LES DROITS DE LA CHARITÉ
C'est le môme accueil que nous sommes heureux et fiers de
vous offrir en ce jour, avec une cordialité et une simplicité qui peuvent se dire d'un seul mot : « Vous êtes ici, vous aussi, -Messieurs, dans une « Maison de famille. »
Laissez-moi donc d'abord me féliciter moi-même de l'occasion qui m'est offerte de vous remercier, Messieurs, de l'inappréciable service que vous ne cessez de rendre à l'Eglise de France. Certes, s'il fut un temps où elle en eut besoin, c'est particulièrement le nôtre. Un prophète du peuple de Dieu disait des impies d'alors et de leur gouvernement : « Ils ont changé le droit, révolutionné le droit : mutaverunt jus ». Ils ont appelé le droit ce qui était la force; ils ont appelé le bien ce qui était le mal ; ils ont appelé justice ce qui n'était que violence. Et le Prophète ajoute : « Et l'aneien pacte national, qui devait être stable à jamais, ils l'ont déchiré, et ils en ont jeté les pages aux quatre vents du ciel : Mutaverunt jus et dissipaverunt fœdus sempiternum. »
Mais grâces soient rendues à Dieu! Le droit chrétien, dans ses principes et ses applications, n'aura pas été du moins sans représentants ni sans défenseurs en ce siècle. Grâces soient rendues à vous ! Des hommes de savoir et de cœur se sont levés parmi nous qui ont su dire en face, au mensonge : tu es le mensonge; à l'iniquité : tu es l'iniquité; à l'hypocrisie : tues l'hypocrisie ; et à la déprédation, d'où qu'elle vienne : tu es la violence et le vol. Ils l'ont dit haut et ferme, qui par la parole, qui par la plume. Ils l'ont fait entendre au barreau, à la tribune, dans les conseils et les assemblées de la nation. Puis-je oublier devant qui je parle ; puis-je oublier de quel maître de la parole parlementaire et juridique vous avez fait choix pour vous présider ici ? Ce sont ces hommes de qui les lumineux écrits éclairent celte vaillante Revue catholique des Institutions et du Droit, que je m'en voudrais de ne pas nommer. Avant d'écrire, avant de parler, ils avaient fait mieux encore : ils avaient agi, ils avaient souffert. Et vingt ans passés n'ont pu nous faire oublier ces deux ou trois cents magistats de tout degré qui défilèrent devant un ministre de la justice, de la justice d'alors, en lui jetant au front avec leur toge la parole qu'un magistrat à l'antique ne craignait pas d'opposer à Louis XIV lui-même : « Sire, en affaires jr ne vous connais pas, je ne connais que la justice: je ne suis pas a vous, je suis à elle ! ».
316 LE XXIVe CONGRES DES JURISCONSULTES.
Laissez-moi vous remercier dune autre chose encore : je veux dire de l'exemple et de la belle leçon que vous apportez à nos jeunes juristes. Ils savent qui vous êtes. Messieurs. Ils savent qu'un groupement d'hommes influents dans le pays s'est fait autour de vous, et que ces hommes de loi sont avant tout des hommes de foi qui font marcher la justice dans les voies saintes de l'Evangile. Ils savent, par vos seuls noms, ce que peuvent attendre de vous toutes les nobles causes, qui leur sont chères comme à vous. Ils savent aussi' de quelle délicate et indomptable fierté vous cuirassez votre conscience, au besoin, et ils vous regardent pour apprendre que tous les honneurs de la terre ne valent pas qu'on les paie du prix de son honneur.
Lorsque, bientôt, ils entreront dans la carrière, ces jeunes hommes iront à vous, et ils vous demanderont d'être leurs patrons, comme ils vous ont pris pour modèles. Voulez-vous me permettre, Messieurs, de vous prier de ne pas retirer d'eux votre regard et voire main? J'ose dire qu'ils en sonl dignes. Ils sont de votre école, autant que de la nôtre. Et lorsque, dans quelques jours, ces jeunes gens seront rentrés dans cette demeure, et que nous leur redirons ce que vous êtes venus faire el délibérer ici. ils eu tressailleront d'aise, ils s'animeront, ils s'exciteront à continuer votre œuvre, et dès maintenant ils se sentiront plus hommes eu reprenant leur place à voire place, dans une maison, a un foyer, a une table4 où vous nous serez assis, et au pied d'un autel où vous aurez prié.
Vos séances vonl s'ouvrir sous le regard de Dieu el sa bénédiction. En tête du programme de votre présent Congrès, je lis ce nom divin : la Charité. « Les droits de la charité, la liberté de la charité, la situation légale de la charité; charité individuelle et charité collective ; œuvres, associations, fondations charitables. » Oh! Messieurs, quel sujet, et qu'il répond bien à nos inquiétudes présentes ! On est saisi de stupeur quand on pense que le droit, que la liberté de donner el de faire du bien puisse être un objet de contradiction dans une nation chrétienne, deux mille ans après L'évangile ! On est. par contre, ému de reconnaissance el d'espoir, en pensant que c'est pour assurer et défendre les intérêts de cette céleste cliente que vous vous êtes réunis et que vous allez vous concerter aujourd'hui! Cette reconnaissance, c'estcellede l'Eglise