H. M. STANLEY
devait être signé la même année, lequel reconnaissait la suprématie portugaise sur les deux rives du Congo jusque Noki ; ce qui mettait le futur État dans la fâcheuse position de ne posséder aucun port sur l'Océan.
Cette exigence du Portugal était par trop prétentieuse, vu que depuis la découverte de l'embouchure du Congo par Diego Cam vers 1485, c'est-à-dire depuis quatre siècles, les Portugais n'avaient occupé d'aucune façon l'une ou l'autre des rives du grand fleuve.
Cette prétention était d'autant plus monstrueuse qu'elle avait pour but d'isoler presque complètement les territoires conquis par l'Association Internationale du Congo.
Il est à noter qu'à cette époque l'on ignorait encore, faute de sondages et d'études suffisantes du thalweg du fleuve, qu'il était navigable jusque Matadi pour les vapeurs de fort tonnage venant d'Europe.
Le droit de découvertes est incontestablement le premier de tous les droits, mais encore faut-il, pour qu'il reste acquis, qu'il soit suivi d'une occupation effective.
La grande faute des gouvernants portugais, surtout après la fameuse traversée de Stanley, fut de ne pas avoir occupé immédiatement et militairement le Bas-Congo dans toute sa partie navigable.
Les hommes d'État portugais de cette époque ne virent pas ou ne voulurent pas voir que sous cette œuvre de civilisation et d'humanité, dont se prévalait le Comité d'Études du Haut- Congo, se cachaient des visées politiques d'une extrême imporportance et de nature à démembrer leur colossal empire africain.
A cette même époque, c'est-à-dire en février 1884, se passa un fait qui, habilement exploité par le représentant de l'Association Internationale du Congo à Vivi, eût pu ajouter au domaine du futur Etat un territoire dont l'étendue était peu
importante, mais dont la situation géographique était remarquablement intéressante pour la construction éventuelle d'un chemin de fer sur la rive gauche du fleuve. Nous voulons parler du territoire compris entre Noki et Matadi.
Ce fait, qui aurait pu faire descendre de plusieurs kilomètres vers le sud, le parallèle choisi plus tard pour la frontière sud de l'État Indépendant du Congo, fut la guerre qui eut lieu en février et mars de cette année (1884) entre les maisons de commerce de Noki et les rois de ce point.
Ce conflit mérite d'être rapporté.
D'après une lettre que je reçus de M. Gresoff, agent de la maison hollandaise N. A. H. V., les blancs, à leur première attaque, avaient brûlé trois villages, mais ils avaient ensuite été assaillis par les indigènes, qui les avaient refoulés jusque dans leurs factoreries.
Le gérant de la maison française avait été tué et deux autres blancs blessés.
Les maisons de commerce vinrent me demander du secours. J'envoyai vingt hommes, la moitié de mon personnel, avec armes et munitions, à mon agent à Ingongolo, situé en face de Noki, mais avec l'ordre formel de n'employer ces hommes qu'à la garde et à la défense des factoreries menacées.
Le major anglais Parminter, qui commandait alors Vivi, fut également sollicité par les maisons portugaises, françaises et hollandaises, à leur envoyer du secours. Il en accorda, mais malheureusement avec la même restriction que moi, alors que, possédant en ce moment trois cents à quatre cents Zanzibarites arrivés tout récemment, il aurait pu s'en servir pour prendre le commandement général de toutes les forces réunies à Noki. Il aurait ainsi obligé, après avoir infligé une défaite certaine aux indigènes, à faire reconnaître par les rois de Noki la souveraineté de l'Association Internationale du Congo,
Il n'y pensa probablement pas, et cette partie de la rive
gauche du Congo échappa ainsi au futur État, car les commerçants firent appel au navire de guerre français, le Sagittaire, et à deux navires portugais, qui vinrent quelques semaines plus tard mouiller à Noki et qui terminèrent ce différend vers le 20 mars.
Si la reconnaissance des droits de souveraineté était peu facile à obtenir des chefs du moyen et du haut Congo, étant donnée leur méfiance proverbiale, elle devenait très déhcate auprès des rois de Boma, depuis longtemps accoutumés aux Européens et constamment en rapport avec eux.
Aussi, dans ma lettre du 14 avril 1884, adressée au Président de l'Association Internationale du Congo à Bruxelles, je m'exprimai ainsi :
« Conformément aux instructions de votre honorée du 1er février dernier et vu le départ de M. Parminter, chef de Vivi, je me suis mis d'accord avec M. Valke qui le remplace...
» Je ne vous cacherai pas que je prévois plusieurs graves obstacles au projet de l'Association Internationale du Congo, surtout en ce qui concerne Boma. Soyez cependant assuré que nous emploierons tous nos efforts pour réussir. »
Il fallait, en effet, pour remplir cette mission, non seulement connaître les rois de Boma, mais encore leur inspirer une confiance absolue. J'étais naturellement tout désigné pour la remplir, et j'y suis parvenu avec un peu de diplomatie.
On ne doit pas oublier que j'étais alors le plus ancien Européen de Boma, car tous mes collègues de jadis avaient disparu de la scène, soit qu'ils fussent morts, soit qu'ils fussent rentrés en Europe.
A cette époque, comme auparavant du reste, la population blanche était composée pour la plus grande part de Portugais,
dont plusieurs étaient chefs de factoreries hollandaises et anglaises et par conséquent en relation constante avec les rois qui « couvraient » leurs maisons de commerce.
Je savais que les Portugais considéraient le Congo tout entier comme leur appartenant, quoique leurs aïeux n'en eussent découvert que l'embouchure et que, pour toute occupation, ils n'avaient installé que quelques comptoirs commerciaux dépendant des maisons étrangères, s'égrenant sur 60 milles de longueur du fleuve, soit sur un peu plus de 100 kilomètres de son embouchure, c'est-à-dire entre Banana et Boma.
Je ne cite pas l'occupation par eux de San Salvador, capitale du roi du Congo, car il y avait beau temps qu'ils l'avaient évacuée et que la garnison militaire avait été remplacée, par la suite, par un seul missionnaire, le R. P. Barroso.
Je connaissais aussi l'esprit chauvin qui animait et qui anime encore les descendants de Vasco de Gama et de Camoëns. Je savais également combien les maisons étrangères, françaises, hollandaises et anglaises tenaient au statu quo et désiraient peu, et pour cause, voir tomber le Congo entre les mains d'une puissance quelconque.
D'autre part, l'esprit versatile des chefs indigènes me commandait d'user de prudence.
Aussi, je pris toutes les dispositions voulues pour tenir secrètes les réunions que je devais avoir avec les rois de Boma. Ces réunions eurent lieu la nuit, dans la résidence des rois mêmes.
