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CHAPITRE II

Arrivée à Saint-Paul de Loanda.

Le 15 août 1874, jour de l'Assomption, et la première fois depuis notre départ, nous jetons l'ancre.

Nous sommes dans la baie de Saint-Paul de Loanda et la ville s'étend devant nous sur des collines tachetées, de-ci de-là, de points de verdure, éclairée par un superbe soleil.

Mon impression première sur tous les points de l'Afrique que je vis alors : Saint-Paul de Loanda, Ambriz, Ambrizette, Mocoul, Banana, fut toujours agréable. Il est vrai que je n'avais pas vingt ans et que ma jeunesse voyait tout en beau.

C'était si différent de ce que j'avais vu jusqu'alors ! Ces paysages si nouveaux, cette végétation si peu semblable à celle de nos Ardennes, où mon enfance s'était écoulée, me semblaient si étranges que j'admirais, sincèrement heureux de fouler ce sol où je devais vivre désormais, fier de ma liberté d'homme.

Lorsque je débarquai à Saint-Paul de Loanda, j'avais pour tout bagage quelques lettres de présentation à plusieurs firmes portugaises et la somme de 2,000 reis ou 12 f r. 50 ; c'était toute ma fortune.

Étant 'parti à l'aventure, je ne pouvais guère avoir davantage. Ma bonne étoile et mon ardent désir de travailler feraient le reste.

Chez les firmes portugaises auxquelles je remis mes lettres

de présentation, je fus reçu avec une courtoisie et une hospitalité que je n'oublierai jamais.

Cette hospitalité, si belle et si généreuse, était alors la règle sur toute la côte africaine, et tout étranger européen se présentant chez un colon avait droit au coucher et à la table pendant le nombre de jours qu'il lui convenait. Cette noble coutume, que j'ai vu pratiquer et que j'ai pratiquée moi-même pendant un grand nombre d'années, tend à disparaître ; peut-être parce que la civilisation entre dans les mœurs autrefois tout à fait patriarcales.

Je restai huit jours à Saint-Paul de Loanda et, sur les conseils de mes hôtes, je partis pour Ambriz, où se trouvaient établies plusieurs maisons étrangères : française, anglaise, hollandaise et allemande, et où je trouverais plus facilement à me caser. Mais on me recommanda vivement de ne pas me rendre au Congo, dont le climat était excessivement malsain. (Fausse légende, comme on le verra plus loin.)

A Ambriz, je vis M. Pradel, commerçant français, ancien collègue de mon frère de Lisbonne, pour lequel j'avais également une lettre de recommandation, et qui me donna une hospitalité tout aussi généreuse. Grâce à lui, j'entrai au service d'une des plus grandes maisons de la côte : la maison française J. Lasnier-Daumas, Lartigue et C^e, qui avait succédé à la fameuse maison de Marseille Régis et C^®.

Pendant la première année de mon séjour sur la côte africaine j'habitai successivement Ambriz, Kissembo et Ambrizette. J'y vécus cette vie africaine souvent rude, pas toujours agréable, mais d'un charme étrange et attirant.

Le commerce absorbait la plus grande partie de la journée, si pas la journée entière. Une fois par mois, un vapeur anglais de la ligne Elder et Dempster rompait la monotonie de cette vie. Il mouillait toujours au large, c'est-à-dire à un ou deux milles de la côte.

Ces vapeurs arrivaient rarement à date fixe et l'époque de leur retour du sud était tout aussi incertaine.

En général, ils apportaient des marchandises de valeur, telles que tissus, fils de cuivre, genièvre, etc., et emportaient les produits riches, tels que l'ivoire, le caoutchouc, le café, tabac, etc.

Les articles tels que l'eau-de-vie, sel, quincaillerie, faïence, verrerie, poudre, chaux, goudron, coaltar, etc., venaient sur des voiliers, qui chargeaient les arachides, sezame, huile, palmistes, fibres de baobab, minerai de cuivre, etc., c'est-à-dire les produits plus pauvres.

Ces voiliers arrivaient à toute époque. Les chargements et déchargements, soit de vapeurs ou de voiliers, ne se faisaient pas toujours sans risques et sans péripéties.

Sur toute cette partie de la côte d'Afrique, il existe des bas-fonds à inégales distances du rivage qui obligent les navires à mouiller à une portée souvent considérable.

