CHAPITRE PREMIER
Mon père, ancien combattant de 1830, quitta l'armée en qualité de sergent-major du génie, pour entrer dans des entreprises de chemins de fer, en Belgique et en France. Ce fut donc le hasard qui me fit naître à Namur, le 6 octobre 1855.
Lorsque j'avais sept ans, soi-disant l'âge de raison, mon père était sous-chef de section de la grande ligne du Luxembourg, rachetée plus tard par l'Etat Belge.
Celui-ci le conserva à son service, malgré qu'il eût soixantecinq ans sonnés, et le nomma chef de section, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort, en 1875, à l'âge de soixante-quinze ans.
Si j'entre dans ces détails, c'est pour montrer que je fus, par ce fait, dans l'esprit de mon père, destiné à la carrière administrative, c'est-à-dire à prendre rang dans l'administration des chemins de fer de l'État.
D'après ce que j'ai ouï dire, les familles des petits bourgeois estimaient, à cette époque, qu'il n'y avait de carrière plus belle que celle qui consistait à remplir un emploi officiel quelconque. On prétendait qu'une fois dans l'engrenage admi-
nistratif, on avait l'existence assurée jusqu'à la fin de ses jours ; dans la vieillesse on était pensionné.
Ce fut certainement cette perspective qui fit que mon père me destina à cette carrière, sans savoir si telle était ma vocation.
Je fis mes premières études à l'École moyenne de Rochefort, puis mes humanités à l'Athénée de Bruxelles, où mon père m'avait envoyé sous la protection d'un oncle maternel, ofiicier de l'armée belge, marié, en garnison à Bruxelles, et je devins, à l'âge de dix-huit ans, commis au chemin de fer de l'État Belge.
La station de Bruxelles-Nord fut ma première mais unique étape dans cette carrière, je fus secrétaire du chef de gare. La vie de bureau ne me plaisait pas et allait tout à fait à rencontre de mon tempérament actif et de mon caractère indépendant.
La perspective de cette vie casanière, toujours la même, réglée comme une horloge, et, pour finir, la pension de vieillesse qui m'attendait, effrayèrent ma jeunesse ardente, et trois mois après mon entrée au chemin de fer, je donnai ma démission.
Une aspiration vers l'inconnu me poussait à m'en aller, loin, le plus loin possible.
La lecture de livres de voyages, de récits d'aventures, tels que ceux de Walter Scott, Chateaubriant, Fénimore-Cooper, et tant d'autres auteurs dont je dévorais les livres depuis l'âge de quatorze ans, m'enthousiasmait toujours et ne fit qu'accroître mon goût pour les voyages et les aventures.
Je fus assez heureux pour intéresser à mes projets mon demi-frère aîné, qui habitait alors le Portugal, et qui m'autorisa à aller le rejoindre.
C'était pour moi une première étape, car je me figurais, comme beaucoup d'autres du reste, que le Portugal et l'Es-
pagne étaient des pays où la vie n'était pas la même que chez nous, et ma jeune imagination me les représentait comme des Eldorado.
Malgré la peine que causèrent aux miens ma démission et mes projets, mon brave père, quoique peu riche, consentit à subvenir aux frais de voyage jusqu'à Lisbonne.
Pour me donner sans doute un avant-goût des duretés de la vie que je m'étais réservée, je sus que c'était en troisième classe que je m'embarquerais à Anvers, en janvier 1874, sur le vapeur Henri IV, des Chargeurs Réunis.
Mais le cœur de mon père était aussi large que sa bourse était plate, car il fit ou fit faire, sans m'en aviser, des démarches pour que mon séjour à bord fût plutôt confortable.
J'étais le seul passager. Informé de la place que je devais occuper dans l'entrepont, je fus tout surpris d'être invité, aux heures des repas, à prendre place à la table du commandant et, le soir, à occuper une cabine de deuxième classe.
Le Henri IV n'allait que jusqu'au Havre où je devais passer à bord du Rivadavia, vapeur de la même compagnie, qui partait deux jours plus tard à destination de l'Amérique du Sud avec escale à Lisbonne.
