INAUGURATION DU BUSTE
Mais non. hélas! ce n'est pas lui, Messieurs, qui, vous remerciera, et voici que vous ne retrouvez plus aujourd'hui de lui que son image... Je me trompe : vous y trouvez sa doctrine et sa pensée, toujours présente dans les esprits, toujours vivante dans les cœurs. Vous y retrouvez aussi sa famille, sa double famille. Celle de sa Faculté d'abord, de ses collègues ses frères ; de ses étudiants ses lils : car de quel autre nom les nommerais-je qui soit plus vrai que celui-là? Puis cette autre famille qui le pleurera longtemps : une épouse, une fille, un frère, des fils, que vous aurez consolés et honorés par l'hommage que vous êtes venus rendre au parfait gentilhomme, fier, chevaleresque, fidèle, généreux, et au chrétien à l'antique dont ils portent le nom !
Maintenant, laissez-moi me tourner vers vous, Monsieur le Doyen, Messieurs les Professeurs, Etudiants, et anciens Etudiants de notre Faculté.
C'est une belle couronne, cher Monsieur Selosse, que votre parole a posée tout à l'heure sur le front de notre ami, couronne d'un riche métal, et si délicatement ciselée de votre main! C'est bien le portrait du Maître que vous avez modelé, vous aussi, portrait fait de vos souvenirs de chaque jour, de vos pittoresques impressions, comme de notre commune et inconsolable admiration.
C'est aussi une noble inspiration à vous, Messieurs les Etudiants, que la filiale pensée que vous avez conçue d'ériger ce monument à l'homme qui fut trente ans le premier de vos maîtres. Je ne dis pas assez : M. le marquis de Vareilles, vous le savez, avait fait de son Décanat perpétuellement renouvelé un véritable patronat, qui ne se limitait pas à votre formation juridique, mais s'étendait paternellement à toute votre vie morale, chrétienne, familiale, sociale, que. au cours de votre carrière, ce grand et noble cœur ne perdait plus de vue. Je vous ai fait lire, dans notre Revue des Facultés ce que j'intitulais son « Testament à ses élèves » ; testament littéraire. religieux, charitable, militaire même, si je puis appeler ainsi les instructions et consignes dont il vous armait, jeunes conscrits, pour le saint combat.
Mais mieux que cela encore, vous avez l'exemple d'une vie incomparable : vie toute d'honneur, de grandeur d'âme, dr désintéressement, d'enthousiasme pour toutes les nobles causes, d'études élevées et de sainte poésie. Qu'il soit votre mo-
i9G A LA MÉMOIRE DE M. LE DOYEN DE VAREILLES.
dèle et qu'il le soit toujours. A mesure que les années vous éloigneront de lui. à mesure que, j'ai lieu de le craindre, les caractères se feront plus petits, vous le verrez grandir, lui, dans la vénération de ceux qui Font connu, et dans l'admiration de ceux qui le liront. Il est du nombre de ces hommes supérieurs qui apparaissent plus grands à l'horizon du souvenir, à mesure qu'autour de nous, hélas! leurs pareils deviennent plus rares!
Oserai-je vous communiquer un vœu en terminant? Je voudrais que ce monument se complétât par un autre, un monument littéraire. Celui-là serait fait de ses écrits inédits ou non codifiés, lettres, discours, rapports académiques, même poésies intimes et familières... Il y a là des épis d'or à glaner, Messieurs. Qui de vous voudra fournir le lien qui en ferait une gerbe?
Maintenant mon dernier mot : tenons-nous ensemble et tenons-nous debout. Tenons-nous tous ensemble, Paris, Lyon, Angers, Toulouse et Lille. Et alors que pourra contre nous l'adversaire? C'est la parole biblique : stemus simul; et quis erit adversarius nobisP Les temps sont mauvais, l'ennemi est fort et menaçant contre nos Instituts. Courage et confiance quand même! C'est encore M. de Vareilles qui nous crie de làhaut sa fière parole despremiers jours : « Dieu a dressé dans nos temps obscurs les Universités catholiques comme des phares; les phares survivront à la tempête... Quels que soient du reste les desseins de la Providence, notre devoir à tous est de marcher comme si l'avenir nous était garanti, comme si le ciel était serein, comme si la Justice était reine de France. Forts de leur conscience sans reproche, forts du bien qu'ils ont fait et qu'eux seuls sont capables de faire, forts de leur dévouement à la France, qu'ils ont à toute époque passionnément aimée, et dont ils sont, encore les seuls vrais amis, les catholiques peuvent s attendre à tout, mais ils n'ont peur de rien. »
Mgr Baudrillart exprima la gratitude des représentants des Universités catholiques sœurs, en souhaitant l'union toujours plus étroite et effective entre les établissements d'enseignement supérieur libre. M. Selosse. dans le « toast du doyen >>. adressa aux étudiants ses vœux et ses conseils, avec un accent d'autorité et de cordialité qui rappelait M. de Vareilles, dont le patronage et l'exemple nous aideront tous à aimer, à servir la justice et la vérité !
ANNEXE II
Souhaits du nouvel an 1908.
A Messieurs les Professeurs.
Extrait de la Revue des Facultés, janvier 1908- ENTRETIEN DE M«r LE RECTEUR
La tristesse de l'heure présente nous ayant commandé , cette année encore, de supprimer la réception traditionnelle du 1er janvier, Msv le Recteur a exprimé le désir quelle fût remplacée par une réunion plènière de MM. les Professeurs à la chapelle Venite adoremus. Cette réunion fut fixée au soir du lundi, 6 janvier, fête de l'Epiphanie de Notre-Seigneur, fin des vacances et veille de la rentrée des Etudiants.
Ce lundi donc, à 5 heures et demie, malgré la survenue soudaine d'un verglas intense, qui rendait l'accès des Facultés impraticable, un bon nombre de professeurs, ecclésiastiques et laïques, purent quand même atteindre l'Hôtel académique, et la Chapelle se trouva presque pleine.
