MONSEIGNEUR THIBAUDIER
Sa bonté était grande, généreuse, profonde. Elle était humble surtout. 11 n'en faisait pas montre, aimant à s'oublier plus encore qu'à se donner, et ne laissant parler son cœur que sous la dictée et la garde d'une prudence modeste et d'un respect timide. Mais sous cette réserve discrète se cachaient des trésors d'attachement, de dévouement et d'inviolable fidélité : tant d'amitiés durables, conquises à Lyon et à Soissons, en ont porté le témoignage jusqu'au bord de sa tombe, et le suivront au delà. Sans doute, toutes ces choses de longue el patiente venue n'ont pas eu le temps de s'épanouir chez nous en si peu d'années, ni d'y porter leurs fruits; mais elles y ont jeté des racines d'affectueuse estime dans ceux qui le touchaient de près. Il a lui-même témoigné combien il lui était doux de se voir enveloppé de tant de respectueuse tendresse, et son état d'infirmité n'a fait que redoubler autour de lui l'attachement compatissant de ceux qui se sentaient toujours à la veille de le perdre. Ainsi sera-t-il apparu à son diocèse de Cambrai comme une vision touchante, pour y vivre trop peu. pour y souffrir beaucoup et s'y survivre longtemps, bien longtemps, dans nos regrets.
A la base granitique de cette nature douce et humble il y avait la force. La force en lui, comme tout le reste, était réglée par la raison, tempérée par la prudence, éclairée par la foi, et résolument dépensée au service du devoir. Il eut le Relire de force le plus nécessaire de nos jours, la force de résister, quand la résistance était affaire de justice et d'honneur; et à chaque fois qu'il se trouva en face d'exigences auxquelles sa conscience d'Evêque lui défendait de céder, lui. l'homme de paix, ne céda point, et sa fermeté sauva la dignité, l'autorité, le bon droit. Il eut surtout la force, non moins difficile, de souffrir. 11 avait beaucoup souffert, dans ce que son âme avait de plus délicatement sensible, durant la dernière année de son séjour à Soissons. A Cambrai, il sembla n'être venu que pour cela. Pendant quinze mois nous l'avons vu assister à la décomposition, pièce par pièce pour ainsi dire, d'un organisme qui portait en lui la promesse de plus longues années. C'était pitié de voir cet homme, pour qui nous faisions tant de vœux, traîner l'un après l'autre vers une tombe prématurée ses membres qui tour à tour s'engourdissaient dans la mort. Cependant, s'il fut une âme maîtresse du corps qu'elle anime, ce fut assurément celle de ce pieux martyr. Au sein de souffrances générales, incessantes.