Je fus tout aussi bien traité à bord de ce dernier navire, et le voyage jusque Lisbonne se fit fort bien. La traversée du golfe de Gascogne fut cependant des plus mauvaise, à tel point que tous les passagers furent consignés dans leurs cabines ou dans la salle à manger, avec portes hermétiquement closes.
J'arrivai à Lisbonne huit jours après mon départ d'Anvers.
Mon frère vint me prendre à bord et nous gagnâmes ensemble sa résidence qui était Seixal, localité située en face de Lisbonne, de l'autre côté du Tage, où s'érigeait la fabrique d'huile d'olive appartenant à une maison française et dont mon frère était le directeur.
Il me fallut peu de temps de séjour au Portugal pour m'apercevoir que je n'avais guère changé que de climat et que la vie de Lisbonne et de ses environs était aussi monotone et aussi terre à terre que dans notre bonne ville de Bruxelles.
J'en pris vite mon parti et priai mon frère de chercher, parmi ses relations portugaises, des lettres de recommandation pour n'importe quel pays de l'Amérique, de l'Afrique, de l'Océanie ou de l'Asie.
Lorsque, enfin, je fus appelé à me prononcer entre ces continents, ma destinée voulut que je choisisse l'Afrique. Mon frère voulut bien m'avancer les fonds nécessaires à ce voyage.
Ce fut le 10 juin 1874 que je m'embarquai à Lisbonne, sur le trois-mâts portugais Maria-Louisa, pour arriver, soixantecinq jours plus tard, à Saint-Paul de Loanda, où je foulai pour la première fois le sol africain.
Ce voyage fut un rêve pour moi et cette vie calme, monotone et cependant périlleuse du marin, me grandissait à mes propres yeux et me charmait tout à la fois par sa nouveauté et son étrangeté même.
La jeunesse admire vite.
En voyant tous ces matelots à la démarche lourde, les uns barbus et poilus, les autres imberbes comme des comédiens, généralement tous dans la pleine force de la vie, parcourir lentement le pont du navire et vaquer à leurs occupations avec une certaine nonchalance, se transformer brusquement, sur un simple coup de sifflet du maître d'équipage ou sur un ordre bref lancé par le porte-voix du commandant, en véritables accrobates, souples, lestes et vigoureux, s'élancer sur les mâts pour s'échelonner sur les vergues multiples et exécuter l'ordre avec un ensemble parfait et une promptitude étonnante, on admirait et on désirait en faire autant.
Mais si l'admiration était aisée, l'imitation était difficile,
d'abord parce que le capitaine le défendait et puis parce que cela demandait une habitude et une sûreté de coup d'œil que l'on n'acquiert que par la pratique. Cependant, très fort gymnasiarque moi-même, je parvins au bout de peu de temps, et cela pendant que le capitaine se reposait dans sa cabine, c'est-à-dire entre 2 et 5 heures de l'après-midi, à faire tout ce que pouvait faire un marin.
Il m'arriva même de rivaliser avec le gabier du grand mât, reconnu comme étant le plus agile et le plus vigoureux de l'équipage. Un après-midi, excité par les lazzis des matelots, que je devinais plutôt que je ne comprenais, et surtout par une défaite que j'avais eue la veille, je portai un défi au gabier du grand mât et pariai avec lui 500 reis (2 fr. 50), environ la dixième partie de tout ce que je possédais, qu'il ne pourrait mettre la main sur la pomme du grand mât, par les haubans, sans le secours des jambes, dont il ne pouvait se servir qu'arrivé à l'extrémité des haubans retenant le mât, c'est-à-dire à 3 ou 4 mètres de la pomme du mât.
Le contremaître s'y opposa d'abord, prétextant que s'il m'arrivait un accident, le capitaine le rendrait responsable. Mais sur l'insistance des deux parieurs, de tous les matelots et en raison de la bonne opinion qu'il avait de mon agilité, il finit par y consentir. Il accepta même d'être l'arbitre du pari.
