LE TRIOMPHE SACRÉ
Dans la soirée, la Procession du Très Saint Sacrement se déroula par tous les quartiers de la ville entièrement tendue, pavoisée et fleurie, sous Lla présidence de M«r Sonnois archevêque de Cambrai, pontifiant, assisté de NN. SS. les Evoques d'Amiens, d'Arras et dcLydda. Les députations des paroisses, collèges, associations du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme formaient à Jésus-Christ un immense cortège aboutissant à un vaste amphithéâtre ombragé, du haut duquel fut donnée la Bénédiction du Très Saint Sacrement à une assistance d'environ huit à neuf mille âmes...
Peu après, M. le Doyen d'Albert publia le récit ému de cette solennité, dans une longue Lettre adressée à ses paroissiens. Elle se termine ainsi : « J'avais rêvé grand pour cette fête Eucharistique : mon peuple et nos pèlerins ont dépassé mon rêve. Que Notre-Scigncur et Notre-Dame en soient bénis à jamais ! s
XIÏI
ANNÉE ACADÉMIQUE
t 4NNEES DE RIXTORAT. 19
M. Auguste SCALBERT,
SÉANCE SOLENNELLE DE RENTRÉE
DISCOURS DE M81 LE RECTEUR Les deux Frances.
Messeigneurs,
Messieurs et Mesdames,
La période qui se ferme, celle qui s'ouvre, pour notre Université, ressemble à ces mois de transition entre l'hiver qui s'en va et le printemps qui arrive, alors que les premiers bourgeons qui poussent chassent les toutes dernières feuilles qui tombent. C'est le flux et reflux de la vie.
La vie qui s'en va de chez nous, c'est celle que nous apportaient les premiers maîtres et fondateurs de nos Facultés, lesquels, l'automne venu, estiment que c'est pour eux la saison d'un repos nécessaire, réchauffés à des soleils tranquilles. — La vie qui arrive à nous, c'est celle que nous apportent cette seconde et troisième génération enseignante, branches mûres ou jeunes pousses, qui sont la force du présent et l'espérance de l'avenir.
L'espérance, je lui souris; l'avenir, je le salue. Mais moi qui suis du passé, plus qu'aucun de ceux qui restent encore, m'excuserez-vous, Messieurs, de commencer par envoyer un regret fraternel à ceux de nos compagnons d'armes qui rentrent dans leurs quartiers, après avoir été de la grande promotion, celle qui, il y a vingt-quatre ans, venait ici former nos rangs et prendre sa place sous le drapeau?
M. le doyen Amédée de Margerie a demandé à faire valoir ses droits à la retraite. Au sein de l'active et féconde jeunesse que garde son intelligence, il se sentait atteint au cœur par des deuils qui vieillissent, et qui lui commandaient d'aller se recueillir entre ses chères douleurs et ses religieux espoirs. Ce que nous lui devons comme professeur de philosophie et doyen-à-vie de la Faculté des Lettres, c'est au doyen triennal qui lui succède qu'il appartient de vous le dire. Mais les services rendus par M. de Margerie à notre institut d'études et d'enseignement n'épuisent pas, tant s'en faut, la série de ses titres à la reconnaissance publique comme à la nôtre. Quand un homme de ce caractère et de cette considération a laissé autour de lui, avec de si belles amitiés, le souvenir et l'exemple de tant d'aménité, d'esprit chevaleresque et de si haute distinction ; quand un chrétien de cette trempe s'est fait, en chaque occasion, le zélateur de toutes nos œuvres, le défenseur autorisé de toutes nos chères causes; quand un écrivain de cette marque a signé de ces pages qui sont entrées dans le trésor religieux, littéraire, philosophique, politique d'un pays et d'un siècle, n'est-ce pas de toutes ces choses qu'il a bien mérité, et dont il convient de lui adresser les remerciements et les regrets ?
En nous quittant, M. de Margerie nous laisse diminués par son absence. Du moins, en partant, nous lèguc-t-il deux présents, dignes de lui : son meilleur disciple pour lui succéder et un beau livre de haute poésie pour nous consoler. Que si d'entendre son adieu vous pouvait être une autre sorte de consolation, vous la trouverez, Mes-
sieurs, clans ces lignes suprêmes qui s'adressent à vous, et qu'au moment de son départ il écrivait à M. le Président de notre Conseil d'administration. « En réalité, Lille m'a rendu beaucoup plus que le peu que je lui apportais. Le spectacle des incomparables dévouements que j'y ai rencontrés, l'exemple et l'amitié des grands chrétiens que j'y ai vus à l'œuvre, ont été pour l'automne de ma vie des grâces sans prix, dont le souvenir et la leçon me suivront fidèlement pendant la saison d'hiver, tant qu'il plaira à Dieu de la prolonger. » Toute cette lettre est pleine de ce reconnaissant et mélancolique amour pour Lille, ses hommes, ses œuvres, son Université.
