SUPPLÉMENT
Remarques sur la langue malgache. — Ses caractères distinctlfs. Ses rapports avec le malais.
Ce qui distingue en premier lieu la langue malgache, c'est la douceur de sa prononciation. Elle est particulièrement agréable et claire à Toreille ; elle n'a aucun mot terminé par une consonne, aucun d'une articulation difficile ou douteuse et dont tous les sons ne soient pleins, toutes les syllabes complètes. On y remarque aussi une précision, une régularité invariable dans l'emploi et la valeur des consonnes et des voyelles, soit quand il s'agit de la formation des mots dérivés, où les lettres sont changées systématiquement pour plaire à l'oreille, soit dans les mots empruntés aux idiomes étrangers, que les Malgaches transforment toujours un peu, afin de les dépouiller de leur rudesse native.
C'est ainsi qu'en présencerdu préfixe man, ils font tantôt disparaître la consonne initiale de lajacine, tantôt ils lui substituent une lettre identique plus douce et plus agréable à l'oreille.
Par exemple, de la racine sasa^ lavage, Us disent man-asa, laver, et non man-sasa ; de tsiny^ blâme, man-iny, blâmer, et non man-tsiny.
Les mots français, musique, le chou, cheval, l'assiette, deviennent chez eux mozika, leisoa, soavaly, lasiety.
Nos lettres C, Q, U, X, ont été aussi re jetées pour le même motif, comme inutiles et surtout comme trop rudes.
La seule anomalie qui existe dans la prononciation des autres lettres
se trouve dans la voyelle , laquelle, par un singulier caprice de l'usage, a le son de TU italien et se prononce ou. I et Y sont une seule et même lettrp ; I se met au commencement et au milieu des mots et Y à la fin.
E est ordinairement fermé comme en latin ; G et S sont toujours durs, comme dans gousse ; H se prononce avec une légère aspiration comme dans honte.
Ces quelques remarques suffisent pour conclure que la langue malgache est particulièrement douce, claire et agréable ; aussi plusieurs savants qui l'ont étudiée, Tont-ils appelée, à raison de ces qualités, l'italien de l'hémisphère austral.
Transcrivons comme exemple la salutation angélique, ayant soin de noter dans les mots de plusieurs syllabes celle qui doit porter l'accent ; car en malgache, l'accent est de rigueur, sous peine de n'être pas compris, et d'enlever à la langue toute sa beauté et toute son harmonie.
Que le lecteur se souvienne aussi que A final est complètement muet dans les mots terminés en ka, na, ira.
Izaho miarahàba anào, Mary fèno hasoàvana; ny Tompo ao Je salue, vous Marie, pleine de grâce ; le Seigneur dedans
amy nao ; be hàsina ambony ny vehivàvy rehètra hianào ;
avec vous ; beaucoup bénie, au-dessus des femmes toutes vous ; be hasina i Jèso natèraky ny kibo nao.
beaucoup béni le Jésus né du ventre de vous.
Màsina Mary, rèny ny Zanafiàry, ivavàho ankehitriny izaJiày
Sainte Marie, mère de Dieu, priez maintenant pour nous mpànota, àry àmy ny àndro hafatèsa nay. Amena. pécheurs et à le jour de la mort de nous. Amen.
Outre ce premier caractère distinctif, le malgache en possède un autre extrêmement remarquable : c'est son admirable simplicité. On n'y trouve pas, en effet, comme dans la plupart des autres langues^ cette multiplicité, ce nombre infini de règles, oes exceptions quelquefois aussi nombreuses que la loi générale^ce labyrinthe de variations dans
les désinences, dont on ne peut suivre le fil qu'après de longues études et une connaisance parfaite de la langue. Ici tout est clair, simple, Invariable; rien d'embarrassant, rien de compliqué dans la formation des mots, comme dans la construction des phrases, en sorte que celui qui se livre à cette étude est tout d'abord étonné qu'un peuple, encore dans l'enfance et en possession d'une civilisation si incomplète ait en son pouvoir un langage à la fois si beau et si méthodique.
Mais afin de nous convaincre que ces éloges sont bien mérités, ouvrons sa grammaire, et jetons sur son ensemble un coup d'oeil rapide.