On a beaucoup ergoté en leur temps sur la valeur des traités faits par les agents de l'Association Internationale du Congo et la presse portugaise, entre autres, ne s'est pas fait faute de les attaquer. Elle mettait surtout en évidence le minime paiement en marchandises fait aux rois indigènes, sans vouloir comprendre que ces objets n'étaient pas remis en échange
des droits de suzeraineté, mais seulement pour se conformer aux usages indigènes. La souveraineté de l'Association Internationale du Congo n'a été reconnue par les rois de Borna que parce qu'elle leur assurait aide et protection.
Il serait grotesque de ma part d'affirmer que je mis ces rois au courant de tous les privilèges que comportent les droits de souveraineté, celui par exemple de battre monnaie, car il est évident que vu leur esprit inculte et leur mentalité, il m'eût été difficile de leur faire comprendre ce qu'étaient ces droits.
Les explications que je leur donnai furent beaucoup plus simples, à la hauteur de leur compréhension, et exprimaient cependant la quintessence de ces droits de souveraineté.
La principale, celle qui me donna leur adhésion complète, fut l'assurance que je leur donnai qu'ils trouveraient toujours aide et protection auprès des représentants de l'Association Internationale du Congo, quels qu'ils fussent.
Ceux-ci se chargeraient d'être juges entre les parties, l'une de celles-ci fût-elle composée de blancs.
De plus, dans le cas où ils auraient à se plaindre de n'importe quel Européen, ils devaient s'adresser sans aucune crainte au représentant de l'Association Internationale du Congo, qui saurait leur faire rendre justice. Quant aux droits et privilèges qu'ils possédaient eux-mêmes, suivant leurs coutumes et traditions, quant aux rangs qu'ils occupaient, à leur autorité sur leurs sujets, je leur donnai l'assurance qu'ils les conserveraient tous, tant qu'ils n'en abuseraient pas pour mal faire.
Je n'avais plus qu'à obtenir l'adhésion d'un seul roi, celle du roi Né Chu va, lorsque je reçus la visite du lieutenant Van Kerkhoven, venant de Vivi, et envoyé par Stanley pour remplir la même mission entre Binda et Vivi.
Van Kerkhoven, qui eut plus tard une carrière si remarquable en Afrique, arrivait récemment d'Europe (1883). Il
m'avoua être assez embarrassé, étant donné qu'il ne savait nuUemient com.ment se faisaient les palabres avec les indigènes, ni de quelle façon il fallait se comporter avec eux.
Afin de le mettre au courant de visu de ce qu'il devait faire, je le priai de m'accompagner deux jours plus tard à la résidence de Né Chuva, où devait se tenir la réunion, prélude de la soumission de ce roi.
Van Kerkhoven accepta avec empressement et nous partîm.es deux jours plus tard.
Cette fois, la palabre eut lieu en plein jour, car la distance qui séparait Boma du village et les voyages fréquents en amont des vapeurs de l'Association Internationale du Congo étaient de nature à n'éveiller aucun soupçon.
La résidence de Né Chuva s'élevait sur un superbe plateau, à environ 10 kilomètres en amont de Boma. Ce plateau s'avance en éperon dans le fleuve, formant de son extrémité la fameuse « Ile des princes », dont il n'est séparé que par un bras du fleuve de 10 à 12 mètres de largeur.
Comme les précédentes, la palabre eut un plein succès et Né Chuva fit sa soumission.
J'avoue que je fus heureux d'avoir réussi aussi complètement dans la mission qui m'avait été confiée, et que j'éprouvai un sentiment de légitime orgueil lorsque j'expédiai à Bruxelles les neuf contrats de souveraineté signés par les rois de Boma.
Ce fut par ma lettre du 29 avril, c'est-à-dire quinze jours à peine après la réception des instructions de Bruxelles, que j'informai en ces termes le président de l'Association Internationale du Congo du résultat de ma mission :
« J'ai l'avantage de vous annoncer que les négociations ont heureusement abouti. Les neuf rois de Boma ont accepté la suzeraineté de l'Association Internationale du Congo sur tous
leurs territoires, à condition que cette dernière leur donne aide et protection.
« Les neuf traités sont signés. Je vous les envoie par pli recommandé.
» J'ai écrit à M. Stanley, en ce moment à Vivi, qu'il veuille prendre les mesures nécessaires pour faire respecter ces traités ».
Le secret de mes réunions avec les chefs fut gardé pendant près d'un mois et les traités de souveraineté étaient en route pour l'Europe depuis longtemps, lorsque je reçus une protestation véhémente de toutes les maisons de commerce de Boma. Je la transmis à Stanley pour qu'il en fît l'usage qui lui conviendrait, et je répondis simplement aux commerçants que j'avais communiqué leur protestation à qui de droit.
La colère des commerçants était plutôt comique.
Ils essayèrent de boycotter ma maison et moi-même, mais n'osèrent s'attaquer directement ni à l'une ni à l'autre. Peu m'importait du reste.
Les rois des maisons de commerce dont les chefs étaient portugais furent invités par ceux-ci à leur remettre l'exemplaire du contrat de souveraineté que ces rois conservaient. Ils s'empressèrent de les envoyer au gouverneur général de Saint-Paul de Loanda. Ils le prévenaient en même temps du coup d'Etat, comme ils l'appelaient, que les Belges venaient de faire, le suppliant de prendre les mesures nécessaires.
La réponse ne se fit pas attendre.
Le 3 juin 1884, vers deux heures de l'après-midi, fut signalé à l'horizon de Boma, au large de fétiche-Roc, un grand vapeur dont la fumée obscurcissait le ciel vers l'aval du fleuve.
C'était la corvette portugaise Rainha de Portugal, grand et beau navire de guerre, commandé par Guilherme Capello, qui alla jeter l'ancre en face d'une des maisons portugaises.
C'était la réponse immédiate du gouverneur général d'An-
gola aux demandes urgentes des commerçants portugais, en vue d'enrayer les effets des traités de souveraineté de l'Association Internationale du Congo.
Aussi le commandant du navire de guerre ne perdit-il pas son temps et le surlendemain, 5 juin 1884, il convoqua Européens et rois indigènes à une grande réunion publique.
Je reçus de lui la lettre suivante :
Monsieur,
Les rois de Borna et les représentants des maisons de commerce vont aujoTird'hui se réunir au village de Né Cuco, à 10 heures du matin, pour faire des déclarations à l'égard des droits de souveraineté que ces princes ont sur les territoires qu'ils gouvernent.
Je serais bien heureux, Monsieur, si vous vouliez y être présent pour témoigner tout qu'y aiu-a lieu.
