprès de nous, mais dans un diocèse dont il eût été la lumière en même temps que l'honneur. Dieu ne l'a pas voulu : la cruelle sciatique qui cloua un à un tous ses membres à la croix ne lui laissa plus la force que de nous édifier par ses soulfances et par sa mort. C'est la grande science des saints, il y excella. L'antiquité n'avait-elle pas dit déjà que « philosopher, c'est apprendre à mourir ? »
De tels regrets, Monseigneur de Lydda, seraient inconsolables, si vous n'étiez là une ibis de plus, vous le bon Cyrénéen de ce chemin de la Croix parcouru depuis dix ans par nos évêques de Cambrai. Et voici qu'aujourd'hui vous y relevez encore notre Christ, succombant sous le faix pour la troisième fois. C'était manifestement la volonté de Dieu que vous portiez ainsi, dans ces temps difficiles, la houlette du premier pasteur de ce
diocèse, puisque ce n'a pas été la volonté des hommes que vous en portiez la couronne. Et s'il est un vœu unanime de cette Église en deuil, c'est que bientôt, c'est qu'enfin lui soit donné un pontife qui, comme vous, Monseigneur, et comme celui que nous pleurons, épouse cette Eglise tout entière, son âme, son esprit, ses souvenirs, ses traditions, ses gloires, avec toutes ses grandes œuvres locales et régionales, parmi lesquelles la nôtre occupe une place si haute.
Plus heureux déjà le diocèse d'Arras, ce frère jumeau du nôtre, a retrouvé un père, et l'Université Catholique un protecteur insigne dans sa vénérée Grandeur, Mgr AVilliez, à qui Dieu accorde longue vie, paix, force, grâce et saint bonheur ! Que ne m'est-il donné présentement de me tourner vers lui pour le remercier de l'assurance que, par trois fois, il a daigné me faire parvenir de sa contribution affective et effective à nos accroissements. Si cependant quelque chose était capable de nous dédommager de l'extrême discrétion qui le tient encore éloigné de notre ville, ce seraient assurément ces paroles qu'il m'écrivait, ces jours derniers, et que j'ai recueillies, Messieurs, non pas tant pour moi que pour vous :
« J'aurais bien désiré assister à la séance solennelle de rentrée. Un motif, que je crois déjà vous avoir fait connaître, me prive de cette satisfaction : je crois devoir rester discrètement dans mon diocèse d'Arras, jusqu'à la venue du métropolitain qu'on nous prépare, trop lentement il est vrai. Mais que personne n'attribue mon absence à d'autres considérations. Je le répète, l'Université de Lille a droit à tout le dévouement de l'évèque d'Arras, et elle l'aura. »
L'année qui vient de s'écouler n'a pas apporté de changements considérables dans les rangs de notre personnel enseignant. Chacun y fait le bien, donc chacun s'y trouve bien, et il y reste.
Je dois signaler seulement quelques nominations récentes. Parmi ceux qui connaissent M. Eugène DutJioil,
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et qui, depuis cinq ans, ont tant de fois applaudi ici son nom victorieux dans tous les genres d'excellence, personne ne s'étonnera que nous ayons souhaité de faire profiter de ses belles études tant de jeunes gens qui avaient profité déjà de ses bons exemples. M. Duthoit remplira les fonctions de Maître de conférences à la Faculté de droit. — M. l'abbé Mollet a bien voulu accepter, auprès de nos étudiants de la maison Saint-Louis, la mission de dévouement et de paternité, que nous lui avions vue autrefois accomplir près de nous au collège Saint- Joseph. — M. l'abbé Leuridan, qui aime beaucoup les livres , consacre ce violent amour à notre bibliothèque, dont les cent seize mille volumes se trouveront très bien de son érudition héréditaire d'archiviste et de bibliophile, ainsi que de son esprit d'organisation.
Je veux nommer aussi M. l'abbé Vassart, qui, depuis quelques mois déjà, fait bénéficier de ses connaissances spéciales en matière de teinture et de sa notoriété européenne en ce genre, notre Ecole d'Etudes industrielles, qui lui devra, nous l'attendons, d'utiles accroissements.
