CHAPITRE XII
Voyage dans le Haut-Congo.
De Léopoldville à Bangala.
Mon premier voyage de reconnaissance m'a permis d'étudier le réseau fluvial du Kasaï.
Cette fois, je remonterai le Congo jusqu'au point terminus de sa navigabilité, c'est-à-dire jusqu'aux Stanley-Falls, et parcourerai la plupart des affluents qui le rejoignent en amont de Kwamouth. Ce grand fleuve, dans la partie de son cours que je vais visiter, est souvent élargi par des îles. Il atteint, en certains endroits, plus de quarante kilomètres de largeur, et il est rare qu'on puisse apercevoir à la fois ses deux bords. C'est pourquoi, afin que la reconnaissance soit complète, je me décide à faire suivre méthodiquement au Roi des Belges la rive gauche à la montée et la rive droite à la descente.
Le steamer quitte Léopoldville le l^r novembre 1888 et, après quatre jours, arrive au confluent du Kassaï. Au delà de Kwamouth et de Berghe-Sainte-Marie, les rives du fleuve, qui atteint une largeur moyenne de quinze cents mètres, conservent insensiblement la même allure qu'en aval. Elles sont formées de collines boisées ou tapissées d'une herbe courte et jaune, et une rangée d'arbres et de buissons, bordant les eaux, égaie un peu les sites. Nous laissons à notre gauche
le Lefini. Puis, pour aborder, nous sommes forcés de pénétrer dans un ruisseau large de huit mètres, débouchant à la rive gauche. L'endroit où nous accostons est une plaine fertile, où l'on remarque des vestiges de villages depuis longtemps abandonnés. Cette vallée latérale est superbe et constituerait, pour une station agricole, un excellent emplacement.
Le fleuve forme une série de baies et atteint jusqu'à deux nulle à deux mille cinq cents mètres de largeur, sans que son cours soit entravé par des îles ou des bancs de sable. De temps en temps pointent les huttes d'une petite bourgade.
Nous apercevons bientôt les nombreux villages, constituant l'agglomération de Tshumbiri, tous abrités par de magnifiques élaïs et de grands arbres, parmi lesquels le Kolatier et le Safoutier. Les huttes, éparpillées sur un sol d'une incroyable fertilité, sont spacieuses. Il en est qui s'allongent sur douze et quinze mètres de terrain. Attenant à l'entrée de l'habitation, s'élève souvent un hangar qui sert de lieu de réunion pendant le jour. Sous un de ces hangars, nous voyons les cendres d'un foyer éteint, entouré de troncs d'arbres et de débris de pirogues, disposés en cercle, et qui servent sans doute de sièges. Les naturels, d'humeur pacifique, nous accueillent cordialement et sans montrer de crainte. Ce sont des Bayanzi, de beaux hommes ne ressemblant aucunement aux noirs dégénérés d'autres peuplades du Congo.
Un notable nous dit que le grand chef de Tshumbiri est mort et que tous les chefs du district ont chacun un chef dirigeant les affaires courantes. Ils se réunissent pour discuter les intérêts communs.
Nous nous remettons en route. La rive méridionale présente vme suite de charmants villages, enfouis dans une végétation vraiment superbe. Le fleuve s'élargit, atteint de 3,000 à 3,500 mètres, en même temps que quelques îles apparaissent. Un peu plus loin il développe encore son cours. Une immense
nappe d'eau, se confondant dans le lointain avec le ciel, s'étend devant nous, tachetée de nombreuses îles, car la région des îles commence ici.
Nous arrivons le 10 novembre à Bolobo, qui comprend plusieurs centaines de villages. Les indigènes, des Bayanzi, nous accueillent avec indifférence. Sur le tard, pour mettre fin à leur froideur, je fais chercher la boîte à musique et, appelant quelques naturels, je leur offre un petit concert. Et tous les autres d'accourir aussitôt. Un fou rire les secoue à la vue du marteau faisant résonner les timbres en cadence. Pendant cinq minutes, ils se livrent à des contorsions épileptiques, puis le silence s'établit. La tête inclinée et un doigt posé sur la bouche, ils prennent, pour écouter, une attitude grave et recueillie. Mais, brusquement, un rire frénétique les agite de nouveau, accompagné de trépignements et de battements de mains, A quoi tient le prestige des blancs ! Il a suffi de cet intermède musical pour que les indigènes nous témoignent la plus profonde considération !
Au delà de Bolobo se trouve, sur la pente douce d'une colline, l'emplacement de l'ancienne station du Comité d'Études du Haut-Congo. Elle fait place aujourd'hui à des champs de manioc. Non loin de là, la Baptist Missionary Society de Kinchassa est en train d'élever des constructions. Les missionnaires trouveront ici un vaste champ d'activité, car les villages se succèdent sans interruption, dressant leurs huttes dans les jolies baies du fleuve.
Le pays, que caractérisent une exubérante végétation et une population d'une remarquable densité, ne change guère d'aspect. Parfois, cependant, une large échancrure laisse apercevoir de vastes plaines marécageuses", bordées, dans le lointain, d'une ligne de forêts.
Suivant la rive, au lieu de m'engager dans le labyrinthe des îles, je fais aborder près d'un petit village. A notre ap-
proche, les naturels se livrent, avec leurs zagaies et leurs couteaux, à un simulacre d'attaque. Seul avec mon interprète, je me dirige vers ces gens belliqueux et, après un petit discours auquel ils répondent par des « malamou » réitérés, je fais débarquer mes hommes. Ce village, qui n'est que la tête de ligne d'une chaîne de gros bourgs, s' étendant vers l'intérieur, })orte le nom d'Aloligu. Ses habitants sont anthropophages, ainsi que le prouve l'incident suivant.
A diverses reprises, j'avais remarqué, sans y attacher d'importance, que quelques indigènes armés, groupés sur le passage d'un de mes Bangalas, lui adressaient des propos que je ne comprenais pas, mais qui ne devaient pas être des plus aimables. Le Bangala, impassible, continuait sa route, portant une pièce de bois mort sur la tête. Quelques instants après, me dirigeant vers l'endroit où mes hommes travaillaient à abattre des arbres morts, j'aperçois deux indigènes qui cherchent à empêcher le même Bangala d'exécuter son travail. Chaque fois qu'il lève sa hache, les Bayanzi abaissent leurs zagaies et les placent à l'endroit où doit retomber l'instrument.
Écartant brusquement les deux importuns, je fais appeler le chef et l'apostrophe violemment.
« Mundélé », me répond-il, nous ne voulons de mal ni à toi ni aux tiens, mais nous avons reconnu (et il désigne le Bangala) un natif de l'Ubangi. Les Ubangi sont nos plus grands ennemis. Livre-nous cet homme pour que nous le mangions. Nous resterons toujours tes amis et nous te donnerons autant de chèvres, de poules, de bananes et masanga que tu en demanderas. »
« Chef, répliquai-je, on t'a trompé. Aucun de mes hommes n'est naturel de l'Ubangi. Ils sont tous Bangala ou Haoussa. Et même si parmi eux se trouvait un Ubangi, je ne te le donnerais pas. Il serait au service du blanc et, par là même,
Le vapeur Roi des Belges dans le Haut-Congo (1SS9).
sacré pour tout le monde. Car ceux qui accompagnent le blanc sont ses enfants et il les défend envers et contre tous. Si tu persévères dans tes mauvaises intentions, je te préviens que je vais faire chercher les boums-boums (fusils) et que je te châtierai non seulement en brûlant ton village, mais aussi en tuant tes sujets. Si, au contraire, tes hommes se retirent et laissent les miens en paix, ceux-ci, leur travail terminé, t'achèteront des bananes et du manioc et te feront gagner des mitakos. »
Mon interlocuteur, inquiet de la tournure que prend l'entretien, me déclare qu'il renonce à son sanguinaire projet, et, en effet, le reste de la journée et la nuit s'écoulèrent sans incident.
Le lendemain, comme il vient me faire son cadeau, je lui demande quel grief il a contre les Ubangi. Il m'apprend que, il y a quelques mois, son fils était allé en canot avec ses compagnons faire le commerce de l'ivoire dans l'Ubangi, jamais il n'avait reparu dans son pays. Le canot avait sans doute été pris et pillé, et les hommes avaient été tués et mangés !
Je compris alors l'idée de vengeance qui était venue au chef lorsqu'il avait cru reconnaître parmi nos Bangalas un naturel de l'Ubangi.
Nous nous remettons en route et nous écartant de la rive méridionale, qui devient marécageuse, nous entrons dans un véritable dédale de canaux, courant autour d'îles herbeuses et buissonneuses pour la plupart. La rive septentrionale a disparu, cachée par cet archipel, et il devient impossible d'évaluer, même approximativement, la largeur du fleuve. Le paysage est d'une monotonie énervante. On ne voit plus que l'eau brune du fleuve et des îles inondées.
Le ciel se couvre et une pluie fine, qui tombe sans relâche, contribue à nous faire paraître les heures encore plus longues.
De loin, nous commençons à distinguer la rive plus élevée
et couverte de forêts de Lukolela et nous abordons pour faire du bois au premier des villages de cette importante agglomération. En longeant la rive gauche, bordée de populeux villages, nous atteignons les établissements de la Baptist Society. Les missionnaires nous déclarent que tout le pays est inondé et que nous ne pourrons faire du bois qu'à l'Equateur. Ils sont, ma foi, trop pessimistes. Un peu plus loin, à Mabria, village de dix-sept cases, entouré de grands arbres, nous trouvons du bois de chauffage en grande quantité.
Un peu en aval de Gombe, les îles et la rive se boisent et de nombreux palmiers mêlent leurs claires frondaisons aux feuillages plus sombres des arbres. Les habitants du village, voyant que nous allons accoster, accourent en très grand nombre, manifestant leur contentement par mille cris de joie. Ils vont jusqu'à couper des buissons pour faciliter notre abordage. Je n'ignore pas qu'il existe une animosité déjà ancienne entre les natifs de Gombe et les Bangala. Aussi, avant de laisser descendre ces derniers, je vais trouver le chef, qui me reçoit bien et me dit que depuis longtemps les vapeurs passent chez lui sans s'y arrêter. « Tes Bangala n'ont rien à craindre, continue-t-il. S'ils étaient en pirogues nous les attaquerions. Mais puisqu'ils accompagnent le « Mundele », ils sont sous sa protection. Nous ne voulons rien leur faire, car nous tenons à rester les amis de « Mundele ». Après ces belles déclarations, je n'avais plus qu'à féliciter et remercier le chef de ses sentiments à notre égard.
Nous nous approchons de Liranga, sur la rive française, près du confluent de l'Ubangi. Nous y sommes reçus par M. de Cressac, commandant du poste. A cet endroit, les eaux jaunâtres de l'Ubangi se distinguent encore aisément et tranchent sur le ton plus foncé des eaux du Congo. Les îles sont inondées, et force nous est de rechercher du bois dans r intérieur des terres. M. de Cressac a l'obligeance de mettre
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à notre disposition une dizaine de ses hommes pour nous aider dans ce travail.
Le poste, qui comprend déjà plusieurs bâtiments, n'est fondé que depuis sept ou huit mois. Il s'élève sur un terrain fertile, qui dépasse de un mètre cinquante les hautes eaux. Mais il n'existe aucun village dans les environs. Le plus rapproché est Gombe, sur la rive de l'Etat.
Après être restés une journée à Liranga, nous rejoignons la rive méridionale, en passant devant une dizaine d'îles boisées. Cette traversée nous permet de constater que les eaux du fleuve présentent ici trois teintes différentes. Le long de la rive droite, elles ont la couleur jaune sale de rUbangi ; vers le milieu elles sont plus brunes ; elles sont noires près de la rive de l'Etat.
Depuis quelques jours, nous n'avons plus noté le moindre accident de terrain, ni montagne, ni colline, ni proéminence quelconque. Partout où s'étend la vue, ce ne sont que plaines marécageuses ou couvertes de buissons et de forêts. Aux endroits où sont établis des villages, le pays s'élève de trois à quatre mètres au-dessus des eaux pour s'abaisser un peu plus loin.
Nous passons devant le charmant et populeux village de Bulundo dont les habitants, accourus sur la rive, nous envoient une bordée de « Malamou », puis nous stoppons à Burindi, qui compte de douze cents à quinze cents âmes. Le chef, très hospitalier, me fait cadeau de deux moutons et d'une calebasse d'excellent malafu. Puis nous dépassons Irebu, situé au confluent de la rivière qui porte le même nom et qui amène au Congo les eaux du lac Tumba. Nous voyons s'échelonner le long du fleuve une longue série de hameaux pointant dans une luxuriante végétation.
La station de l'Equateur, que Coquilhat a si bien décrite, semble destinée à un brillant avenir commercial. Elle com-
prend une longue ligne de villages, bâtis sur un terrain fertiJe abondant en bananiers et en élaïs, et qui s'avancent jusqu'au Ruki, que nous dépassons bientôt. Malheureusement, la population est presque toujours en guerre avec les riverains de cette dernière rivière.
Partout s'élève une végétation exubérante. Mais les eaux du fleuve ont inondé les terres, et bientôt nous n'apercevons plus ni villages, ni cultures. Tantôt nous engageant dans le dédale des îles, tantôt suivant la rive, nous nous dirigeons sur Lubanga, où nous passons la journée du 25 novembre.
Au delà de ce gros village, les îles deviennent de plus en plus nombreuses. Nous restons parfois de longues heures sans apercevoir le bord du fleuve. La région est très peuplée. Les villages se succèdent à de courts intervalles. Les naturels, très portés au trafic, appartiennent déjà à la grande famille des Bangala. Ils font le commerce avec les indigènes d'aval.
Longeant à présent la rive droite qui à cette époque est de trois pieds au-dessus des eaux, nous passons devant le village de Bumuna, entouré de cultures de bananiers. D'autres agglomérations et d'autres bananeraies se succèdent. Puis nous apercevons, dans une légère pirogue, un indigène qui nous fait force signes en nous montrant son bras droit. Les Bangala qui sont à bord nous apprennent que c'est Buika, fils de feu le grand chef Mata-Buike, et qu'il demande passage. Je le laisse accoster. Il monte à bord avec quatre de ses femmes.
Nous passons successivement devant la Bokaka, qui conduit au petit lac Kinza visité par Coquilhat, devant la rivière Giba et les villages d'Iniore, Hongo et Mukulingila. Dès que nous apercevons les premières maisons de Bangala, je fais hisser le drapeau belge sur le vapeur.
Bangala offre un coup d'œil charmant. C'est la plus coquette des stations du Congo. Les bâtiments, artistement construits
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en briques rouges et blanches et intelligemment disposés, donnent l'impression d'un site européen aux nombreuses villas. Nous abordons bientôt, et les cris de joie des Bangala, accourus sur la rive, sont dominés par les acclamations des Belges qui, pour la première fois, voient flotter sur un steamer leur drapeau national. Nous trouvons là MM. Vankerkhoven, Daenen, Duvivier et Viroux, qui nous font un chaleureux accueil.