Recevez, Monsieur, etc..
(S. ) GUILHEBME CAPELLO,
Commandant de la corvette « Bainha de Portugal ».
Le même jour, je répondis à cette lettre par une protestation écrite, faisant ressortir que la présence inaccoutumée d'un navire de guerre et le déploiement de force composant l'escorte du commandant étaient de nature à influencer la réponse des rois. Que dès lors cette réponse ne pouvait être considérée comme valable et sincère, attendu qu'elle était obtenue par la crainte.
En même temps je fis connaître ma protestation aux rois de Borna.
Ce fut à cette époque que se passa le petit incident que je rapporte pages 135 et 136 et que se produisit l'accusation de meurtre dont je fus l'objet de la part d'un Portugais. Comme on l'a vu, cette accusation tomba d'elle-même.
Evidemment, et comme je l'avais prévu, le commandant du navire portugais obtint tout ce qu'il voulut des princes, complètement subjugués par la peur. Il leur fit signer une déclaration quelconque. Le navire de guerre portugais quitta Boma, emportant ce document, mais il ne pouvait empêcher que les premiers traités de l'Association Internationale du Congo n'existassent et ne fussent antérieurs de plus d'un mois.
La différence frappante des procédés des représentants du gouvernement portugais de ceux des agents de l'Association Internationale du Congo ne pouvait être appréciée sur les lieux mêmes, mais bien en Europe, où elle devait servir à terminer diplomatiquement cette importante question.
Incontestablement les illustres Belges, barons Lambermont et Banning qui étaient alors les conseillers éminents de l'Association Internationale du Congo en Europe, surent faire valoir les droits de la dite association par suite de la soumission de tous les chefs indigènes de Vivi à Boma.
Ce dernier point était alors considéré comme le plus important de tout le bas fleuve, il était pour ainsi dire la capitale du Bas-Congo, et la puissance qui possédait des droits de souveraineté sur ces chefferies dont l'influence et l'autorité s'étendaient bien en aval de Boma, devait être considérée comme la maîtresse incontestable de cette partie de la rive droite du Congo, jusqu'à la me7\
Ce fut évidemment cette manière de voir qui prévalut dans l'esprit du gouvernement allemand, lequel, par son influence sur le gouvernement anglais, su faire échouer le traité angloportugais.
En effet, le 26 juin 1884, une dépêche datée de Londres dit que lord Fitzmaurice, sous-secrétaire au ministère des affaires étrangères, répondant à une interpellation à la Chambre des Communes, déclare qu'en face des objections soûle-
vées par les puissances au sujet du traité anglo-portugais du 26 février 1884, le gouvernement britannique a informé le Portugal qu'il est inutile de procéder à la ratification du dit traité.
Il fallait cependant donner une certaine satisfaction au Portugal, La diplomatie fit comme le bon juge : elle coupa la poire en deux, octroyant la rive droite à l'Association Internationale du Congo et la rive gauche, jusque Noki, au Portugal.
C'était une maîtresse partie gagnée ; l'Association Internationale du Congo avait enfin accès à l'océan, grâce, sans aucun doute, aux efforts des illustres diplomates Lambermont et Banning.
Cependant, le gouvernement portugais, malgré la dépêche citée ci-dessus du gouvernement anglais et l'ouverture de la conférence de Berlin, qui eut lieu le 15 novembre 1884, et à laquelle assistaient ses délégués, ne prétendait pas renoncer sitôt à ses exigences.
Il continua ses intrigues auprès des roitelets indigènes et prétendit donner suite à la fameuse protestation du roi de San Salvador, Don Pedro V, qui s'intitulait orgueilleusement cousin de S. M. le Roi du Portugal, protestation qui me parvint en juillet 1884 et que j'expédiai à Bruxelles le 16 du même mois.
Il faut noter qu'à cette époque l'influence du roi de San Salvador était nulle sur ces contrées ; les rois de Noki : Mossuco, Lutété et autres rois de la rive gauche du fleuve, avaient depuis longtemps conquis leur indépendance. Ils ne conservaient plus avec San Salvador que des rapports commerciaux, et un respect tout platonique au successeur de cette vieille dynastie.
Cette protestation mérite d'être relatée, étant l'œuvre sans
aucun doute du R. P. Barroso, missionnaire portugais établi à San Salvador.
La voici :
Etant venu à notre connaissance une copie authentique du contrat passé entre M. H. Stanley, en qualité de représentant de l'Association Internationale Africaine et les princes de Pala Balla et peuples limitrophes, contrat par lequel ceux-ci cèdent leurs droits de souveraineté des terres qu'ils gouvernent actuellement, les ims comme délégués par nous, les autres par nos prédécesseurs, et :
Considérant que les dits princes ne pouvaient en aucune façon négocier tels contrats pour manque d'autorité et que jamais nous ne leur avons accordé le pouvoir d'aliéner les territoires appartenant à notre Coiironne.
Considérant, en plus, que nous n'avons pas été entendus ni consultés au sujet de l'utilité ou de la non-utilité de tels contrats, mais au contraire qu'ils fvirent conclus sans être, au préalable, portés à notre connaissance.
Considérant encore qu'il y a dans ces contrats le dessein de léser les droits de S. M. le Roi de Portugal, notre Auguste Souverain, l'unique auquel nous reconnaissons les droits sur le royaume du Congo.
Usant des pouvoirs de suzerain des princes qui viennent de signer contrats avec ]M. H. Stanley, et n'importe quel autre qui dans l'avenir, sur la rive gauche du fleuve Zaïre ou Congo, dans les limites de notre juridiction ; en présence des témoins soussignés, déclarons nvils ces contrats d'abandon de souveraineté pour le manque de pouvoirs des princes contractants et solennellement protestons contre la pression qui a été employée sur ces derniers pour leur extorqiier lewcs consentements.
Une ambassade que nous allons envoyer à Palla Balla portera notre décision à la connaissance des dits princes, afin qu.'ils tiennent po\ir complètement nuls et sans valeur les contrats déjà faits sans notre autorisation.
Copie authentique de ce document sera envoyée au gouvernement de S. M. le Roi du Portugal, et une autre à M. H. Stanley, représentant de l'Association Internationale Africaine, pour qu'il n'en ignore, ni ses justes effets, l'original restant en ma possession.
Et moi Don Alvaro d'Agua Rosado, en quaUté de ^crétaire, l'ai écrit et signé, conjointement avec Sa Majesté du Congo, lequel ne sachant pas
écrire, y appose le signe de la croix et le timbre de ses armes, en présence des témoins qui vont également signer.
Donné à San Salvador du Congo, le 16 juin 1884.