Par une inspiration dont l'honneur et le mérite reviennent à Y Association des Anciens Etudiants, nous avons voulu, cette année, resserrer par un nouveau nœud les liens qui nous unissent aux vingt-huit ou trente collèges ou institutions ecclésiastiques de nos deux diocèses. Sur l'initiative de M. l'abbé Stoffaes, un Concours général a été institué dans les principales matières qui font l'objet de l'enseignement secondaire, pour les classes d'Humanités, de Rhétorique, de Philosophie et de Sciences. Un grand nombre de maisons a tenu à honneur d'envoyer son élite à ce tournoi fraternel. MM. les Supérieurs ont compris qu'il y allait de l'intérêt des bonnes études, d'une utile émulation entre les divers établissements, de l'élévation du niveau général des classes, et finalement d'un accroissement de forces résultant de l'effort associé ou concurrent sur le terrain des mômes exercices. L'ouverture des plis et la révélation des noms victorieux se fait en séance publique à l'hôtel académique. Ne vous représentez
pas rémotion fiévreuse du concours hippique le jour du Grand Prix : nous n'avons pas ces ivresses. Celui de nos collèges qui a tenu le record dans ce sport intellectuel jouit silencieusement de sa gloire. C'est seulement à la distribution générale des prix que chaque institution fait applaudir ses vainqueurs, en attendant qu'un plus grand jour les appelle à l'honneur d'une plus haute récompense : celle que, dans un instant, ils recevront de vos mains augustes, Messeigneurs.
Ces lauréats, ces premiers de classe qui monteront ici, c'est l'espérance dans sa fleur. Je suis bien certain, Messieurs les Etudiants, que vous ne marchanderez pas vos sympatiques applaudissements à ces jeunes frères d'hier, dont plusieurs sont déjà devenus vos camarades' aujourd'hui ou le deviendront demain.
Vous vous réjouirez avec nous, Messieurs, de l'accroissement réel de notre famille universitaire. Nous avons compté, dans cette année académique, quatre cent soixante-dix étudiants suivant nos ditférents cours. Ce n'est pas assurément le comble de nos espérances, mais c'est, à ma connaissance, le chiffre le plus élevé que nous ayons atteint depuis notre origine. Pour en apprécier la portée et la vraie signification, vous voudrez bien remarquer que ces étudiants de chez nous sont bien exclusivement des étudiants à nous, des étudiants effectifs, sérieux, et dont l'assiduité est contrôlée chaque jour.
Une autre observation de très heureux présage, c'est que quelques-uns de ces jeunes hommes nous arrivent non seulement de nos départements français les plus éloignés, mais des diverses contrées de l'Europe, y compris le Bosphore, et même des deux Amériques. Or, quand je viens à réfléchir à tout ce qu'il a fallu de courage, d'esprit de foi et d'onéreux sacrifices pour venir de si loin jusqu'à l'Institut Catholique de Lille, et cela parce que c'est un Institut Catholique, et de nom et de fait, je vous
avoue, Messieurs, que je me sens ému d'une profonde reconnaissance. Cette reconnaissance s'adresse sans doute d'abord à l'homme de zèle qui, chaque année, se dévoue, même au prix de sa chère santé, à faire son tour de France, dans les jours caniculaires et sous un ciel de feu. Mais elle s'adresse aussi aux généreuses familles dont la confiance nous touche autant qu'elle nous honore. De plus elle nous oblige pour l'avenir envers elles, car ne sentez-vous pas, vous, mes chers collègues, que nous avons le devoir de faire une autre patrie à de tels émigrants, et que nous devons être deux fois pères pour de tels fils.
A la vue de cet accroissement, et en prévision d'un plus grand, la généreuse Société des maisons de famille s'est oiTerte à nous en faire construire une troisième, laquelle s'achève. Les deux premières étaient remplies jusqu'à en déborder. Vous l'avez vue, Messieurs, cette construction nouvelle, s'élevant sur le boulevard Vauban, où déjà se dresse la charpente de ses quatre étages, que nous espérons remplir. Quand elle sera terminée, nous y ferons habiter Notre-Seigneur Jésus-Christ présent dans son Tabernacle, et avec lui la prière, la grâce, la bénédiction, la communion, le sacrifice. Nous y ferons habiter la pensée de Marie, son image, son culte, son intercession, les souvenirs et exemples de la Sainte Famille de Nazareth. Nous y ferons demeurer le prêtre, et avec lui l'autorité et la bonté, la paternité et la maternité tout ensemble. Puis, en vedette, là-haut, sur la façade, près du faîte, nous dresserons un jour la statue du céleste patron de la maison, qui est aussi le patron de la France, l'archange Saint Michel, les ailes étendues pour couvrir vos fils, et la lance au poing pour les défendre. Ce sera bien alors ce que nous appelons « une maison de famille » !