Ces bas-fonds donnent naissance à des vagues, souvent gigantesques, qui, s'élevant presque brusquement et déferlant avec fracas, viennent se briser en lames successives sur la plage.

Généralement, ces vagues auxquelles on donne le nom de « barre », sont au nombre de trois, qui se succèdent à peu d'intervalle. Leurs crêtes, parfois échevelées par la rapidité de leur coursé, se suivent jusqu'à ce qu'elles déferlent en volutes énormes. Elles s'effondrent ensuite en une tramée d'écume, pour se reformer successivement, mais toujours de plus en plus faibles, jusqu'à ce qu'elles viennent s'écraser sur le sable des plages.

Lorsque ces trois vagues se sont formées, il se produit une accalmie de quelques instants, puis d'autres se forment, s'élèvent, suivies également d'une accalmie, et ainsi de suite.

Aux époques de la pleine et de la nouvelle lune et surtout

aux équinoxes, il y a ce qu'on appelle « calème », c'est-à-dire que la barre devient réellement dangereuse par la hauteur démesurée des vagues et par leur violence extrême.

Bien peu de colons osent se risquer à traverser la barre en temps de calème, et il arrive que les vapeurs, ne pouvant décharger ni communiquer avec la terre, remettent ces opérations à leur retour.

Pour traverser ces barres, on se sert d'embarcations solides désignées sous le nom de « pirogues de barre ». Elles sont généralement construites en Angleterre, sont effilées aux deux bouts, mesurent de 17 à 20 pieds de long et sont montées par 8 rameurs et un patron. Un long et solide aviron de queue sert de gouvernail. Elles portent de 2 à 3 tonnes.

La barre de Kissembo.

Une des plus dangereuses et des plus difficiles barres de la côte occidentale est certainement celle de Kissembo, point situé entre Ambriz et Ambrizette, et que j'habitai pendant huit mois.

Kissembo est situé sur un long plateau qui finit brusquement du côté de la mer, par une pointe à pic, rocheuse, de plus de 40 mètres de hauteur, où s'amoncellent d'énormes roches constamment battues par la mer.

Ces roches, culbutées à la suite d'éboulement successifs produits par l'érosion, s'avancent assez loin dans la mer, et leurs têtes noires sont souvent mises à nu, par les vagues de la barre.

A droite, c'est-à-dire vers le Nord, coule la petite rivière N'zi, longeant le plateau et venant se jeter à la mer à peu près à la pointe rocheuse. Cette rivière est ouverte ou fermée, suivant la saison et selon la force de ses eaux. Lorsque les

eaux s'écoulaient dans la mer, les embarcations partaient du pied du plateau sur lequel se trouvaient les maisons d'habitation ; lorsqu'au contraire, les eaux restaient stationnaires, on partait de la plage même, tout près de la pointe rocheuse.

Pour se rendre à bord des navires, les embarcations longeaient à 10, 15 mètres, le côté droit de la pointe. Elles mettaient le cap sur le navire, car les courants et les lames de la barre prenaient la pointe en biais et poussaient les pirogues vers le Nord, où s'ouvrait une très large baie sablonneuse. Après avoir traversé quelques lames insignifiantes, on arrivait aux trois grandes vagues de la barre. Le plus souvent les pirogues, tantôt sur la crête, tantôt dans les replis profonds de ces collines liquides, les traversaient sans autre incident qu'une embardée qui parfois mouillait tout l'équipage.

Après une demi-heure où trois quarts d'heure de navigation sur une mer généralement tranquille, on atteignait le navire.

Le moment le plus dangereux était au retour, lorsqu'on repassait la barre. En effet, en raison du courant portant au Nord, on mettait le cap plus au Sud que la pointe de Kissembo, dont on apercevait, du large, les toits blancs des établissements européens. On arrivait ainsi à 100 mètres des amoncellements de rochers. Là, d'un coup d'aviron puissant, le patron faisait faire volte-face à l'embarcation, mettant ainsi l'avant vers le large, droit à la lame. Le patron faisait de temps en temps ramer pour tenir la pirogue à la même distance des roches, scrutait la barre et attendait le moment propice.

La pirogue s'enlevait sur le sommet des vagues, retombait avec un bruit sourd dans leurs replis profonds jusqu'à ce que le patron, profitant d'une accalmie, faisait de nouveau pirouetter son embarcation et, excitant ses marins qui ramaient par saccades, la dirigeait vers les rochers. A la première lame qui venait derrière, il donnait une direction

oblique à son embarcation, pour tourner la pointe dangereuse.