On trouve, en malgache, comme dansles autres langues,les dix espèces de mots : le nom, l'article, l'adjectif ,1e pronom, le verbe,le participe, l'adverbe, la préposition, la conjonction et l'interjection. Mais ce qui fait le grand mérite du malgache, et lui constitue un privilège qu'il partage avec l'hébreu, l'arabe, le malais et les autres langues orientales, c'est d'avoir su conserver à ces mots leur Invariabilité, et de n'avoir par conséquent ni genre, ni nombre, ni déclinaisons, ni conjugaisons, avec le pouvoir cependant de rendre toutes sortes de pensées aussi clairement et d'une manière aussi précise que nous faisons chez nous.
Pour indiquer la différence des sexes dans les êtres animés, le Malgache a, à son usage, des mots particuliers qui se joignent aux noms sans en changer la forme : il se sert de lahy pour le genre masculin, et de vavy pour le genre féminin. C'est ainsi qu'il dira : ny mpanjakalàhyy le roi ; ny mpanjakavàvy , la reine ; mpanjàka seul signifie régnant, celui qui règne. On écrira cependant,RanavalOEa III, mpanjàka ny Madagasikàrajï{a.n3iYaloRB, III,reine de Madagascar, parce que ici il n'y a pas lieu à double sens. On a de même :
Ny zazalahyy le garçon; ny zazavavy, la fille, dezaza, enfant ; ny ombilahyy le bœuf; ny ombivavy^ la vache, de omby, bœuf ou vache.
L'article ny est lui aussi toujours invariable, et signifie également le, la, les.
De même cpie pour le genre, le nombre ne s'indique pasparun changement dans la forme du nom, ou par unedifférence de terminaison, mais par (quelque mot que Ton joint au nom pour en marquer le pluriel. Tantôt on se sert d'un pronom, qui a un sens de pluralité, comme izireo, ireto, ils, eux, ces /tantôt on emploie des adjectifs collectifs, comme rfaAoZo, rehètra, tous; bètsaka, beaucoup; màro, nombreux ; sasany, quelques-uns. Toutefois le contexte suffit souvent pour enlever toute amphibologie, comme mandàlo ny zavatra rekèira ; ny olona $y ny zavatra mifandimhy sy mifampùolo mandrakariva, toutes les choses passent ; les personnes et les choses se succèdent et se remplacent sans cesse.
Quant à la construction même de la phrase, on suit généralement Tordre ordinaire des idées, le sujet avec ses déterminatifs, le verbe, Tattribut et le régime. La seule inversion qu'on y remarque, consiste à renvoyer d'ordinaire le sujet après le verbe et son complément.
La construction de Tadjectif ne présente aucime particularité, si ce n'est qu'il se place après le nom qu'il qualifie : ny hàzo tsàra mamoà voa tsàra ; ny hàzo ràtsy mamoa voa ràtsy, le bon arbre produit de bons fruits ; le mauvais arbre produit de mauvais fruits.
Il est aussi dans le génie de la langue de répéter ordinairement les pronoms démonstratifs avant et après le substantif : tàmy ny izàny àndro izàny, i Jéso Kr'isty nilàza tàmy ny mpiàna'ny, en ce jourlà, Jésus-Christ dit à ses disciples.
Les pronoms personnels seuls varient selon qu'ils sont sujets ou compléments, singuliers ou pluriels; comme sujets, ils s'expriment ainsi:
Izàho, àho, je ou moi. Isika, izah ày, nous
HianàOy tu, toi. Hianarèo, vous.
Izy, il, elle. îzy izirèo, izarèo, ils, elles.
S'ils sont compléments, ils se contractent et servent à exprimer nos pronoms possessifs mon, ton, son, qui n'existent pas en malgache, et
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alors ils se placent immédiatement après le mot dont ils dépendent :
Ny ray ko, le père de moi, ou mon père.
Ny ray naOj le père de toi ou ton père.
Ny ray ny, le père de lui, ou son père.
Ny ray ntska, ) j^ ^^^ ^^ ^ ^^ ^^^^^ ^^^
Ny ray nay, ) *^
Ny ray nareo, le père de vous, ou votre père.
Ny ray ny, le père d'eux, ou leur père.
Pour former les verbes et les divers substantifs qui en dérivent, le mécanisme est aussi simple (qu'ingénieux : il suffit de prendre le mot racine, et d'y préposer un des préfixes verbaux man, mampan, mampi, maha, mi, mifampi, mifan, etc., et vous aurez autant de verbes difTérents, actifs ou neutres suivant le préfixe. Et si à ces verbes ainsi obtenus vous ajoutez la terminaison ou le crément ana, et qae vous changiez la lettre initiale m en ^ vous formerez autant de nouveaux substantifs. Prenons pour exemple le radical anatra, gui signifie avis, conseil :
Verbes actifs. Verbes neutres.