Cependant, j'ai hâte de le dire, ce serait se tromper étrangement que de croire qu'une université catholique n'est que cela : un abri protecteur de la religion et des i meurs. Cela une fois assuré, peut-être certains parents se désintéresseraient-ils de la qualité de l'enseignement
qu'on y donne, pourvu qu'à côté de la Faculté se place un internat ou simplement un Cercle où leur fils rencontre de bons camarades, une sage direction et l'exemple du devoir. Dans ces conditions facilement même, hélas! accepterait-on qu'il s'inscrivît à une école autre que la nôtre, car en réalité ce n'est pas une école qu'ils cherchent pour leur fils, c'est une garderie. Disons une bergerie, si vous l'aimez mieux, mais une bergerie séparée des pâturages, lesquels ils iraient chercher et fréquenter ailleurs. Alors notre fonction à nous, professeurs, pasteurs, notre modeste fonction se bornerait à y conduire sain et sauf le troupeau que nous y laisserions paître en face de nous sous une autre houlette. Qu'importe ce qu'il y trouverait? Herbages pour herbages, leçons pour leçons, nous dit-on, est-ce que ce n'est pas partout le même enseignement? Est-ce que la science n'est pas la même science partout? Est-ce que ce n'est pas, en France, le même droit partout ? la même médecine partout? les mêmes lettres, la même histoire, la même philosophie partout?
Eh bien, je ne connais pas d'erreur plus pernicieuse que celle-là ; et j'ai aujourd'hui le devoir et le besoin de le dire. Non, Messieurs, l'enseignement n'estpas le même partout. Que si par là vous voulez dire que partout en France les programmes sont les mêmes, conduisant aux mêmes grades, soit! mais les programmes ne sont pas l'enseignement, ils n'en sont que le cadre. Et dans ce cadre le maître chargé de le remplir ne mettra pas seulement la matière du cours toute brute et inanimée. Il y mettra son âme à lui. Avec sa parole, avec sa science, il y mettra sa pensée propre, ses conceptions, son esprit, enfin tout ce qui fait que ce maître est lui et non autre, et que cet enseignement est proprement le sien : chrétien si l'homme est chrétien, antichrétien s'il ne l'est pas, indifférent ou sceptique si cet homme n'est rien. Or voilà précisément comment l'enseignement des Facultés n'est pas le même partout. Voilà comment, sur un programme commun aux deux enseignements, le conflit existera flagrant sur toute la ligne. Et ce sera nécessairement, Messieurs, entre ces deux extrêmes
que vous aurez à choisir pour la direction de toute la vie intellectuelle et conséquemment morale et sociale de vos fils.
Non, Messieurs, d'abord l'enseignement des sciences n'est pas le même partout. Il y en a un, vous le savez, qui ne veut voir dans l'univers que la résultante de forces aveugles, inconscientes, fatales, faisant ainsi reposer l'édifice du monde sur le sable mouvant de l'athéisme et du matérialisme. — Et il y en a un autre qui, au-dessus des causes secondes, salue une Cause première, intelligente et libre ; qui lui donne un nom sacré devant lequel il faut que tout esprit s'incline ; qui fait de l'univers un temple où ce nom, écrit partout, doit être partout adoré; enfin qui fait de la science comme le saint des saints où Dieu se montre de plus près à ses initiés et où quelque reflet de sa face commence à nous apparaître. Notre Faculté des sciences professe cette science-là.
Il y a un enseignement delà médecine qui ne voit et ne veut voir dans l'homme que le corps, et dans ce corps une machine qui se monte, remonte ou démonte, comme une autre machine, sans songer même à son ingénieur divin ou son mécanicien immortel. Et avec cet enseignement on fait de ces médecins desquels on disait autrefois : Duo medici, très atheiî — Et puis, ilya un enseignement absolument autre qui, dans le corps de l'homme, voit le temple de l'Esprit vivant; qui fait de la science médicale une science religieuse, de l'étude médicale un hymme à la gloire de Dieu, de la profession médicale un ministère de respect, de charité et de dévouement porté jusqu'au sacrifice. Et c'est de cet enseignement que procède la science, et divine et humaine, de ces médecins chrétiens qu'on nous demande chaque jour de tous les points de la France. Notre Faculté de médecine professe cette médecine-là.