Avant le Salut et la Bénédiction solennelle du Très Saint Sdcrement, M%v le Recteur leur adressa familièrement, de l'autel, les paroles suivantes :
Messieurs et chers Collègues,
J'ai grandement désiré qu'aux premiers jours de celte année, et pour remplacer la réception d'usage, eût lieu ici en-
j98 SOUHAITS DU NOUVEL AN.
ire nous cette réunion à la ibis familiale et religieuse : je ne pouvais être privé de vous offrir mes vœux. J'ai souhaité que ce fût de préférence devant Dieu, afin que ces vœux réciproques fussent présentés d'abord à Celui qui seul a le pouvoir de les exaucer. Et puis je suis heureux que ce rendez-vous ait pu se placer en cette soirée solennelle de la fête de l'Epiphanie. L'Epiphanie, la fête des Mages, ces savants de l'Orient que l'observation des astres avait amenés, sous la conduite de l'Étoile, aux pieds de Celui qui s'est appelé la Lumière du monde, n'est-ce pas votre fête à vous, Messieurs les Professeurs? Car n'ètes-vous pas, comme les Mages, les maîtres de la science, et de la science croyante? Soyez donc, chers collègues, salués et remerciés; doublement remerciés, puisque pour vous rendre ici vous avez dû risquer bravement vos pas sur une mer de glace, presque au péril de vos jours.
Cestparmes souhaits que je commence. Saint François de Sales, un de nos patrons, écrivant à un ami pour le nouvel an, formulait les siens par ces trois mots commençant par la même lettre : Santé, Sagesse, Sainteté. Santé soit donc à vous et à tous les vôtres, chers collègues el amis; et que jamais plus nous ne revoyons les grands deuils qui naguèiv ont si cruellement fondu sur nos Facultés ! — Sagesse ssi, avons qui en êtes 1rs maîtres: cl que vos disciples en trouvent toujours auprès de vous l'exemple avec l.i leçon! — Sainteté enfin : c'est une aune*1 de vie spirituelle et de grâce que je vous souhaite. Qu'elle descende surabondante sur vos travaux, vos études, vos œuvres; qu'elle s étende à vos foyers, et qu'elle y fasse vos fils semblables en tout à leurs pères. Je n'ai rien tant à cœur, après votre salut, que votre parfait bonheur et celui <1<4 ceux que vous aimez !
Cette bénédiction de la grâce et des jours heureux, je rappelle premièrement sur notre Université, car c'est d'elle, vous Le pensez bien, que je viens comme toujours vous entretenir < i ^oir. Je le ferai en quelques paroles dont ici, dans ce sanctuaire, je n'ai pas à chercher bien loin l'inspiration et le sujet. Regardez, Messieurs, ici même, près de 1 autel, cette représentation de la première station du Chemin de la Croix. Le cœur de M. Vrau repose sous cette pierre!... Cette place chez nous, dans cette chapelle de l'Adoration, cette place « la plus
proche possible du Très Saint Sacrement », c'est lui qu'il l'a ainsi désirée et désignée, de sa volonté dernière. Et qu'il y est bien chez lui, au centre même de ses prédilections divines et humaines, ce cœur, ce grand cœur duquel est sortie, et duquel a vécu trente ans l'Université Catholique de Lille !
Eh bien, si ce soir ce cœur venait à se ranimer au voisinage du vôtre, que lui demanderait-il à elle, que vous rappellerait-il à vous? Regardez encore, lisez, au-dessus de cette pierre, les trois mots du Pater que nous y avons fait graver : Adveniat regnum titum ! C'est sa réponse, et c'est la notre. Ce lut le programme et la devise de toute sa belle vie, ce fut le dernier legs de son sublime testament spirituel; c'est encore le dernier cri de son cœur d'apôtre. Or ce cri, c'est vers vous qu'il le pousse. Et moi, y faisant écho, je viens vous demander : « Messieurs, cet avènement du règne de Dieu par l'Université, y voulez-vous contribuer? Et l'honneur d'y travailler, et le bonheur d'y réussir, ne sont-ils pas le meilleur souhait que je puisse vous apporter ? »
Oui, nous y travaillerons. Nous sommes assemblés ce soir pour nous le dire et pour nous animer à le faire, de la manière que Notre-Seigneur a demandé et comme il demande toujours à ses apôtres de le faire, c'est-à-dire dans l'unité, l'union : ut sint unuml II faut que nous ne fassions qu'un par l'esprit, par le cœur, par l'action, en tout et par tout. Souffrez que je vous le rappelle sommairement. Cela peut se dire en quatre mots, quatre mots que je vous laisserai, pour que, durant toute cette année, vous les traduisiez en actes, vous les transformiez en œuvres ; et pour que ces œuvres, dès ce soir, tout à l'heure, à genoux, vous en fassiez l'offrande anticipée, avec celle des Mages vos confrères, au divin Roi de Bethléem.
Union dans la foi d'abord. La foi est présentement menacée. C'est le péril du dedans, vous disais-je récemment, plus grave que celui du dehors. Vous avez entendu le cri d'alarme parti de Rome; c'est spécialement un cri d'appel aux Universités. La nôtre, grâce à Dieu, a été immunisée, jusqu'à cette heure du moins, du virus général : telle est sa caractéristique glorieuse et heureuse. Mais qu'il est nécessaire de veiller sans relâche pour nous préserver de la contagion du siècle! Toute l'atmosphère ambiante en est contaminée.
Messieurs les Professeurs, de cette préservation nécessaire, urgente, vous et nous, je vous en prie, faisons notre première affaire !
Pour cela, unissons-nous dans une même foi. inséparablement. Saint Paul appelle la foi un bouclier. Scutum fidei. Qu'est-ce que les anciens faisaient de leurs boucliers pour repousser les traits, en marchant au combat ou en montant à l'assaut? Ils les tenaient pressés, serrés au-dessus de leurs têtes, les uns contre les autres, pour en former ainsi un seul tout solide qu'ils appelaient la tortue, testudo, une sorte de carapace impénétrable aux coups et aux projectiles. Nous marcherons ainsi bien d'accord, bien compacts, n'ayant tous qu'une même foi. laquelle nous défendra et que nous saurons défendre. Ainsi ferez-vous dans votre chaire, dans vos entretiens, dans vos écrits. Ainsi faites-vous d'ailleurs. Est-il doncbesoin de vous le dire? Est-ce que je ne lis pas vos ouvrages, vos brochures, vos articles de revue et de journaux ? Est-ce que je n'y puise pas l'édification, la satisfaction et la fierté de les trouver aussi chrétiens que savants? Ainsi, tout en .( une école d'entière sincérité scientifique, serons-nous une école de saine et sûre valeur apologétique. N'est-il pas vrai d'ailleurs que cette confession, profession et défense du symbole intégral de notre foi, est la raison première de notre existence : et que nous ne sommes réellement Universités catholiques ou Facultés catholiques que par là?