Signe + du roi du Congo.
D. Alvaro d'Agua Rosado,
Secrétaire.
L'agent de la tnaison Daumas-Béraud et C* de Paris, (S.) Dumas,
Agent de Joâo Luiz da Rosa,
(S.) Manuel Guilherme Perebba.
{S. ) Antonio José de Sauza Barroso, Supérieur de la Mission catholique.
Conforme à l'original :
(S.) Don Alvaro d'Agua Rosado, Secrétaire.
Dans l'éventualité d'un échec toujours probable en diplomatie, l'Association Internationale du Congo m'avait chargé d'acquérir plusieurs terrains dans le Bas-Congo. Elle s'y prenait un peu tard, car déjà, au commencement de 1883, j'avais été chargé par la maison française, que je représentais à cette époque au Congo, d'acheter pour son compte entre Boma et Ingongolo, sur la rive droite du fleuve, des terrains situés dans les plus larges vallées s'ouvrant vers l'intérieur des terres, et coupant par intervalles irréguliers la rive montagneuse.
Ces achats étaient faits en vue de la construction éventuelle d'une ligne de chemin de fer, partant de la rive droite du Congo vers le haut fleuve.
Cet exemple avait été bientôt suivi par d'autres grandes maisons de commerce. Il y eut en 1883 et 1884 une véritable course en vue d'achats aux indigènes de terrains qui pouvaient, pour une cause ou pour une autre, acquérir une plus-
value dans un avenir plus ou moins rapproché. (Hâtons-nous d'ajouter qu'après la formation de l'Etat du Congo, lorsque le service du cadastre commença à fonctionner, la plupart de ces terrains furent abandonnés par leurs propriétaires momentanés.)
Ce fut à cette époque, en septembre 1884, que j'achetai l'île de Mateba, la plus grande du Bas-Congo. Cette île appartient aujourd'hui à la Compagnie des Produits du Congo et sert à l'élevage du bétail.
Ce fut également en 1884 que je reçus comme hôte, à Boma, le fameux docteur Nacktigal, qui venait du Cameroun, récemment acquis aux Allemands. Il se rendait vers le Sud, à Angra Pequena, à bord d'un navire de guerre allemand. Ce fut lui qui planta, le premier, le drapeau allemand sur cette colonie.
Durant cette période de deux ans, 1883-1884, qui précéda la fondation de l'Etat du Congo, que d'hommes de nationalités diverses je vis passer devant moi ! Les Anglais coudoyaient les Suédois et les Allemands, les Norwégiens fraternisaient avec les Français, les Autrichiens, les Italiens et même les Américains.
Parmi eux se faufilaient quelques petits Belges. On n'avait pas encore en eux la confiance qu'ils ont su mériter, par la démonstration de qualités exceptionnelles, lorsque la responsabilité tout entière de l'œuvre leur fut dévolue.
Tous les emplois supérieurs étaient confiés à des étrangers, tels que les Anglais : colonel sir Francis de Winton, major Pollock, capitaine Saulez, major Parminter, sir Grant Elliot, major Vesht, etc., dont l'expérience acquise dans les colonies anglaises constituait le principal titre.
Loin de moi la pensée de vouloir amoindrir en quoi que ce soit les services qu'ont pu rendre ces personnalités, qui émar-
geaient au budget pour des sommes considérables ; mais, pratiquement parlant, ils ont été moins à la hauteur de leur tâche que les plus petits agents de toute nationalité qu'ils avaient sous leurs ordres.
Peut-être au point de vue politique fallait-il des dirigeants étrangers, mais ces représentants étaient plutôt gens de façade que gens de mérite.
Ni les uns ni les autres ne furent jamais à la hauteur de Stanley, ni du capitaine Hanssens.
Ce fut en cette année 1884 que le brave capitaine Hanssens se distingua tout particulièrement,
Après avoir reçu le commandement du haut fleuve des mains de Stanley qui rentrait malade en Europe (juin 1884), Hanssens fonda la station des Bangalas en mai de la même année, après avoir découvert et remonté pendant quelque temps l'embouchure de l'Oubanghi, ayant avec lui Van Gèle, Coquilhat, Amelot et Courtois.
Après avoir laissé Coquilhat comme chef des Bangalas, il explora la Basse-Mongala et le Bas-Itimbiri, et arriva aux Falls en juillet de la même année. De retour à Léopoldville en août 1884, il remit son commandement à sir Francis de Winton, qui venait d'y arriver et qui succédait à Stanley.
Ce fut en décembre de la même année 1884 que le commandant Hanssens, l'une des plus belles figures de l'œuvre africaine, mourut à Vivi, où il avait voulu rester, bien que je l'eusse instamment prié de venir à Boma se remettre de ses fatigues.
Les intentions du Portugal dont nous avons parlé plus haut se manifestèrent d'une façon complète en janvier 1885.
Ce fut, en effet, veis la fin de janvier de cette année qu'arrivèrent à Banana trois navires de guerre portugais ; la corvette A^onso (V Alhuquerques, les canonnières S ado et Libéral,
Le Capitaine HANSSEN.
sous le commandement du chef de la division navale Sampaio, capitaine de frégate, commandant de la dite corvette.
Le premier navire, ainsi que la canonnière Libéral, restèrent à Banana. Seule la canonnière Sado remonta jusque Boma, ayant à son bord le chef de la division navale et le commandant du Libéral, qui lui servait de secrétaire particulier.
La canonnière Sado arriva à Boma le 15 janvier 1885, vers 2 heures de l'après-midi.
Quelques heures après, un aviso anglais fit son apparition à Fétiche-Roc. On aurait dit qu'il était à la poursuite du premier.
Cet aviso anglais VEn Avant, vint jeter l'ancre en face de chez moi, ayant reconnu aux couleurs belges qui flottaient au haut du mât de pavillon, la résidence d'un représentant de l'Association Internationale du Congo. Je m'empressai de me rendre à bord pour présenter mes civilités au commandant et me mettre à sa disposition.
Dans la conversation que j'eus avec lui, je remarquai tout de suite qu'il était au courant de toute la question qui agitait en ce moment le Bas-Congo, et aussi des travaux de la Conférence de Berlin.
Il avait reçu de son gouvernement des ordres précis et devait empêcher toute manifestation de prise de possession de la part des Portugais.
Il me rendit courtoisement ma visite et pendant son séjour à Boma, qui eut exactement la même durée que celle du navire portugais, ce fut un échange d'invitations réciproques.