Il y a un enseignement du droit qui fait du droit une institution de la volonté de l'homme, sans autre autorite que l'autorité de l'homme, sans autre obligation que l'ac-
ceptationde l'homme, sans autre sanction que la puissance coercitive ou répressive de l'homme, et qui, personnifiant, incarnant, absorbant l'homme dans l'Etat, fait de la déification idolâtrique de l'Etat la consécration de tous les attentats légaux contre l'individu, sa famille, sa conscience, sa foi, sa liberté, sa propriété et sa vie. Nous ne voulons pas de ce droit-là. Et puis, il y en a un autre qui place le droit, la loi, la justice suprême en Dieu, Dieu principe, Dieu modèle, Dieu règle, Dieu rémunérateur et vengeur au besoin; qui, au-dessus du code des hommes, place l'Evangile de Dieu et veut qu'on en tienne compte; qui juge la loi humaine d'après sa conformité ou nonconformité avec la loi divine ; qui, au-dessus des intérêts de l'Etat société des corps, place les intérêts de l'Eglise société des âmes; qui conséquemment assigne au droit humain ses limites, et là l'arrête en lui répondant le non possumus, après avoir commencé par déclarer au pouvoir le non licet ; puis ne cessant plus de protester jusqu'à ce qu'enfin la vérité et la liberté forcent l'injustice maîtresse à rougir d'elle-même. C'est ce droit-là, Messieurs, le seul grand, le seul juste, le seul digne d'un peuple religieux et fier, que l'on professe à notre Faculté de droit (i).
(1) C'est tout cela que M. le comte de Vareilles développait excellemment, dans un éloquent discours au Congrès des catholiques,, à Lille, 1er décembre 1887.
« Enseigner vraiment le droit, ce n'est pas seulement expliquer le sens et les conséquences des lois civiles ; c'est mettre en lumière au premier plan les lois divines, naturelles ou positives; c'est montrer le pouvoir législatif de l'Église sur les choses spirituelles et sur les choses mixtes; c'est faire connaître ses lois, enseigner le droit canon ; c'est établir que la société civile n'a pas pour origine un contrat arbitraire, et qu'elle est une institution naturelle et par conséquent divine. C'est montrer que la souveraineté du peuple, qui peut être un fait légitime, n'est point un principe. C'est poser des limites à la compétence législative du pouvoir civil, et proclamer qu'il a le droit de commander, mais non de tout commander; c'est rappeler que les lois civiles directement contraires aux lois naturelles, aux lois divines positives, aux lois de l'Église, ne nous obligent pas, qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. C'est tracer les rapports des pouvoirs spirituel et temporel; c'est combattre la séparation de l'Église et de l'État; c'est montrer le caractère deux et trois fois sacré de cette dette nationale qu'on appelle le budget des cultes. C'est soutenir que l'homme n'a pas plus le droit de tout dire et de tout écrire qu'il n'a le droit de tout faire; c'est
Et la Faculté des Lettres, et tout ce qu'on comprend d'ordinaire sous ce nom? — Il y a un enseignement de la littérature qui, sous prétexte de réalisme et de profession de l'art pour Fart, consacre toutes les souillures et distille tous les venins, pourvu seulement que le serpent sache nuancer ses couleurs au soleil de ce siècle. — Il y a pareillement un enseignement de l'histoire qui n'est qu'une conspiration contre la vérité, et qui s'est fait une loi de faire mentir le passé, pour absoudre le présent et légitimer l'avenir. — Il est une philosophie où le sophisme est roi, et qui, faisant litière de tout ce qui élève, charme et soutient la vie, Dieu, l'âme, la liberté, la vertu, l'espérance et l'immortalité, trône aujourd'hui sur les ruines de la raison et de la vertu, non moins que sur celles de la religion. Nous ne voulons rien de tout cela. — Mais il y a, par contre, un autre enseignement de la littérature qui s'obstine, quand même, à ne pas reconnaître le beau là
discerner parmi les principes de 1789 ce qui est bon, ce qui est détestable, ce qui est insignifiant. C'est réclamer la liberté d'association, qui n'est point un principe de 1789, mais qui est pourtant l'un des droits de l'homme les plus essentiels el les plus évidents.
« Je pourrais poursuivre longtemps encore l'énumération des vérités capitales qu'une Faculté de droit catholique est chargée de maintenir ou de recouvrer. Si on y regarde de près, à la source de tous les maux sur lesquels gémit l'Église et dont souffre la société française, on trouve une erreur de droit. Aussi ce sont surtout des erreurs de droit que les Souverains Pontifes ont condamnées dans notre siècle; elles remplissent le syllabus de Pie IX; elles sont d'un bout à l'autre l'objet de l'encyclique Immortale Del de Léon XIII...