Union dans la charité aussi, union des cœurs : tel est mon second souhait pour vous. Il fait en même temps déjà le sule mon action de grâces, puisque, depuis vingt années que je suis à voire service, la douleur de voir la division camps ou partis hostiles se faire parmi nous m'a été épargnée. Que si parfois d'aventure quelque vent de glace ou d'orage a passé entre deuxeceurs chrétiens, il a suffi, puisqu'ils étaient chrétiens, de les mettre en présence du cœur doux et humble de Jésus-Christ, pour tout raccommoder, rejoindre et fondre dans un serrement de mains.
Mais n'estimez-vous pas, chers frères, qu'il faut encore nous serrer de plus près à cette heure où tant d'ennemis haineux et violents nous assaillent? Et ne devons-nous pas d'autant plus nous aimer qu il y a autour de nous plus de gens qui ne nous aiment guère? Je veux bien tenir compte du proverbe qui dit que. même entre frères. « il est plus fa-
cile de s'aimer que de s'entendre ». Mais des chrétiens savent qu'aimer c'est se sacrifier. Donc sacrifice mutuel de nos pensées, de notre manière de voir, de notre amour-propre, de nos intérêts même : la paix vaut bien qu'on l'achète, et au surplus le bonheur de la vie en est le prix. N'entendez-vous pas, dans ces saintes journées, ces voix d'allégresse qui chantent sur le divin berceau la paix envoyée du ciel aux hommes qui se veulent du bien?
Union dans l'action. Tel est mon troisième souhait. Qu'est-ce à dire? Action commune : nous marcherons ensemble, d'un même pas, vers le même but, par les mêmes voies, — les voies droites. — et la main dans la main. Action associée dès lors; non isolée, non séparée; ni les membres séparés de la tète, ni les membres séparés entre eux.
Vous ne vous séparerez donc pas, Messieurs, de l'Administration ou de ceux qui la représentent : ne pouvant rien sans vous, nous avons besoin de vous, besoin de vous sentir avec nous, près de nous. C'est d'ailleurs justice, et justice reconnaissante; car enfin, chers Messieurs, nous travaillons pour vous. C'est de plus charité et compatissance envers nous : l'administration, croyez-le bien, n'est pas un lit de roses. Plaignez-nous donc, si vous le voulez; mais surtout aidez-nous, soutenez-nous au dedans au dehors, et ne faites qu'un avec nous, pour le bon fonctionnement de la chose commune. S'il en est ainsi, chers amis, ô les bonnes étrennes que vous nous apportez! Et que je vous en remercie!
Mais je n'ai pas dit tout : action sur les étudiants maintenant. X<i vous isolez pas non plus de ces chers fils. Vous êtes leurs maîtres, c'est bien ; soyez leurs pères, c'est mieux. Vous êtes leurs docteurs, de plus soyez leurs pasteurs. Celui qui a dit de lui-même : « Je suis le bon Pasteur » a ajouté que le bon Pasteur connaît ses brebis par leur nom nominatim. Il y a tout dans ce mot. Connaître vos jeunes gens nominatim, c'est les connaître un à un, individuellement, personnellement; c'est les connaître intimement, dans leur âme, dans leur vie, nominatim; c est les connaître dans leur passé, dans leur pays, dans leur famille, leur nom en un mot avec tout ce que représente ce nom : nominatim !
Puis les conduire, seconde chose. Il y a pour cela la parole, la parole amie, le bon conseil, le sage avertissement, et s'il le faut parfois le paternel reproche... Messieurs, savez-vons
bien que, ces jeunes gens, nous sommes tous solidairement responsables de ce qu'ils font, de ce qu'ils sont? Nul, d'entre nous n'a le droit de s'en désintéresser; nul n'a le droit, quand le désordre se dresse là sous ses yeux, de se dire, détournant la tête : « Cela ne me regarde pas! ) Tout nous regarde de ce qui touche au salut de ces chères âmes, comme au bon renom de l'Université.
Et puis l'action par l'exemple. Quand l'Évangile nous di que « les brebis suivent le bon pasteur », c'est donc qu'il marche à leur tête. Xêtes-vous pas vous-mêmes à la tète de toutes les bonnes œuvres de cette ville, œuvres de charité, de zèle, de propagande et de piété? C'est là qu'il faut les conduire, là sont les bons pâturages. 0 la belle école de virilité que vous leur ouvrez! O le sublime professorat que vous exercez! N'oublions pas. chers Messieurs, que ces jeunes gens nous font l'honneur de considérer chacun de nous comme le modèle, le type, le moule dans lequel ils jettent aujourd'hui la statue de leur vie tout entière? Forma gregisl
Enfin l'union dans la prière. C'est bien l'heure de prier. Dans quelque temps le Parlement abordera la discussion d'une loi destructive de la liberté d'enseignement. Directement ou trement l'ennemi tirera sur nous : avant ce redoutai)!mortel engagement, fléchissons le genou sur le champ di bataille.
La prière se définit ascensus mentis ad Deum « l'ascension de lame vers Dieu ». Vous remarquerez que. dans son ascension glorieuse, Notre-Seigneur ne s'éleva pas seul vers le ciel. Il emmena avec Lui les Ames des justes ses amis qu'il présenta à son Père. Ainsi fera notre prière. Montant de la terre au ciel, elle prendra pour escorte toutes les âmes aimées. J'y réclame une place à part pour celles qui forment ce que nous nommons notre famille universitaire : tous ceux qui sont ici, tous ceux qui n'y sont pas et ceux qui n'y sont plus, confrères, élèves, anciens élèves, auxiliaires, serviteurs, bienfaiteurs, fondateurs, administrateurs. Emportons-les vers Di< eux, leurs besoins, leurs travaux, leur avenir, leur salut... Nous sommes une société de prière, Messieurs.
Or cette société a ses réunions régulières : Retraite de rentrée; Triduum de Pâques; Messes et Instructions dominicales du Carême, Fêtes patronales de Facultés; Adoration Perpétuelle, Fête-Dieu et procession du Très Saint Sa
ment, etc. Je n'oublie point, pas plus que vous n'oubliez, Mes-' sieurs, cette prière au Saint-Esprit qui doit précéder chaque cours et dont vous êtes les ministres. C'est votre sacerdoce laïque, ne l'abdiquez pas.
Messieurs, j'aime à le redire : lorsque nous sommes là tous, maîtres et étudiants, remplissant, débordant la chapelle trop petite, à genoux, priant, chantant, mon âme exulte de bonheur : c'est bien pour moi l'idéale représentation d'une Université catholique, telle que la conçurent nos auteurs, telle que le spectacle en réjouit les anges et les saints.