M. Canet avait devancé son doyen dans la retraite. Si aujourd'hui le respect fait taire la louange devant lui, il ne saurait m'interdire de vous faire connaître, Messieurs et Mesdames, comment l'Eglise conçoit idéalement un professeur de ses Universités. Elle le conçoit homme de savoir, sans doute, excellemment instruit, exact à ses devoirs d'état, dévoué à ses élèves. Dans ces limites, grâce à Dieu, le type n'en est pas rare : il est vivant dans chacun de ceux qui siègent ici. — Mais si, en outre, dans le professeur et l'écrivain, l'Eglise rencontrait un apôtre ? Si, plus haut que l'homme de la science, il y avait dans ce laïque l'homme des âmes et l'homme de Dieu? Si tout son temps, comme tout son cœur, sa parole et son action quasi sacerdotale, se consacraient à initier la jeunesse universitaire aux œuvres de la piété et de la vie chrétienne : charité, pieux exercices, conférences de Saint- Vincent de Paul, pèlerinages, stations saintes, adorations diurne et nocturne du Très Saint Sacrement? Je ne dis pas tout : si, débordant au dehors, cet apostolat s'étendait à toutes les bonnes œuvres de la ville et au delà : secrétariat du comité catholique, fêtes eucharistiques, congrès annuel des catholiques du Nord et du Pas-de- Calais?... Ah! Messieurs et Mesdames, si un tel homme vous est connu, si vous l'avez vu à l'œuvre, s'il est présentement ici, dites son nom mais tout bas, pourvu que
Dieu l'entende! N'est-il pas vrai que de tels apôtres ne devraient pas nous quitter, qu'ils ont leur place marquée ici plutôt qu'ailleurs? Vous le voyez bien, puisque, à peine partis, on veut déjà les ravoir et qu'on les retient du moins par la frange de leur manteau.
Ce n'est pas par la frange seulement, c'est par la toge et l'épitoge que nous prétendons tenir et retenir à nous M. le professeur Béchaux, à qui sa santé impose un repos de trois ans. Le Conseil supérieur, qui sait de quel prix il nous est, ne lui accorde que pour un an le congé demandé, renouvelable il est vrai. Pendant ce temps-là, trop de prières, trop d'amitiés, trop de bien à faire le rappelleront ici pour qu'il ne soit pas fait violence au Ciel qui le guérira, et à Paris qui nous le rendra.
Comme M. Béchaux, le bon et cher Père Herrengt est un vaincu du travail, étreint à la gorge lui aussi. Je lui envoie le regret ému et reconnaissant et de ses étudiants du cours de littérature grecque qu'il professait si bien, et de ses fils de la Congrégation de la Vierge qu'il dirigeait si droit et si haut. Le B. P. Dargenl nous revient pour le remplacer, comme il en avait été remplacé lui-même, dans sa double fonction de direction et d'enseignement. Il n'y a que la Compagnie de Jésus pour savoir tirer ainsi de son trésor nova et vetera, sans l'épuiser jamais.
M. le professeur Dujardin se retire prématurément de son enseignement de l'opthalmologie. 11 a désiré se donner tout entier à cette vaste consultation de charité dont nous voyons la clientèle assiéger chaque jour sa porte et son cabinet. Son successeur était prêt. C'est lui qui nous l'avait ménagé dans la personne de M. le Dr Titilliez, ancien élève des Quinze-Vingts, qui depuis plusieurs années a fait ses preuves de dévouement intelligent à notre Dispensaire de la rue du Port.
Messieurs, ceux que je viens de saluer de nos regrets, ce sont nos blessés et nos vétérans. Aujourd'hui ils se replient derrière une seconde ligne, celle des jeunes,
laquelle demain formera tout le front de l'armée. M. Maurice Vanlaer supplée M. Béchaux à renseignement de l'économie politique, sa science familière, celle qui, naguère, lui a valu le grand prix du Musée social. M. Les ne nommé professeur suppléant, remplace M. Ganet dans sa chaire d'histoire, l'histoire laquelle, vous vous en souvenez, lui a valu le premier rang au cours d'agrégation de l'an dernier. M. Dehove débute dans l'enseignement supérieur de la philosophie, auquel l'a désigné l'affectueuse estime de M. de Margerie dont il continuera les solides leçons, en les rajeunissant. « Que de belles choses, et nouvelles, ce jeune homme me fait dire! » s'écriait Socrate en parlant de Platon. M. Charaux est promu par le Conseil supérieur aux titre et fonctions de doyen de la Faculté des Lettres, à laquelle il apporte, avec la tradition vivante des premiers jours, un dévouement infatigable à ses élèves, à l'Eglise, à l'Université. MM. de Margerie, Ganet, Dujardin, sont nommés par Nosseigneurs du Conseil supérieur l'un doyen et les autres professeurs honoraires : otium cum dignltate.
