CHAPITRE IX
Fin 1883 jusque fin 1886.
Ce ne fut plus à l'aventure que je partis cette fois, ainsi que je l'avais fait à peu près dix ans auparavant, mais bien avec une mission et un but déterminés.
L'accueil que me fit à ma rentrée en Belgique le colonel Strauch, secrétaire général de l'Association Internationale Africaine et président du Comité d'Etudes du Haut-Congo, auquel j'allai présenter mes hommages, fut des plus aimable.
Ce ne fut qu'après avoir sollicité et obtenu de la maison Daumas-Béraud et C^®, de Paris, l'autorisation de me prendre au service du Comité d'Etudes du Haut-Congo, que le colonel Strauch m'engagea.
Il m'offrit immédiatement de représenter le Comité d'Études dans le Bas-Congo et de diriger les transports entre Banana et Vivi, charge que je devais assumer conjointement avec celle de directeur de la maison belge établie à Boma et gérée alors par notre brave compatriote Adolphe Gillis.
Ce fut à la fin de cette année 1883 que le Comité d'Études du Haut-Congo prit la dénomination de « Association Internationale du Congo » (A. I. C).
Quoique l'intérieur mystérieux du centre africain m'attirât davantage, par suite des récits enthousiastes que m'avaient faits Stanley, de Brazza et leurs lieutenants, j'acceptai la mission que l'on m'offrait et que je devais à mes connaissances et à l'expérience acquises au cours de mon long séjour dans le bas fleuve.
Ce fut également à cette époque que je connus celui dont plus tard je devins l'ami et le collaborateur le plus dévoué, je veux parler d'Albert Thys, alors lieutenant d'état-major.
Chose curieuse, notre première entrevue fut plutôt froide et se termina d'une façon plutôt brusque. Je dois dire que cette brusquerie provint de moi-même. L'on sait que les Belges africains ont généralement la tête près du bonnet, car le lieutenant conserva une attitude tout à fait correcte. Il était alors l'adjoint du colonel Strauch.
Entre autres renseignements sur la manière dont je comptais accomplir la mission qui m'était confiée, il me demanda si j'avais la connaissance des monnaies anglaises, étant donné que la généralité des achats se faisaient en Angleterre et que tous les transports se faisaient sur des vapeurs anglais. Je lui répondis affirmativement. Il me passa une facture exprimée en monnaies anglaises et me pria alors de lui rendre le service de les traduire en francs et centimes.
Croyant qu'il doutait de mon affirmation, je lui répondis presque brutalement qu'il devait avoir des scribes pour ce travail. Je me levai et pris congé de lui. Je ne le revis que trois ans plus tard.
Mon second départ pour la côte occidentale d'Afrique se fit par la voie de Lisbonne, car je préférais les vapeurs de l'Empreza Nacional aux bateaux anglais, sur lesquels la nourriture et le confort étaient généralement détestables.
A mon arrivée à Boma, le l^r décembre 1883, je retrouvai ce brave Gillis, dont la santé était devenue précaire depuis un voyage qu'il entreprit à Mossamedès pour l'achat d'un bétail, qui devait former le commencement des essais d'élevage qu'il voulait tenter dans le Bas-Congo.
Pendant ce court voyage vers le Sud et par suite sans doute de son séjour dans les huttes malpropres qu'il rencontra à l'intérieur du pays, il fut atteint de la variole. Cette maladie
est très commune chez les nègres, mais excessivement rare chez les blancs séjournant en Afrique. Il fut soigné un peu à la diable et ne dut réellement son salut qu'à la vigueur exceptionnelle de sa constitution.
Il en éprouva cependant des suites telles, que malheureusement il mourut quelque temps après sa rentrée en Belgique, rentrée qui s'effectua par le steamer Commassie, en janvier
Ce fut une grande perte pour le Comité d'Etudes du Haut- Congo, car c'était un homme aux conceptions larges et qui, bien secondé, eût pu faire de réelles et belles choses.
Dès son départ, je réorganisai les services de transports entre Banana et Vivi par Ingongolo, station inaugurée par Gillis, située sur la rive droite du Congo, en face de Noki. Ce point était le terminus des bateaux à vapeur, autres que les chaloupes et les petits steamers, tels la Belgique et V Espérance^ qui remontaient jusque Vivi.
J'établis mon quartier général à Boma, tandis que les chefs du Comité d'Etudes du Haut-Congo, qui furent successivement Stanley, Sir Francis de Winton et plus tard Camille Janssens, premier Vice-Gouverneur de l'État Indépendant du Congo, conservèrent jusqu'en avril 1886 leur résidence à Vivi, qui fut transférée à Boma à cette date.
Toutes les marchandises, provisions, matériel, destinés aux besoins de toutes les stations du Comité d'Etudes du Haut- Congo, ainsi que toutes les correspondances pour ses nombreux agents, arrivaient à mon adresse à Banana. Elles étaient immédiatement transportées de Banana à Ingongolo, faisant une seule escale à Boma, par un vapeur de trois cents tonnes, le Héron, qui ne dépassait jamais Ingongolo. De ce point à Vivi, le service des transports était fait par la Belgique et V Espérance.
Les ressources dont on disposait alors étaient fort restreintes et dues entièrement à la générosité du fondateur de cette
grande œuvre, le roi Léopold II. On ne pouvait donc pas exiger des améliorations trop considérables dans tout ce qui était du ressort du Bas-Congo. L'effort devait se produire plutôt dans le haut fleuve, dont la conquête assurerait plus tard le patrimoine du futur État.
Pendant le temps que j'avais passé en Europe, Stanley avait fait belle et bonne besogne. En mai 1883, il fonda la station de l'Equateur, où il laissa Coquilhat et Van Gèle.
Il reconnut l'embouchure de la Lulonga et explora le lac Mantumba.
En septembre 1883, remontant de nouveau le fleuve, il fonda Lukolela, passa aux Bangalas en octobre, arriva à l'Aruwimi en novembre, fleuve qu'il remonta jusque Yambuya. Enfin, en décembre de la même année 1883, il arriva aux Stanley-Falls, où il fonda un poste qu'il confia à l'Anglais Bennie.
Le 10 décembre 1883, il redescend le Congo, installe Liebrechts à Bolobo et arrive en janvier 1884 à Léopoldville.
Très fatigué, Stanley remit le commandemant du haut fleuve au capitaine Hanssens et descendit à Vivi, où il devait remettre son commandement général au colonel Sir Francis de Winton, qui arriva en mars de la même année (1884).
Ce fut en avril 1884 que je reçus les premières instructions de Bruxelles, instructions datées du 1®^ février, faisant connaître confidentiellement les vues politiques de l'Association Internationale du Congo.
L'objet de ces instructions était de jeter les premières bases du futur État, par l'obtention de la soumission des roitelets indigènes.
Stanley et Hanssens avaient déjà travaillé dans ce sens dans tout le Haut-Congo.
Ces directives m'étaient envoyées (confidentiellement) en vue de contrecarrer les effets du traité anglo-portugais, qui