Vous venez, plus ou moins nombreux, y prendre place, Messieurs et chers Collègues; et même j'en connais qui n'y manquent jamais. Pourquoi ne vous y rendriez-vous pas tous et toujours assidus et fidèles? Ne vous refusez pas ces émotions supérieures, enchanteresses, consolantes et fortifiantes à la fois. C'est le psalmiste qui vous y convie comme à un concert : Senes cum junioribus laudcnt nomen Dominil Ah! je sais vos raisons, vos excuses : la paroisse, la famille, les réunions d'œuvres, etc. Mais nous sommes, nous aussi, votre paroisse, ces jours-là. Mais nous y sommes également en famille entre nous; ces jeunes gens sont vos fils : et ne devezvous pas y remplacer pour eux leurs pères absents et lointains ? Vos réunions d'œuvres : mais quelle œuvre est plus vôtre que celle qui vous veut là, à la tête de cette jeunesse? Elle vous y cherche, elle vous regarde, elle vous compte, elle vous nomme un à un, elle veut s'édifier de chacun de vous. Votre présence lui est une prédication vivante, plus efficace que la nôtre. Elle s'en souviendra. Et quand je la vois aux grands jours s'avancer à votre suite vers l'autel de Dieu qui réjouit leur jeunesse à eux, notre vieillesse à nous, il me semble que c'est déjà l'assemblée plénière de notre Université transportée dans le ciel.
Je viens de parler de vieillesse : souffrez que je vous demande aussi de prier pour moi. Ce sont mes dernières forces que je vous apporte, en cet hiver de ma vie; priez pour qu'elles me soient conservées : elles vous appartiennent, Messieurs. Ce sont mes dernières années que je traîne, priez pour qu'elles me conduisent à Dieu, et que déjà, par sa grâce, elles n'appartiennent qu'à Lui.
Moi non plus je ne vous oublierai pas devant sa face. Pendant que vous, chers collègues et amis, vous penserez à moi, sur le prie-Dieu et devant le crucifix de la famille, là-bas.
dans la retraite rurale où je vis seul avec mes souvenirs, il n'y aura pas de jour où je ne porterai votre nom au Mémento de l'autel. Là je lui demanderai, comme nous allons le faire ici et maintenant, de nous unir en Lui dans la foi, dans la charité, dans Faction et dans la prière, en attendant que sa Bonté nous unisse finalement à Lui dans son éternité bienheureuse. Amen !
ANNEXE III
M. CAMILLE -FERON VRAU.
De la Revae des facultés catholiques de Lille, avril et mai 1908.
Une sainte et noble existence vient de se terminer à Lille, et un grand bienfaiteur de notre œuvre vient de disparaître. Le 30 mars dernier, l'Université a assisté tout entière aux funérailles de M. le Dr Camille-Ferox-Vrau, célébrées avec la même simplicité, voulue et prescrite, que celles de M. Philibert-Vrau son beau-frère.
Le 2 mai, l'Université fit célébrer chez elle un service solennel pour son magnanime bienfaiteur et ami. M»r le Recteur y prononça son oraison funèbre en ces termes :
Oraison funèbre par MS1 le Recteur.
Messieurs les Professeurs, Messieurs les Etudiaxts,
11 me tardait de vous réunir ici, au pied de cet autel, pour y porter ensemble, dans nos prières, dans nos larmes, dans ces quelques paroles de souvenir, le nom très aimé de M. Camille Feron-Vrau, premier fondateur, administrateur et bienfaiteur insigne de notre Université, rappelé à Dieu, le 30 mars dernier, plein de bonnes œuvres et de mérites devant Lui.
Il y a trois ans, en ce mois de mai, notre Institut était en deuil de l'homme haut en sainteté dont le nom ne se sépare
50G M. CAMILLE FERON-VRÀU.
pas de celui de ce frère. Nous admirions dans M. Vrau la force d'esprit et la force d'action qui faisaient de lui éminer ment un créateur d'oeuvres. Par là, il nous était père. M. Camille Feron le complète et l'achève. Par sa bonté affectueuse et attendrie, par son abondance de cœur, par la franche et pleine effusion de son âme tout entière, n'est-il pas vrai. Messieurs, qu'il vous rappelle, comme à moi, cette parole que Fénelon adresse aux pasteurs : « Soyez pères : je ne dis pas assez : soyez mères ! »
Etonnez-vous dès lorsqu'il ait été tant aimé, et qu'il soit tant regretté! Vous rappelez-vous ces obsèques qui, pour modestes qu'il les ait voulues, ne ressemblaient à aucunes autres? Vous rappelez-vous toute son immense famille d'œuvres, groupée et mêlée autour de son cercueil, dans cett<' église de La Madeleine, débordante jusque dans les rues avoisinantes? Et cet interminable défilé de l'Offrande où chacun venait pressé lui rendre témoignage devant le Rémunérateur éternel ? Vous rappelez-vous surtout, au sortir de là, le cortège de ces trois cents ouvrières de sa fabrique, s'alignant spontanément de chaque côté de nos rues, en une longue et religieuse procession, et récitant à haute voix le Rosaire, pour l'àme, l'âme bonne et chère, de leur vénéré patron, en reconnaissance de plus de quarante années d'accord familial, de respects mutuels, de services et de bienfaits9 C'était bien mieux que des couronnes et des ilenrs!
M. Feron était bon, excellemment bon. Il l'était, par l'effet dune nature exceptionnellement généreuse, délicate et sensible. Il l'était aussi et superlativement par l'effet de la grâce et de l'inhabitation de Celui que nous nommons «le bon Dieu ». Sa vie spirituelle, très abondante, s'alimentait chaque jour par la communion à l'Ami divin dont la présence pénétrait, enveloppait sa pensée, et surnaturalisait son action en toute chose. Cette action s'inspirait uniquement de l'esprit de foi, qui formait en lui des intentions très pures, l'élevait à des vued très hautes, subordonnées finalement à la volonté de Dieu. Sa piété profonde, ardente, était extérieurement toute simple, avançant vers le but divin par ces voies droites dont, jeune étudiant, il écrivait à son ami Philibert « qu'il y marchait, comme le navire se dirige vers le chenal, tout droit devant lui, ne regardant que le port » !
A défaut de dons éclatants, le sage que nous révérions pos-
m. camillk;fekon-vrau. ro7
sédait à un haut degré ce bon sens que Bossuet appelle « le maître de la vie humaine », relevé par cet autre sens supérieur que donne l'habitude de penser chrétiennement. Très impressionnable à tout ce qui touchait aux choses de Dieu, aux intérêts de l'Eglise et des œuvres, il s'élevait, sur ces objets, à des pensées- très larges. Mais l'émotion qu'il en ressentait le rendait timide et impuissant à les exprimer ; et sa langue souffrait de ne pouvoir suffisamment traduire la claire vision qu'en avaient son esprit et son cœur.