Cependant, dès les premiers mois de l'exercice qui vient de se fermer, disparaissait, à Lille, une des plus grandes figures catholiques de ce temps et de ce pays. La cité tout entière porte encore le deuil de ce grand caractère de patriote et de chrétien, un des plus fiers et assurément des plus élevés qu'il m'ait été donné de connaître et d'aimer. Mais entre toutes les institutions qui s'honoraient de sa faveur, notre Université doit l'hommage spécial de sa très haute et filiale reconnaissance à la très noble et vénérée personne de M. Auguste Scalbert, qui fut rappelé à Dieu, plein de jours et de mérites, dans sa 84e année, le 22 du mois de décembre 1899.
Fondateur et Administrateur de notre Institut depuis son origine, M. Scalbert n'a cessé d'en être le bienfaiteur insigne, le soutien et l'ami. Et le jour où, l'âge et les forces trahissant son courage, il lui fallut se retirer de notre Conseil, il lui donna, pour le remplacer, un fils dans
lequel son dévouement se sentait revivre tout entier.
L'ardeur d'âme qu'il portait dans toutes ses affections n'avait fait que s'aviver, dans ses dernières années, envers une institution dont il avait chaleureusement salué et généreusement préparé le berceau. Son grand cœur, si largement ouvert à toutes les charités, se dilatait pour faire arriver à cette œuvre les derniers et précieux gages de sa fidélité. Entendre parler d'elle, de ses travaux, de ses accroissements, de ses succès, lui était visiblement une joie, une consolation au sein de nos malheurs publics, et comme un rajeunissement de son invincible espérance dans l'avenir des deux grandes choses qui se partageaient son âme : la religion et la France.
Il eut une belle vieillesse. Sans doute, durant sa longue carrière, bien des choses étaient tombées, dans notre pays, que cet irréductible tenant du droit et de l'honneur avait passionnément aimées ; pour lesquelles ce chevalier de toutes les nobles causes avait, depuis sa jeunesse, lutté au premier rang, et desquelles jusqu'à la lin il porta silencieusement le deuil, dans un cœur dévasté mais fidèle. Sans doute encore, plus près de lui, il avait vu se faire bien des vides, connu de bien cruels adieux. Mais ces adieux d'âmes chrétiennes, de fille, de fils prêtre, d'épouse, étaient des rendez-vous et des appels qui consolaient ses derniers jours et réjouissaient le départ par l'espérance du revoir.
Et puis, il regardait doucement ceux et celles qu'il laissait derrière lui, qui l'enveloppaient à l'envi de leur respectueuse tendresse ; et ce lui était, comme il le répétait, un continuel sujet d'action de grâces de les voir tous et toutes fidèles à Dieu et avançant de concert par les voies droites et hautes où lui-même avait marché.
Il remerciait donc, il priait, il joignait les mains avec une indicible expression de ferveur, il soulevait sa belle tète blanche, ses yeux s'humectaient de larmes en regardant le ciel, en parlant de la France, en prononçant des noms bénis. Il avait de la jeunesse fenthousiame, la flamme... mais c'était la dernière flamme. La flamme
est remontée à son foyer céleste, en laissant à toute une grande ville la lumière d'un exemple qui ne périra pas.