Il faut dire qu'en ma qualité de consul belge auprès de l'État Indépendant du Congo, fonctions que j'avais acceptées sur les instances du consul général, mon ami le D'" Allard, résidant à Ténériffe, j'avais le droit de déployer et de hisser sur mon vapeur le drapeau belge. Je ne m'en fis pas faute.
Le Haut-Congo.
De Bangala aux Stanley-Falls.
Nous nous remettons en route après avoir passé une couple de jours à Bangala.
Le Roi des Belges partit le l^r décembre et descendit d'abord le fleuve pour reprendre la route de la rive gauche. De gros villages attirent notre attention : Dondo, Buembala, Bobonga. A présent, les berges du fleuve ne présentent plus qu'une suite de forêts. Le paysage, avec ses deux éléments, toujours les mêmes, l'épaisse végétation arborescente et l'eau, devient extrêmement monotone.
C'est ici que commence le grand district de Bakombi, qui comprend beaucoup de villages entourés d'énormes bananeraies. La banane doit y être la base de la nourriture des indigènes.
Nous nous engageons dans un bras, le canal de Bokatulaka,
dans le fleuve, large d'une cinquantaine de mètres, parallèle à la rivière et bordé de deux lignes de forêts où l'on ne saurait se frayer un chemin qu'à coups de hache. Les bateaux ne le suivent guère et il décrit des circuits capricieux. La population de la rive est d'une extraordinaire densité. Les villages se succèdent sans interruption. En moins d'une heure, nous voyons plusieurs milliers d'indigènes, accourus sur la berge pour saluer le vapeur de leurs cris.
Comme, à un coude du chenal, nous apercevons de grandes plantations de bananiers, nous stoppons. Le village qui porte le nom de Bokatulaka est en partie inondé, et les habitants, à notre approche, se sont réfugiés de l'autre côté d'un marigot, M'étant rendu parmi eux, je les invite à aller vendre des vivres à mes hommes et les prie de me conduire chez leur chef. Pendant trois quarts d'heure, je m'avance dans un sentier serpentant entre deux lignes de huttes. Il est une heure et demie, et le soleil est ardent ; mais la délicieuse fraîcheur qui règne sous l'épais feuillage rend la marche des plus agréable.
Bokatulaka comprend environ quatre cents huttes et une population de quinze cents à deux mille âmes. Les habitants, rangés à gauche et à droite de la route, m'accueillent cordialement. Seuls les enfants fuyent en pleurant. Le chef, un vieux bonhomme long et efflanqué, me reçoit sous un hangar. Après un sonore « Malamu » et une poignée de mains, je m'assieds en face de lui sur un tabouret recouvert d'une épaisse couche de takula. Tout autour de nous se pressent ses parents et amis. Les femmes et jeunes filles se remarquent non seulement par leur nombre, mais aussi par leur complète nudité. Quelques-unes, cependant, se sont coquettement parées de perles blanches tranchant sur leur peau noire.
Les indigènes de cette région ont le visage absolument couvert d'excroissances de chair, un peu plus petites qu'une lentille et de forme ovale. Ce tatouage forme des lignes parallèles
Femmes indigènes de Bokatulaka (Haut-Cong'o).
le long du front, puis de l'oreille, au coin de la bouche, ainsi qu'à la mâchoire inférieure. Des lignes perpendiculaires aux premières sont tracées sur les joues et le nez. Beaucoup de femmes se tatouen t de la même manière le tour des lèvres, ce qui donne à leur sourire un air de pruderie qui contraste singulièrement avec le simple appareil dans lequel elles se présentent.
Contrairement à ce qu'on remarque dans la plupart des autres tribus, la coiffure des hommes ne ressemble en rien à celle des femmes. Parfois, les cheveux sont divisés par une ligne partant du milieu du front pour aboutir à la nuque. Ramenés de chaque côté de la tête, ils se rangent en deux gros chignons. D'autres fois, la ligne va d'une oreille à l'autre, et les chignons sont disposés sur le front et sur la nuque. D'autres fois encore, mais plus rarement, la chevelure est partagée en deux mêmes lignes qui se croisent au sommet de la tête formant quatre chignons. Les femmes, de leur côté, se tordent les cheveux en un grand nombre de longues et fines tresses, rehaussées de petites perles blanches, qui contournent la tête et retombent sur le front, les oreilles et le cou. Ces tresses sont si longues qu'elles cachent presque entièrement le visage. Quelques-unes de ces négresses sont forcées d'écarter des mèches flottantes pour pouvoir me regarder.
Le chef If aka fait apporter un énorme pot de masanga dont je bois quelques gorgées et que notre entourage vide lentement. S'adressant à mon interprète, l'auguste personnage exprime la satisfaction qu'il éprouve à voir un blanc dans sa hutte. Il annonce que, à son tour, lui, le grand chef Bokatulaka, daignera aller voir la maison de l'Européen et lui fera un cadeau. Après ce discours bruyamment approuvé par tous les assistants, Ifaka me tend la main ; nous échangeons un shake-hand et je reprends le chemin du camp, où le chef, tenant parole, vient bientôt me rendre visite.
Le lendemain, nous sortons par un coude assez brusque de l'étroit canal, long d'environ soixante-dix-sept milles dans lequel nous naviguons depuis deux jours, et nous nous trouvons dans un bras large de plus de huit cents mètres. Mais la nature et l'aspect des rives et des îles ne varient pas. Partout s'étend l'interminable forêt inondée. Pour la première fois, nous voyons l'orseille ; elle abonde ici et couvre les branches de beaucoup d'arbres.
Suivant toujours la rive méridionale, nous nous engageons dans un canal plus étroit, ne mesurant guère d'une rive à l'autie que cinquante à cent mètres. Nous traversons le fleuve en longeant les îles pour gagner son autre bord, et bientôt, dans le lointain, s'estompe une chaîne de collines assez élevées. Arrivés à cinq cents mètres de la berge, nous apercevons soudain un Européen qui nous fait force signes. C'est le lieutenant Ponthier, qui commande le nouveau poste Bubangui.
Nous approchons d'Upoto. La rive, élevée en cette saison de trois à quatre mètres au-dessus des eaux, se couvre de villages entourés de cultures, mais ils sont déserts. Puis, le relief s'accentue davantage et mes yeux se reposent avec plaisir sur des collines aux flancs verdoyants. Le paysage est charmant. Malheureusement, la rive est parsemée de rochers qui rendent l'abordage périlleux. Après avoir doublé la pointe d'Upoto, nous apercevons enfin, au fond d'une baie, le pavillon étoile du nouveau poste de l'Etat, où Bia et Mills nous ménagent une aimable réception .
Nous passons à Upoto toute la journée du 6 décembre et, le 7 au matin, nous traversons le fleuve pour atteindre le village de Kubunge. Bien qu'il se compose de huttes nombreuses, s'étendant sur plus d'un kilomètre de rive, il paraît à première vue tout à fait désert. Cependant, à peine avons-nous dépassé les premières habitations, que quelques noirs se montrent, pour se dissimuler aussitôt après. Ce sont vraisemblablement
les châtiments que les agents de l'Etat ont dû infliger aux habitants de la rive droite qui ont rendu si craintifs et si méfiants les gens de ce pays.
De nouveau, des îles nous entourent de toutes parts, et le seul bruit du vapeur vient rompre le silence de la nature endormie. Puis apparaît le bord méridional du fleuve, très bas, dépassant à peine la surface de l'eau. De nombreux engins de pêche décèlent la présence de l'homme, que nos yeux cherchent en vain. Nous ne tardons pas, cependant, à apercevoir successivement deux petites agglomérations. Les habitants du second de ces villages, dont les huttes couvrent deux kilomètres de rive, brandissent des lances et des boucliers et nous invitent à nous retirer. Mais, voyant que nous n'abordons pas moins, ils détalent et courent se réfugier dans les bois. Toute la nuit, ils entourent le camp, cachés dans des pirogues ou dissimulés dans les branches des arbres. Néanmoins, ils gardent une attitude expectante et se contentent d'observer nos mouvements.
Un peu au delà, en approchant du village de Bubungu, sur la rive gauche, nous voyons avec étonnement un grand nombre de pirogues, chargées de femmes et d'enfants, traverser le fleuve pour chercher une retraite sûre dans les îles. Quelles graves raisons ont donc les natifs de redouter l'arrivée d'un vapeur? J'apprends que ce village a été brûlé à la suite de vols dont les habitants s'étaient rendus coupables, lors du voyage du major Bertelet et de Tippo-Tip sur le Henri Red que commandait M. Martini, notre capitaine.
Quelques minutes plus tard, nous atteignons Bubungu, dont les huttes ont été reconstruites. Un petit nombre de guerriers y sont seuls restés. Armés de lances et de longs couteaux, ils se dissimulent derrière les arbres de la rive. Mais, nos allures pacifiques les ayant rassurés, ils se risquent à se montrer à découvert. Ils déposent leurs armes et s'accroupissent, battent
des mains et s'écrient « Senéné, Senéné ». Néanmoins, tout en poussant ces cris de bienvenue, ils nous font signe de continuer notre chemin.
Le canal qui longe la rive devenant trop étroit, nous prenons le premier bras latéral qui s'offre à nous, laissant entre la rive et le vapeur une île basse et buissonneuse, entourée littéralement d'engins de pêche de toute espèce.
Ensuite la rive se déroule de nouveau à nos yeux, étalant une vaste agglomération de petits villages. Cette fois, les indigènes, au lieu de s'enfuir comme en aval, nous appellent. Nous ripostons naturellement par force « Senéné ». Ici, comme à Bokatulaka les hommes seuls portent des pagnes. Leurs compagnes sont absolument nues.
Nous nous décidons à nous arrêter, pour faire du bois, au village suivant, établi au fond d'une baie que forme le fleuve. Ces naturels, bien armés, ne quittent pas la rive, mais de sourdes clameurs s'élèvent des dernières huttes du village. Comme toujours, en cas semblable, je descends à terre avant mes hommes. J'ai pour interprète un boy du Lomani. Devant chaque hutte se tiennent quelques guerriers en armes, qui ne manifestent pas la moindre crainte et ne profèrent aucune menace. Ils répondent même à mes « Senéné ».
Ce village, qui porte le nom deBosamira, s'étend sur dix kilomètres sur une berge élevée de cinq ou six mètres au-dessus des eaux. La population se livre exclusivement à la pêche.
C'est à peine si nous apercevons quelques plants de bananiers. Les indigènes se percent les oreilles en cinq ou six endroits et se passent des cordes dans les trous qu'ils ont ainsi formés.
De nouveau, nous nous engageons dans des canaux qui divisent un groupe d'îles basses et boisées, pour atteindre la rive droite un peu en aval de l'Aruwimi. Le long village de Yasaka étale devant nous ses huttes, que les habitants ont
désertées à notre approche. Il aurait aussi, paraît-il, été brûlé il y a quelques mois, lorsque VEn Avant revint des Falls.
Un peu plus loin, les naturels d'Iabumbu, populeuse bourgade située sur un vaste plateau, nous envoyent des bordées de « Senéné )\ Mais nous continuons notre route pour arriver au confluent de l'Aruwimi. La rive droite de cette rivière est assez basse, elle s'élève cependant graduellement jusqu'à Basoko, qui constitue un important centre de population.
ISIa première intention était de remonter l'Aruwimi jusqu'au camp de Yambuya, afin d'y prendre des nouvelles de Stanley. Mais le retour sur ce point du grand explorateur rend ce voyage inutile. Je continuerai donc à suivre le Congo jusqu'aux Falls. Les agents de l'Etat qui y résident n'ont reçu la visite d'aucun blanc depuis cinq mois.
La rive septentrionale, que nous longeons à présent, forme un talus de sept à huit mètres. Le pays n'est qu'un vaste plateau. Les îles deviennent moins nombreuses, le fleuve se resserre, et l'on aperçoit facilement ses deux bords, avec leurs puissantes végétations que dominent des arbres gigantesques tapissés d'orseille et reliés par des lianes Landolphia.
Nous pénétrons alors dans la zone arabe. Un canot, monté par deux hommes de Tippo-Tip, nous croise. Au village de Yanzadi se trouve le premier poste arabe dépendant des Falls. Un peu en aval on distingue un véritable camp indigène et, à la rive, sont amarrées des pirogues dont plusieurs ont plus de vingt mètres de longueur. La plupart sont couvertes et servent d'habitation aux naturels.
Après avoir aperçu deux autres villages, Wasangandia et Yalikinga, nous atteignons le poste arabe d'Isangi, commandé par le fameux Rashid.
Comme je ne tiens guère à entrer en relation avec ce personnage à qui l'on peut imputer la mort de mon vieil ami Dubois, je prie M. Hinck d'aller le trouver et de lui demander
du bois de chauffage. En cas de refus, nous partirons immédiatement. Rashid me fait répondre qu'il n'a pas de bois. Mais, comme nous faisons mine de quitter Isangi, il se ravise et envoie dire par un Zanzibarite qu'il va tout de même m'en procurer. Nous stoppons donc et je descends à terre.
Rashid vient à ma rencontre avec quelques-uns de ses familiers. C'est un jeune métis, maigre et presque imberbe, vêtu d'une longue chemise blanche et coiffé du turban arabe. Il me conduit dans une barza — car il n'est guère loquace — puis il me demande passage pour se rendre aux Falls près de son chef. J'acquiesce à ce désir. Il m'invite aussitôt à visiter son poste, qui se compose de neuf bâtiments en torchis et d'un certain nombre de huttes, pareilles à celles des indigènes, disséminées sur un magnifique emplacement qui commande à la fois le Congo et le Lomani. Quatre grandes allées de bananiers traversent le village, défendu, du côté des terres, par un large et profond fossé. Mais le soleil se couche et Rashid, me serrant la main, me demande la permission de regagner son boma.
Le lendemain nous nous remettons en route avec notre hôte arabe. Nous passons devant Yapongo, où se trouvent quatre hommes de Rashid, puis devant Yapori, où il y en a sept. Les villages se succèdent : Yarubu, Zoruma, Yagonde, avec une population des plus dense ; presque constamment la berge est noire de monde.
Le fleuve ne comprend plus d'îles. La rive septentrionale est montagneuse et forme parfois des falaises. Nous passons en vue de l'embouchure d'une petite rivière pour atteindre Yauraku, puis Yauwane, ou nous nous arrêtons. Rashid, après avoir ordonné au chef de ce dernier village de nous procurer du bois, nous fait ses adieux. Il va poursuivre son voyage en pirogue. A chaque poste qu'il rencontrera, il changera d'embarcation
et de canotiers et, en pagayant toute la nuit, il arrivera aux Falls dans la matinée.
Quelques instants après, il s'éloigne dans une pirogue montée par une trentaine d'indigènes. Le tam-tam résonne et ses sons prolongés vont annoncer l'arrivée du chef aux gens postés à la station suivante. Ceux-ci ont ainsi le temps de lui préparer une pirogue.