Le gabier, soit qu'il fût mal disposé ce jour-là, soit que son poids de beaucoup supérieur au mien l'eût fatigué outre mesure, soit aussi qu'il ne fût pas habitué à cet exercice d'un genre nouveau pour lui. perdit son pari. Il le perdit avec humeur. Ce que voyant et tout content de la victoire que je venais de remporter, je reçus le montant du pari, mais le lui rendis tout aussitôt en le priant, dans un mauvais portugais, de le boire à la santé de l'équipage à la première escale. Ce fut un hourra et la bonne humeur revint sur le visage du gabier.
qui me tendit sa large main calleuse, en prononçant quelques mots gutturaux, que mon compagnon me traduisit par : « C'est bien, il est jeune, mais brave et généreux. »
Puis, chacun vaqua à ses affaires.
Le compagnon dont je parle plus haut était un jeune homme Portugais de vingt et un à vingt-deux ans, d'une riche famille de Lisbonne. Il disait que son père l'envoyait aux colonies pour le mettre « au vert ». Il faisait partie de la jeunesse oisive et dorée de Lisbonne. C'était un beau et grand garçon qui n'avait jamais dû travailler ni même penser, et qui, gâté par sa mère Bendant que le père se trouvait aux colonies pour veiller aux grands intérêts qu'il y possédait, s'était laissé entraîner par des amis du même rang social, et finalement était devenu, malgré son jeune âge, grand joueur et grand noceur.
Après des réprimandes sévères, le père le fit séjourner à l'étranger, en Angleterre puis en Allemagne, sans grand succès ; il se décida, malgré les pleurs de la mère, à l'envoyer enfin aux colonies, où la vie est rude et totalement exempte des plaisirs chers aux désœuvrés.
Je ne sais ce que devint ce jeune homme, ni s'il s'amenda. Il était complaisant et plein de prévenance, à tel point qu'un jour de la dernière semaine de notre voyage, il me soigna les doigts qui avaient été contusionnés dans la circonstance suivante :
Le gabier du grand mât, mon concurrent en gymnastique, avait essayé, depuis sa dernière défaite, de me vaincre dans plusieurs exercices sur les vergues, les échelles de corde, etc., mais je l'avais égalé dans tous ces exercices.
Ce jour-là, la brise était fraîche ; le navire, s'inclinant à bâbord toutes voiles gonflées, filait avec rapidité sur les vagues aux volutes d'écume, qui le faisaient se courber gracieusement en un tangage long comme elles-mêmes.
Me montrant la grande voile du grand mât, rigide dans son
gonflement énorme, le gabier paria 500 reis que je ne pourrais pas l'imiter. Le défi fut immédiatement relevé, quoique je ne pusse deviner l'exercice que le gabier me proposait. Il sauta sur le bastingage de bâbord et, s'accrochant à la relingue de la grande voile, commença l'ascension de cette immense demi-lune. Se servant des mains et des jambes, il suivit l'ourlet de la voile qui ne fléchissait pas sous son poids, par suite de la tension que lui donnait la brise, et, ainsi suspendu au-dessus des vagues, il atteignit l'extrémité de la grande vergue.
Après quelques instants de repos, il enjamba celle-ci, arriva au grand mât et redescendit par les échelles de cordes.
Malgré la défense du maître d'équipage qui ne voulait pas me laisser exécuter cet exercice dont je ne percevais ni la difîîculté, ni le réel danger, je sautai sur le bastingage et commençai l'ascension de la grande voile, de la même façon que le gabier.
Mais cela ne dura pas longtemps. Mes mains, peu habituées aux rudes travaux des marins, pas calleuses du tout malgré l'usage de la gymnastique, ne purent résister au frottement de la toile qui empêchait de saisir complètement le câble qui lui sert d'ourlet et auquel elle est cousue. Le bout de mes doigts qui supportait tout le poids de mon corps, et les genoux échauffés par le frottement rugueux de la voile, se brûlèrent, le sang gicla le long des ongles et si je parvins, par des efforts successifs et au prix de cuisantes douleurs, à l'extrémité de la grande vergue, mes forces me trahirent, et je ne pus enjamber ce tronc de bois qui était, quoique peu de chose, le couronnement de cet exercice.