M. Feron. en somme, c'était un cœur, un grand cœur servi par un noble esprit. Toute sa vie est dans ces trois mots qui la résument : Aimer, donne?*, s'oublier.
Il aimait premièrement et beaucoup à son foyer, dans l'intimité de sa famille et de ses amis... Mais ce n'est pas ici qu'il me serait permis de l'y montrer. Il aimait beaucoup sa maison, son usine, ses auxiliaires, ses ouvriers et ses ouvrières : c'était sa seconde famille. Il aimait tous les déshérités, soit ceux du corps soit ceux'de l'âme. Faire du bien était son besoin, sa vocation, sa vie : « S'il avait fait choix de la profession médicale, comme l'écrivait déjà l'étudiant de Paris, c'était parce que cette carrière était celle où il pourrait faire plus de bien. » Lille se souvient encore de ce docteur, jeune alors, que ses clients voyaient s'attendrirjusqu'aux larmes devant leurs souffrances ou leur misère; et qui, par-dessus ses soins, donnait encore de sa bourse à ceux qu'il savait ou qu'il devinait n'avoir rien dans la leur.
Lorsque, plus tard, la Providence lui envoya la fortune, il la considéra comme un mandat d'En-Haut, mandat impéralil' dont il n'était que l'exécuteur obligé et responsable ; mandat impersonnel, et né comme d'un hasard derrière lequel s'abritait son humilité. Son humilité : tel était l'écueil où venait échouer notre reconnaissance. Il ne voulait pas, obstinément pas, être remercié. L'entendre faire, s'entendre louer lui était une confusion, une irritante douleur : « Est-ce que, « nous demandait-il fort ému, esl-ce que ces biens sont à moi? « Est-ce que le bon Dieu me les a donnés pour moi ? Est-ce « que j'étais riche, moi? » Et sa lèvre se crispait, et sa voix s'arrêtait sous le poids d'un sanglot... J'en pourrais citer de beaux traits qui m'émeuvenl encore.
508 M. CAMILLE FERON-YRAU.
Maintenant, de sa vie que vous dirai-je, Messieurs et cli Collègues, qui égale l'image que nous en gardons dans nos cœurs? Déjà la plus grande partie de cette vie nous est apparue dans celle de Philibert Vrau. Mais Philibert \ rau luimême n'avait-il pas été la première, et assurément la plus grande œuvre de son frère? Car il ne faut pas qu'on l'oublie, Messieurs : Avant « le Saint de Lille o que nous avons vénéré, il y eut un premier Philibert, de dix-huit à vingt-cinq an<. touché par le scepticisme, éperdument épris de philosophisme et de rationalisme, prêt à s'y livrer tout entier, en lui sacrifiant tout le reste, et déjà s'en faisant l'infatigable zélateur, soit ici, soit à Paris, auprès de la jeunesse lilloise. On frémit, en se demandant ce qui fût advenu non seulement de ce jeune homme, mais de notre Lille catholique militant, si cette intelligence, ce grand cœur, cette volonté, ce génie d'entreprise et d'organisation, servi par une grande fortune, au lieu de se donner à Dieu, eût été enrôlé par la libre-pensée dans les rangs de la franc-maçonnerie, par exemple, à laquelle il eût apporté de telles forces et fourni une telle tel
Mais non : dans le même temps il y avait à Paris un jeune étudiant en médecine, bod ami d'enfance et de collège, qui l'entourait d'admiration, qui l'enveloppait de tendresse. Lui, le chrétien dont la foi n'avait jamais connu d'ombre, lui envoyait tout son cœur et toute son âme dans une correspondance d'une candeur exquise, d'une amitié vibrante, d'une religion ardente et communicative. Il ne le sermonnait pas: il le plaignait discrètement; mais surtout il lui disait et lui redisait qu'il l'aimait, qu'il 1 aimait. Puis il lui parlait de Dieu, de la prière et de la vie en Dieu, dans laquelle lui-même trouvait sa lumière, sa force, sa paix et son bonheur.
Or, Messieurs, il arriva ceci : il arriva que le plus jeune des deux eut raison des résistances superbes de l'aîné; que le timide, « le lierre ». comme lui-même s'appelait, eut finalement raison du chêne auquel il s'était attaché. Ainsi un jour fut où Camille reçut de Philibert une lettre qui lui disait : « Cher Camille, je vais t'annoncer une nouvelle qui te « grand plaisir, me voici entièrement rentré au sein de l'E- « glise catholique. Cher ami, je suis heureux de ta joie par
M. CAMILLE FERON-VRAU. 509
« avance, et je t'embrasse. » Ce qui, dans sa personne, était rendu à l'Eglise, ce jour-là, rendu pour un demi-siècle de belles campagnes, c'était le chef du mouvement catholique dans le Nord ; et il y rentrait la main dans la main de son ami.
Ah ! si les jeunes gens savaient le bien qu'ils peuvent se faire les uns aux autres! Je me souviens qu'un soir, ici, dans nos salons, Mpr de Lydda, qui venait de lire cette Vie, prit et serra dans ses deux mains les mains de M. Feron en lui disant : « Notre M. Yrau, c'est vous qui l'avez fait, vous qui nous l'avez donné! ».
Que Dieu fait donc bien ce qu'il fait ! C'est Dieu que nous voyons plus tard resserrer ce premier nœud par un lien plus étroit, le lien du sang. C'est lui qui, des deux amis, fait désormais deux frères ; c'est lui qui de ces deux frères ne tardera pas à faire deux associés : associés d'affaires sans doute, mais combien plus associés de bonnes œuvres, unis et comme fondus dans une communauté d'action comme de cœur, qui va durer autant que leur existence.
Cependant notons-le bien. Au sein de cette indivision de charité, non seulement chacun des deux garde sa personnalité bien marquée, mais aussi son territoire respectif d'activité et d'entreprises. Dans ce partage, très large sera le domaine des œuvres de M. Feron, œuvres propres à lui, délibérées sans doute et voulues en commun, mais accomplies par lui, dirigées et parfois présidées par lui, et pour une part spéciale soutenues et aidées par lui.
J'y salue en premier lieu les fondations et institutions patronales, ouvrières, sociales. Pour belles et grandes qu'elles soient, me pardonnerez-vous, Messieurs, de me contenter ici de les énumérer, tant elles sont nombreuses !