Le chef de Yamwane, un Zanzibarite, ordonne à ses hommes de nous apporter du bois mort. Il nous montre avec une certaine satisfaction ses vastes rizières et de nouveaux bâtiments qu'il est en train de se faire construire. Mais les huttes des indigènes, malpropres et misérables, tiennent à peine debout. Le fleuve atteint une largeur de 1,500 à 1,800 mètres. Sur ses rives apparaissent successivement les postes arabes de Muliembi, Yalla Kombe, Yatuka, Yakussu, entourés d'une nombreuse population indigène. Puis, après avoir dépassé les confluents de la Lindi et du Tshopo et quelques îlots rocheux qui dressent leur arête au milieu du fleuve, en faisant jaillir l'eau en minces cascades, nous apercevons au loin les premières maisons arabes des Stanley-Falls. Elles ont été construites dans l'île, où se trouvait l'ancienne station. Les autres habitations sont cachées j^ar deux pointes boisées.
Immédiatement, comme à Bangala, le pavillon belge est hissé sur le steamer. Nous sommes au 16 décembre, c'està-dire à l'époque des hautes eaux, et la navigation est facile. Aussi touchons-nous bientôt au poste belge, où Hanneuse et Bodson, à la vue des trois couleurs nationales, manifestent la plus vive émotion. Et Tippo-Tip, accompagné d'un personnel nombreux, vient nous souhaiter la bienvenue.
Nous avions quitté Bangala depuis seize jours.
Le Lomami.
L'État du Congo a fait de Tippo-Tip son agent et l'a nommé Vali de la région des Stanley-Falls.
On ne saurait prévoir quels seront les résultats de cet acte politique. Mais les relations que j'ai eues avec les Arabes m'ont convaincu que, même s'ils n'étaient pas esclavagistes, on ne pourrait faire fond sur leur influence civilisatrice. Ils méprisent les noirs, les considèrent comme des brutes indignes d'être instruites dans la religion mahométane. « Leur apprendre à adorer Allah, à faire des ablutions et à pratiquer le ramadan? Mais ce sont des bêtes, des animaux!» disait devant moi Rashid à Tippo-Tip. Il est heureux que tels soient les sentiments des Arabes, car, s'ils avaient répandu le Coran au Congo, ils en seraient les maîtres aujourd'hui et il serait presque impossible de les en déloger.
La veille de mon départ de Stanley-Falls, j'invitai à dîner les Arabes de marque de l'endroit. Ils se livrèrent à une consommation effrénée de riz, de sardines et de confitures, et mangèrent en se servant de leurs doigts, tout à fait comme les noirs, auxquels je me refuse de les croire supérieurs.
Le 20 décembre, quatre jours après notre arrivée aux Falls, nous nous remettons en route. Nous avons à bord Hanneuse, résidant aux Falls, qui désire s'assurer de l'importance des postes arabes établis le long du Lomami, dont nous allons faire la montée, et Rashid, que nous reconduisons à Isangi.
Le Lomami, où nous entrons le vingt-deux, atteint à son confluent de huit cents à mille mètres de largeur. Il est divisé, un peu en amont, en deux bras, par un îlot herbeux. De nombreux canots, montés par des pêcheurs, sillonnent ses eaux d'un jaune rougeâtre. Ses rives sont déboisées par places et alors couvertes de buissons et de hauts élaïs.
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Quelques îles apparaissent encore. Puis le fleuve se resserre en un goulot large à peine de trois cents mètres, pour s'élargir plus loin en une étendue large de trois à quatre kilomètres, dont le centre est occupé par une île importante. La rivière a ensuite une largeur moyenne de cinq cents à six cents mètres.. Son cours est sinueux et le profil de la rive, toujours boisée, montre un sol sablonneux recouvert d'une couche d'humus de quinze à vingt-cinq centimètres.
Jusqu'à présent, le pays semble désert. De temps en temps apparaît un ancien emplacement de village. Les Arabes auraient-ils tout dévasté? Le troisième jour de navigation, nous apercevons enfin trois pirogues qui se cachent tout aussitôt, puis deux pauvres villages dont les habitants se sont réfugiés dans les bois.
D'autres villages, entourés de vastes bananeraies, qui montrent l'importance qu'ils ont eue jadis, pointent de temps en temps. Ils sont toujours misérables et leurs habitants, malgré nos appels réitérés, nous fuient, gagnent les bois, se précipitent dans leurs canots, se sauvent même à la nage. Tous mes efforts pour entrer en relation avec eux restent infructueux. Il faut cependant que nous y parvenions afin de ne pas passer pour des ennemis ou, ce qui serait plus grave, pour des Arabes.
Nous entendons tout à coup, venant de l'amont, les sons prolongés et cadencés du tam-tam. On informe sans doute de notre approche les bourgades voisines. Peu après, nous atteignons un long village s'étendant sur la rive gauche. Les habitants se dissimulent derrière les huttes et l'un d'eux, sans se montrer, nous apostrophe et nous invite à passer notre chemin.
Au lieu d'accéder à son désir, j'envoie chercher des mouchoirs, des perles, des mitakos et fais crier que nous désirons acheter du bois et des vivres, que nous sommes des blancs
et non des « Matam-Matambas », c'est-à-dire des Arabes. Tandis que l'interprète traduit mes paroles, les naturels se rapprochent de la rive que le vapeur accoste. Sautant aussitôt à terre avec des perles et quelques mitakos, je parviens, malgré le mouvement de fuite qu'esquissent les indigènes, à acheter une bûche et des poules.
Cette fois, la glace est rompue. Mes hommes se répandent dans les environs pour trouver du bois mort, en même temps que nous parcourons le village. Les indigènes qui s'étaient enfuis reviennent, et prennent confiance.
Ce village, me dit-on, s'appelle Jatombi. Les naturels ne font pas le commerce, parce qu'ils sont constamment sur le qui-vive. Les bandes arabes, traversant le pays, ont tout ravagé et constituent un péril permanent. Les huttes sont vides, ne contiennent que des couchettes, car leurs habitants sont très pauvres. Comme je désire acheter des vivres, je prie un indigène d'en informer les populations d'amont à coups de tam-tam et, moins d'une demi-heure après, des pirogues arrivent chargées de tout ce que j'ai demandé. Il est évident que si nous avions un différend avec les naturels, les tam-tam l'apprendraient bientôt aux villages d'amont, que nous trouverions déserts ou, qui pis est, hostiles.
La rivière, large à présent de trois cent cinquante mètres, coule entre des rives boisées où l'élaïs abonde. Une suite de hameaux, que le vert tendre des bananeraies signale au loin, défile devant nous. Leurs habitants, armés de lances et de boucliers, ne prennent plus la fuite. Immobiles et muets, ils regardent s'avancer le vapeur, dont la cheminée fumante les étonne. Ils sont tellement absorbés dans leur contemplation que c'est à peine s'ils répondent au « Senéné » que nous leur adressons.
De nombreux villages, récemment construits, se succèdent sur les deux rives. Avant, pendant et après notre passage, le
tam-tam résonne et des groupes compacts d'indigènes, rassemblés sur les berges, nous crient des mots de bienvenue !
Il nous a suffi de nouer des relations avec les natifs et de montrer nos bonnes intentions pour qu'ils nous réservent l'accueil le plus sympathique. Peut-être espèrent-ils trouver en nous des défenseurs contre leurs adversaires si redoutés?
Partout on nous offre des vivres et parfois même du bois, preuve évidente que les naturels ont vu précédemment un vapeur, qui ne peut être que le Peace du missionnaire Grenfeld. Cependant, dans tous les villages, qui se suivent à des intervalles très rapprochés, nous constatons l'absence presque complète de femmes et d'enfants. Un indigène du village de Bukumbe me dit que les Matam-Matambas ont enlevé les femmes et les enfants, en même temps que les chèvres, les poules et tout ce qui pouvait tenter leur cupidité. C'est possible, mais il me semble plus vraisemblable qu'ils n'ont pu opérer un pillage et une razzia complète, que bien des femmes et des enfants ont su leur échapper et se cachent aujourd'hui dans les bois. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que, dans les huttes, on n'aperçoit, comme je le disais plus haut, que des grabats et pas le moindre objet de poterie ou de vannerie.
De nouveau apparaissent, pendant quatre jours, de grands villages, s'agglomérant parfois en d'importants centres de population. Les naturels, debout sur la rive, nous adressent leurs salutations habituelles. Ils sont tous jeunes et vigoureux. Mais nous ne distinguons encore une fois, parmi eux, ni femmes, ni enfants.
Leurs armes, leurs coiffures et leurs tatouages sont les mêmes que ceux des populations d'aval. Depuis Isangi, la navigation est très facile. Nous marchons toujours à pleine vapeur, comme si nous avions déjà remonté plusieurs fois le fleuve. Nous arrivons ainsi à un coin superbe, où de nom-
breuses huttes s'abritent sous des bananiers et des palmiers élaïs. Les bords du fleuve ont dû, il y a quelques années, être habités par une population extrêmement dense, si on en juge par les milliers de bananiers qui poussent encore sur une longue suite de kilomètres de rive et disputent la place aux hautes herbes et aux buissons.
C'est cependant ici que semblent s'être arrêtées les razzias arabes. Les villages qui défilent à présent devant nous semblent plus anciens que ceux que nous avons vus précédemment.
Les huttes y sont plus nombreuses et plus belles, et nous n'apercevons nulle part des troncs d'arbres fraîchement abattus, témoignant de récents défrichements.
L'accueil qu'on nous fait devient de plus en plus cordial. Les femmes et les enfants nous acclament, et les hommes brandissent leurs armes, parmi lesquelles nous distinguons, pour la première fois, ces flèches empoisonnées qui, m'a-t-on rapporté, inspirent une crainte terrible à Rashid et à ses gens. Je crois même distinguer, dans un populeux village de la rive gauche, les canons de quelques fusils, dont les propriétaires se dissimulent derrière les arbres de la rive. Seraient-ce des Arabes? Je m'en assurerai à mon retour. A présent, mon temps est compté et, si je veux visiter les principaux affluents du Congo, il faut que je ne dépasse pas le nombre de jours fixé pour chacun d'eux.
A un coude du fleuve, nous apercevons un important village, s'étendant au milieu de vastes plantations, tout le long de la rive et bien avant dans les terres. Nous le longeons sur plus de quatre kilomètres. Ici, comme en aval, on nous reçoit vraiment avec enthousiasme. Les naturels suivent le vapeur au pas de course, tantôt sur la berge, tantôt à travers de véritables forêts de bananiers. Les femmes et les enfants ne sont pas les moins agiles. Il en est qui nous accompagnent ainsi, en gam-
badant et en poussant des exclamations, jusqu'à la lisière de la forêt.
Plus loin, la rive gauche s'élève en une colline boisée, d'environ cinquante mètres de hauteur et dont une partie a été récemment défrichée. Puis cette hauteur devient une falaise à pic, véritable muraille d'argile dominant la rivière d'une trentaine de mètres.
Sur la rive droite s'étendent d'interminables champs de bananiers, au milieu desquels nous constatons la présence de jeunes plants de maïs.
Nous ne voyons cependant ni huttes ni indigènes, et le pays paraît désert, quand, à notre grande surprise, nous voyons surgir les turbans blancs des Arabes. Nous nous dirigeons aussitôt de leur côté et stoppons à vingt mètres de la rive. Je fais appeler le chef du poste arabe, qui s'empresse de se rendre à mon appel.
J'ai avec lui un long entretien, au cours duquel il me donne nombre de renseignements dont l'exactitude me semble fort sujette à caution. Son poste, dit-il, dépend du chef Selim Ben Amedi, de Nyangwe, à quatre journées de marche d'ici. Il compte une garnison de soixante-dix hommes, armés de fusils à piston. Quant au village que nous venons de voir, il s'appelle Akuku et possède soixante hommes de troupes.
Mais l'Arabe, malgré la puissance militaire dont il fait étalage, ne me parle qu'en tremblant et paraît en proie à une agitation et à une anxiété terribles. Il ne retrouve son calme que lorsqu'il a regagné sa pirogue, qui s'éloigne au plus vite.
Après une heure de navigation, nous voyons, sur la rive droite, une partie de forêt récemment déboisée et dont le sol est couvert d'arbres abattus. Comme nous prenions terre, nous distinguons, au milieu de ces amas de bois, quelques huttes et des indigènes qui courent à droite et à gauche, en nous montrant la rivière et en nous criant de nous en aller.
Je fais néanmoins accoster. Ces trois ou quatre natifs ne peuvent, me semble-t-il, avoir de mauvaises intentions.
Mes hommes débarquent pour faire du bois, armés de leurs haches ; ils commençaient déjà leur travail habituel, lorsque Demeuse vint me dire que les naturels bandaient leurs arcs et les menaçaient. Je saute à terre et, embrassant la scène d'un coup d'œil, je vois près de la rive mes hommes, au nombre d'une vingtaine, tenus en respect par quatre indigènes, postés à trente mètres de distance, prêts à lancer des flèches empoisonnées. Il y a, certes, de la part de ces derniers, un certain courage à affronter ainsi vingt noirs et trois blancs.
Je m'avance seul vers l'un d'eux, en l'appelant du geste et en lançant force « Senéné ». Mais il recule et, tout en parlant avec volubilité, dirige vers moi la pointe de sa flèche. Il se demande peut-être pourquoi je m'éloigne du gros de ma troupe. Mais il va atteindre la lisière du bois et m'échapper. J'appelle mon boy et l'envoie chercher des mitakos, puis, après en avoir déroulé un, j'invite le naturel à venir le chercher. D'abord incertain et conservant une attitude hostile, il finit par abaisser son arc et se laisse approcher. Tout en lui adressant force « Senéné » je lui passe le mitako autour du cou, comme un collier. Il part alors d'un éclat de rire, me tend son bras droit, afin que je l'orne de la même manière, et appelle ses compagnons, qui s'empressent d'accourir pour recevoir le même cadeau.
Dès lors, mes hommes peuvent à leur aise abattre des arbres. Le nombre des naturels s'accroît, des femmes et des enfants viennent grossir le nombre des curieux.
Ils ne rappellent aucunement les tribus d'aval et semblent appartenir à une autre race. En général petits et trapus, ils ne portent aucune coiffure distinctive et ne se tatouent pas. Leur costume se réduit à un morceau de tissu d'herbes, long de soixante centimètres et large de vingt centimètres. Quant
aux femmes, elles ont pour tout vêtement une simple feuille. Quelques-unes portent des tatouages représentant également des feuilles.
Chose assez étrange, beaucoup de ces noirs n'ont de dents qu'à une seule mâchoire, soit à la supérieure, soit à l'inférieure, tandis que d'autres en sont tout à fait dépourvus. Cela donne à leur rire, pareil à celui des vieillards, quelque chose d'étrange et, à toute leur face je ne sais quel aspect grotesque. Sommesnous en présence d'une coutume locale, ou bien ces gens ontils perdu leurs dents à la suite d'une maladie due à l'usage d'eau impure ou à quelque autre cause?