Ce n'est pas un vieillard, ce n'est pas un aïeul, c'est un jeune homme, c'est un fils que nous pleurons dans M. le baron Raoul des Rotours, député et conseiller général du Nord, ancien étudiant de notre Faculté de droit, mort saintement dans son château d'Avelin, le 29 mars dernier, dans sa 39e année. Il succombait à sa tâche écrasante de dévouement à notre pays. Ce fut une immolation que cette admirable mort. Elle fut généreuse comme une offrande, religieuse comme un sacrifice, émouvante comme un adieu, tranquille et confiante comme un départ pour un rendezvous éternel. Je prononçai devant son cercueil les novissima verba. L'écho que je vous en apporterais ici retrouverait-il l'émotion d'une parole dite en présence des autels, devant cette chère dépouille, au sein d'une assemblée attendrie, éplorée, qui y répondait par ses sanglots ? (1)
L'année académique 1899-1900 a vu notre Extension universitaire pousser plus loin que notre arrondissement et même notre département son œuvre de la bonne parole. A Hazebrouck, le succès de nos conférences est devenu presque une ovation, le jour de leur clôture solennelle à l'Hôtel de Ville, dans l'assemblée des notables et des propriétaires chrétiens de toute la région de Flandre. — A Arras, Mgr l'Evèque a daigné honorer de sa présence et autoriser de sa présidence la parole que nous apportions à la nombreuse élite de sa ville épiscopale. — Ici, à Lille, les quatre conférences de M. Etienne Lamy, sur l'expansion du catholicisme par les missions françaises, ont été de vraies fêtes pour un auditoire où se pressaient les premières autorités intellectuelles du pays. Ceux qui n'ont pas entendu M. Lamy faire passer devant nos yeux cette
(1) V. Annejcc. Paroles aux obsèques de M. Raoul des Rolours,p. 305.
grande synthèse de l'apostolat chrétien dans tous les siècles, se feront difficilement une idée de la hauteur sereine de sa pensée et du charme de cette parole simple, chaleureuse et pure, qui lui ont déjà conquis tant de sympathies, en attendant le plus haut honneur. « La modeste salle où nous eûmes l'honneur de le recevoir s'est estimée bienfière, lui disions-nous, d'avoir entendu, quatre fois en deux semaines, la grande parole qui se fera bientôt entendre et applaudir sous la coupole du Palais Mazarin. »
Je ne fais que toucher ces choses par le sommet. Mais encore faut-il nommer, à l'honneur de nos maîtres, cet enseignement par le livre qui, lui, ne mesure pas sa portée à la dimension restreinte d'une salle de cours et d'un amphithéâtre. L'Université doit premièrement ses félicitations à M. le doyen de Vareilles qui a obtenu le premier rang et une récompense de deux mille francs dans le concours ouvert par l'Académie des sciences morales sur la question obscure ou plutôt obscurcie de la Personnalité civile. « L'erreur que son Mémoire a combattue est tellement enracinée dans les esprits que le savant rapporteur de l'Académie a fait à cet égard les plus expresses réserves. Mais l'auteur garde la conviction que la vérité est sortie de son puits, et qu'elle n'y rentrera pas. Or la vérité, c'est ici en même temps la liberté. »
Honneur aussi et grand honneur à M. le professeur Salembier, pour son ouvrage si lumineux, si nourri, si concluant sur le Grand Schisme d'Occident, bien digne de prendre place dans la « Nouvelle Bibliothèque d'Histoire Ecclésiastique », à côlé des travaux de maîtres tels que M. Paul Allard et M. Rubcns Duval, du Collège de France. « Fidèle jusqu'au scrupule à la règle de ne jamais rien affirmer de faux et de ne jamais rien cacher de vrai, l'auteur a traité son délicat sujet avec une sincérité absolue et une érudition consommée. Il ne s'est pas trompé en espérant que cette histoire d'une époque, qui pour l'Eglise fut douloureuse entre toutes, provoquerait chez ses lecteurs une réconfortante impression. Gomme il le dit, on
compare instinctivement les épreuves actuelles de l'Eglise à d'autres qui furent plus terribles, et avec lui on souscrit à cette belle parole de Pascal : « qu'il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu par Forage, quand on est assuré qu'il ne périra pas. »
Nos actions de grâces aussi et très particulières à M. le professeur Boulay, qui en publiant en volume, sous le titre à1 Idéalisme et de Matérialisme, ses fortes pages de « la Revue de Lille, » sur l'Homme, son origine et sa fin, a fait œuvre à la fois de savant, de philosophe et de théologien, en montrant la nécessaire et précieuse contribution des sciences d'observation dans le domaine spéculatif de la philosophie.
Ce sont bien là de vraies pages de l'heure présente. J'en sais d'autres en préparation qui feront honneur à nos collègues. Et dès maintenant une thèse, telle que celle de M. le professeur Lenoble, pour le doctorat es sciences, ne méritait-elle pas l'accueil sympathique et confraternel qu'elle a reçu, le 5 juillet, à la Faculté de Bordeaux?
Enfin, si vous me permettez, Monseigneur le Chancelier, d'associer, — je dis mal, — de superposer votre nom à celui de vos fils, je saluerai de mon respectueux hommage la publication de votre belle et pieuse Histoire de Notre-Dame de la Treille, digne couronnement de cette Histoire de la collégiale de saint Pierre qui jouit d'une si juste autorité et faveur auprès des corps savants.