Deux matelots, que le maître d'équipage avait envoyés à l'extrémité de la grande vergue, me saisirent sous les bras et m'attirèrent jusqu'à eux. Puis, sans leur aide, je descendis sur le pont et je payai l'enjeu du pari que je venais de perdre. Le gabier voulut bien reconnaître que si j'avais eu aux mains
l'épiderme des siennes, j'eusse gagné le pari, mais n'empocha pas moins l'enjeu.
Pendant plus de huit jours je perdis l'usage des mains, le bout de mes doigts était devenu excessivement sensible, je reçus en outre une forte semonce du capitaine qui, mis au courant par le contremaître, déclara au gabier qu'il le mettrait aux fers s'il recommençait.
Mon compagnon de voyage me soigna, me pansa tous les jours comme si j'avais été son frère.
Pendant ce long voyage de soixante-cinq jours sans escales, d'autres occupations écourtèrent la longueur du trajet et en rompirent la monotonie.
La vie matérielle était plutôt insipide. Cependant, mon jeune et robuste appétit se contentait facilement des plats plutôt rustiques et de la cuisine à l'huile, qui n'est pas toujours succulente pour ceux qui n'y sont pas habitués. Alternativement, l'on nous servait de la viande salée, bœuf ou porc, ou de la morue (bacalhau) séchée, auxquels s'ajoutaient des haricots secs et des pois chiches.
Dans les premiers jours de notre voyage nous mangions des poulets, canards, oies, œufs, pommes de terre, oignons, tomates et condiments ; mais à peine quinze jours s'étaient-ils écoulés que tous ces vivres frais étaient consommés.
On nous donnait du pain deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi ; les autres jours nous nous contentions de biscuit marin, lequel est excellent, lorsqu'on se donne la peine de le tremper légèrement et de le passer ensuite au four. Ce biscuit ainsi préparé, et sur lequel on allonge du beurre conservé, est véritablement exquis le matin, pris avec du café ou du thé.
Bref, pendant les trois quarts de notre voyage, la nourriture se composa presque exclusivement de viande salée, de biscuits, légumes secs et de vin. Quelques fois, cependant, nous eûmes
du poisson frais, mais cela n'arriva qu'après que nous eiimes traversé la zone des vents alizés, pendant la période d'accalmie si redoutable aux voiliers, laquelle dura pour nous une dizaine de jours.
Rien de plus effrayant que ces parages où règne un calme absolu.
Pas le moindre souffle du vent, pas la plus petite ride sur la surface de l'océan qui vous entoure.
La mer paraît un immense miroir, reflétant les rayons ardents d'un soleil tropical. Selon la hauteur de celui-ci se dessine la silhouette du voilier, longue d'abord, puis de plus en plus courte, qui se profile sur la surface unie, pour s'allonger ensuite de plus en plus, suivant les heures du jour, jusqu'au coucher du soleil.
Aucun nuage de l'horizon au zénith. Un ciel blanc pendant le jour ; bleu sombre, admirable, pendant la nuit.
Durant cette période d'accalmie, nous nous amusions à pêcher au trident. Cette pêche est des plus intéressante, mais nécessite une expérience que mon compagnon et moi ne possédions pas.
Aussi faillit-elle, pour ma part, me causer un plongeon qui peut-être m'eût été fatal, malgré mes talents de nageur.
Pour opérer cette pêche on s'assied à califourchon à l'avant du bateau, sur la barre de fer horizontale qui soutient l'étrave du navire à la poupe, et se maintenant d'une main à l'autre barre de fer qui soutient la première au beau pré, on lance le trident dont le manche est retenu par une corde que l'on a préalablement nouée à la barre de fer verticale.
Généralement, c'étaient de superbes dorades que l'on harponnait ainsi. Mais il faut une grande habitude pour les surprendre, car elles nagent avec rapidité et se tiennent peu de temps à l'avant du navire.