Man-ànatra, donner un avis, ad- Mi-ànatra, étudier, monester.
Fan-anàrana, admonestation. Fianàrana, étude.
Jf ompan-dnatra, faire admonester. Mifampi-ànatra, s'enseigner réciproquement.
Fanpan-anàrana, admonestation Fifampi-anàrana, enseignement reçue. réciproque.
Mampi-ànatray enseigner. Mifan-ànatra, s'admonester réci-
proquement
Fampi-anarana, enseignement. Fifan-anàrana, admonestation ré-
ciproque.
Ce seul exemple suffit pour montrer que l'étude des radicaux est, comme dans la langue grecque, de la plus grande importance, et qu'on n'a fait de véritables progrès dans le malgache, que lorsqu'on reconnaît au premier coup d'oeil, dans toutes les modifications d'un verbe, le radical d'où il dérive. Avec cette connaissance on n'est plus arrêté
par les difficultés de la langue : car noD seulement ce radical se retrouve partout, mais il porte dans tous les mots dont il est la base, verbes, noms, adjectifs, adverbes, son énergie propre et sa signification primitive.
Les verbes en malgache n'ont que trois temps, le présent, le passé et le futur. Le présent est indiqué par m première lettre du préfixe; cet m se change en n pour le passé, et en h pour le futur :
Miàsaaho, je travaille; niasa aho, j'ai travaillé ; hiasa ako je travaillerai.
Les autres temps des verbes s'expriment par des mots auxiliaires ou par des tournures spéciales qui s'apprennent vite par l'usage.
Mais outre cette forme ordinaire des verbes, il en existe une autre tout à fait particulière à la langue, et qu'un long exercice peut seul rendre familière : on est convenu de l'appeler forme seconde ou forme relative f parce qu'elle s'emploie pour exprimer les relations de temps, de lieu, etc., la manière dont, le motif pour le quel une chose se fait, et alors les pronoms relatifs : pour lequel, dont, dans lequel, etc., ne se traduisent pas en malgache, parce qu'ils sont contenus dans cette forme verbale seconde :
l>^« forme : hamàngy àzy àho, je le visiterai.
2« — ; ny andro hamangia ko azy, le jour (dans lequel) où je le visiterai.
Cette manière de rendre nos pronoms relatifs est un idiotisme delà plus grande élégance; et c'est en cela surtout que le malgache diffère complètement de nos langues européennes.
Donnons maintenant un tableau synoptique de la conjugaison des verbes, soit à la première, soit à la deuxième forme, et prenons pour paradigme le verbe maniraka, du radical imA:a, envoyé, ambassadeur:
1" Forme. — Infinitif et participe.
Présent : Maniraka, envoyer ou envoyant.
Passé : Naniraka, avoir envoyé ou ayant envoyé.
Futur : Ha«iraA;a, devoir envoyer ou devant envoyer.
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Indicatif.
Présent : Maniraka dAo, j'envoie .
Passé : Naniraka aho, j'ai envoyé.
Futur : Haniraka aho, j'enverrai.
Impératif.
Maniraha hianao, envoie.
Maniraha isika, envoyons.
Pour avoir les autres personnes, il n'y a qu'à ajouter au verbe les pronoms personnels, dont nous avons parlé plus haut.
2« Forme. — IpofiMTiF kt participe.
Présent : Aniràhanat à qui... l'on envoie.
Passé : Nanirahana, à qui... l'on a envoyé.
Futur : Hanirahanat à qui... l'on enverra.
Indicatif.
Présent : Aniraha ko, à qui, ) J'envoie.
Anirakà nao, le motif pour lequel, etc. ) Tu envoies, etc. Passé : Nanirahà Ao, à qui, le motif pour le- ) ,, . «ny^yA
quel, etc. j
Futur : Hanirahà ko, à qui, le motif pour le- ) j'enverrai
quel, etc. i
Impératif : Aniraho, qu'il y soit envoyé.
En ajoutant successivement à ces formes les pronoms contractés,on achèverait la conjugaison.
Le passif du verbe maniraka^ est irahina, envoyé, qui est envoyé, et on dira au présent irahina aho, je suis envové ; au passé, nirahina aho, j'ai été envoyé; au futur, hirahina aho, je serai envoyé.