Au village suivant, qui porte le nom de Yapeti, le chef, du haut du talus, nous fait une longue harangue, souvent interrompue par les acclamations de la foule. Il désire qu'un blanc demeure chez lui en permanence pour le protéger contre les Arabes. Naturellement, je ne prends aucun engagement de ce genre et me contente de promettre de m'arrêter ici à mon retour.
Les villages se suivent sans interruption et partout les noirs, en nous voyant, montrent un indescriptible enthousiasme. Ils nous offrent des chèvres, des poules et des armes. Les femmes et les enfants, courant le long de la rive, essayent de suivre le vapeur. Le tam-tam résonne joyeusement et, constamment, se croisent les « Senéné » de bienvenue.
Le Lomami, que nous continuons à remonter, se resserre, et les villages s'enfoncent vers l'intérieur. Mais les sentiers qui aboutissent à la rivière sont toujours bondés de monde.
Sur la rive droite apparaît un endroit déboisé et le toit d'une grande habitation, surmonté d'un pavillon blanc et rouge. C'est un poste arabe. Tandis que le vapeur ralentit sa marche, nous voyons grouiller une multitude de nègres, au milieu desquels s'agitent les turbans blancs de quelques Arabes.
Ceux-ci forcent bientôt les noirs à se retirer derrière des bâtiments qui les cachent à notre vue.
Arrivé en face du poste, le Roi des Belges stoppe, et je fais appeler le chef, qui s'empresse de monter à bord. C'est un nommé Feruzi, venu de Kilongé, situé à sept jours de marche d'ici. Il se dit lieutenant de Tippo-Tip, mais il n'en est peutêtre que l'esclave. Il connaît le poste d'aval et ignore s'il en existe en amont. Au reste, il n'est établi ici que depuis quinze jours, n'a pas encore pu « acheter » de l'ivoire ni parcourir le pays, et craint fort les naturels, très belliqueux et armés de flèches empoisonnées qui frappent de mort tous ceux qu'elles atteignent. Il n'a même pas encore osé s'aventurer sur l'autre rive, d'où les indigènes l'espionnent jour et nuit.
« Voyez plutôt », me dit-il. En effet, quelques noirs accroupis, armés de leur arc, examinent de la rive opposée tout ce qui se passe ici.
Je lui demande d'où viennent les nègres du poste, que lui et ses compagnons semblent traiter avec la dernière brutalité. Il me répond, non sans un certain embarras, que ce sont des porteurs, des travailleurs, des guides qu'il a engagés. Je me rends bien compte que cet homme ment. En réalité, ce ne sont que les victimes d'une razzia opérée, sans doute, entre le Lomani et le Lualaba.
Bien qu'il y ait ici du bois en quantité, je décide que nous nous éloignerons immédiatement, car je crains que cet air de bonne entente avec les Matam-Matambas ne nous nuise dans l'esprit des indigènes.
Malheureusement, les faits viennent bientôt me démontrer que ceux-ci voient à présent en nous des alliés de leurs pires ennemis. Au moment où le vapeur longe la rive, couverte de forêts, des gens cachés derrière les arbres nous lancent, sans la moindre provocation de notre part, des flèches empoisonnées. Un de nos Haoussa est atteint à la cuisse. Malgré les
« Senéné » que nous n'épargnons pas, le nombre de flèches qu'on nous envoie ne fait qu'augmenter. Et nous voilà forcés de tirer des coups de fusil pour mettre en fuite nos assaillants.
La même aventure nous arrive une seconde fois quelques heures plus tard. Tandis que nous frôlons la puissante végétation de la rive, nous apercevons, dissimulés dans les taillis, quelques indigènes qui bandent déjà leurs arcs. Nos « Senénés » reçoivent pour réponse une volée de flèches empoisonnées.
Ces engins sont très perfectionnés et je m'exphque qu'ils inspirent une si grande terreur aux Arabes. Ils atteignent souvent trente centimètres de longueur et sont munis d'une feuille qui sert à les diriger. Ils sont faits d'écorce de bambou et se terminent par une pointe délicatement barbelée dont la dureté est telle que la flèche reste plantée dans le bois de teck, cependant très dur, qui forme les parois de nos cabines.
Naturellement, cette fois encore, nous devons faire parler la poudre. Le lendemain, nous voyons, dans un sentier, quelques indigènes dont l'attitude décèle suffisamment les dispositions belliqueuses. Je fais incontinent arrêter le vapeur et me mets en devoir d'entrer en relation avec eux. Comme ils finissent par s'amadouer et par répondre à mes « Senéné » je leur offre des perles, des mouchoirs et des mitakos, tout en répétant que nous ne sommes pas des Arabes et que nos intentions sont des plus pacifiques.
Pendant ces pourparlers, le vapeur s'est rapproché insensiblement de la rive. Mais les indigènes, nous voyant sans armes et croyant sans doute que nous n'en possédons pas, se mettent à rire, refusent nos marchandises et nous engagent à nous en aller. Comme nous tentons un nouvel effort, une volée de flèches accueille nos avances.
Nous avons fait tout ce qui nous était possible pour éviter un conflit. Mais, devant ce procédé inqualifiable, nous per-
dons patience. Saisissant nos fusils, nous sautons à terre et ripostons. Déjà nos belliqueux adversaires se sont éclipsés. Et, gravissant le talus, nous découvrons une vingtaine de vieilles et misérables huttes, au milieu de beaux champs de bananiers qui nous procurent des vivres en abondance.
A la soirée, mes hommes trouvent dans la brousse deux enfants nus et grelottants. Le hasard m'envoie là une excellente occasion de tirer à ma manière vengeance des indigènes. J'héberge les mômes, qui couchent à bord. Ils y sont soignés par les femmes de mes hommes et le lendemain, après les avoir fait habiller de mouchoirs aux chatoyantes couleurs, leur avoir passé quelques perles autour du cou et leur avoir empli les mains de mitakos, je les installe à terre près d'un grand feu.
Puis nous partons.
Passé ce village, les rives et le cours du fleuve ne changent pas d'aspect. Cependant, parmi les arbres qui les bordent, nous apercevons un grand nombre de santals en fleurs. De nombreuses grappes, aux corolles d'un blanc de lait, aux boutons roses ou écarlates, émaillent de leur superbe éclat les dômes feuillis et mélangent leur parfum exquis aux fraîches senteurs du matin.
De temps en temps apparaît un canot. Mais les pagayeurs, dès qu'ils nous ont aperçus, regagnent précipitamment la rive et restent sourds à nos appels. Il est vraiment regrettable que nous ne puissions avoir un entretien avec les indigènes. Il faut absolument que nous mettions fin à un malentendu qui menace de faire naître de graves conflits au cours de notre voyage.
Après avoir longé une plantation de bananiers qui, à demi cachée par la végétation de la rive, couvre plus de trois milles, nous voyons s'étendre devant nous la forêt vierge. Elle a envahi un immense territoire coupé de profonds ravins, au fond desquels s'élancent les bras noueux d'arbres séculaires dont
les troncs énormes sont étranglés par les mailles inextricables d'un fouillis de lianes. Les verts des feuillages, frappés par l'ardent soleil tropical, présentent des tons puissants, dont la variété exciterait l'admiration du paysagiste.
Le cours du fleuve est moins sinueux et sa largeur varie entre quatre-vingt et deux cent cinquante mètres. La navigation continue d'être des plus facile. La profondeur des eaux est telle que de grands vapeurs pourraient y circuler sans danger.
Mais pas un naturel ne se montre, bien que le pays soit manifestement habité. De temps en temps, dans un coin de la forêt, se distinguent des abris, construits à la hâte, et de jeunes cultures de bananiers et de manioc. Apercevant un indigène qui guide un radeau, et voyant qu'il ne pourra, avec cette embarcation primitive, regagner la rive que très lentement, nous faisons force vapeur pour le rejoindre et obtenir de lui quelques renseignements. Mais il manœuvre très habilement, accoste quelques instants avant notre arrivée, court se cacher dans la forêt et ne répond pas à nos appels réitérés. Son radeau, qu'il a eu soin d'amarrer, a environ trois mètres de longueur sur quatre-vingt centimètres de largeur. Il est fait de trois troncs d'arbres reliés par des lianes.
Plus loin, en doublant un coude, nous voyons tout à coup une pirogue conduite par deux indigènes et contenant une véritable cargaison de vivres.
Les pagayeurs se rapprochent de la berge et se faufilent déjà sous les branches basses d'un grand arbre, lorsque nous arrivons à toute vapeur. Mes Bangala me montrent un indigène couché moitié dans l'eau, moitié dans les feuillages, tel un animal aux abois. Comme j'ai besoin de renseignements, je leur donne l'ordre de s'emparer de lui. Bien que le courant soit très rapide à cet endroit et que le vapeur soit assez loin de la rive, ils s'élancent sans hésiter dans la rivière. Le petit
boat les rejoint et nous ramène enfin un naturel que j'ai hâte de questionner.
Le pauvre diable, tout ahuri, tressaillant au moindre de nos gestes, nous dit qu'il existe un gros village à l'intérieur des terres et que les Arabes sont établis en amont. Après l'avoir rassuré et lui avoir déclaré que nous sommes des amis et non des Matam-Matambas, je lui demande s'il veut me vendre les vivres que contient son radeau. Il y consent avec empressement, à condition que nous lui laissions quelques bananes. Nous lui payons quarante-cinq mitakos — ce qui est un pdx assez élevé — et lui donnons de plus comme cadeau une pièce de mouchoirs et des perles. Puis, tandis qu'il nous comble de « Senéné », nous le déposons sur son radeau et continuons notre marche.
Nous nous arrêtons, une heure après, devant deux canots amarrés à la rive, près d'un chemin bien battu.
A peine débarqués, nous envoyons des « Senéné » aux échos d'alentour, qui nous répondent seuls. Mais, ayant suivi le sentier, nous atteignons une grande plantation de bananiers, au milieu de laquelle se dressent quelques huttes. Des indigènes armés viennent à nous. Nous faisons connaissance et prenons place sous la large véranda d'une maison en torchis.
Ces noirs portent trois tatouages. Le premier, en forme de double fer à cheval, relie les arcades sourcilières ; les deux autres, placés entre l'œil et l'oreille, sont ronds et pareils à ceux qu'on observe dans la Lukenie, le lac Léopold II et le Sankuru.
Les questions et les réponses se croisent, et nous apprenons que l'endroit où nous sommes a été occupé par les Arabes, qui sont partis pour revenir bientôt. Le village appartient à un nommé Kamba. C'est pourquoi il se nomme Bena Kamba. Il y a, dans le pays, de nombreux centres de population et les habitants, doux et paisibles, se livrent principalement à l'agriculture. Nyangwe n'est pas loin. Le chemin qui y conduit
se trouve à une journée de canot en amont et, de ce point, on y arrive par trois jours de marche. Cet important renseignement concorde assez bien avec la carte que j'ai fait dresser. Comme je questionne mes interlocuteurs sur l'existence, dans le pays, d'une race de nains, ils me répondent d'abord négativement. Mais ils se ravisent et l'un d'eux s'en va dans la direction du village. Il me revient un nain, dont les dimensions sont les suivantes :
Hauteur totale, 1 m. 25 ;
Hauteur du torse, 0 m. 80 ;
Hauteur des jambes, 0 m. 45 ;
Hauteur de la face, 0 m. 205 ;
Hauteur occipital, 0 m. 17 ;
Largeur de l'os frontal, 0 m. 14 ;
Largeur d'une épaule à l'autre, 0 m. 33 ;
Longueur de l'avant-bras, 0 m. 30 ;
Longueur du bras, 0 m. 49 ;
Tour de tête, 0 m. 60 ;
Largeur de la tête, 0 m. 16 ;
Dimensions du pied, 0 m. 29 — 0 m. 09 ;
Dimensions de la main, 0 m. 12 — 0 m. 09.
La foule a afflué pendant notre conversation. Des indigènes arrivent de tous les côtés, et un véritable marché s'improvise, où mes hommes trouvent des vivres en abondance.
Nous continuons à remonter le Lomani pendant la journée du 6 janvier. La rivière, toujours bordée de riches forêts, suit un cours sinueux et couvre une largeur de 150 mètres. Le courant a une vitesse de 2 milles. Nous procédons à des sondages en ligne droite, de la rive droite à la rive gauche. Ils donnent les résultats suivants : A 3 3/4, 3 1/2, 2 1/2, 3 3/4, 3 3/4, 4 et 4 brisses. Nous sommes arrivés à la latitude de 2^50 latitude Sud.
La question du Lomani est donc définitivement résolue. Je considère comme établi que le Lomani, cours d'eau au courant Nord-Sud, traversé par Wissman et Le Marinel, à la latitude de 5^ latitude Sud, lors de leur voyage à Nyangwe, et auquel ils donnent une largeur de trois cents mètres, est bien le tributaire du Congo que nous venons de remonter.
Quant au petit Lomani (Lubefu), affluent du Sankuru, c'est une rivière de peu d'importance, navigable seulement pour les chaloupes à vapeur, comme on a pu le voir dans la relation de mon voyage dans le Kassaï.
L'importance politique et économique de l'exploration du Lomani est évidente. J'ai pu remonter pendant dix-sept jours, sur une distance de 503 milles, une voie fluviale belle et facile, menant à trois jours de marche de Nyangwe, autrement dit du centre des opérations des Arabes. Grâce à cette rivière, qui coule parallèlement au Lualaba, les Stanley-Falls ne constituent plus un obstacle pour atteindre le Manyéma et le Katanga, c'est-à-dire les régions du Congo supérieur.
Il nous aurait été aisé de pousser plus loin la montée du Lomani. Mais la santé d'Hanneuse me cause quelque inquiétude. Il est atteint d'une forte fièvre bilieuse hématurique, et je désire regagner le plus tôt possible une station de l'Etat.
Nous commençons donc à regret la descente du fleuve et arrivons à un endroit où nous avions constaté hier la présence de deux radeaux. Appartiendraient-ils à des Matam-Matambas descendant le fleuve?
Une heure plus tard, cette supposition se vérifie. Nous voyons au loin les deux radeaux chargés de nègres. Sur l'un d'eux flotte le drapeau rouge et blanc. Mais à peine les Arabes nous ont-ils aperçus, qu'ils jettent à l'eau tous leurs hommes, des esclaves sans doute, et lorsque, lancé à toute vapeur, le steamer arrive sur le théâtre de ce drame, les radeaux sont vides et vont à la dérive. Quelques malheureux esclaves se
débattent encore, mais disparaissent sous l'eau avant que nous puissions nous porter à leur secours.
Cependant, nous voyons des bras sortir de l'eau et des mains se raccrocher désespérément à l'un des radeaux. Je donne l'ordre à mes hommes de m'amener leurs propriétaires dans le petit boat. Ce sont trois Matam-Matambas qui, saisis d'une terreur folle, se cachent sous l'eau et ne reviennent à la surface que juste le temps qu'il faut pour respirer. Un peu remis de leur frayeur, ils se laissenc interroger. Ils déclarent appartenir au chef Kayumba et se rendre au premier poste arabe, chez Bena Kamba.