Le commandant du navire de guerre Sado fit comme son prédécesseur, le commandant de Rainha de Portugal. Il convoqua rois et Européens à une grande réunion ; mais, cette fois, il n'y eut aucun représentant de maisons étrangères qui voulut y assister, à l'exception toutefois de M. Scheers, représentant de la maison hollandaise, qui fut désavoué quelques jours après, par son chef résident à Boma.
Au contraire, tous protestèrent contre cette intervention intempestive des autorités portugaises.
Voici la copie de cette protestation :
Les soussignés A. Van Eysden, représentant de la maison hollandaise Nieuwe Afrikaansche Handels Vennootschap, à Borna, H. Barbier, gérant de la naaison française de MM. Daumas-Béraud et C'^, A. Delconamunc'. représentant la maison belge, à Borna, ayant reçu ce jour, 14 janvier 1885. copie d'un acte de S. Exe. M. le conseiller Antonio de Nascimento Pereira Sanapaio, commandant la division navale portugaise, dans lequel il est dit que les rois de Boma, en une réunion qui a eu lieu dans le village de Né Cuco, le 11 courant, demandant de se placer sous la protection du gouvernement portugais, afin de les protéger contre les abus des blancs.
Déclarent :
l" Que jusqu'à ce jour n'importe quelle question qui s'est produite entre blancs et noirs a été résolue amicalement, en réunion publique, entre les mêmes blancs et noirs. Que pour les questions d'intérêt général avec les rois, les soussignés n'ont jamais eu besoin d'un navire de guerre;
2° Que se discute en ce moment, en une conférence à Berlin, la question du Congo, où toutes les puissances européennes sont représentées et également le Portugal ;
Les soussignés protestent solennellement contre n'importe quel contrat ou traité de protection, de protectorat ou de n'importe quelle combinaison que son Excellence le commandant de la division navale, ou n'importe qui, au nom du gouvernement portugais, veuille faire, se propose de faire ou l'ayant fait avec les rois princes de Boma.
Protestent aussi longtemps que la décision de la conférence de Berlin n'aura pas été publiée.
Boma, le 14 janvier 1885.
(S.) H. Barbier,
Représentant, en l'absence de M. Protche, de la maison Daumas-Béraud et C®, à Bom,a. (S.) A. Vak Eysden,
Représentant le N. A. H. V. à Boma.
(S.) A. Delcommune,
Représentant la m,aison belge.
A Son Excellence Monsieur le conseiller A. de Pereira Sampaio, à Boma.
Le commandant du Sado fit parvenir, le lendemain de cette réunion, à chacune des maisons de commerce de Boma, la déclaration suivante :
Le onzième du mois de janvier de l'année de la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ, 1885, se sont réimis chez le roi Né Cuco et sous la présidence de S. Exe. le conseiller commandant la division navale portugaise, le capitaine de marine Antonio de Nascimento Pereira de Sampaio — le chef d'état-major de la division, capitaine de frégate Rodrigo Auguste Teixeira Pinha — deuxième lieutenant Jayme Forjaz de Serpa, Pimentel, deuxième conamandant de la canonnière Sado (représentant le commandant du dit navire, empêché) — l'aspirant de marine Francisco Diogo de Sa, attaché à l'état-major de la division — les négociants P.-W. Scheers (représentant de la maison hollandaise) — Joâo Antonio de Azevedo, associé de la firme Valle et Azevedo — Antonio Luiz Monteiro, gérant de la maison Hatton et Cookson — Domingo de O' da Silva Jumor, gérant de la maison portugaise de Joâo Luiz da Rosa — Antonio Martine da Silva, propriétaire de factoreries — Manuel Perreira da Costa et Paulo Ribeiro da Costa, représentants la Congo and Central African and Cy Ltd — David, M. -J. de Médina — Joâo Gomez Netto — Duarte José Ferreira — José Marques das Neves — Joâo Correa da Costa — Antonio d'Avellar Dias — Antonio Alfredo Ferreira da Carvalho — Joâo da Silva Contreiras — Julio César Frazâo — Antonio Ventura da Silva — ■ Pedro d'Alcantara de Carvalho — les rois de Boma, Né Nuco, Né Curado, Né Lelle, Né Chanda, Né Duculla, Né Lutilla, Né Cuca, Né Oro, Né Poreisa, accompagnés de leurs suites respectives, et le secrétaire particulier du commandant de la division, le deuxième lieutenant Nimo de Freitas Queriol, réunis en session, S. Exe. le conseiller commandant la division navale, prit la parole disant qu'il avait reçu hier ime ambassade des rois présents, l'invitant à présider une réunion, dans laquelle ils désiraient traiter un sujet relatif à la tranquillité de leurs terres et aux garanties du négoce licite entre eux et les Européens établis sur les territoires placés sous sa juridiction. Son Excellence ajouta qu'afln que la réunion pût avoir la plus grande pubUcité et être connue de tous, il avait fait inviter tous les gérants des maisons étrangères ; lui étant très agréable de voir que trois agents des maisons hollandaise et anglaise avaient répondu à son invitation, il les remerciait, regrettant que les autres agents des maisons belge et française, ainsi que le supérieur de la mission ne puissent assister, pour des motifs sans doute très appréciables ; il donne la parole au roi Né Cuco pour exposer ce qu'il désire.
Ce roi, dans un long exposé traduit par son interprète, dit que les rois étaient fatigués de diverses impositions et abus pratiqués contre eux, et que ne pouvant par eux-mêmes et par levu-s lois mettre un terme à cet état de choses, ils demandaient à Son Excellence de faire savoir au Maniputo (Europe) la résohition qu'ils avaient spontanément prise, de placer à l'avenir sur la tête du roi du Portugal la direction de leurs terres, en tout ce qui concerne les relations qu'ils entretiennent avec les Européens ; que les Portugais avaient été les premiers à s'établir sur leurs terres, et que très souvent ils avaient apaisé leur faim, à eux et à lexirs enfants, et que jamais ils ne s'étaient ingérés dans la libre pratique de leur souveraineté ; que depuis longtemps ils nourrissent pour le Portugal une grande amitié et l'afiirment une fois de plus en demandant l'établissement sur leurs terres d'une autorité portugaise qui serait leur guide et leur protecteur, ainsi que l'arbitre suprême dans leurs questions avec les Européens. Ils demandent également à Son Excellence des pavillons portugais pour les hisser dans leurs villages, se mettant ainsi à l'abri d'attaques que seuls ils ne pourraient pas repousser.
Son Excellence répond disant qu'il allait faire part de cette demande à Son Excellence le gouverneur général d'Angola, qui certainement concéderait l'autorité demandée et qu'après avoir examiné mûrement cette supplique, peut-être se décidera-t-il à placer de suite un délégué provisoire du gouvernement général d'Angola, auquel seront données des instructions dans le sens de protéger également les Européens et les indigènes et d'affirmer décisivement sa volonté de ce que le commerce, navigation, transit, us et coutumes, reUgion, puissent se pratiquer en toute liberté, sans tribut d'aucune forme.