«- Si quelqu'un, ne pouvant nier le mal, nie du moins sa gravité, je me lais, et je laisse le cardinal Pie prononcer ces foudroyantes paroles : « Principes de 89; souveraineté du peuple; peuple-roi qui en esl venu à se faire peuple-Dieu; divinité de l'Etat; monopole de l'enseignement : naturalisme des sociétés modernes; désorganisation générale par le rationalisme, n'est-ce pas la gangrène sociale? Et notre société attendra-t-elle, comme Antiochus, le moment extrême de sa putréfaction, pour reconnaître, mais inutilement alors, qu'il ne sied pas à un mortel de se poser en rival du Très-Haut? » (Histoire du cardinal Pie, par M*1 Baunard. t. I. p. 166.)
« Essayer d'éclairer notre société avant qu'il soit trop tard, voilà l'œuvre des Facultés de droit catholiques. Leur voix, jeune et opprimée, n'est pas encore assez forte pour se faire entendre au loin. Mais il est permis d'espérer qu'avec l'aide de Dieu elle grandira, et, en dépit des bâillons qui la gênent, parlera assez haut pour qu'enfin la France légale en tienne compte. »
où est le faux et le mal. H y a un autre enseignement de l'histoire qui est le jugement anticipé de la justice divine, et qui, au-dessus des démarches de l'homme qui s'agite, fait apparaître la main de Dieu qui le mène. Il y a une autre philosophie qui ne se croit pas digne de ce nom, si elle ne place la sagesse dans la recherche et l'amour des vérités éternelles. Or, c'est cette philosophie, cette histoire et cette littérature qui montent chaque jour dans les chaires de notre Faculté des lettres. Nous ne les en ferons pas descendre.
Et, s'il en est ainsi, vous comprendrez, Messieurs, quel prix nous attachons à ce que notre enseignement demeure en réalité un enseignement à nous. Nous ne concevons pas le partage entre l'éducation d'un côté et l'instruction de l'autre, parce que, dans l'être humain, l'homme intellectuel et l'homme moral ne se dédouble pas. V Aima Mater n'entend pas qu'on coupe son enfant en deux. Nous donnons donc à nos élèves un enseignement complet, parce que, dans chaque branche des connaissances humaines, il est des vérités essentielles, imprescriptibles, qui en sont le principe, qui en couronnent le faîte. Et l'Église dont nous sommes est l'Arche sainte qui les porte, aujourd'hui entravée, combattue, à travers le désert, mais qui demain, nous l'espérons, libre et forte les intronisera dans la Terre promise.
Voilà pourquoi nous gardons nos cinq Facultés avec leurs titres, leur personnel, leurs droits, leurs inscriptions, dussions-nous rester seuls dans cette intégrité, selon l'encouragement que daignait nous adresser Mgr Thibaudier : « Vous seuls n'avez pas reculé depuis le commencement. » Ainsi remplirons-nous la signification du nom d'Université, au sens primordial de ce mot : Studium générale, studium universum. Ainsi répondronsnous à la large conception qu'en ont eue nos fondateurs. Ainsi répondrons-nous, Monseigneur le Chancelier, à la pensée du Saint-Siège, dont, hier encore, vous nous communiquiez les félicitations, et les encouragements et les conseils. Pour nous, ce sont des ordres.
Que si à cela on objecte que cette différence foncière dans l'enseignement aura pour résultat de créer deux Frances dans une, nous répondrons d'abord que la faute n'en est pas à nous, et que nous ne demandons pas mieux que de voir se reconstituer l'unité, pourvu que ce soit l'unité dans la vérité, la dignité, l'honnêteté, la justice et la liberté. En attendant cet heureux jour, nous serons déterminément de la France qui croit, de la France qui travaille, de la France qui prie, de la France qui souffre. Si c'est la vieille France, comme on la nomme dédaigneusement, c'est la jeune France aussi, car il n'y a de vraie jeunesse que la jeunesse d'âme; et ceux-là sont les jeunes de qui le sang est plus pur, la vie plus généreuse, la démarche plus droite, le cœur plus ferme, la tête plus haute, et qui, avec les souvenirs du passé toujours vivants derrière eux, ont devant eux les promesses de l'immortel avenir.
Mgr Thibaudier, archevêque de Cambrai.