Les vagues hautes, menaçantes, accouraient vers l'embarcation qui, emportée par elles avec une force irrésistible, filait avec une rapidité inouïe, toujours maintenue droite par l'aviron de queue, côtoyant les rochers à quelques mètres de distance, jusqu'à ce que la troisième lame l'eût enlevée une troisième fois et l'eût envoyée dans la petite baie, où bientôt elle touchait terre.

Nous possédions deux pirogues de barre et deux équipes.

C'était toujours moi qui faisais ce service ; jamais je n'ai vu le gérant traverser la barre, sous prétexte qu'il ne savait pas nager.

Je fis ce trajet rarement, sans que la pirogue ne fût couverte par une lame, à ce point que, dans les premiers temps, j'étais trempé lorsque j'arrivais à bord.

Je parai à cet ennui par l'achat d'une couverture imperméable que, debout, je tenais déployée devant moi sitôt que je prévoyais une avalanche d'eau salée.

L'équipe que je prenais le plus souvent était commandée par le patron appelé Manuel, cabinda, colosse noir admirablement charpenté et d'une force peu commune.

C'était un plaisir que de le voir debout à l'arrière de son embarcation, la main sur l'aviron de queue, qu'il maniait avec autant d'aisance que si c'eût été une simple badine, les yeux droits devant lui, excitant aux bons moments ses hommes par des « souqua, souqua » sonores. Les marins, courbés sur l'aviron, faisaient grincer le cuir sur le taquet dans une tension commune vers l'avant, pliant le frêne flexible et rejetant l'eau d'un même effort, chaque fois accompagné du bruit sec du taquet rentrant dans sa gaîne de fer.

C'était surtout la nuit que la traversée de cette barre était sinistre. Il arrivait parfois que les opérations de décharge-

ment me retenaient à bord du navire jusqu'à la nuit close, et quelquefois très tard dans la nuit. La rentrée était plutôt désagréable, car à l'obscurité se joignait le souvenir de factoriens anglais qui avaient trouvé la mort dans cette même barre de Kissembo, depuis quelques années. Il est vrai qu'ils avaient fêté outre mesure le « Whisky and soda », et qu'à chacun de ces accidents le patron et les marins de l'embarcation prétendirent que le blanc avait voulu gouverner luimême la pirogue et qu'il l'avait jetée sur les rochers, où elle s'était brisée. Tout l'équipage avait sauté à la mer avant que l'embarcation eût touché le rocher, seul le blanc étant resté, avait péri.

Malgré tout mon talent de nageur, je ne pouvais rentrer à Kissembo, la nuit, sans une certaine appréhension, depuis qu'en plein jour je faillis être victime d'un accident.

Il y avait calème ce jour-là, et en même temps les eaux de la petite rivière, gonflée par les pluies, avaient emporté la digue de sable qui fermait son embouchure. La force du courant était telle, qu'il contrariait quelque peu les lames de la baie, qui, refoulées vers la barre, faisaient un clapotis furieux, ressemblant à l'eau bouillante d'une énorme chaudière.

Les vagues de la barre, trop puissantes pour être atteintes, n'en restaient pas moins gigantesques et se succédaient presque sans relâche.

Il était 10 heures du matin, lorsque le vapeur anglais fut signalé. Vu l'état de la rivière et la calème, aucune maison autre que la maison française ne voulut laisser sortir ses embarcations. Les gérants avaient préféré envoyer chercher leurs courriers par terre à Ambriz, distant de six heures de marche et où le vapeur devait arriver le soir même. Ambriz était situé au fond d'une baie, à l'abri de la barre.

Le gérant de la maison française, mon chef par conséquent, me demanda si je pouvais me rendre à bord, car il avait un

besoin urgent de fils de laiton pour des paiements arriérés qui menaçaient de nuire à son commerce. Ils étaient dus à des marchands d'ivoire depuis plus de trois semaines, et ces gens, qui venaient de très loin, étaient naturellement de jour en jour plus impatients. Je lui répondis affirmativement, tout en le prévenant que je prenais les deux embarcations, afin que, vu l'état de la barre, je ne fusse pas obligé de charger la mienne.