Les princes accueillirent avec enthousiasme les idées et le discoiu-s de Son Excellence, dressant cet acte qui sera signé par toutes les personnes présentes, apposant les rois, leur signal parce qu'ils ne savent pas écrire, et sera contresigné par moi Nuno de Freitas Queriol, deuxième lieutenant commandant du vapeiu" Vilhena, secrétaire particulier du commandant la division, qui l'a écrit.
Boma et banza du roi Né Cuco, le 11 jan\'ier 1885 (signatiu'es) Antonio de Nascimento Pereira de Sampaio, capitaine de marine, commandant la division navale — Rodrigo Augusto Teixeira Pinha, capitaine de frégate, chef d'état-major de la division — Jayme Pereira de Sampaio Porjas de Serpa Pimentai, deuxième lieutenant de marine, commandant en second la canonnière Sado — Francisco Diogo de Sa, aspirant de marine — P.-W. Scheers — Joâo Antuno de Azeveda — Antonio Luiz Monteiro —
D. de O' da Silva — Paiilo Ribeiro da Costa — A. Martin da Silva — David M.-J. de Médina — Manuel Ferreira da Costa — Antonio Venttira da Silva — José Rodriguez das Neves Pinherio — Manuel Moreira da Neves — José Gomes Netto — Joâo da Silva Contreiras — Antonio Alfredo Ferreira de Carvalho — Julio César Frazao — Antonio d'Avellar Dias — Joâo Corréa da Costa — Duarte José Ferreira — signent maintenant du signal de la croix, les neuf rois de Borna ; demeurant en ma possession ce document authentique et légalisé avec le timbre des armes royales portugaises qui sert à la canonnière Sado.
Quartier général de la division navale.
Signés de Né Cuco — Né Curado — Né Lelle — Né Chanda — Né Duculha — Né Cuca — Né Pareisa.
Nuno de Freita Queriol, deuxième lieutenant, secrétaire particulier du commandant la division.
Conforme à bord de la canonnière Sado.
Quartier général de la division navale ancrée àBoma, 11 janvier 1885.
(S. ) RoANZo AuGUSTO Freire Pinha, Chef d'état-major.
A cette déclaration, faite par les rois de Borna, forcés qu'ils étaient de se soumettre aux exigences des représentants du Portugal, les étrangers répondirent par une protestation énergique, qu'ils firent parvenir immédiatement au commandant du navire de guerre portugais.
Nous donnons ci-dessous la teneur de ce document :
Les soussignés MM. Scheers, agissant au nom de M. Van Eysden, représentant de la maison hollandaise N. A. H. V. (empêché pour cause de maladie), H. Barbier, représentant de la maison française Daumas-Béraud, A. Delcommune, représentant de la maison belge, voulant s'éclairer sur les clauses contenues dans le document signé par les rois de Boma, réimis le 11 janvier 1885, au village du roi Né Cuco ; se sont rendus chez : 1" Né Oro ; 2° Né Cuca ; 3" Né Chanda ; 4° Né Doucoulla, et ont recueilli les déclamations suivantes :
1" Que les rois susnommés n'ont adressé aucune demande de protectorat, ni d'intervention au commandant de la division navale portugaise, M. Antonio de Mascimento Pereira de Sampaio. Qu'au contraire, c'est cet
officier supérieur qui a provoqué la conférence, en faisant précéder celle-ci de l'envoi d'un cadeau aux rois (chose contraire aux us et coutumes de la contrée) ;
2° Que les rois protestent énergiquement contre la cession de leur territoire, et la délégation de leurs droits et de leurs pouvoirs aux Portugais.
3° Qu'à la demande suivante :
« Admettez-vous l'intervention d'un délégué portugais dans les questions entre rois et les négociants de Borna? » ils ont répondu que, dans aucun cas, ils n'admettaient cette intervention.
Les rois ont déclaré en outre aux soussignés qu'ils se réuniraient prochainement pour leur communiquer tous les détails de la conférence.
Fait à Boma, le 15 janvier 1885.
Témoins :
Lieutenant Van Kebkhoven, Em. Vandenheuvel.
OCidLijjEBiS,
Représentant de la maison hollandaise.
H. Barbier,
Représentant de la maison Daumas-Béraud et C®. A. Delcommune.
Représentant de la maison belge.
Un fait, qui mérite d'être relaté pour son originalité, se passa après la réunion provoquée par le commandant portugais.
Pour bien marquer la volonté du Portugal de considérer ce pays comme lui appartenant, le commandant Sampaio, sitôt que les déclarations qu'il avait ainsi arrachées aux rois par la crainte furent signées, fit hisser sur l'une des plus hautes collines de Boma le pavillon portugais, en signe de prise de possession.
Sitôt que j'appris la chose, je me rendis à bord de l'aviso anglais.
Le commandant s'était déjà aperçu du fait et il me tranquillisa en m' affirmant que le pavillon portugais ne resterait pas longtemps hissé sur la terre ferme et qu'il allait se rendre auprès du commandant portugais.
En effet, en même temps que je quittai son bord, il s'embarqua, en grande tenue, sur une de ses baleinières préparée pour une visite officielle, et se dirigea vers le Sado,
Le lendemain, le pavillon portugais ne flottait plus au haut de la colline ; mais le surlendemain on le vit réapparaître sur l'un des sommets de l'île des Princes.
Cette fois, ce fut le commandant du navire anglais lui-même qui m'apprit la chose.
Il me dit avec son fin sourire que les îles étaient neutres et qu'elles pouvaient aussi être la propriété d'un particulier quelconque.
Le soir même, un des rois de Boma me faisait savoir secrètement que tous les chefs, sur l'instance pressante du commandant du Sado, avaient vendu l'île des Princes au commerçant portugais Joâo Luiz da Rosa.
Le commandant anglais avait donc raison. Sans doute par politesse diplomatique, et pour sauvegarder la dignité professionnelle, il avait dû conseiller ou admettre l'échange du lieu où pouvait flotter, sans crainte de contestations ultérieures, le pavillon portugais.
Notons que ce pavillon existait encore six mois plus tard, lors de la proclamation, à Boma, de l'État Indépendant du Congo, qu'il finit par être déchiqueté par les vents et les pluies, et ne fut jamais remplacé.
Cinq jours après le fait que nous rapportons, le navire de guerre portugais quitta Boma, se dirigeant vers l'aval du fleuve pour se rendre à Banana, où la même comédie devait se jouer.