Le patron qui, chez lui, à l'atelier, à l'usine, organisait la Corporation ouvrière, la Confrérie de Saint-Nicolas et ses nombreuses et bienfaisantes annexes, c'était M. Feron, c'était lui! — Le patron qui fondait à Lille le Syndicat des Filtiers, et pour toute notre région Y Association Catholique des patrons du Nord, c'était lui. — Le charitable et compatissant chrétien qui entreprend à Lille une vaste enquête sur la Salubrité des habitations ouvrières, et qui lui-même en établit et aménage le type idéal de sa Maison de Sainte-Marie-Madeleine, c'est lui. — Le fondateur et président du Cercle ca-
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tholique d'ouvriers de Notre-Dame de la Treille, où tous les dimanches il passe une partie de la soirée avec eux, c'est lui, — Le promoteur des réunions et Conférences sociales entre patrons, à Notre-Dame du Haut-Mont, ainsi que des Retraites d'ouvriers au même lieu, c'est lui.
Et, dans un autre ordre de choses, cette entreprise grandiose de la construetion monumentale de Notre-Dame de la Treille dont il fut le vice-président et le trésorier, — quel trésorier! — Et celle des Pèlerinages à Notre-Dame de Lourdes qui n'eut guère de visiteur plus fidèle et de soutien plus généreux que lui. Et ses longs et larges services au Conseil particulier des Conférences de Saint-Vincent de Paul...
Je m'arrête, Messieurs : un plus grand objet app< lie notre attention et sollicite particulièrement notre reconnaissance. C'est le monument d'enseignement supérieur, dont il est juste de faire honneur sans doute à la région entière, mais à la fondation, construction, dotation, extension et vitalité duquel nos deux hommes de Dieu eurent la plus grande part. Je viens de nommer des œuvres, toute une gerbe d'œuvres, mais Yœuvre, L'œuvre maîtresse, leur grande œuvre commune, celle detouteleur vie. est-il nécessaire que je vous la nomme à vous et en ce lieu7
Messieurs, écoutez : M. Feronva vous parler, et vous parler de vous. Écoutez, c'est de lui-même que vous apprendrez dans quelles vues surnaturelles, supérieures, sa grande àme conçut notre Université. C'est notre genèse spirituelle, notre genèse en Dieu, que va nous révéler cette page, une page humble grande, laissée dans ses papiers.
L'Université catholique de Lille, qui a surgi à une date déjà avancée de mon âge — c'était en 1875, — a été cependant l'œuvre qui est venue, dans les conditions L'S plus décisives et les pins clairement providentielles, graver sur tout le reste de ma vie l'empreinte la plus profonde et lui imprimer une impulsion et une direction nouvelles. En même temps irailleurs qu'elle me demandait la plus grande somme de dévouement et de sacrifices d'argent, la Providence m'apportait du Ciel les secours les plus merveilleux. Ainsi me laissât-elle la conviction profonde que je ne faisais que répondre en à l'appel de Dieu, et que je devais le servir avec le plus
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entier abandon, en uno chose visiblement voulue de lui, et à laquelle, à mon insu, il m'avait lui-même préparé depuis longtemps.
« Cette conviction, me mettait en même temps à l'abri de toute tentation de vanité, puisque, ne faisant qu'utiliser ses dons, je ne lui étais qu'un serviteur inutile. Mes études médicales, mes quelques années de pratique et d'enseignement, mon mariage, et l'accroissement de la fortune industrielle de la maison Vrau, à laquelle j'étais associé en toute chose, me furent, à moi et à d'autres, une démonstration du devoir que j'avais de travailler à cette grande institution.
« Ce fut donc avec la foi la plus robuste, le dévouement le plus absolu, et en même temps avec la plus grande reconnaissance envers Dieu, que je m'y attachai, m'associant fermement pour ma part à tous les sacrifices qu'il plaisait à Mnie Vrau et à son digne fils de s'imposer eux-mêmes. Et ainsi fîmes-nous toujours cause commune, jusqu'à la mort de notre vénérable mère, puis jusqu'à celle de notre frère Philibert. »
Messieurs, vous venez de l'entendre : l'avez-vous reconnu? Comme il parle de vous noblement et généreusement : ô le grand homme de bien! Comme il parle de lui humblement et de Dieu magnifiquement : ô le grand homme de Dieu!
Ces études médicales, cette profession médicale, si étrangère qu'elle paraisse à la carrière qui fut celle de quarante ans de sa vie, n'était donc pas un écart, mais simplement un détour que Dieu lui avait fait prendre pour l'amener un jour à l'accomplissement d'un grand dessein d'En-Haut. Maintenant, ce jour venu, l'industriel et le médecin se rejoignaient en lui pour la fondation en commun d'une Faculté de médecine, à laquelle l'un apportait la puissance des moyens conquis par son travail, l'autre l'intelligence d'une science et d'un profession qu'il n'avait cessé d'aimer. Ce lui était à lui-même le sujet d'une admiration égale à sa gratitude. « Ainsi, écrit-il ailleurs, dix ans après que j'eus quitté la carrière médicale, Dieu me fournissait l'occasion et le moyen d'être plus utile à la société, par un seul acte de médecin, que dix ans de ma vie de praticien ne m'eussent permis de le faire. »
Mais ne vous y trompez pas : et dans ce mot d'utile, gardezvous devoir seulement l'utilité matérielle. C'est moins le corps que l'àme de l'enseignement médical, son âme chrétienne, et celle du médecin d'abord, que le Dr Féron ne cessa d'avoir en
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vue. Dès 1874. au sein d'une commission préparatoire à cette œuvre, il s'exprimait de cette sorte : « Ce que l'organisation de l'enseignement médical en France a le plus oublié de nos jours, c'est la formation du médecin lui-même. La profession médicale emploie toutes les facultés de l'homme, esprit, cœur, conscience : on est médecin par son âme tout entière. Plus encore que le travail des cours et du laboratoire, deux choses sont nécessaires à cette formation : la philosophie et la théologie médicales, et la morale professionnelle. Or. cela ne se trouve que dans la religion ; et c'est la religion dans la médecine que nous avons voulu introniser ici. »
Maintenant. Messieurs de la Médecine, voyez-le en marche, lui en tête, pourlerecrutementducorpsprofessoral de votre Faculté. Suivez-le, ce voyageur, d'un bout à l'autre de la France, allant frapper à toutes les portes où il espère trouver dans un docteur en médecine un savant qui puisse être un maître, un chrétien qui veuille se dévouer à une grande œuvre de foi et desalut. Nous lûmes de ceux qu'à d'autres fins M. Féron honora alors de sa visite. Il nous enthousiasmait de son amour de l'œuvre, il nous édifiait de sa confiance en Dieu, il nous attendrissait de son attendrissement. Nous nous débattions en vain; c'était irrésistible. Mais je vous le déclare : c'était bien à l'homme de Dieu que nous nous rendions. Et finalement nous lui appartenions sans retour.