Il acquiesça et je partis. Patrons et marins maugréent quelque peu, mais la perspective de recevoir quelques bouteilles de genièvre en cadeau à leur retour, bien plus que l'espoir d'être classés parmi les premiers marins de Kissembo, eut raison de leur hésitation et nous nous embarquâmes. La seconde pirogue avait pris les devants, je venais derrière à une centaine de mètres.

La descente de la rivière et la traversée du clapotis dont j'ai parlé plus haut se firent sans encombre, à part quelques petites embardées.

Phénomène que je remarquais immédiatement, les vagues de la barre, si hautes qu'elles nous paraissaient des montagnes, ne déferlaient pas. Le patron Manuel prétendit que c'était à cause des eaux de la rivière mais que, dans une ou deux heures, elles déferleraient à nouveau, la force des eaux fluviales, toutes de surface, diminuant très vite et la rivière n'étant ouverte que depuis le matin.

La première embarcation venait de traverser la troisième vague lorsque notre pirogue commençait l'escalade de la première. Par deux fois notre embarcation s'éleva perpendiculairement, la proue visant presque le ciel, les marins droits pour ainsi dire sur l'épaisseur du banc qui les précédait vers l'arrière, le patron debout et moi assis à l'arrière, tout près de lui, tous deux le corps penché fortement en avant pour ne pas tomber. Nous arrivons au sommet des vagues. La piro-

gue tombe avec un bruit sourd, faisant jaillir sous sa quille deux gerbes d'eau écumantes.

Le patron excitait ses marins qui ramaient ferme, sentant sans doute le danger, mais ils n'eurent pas le temps de donner à la pirogue l'élan voulu que déjà la troisième vague, nous enlevant comme une plume, nous remit dans la position verticale.

A ce moment, soit que la crête de la vague, qui va toujours plus vite que la lame, imprimât à l'avant de la pirogue une poussée plus forte, soit pour toute autre cause, je vis l'embarcation se retourner sur nous, et en même temps tourner sur elle-même, et aux cris du patron « salta » je plongeai vivement dans la paroi colossale d'eau que je voyais devant moi.

Tout cela dura quelques secondes. Quand je revins à la surface, je ne vis d'abord rien, mais bientôt j'aperçus quelques têtes noires, puis la pirogue de barre vers laquelle toutes ces têtes se dirigeaient. Je fis de même et, après quelques plongeons successifs, je fus bientôt à bord.

Le patron et quelques marins y étaient déjà, ayant ramassé quelques avirons qui flottaient.

Lorsque tout le monde y fut réuni, l'équipage se remit à ramer avec vigueur, car nous avions été entraînés par le courant vers la large baie sablonneuse qui s'ouvrait vers le Nord.

L'équipage de la seconde pirogue, ayant vu l'accident qui nous était arrivé, revenait ; mais sur un signe que je fis, il reprit sa marche en avant.

Nous reprîmes la nôtre.

J'étais naturellement trempé ; un marin avait heureusement trouvé mon large chapeau. J'eus tôt fait d'enlever mes vêtements, de les tordre, puis de les remettre. Le soleil, qui était ardent, se chargea de les sécher.

Pendant que je m'occupais tant bien que mal de cette

opération, nous avions à nouveau traversé la barre et nous nous dirigions rapidement vers le vapeur.

Jetant par hasard un coup d'oeil sur le patron Manuel, je vis que ses vêtements (il portait un pagne et une vareuse de matelot) n'étaient pas du tout mouillés. Je lui en fis la remarque ; il me répondit, de sa grosse voix sonore, qu'il ne s'était pas jeté à l'eau.

En voyant mon étonnement, il m'expliqua ce qui suit :

Sitôt qu'il s'était aperçu que son embarcation allait se retourner sur elle-même, et jugeant d'un rapide coup d'œil de connaisseur, que la vague ne déferlerait pas, il avait imprimé à l'aviron de queue, qui plongeait tout entier dans l'eau, un tel mouvement qu'il se brisa ; mais la pirogue, obéissant à cette impulsion, tourna sur sa poupe et, se mettant de travers à la vague, reprit immédiatement sa position horizontale. « J'ai voulu vous retenir, me dit-il en riant, car je n'ai crié « salta » que pour les marins qui risquaient de se tuer en tombant de l'avant à l'arrière du boat, mais vous avez si vite plongé que je n'ai pas eu le temps de vous dire de ne pas sauter. » Lui demandant si cet accident lui était déjà arrivé, il me répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait mis quelquefois et pour le même motif son embarcation en travers de la lame, mais que rarement il avait vu des vagues aussi hautes et avait été aussi près d'être renversé.