Impératif: iraho izy, qu'il soit envoyé.
Comme on le voit, les participes et l'impératif seuls modifient la terminaison du radical. Terminons enfin par l'exemple suivant : ny ankizy nao niràhi ko tàny an-tanàna, hivèrina aty rahampitso ; ka izy hilaza àmy nao ny antony nanirahà ko àzy tany ; ton esclave envoyé par moi là-haut en ville, reviendra ici demain ; et lui-même te dira le motif pour lequel je l'ai envoyé là-haut.
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Cet aperçu rapide sur la grammaire malgache nous montre assez que si cette langue est belle par la douceur de sa prononciation, elle n'est pas moins belle et moins admirable par sa simplicité et par la régularité de ses formes.
Il nous reste enfin im troisième caractère à considérer dans le malgache, c'est sa richesse ; du moins dans l'ordre purement physique et matériel. Pour tout ce qui a trait à la vie morale, aux qualités de l'esprit, à la philosophie et à la théologie, aux sciences et aux arts, cette langue possède encore très peu de mots ; son indigence en ce point est même désespérante pour le professeur qui veut enseigner, dans la langue du pays, les diverses branches des connaissances humaines ; il ne peut souvent traduire sa pensée qu'en ayant recours à des expressions étrangères, et cela au risque de n'être pas compris de ses auditeurs. Mais en dehors de cet ordre d'idées élevées, on peut affirmer que la langue malgache peut entrer en ligne de comparaison avec toute autre langue vivante, et produire m*ême, avec un certain orgueil national, les nombreuses listes d'expressions variées qu'elle a à son usage, pour rendre avec toutes les nuances possibles une seule et même pensée.
Choisissons par exemple le mot français porter. Nous n'avons qu'un seul verbe pour exprimer l'action de porter, dans les expressions suivantes, porter sur la tête, sous les bras, sur les épaules, sur le dos sur les genoux..., et nous ne pouvons changer ce verbe sans prendre une métaphore. Les Malgaches au contraire ont un verbe pour exprimer d'abord cette action en général, puis un verbe spécial pour rendre ces diverses manières de porter :
Porter en général, mitôndra» Porter sur le dos; mibàby,
- surlatôte. j ^jl^'f souslebras, j "^«*fi*«-
i mmha, ( manakèlxka.
— sur les ge- i miampôfo. — à califour- c misàmpy*
noux, ( mitrôtro. chon. ( miantsàmpy
Sur les épaules, mUanja. — à la main, mivtmôina.
Soit encore le verbe regarder :
Regarder en général, \ '^'"^^^^- Regarder de travers, mangàrika.
i mijéry. — à travers, mitàratra.
— au loin, mîtàzana. — avec tristesse, mipifrapi^ra.
— en bas, mitsinjo. en arrière \ '^*^^^^^*«-
— en haut, miàndra. * \ mihèrika,
— un peu, misàry.
— fixement, mibàujina.
Nous pourrions continuer à passer ici en revue les différentes parties du discours, et faire voir la richesse des mots et les formes propres à la langue malgache. Mais ce que nous venons de dire suffît, croyons-nous, pour en donner une idée, et montrer à l'Européen qu'elle diffère tellement, par ses constructions naturelles et par sa simplicité, de nos langues dérivées du latin, qu'il faut, pour la parler, oublier toutes nos tournures européennes et entrer dans son génie propre.
Un de ceux qui en ont le mieux saisi la nature est le P. Webber, auteur de la meilleure grammaire et du meilleur dictionnaire malgaches que nous possédions. « La langue malgache, dit-il dans la préface de sa grammaire, est une dans toute l'île pour ses termes et ses règles; il n'y a de différence que dans les accidents ; ainsi les Ho vas, le Sud et l'Est diffèrent par le son de la muette tra, qui se prononce tsa chez les Betsiléos, tch chez les Betsimisaraka. Toutes les provinces ont In gutturale, qui a le son de gn comme dans règne. Les Hovas seuls ont les conjonctions élégantes ary, dia, ary rfia;ils commencent à compter par le plus petit nombre; ils ont le substantif agent en mp au lieu de amp, mpanjaka, roi, et non pas ampanjaka. A part ces variantes et quelques autres que nous passons sous silence, le langage est le même partout.