Le petit aviso anglais le suivit.
Ceux qui comme moi connaissaient les dessous, prêtaient volontiers à ce petit bâtiment une allure narquoise, celle d'un gamin rusé qui sent derrière lui la toute-puissante protection de son père, et qui, fort de cet appui, s'en va, tout en gam-
badant, mettre son veto aux affaires de la plus haute importance.
A Banana, les Portugais eurent le même insuccès. Toutes les maisons de commerce auxquelles s était joint de Brazza, qui se trouvait en ce moment à bord du Sagittaire, envoyèrent une protestation analogue à la nôtre au commandant du navire de guerre portugais. Le commandant de l'aviso anglais, sans doute pour faire chorus avec le navire de guerre français, protesta comme ce dernier.
Ces démonstrations tardives du Portugal ont sans nul doute été le résultat de la poussée de l'opinion publique portugaise à cette époque.
Il y avait beau temps, en effet, qu'une certaine presse de Lisbonne avait signalé le danger prévu par certains correspondants de journaux habitant le Congo. Mais le gouvernement, soit par incurie, soit par empêchement politique, ne donna suite à aucune des demandes réitérées de ses nationaux.
Il est donc assez naturel que ces derniers, surtout ceux qui habitaient la côte occidentale d'Afrique, aient toujours considéré l'occupation du Congo par l'État Indépendant comme une usurpation de leurs droits séculaires.
Le peuple portugais est certainement le plus chauvin de la terre, mais d'un chauvinisme rétrograde, se complaisant à invoquer les hauts faits de ses glorieux ancêtres, qui certes forment, à eux seuls, une des plus belles pages de l'histoire des temps passés. Mais il ne se préoccupait guère, à l'époque qui nous occupe, des progrès étonnants du siècle, de la marche fatale des faits qui en étaient la conséquence, et de l'évolution rapide des autres peuples qui allaient alors à la conquête d'un domaine économique plus étendu.
Ce réveil brutal le froissa et de là naquit cette espèce d'animosité qu'il témoigna aux Belges, du moins pendant un cer-
Colonel Sir Francis de WINTON (i885).
tain temps, et que, en toute justice, il aurait dû manifester à son gouvernement d'alors, le seul coupable.
Toutes ces intrigues du Portugal ne devaient servir à rien et la Conférence de Berlin, poursuivant ses travaux, reconnut le jeune État et délimita les frontières de son territoire, en lui donnant accès à la mer.
La cause était gagnée pour nous.
Ce fut le 1er juillet 1885 que fut proclamée au Congo la formation de l'État Indépendant.
Cet honneur fut dévolu à Sir Francis de Winton.
La période d'organisation en Afrique du jeune État fut laborieuse, mais chacun y mit du sien, chacun cumula diverses fonctions, en attendant que les titulaires fussent arrivés d'Europe.
Pour ma part, outre mes fonctions de chef de Borna et chef des transports du Bas-Congo, je devins en même temps archiviste du cadastre, notaire, chef des postes suppléant, conservateur des titres fonciers, etc.
De Keyser et Massart organisèrent les services de la douane et, avec Weber, ceux de la poste.
Wissman descendit le Kassaï, le plus important affluent du Congo, dont Stanley n'avait remonté le cours inférieur que jusqu'à la rivière M'Fini.
Wissman était parti de Malanza (province d'Angola), en juillet 1884, pour le compte de l'Association Internationale du Congo ; il atteignit Luluabourg en septembre de la même année et y fonda une station.
En mai 1885 il descendit la Lulua, arriva au Kassaï et opéra la descente de ce dernier fleuve. Il vit successivement les embouchures du Sankuru, du Kwango et du M'Fini et arriva au Congo après quarante-deux jours de navigation.
L'arrivée à Boma du sympathique explorateur qu'était
Wissman, quoique Allemand, fit grande sensation. Malheureusement son état de santé était précaire, et il dut partir au plus tôt pour Madère.
Le lieutenant Wolff, adjoint de l'expédition Wissman, remontant le Kassaï avec le vapeur VEn Avant, explora la rivière Sankuru et découvrit l'embouchure du Lubefu, qu'il dénomma petit Lomami.
En octobre de la même année 1885, le missionnaire anglais Grenfell, à bord de son vapeur Peace, explora successivement le Ruki jusqu'à 1^1' de latitude nord et 23^4' de longitude Est ; la Bussiba jusqu'à 1^9' de latitude Sud et 22» 23' de longitude Est ; la Lulonga jusqu'à 0^ 10' de latitude Nord et 220 32' de longitude Est ; l'Ubanghi jusqu'à 40 20' de latitude Nord ; l'Itimbiri et la Mongala jusqu'à 2° 6' de latitude Nord,
Parmi nos compatriotes que je vis arriver cette année, je citerai Van Gèle, qui rentrait en Europe en mai 1885, après avoir remonté jusqu'à Falls, où il fit la connaissance du chef arabe Tippo-Tip. Il arriva au Congo pour la seconde fois en janvier 1886 ; malheureusement, il dut rentrer en Europe pour cause de maladie, mais revint au Congo la même année.
M. Camille Janssens, le premier vice-gouverneur belge du Congo, arriva en septembre de la même année.
J'eus aussi le plaisir de recevoir chez moi le lieutenant Francqui, arrivé d'Europe en septembre, ainsi que le docteur Vanden Heuvel et le lieutenant Valke, mais ceux-ci revenaient du haut Congo pour rentrer en Europe.
L'année 1885 marque l'évacuation des postes de l'Association Internationale du Congo dans le bassin du Niadi-Kwilu, qui furent abandonnés à la France moyennant une indemnité, et je vis arriver à Boma les divers agents de l'Association qui commandaient ces postes, tels Destrain, Légat, Sir Grant Elliot, Hodister, etc.
Ce fut également dans le courant de cette année que les
Le lieutenant A. VAN GÈLE.
premiers essais de culture furent entrepris au Congo par la maison de Roubaix, d'Anvers, qui racheta la grande île de Mateba.
Enfin, cette année 1885, qui restera historique par la proclamation de l'Etat Indépendant du Congo, aura vu arriver en Belgique les premiers sujets noirs du Souverain du jeune État. Nous voulons parler de la visite du chef de Vivi, Massala, et de sa suite, à l'exposition d'Anvers.
En 1885 eut lieu un essai de navigation à vapeur jusque Vivi. Sir Francis de Winton voulut que le Héron, vapeur de 300 tonnes, fît cet es^ai.
Comme j'avais l'entière responsabilité de ce navire et que, d'autre part, il était le chef de l'État Indépendant du Congo, j'acquiesçai à sa demande, mais après avoir été déchargé par écrit des conséquences de tous les risques que pouvait courir le navire.