Toute pirogue possédant un aviron de queue de rechange, le mal ne fut pas grand. Nous arrivâmes vers midi. La première pirogue nous attendait et avait déjà fait connaître notre accident. Aussi, le bastingage de bâbord était-il encombré de toutes sortes de têtes qui nous regardaient comme des bêtes curieuses.

Passagers, matelots, domestiques, officiers, n'ayant rien à faire, puisque l'on ne déchargeait pas, nous attendaient.

Le commandant savait par des signaux de terre qu'il y

avait forte calème et par conséquent impossibilité de débarquer ; mais en même temps il avait été averti par les signaux de la maison française qu'elle envoyait ses embarcations.

Le commandant anglais, que je connaissais, me reçut par un « bip, bip, hourra Mister Delcommiune » qui fut répété par toute l'assistance. Puis il m'offrit « un Brandy and soda », que j'acceptai bien volontiers. Il me remit la correspondance, de laquelle je tirai les connaissements. Il donna l'ordre de décharger les trente caisses de fils de laiton que je lui demandai. Cela fait, il m'invita à aller à Ambriz avec lui, me conseillant de ne pas repasser la barre, qui était trop mauvaise.

Je le remerciai, lui disant que je devais retourner à terre ; ce que voyant, il me demanda si je voulais prendre avec moi la correspondance des maisons anglaises de Kissembo. Je refusai, lui apprenant que ces maisons avaient déjà envoyé des porteurs à Ambriz, le matin même. Puis j'ajoutai en riant : « Nous ferons peut-être un plongeon et alors la correspondance, trop volumineuse pour que je la porte sur moi, serait fatalement perdue. »

Il n'insista pas, me serra la main en m'envoyant un « Ail right, good bye Mister Delcommiune ». Et je partis.

Nous avions à peine quitté le bord, que des quantités de « good bye » nous tombaient sur la tête, en même temps que s'agitaient quantité de mains semblant nous souhaiter bon retour.

Nous répondons de même à tous ces gens, dont un plongeon suffit à gagner la sympathie, et nous nous dirigeons vers le Sud de la pointe de Kissembo, pendant que le vapeur lève l'ancre.

La forte houle ayant obligé ce navire à mouiller loin au large, nous mettons certainement une heure pour arriver à la barre. La deuxième pirogue chargée des trente caisses de laiton nous suit à quelque distance. Nous voyons devant

nous les vagues de la barre déferlant cette fois avec violence, courir écumantes le long des rochers, les éclabousser parfois d'une pluie d'écume qui s'irrisait au soleil, jusqu'à 15, 20 mètres de hauteur, pour retomber en cascades le long des anfractuosités des rochers.

Au moment voulu. Manuel, ayant tourné son embarcation vers le large, debout à la lame, nous attendons une accalmie. Elle est longue à venir ou elle me paraît telle, car un grand nombre de fois la pirogue s'élève au sommet d'une vague pour redescendre dans un ravin profond. La figure du patron s'était rembrunie. J'avais, à tout hasard, enlevé mon paletot et mes souliers, mis la correspondance dans un petit sac imperméable destiné à cet usage, et attaché celui-ci à ma ceinture de cuir, prêt à toute éventualité.

Enfin, le patron fit virer son embarcation, en même temps qu'il donnait l'ordre à ses marins de ramer. Tout alla bien pendant quelques instants. Tout à coup Manuel jeta un « bica viula », qui veut dire : cesser de ramer, puis un « réa », qui veut dire « en arrière ». Je regardais derrière moi, une vague monstrueuse arrivait sur nous, effrayante dans sa force et sa rapidité. Je regardais le patron dont la figure était impassible. Il cria encore « réa », puis ce fut tout. La vague nous enleva sur sa crête, puis déferla en une courbe d'eau d'un volume énorme s'écrasant en un fracas mugissant. Je compris alors la manœuvre du patron qui, en faisant reculer l'embarcation à la rencontre de la vague, l'empêchait ainsi de recevoir, à l'arrière, le choc de cette volute formidable, qui en s'abattant sur l'embarcation, ou l'eût brisée, ou l'eût instantanément remplie d'eau.