MM. les dovens vous diront tout à l'heure, Messieurs et Mesdames, les travaux de leurs étudiants, y compris, pour les sciences, ceux de notre école des Hautes Etudes industrielles. Je lui dois du moins de livrer à vos applaudissements les noms de MM. Boutry, Robyn, Nicolas et lîimy, quatre conquérants de certificats scientiliques aux examens olliciels de ces derniers jours.
A la Faculté de Droit, comment a-t -il pu se faire qu'un de nos étudiants de troisième année, après ses examens
brillamment passés à Grenoble, avisant le concours annuel ouvert par l'Etat entre les étudiants de son année dans toutes les Facultés de France, se soit glissé parmi tous ces concurrents choisis, ait obtenu de concourir avec eux, et finalement ait remporté le premier prix sur eux, lui l'enfant, l'étudiant de la Faculté catholique de Lille ? C'est un miracle que vous expliquera M . le doyen de Vareilles (1). Quant à moi, je veux du moins envoyer au jeune vainqueur, avec les félicitations de notre Université à laquelle il fait tant honneur, la parole attendrie que l'illustre M. Biot, alors octogénaire, adressait au jeune Pasteur qui venait de lui présenter et soumettre, à lui et à M. Dumas, ses premières et précoces découvertes savantes. Le vieillard, s'avançant vers lui et le pressant dans
(1) M. Glasson, doyen delà Faculté de Paris, rapporteur du concours, constate en ces termes la supériorité de la composition de notre champion masqué sur celle de tous ses concurrents de Paris et de la province :
« M. Delachenal obtient le premier prix. De toutes les compositions, la sienne es1 la plus complète; elle ne comprend pas moins de dix-hnil pages in-folio et on serait porté à se demander comment un pareil travail a pu être accompli en six heures, si l'on ne savait, souvent par expérience, que, dans les circonstances exceptionnelles, la concentration des forces physiques ou intellectuelles est si puissante qu'elle double ces forces. M. Delachenal connaît à fond toutes les parties du sujet qui se rapportent directement au contrat de mariage. L'entrée en matière est remarquable par l'ampleur et la netteté... Toutes les controver-< is sont soigneusement relevées; pour chaque controverse tous les systèmes, et pour chaque Bystème tous les arguments. Qu'il s'agisse de la doctrine des auteurs même les plus anciens ou des arrêts de la jurisprudence, tout est rapporté, discuté, critiqué ou approuvé... De toutes les compositions, celle de M. Delachenal est incontestablement la plus ample, et l'auteur n'y donne pas seulement des preuves d'une mémoire et d'un travail prodigieux, il sait aussi argumenter suivant la méthode de l'illustre doyen Demolombe. »
M. le doyen de Vareilles ajoute :
« Ainsi, une première et unique fois, un de nos élèves, par suite de circonstances extraordinaires, participe au concours général officiel, et il éclipse tous ses rivaux.
« Allèguera-t-on que c'est un coup de fortune? Il serait facile de s'en assurer ; qu'on ouvre désormais toutes grandes aux étudiants des Facultés libres les portes d'un concours dont les prix sont pa\és par tous les Français. Nous n'avons pas peur, pour notre compte, qu'on renouvelle l'expérience. Nous n'avons pas la présomption de croire que nos étudiants remporteraient chaque année le premier prix; mais nous sommes sûrs qu'ils le remporteraient plus souvent qu'à leur tour.
ses bras : « Mon cher enfant, lui dit-il, vous me faites battre le cœur ! »
De ce fait naturellement une conclusion se dégage. C'est d'abord que, parmi les meilleurs étudiants de l'Etat, nos meilleurs à nous ne font pas trop mauvaise ligure. Je n'ose pas parler d'une autre conclusion, celle qui irait à nous faire admettre régulièrement et annuellement à ce concours général? Du moins une fois de plus devient-il manifeste que nous avons fait nos preuves. Il y a deux ans, M. Duquesne, un des nôtres, se présentant pour la première fois au concours d'agrégation du Droit, était placé de ce premier coup au premier rang. Il y a quinze mois, l'un des nôtres encore obtenait la première place au concours d'agrégation d'histoire, l'enlevant, chose inouïe, à l'école normale supérieure, pour laquelle jusqu'alors c'était un apanage intangible. Cette année, voici donc qu'un des nôtres, introduit je ne sais comment au concours général, y remporte le premier prix sur tous les jeunes juristes de son année en France. Que faut-il de plus?
Un de nos gouvernants demandait naguère bien haut : pourquoi deux Frances, et pourquoi deux jeunesses en France? Et nous aussi nous demandons : pourquoi deux Frances inégales en droit devant la liberté et devant la •légalité ?