Laissant ces trois hommes sur leur radeau, nous continuons notre marche. Ayant franchi, quelques instants après, un brusque coude de la rivière, nous apercevons trois pirogues escortant des radeaux chargés de noirs et portant le pavillon arabe. Cette fois, je fais arrêter le vapeur, craignant que notre arrivée trop rapide ne pousse les Arabes à renouveler les scènes cruelles auxquelles nous venons d'assister.
Mais une véritable panique s'est emparée d'eux. Ils font force de rames pour gagner les rives. Arrivés à proximité des berges, la plupart se jettent à l'eau. Finalement, nous ne trouvons qu'un seul Matam-Matamba qui, se défiant sans doute de ses talents natatoires, a préféré demeurer dans une pirogue. A ma demande, il accoste le vapeur. Lui aussi appartient à Kayumba ; il vient de Nyangwe, à quatre jours de marche d'ici.
Nous continuons la descente et repassons successivement devant Bena-Kamba et tous les autres villages que nous avons vus en montant. De nombreux « Senéné » nous accueillent partout. Partout on nous offre des poules et des chèvres. Bref, notre passage semble soulever chez les indigènes une joie générale. Une foule compacte, massée sur la rive, nous fait le meilleur accueil. Comme nous demandons du bois, chacun de courir chercher, qui une bûche, qui un tison encore enflammé.
J'apprends que le vrai nom de cette localité est Buela et non Akukora, et que son chef se nomme Apa Ireirei. C'est un solide gaillard, accusant une quarantaine d'années. Les naturels appartiennent à la tribu des Isume. Les femmes portent sur le ventre et sur les cuisses des tatouages représentant des feuilles entrecroisées et des cordes nouées. Les hommes se ceignent les reins d'un morceau de tissu d'herbes. Ici aussi, nous remarquons que beaucoup de gens sont totalement ou partiellement dépourvus de dents.
Enfin, le 12 janvier, nous atteignons Isangi, où nous faisons une courte visite à Rashid. Il nous questionne avidement sur notre voyage, mais nous ne lui répondons qu'évasivement et sans satisfaire sa curiosité. Hanneuse étant trop faible pour supporter la fatigue d'un voyage en allège, je me décide à le reconduire à son poste. Nous sommes aux Stanley-Falls le surlendemain, 14 janvier.
Le 15 janvier, nous quittons cette station, descendons le fleuve et, une troisième fois, nous nous arrêtons à Isangi chez Rashid. A chacun de nos passages chez lui, cet officier de Tippo- Tip nous comble littéralement de cadeaux. Il m'offre à présent un superbe canot, pouvant transporter une centaine d'hommes, et une belle dent d'éléphant. Précédemment, Tippo-Tip et lui m'avaient déjà comblé de cadeaux.
L'Aru^wimi.
Le 16 janvier, à 7 heures, nous quittons Isangi, tramant aux flancs du vapeur la grande pirogue que nous a donnée Rashid. Elle est chargée d'hommes et de bois de chauffage.
Depuis notre montée du Congo, les eaux ont baissé de quelques pieds. Des petits bancs de sable opposent à présent leur scintillement à la verdure des îles, et une foule d'oiseaux aquatiques s'y ébattent au soleil.
A 2 heures, nous arrivons au confluent de l'Aruwimi, dont les eaux ont un ton vert clair, et nous commençons à remonter cette rivière, que sillonnent de nombreuses pirogues. L'une d'elles, conduite par des indigènes et transportant des Zanzibarites ou des Manyéma armés de fusils, veut même nous accoster. Mais, sur un signe de ma part, elle s'éloigne immédiatement.
Basoko s'étend sur un beau plateau, élevé de quatre à huit mètres au-dessus de l'Aruwimi. Sur sa rive se pressent de nombreux indigènes, parmi lesquels nous remarquons quelques turbans blancs. Des pirogues chargées de vivres nous entourent, mais les vagues soulevées par le steamer en font chavirer quelques-unes, au milieu d'un concert de cris et d'inextinguibles rires.
Aux dernières huttes de Basoko, l'Aruwimi atteint douze cents mètres de largeur. Il reçoit un peu plus loin, à sa rive droite, les eaux noires d'un tributaire assez important, la Lulu. Vis-à-vis de ce confluent se dressent les huttes d'un village entouré de bananiers.
Le mois de janvier est décidément le mois des fleurs. Dans toutes les parties boisées, de véritables bouquets, où dominent le blanc neigeux, le rose tendre et l'écarlate, jettent leurs jolies notes au milieu de la gamme infiniment variée des verts. Parfois même, le vent nous apporte des bouffées de parfums suaves.
La rivière présente une succession de bancs de sable et d'îles, dont beaucoup sont habitées. Aussi la navigation est-elle parfois difficile. Les rives sont boisées, mais non couvertes de forêts comme celles du Congo et du Lomani. Elles présentent de nombreux plateaux très fertiles, dont la hauteur ne dépasse généralement pas dix mètres.
La population est assez dense. De nombreuses pirogues sillonnent les eaux et les naturels, accroupis sur la berge.
nous regardent passer sans se départir de l'immobilité et du mutisme le plus complet.
Nous nous arrêtons, le 17, à un village de la rive droite, qui porte le nom d'Hongo. Un poste arabe de sept hommes, commandé par un Zanzibarite, y tient garnison.
La localité, très bien située, est entourée d'élaïs, de palmiers bambous, de safoutiers et de kolatiers. Les indigènes, matés par les Matam-Matambas, n'osent rien faire sans consulter leurs maîtres, qui prélèvent un droit sur tout ce qu'ils récoltent ou acquièrent par leur trafic. Tout l'ivoire qu'ils possédaient, disent-ils, leur a été enlevé.
Le lendemain, nous apercevons encore quelques villages, les derniers, paraît-il, avant les chutes de Yambuya. Les huttes, disposées en cercle, ont un toit haut de quatre mètres, conique, et dont les côtés descendent presque jusqu'au sol. Il est recouvert de feuilles hérissées, qui donnent à ces demeures primitives l'aspect le plus singulier.
Dans un petit village de la rive gauche, où est établi un autre poste arabe, nous voyons avec étonnement un hangar contenant tout un stock d'ivoire. Je fais venir le chef, qui me dit que ce stock est la propriété d'un certain Ben Amed, lieutenant de Tippo-Tip, résidant en ce moment à Yambuya. Il y a là un lot de plus de trois cents pointes, d'un poids moyen de vingt kilogrammes, plus un certain nombre d'escravilhas d'éléphants.
Une demi -heure après, nous croisons deux canots chargés de nègres, mais à peine nous dirigeons-nous vers eux, qu'ils gagnent la rive. Un peu plus loin, à Bokatu, on m'apprend qu'ils transportaient, non des esclaves, mais bien des indigènes auxquels les Arabes imposent des corvées. Chaque village doit fournir un nombre d'hommes proportionné à sa population. On les envoie, sous la conduite de quelques Arabes, dans des centres d'opérations, et ils en reviennent chargés d'ivoire.
Dans tous les villages tombés sous la domination des Matam- Matambas, les naturels sont peu armés. On leur enlève non seulement leur ivoire, mais encore tous leurs instruments de défense, lances, boucliers, couteaux, à l'exception de quelques vieux instruments ébréchés et sans valeur. C'est en vain qu'ils ont, à plusieurs reprises, tenté de secouer le joug d'un ennemi infiniment moins nombreux qu'eux. Toujours les fusils ont eu raison de leurs flèches et de leurs lances. A présent, ils se soumettent et obéissent sans broncher, tant la cruauté de leurs maîtres leur inspire de terreur.
Après une passe difficile, le fleuve rétrécit son cours et ne mesure plus que quatre cents mètres. Les rives s'abaissent et les petites collines de la rive droite s'enfoncent vers l'intérieur du pays. Nous apercevons bientôt, au loin, les rapides de Yambuya, qui n'ont absolument rien d'imposant. Quelques têtes de rochers émergent d'un courant impétueux. Plus près de nous, vis-à-vis de l'ancien camp de Stanley, une ligne rocheuse formant des rapides barre le fleuve vers le Sud et se prolonge jusqu'à la rive septentrionale.
Le peu de profondeur de l'eau nous oblige à nous arrêter à un poste arabe.
Non loin du camp de Stanley, dont il ne subsiste que de rares vestiges et dont les fossés sont envahis par des hautes herbes, le chef, Silim Ben Amed, me conduit dans sa demeure, une maison en torchis s'élevant à côté de quelques misérables huttes et d'un hangar qui sert de lieu de réunion. Tout autour s'étendent des cultures de riz et de mais, et, plus loin, des champs de patates et de manioc.
Silim a beaucoup voyagé dans le pays et ne se montre pas avare de renseignements. Peu après le départ de Stanley, il a suivi durant trente-cinq jours la route de l'explorateur, puis il s'est rendu dans le Haut-Uellé, où il a noué des relations avec un puissant sultan, a descendu cette rivière et ensuite
gagné successivement l'Itimbiri et l'Aruwimi, en laissant plusieurs postes sur son passage.
Il m'annonce que la variole règne à Yambuya et y fait de nombreuses victimes. Le soir, se rendant à bord du vapeur, il m'apporte une superbe chèvre.
Nous commençons, le 20 janvier, la descente de l'Aruwimi. Fait curieux, les indigènes, si placides et si indifférents lors de notre premier passage, se montrent à présent agressifs et nous invitent à nous mesurer avec eux. Il est évident que ce changement d'attitude ne peut provenir que d'un mot d'ordre donné par les Arabes. Naturellement, nous dédaignons de répondre à ces provocations.
Le lendemain, comme nous approchons de Basoko, nous constatons avec surprise que des pirogues, chargées de femmes et d'enfants, traversent la rivière et vont se réfugier dans les îles et sur la rive gauche. De nombreux indigènes armés sont groupés sur la berge, se livrent à des simulacres de combat et profèrent des cris menaçants. J'avais un grand désir de visiter Basoko. Mais, comme je sais que l'État compte y installer im camp, je ne m'y arrête pas. Je serais peut-être obligé d'infliger une leçon aux naturels, et le souvenir de ce conflit rendrait plus difficile la tâche des agents de l'Etat. Le vapeur Roi des Belges dépasse Basoko et, une demi-heure plus tard, il a gagné le Congo.
L'Itimbiri (Rubi).
Le 21 janvier, nous naviguons de nouveau dans les eaux du Congo, dont nous suivons à présent la rive droite.
Les riverains semblent encore obéir à un mot d'ordre des Arabes. Ainsi, à Yasaka, dès que le vapeur est aperçu, la population tout entière, qui s'élève à 200 habitants, se jette
dans des pirogues et prend la fuite. Lorsque nous passons devant le village, nous ne distinguons plus que quelques hommes, se dissimulant derrière les huttes et les arbres. Le lendemain, nous parcourons quatre heures durant un bras du Congo, le Monengeri, dont les habitants prennent aussi la fuite.
Plus loin s'étendent de grandes plantations de bananiers sur l'emplacement d'un ancien village, brûlé ou abandonné. Vis-à-vis de ces cultures, des huttes s'échelonnent, dans l'île, le long de la berge, ce qui me porte à croire que les habitants s'y sont retirés à la suife d'une guerre.
Nous sortons du chenal de Monengeri et, deux heures plus tard, nous passons devant Yalulima. Les naturels, cette fois, répondent à nos « Senéné ». Ils nous disent qu'un vapeur est venu jusqu'au confluent de l'Itimbiri, à Yambinga, et que les blancs y ont installé un poste. A 500 mètres en aval de Yalulima, se présente le petit village de Mambongo. Puis, nous atteignons l'Itimbiri, que le Rév. Georges Grenfell visita en 1884-, à bord du Peace.
Le delta de cette rivière est formé de deux bras larges, le premier (à l'Est) de 60 mètres, et le second (à l'Ouest) de 120 mètres. A la bouche de celui-ci s'élève le village de Yambinga, où nous distinguons les hauts toits de quelques habitations européennes et où flotte le drapeau bleu étoile d'or. Nous abordons et nous sommes reçus par Ponthier et Mills, qui nous font l'accueil le plus sympathique. Ils nous apprennent que le lieutenant Dhanis est descendu à Upoto, il y a deux jours, à bord de VA. I. A. Le poste, établi seulement depuis une dizaine de jours, comprend déjà plusieurs bâtiments.
Le chef de Yambinga, qui répond au nom de Koko, vient me rendre visite et m'apporte des vivres. Après lui avoir fait à mon tour un cadeau, je parviens, grâce à l'influence de M. Ponthier, à le décider à m'accompagner dans l'Itimbiri.
Sa présence me sera des plus utile. Elle me permettra d'entrer en relation avec les riverains qui, paraît-il, sont très méfiants.
Nous nous mettons en route le 25 janvier. Le chef Koko, sautant dans une légère pirogue avec un de ses hommes, prend les devants. A Ygengiri seulement il monte à bord, et son embarcation est déposée dans notre grande pirogue.
Le pays, très boisé, est bas et marécageux. Il y a peu d'eau et beaucoup de bancs de sable, ce qui est loin d'être favorable à la navigation. Aussi allons-nous très lentement. Nous sommes souvent forcés d'envoyer le petit boat à la recherche d'une passe. Vers 4 heures, nous arrivons en vue d'un village établi sur la rive droite. Mais nous en sommes séparés par une grande île où abonde le papyrus et par des marais, dont les canaux sont trop étroits pour qu'un vapeur ose s'y aventurer.
Nous nous arrêtons donc devant l'île. Le lendemiain, au petit jour, plusieurs pirogues sortent des marais et s'approchent lentement du Roi des Belges. Sur nos instances, elles finissent par nous accoster. Pendant que les naturels, dont le nombre augmente à chaque instant, vendent à mes hommes des bananes, de superbes ignames, des poules et quantité de canne à sucre, je négocie l'achat d'une pointe d'ivoire. Le prix s'exprime ici en esclaves. L'esclave est une monnaie conventionnelle, une monnaie de compte représentant 200 mitakos. Le chef Koko, qui m'a servi de linguister dans cette affaire, prend ensuite congé de moi et regagne Yambinga.
Plus loin, les lives continuent d'être marécageuses et la navigation reste des plus pénible. Dans les terrains bas, à terre argileuse, sans doute inondés aux hautes eaux, nous remarquons de vastes plantations de cannes à sucre et, devant , les huttes d'un village, des fouillis presque impénétrables de bananiers. La végétation ne ressemble guère à celle du Lomami. Ici, point de forêt vierge. Les grands arbres, assez rares, dominent des fourrés coupés de fréquentes éclaircies.