Mais cette vague était si haute, qu'en nous entraînant dans sa chute elle nous porta droit sur les roches. L'embarcation, étant comme elle l'était, emportée sur le sommet de la vague, le patron ne pouvait plus gouverner, l'aviron de queue ne

touchait plus l'eau, qui à l'arrière se creusait à 10 mètres en dessous de nous. Des cris se firent entendre au-dessus de nos têtes ; c'était le personnel des maisons de commerce, qui, debout sur la pointe rocheuse de Kissembo, nous regardait rentrer. Ces cris avaient été poussés par quelques marins qui croyaient bien que nous étions perdus.

Je regardai le patron ; il avait toujours la même figure impassible, mais une teinte grise avait remplacé son beau teint bronzé.

Il cria d'une voix de stentor « sea, sea », ce qui veut dire en terme de marin « scie » et qui consiste à ramer d'un côté en avant et de l'autre en arrière.

Mais si cette manœuvre fit dévier l'embarcation, elle ne lui donna aucune impulsion qui l'écartât des rochers, dont les avirons touchaient presque les têtes noires qui apparaissaient dans l'eau bouillonnante. Cela dura quelques secondes, puis le patron jeta son « souqua, souqua », dix fois répété, car l'aviron de queue, plongeant de nouveau dans l'eau, avait retrouvé toute son utilité. Il était temps, la seconde vague aussi formidable que la première arrivait avec rapidité, semblant furieuse de voir échapper sa proie.

Manuel, pour éviter qu'elle ne jetât la pirogue sur les rochers, dut obliquer, prêtant presque le flanc de l'embarcation à la vague. Au moment où celle-ci nous enlevait comme un fétu de paille, les marins ramaient avec frénésie. Nous étions en travers de cette montagne liquide qui nous emporta, puis s'effondra pour faire place à la troisième vague, celle qui devait nous faire contourner la pointe. Celle-là arriva sur nous, échevelée, pareille à une furie, nous enleva avec la même rapidité que les deux autres.

Au moment voulu et au détour de la pointe, alors que nous étions sur le sommet de la vague. Manuel fit cesser de ramer. Il commanda de rentrer les avirons du côté droit, puis, impri-

mant d'un coup puissant un mouvement de rotation, nous passâmes rapides comme l'éclair à quelques pieds à peine des rochers qui bordaient le côté droit de la falaise. Nous fûmes emportés par la seule force de la vague qui déferlait sous nos pieds et qui, en s'aplatissant, nous envoya jusque terre. Nous étions sauvés, mais le patron et les marins jurèrent qu'on ne les y prendrait plus.

Le patron de la deuxième pirogue, ayant vu la manœuvre et le danger qu'avait couru la première, voulut éviter de s'approcher des rochers et traversa la barre un peu plus loin au Nord. Son embarcation faillit chavirer. Elle fut à moitié remplie d'eau par le déferlement d'une vague qui ne la prit heureusement que lorsqu'elle commençait à décrire sa courbe. Il en fut quitte pour atterrir à 1 kilomètre environ plus au Nord, où il fallut décharger les caisses de laiton et tirer l'embarcation sur la plage jusqu'au lendemain.

Plus tard, un peu avant mon départ de Kissembo, qui fut retardé du reste par cette triste circonstance, nous eûmes à déplorer un malheur dont l'imprudence de la victime fut seule du reste la cause, la barre ce jour-là étant comme de coutume difficile mais non dangereuse.

Un jeune Français, M. Lagarde, vint à Kissembo pour me remplacer et je le mis immédiatement au courant des différents services.

C'était un jeune homme de vingt-trois ans, aimable, complaisant et la gaîté même. D'un caractère aventureux, cette vie d'Afrique, qu'il commençait, lui plaisait énormément. Il était venu de Banana, par un vapeur mensuel que je devais prendre à son retour et qui devait me conduire à Ambrizette, lieu de ma nouvelle résidence.

Pendant les quinze jours que ce vapeur resta dans le Sud, un voilier de la maison française, La Camille, venant d' Ambriz, mouilla au large devant Kissembo.

Le déchargement et le chargement se firent rapidement, car le navire ne pouvait courir des jours de surestarie et le temps qu'il pouvait rester était fixé.