Et lui aussi nous appartenait. Nous le retrouvons bientôt à l'œuvre des constructions; de toutes nos constructions universitaires, sans doute, mais plus personnellement de celles de la Faculté de Médecine et de ses maisons hospitalières annexes. Ce n'est pas à vous, Messieurs, qu'il est nécessaire de les nommer. Après ou avant Y Ecole c'esl Saint Camille, Saint Raphaël, Sainte Anne, Les Cinq Plaies de Notre-Seigneur, la Charité maternelle, Saint Antoine de Padoue, desquelles l'histoire est faite à la fois de piété, de charité et de si tendres souvenirs ! A côté de tous ces noms, qui sont des noms du ciel, placez hardiment sur chacun de ces établissements le nom de M. Feron. C'est le premier à y inscrire, mais caché, invisible, enfoui dans les fondements, pour que le public ne le lise pa^.
Aussi bien ce nom, ce n'est pas impunément que. de son
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vivant, vous l'eussiez prononcé devant lui! Je ne puis, pour mon compte, oublier ce qu'il m'en coûta en 1878, pour avoir eu le malheur, dans un rapport présenté à une commission du Congrès sur le futur Dispensaire Saint-Camille, de donner, d'insinuer d'un mot que je croyais délicat, hélas ! l'adresse du fondateur. Ce mot, M. Feron consterné l'effaça littéralement de ses larmes. Et lorsque, le même soir, le rapport amendé reparut à l'Assemblée générale, l'œuvre ne portait plus à son front qu'un nom, duquel il était dit : « Chez les chrétiens, la charité est anonyme. Le seul nom qu'on lui connaisse est celui que lui donne l'apôtre Saint Jean : Deus charitas est, la charité, c'est Dieu! »
Ai-je tout dit? Pas encore, Messieurs. Médecin, M. Feron avait fait son affaire propre de la fondation et de la dotation d'une Faculté catholique de Médecine. Grand industriel, il fit également son œuvre de la fondation et adoption de notre École des Hautes Etudes industrielles, puis après de Y École des Arts et Métiers. Qu'elle était donc intelligente et opportune, cette conception de la mission des patrons chrétiens et de la formation scientifique, technique, commerciale, morale et religieuse de leurs fils! Pendant que M. Yrau jetait fortement les assises de ces institutions, M. Feron, lui, allait dans les Congrès catholiques de la capitale et des provinces, y intéresser les princes de l'industrie française. Et, de vrai, l'une et l'autre Ecole professionnelles ne rentraient-elles pas dans son fief d'institutions patronales ?
Undon etun mot delà main de sa vénérable belle-mère, Mme Yrau, m'apprend par quel large geste la sainte femme fut la première à montrer à ses deux fils ce but élevé à poursuivre, en les aidant à l'atteindre. Magnifique obole de la veuve! Exemple magnanime d'une mère! 11 en était toujours de même dans ces pieuses entreprises. Ce n'est donc pas deux fondateurs qu'il faut leur assigner; c'est régulièrement trois qu'il faut dire, Messieurs, sinon quatre. Mais ces trois ne faisaient qu'un : ô indivisa Trinitas!
Cependant, une autre face de la bonté de M. Feron nous était révélée, soit à notre Commission, soit à notre Conseil d'administration, où son digne fils et successeur siégeait auprès de lui. Tandis que M. Vrau, le grand conquérant, était au loin faisant campagne, M. Feron, lui, nous restait, ne manquant à aucune de nos séances, tant qu'il le put. Dans
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ces réunions il parlait peu, par discrétion et respect pour notre liberté. Quand il y prenait la parole, ce n'était jamais pour nous arrêter sur la pente des sacrifices reconnus nécessaires, bien que finalement la charge dût en retomber sur lui. C'était le bien d'abord, et après le bien le mieux, dont il prenait l'initiative ou la défense; et cela coûte que coûte, pourvu que la chose fût bonne et possible, ou que le procédé fût généreux ou délicat. C'est à peine même si la sagesse de son esprit suffisait à le garder contre les beaux élans de son cœur. Au surplus, n'était-ce pas à ce grand et bon cœur que la Providence avait, en fait, donné raison tant de fois ?
La mort de M. Vrau, survenue il y a trois ans, lui apporta, dans un grand deuil, une révélation, un avertissement et un exemple. La révélation fut celle de la vie intime de cet ami, de ce frère, duquel il m'écrivait, en juin 190Ô : « Devant la poussée de l'opinion publique, nous considérons que nous devons à l'édification de tous de mettre en relief les vertus cachées de M. Vrau. Je vais me mettre à rédiger toute sa vie pour vous, au courant de la plume, depuis son enfance jusqu'à la fin. » Par ces lignes, vous jugerez. Messieurs, de la part première qu il eut dans cet ouvrage. Mais ce dont personne ne pourra se rendre compte, s'il ne l'a vu de près, c'est l'impression que produisit sur cette exquise nature le retour écrit qu'elle fît, pendant dix-huit mois entier^, vers tout leur passé commun d'amitié et de travail, depuis leur première enfance jusqu'à ses derniers jours! C'était sa propre vie que M. Feron revivait, baignée par un ileuve de grâces dont il remontait le courant jusqu'à sa source. 11 s'en disait saisi d'admiration, et confondu d'amour « O Dieu, c'est bien vous qui avez tout fait, cl toul seul ! »
Ce lui était aussi, croyait-il. un avertissement de se préparer à suivre prochainement celui dont il n'avait jamais été séparé : « J'ai terminé hier une dernière lecture d'ensemble de la Vie de Philibert Vrau, m'écrivait-il encore. J'ai l'impression que je ne serai pas longtemps sépare de lui. Déjà cette lecture établit entre la terre el le ciel un grand mouvement de relations et de prières. » Et comme il venait d'étudier M. Vrau dans sa vie, il s'appliqua à l'étudier dans sa mort, pour en faire d'urgence le modèle de la sienne.
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Un dernier pèlerinage à Lourdes fut son suprême adieu à la Vierge puissante qu'il visitait chaque année. Récemment il y avait installé, près d'elle, dans un édicule votif, la statue de saint Luc. Saint Luc, médecin, compagnon de l'apôtre saint Paul, Luc évangéliste et historien particulièrement de la vie cachée de Jésus et de Marie, n'était-il pas trois fois à sa place dans ce lieu béni, pour y représenter, auprès de la Mère de Dieu, le médecin chrétien, évangéliste et apôtre lui aussi, tel que le fondateur rêvait le docteur formé à notre Faculté de Médecine de Lille?