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Les villages, aux huttes en torchis, sont habités. Notre arrivée semble exciter une certaine appréhension. Nous voyons des femmes rassembler leurs poules et leurs chèvres et disparaître avec leur bien. Les hommes, tous armés, se tiennent sur la défensive. Mais, dès qu'ils voient que nous nous éloignons, ils se rassurent et poussent de grands éclats de rire qui parviennent jusqu'à nous.
Nous sommes à la saison des basses eaux. L'Itimbiri a baissé de 2™50. Des bancs de sable et des îles encombrent constamment son lit, ce qui nous oblige à faire d'incessants détours. Je me décide à ne pas pousser plus loin et à consacrer le temps qui me reste à la reconnaissance de la Lulonga et du Ruki qui, à mon avis, sont plus importants que l'Itimbiri.
En redescendant la rivière, nous stoppons dans deux villages où nous entrons facilement en relation avec les indigènes. Cependant, nous ne leur inspirons qu'une confiance limitée. Comme dans le Lomami, ils inclinent à nous prendre pour des Matam-Matambas.
Nous arrivons, le 26 janvier, au delta de la rivière et, une heure après, nous sommes à Yambinga, où nous trouvons Dhanis.
La Lulonga.
Le 26 janv^ier, le lieutenant Dhanis prend passage à bord et, précédé de VA. I. A., nous reprenons la descente du grand fleuve.
Nous faisons arrêt à Bumba où les indigènes, qui se livrent activement au commerce de l'ivoire, semblent jouir d'une certaine aisance. Le chef, frère de sang de Dhanis, nous fait don d'une chèvre. Deux heures plus tard, près du village de Dobo, nous stoppons et prenons congé de notre hôte. Depuis Yambinga, nous parcourons un pays des plus plantureux.
Les palmiers y poussent à profusion dans les bois qui couvrent les îles et les rives, dont le niveau reste peu élevé.
Le lendemain, nous apercevons des collines et nous atteignons, une heure après, le premier village de l'agglomération d'Upoto. Les indigènes, armés de couteaux et de boucliers, nous font signe de passer notre chemin. Comme un pareil accueil, à deux kilomètres d'un poste de l'Etat, me paraît assez étrange, je fais aborder quand même. Je ne réussis à entrer en relation avec les naturels qu'après avoir, sur la demande du chef, subi toutes les cérémonies du « Bananier coupé ».
J'achète des vivres et constate que, ici comme dans l'Itimbiri, la valeur des défenses d'ivoire s'exprime en esclaves. En ralentissant notre marche, car à partir d'Upoto des pointes de rochers encombrent le fleuve, nous passons successivement au poste d'Upoto, où nous trouvons en bonne santé Bia et Walkener, à Umangi et à Epera, et nous nous engageons dans un chenal large de cinquante mètres. Sur ses rives croissent à profusion des palmiers de diverses espèces. Nous rencontrons, à un coude de ce chenal, le vapeur Stanley, qui a à bord Vankerkhoven et Jacques.
Un peu plus loin, dans des endroits bas et marécageux, nous apercevons un grand nombre de palmiers présentant l'aspect du Rafia, mais portant un fruit tout différent. Ils donnent de grosses grappes qui ont la forme et l'apparence d'une pomme de pin ; sous des écailles qui adhèrent l'une à l'autre, se trouve une pâte jaunâtre très huileuse. Les naturels la mangent ou en retirent une huile (huile de bambou) qui ne se solidifie pas comme celle du palmier élaïs.
La Mongala se jette dans le Congo, rive droite, par deux branches. Au confluent de la branche orientale s'élève Ikunungu. A celui de la branche occidentale, Mobeka. D'autres villages importants se suivent jusqu'à Bangala, où nous arrivons le 30 janvier.
Guerrier bangala et sa famille (i
Nous y passons toute la journée du 31, et je profite du départ pour Léopoldville d'un canot emportant le courrier, pour transmettre à la Compagnie du Congo l'importante nouvelle de la découverte du Lomami. J'en fais part également au Gouverneur général à Borna. L'existence d'une voie fluviale menant au centre des opérations des Arabes ne peut manquer de l'intéresser vivement.
Le 2 février, nous stoppons devant une localité située à l'embouchure de la Lulonga, rive gauche du Congo. La population, très dense, nous fait l'accueil le plus cordial. Chose curieuse ! Elle semble se rendre compte des avantages économiques de la concurrence. Tous les chefs réunis demandent à grands cris l'installation d'un blanc chez eux. La maison hollandaise, établie un peu en aval, ne leur suffit donc pas?
Remontant les eaux noires de la Lulonga, qui se jette dans le Congo en formant deux bras, nous longeons une série de grandes îles. Puis celles-ci disparaissent et la rivière, qui, en aval, atteignait une largeur de onze cents à douze cents mètres, n'en mesure plus que six cents.
Cette région est très habitée. Nous voyons toute une série de gros villages. Balonga, Manga, Bakutuba, situés à la rive gauche, sur de superbes plateaux couverts de bananiers, d'élaïs et de belles cultures. Les huttes sont spacieuses. On dirait, à première vue, des habitations construites par des Européens ou des Arabes. Nous remarquons aussi de vastes hangars, sous lesquels les indigènes ont coutume de se tenir pendant les heures les plus chaudes.
La population très sympathique nous accueille par des nombreux « Malamu », ce qui est sa façon de nous souhaiter la bienvenue.
Le cours d'eau s'étale sur une largeur de quatre cents à cinq cents mètres, et nous voyons successivement de nombreux villages dont notre interprète nous dit les noms. Dans l'un, à
Loliva, on nous montre plusieurs esclaves, le carcan ou la fourche au cou. Ces malheureux, capturés ou achetés, seront expédiés, vendus et peut-être mangés dans FUbangi. Puis de nouveaux villages, aux vastes huttes ombragées par d'innombrables bananiers, défilent à nos yeux, séparés par de vastes champs de manioc. Ils forment la grande agglomération appelée Bokakata.
Quelques kilomètres plus loin pointent à leur tour, sur un plateau couvert d'une étonnante végétation, les huttes de Bokita. J'ai rarement vu endroit plus charmant. C'est un véritable Eden. Les cases dénotent une certaine aisance et sont entourées de grands arbres. Plus de quinze cents indigènes groupés sur la rive, dans les espaces que la flore arborescente n'a pas envahis, nous accueillent avec des manifestations de joie.
D'autres villages apparaissent et nous stoppons devant l'un d'eux, qui porte le nom de Basankussu. Il est ceint de clôtures en pieux reliés par des lianes et se divise en plusieurs groupes de huttes également clôturées. Une longue rue, large de vingt-cinq mètres, le traverse. La population, qui se chiffre à plus de deux mille habitants, est entièrement hétérogène, comme dans tous les endroits où s'exerce encore la traite.
Les naturels de l'Equateur et des villages voisins viennent acheter ici des esclaves, qu'ils échangent ensuite contre de l'ivoire dans l'Ubangi. Au reste, depuis que nous remontons la Lulonga, nous avons rencontré chaque jour des pirogues chargées de malheureux destinés à être vendus. Jeunes pour la plupart, ils sont toujours maigres et efflanqués, par suite des privations et des mauvais traitements qu'ils endurent. D'autre part, dans tous les villages où nous nous sommes arrêtés, notre attention a été attirée par des esclaves, le carcan au cou ou les pieds pris dans une pièce de bois.
J'assiste ici à un spectacle du même genre. Pendant qu'on
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va chercher le chef, que j'ai fait mander, je m'aventure dans les bois qui entourent la localité. Soudain, je me trouve dans des champs nouvellement défrichés, au centre desquels de misérables huttes, ou plutôt de simples toits, abritent des esclaves des deux sexes, livides, hâves, les os saillants et le ventre creux. Ces pauvres hères cultivent la terre pour leurs maîtres, en attendant qu'on les vende. Accroupis près d'un feu, le menton sur les genoux, ils nous regardent aller et venir, les yeux agrandis par la crainte.
M'arrachant de ce navrant spectacle, je regagne le village. Le chef m'attend sous un vaste hangar où les débris de vieilles pirogues tiennent lieu de sièges. Il est accompagné de noirs dont les tatouages, d'une étonnante variété, accusent la diversité d'origine. Je reconnais aux marques de leurs visages des indigènes du lac Léopold II, du canal d'Ukaturaka et du Haut-Lomami. Le tatouage le plus fréquent est celui que porte le chef. De petites excroissances de chair partent de la naissance du nez et tracent sur le front des lignes verticales. Il rappelle un peu celui des Bangala.
Lomama, chef de Basankussu, est très riche en esclaves, en ivoire et en articles d'importation européenne. Il me fait cadeau d'un jeune nègre, que j'accepte pour lui épargner une désagréable excursion dans l'Ubangi. Lomama me dit que les Arabes n'ont pas encore envahi la Lulonga, mais qu'ils sont établis dans le cours supérieur de son affluent, le Lopori. On les appelle ici « Tandelaïs », corruption de « Stanley », et on les confond avec les Européens, ce qui n'est guère flatteur pour ces derniers.
Nous nous remettons en route le 6 février. Après avoir passé le confluent du Lopori, nous atteignons le village d'Ytako, qui n'est à vrai dire que la continuation de Basankussu. La rivière, qui avait cinq cents mètres de largeur à l'aval du confluent du Lopori, n'en a plus, aux endroits où
son cours est libre d'îles, que trois cents à quatre cents. On ne l'appelle plus, à présent, la Lulonga, mais la Maringa.
De temps en temps nous voyons des camps de pêcheurs. Ils appartiennent au grand village de Baringa, situé en amont et dont les habitants se nourrissent principalement de poissons fumés. Apercevant de nombreux indigènes sur la rive gauche, nous abordons. Mais notre arrivée semble causer une panique générale. Au milieu d'un indescriptible brouhaha ils se livrent à des danses excentriques et à des simulacres de combats, qui servent de prélude à nos relations. Je parviens à leur expliquer que nous sommes animés, à leur égard, des meilleurs sentiments, et immédiatement la joie se dessine sur leurs traits. Ils répondent à mon petit discours par des battements de mains et des contorsions d'un comique intense.
Ces indigènes appartiennent à la famille des Mongo ou Balolo. Ils reviennent, disent -ils, d'un grand marché établi entre le Lopori et la Maringa, où ils ont acheté des provisions : plus de trois cent cinquante charges de manioc fumé, de quarante kilogrammes chacune. Ils regagnent leur village, situé à l'intérieur, à trois ou quatre heures d'ici. Mais j'estime qu'ils me cachent la vérité. Ils sont tous armés de longues zagaies et me font l'effet de partir pour une expédition guerrière plutôt que de revenir d'un marché.
Le cours de la Maringa devient sinueux, et nous ne voyons plus un seul village. De temps en temps, cependant, des pirogues nous croisent. Les pêcheurs qui les montent, habitués à voir des vapeurs et des blancs, ne manifestent aucune frayeur à notre vue.
Le 9 février, nous atteignons une localité appelée Gongo, se composant d'une trentaine de huttes éparses, assez grandes, d'une remarquable malpropreté. Ici, encore, des esclaves mornes et hébétés, le carcan au cou ou les pieds emprisonnés dans une pièce de bois, sont adossés aux parois des habita-
lions. Le chef me vend quelques pointes d'ivoire et me fait cadeau d'une chèvre et de deux poules.
Dans l'après-midi, un autre chef se présente avec une chèvre et une dent d'éléphant. Mais il refuse de me vendre cet ivoire et préfère m'en faire cadeau, à la condition que je consente à l'échange du sang. Son village, Bokamalugunda, est situé, dit-il, près de Mongo et en constitue pour ainsi dire le prolongement. Je lui promets de m'y rendre et, sur le tard, je suis chez lui. La cérémonie du sang se fait rapidement. Mettant à nu notre bras droit, nous y laissons pratiquer une légère entaille par un autre chef, puis les deux incisions, où perle une goutte de sang, sont frottées l'une contre l'autre, en même temps que l'opérateur prononce les paroles sacramentelles d'usage. J'exhibe ensuite mon cadeau, qui est assez riche et satisfait complètement mon frère de sang.
Le peu de profondeur des eaux nous oblige à faire une reconnaissance en canot, et nous nous apercevons que la Maringa cesse, à quelques kilomètres en amont de l'endroit où se trouve le vapeur, d'être navigable.
Elle n'y forme plus que d'étroits canaux, traversant un sol marécageux. Je me décide à arrêter ici ma reconnaissance de la rivière. Notre descente, commencée le 10 février, nous amène au Congo le 13 au matin.
Le Ruki.
Le lendemain, 14 février, nous sommes au Ruki, dont les eaux noires arrivent au grand fleuve par trois bras. Commençant à le remonter, nous nous engageons dans son bras central, que des îles herbeuses et buissonneuses séparent des deux autres. Nous laissons à notre droite un magnifique village, dont les huttes se perdent dans une végétation luxuriante. La
rive gauche, dans laquelle le fleuve découpe des baies charmantes, est bordée également de huttes. Puis un rideau d'arbres touffus se présente, cachant l'immense étendue de la savane.
Après avoir longé une grande île boisée et marécageuse, nous voyons la nappe d'eau, semée de nombreuses îles, s'étendre sur plus d'un kilomètre de largeur. Nous arrivons au village de Bokélé qui, long de quinze cents mètres, occupe un promontoire et les deux côtés de deux jolies baies. Un peu plus loin, toujours sur la rive gauche, s'alignent les huttes, ombragées de nombreux palmiers élaïs, de deux autres bourgades. Puis la rivière s'étend considérablement, élargie par de grandes îles, pour reprendre ensuite une largeur de huit cents à mille mètres.
Les rives du Ruki sont très populeuses. Nous nous arrêtons un instant pour faire du bois et aussitôt nous entendons des voix humaines sur l'eau et dans la forêt. Une pirogue se montre en amont, une autre en aval. Puis dix et vingt embarcations, venant à nous, sillonnent la rivière, II y en a bientôt une cinquantaine, toute une flottille grouillant autour du steamer. Elles sont fort étroites. Elles ne mesurent souvent pas plus de vingt centimètres de largeur. Pour que les indigènes puissent se tenir debout dans de si légers esquifs, il faut qu'ils soient vraiment des équilibristes accomplis.
Ils ne semblent pas appartenir à la famille des Mongo (Balolo). Leurs tatouages caractéristiques consistent en cinq ou six lignes d'excroissances charnues se coupant en croix de Saint-André. Les lignes horizontales vont de l'oreille au coin de l'œil ; les verticales, de la tempe au milieu de la joue. D'autres lignes, plus nombreuses, descendent du cou sur la poitrine et jusqu'au bas-ventre. Les hommes portent un pagne en tissu d'herbes. Les femmes ont, en outre, une espèce de vêtement bizarre qui ressemble étrangement à un chasse-mouches.