Nous fîmes, Lagarde et moi, plusieurs fois le trajet entre terre et le navire, et j'eus l'occasion de lui raconter les principales péripéties de mes nombreuses traversées de la barre et de lui donner les conseils que me dictait mon expérience.

Pour tous ceux qui ne savent pas nager, il est incontestable que le patron tient leur vie entre ses mains, car tout faux coup de barre, c'est-à-dire de l'aviron de queue, voulu ou non, peut mettre l'embarcation en travers de la vague et alors elle est invariablement roulée et culbutée par celle-ci ; ou bien, mal dirigée, la pirogue peut aller s'écraser sur les pointes noires des rochers.

Pour ceux qui savent nager, il n'y a que cette dernière perspective qui soit à craindre, car ils n'auraient sans doute pas le temps d'éviter d'être lancés eux-mêmes sur les rochers.

Pour tout nageur, une embarcation qui chavire, même au milieu de la barre, n'offre pas de danger sérieux, s'il conserve sa présence d'esprit de sauter à l'eau, non pas à l'avant ni sur les côtés de l'embarcation, mais à l'arrière. Il évitera ainsi, soit le choc de l'embarcation elle-même, soit un coup d'aviron que les vagues pourraient très bien lui asséner sur la tête et alors, ou il est tué net, ou il est étourdi et se noie.

Il en est de même pour les grandes vagues dont il faut éviter les volutes qui vous roulent, vous aveuglent et vous étourdissent.

Que la vague se présente devant vous ou qu'elle accourt mugissante derrière vous, il faut plonger le plus profondément possible, et on ne courra aucun risque.

M. Lagarde était un excellent nageur du reste, et plusieurs fois il se jeta à l'eau devant moi et s'amusa à suivre l'embarcation, lorsqu'elle rentrait au port.

Le dernier jour fixé pour le départ de la Camille arriva ; ce jour-là, la barre était comme à l'ordinaire, ni bonne ni mauvaise. Nous nous rendons à bord vers quatre heures de l'après-midi, pour faire signer les connaissements par le capitaine et lui donner en même temps décharge de tout ce qu'il avait débarqué. Cette opération devait être terminée avant le coucher du soleil afin d'éviter un jour de surestarie.

Tout étant terminé, nous quittons le bord un peu avant six heures et nous arrivons à la barre à la nuit tombante.

Notre pirogue n'était pas commandée par Manuel qui, malade depuis quelques jours, restait dans sa hutte.

Le patron qui la commandait, déjà très ancien dans la factorerie, était également très bon.

Mais à la première vague je m'aperçus qu'il ne tenait pas son embarcation droite, l'arrirère à la lame et qu'il était quelque peu émêché. Je lui en fis la remarque, qui amena naturellement une protestation de sa part. La deuxième vague passa sans encombre, mais lorsque la troisième arriva, haute et violente comme toujours, un faux mouvement du patron mit la pirogue en travers et l'oscillation que la crête de la vague lui imprima fut telle que le patron, dégrisé sans doute, lâcha le « salta )), et chacun de faire un plongeon.

Malheureusement, dans la précipitation de ce mouvement, le jeune Lagarde sauta du côté de terre, mais au lieu de plonger vers l'arrière, il le fit vers l'avant. J'avais sauté du côté du large, de façon à arriver à terre après l'embarcation. Lagarde avait vigoureusement nagé, il trouva pied avant nous. Mais il ne vit pas l'embarcation arriver sur lui, enlevée par les petites lames qui succédaient aux trois grandes vagues et qui, rapides elles-mêmes, imprimaient à la pirogue une poussée suffisamment forte que pour dépasser le meilleur nageur. Lagarde, sans se douter de rien avait replongé, quoique n'ayant de l'eau que jusqu'au cou, mais quand il

revint à la surface, la quille de la pirogue le heurta violemment à la tête. Une minute après nous l'entourions tous ; il était mort, tué sur le coup, le crâne ouvert.

Ce fut une triste fin de journée et le lendemain nous étions très profondément émus en conduisant à sa dernière demeure ce jeune Français charmant, hier encore si gai, si plein de force, de vie et de belle humeur.

Ce malheureux accident m'obligea à rester quinze jours de plus à Kissembo, puis je partis pour Ambrizette, où je restai trois mois, et me rendis ensuite à Banana, siège principal de la maison française.

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