Et ces deux Frances, qui les a faites? Il n'y en avait qu'une depuis quinze siècles : c'était la France chrétienne catholique. Qui a fait l'autre? — C'était la France libre : (jui a fait l'autre? — C'était la France unie au dedans, grande au dehors, fière devant l'étranger : qui a fait l'autre? — Il n'y avait qu'une école, l'école de Dieu : qui a fait L'autre, l'école sans Dieu? — Il n'y avait qu'une jeunesse, fière, noble, enthousiaste du vrai, du beau, du bien, au service de la foi comme de la science, de son Église comme de son pays, àTécole comme dans les camps, «|iii a fait L'autre ?
Et aujourd'hui vous venez dire qu'il y a péril à ce que ces deux Frances se haïssent et se combattent : mais
laquelle des deux combat l'autre, dépouille l'autre, écrase l'autre, proscrit l'autre, persécute l'autre ? Ah ! cela nous savons pourquoi. Vos propres maîtres nous l'ont appris dans leurs dépositions devant une récente Enquête parlementaire, et leurs aveux demeurent (1). Si nos écoles primaires et nos écoles secondaires ont autant et plus d'élèves que les vôtres, autant et plus de succès scolaires que les vôtres, c'est que nous les élevons mieux que vous. De sorte qu'en définitive tous vos artifices de tribune, tous vos travestissements des faits peuvent se traduire par cette cynique et brutale parole du vieux Madier de Montjau : « Il faut supprimer tout ce qui nous gêne. » Supprimer les Congrégations qui nous gênent, parce qu'elles sont une liberté; supprimer vos collèges qui nous gênent, parce qu'ils sont la concurrence ; supprimer finalement TÉglise catholique qui nous gêne, parce qu'elle est la sainteté et l'immortalité : en somme, c'est toujours l'histoire de ce fou furieux dont parle quelque part le Comte de Maistre, qui jette une montre à terre et qui l'écrase du pied en s'écriant : « Je t'empêcherai bien de marcher! »
Une gêne sans doute aussi, l'indépendance des familles qui nous envoient leurs fils ? Et n'est-ce pas de ce chef que, frappés d'impuissance et d'incapacité à l'admissibilité aux services publics, les fils comme les pères sont déclarés en masse ennemis de l'Etat? Serions-nous revenus au bienheureux régime de la loi des suspects ?
Nous les ennemis de l'Etat! Nous les ennemis de la France ! Le croient-ils, en vérité ? Ah ! Monseigneur l'Archevêque, lorsque, il y a quelques jours, présentant votre clergé à M. le Ministre de l'Instruction publique, vous lui parliez avec cette courageuse liberté épiscopale que nous aimons tant en vous, est-ce donc que vous lui appreniez quelque chose de nouveau, à ce ministre, en lui disant que vous aviez, vous aussi, vos collèges et vos grandes écoles, et qu'en y formant des chrétiens vous entendiez bien par cela même préparer à la France de vrais Français?
(1) V. M. le Sénateur de Lamarzelle, La crise universitaire.
De cet état de choses quelle conduite, quel devoir découle pour vous, Messieurs les Étudiants? Est-ce qu'il s'ensuit que vous vous ferez peur, que vous déserterez le drapeau, et que la solitude se fera autour de nos chaires parce qu'elles s'appellent les chaires de l'enseignement catholique et libre ? Ah ! que ce serait mal vous connaître? Quel noble démenti notre rentrée donne à ces craintes injustes; et que j'avais de fierté, il y quinze jours, à vous présenter à Monseigneur le Nonce apostolique, si pressés, si nombreux, dans notre chapelle supérieure, dont vous débordiez l'enceinte trop étroite ce jour-là!