Les jours suivants, nous passons devant une série de camps de pêcheurs. Les indigènes, accroupis sur la rive, leurs arcs et leurs flèches à portée de la main, restent muets d'étonné ment à la vue de la grande roue du vapeur qui fait jaillir l'eau en cascades et trace dans la rivière un sillon écumeux. Mais, dès que le vapeur s'éloigne, ils se lèvent. Les uns se tapotent la bouche entr'ouverte. Les autres se frappent les cuisses, en balançant le torse. On les croirait secoués par un fou rire. Ces marques d'étonnement montrent bien que, depuis le voyage de Grenfell avec le Peace, aucun vapeur n'a plus navigué dans ces parages.
La rivière s'évase en un large Pool qui peut mesurer, d'une rive à l'autre, quatre mille mètres. De nombreuses îles divisent son cours en d'étroits chenaux. Puis la rivière se rétrécit et reprend une largeur de quatre cents mètres. Les camps de pêcheurs sont toujours nombreux. Ils ont parfois même l'aspect de petits villages. Les naturels, très confiants, nous appellent et viennent, en pirogues nous présenter des vivres.
Le 18 février, comme nous traversions la rivière pour regagner la rive droite, nous apercevons un peu en aval un canot monté par une dizaine de naturels. Ils ont à peu près la même allure de marche que nous et se tiennent constamment à la même distance. Je fais arrêter le steamer. Ils s'arrêtent également et ne reprennent leur marche que lorsqu'ils nous voient reprendre la nôtre. Quelques minutes plus tard nous atteignons un camp de pêcheurs, beaucoup plus grand que les précédents, s'élevant sur plus de cinq cents mètres de rive, et nous stoppons.
Les indigènes, massés derrière leurs huttes, sont armés. Ils ont éloigné leurs femmes et leurs enfants.
Nous tâchons d'entrer en relation avec eux et, à notre grande satisfaction, ils nous répondent. Le chef, grand gaillard coiffé d'une peau de singe, donne quelques ordres à ses
hommes, qui s'éloignent un instant et ramènent deux magnifiques chèvres.
Je fais aussitôt aborder et descends à terre seul, afin de ne pas effaroucher les indigènes. Ceux-ci prennent néanmoins la fuite. Mais le chef, plus courageux, est resté, et je m'avance en lui tendant la main. Il hésite, puis la prend et la serre rudement, en prononçant quelques paroles que je ne comprends pas. Tandis que j'appelle mon interprète, les indigènes se rapprochent et nous entourent. Bouche ouverte, ils m'examinent de la tête aux pieds, des bords de mon chapeau à la pointe de mes souliers. Chaque fois que je fixe les yeux sur un de ces curieux, il détourne la tête et, prêt à s'esquiver, fait un pas en arrière. Je n'inspire vraiment qu'une médiocre confiance à ces gens-là.
Le chef me fait son cadeau et me prie de passer la journée dans son village, qu'il appelle Bombumba. Il n'avait jamais vu, dit-il, de vapeur ni de blanc avant mon arrivée. Cela m'explique la vive curiosité dont je suis l'objet, curiosité qui augmente encore lorsque, à mon tour, je fais un cadeau au chef : mouchoirs, perles, mitakos, cuiller, fourchette, couteau.
Rien de plus comique que toutes ces têtes crépues penchées sur ces objets. Le chef, lui, semble pétrifié d'étonnement. Un seul signe trahit sa joie profonde. Au fur et à mesure que les pièces de mouchoirs, dépliées, déroulent à ses pieds leurs couleurs éclatantes et que les autres objets viennent, un à un, augmenter cet amas de richesses, son sourire devient plus large et ses yeux s'écarquillent davantage. Il est temps vraiment que je mette un terme à ma générosité.
Quelques heures après, nous voyons la rivière s'élargir de nouveau en un large Pool, où s'étalent trois grandes îles boisées. Nous sommes au confluent des deux branches supérieures du Ruki, la Bussira et la Salonga. Nous pénétrons
dans la seconde de ces rivières, et vers quatre heures arrivons à un important camp de pêcheurs.
Le vapeur s'arrête et j'entre en pourparlers avec les naturels. Mais ils m'invitent à passer mon chemin et à aller plus en amont, où je trouverai, disent-ils, du bois et des vivres en abondance. Cependant, il nous faut immédiatement du bois de chauffage et, tout en continuant à parlementer, je fais accoster à la rive. En voyant le bateau toucher terre, les indigènes reculent, nous crient encore de nous en aller et bandent leurs arcs. Je descends seul à terre. La vue de quelques mitakos, que je leur offre tout en leur montrant des bûches, les rend plus accommodants. Je suis bientôt entouré de petits tas de bois qu'ils apportent de toutes parts. Je leur achète ensuite des vivres, et nous devenons les meilleurs amis du monde. Ils m'apprennent que leur village se nomme Kussé et que la rivière, qu'ils appellent Salonga, s'élargit considérablement en amont.
Près de l'endroit où le vapeur est amarré, s'élève un échafaud. Il consiste en un certain nombre de solides pieux, plantés en terre sur un espace de trois mètres, formant à peu près un rectangle et supportant une plate-forme qui, d'un côté, descend en pente douce jusqu'au sol. Sur cette plateforme on aperçoit un pieu un peu plus long, coiffé d'un crâne auquel adhèrent encore des lambeaux de peau. On a récemment exécuté un individu coupable d'avoir jeté un mauvais sort sur un autre qui en était mort. La tête du décapité est restée fixée au sommet du pieu, et son corps a été mangé.
Le chef de Kussé se présente le lendemain. C'est un petit vieux, aveugle et décrépit. Ses sujets l'entourent et se livrent à un indescriptible charivari. Avec un entrain invraisemblable ils poussent, à qui mieux mieux, des cris assourdissants pendant une dizaine de minutes. Aussi, mon entrevue avec le chef est-elle brève; le temps d'échanger de menus présents.
La Salonga a un cours tortueux et est souvent bordée de forêts inondées, où abonde la liane à caoutchouc.
Le 20 février, nous voyons, sur la rive gauche, une lagune couverte d'herbes aquatiques, sans courant et paraissant s'avancer très loin dans l'intérieur des terres. Tous les camps de pêcheurs sont submergés.
Plus nous avançons dans cette rivière, que nous avons d'abord prise pour un bras du Ruki, et qui est un de ses affluents, plus la forêt, tout à fait inondée, devient épaisse et la solitude complète. Cependant, la rivière est encore assez importante. Sa largeur est de cent mètres. Sa profondeur de douze à quinze pieds anglais. La vitesse du courant de 1 mille et demi.
Comme nous ne rencontrons plus de village, nous rebroussons chemin le 22 février, après avoir remonté la Salonga sur un parcours de cent cinquante-trois milles.
Le lendemain, je m'arrête à Kussé pour photographier ce village. Mais les indigènes nous y ménagent, cette fois, une singulière réception. Au moment où le vapeur s'arrête, une volée de flèches part de la rive. A cette attaque injuste et déloyale, nous ripostons par des coups de fusil qui mettent en fuite nos agresseurs. Puis nous continuons notre marche, pour arriver, deux heures après, au Ruki.
Cette fois, nous constatons qu'il est formé de deux rivières : la Salonga, que nous avons remontée et qui vient du Sud-Est, et la Bussira, qui vient de l'Est. Elles forment, à l'endroit de leur jonction, un Pool large d'une couple de kilomètres. Beaucoup de pirogues nous suivent en escorte. Il en est qui contiennent jusqu'à 30 hommes. Ces indigènes veulent nous vendre des vivres et nous prient de nous arrêter. Mais je les avise que nous stopperons un peu plus loin, au village de Bombumba.
Nous y sommes reçus par le chef. En un instant, plus de
deux cents personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes, font cercle autour de nous. A mon grand étonnement, le chef me dit que le tam-tam lui a fait savoir que nous avons tiré sur les gens de Kussé. Mais cette nouvelle l'a laissé incrédule. Rappelant le beau cadeau que je lui ai fait, il me déclare naïvement qu'il ne me croit pas assez méchant pour faire usage de mes armes contre les indigènes.
Force m'est alors de lui expliquer ce qui s'est passé. Au fur et à mesure que mes interprètes lui traduisent mes paroles, je vois peindre sur ses traits des signes de surprise, de colère, puis de défiance. Il donne, à voix basse, des instructions à un naturel qui s'esquive, et, un instant après, les femmes et les enfants ont disparu jusqu'au dernier, laissant seuls les hommes armés de pied en cap. Bientôt, les pagayeurs que nous avons rencontrés en amont abordent et viennent grossir leur nombre.
Ces indices me font présager de graves complications. Cependant, continuant tranquillement mon récit, j'insiste sur la mauvaise foi des gens de Kussé et sur les bonnes intentions qui m'animent, tout en montrant que je sais me défendre quand je suis attaqué. Puis, brusquement, je demande au chef de faire avec moi l'échange du sang.
Un long silence succède à mes paroles. Le visage du chef exprime d'abord un profond étonnement, puis la joie la plus sincère. Se levant tout à coup, il harangue la foule, et son discours, assez long, est fréquemment interrompu par de bruyantes acclamations.
Puis, nous procédons rapidement à la cérémonie du sang. La confiance renaît. Les femmes et les enfants revenant en grand nombre, les naturels offrent à mes hommes des vivres de toute espèce.
Le lendemain, 25 février, nous rentrions dans les eaux du Congo.
Le lac Tumba.
Après avoir passé une nuit à la station de l'Equateur, nous descendons le fleuve et, le 27 février, pénétrons dans l'Irebu, dont les eaux sont moins noires que celles du lac Léopold II, du Ruki et de la Lulonga. La rivière, large d'une centaine dejnètres, n'a pas de courant sensible. Ses rives, très basses, sont couvertes de vastes prairies parsemées de bouquets d'arbres et limitées à l'horizon par une ligne de forêt.
Nous laissons à notre droite le joli village d'Irebu, dont les habitations proprettes, entourées de nombreux bananiers et palmiers élaïs, s'étendent sur plus d'un kilomètre. Puis le cours d'eau fait un coude et atteint successivement mille, quinze cents et trois mille mètres de largeur. Plus loin, en même temps que la forêt se rapproche, l'Irebu se resserre et ses rives ne sont plus distantes que de trois cents à quatre cents mètres.
Les bois, couvrant la rive gauche, s'interrompent un instant pour faire place à une vaste plaine qui s'étend à perte de vue et ondule en collines verdoyantes. L'herbe courte lui donne un peu l'aspect de nos prairies, et de nombreux bouquets d'arbres rendent le paysage tout à fait ravissant. L'Irebu s'élargit de nouveau. Il ressemble à une lagune semée d'îles. De temps en temps apparaît un village, et nous voyons enfin le lac Tumba qui déroule sa nappe paisible, se confondant, dans le lointain, avec le ciel.
Après un arrêt au village d'Ytuka, où abondent la noix de Kola et le tabac, nous longeons le bord méridional du lac. Il se découpe en nombreuses petites baies boisées à base rocheuse, au fond desquelles pointent de petits villages. Puis nous traversons une baie plus large et, à l'extrémité d'un promontoire, nous voyons des huttes à demi cachées par de
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beaux élaïs. Sur la berge s'entassent des amas d'herbes auxquels des indigènes ont mis le feu. Leurs cendres serviront à fabriquer du sel. Le ruban de fumée se déroule sur le lac et, par moments, entoure le vapeur.
Un grand nombre d'indigènes, groupés un peu plus loin, poussent des cris et nous invitent à aborder. Nous distinguons encore l'autre rive du lac, mais à certains endroits elle se confond aussi avec le ciel. Après avoir dépassé quelques îles rocheuses couvertes d'arbres rabrougris, nous arrivons à la grande baie méridionale du lac. C'est un golfe, au fond duquel s'élève, sur un promontoire, un \illage où nous abordons.
Il se nomme Yboko, compte sept à huit cents huttes et une population de plus de deux mille âmes. Les huttes, ombragées par des arbres superbes (kolatiers, safoutiers et palmiers élaïs), sont entourées de petits carrés de tabac. Il y a ici de beaux spécimens de cette dernière plante. On en voit qui atteignent trois mètres de hauteur, avec des feuilles longues de cinquante centimètres et larges de trente centimètres.
Le village est divisé par une grande rue, large d'une vingtaine de mètres et coupée de rues transversales se dirigeant toutes vers le lac. Au centre, une grande place, où se dresse un énorme figuier sauvage, sert de lieu de réunion pour les palabres et les réjouissances.
Le chef arrive bientôt. Il me fait don de deux chèvres. Puis, à ma demande, ses hommes me vendent du tabac en feuilles et des petits pains de teinture rouge. Ces achats durent toute la journée du lendemain et le chef, qui est communicatif, m'apprend qu'il connaît le village d'Ilambu, sur le lac Léopold II, et qu'il n'existe aucune communication par eau entre celui-ci et le lac Tumba.
Poursuivant notre circumnavigation, nous commençons, le 2 mars, à longer la côte orientale, en nous dirigeant vers le Nord. Nous passons devant l'important village de Lokangi,
mais une ligne de récifs et des nattes de pêcheurs, installées au milieu du lac, nous obligent à ralentir notre marche. Bientôt la profondeur des eaux n'étant plus que de quatre pieds, nous sommes contraints à revenir sur nos pas.
Nous tâchons de traverser rapidement le lac et d'arriver à un point de la rive méridionale avant qu'une tornade, qui vient de l'Est, n'ait éclaté. Si le vapeur essuyait un orage dans un endroit où l'eau est si peu profonde, les lames le soulèveraient et le feraient retomber sur le fond rocheux, où il finirait par se briser. La tornade se déchaîne soudain, et le vent produit des vagues furieuses sur les eaux naguère si tranquilles. Le Roi des Belges embarque des paquets d'eau que tout l'équipage s'emploie à vider. Il file à toute vapeur et finit heureusement par s'abriter dans une petite baie.
A présent, nous pouvons jouir, à notre aise et sans crainte, du spectacle grandiose. Le lac est blanc d'écume et les éclairs sillonnent le ciel, qui a pris un ton d'encre. Le bruit du tonnerre se mêle au fracas des vagues qui déferlent, et les arbres, ployés, tordus ou renversés, gémissent sous le terrible ouragan .
Mais cet orage, le plus violent que j'aie vu, passe comme une trombe, sans laisser tomber une goutte d'eau et sans même rafraîchir l'atmosphère.
Le lendemain, nous nous dirigeons vers l'Irebu, que nous redescendons pour regagner le Congo, et atteignons successivement Busindi et le poste français de Liranga.
Le 4 mars, comme nous sommes sur le point de nous engager dans les îles de la rive septentrionale pour nous rendre au confluent de l'Alima, nous stoppons ; et bientôt le steamer La France, de la maison Daumas-Béraud et C*^, nous rejoint, ayant à son bord mon frère Camille.
Nous reprenons ensemble le chemin du Liranga, où nous passons le reste de la journée afin de permettre au capitaine
Martini de copier la carte de navigation indiquant les passages qui conduisent à l'Alima.
Nous nous remettons en route pour des directions différentes, après nous être promis de nous attendre pour rentrer ensemble en Europe. Le 6 mars, nous atteignons le village de Bayanzi et de Kunda, sur un bras de l'Alima.