C'est en voulant harponner un de ces délicieux poissons.
ayant mal calculé le jet du trident et n'ayant pas remarqué que le nœud de sa corde s'était défait, je faillis suivre celleci. En voulant la retenir, je perdis l'équilibre. Heureusement pour moi, n'ayant pas lâché la barre verticale que je tenais de la main gauche, je pus, moyennant une pirouette, tourner tout autour de celle-ci et me retrouver assis sur la barre de fer horizontale. J'avais échappé à un plongeon, mais perdu le trident.
Heureusement pour la cuisine du bord, les marins étaient plus experts que moi dans cet exercice et, pendant plusieurs jours, notre table fut garnie de poissons exquis.
Mais à côté de ces petits faits de la vie matérielle se dressaient, à cette période du voyage, des appréhensions autrement graves.
En effet, nul navigateur ne peut augurer combien durera la période de calme dans ces parages. La question de savoir si le navire possède suffisamment d'eau douce joue donc un rôle très important.
Tout voilier possède une certaine quantité de tanks ou caissons en fer de plusieurs mètres cubes, qui sont remplis d'eau potable à chaque escale.
Notre voilier était un trois-mâts de 800 à 900 tonnes. L'équipage, officiers, marins, mousses, cuisiniers, comptait trente hommes plus deux passagers.
L'eau nécessaire à ces hommes pour un voyage de soixantecinq jours, en tenant compte des besoins de la cuisine, du lavage du linge, des soins de l'hygiène et de la consommation, représente un cube relativement considérable.
Les propriétaires ou armateurs de semblables navires tâchent, dans leur intérêt, de les charger le plus possible. Le capitaine, intéressé lui aussi à la cargaison du navire, espère toujours pouvoir, pendant la traversée, utiliser l'eau qui lui tombera certainement du ciel sous forme de pluie. C'est pour-
quoi la quantité d'eau primitivement embarquée est généralement calculée le plus justement possible.
En effet, après quatre jours d'accalmie, le capitaine nous fit savoir que l'eau douce devait être uniquement réservée aux besoins de la cuisine et de la consommation proprement dite.
Quant aux ablutions journalières et au lavage du linge, il fallait se contenter de l'eau de mer.
Si les ablutions continuelles à l'eau de mer ne varietur laissent sur la peau du corps une espèce de graisse astringente qui arrête le frottement de la main sur la peau, on peut dire que lorsqu'on revêt sous les tropiques une chemise lavée à l'eau de mer et séchée au soleil, on éprouve, quelques instants après, la sensation de ce qu'a dû ressentir Hercule lorsqu'il revêtit la tunique de Nessus. C'est une couche imperceptible de sel que l'on se met sur la peau et qui provoque, sous les chaleurs tropicales, des picotements tout à fait désagréables.
Un jour, le capitaine voulut se rendre compte de la manière dont se comporteraient deux petites embarcations qui se trouvaient sur le pont et qui étaient destinées à être vendues. Nous fîmes avec lui sur celles-ci une promenade en mer certainement peu banale, car nous étions au milieu de l'océan. Nos embarcations, véritables coquilles de noix dans cette immensité, s'éloignèrent du navire et bientôt les très longues et très larges ondulations de l'océan dont nous ne nous rendions pas compte sur le voilier, nous séparèrent de plus en plus de celui-ci. Parfois, l'on ne distinguait plus que le haut des mâts, dont les voiles toutes larguées étaient en panne. Après une heure de promenade véritablement agréable, pendant laquelle de nombreux marsouins vinrent s'ébattre à nos côtés, nous regagnâmes le navire.
Au huitième jour de calme plat, nous étions à la ration d'eau douce, un litre par jour. Notre situation menaçait de devenir critique. Heureusement, le dixième jour, sur l'ordre
du capitaine, des voiles de rechange furent installées entre les mâts et disposées par les marins en forme d'immenses entonnoirs.