«D'où vient donc cette grande différence de dialectes? En voici les
principales raisons: La langue malgache a beaucoup de mots parmi
les(ïuels il n'y a probablement de vrais synonymes que eeux qui ne
diffèrent que par les lettres identiques comme limy pour dimy, cinq ; mais le manque d'écriture, la multiplicité des castes et leur peu de rapport entre elles restreignent chaque province dans un petit nombre de mots d'où elle ne sort pas. Chaque tribu a une série de termei choisis à sa fantaisie et réservés, pour parler avec respect du roi. La sorcellerie possède aussi ses termes propres. Dans les discussions législatives les chefs affectent un langage relevé et étranger pour se montrer supérieurs au peuple. Plusieurs, surtout les Sakalaves, aiment le langage figuré et disent : mahaleîia, du mouillant, pour oranà, pluie ; mahètsaka, du désaltérant, pour rano, eau ; famonty, de Témolient, pour solika^ huile. Les superstitions interdisent aussi à chaque instant un certain nombre de mots avec leur dérivés, et ce serait un crime capital de les prononcer. Le nom du roi ou d'un grand chef défunt est interdit pour plusieurs années . Ainsi à Nossibé, après la mort delà reine Tsiomeko, dont le nom signifie je ne donne pas, les Sakalaves seuls ne disaient plus orne, manome, fanomezana, etc. ;mais pour omeo afo aho, donnez-moi du feu, ils disaient : toloro mahamay aho, présentez-moi du brûlant. Enfin l'esprit de division portant chaque caste à parler et à agir différemment des autres, tels mots réservés ou pris en bonne part ici, sont libres ou pris dans un mauvais sens ailleurs : ainsi dihy signifie chez les Hovas danse honnête, et tsinjaha, danse de sorcier ; ailleurs ce sera le contraire. »
Nous avertissons le lecteur que dans ce chapitre consacré à la langue malgache, nous n'avons voulu parler que du dialecte hova, le plus répandu, le plus régulier, et le seul qui possède un commencement de littérature.
Il nous reste maintenant à examiner les rapports du malgache avec le malais.
Les langues qui dérivent d'une même source conservent entre elles des traits de famille jusque dans la prononciation des mots et la combinaison des lettres. C'est ce que nous remarquons dans les langues européennes qui viennent du latin ; les voyelles y dominent,
et elles n'admettent guère ce rude assemblage de consonnes qui caractérise les langues du Nord. Or, ce premier trait d'afûnité se manifeste dans le malgache comme dans le malais. Dans ces deux langue» on ne trouve pas en effet de ces mots d'une articulation difficile ou douteuse ; tous les sons y paraissent clairs, toutes les syllabes y sont complètes : même douceur dans la prononciation, môme précision même régularité dans l'emploi des voyelles et des consonnes. Aussi les mots empruntés aux idiomes étrangers ne peuvent obtenir droit de cité dans les deux pays, sans avoir au préalable subi une transformation gui les dépouille de leur rudesse native et les rende conformes au génie de leur propre langue.
En malais, comnre en malgache, il n'y a ni genre, ni nombre. La différence des sexes pour les êtres raisonnables se désigne par des mots particuliers qui se joignent aux noms sans en changer la forme. On se sert en malais de laki-laki pour le genre masculin et de perampuam pour le genre féminin. Nous avons vu que les mots corrçs pondants en malgache sont lahy et vavy, Ex. :
EN MALAIS. MALGACHE
Raja Idki' laki, roi. Mpanjaka lahy, roi.
Raja perampuarriy reine. Mpanjaka vavy, reine.
' Notons que I'm en malais se prononce ou comme l'o en malgache.
Le nombre dans les substantifs se distingue aussi par le contexte ou par quelque mot qui les accompagne et qui a un sens de plurahté.
En malais, tout nom renferme une signification qui comprend le verbe être et signifie être quelque chose. Ainsi kuda, cheval, signifie être cheval : kuda itu, ce cheval, ou ceci est un cheval . Putih blanc, signifie être blanc : putih kuda itu, ce cheval est blanc.
Or, cette signification particulière se trouve aussi dans les mots malgaches: soavaly ity, ce cheval, ou c'est un cheval; fotsy^ blanc ou être blanc ; fotsy ity soavaly ity , ce cheval est blanc.
Dans les deux langues la plupart des mots dérivent d'autres mots appelés racines et se composent à l'aide de particules gui se placent avant le radical, ou après lui, toujours suivant des règles fixes et générales.