Cette rivière se jette dans le Congo en se divisant en trois branches, dont deux ne sont navigables que pour de petites pirogues. La troisième, la méridionale, bordée de deux rangées d'arbres qui la séparent de vastes plaines, se laisse remonter jusqu'à un coude où la passe n'a plus que vingt et un mètres de largeur. Nous saurions la franchir, mais la descente offrirait un incontestable danger. Nous risquerions d'être jetés sur un banc de sable qui s'avance du côté de la rive droite.
Nous nous décidons alors à regagner le Stanley-Pool.
Le 12, nous rencontrons le vapeur La Hollande; le 13, VHenry Read et VAlima. Le 14, au soir, nous sommes à la factorerie française de Mfua (Brazzaville), sur le Pool, et y passons la nuit.
Enfin, le 15 mars 1889, nous atteignons Kinchassa, terme de notre voyage de plus d'un an dans les rivières congolaises, et après avoir parcouru plus de douze mille kilomètres de rivières navigables.
Coup d'œil général sur le réseau fluvial du Haut Congo.
Du Stanley-Pool aux Stanley-Falls, les rives du Congo présentent successivement trois aspects différents.
Jusqu'à Tchumbiri, elles sont montagneuses, peu boisées, peu peuplées, et n'offrent qu'en quelques endroits des terres propres à la culture.
Au delà de Tchumbiri, elles restent légèrement accidentées jusqu'à Bolobo, puis s'affaissent, formant de vastes plaines, parfois marécageuses ou couvertes de buissons, le plus souvent boisées. Le fleuve conserve ce caractère jusqu'au confluent de l'Aruwini. Cependant, aux environs d'Upoto, sa rive droite s'élève en collines verdoyantes.
Dans cette partie de son cours, il présente çà et là de vastes terrains fertiles, formant en quelque sorte des plaines généralement cultivées ou revêtues d'une luxuriante végétation. On y voit de très nombreux villages.
Malheureusement, les intervalles qui séparent ces centres de population sont inondés à l'époque des hautes eaux. Mais on ne peut les considérer comme improductifs. Ils doivent contenii- des richesses végétales encore inconnues, de même, au reste, que les îles du fleuve, si nombreuses et parfois si grandes, qu'il faudra de longues années pour les dénombrer et en préciser les dimensions.
Un nouveau changement d'aspect s'observe à partir de l'Aruwimi. Les rives redeviennent accidentées. Elles ondulent en collines drapées de superbes forêts, ou s'élèvent en vastes plateaux d'une hauteur moyenne de quinze mètres. Cette partie du fleuve est la plus belle, et je la crois appelée à un grand avenir agricole.
Bien qu'il présente un assez grand nombre de bancs de sable, le Congo, même avant la saison des eaux basses, est très accessible à la navigation. Sans doute, quelques passages ne sont pas toujours sûrs. Mais on les connaît, et il est rare qu'un accident ou même un simple échouage se produise entre le Pool et les Falls.
Les deux premiers grands centres de populations qu'on rencontre sont ceux de Tchumbiri et de Bolobo, l'un et l'autre peuplés par la belle race des Bayanzi. Ceux-ci se livrent au trafic et sont grands voyageurs. Leur idiome est devenu la
langue commerciale des deux rives du fleuve entre Léopoldville et Bangala. Ils s'éloignent de leur pays durant de longs mois et leurs pirogues, qui forment de véritables flottilles, transportent de l'ivoire destiné à être échangé contre des produits européens.
Après les Bayanzi viennent les Wangata, qui forment également d'importantes agglomérations. Ils sont moins commerçants, beaucoup plus belliqueux et constamment en guerre avec les autres riverains.
Plus en amont s'étend la tribu des Balolo, qui se livrent activement au trafic des esclaves.
Puis celle des Bangala, qui a déjà fourni un grand nombre d'excellents travailleurs.
En continuant de remonter le Congo, nous trouvons les Gombe et les Basoko, races plus sauvages qui n'ont guère eu jusqu'à présent de rapports avec les Européens.
Enfin, la tribu de Umanma s'étend jusqu'aux Falls.
En résumé, on ne peut dire que la population riveraine est d'une remarquable densité. Elle forme, en certains endroits, de grands centres habités, mais laisse désertes les régions basses et marécageuses, qui sont, en somme, les plus nombreuses.
Ulrehu n'est qu'un canal déversant dans le Congo les eaux noires du lac Tumba. Il est sans courant et de vastes plaines, tachetées de petits bouquets d'arbres, le bordent constamment. Cependant, ses rives deviennent plus accidentées aux approches du lac. Ce dernier figure assez bien un triangle rectangle, dont les petits côtés seraient au Nord et à l'Est. Sa profondeur moyenne est de 15 pieds anglais, sauf dans le Nord, où elle n'atteint plus que 4 pieds.
Ses berges sont dentelées, se creusent en échancrures profondes, et parfois même en énormes baies. Elles sont boisées,
mais les arbres sont généralement courts, comme s'ils avaient été arrêtés dans leur croissance. L'Irebu est d'accès facile. Quant au lac lui-même, il est accessible aux vapeurs, sauf dans sa partie septentrionale. La population n'est pas dense. Nous n'avons vu que deux villages vraiment populeux, Ikoko et Lokangi.
Le Ruki dégorge ses eaux un peu au Nord de l'Irebu. La largeur de sa nappe d'eau, d'où émergent de nombreuses îles, pourrait le faire ranger parmi les tributaires les plus importants du Congo. Ses rives, très basses en général, montrent parfois de vastes plateaux où s'alignent toujours les huttes de quelques villages. Mais on n'aperçoit aucune colline, pas la moindre ondulation de terrain, et une épaisse forêt, qui s'interrompt rarement, recouvre tout.
J'ai remonté la Tshuapa et la Salonga qui forment, avec la Mombayo, le Ruki, dont le cours très sinueux coule entre deux galeries de forêt vierge, inondées à l'époque des hautes eaux. La navigation y est assez facile. Les rives de cette dernière (la Salonga) comptent six villages et camps de pêcheurs. La population n'est pas très dense, mais, au dire des indigènes, il existerait de grands centres dans l'intérieur.
La Lulonga, qui coule parallèlement au Ruki et au Nord de celui-ci, est une belle rivière aux eaux noires. Ses bords, toujours couverts d'une magnifique végétation, sont parfois marécageux ; mais ils forment le plus souvent de superbes plateaux semés de nombreux villages, parmi lesquels il en est une vingtaine d'une certaine importance. Mais la Maringa, c'est-à-dire le cours supérieur de la Lulonga, en amont du confluent du Lopori, est pour ainsi dire désert.
Ce cours d'eau est accessible à tous les vapeurs. Jusqu'à Gongo, la navigation est des plus facile.
Nous n'avons parcouru que sur 38 milles le cours de Vltimbiri, dont les rives sont généralement basses et marécageuses. Le pays est peu peuplé. Nous n'avons vu, en tout, que six villages, dont les principaux sont Yambinga et Igengiri, qui occupent deux beaux plateaux. Au mois de janvier, la navigation est assez difficile, à cause du grand nombre de bancs de sable et du peu de profondeur de l'eau. J'estime qu'aux eaux basses la rivière n'est pas navigable pour les vapeurs ayant plus d'un mètre de tirant d'eau.
UAruwimi est une importante voie fluviale dont les rives, parfois basses et marécageuses, s'élèvent souvent en plateaux dont l'altitude varie entre quatre et quatorze mètres. A 42 milles du Congo, elle est bordée, sur quelques kilomètres, par une petite chaîne de collines. Ce sont les seules hauteurs qu'on aperçoive avant les rapides de Yambuya. La navigation est assez difficile à l'époque des eaux basses, mais elle devient sans doute très aisée lors des crues. La densité de la population est moins grande dans le haut que dans le bas de la rivière, oii les villages sont en général vastes et peuplés.
Le Lomami est le premier des grands affluents qui rejoignent le Congo en aval des Stanley-Falls. J'ai pu le remonter sur une longueur de 503 milles. Il serpente au milieu d'une galerie de forêt vierge, et ses rives, parfois basses et marécageuses, forment souvent de superbes plateaux ondulés de collines boisées atteignant jusqu'à 50 mètres de hauteur. A l'époque où nous avons reconnu la rivière, la navigation était facile partout ; elle est possible pour les vapeurs d'un plus fort tonnage que le Roi des Belges, jusqu'à trois jours de marche de Nyangwe. Mais le cours d'eau décrit d'innombrables méandres, au point qu'il nous est arrivé, après une marche de huit heures, de n'avoir fait que 7 milles vers le Sud.
La population est très dense dans le moyen Lomami. Les villages s'y succèdent presque sans interruption jusqu'au dernier des camps arabes que nous avons rencontré, c'està-dire sur une distance de 156 milles. Mais, plus loin, nous n'avons plus vu que des bourgades abandonnées. Ce n'est qu'à Bena-Kamba que nous nous sommes de nouveau trouvés en rapport avec une population assez nombreuse.
Kinchassa est devenu le centre principal de la nouvelle société S. A. B., ou le deviendra, car on n'attendait que mon retour pour opérer les inventaires de remise de la Sanford Exploring Expédition.
Je remets également à cette nouvelle société le vapeur Roi des Belges et tout ce qu'il contient.
Ces différents travaux durèrent une quinzaine de jours, et au commencement d'avril je repris la route des caravanes.
Pendant les vingt et un jours que dura ce trajet, je rencontrai plusieurs agents de l'Etat, entre autres le sous-lieutenant Lothaire, qui devait s'illustrer plus tard dans la campagne arabe. Ce fut devant un torrent grossi par les pluies, qui le rendait infranchissable pendant quelques heures, que nous nous rencontrâmes. Les présentations se firent rapidement et je serrai avec plaisir la main de cet officier au masque énergique qui devait, quelques années plus tard, être si mal traité par la presse anglaise, pour avoir pendu haut et court un traitant qui se disait de nationalité anglaise et qui fournissait des armes aux Arabes, contre l'autorité de l'Etat. Je le dis hautement, si pareille rencontre m'était arrivée, je n'eusse pas fait, comme le fit Lothaire, passer Stokes devant un conseil de guerre ; j'aurais fait en sorte que cet espion disparût dans un combat quelconque.
Je rends hommage à Lothaire, car il ne devait pas ignorer
le verdict des Anglais quand il s'agit d'un de leurs compatriotes, fût-il un chenapan, comme c'était le cas.
A l'avant-dernière étape, avant d'arriver à Matadi, vers 2 heures de l'après-midi, mon mulet faillit butter contre le corps d'un blanc étendu le long du sentier, la tête dans les cailloux de la route. Je le fis relever ; il était mort frappé de congestion. C'était un gros et solide gaillard, du nom de Thiryfay.
Je lui donnai la sépulture.
J'arrivai à Matadi le 17 avril 1889, deux ans après mon premier départ de ce point.
Mon rapport général fut remis à la fin de la reconnaissance commerciale.
Il montra à l'évidence que le trafic provenant des régions du Haut-Congo était suffisant pour alimenter le chemin de fer des Cataractes, quelle que îût l'importance du coût de cette ligne.
Ma mission terminée, je rentrai en Europe avec mon frère Camille en mai 1889.
La Compagnie du Chemin de fer du Congo fut créée le 31 juillet de la même année.
A ma rentrée en Belgique, je fus reçu par les membres du Conseil d'Administration de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie, en séance plénière de juin 1889.
Je fus félicité et congratulé sur le succès de ina mission, et l'Administrateur-Délégué, Albert Thys, me demanda de bien vouloir me tenir à la disposition du Conseil, en me faisant entrevoir que peut-être je serais appelé à prendre bientôt le commandement d'une expédition beaucoup plus importante que celle que je venais de mener à bonne fin.
J'acquiesçai et pris congé, après avoir mis le Conseil au courant de mon désir de me reposer six mois en Europe.
Pendant mon congé, mes frères Camille et Emile voulurent organiser une affaire commerciale au Congo, dans le genre de la S. A. B., et faire concurrence à celle-ci. Lorsqu'ils me sollicitèrent d'en faire partie, je déclinai l'offre, en leur faisant connaître mon engagement avec le Conseil de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie. Ils furent tout désappointés.
Je conseillai ensuite au capitaine Thys, qui avait connaissance de la combinaison, et que cette nouvelle inquiétait vivement, de s'attacher les services de mon frère Camille, pour qu'il renonçât à son projet.
On fit un pont d'or à mon frère Camille, qui partait six mois après comme Directeur de la S. A. B. en Afrique, et la nouvelle société projetée ne se fit pas.
La Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie organisa, peu de temps après mon retour, une exposition au Cercle Artistique, dans laquelle figuraient toutes les photographies, au nombre de plus de 400, prises et rapportées par mon adjoint M. F. Demeuse, et dont quelques-unes figurent dans ce volume. Elles avaient été agrandies considérablement par le grand photographe Alexandre, et présentaient un cachet vraiment artistique.
Le Roi et la Reine y furent conviés et j'eus l'honneur de leur être présenté. Le Roi me demanda force renseignements sur les pays que j'avais parcourus et ses questions prouvaient qu'il y prenait un réel intérêt.
Vers la civilisation : Femmes indigfènes (1890).
Vers la civilisation : Jeune femme indigène (1891).
Vers la civilisation : Jeunes femmes indigènes. — Kassaï (1S92).
Table des Figures
Pages
L'Auteur, à l'âge de vingt et im ans (1876) 53
S. M. LÉOPOLD II, Président de l'Association Internationale Africaine (187G), Souverain de l'Etat Indépendant du Congo eu i885. 167
H. M. Stanley 160
Le Capitaine Hanssen 174
Colonel Sir Francis de Winton {i885) i83
Le Lieutenant A. Van Gèle 184
Camille Janssens, premier Gouverneur général belge du Congo (1886) 187
Les Résidents européens à Léopold ville en 1887 210
Le Congo à sa sortie du Pool 218
Les indigènes du village de Mutchié (Kassaï) en visite au « Roi des
Belges» (1888) 223
Chenal de la M'fini au lac Léopold II 228
Un promontoire du lac Léopold II (1888 280
Aspect d'un coin du lac Léopold II 282
La Lukenie. — Huttes indigènes (1888) 240
A 555 kilomètres sur le Lukenie, point terminus de la navigation (1888) 248
Le Wissman Pool (Kassaï) 248
Le confluent de la Lulua et du Kassaï 254
Le confluent du Sankuru et du Kassaï a56
La montée du Sankuru par le vapeur « Roi des Belges » (1888) . . . 257 Population réunie dans la forêt, au passage du vapeur « Roi des
£e/g-es». — Sankuru (1888) 258
Population cannibale, les Bassongos-Ménos. — Kassaï et Sankuru,
rives droites (1888) 259
Une rue du village de Bena-Wuadiembanga. — Sankuru (1888) . . . 262 Bolingé, chef du grand village de Bena-Wuadiembanga. — Sankuru