De retour parmi nous, il ne fit plus que traîner et languir. La dernière fois que, fidèle jusqu'au bout à son devoir comme à son affection, il essaya de se rendre à la séance mensuelle de notre Commission administrative, il fut obligé de s'asseoir trois fois pour gravir l'escalier de la salle du Conseil. Ainsi, tantôt mieux, tantôt plus mal, passa-t-il l'automne et l'hiver derniers, suspendu, si j'ose dire, entre la terre et le ciel.
Il en vint bientôt à ne plus pouvoir quitter sa chambre, et presque plus son fauteuil. Dire de quelle affection, de quel vénération, de quelle religion aussi il était nuit et jour entoure'' par la piété conjugale et filiale, cela ne pourrait se peindre! Dans les visites que j'aimais à lui faire, le plus souvent que je pouvais, je lui parlais de notre Université, mais moins de ses affaires dont je lui épargnais le souci, que de ses travaux et de ses succès, ce qui le délectait. Surtout nous nous entretenions avec lui ou près de lui, de son cher et vaillant fils, de la Croix, delà Bonne Presse, et du grand témoignage de confiance que lui envoyait alors la souscription débordante de toute la France catholique. Lui me parlait de Notre-Dame de Lourdes, et de ce qu'il venait d'y voir de merveilleusement consolant pour la France. Ne me disait-il pas aussi que Lourdes et ses foules le portaient moins à prier que le silence et la solitude de son oratoire domestique, devant le Saint-Sacrement? De sa santé, il s'en remettait, pour vivre ou pour mourir, entre les mains maternelles de la volonté de Dieu. De sa fin il ne montrait ni désir, ni crainte; mais en réalité, il se sentait fini. Une fois, comme je le quittais un peu plus souffrant, il m'ouvrit ses bras; et, se levant à demi de son fauteuil, il m'embrassa sans rien dire. J'avais compris.
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La veille de la fête de saint Joseph, je le trouvai dans son lit absorbé et les yeux fermés. Mme Feron lui ayant prononcé mon nom. il me tendit sa main, que je baisai. Je lui nommai saint Joseph, patron de l'Université, patron aussi de la bonne mort. Je lui redis par deux fois le nom de « M. Yrau ! M. Vrau ! » 11 leva un peu la tête, et salua : « La volonté de Dieu soit faite ! > répondit-il distinctement, toujours sans ouvrir les yeux. Après un peu de temps, averti que je me levais pour lui dire « Au revoir! » le malade me dit d'une voix pleine : « au ciel! »
Pardonnez-moi. Messieurs, de me mettre ainsi en scène. Mais je vous devais, cerne semble, ces dernières paroles. Ell< )S furent dites à moi; mais j'étais là aussi pour vous!
Un prêtre — c'était l'aumônier de son usine et de son cercle d'ouvriers, — se tenait près de lui, à son service spirituel du jour et de la nuit. Il célébrait la messe dans l'oratoire d'à-côté. el lui apportait la sainte communion chaque jour. Lui-même avait demandé et reçu de bonne heure les derniers Sacrements. L'agonie fut longue el laborieuse; les souffrances en furent chrétiennement et amoureusemenl acceptées. Le 30 mars, à neuf heures de la matinée, après 78 années dîme vie pleine, droite el sainte. M. Camille- Edouard Feron-Vrau rendit à Dieu sa belle âme, nous précédant au rendez-vous qu'il venait de nous donner à t<»us : « au ciel!
Au ciel on se retrouve. Madame: an ciel on se retrouve. Monsieur, cher el digne fils d'un tel père. Associés, comme vous le fûtes l'un et l'autre à tonte sa vie de piété et de charité, coneevez-en la juste confiance d'être encore chéris de lui. bénis par lui. remerciés, protégés par lui, en attendant d'être réunis à lui, au sein de l'éternelle Justice et de l'éternel Amour !
Au ciel on se retrouve. Messieurs de l'Université; et, dans notre grand et double deuil, je n'ai pas de plus haute et plus douce consolation à vous offrir que le spectacle de Philibert
et de Camille se retrouvant tous deux là-haut, encore amis. encore frères, et s'embrassant heureux à jamais sur le cœur de leur divin Rédempteur.
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C'est là, vers eux, que se portera désormais notre action de grâces; mais nous l'adresserons d'abord à Celui qui nous les a donnés, et qui les a faits semblablement et si bons et si saints. Car, il faut que je le déclare : De tous les bienfaits dont nous leur sommes redevables, il n'en est pas qui soit de plus haut prix que l'exemple des vertus dont ils nous ont laissé l'héritage, et qui nous permettent à nous aussi, de nous appeler « les fils des saints » !
C'est à ce titre de fils que leur première famille nous lègue aujourd'hui le double et sacré dépôt de leur cœur. Nous possédions déjà celui de Philibert Vrau. Celui de Camille Feron ae pouvait en être séparé.
Il vient d'être déposé, depuis quelques instants, dans le sanctuaire de la chapelle du « Venile adoremus », à côté de son frère. Tous deux y seront bien pareillement chez eux, et ils n'ont pas à craindre d'y être délaissés. Nous viendrons y puiser, dans leur intimité, force, confiance, amour pour l'œuvre dont ils furent les pères. Que si ces cœurs de chair ne sont plus, hélas! que des reliques inanimées, le cœur vivant de Jésus est là, tout près, à son autel, où il nous entendra. Nous le prierons pour eux, j'aime mieux dire avec eux. Et ce sera deux fois l'accomplissement de cette belle parole de Camille sur son ami : « Par là va s'établir un grand mouvement de relations et de prières entre la terre et le ciel. »
Le précédent hommage funèbre à M. Camille Feron fut complété, le samedi 4 juillet, par Y Inauguration solennelle de son buste, à l'amphithéâtre de la Faculté de médecine.
Le même jour, à la messe patronale de saint Luc, fut lue et commentée par Mgr le Recteur une lettre fort remarquable de M. Feron exprimant le vœu que fut instituée, pour les jeunes docteurs, à leur départ, la cérémonie d'une sorte de prestation de serment professionnel chrétien, prononcé devant l'autel. Elle eut lieu en effet immédiatement pour ceux d'entre eux qui ne s'étaient pas encore; dispersés, avec la remise d'une grande médaille d'argent commémorative. (V. Revue des facultés catholiques de Lille, 25 juillet 1908.)
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Villa Jeanne d'Arc à Gruson (Nord).