A notre demande sur le but de cette manœuvre que nous voyons effectuer pour la première fois depuis notre embarquement, les marins nous répondent gaiement, en nous montrant un des points de l'horizon : « Voilà la pluie ! »
Etonnés, car le soleil brillait dans tout son éclat, nous finissons cependant par distinguer quelques flocons de nuages blancs, les premiers que nous eussions vus depuis longtemps. Bientôt, ces nuages se foncent et montent rapidement. Vers 2 heures de l'après-midi, de larges gouttes d'eau, puis une forte pluie tombe sur le navire qui semble se redresser sous l'averse. Une légère brise commence à souffler. Quelques heures plus tard, nous voguons toutes voiles dehors vers le Sud-Sud-Est.
La lecture, la rêverie, la poésie même, eurent souvent leurs heures dans ce long voyage.
Qui, étant jeune, n'a rimé de mauvais vers, qu'il trouvait délicieux?
Qu'ils sont doux, ces moments de la jeunesse où l'on confie au papier, à la lune, aux étoiles, ses rêves d'avenir, ses aspir rations vers l'inconnu.
Qu'elles sont pleines de mélancolie et de charme aussi, ces heures pendant lesquelles l'esprit erre au gré de son caprice, se rapportant vers le pays natal, vers la mère aimée que l'on revoit au coin du foyer et dont on croit apercevoir les larmes couler, au souvenir du fils qui est parti, loin, si loin... !
Que de points d'interrogation se pose ce même esprit, qui, devançant les temps à venir, vous montre cette terre mystérieuse où vous allez aborder, tout auréolée, tout imprégnée d'une vie inconnue, de charmants et riants tableaux que l'imagination ardente rend encore plus attrayants et
peuple d'aventures plus extraordinaires les unes que les autres !
Jamais, pendant ces heures de rêverie, l'avenir ne m 'apparut sous des couleurs sombres, car, enfant que j'étais encore, j'avais, avec cette foi naïve de la jeunesse, choisi dans la constellation admirable des nuits tropicales, mon étoile. Elle brillait au ciel d'un éclat éblouissant et devint en quelque sorte la compagne de mes nuits. Que de fois l'ai-je admirée ! et ma confiance naïve était telle, que je croyais qu'elle brillait avec plus d'éclat, lorsque je la regardais. C'est elle qui inspirait les rimes de mes vers, qui creusait mes rêves tout aussi profondément qu'elle était enchâssée elle-même dans cette admirable voûte céleste, sa lointaine demeure.
Jamais je ne me lassais de contempler cet ensemble grandiose, cet océan, tantôt murmurant des gémissements semblant venir de l'au-delà, tantôt éclatant en notes mugissantes ; ce ciel, aux profondeurs infinies, passant des tons exquis de l'aurore au bleu métallique, devenant blanc par les rayonnements brûlants d'un soleil tropical, pour se fondre en teintes plus grises striées de rouge, d'or et de violet vers le couchant et finir par se transformer en un immense manteau d'azur sombre pailleté d'innombrables diamants, étendu au-dessus de nos têtes, recouvrant l'immensité qui nous entourait.
Que ces tableaux sublimes, toujours renouvelés, forment un ensemble majestueux et tout puissant, devant lesquels l'homme, un atome, sent son âme s'élever vers ces hauteurs insondables, s'afïiner au niveau des lointains éthérés où elle s'égare, cherchant à comprendre l'inconnu de l'au-delà.
Celui qui n'a pas vécu ces heures de profondes rêveries, dans ce cadre grandiose de l'océan et du ciel, ne peut comprendre le charme divin qui s'en dégage et qui laisse toute la vie, son empreinte ineffaçable, aux élus qui l'ont éprouvé une première fois.
Ce fut ainsi que se passa cette longue traversée, où les jours succédèrent aux jours, et dont la vie toujours la même eût pu durer longtemps encore sans me lasser. Elle était si différente de ma vie première ! J'y vécus de si bonnes heures et de si rudes aussi, que je sentis qu'elle faisait de moi un homme prêt aux combats de la vie.
J'en garderai toujours un souvenir profond.