Non, mais ce qui aujourd'hui s'ensuit de cet état de choses, c'est que pour venir à nous, à travers les lignes ennemies, il faut être brave, très brave, deux fois résolus et trois fois braves; et vous l'êtes. C'est que, pour cela, il faut être les dignes fils de familles déterminément chrétiennes, et vous Fêtes. Et si, avant que s'engage la bataille scolaire de cette année nouvelle, j'avais à haranguer la jeune troupe que vous êtes, c'est le langage des forts que je lui tiendrais. Je vous dirais : L'Eglise de France souffre aujourd'hui. C'est une mère: voulez-vous souffrir avec elle et pour elle ? Vous ne serez pas le grand nombre, voulez-vous être une élite? Vous n'aurez pas à cette heure les faveurs du pouvoir, mais voulez-vous les bénédictions de l'Eternel? Vous n'aurez pas les dignités et les honneurs, mais préférez-vous l'honneur? Je vous promets que vous arriverez aux mêmes grades, mais je vous préviens que ce sera par l'âpre chemin du travail et par la ligne droite de votre mérite. Mais, en définitive, c'est encore la ligne droite qui est le chemin le plus court et souvent le plus sûr. Gagnant de l'avance, ceux qui le suivent sans dévier gagneront aussi le prix. Il en sera de même pour l'entrée des carrières. Grâce à Dieu, à côté et certainement au-dessus des fonctions officielles, nombreuses sont encore les professions libérales, telles que la médecine, le droit, les sciences, qui tiennent en main la clef des carrières libres et honorées. Nombreuses aussi les
grandes compagnies et industries, qui, elles, n'en sont pas à demander à leurs candidats d'où ils viennent, mais ce qu'ils savent et ce qu'ils valent. Il vous faut donc savoir, il vous faut donc valoir. Les populations elles-mêmes ne s'y trompent pas, dans le choix qu'elles font de ceux à qui elles accordent leur confiance, sinon encore leur suffrage. C'est là, dans ces carrières supérieures, que la race des hommes de valeur et d'honneur, vivant fièrement d'un travail qui ne doit rien qu'à Dieu, peut attendre qu'advienne son jour, le jour où tant de constance, de vertus, de services, de désintéressement forceront enfin l'ingrate fortune à rougir d'elle-même : C'est le mot de Tacite : donec fortunam pudeat suit
Messieurs, il y a bien des années que je m'entends faire au cœur le reproche que le Seigneur s'adressait à son peuple par le prophète Aggée : a N'y a-t-il pas assez « longtemps que vous habitez dans un palais, tandis que « ma maison est un grenier abandonné ? L'heure presse : « bàtissez-moi une demeure plus digne, et vous me serez « agréable, et j'en tirerai ma gloire. Si vous vous plai- « gnez souvent que les temps sont durs et les saisons « mauvaises, ne serait-ce point parce que vous avez (( perdu de vue ma maison sainte ? dit le Seigneur. Le- « vez-vous donc, apportez le bois et la pierre, et alors « moi, à mon tour, je vous ouvrirai les cieux, et je vous « enverrai Y abondance de l'huile, du vin et du fro- « ment (J). »
Messieurs, Mesdames, dès le mois prochain, mois de décembre, nous creuserons les fondements de notre église ou chapelle de l'Université. Une aimable charité est ve-
(1) Ao(i.i;i. I. 'i. il. Factumest Verbum Domini in manu Aggœi prophètes diccns ; Nondum rcnit tempus domùs Deicedificandœ? Numquid
tempus est vobis ut habitetls in domibus laqueatis, et domus ista de* serta?... Ascendilc in montent, portate ligna, wdifiente dornum. Et acceptabilis mihi erit. et glorificabor, dicit Dominas. Proptcr hoc prohibiti sunt cœli, ne darent rorem, etc.
LES DEUX Fil AN CES. 305
nue dernièrement à moi, et elle m'a parlé justement comme parlait le prophète Aggée. Et comme, en ranimant en moi le vouloir de l'ouvrage, elle m'en procurait en partie le pouvoir, nous nous mettrons à l'œuvre. Dieu fera le reste, et avec Dieu ceux et celles qui, parmi nous, voudront bien être les ministres de la providence de Dieu. Après lui, sans doute, nul n'a le droit de se nommer. .Mais si, grâce à vous, je pouvais parvenir à mener à bonne fin ce saint et rude travail de mes dernières années, quelle dette personnelle j'aurais contractée envers vous! Car grâce à vous, j'aurais ainsi quelque chose que je pourrais prochainement emporter et déposer, pour ma rédemption, sur l'autel éternel !
L'année dernière, je vous annonçais la construction du Cercle. Il est achevé: nous en avons fait ce matin même la bénédiction; notre jeunesse en prépare la prochaine et très solennelle inauguration. Vous avez pu voir, dans la rue de la Grande-Allée, cette construction, de caractère à la fois grand et simple, due au talent de M. l'architecte Destombes et à l'actif travail de M. l'entrepreneur Laurenge, que de tout mon cœur je remercie. Un autre devrait être remercié avant eux. Mais vous savez que chez nous la charité est anonyme; elle n'a point de nom sur la terre ; son nom est du ciel, le plus grand nom du ciel : Deus charitas est.
Dans l'appropriation et aménagement de ce cercle, il y a place pour tout et pour tous : pour la religion, pour la lecture, pour les récréations, les réunions, les fêtes. Le Père Directeur de la Congrégation y aura son cabinet de réception, j'allais dire de consultation; MM. les Professeurs y auront leur salon de conversation. Et s'il vous plaisait un jour de le visiter, Messieurs, vous y verriez combien nous aimons notre jeunesse et combien l'Eglise est une mère!