La montée se fit presque sans encombre, à part quelques tourbillons qui firent pencher le navire outre mesure.
Mais la descente entre Vivi et Matadi, qui dura à peine dix minutes, fut si tourmentée qu'elle fit reconnaître à Sir Francis de Winton lui-même, qui était à bord avec moi, la témérité d'entreprendre une seconde fois ce voyage.
A chaque instant, un tourbillon d'une violence inouië jetait le vapeur à droite ou à gauche, malgré la tension du gouvernail. Si un dérangement à la machine ou à la chaîne du gouvernail était survenu, le navire eût été irrémédiablement perdu. Il aurait été jeté infailliblement sur les rochers qui limitaient les passes de 40 à 50 mètres de largeur.
Depuis cette expérience, le colonel de Winton renonça à son projet, et il fit bien.
Pendant la fin de cette année 1885 et le commencement de 1886, il m'arriva plusieurs fois d'être obligé de faire descendre
le pavillon portugais que les commerçants de cette nationalité voulaient maintenir au haut du long mât planté au milieu de leur factorerie.
Cela se présenta à Ponta da Lenha, Katala, Kassala, etc. Chaque fois que la chose m'était signalée, je me rendais en boat à l'endroit désigné, accompagné de six soldats noirs armés.
A mon injonction, il arrivait généralement que les Portugais se refusaient à faire descendre eux-mêmes leur pavillon. C'était très compréhensible. Aussi, je ne répétais pas ma demande et j'opérais moi-même.
Tout en faisant rendre les honneurs militaires, j'abaissais le pavillon portugais, le roulais et allais le déposer dans la vérandah de la maison d'habitation.
Les Portugais ne recommençaient plus, mais ils laissèrent s'effriter par la pluie et les vents, sans vouloir le renouveler, le drapeau étoile qui avait remplacé le leur.
L'année 1886, qui fut la dernière que je passai dans le Bas- Congo, fut plus spécialement consacrée à l'organisation des multiples services rattachés à l'administration de tout Etat.
En avril, l'administration de Vivi est transférée à Boma, qui devient le siège du gouvernement local.
La force publique est organisée par Avaert et Roget, et le premier contingent indigène de la future armée coloniale est composée de soixante -quinze jeunes Bangalas, ramenés par le lieutenant Van Kerkhoven.
Une brigade topographique, composée de Jungers, De Mascar, Francqui, Liénart, Paul Le Marinel, est chargée de dresser la carte du Bas-Congo et le cadastre.
Les stations que le jeune État possède dans son vaste territoire sont au nombre de quinze, savoir :
Dans le Bas-Congo : Banana, Boma et Vivi.
Camille JANSSENS, Premier Gouverneur Général belge du Congo (1886).
Dans la région des chutes : Matadi, Isanghila, Manyanga et Lukunga.
Au Stanley Pool : Léopoldville et Kinehassa.
Dans le Haut-Congo : Kwamouth, Equateur, Bangala et Stanley Falls.
Dans le Kassaï : Luebo et Luluabourg.
Ce fut en cette année 1886 que Sir Francis de Winton quitta le Congo, laissant ses pouvoirs à un Belge, M. Camille Janssens ; et ces hautes fonctions ont été jusqu'aujourd'hui exclus >ement confiées à des Belges.
Wissman est de retour de Madère fin janvier 1886 ; il remonte à Luluabourg avec De Macar et Paul Le Marinel, auxquels il remettra cette station.
En mai de la même année arrivent Coquilhat, Dubois et Dhanis, et en septembre le lieutenant Daenen.
Les voyages d'exploration et de découvertes dans le Haut- Congo ne furent pas aussi brillants en 1886 que pendant l'année qui venait de s'écouler.
Wissman et Wolff remontent le Kassaï depuis l'embouchure de la Lulua jusqu'aux premières chutes, que Wolff baptise « Wissman Falls ».
En avril 1886, le missionnaire anglais Grenfell remonte la rivière Lomami jusque 1^ 35' de latitude Sud.
Ce missionnaire déclare avoir vu dans ses différents voyages d'exploration, effectués en 1885 et 1886, 3,000 milles anglais de cours d'eau navigables dans le bassin du Congo.
En 1886, Wissman se décide à traverser l'Afrique ; il quitte Luluabourg le 16 novembre avec Paul Le Marinel et se dirige vers Nyangwe, puis continue seul vers le Tanganika, pendant que Le Marinel rentrait à Luluabourg avec une partie de la caravane.
Ce retour a été marqué de beaucoup de souffrances et de privations.
Depuis qu'en avril 1886, Borna était devenu le siège du gouvernement local, l'on ne menait plus qu'une vie tout administrative.
Elle ne me plaisait guère.
Aussi, prévoyant que vers la fin de l'année mon terme de service serait expiré, j'eus l'idée de demander à Bruxelles l'autorisation de faire, cette époque venue, un voyage dans le Haut- Congo, pour me rendre compte des régions qui pouvaient y être exploitées.
Je reçus une réponse très aimable du général Strauch, me disant que j'étais libre d'entreprendre ce voyage à mes frais, qu'il me ferait aider le plus possible par les services établis en Afrique, qu'il me donnerait à ce point de vue toutes les facilités désirables, mais que le gouvernement du nouvel État ne pouvait entrer dans la voie que je lui indiquais.
Déçu, mais non découragé, je rentrai en Europe par la malle portugaise en décembre 1886, après avoir remis mes services au lieutenant Valke, devenu directeur des transports, ainsi que tout ce qui appartenait à l'ancienne maison belge, qui disparut après la formation du jeune État.
Sitôt mon retour en Belgique, j'allai rendre mes hommages au général Strauch, qui me fit l'accueil le plus aimable.
A l'issue de cette entrevue, je rencontrai le capitaine Albert Thys, qui me demanda avec instance de venir le voir le lendemain.
A l'heure dite, je me trouvais dans le bureau du capitaine, qui me fit part de ses projets d'établir un chemin de fer le long des cataractes, afin de relier le Haut-Congo à la mer. Il me dit qu'il avait besoin de deux hommes énergiques et déjà habitués à l'Afrique. L'un serait chargé d'étudier le tracé de
la future voie ferrée, l'autre de faire une reconnaissance dans tout le Haut-Congo pour reconnaître l'importance du trafic que pourrait avoir cette ligne.
Il m'offrit de prendre le commandement de cette dernière expédition, en me rappelant que je l'avais moi-même demandé au général Strauch avant mon retour en Europe.
Je vis avec plaisir que ma proposition n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd, et j'acceptai l'offre qui m'était faite.