Je ne puis oublier enfin que nos vacances viennent de se terminer par la réunion du Congrès des jurisconsultes catholiques dans un des établissements de notre Université. Je les ai salués du pied de l'autel, en notre nom à
tous. Ce que je puis ajouter, c'est que rien n'a manqué à l'édification que j'ai reçue de leurs personnes, à l'admiration que j'ai conçue de leur savoir, à la reconnaissance que tous doivent à leur zèle intelligent pour la défense des intérêts de l'Eglise. C'était spécialement pour aviser aux moyens de défendre et sauver les droits des œuvres charitables que ces grands catholiques venaient se concerter chez nous. Et, à la manière dont ils parlaient d'elles, on comprenait, on sentait, qu'ils parlaient de choses vécues par eux, et qu'ils avaient fait avant que de dire (1).
Une nouvelle année est commencée. Aucune des précédentes ne s'est ouverte sous de plus hauts auspices. La présence auguste de Son Excellence Mgr le Nonce apostolique, la célébration qu'il a bien voulu faire de notre messe du Saint-Esprit le jour de notre rentrée, les paroles qu'il a daigné adresser solennellement avec l'autorité de sa mission et de sa doctrine, la visite qu'il a faite ensuite de quelques-uns des établissements de nos Facultés, ont été et demeureront pour nous plus qu'un honneur, me suis-je permis de lui dire: c'est une grâce. C'est la grâce de la bénédiction pontificale elle-même, donnée à une Université toute pontificale par Celui qui représente olliciellement le Souverain Pontife auprès du gouvernement de notre pays (2).
A l'Ecole militaire de Saint-Cyr, la promotion sortante reçoit son nom d'un des grands événements militaires de l'année. Notre promotion de cette année recevra le nom de « Promotion du Nonce ».
L'Écusson de notre Université porte écartelé en chef à dextre les clefs de Saint Pierre : c'est Rome, c'est l'Eglise. Au-dessous les armes de Flandre et d'Artois : ce sont nos deux provinces, et par extension la France dont elle sont les plus riches joyaux. A senestre en chef un livre ouvert sur champ d'hermine : c'est l'enseignement,
(*1) Y. Annexe. II : Le XXI] • Congres des Jurisconsultes.
(-2) Y. Annexe III : Son Excellence M** le Aonce à l'Université.
LES DEUX FKANCES. 307
c'est l'étude. Au cimier la Mère de Dieu trônant avec son fils entre les bras sous le vocable de Sedes sapientiœ : C'est la religion et la bénédiction. Ainsi Rome et la patrie, la science immaculée, la sagesse suprême : tel est notre blason. Nous lui avons fait dire tout ce que nous croyons, tout ce que nous espérons, tout ce que nous aimons. Il préside à nos travaux, à nos combats et à nos deuils. Nous le portons dans toutes nos fête s , placé sur notre bannière. Récemment nous le portions à Reims à côté de l'étendard de Jeanne d'Arc. Gomme le sien il est entré aujourd'hui à la peine : qu'il soit bientôt à l'honneur!
Le Baron Raoul des Retours, Député et Conseiller général du Nord.
paroles prononcées a ses obsèques, par mgr le recteur, dans l'église paroissiale d'avelix
le 3 avril 1900.
« Mes Frères,
« M. le Curé m'a demandé de le remplacer. C'était à lui qu'il appartenait de laisser tomber de son âme de pasteur quelques-uns de ses souvenirs sur le cercueil de celui qu'il a beaucoup aimé. Mais son discours, étouffé par son immense douleur, n'eût été qu'un sanglot. « Je ne saurais que pleurer, » m'a-t-il dit, en me suppliant de ses larmes. Je tâcherai, mes frères, de retenir les miennes, pour vous faire entendre quelques paroles, qui ne feront d'ailleurs que traduire les siennes.
« Et, en vérité, mes frères, qui donc ne serait ému jusqu'au fond de l'âme par le spectacle que la mort, l'inexorable mort, déploie ici sous nos yeux? Un jeune homme, avant sa quarantième année, enlevé, dans la fleur du mérite et de la distinction, à tout ce que Ton aime et ce qui fait aimer la vie : famille, fortune, honneurs, tendresse du foyer et haute considération publique; une noble alliance, un beau nom; une épouse selûD son cœur et selon le cœur de Dieu ; des enfants, deux fils charmants et qui déjà promettent de ressembler aux aïeux; une mère, je me trompe, deux mères justement