Bien plus, les substantifs agents, qui correspondent à nos mots français terminés en ewr, ant, ain, ont à peu près la même formation dans le malais et le malgache. Ex. :
EN MALAIS. EN MALGACHE
Surat, écriture ; me-nuraty écrire ; Soratrâ, écriture ; ma-noratrà,
pe-nurat, écrivain. écrire ; mpa- noratrâ, écrivain.
Bell, valeur ; mem-belij acheter ; Voly, plantation ; mam-holy^ plan-
pem-beli, acheteur. ter ; mpam-holy, planteur.
Les noms malais formés avec le préfixe ka, équivalent de ha malgache, et le suffixe awa ont encore des rapports plus frappants avec le malgache. Ex. :
Benar, vrai ; ka-benar-an, vérité. Tsara, bon ; ha-tsar-ana, bonté.
BesaVj grand ; ka-besar-an, graa- Faly^ joyeux ; ha-fali-ana, joie, deur.
Papa, pauvre ; ka-papa-an, pau- RavOj gai ; ha-ravo-ana, gaifitô. vretô.
Kaya, riche, ka-kaya-an, richesse. Ma/wo, ivre; ha-mamo-ana, ivresse.
Dans les deux langues les nombres ordinaux se forment des cardinaux en joignant à ceux-ci la particule préfixe ka pour les noms malais et faha pour les malgaches. Quelques exemples sufflront pour en montrer Fanalogie ;
Ka-dua. Faha-roa, deuxième.
Ka-tiga. Faha-telo, troisième.
Ka-ampat. Fahefatra, quatrième.
Ka-sa-pulohé, Faha-folo, dixième.
Ka-dua-puloh. Faha-roa-polo, vingtième.
Ka-sa-ratus. Faha-zato, centième.
Ka-sarivo, FaharivOj millième.
Donnons encore un exemple, en mettant, pour faciliter la traduction, les mots correspondants les uns sous les autres :
En malais : ter-surat di nagri Malaka pada ka-sa-puloh hari bulan. En malg. : no soratanâ tany tananâ Malaka taminy faha-folo andro iny) voland.
En français : écrit dans Qa) ville (de) Malacca au dixième jour de la lune.
Le pronom malais de la première personne au singulier, aku, je, moi, me, a quelque ressemblance avec le pronom malgache izaho, aho, et il reçoit les mêmes contractions. Ex. :
En malais : Aku mem-baiki rumah-ku, et en malgache : izako mamboatra ny trano-ko, je répare ma maison.
Au pluriel, il y a, comme en malgache, deux mots dont on se sert, suivant qu'on comprend la personne à qui l'on parle ou qu'on l'exclut ; ainsi le pronom malais kita, nous, correspond au pronom malgache isika, et kami à imhay.
Les adjectifs, pas plus que les noms, ne sont sujets à aucun changement de genre ou de nombre, et, dans le discours, ils se placent ordinairement après le substantif. Ex. :
Malais : Rumah besar; en malgache, trano lehibe, une grande maison.
La langue malaise a, comme le malgache, cette particularité que ses radicaux ne sont sujets à aucune inflexion, ni à aucune désinence pour désigner les formes que le verbe peut prendre, ou pour exprimer les temps, les modes et les personnes. Les personnes se distinguant par les pronoms ; les temps et les modes par des adverbes ou par des auxiliaires, et les formes à l'aide des particules préfixes et suffixes.
Il est bon cependant de noter que, pour les temps, il y a une légère différence. Les Malgaches forment le présent, le passé et le futur par le changement de la première lettre du préfixe, qui est m, pour le présent, n pour le passé, et A, pour le futur; les Malais au
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contraire ajoutent des mots particuliers pour exprimer ces mêmes temps.
Dans la langue malaise, pour donner à xm radical une forme verbale, il suffit d'ajouter à ce radical un des préfixes her ou rwe, suivant que le verbe est neutre ou actif. Or non seulement cette formation est la même en malgache, mais de plus les préfixes mi et man semblent dériver directement de la particule malaise me. Une remarque cependant qu'on peut faire à l'avantage de la langue malgache, c'est que celle-ci a à son usage un plus grand nombre de préfixes pour former des verbes différents, et par conséquent pour s'enrichir d'expressions nouvelles. Ex. :
MALAIS* MALGACHE
Dekaty près ; men-dekat, s'approcher. Didy, ordre ; man-didy, ordonner.
Karunia, don ; men-garunia, donner. Hataka, demande ; man-gataka, demander.
Kabar, nouvelle ; me-kahar, racon- Kabary^ procès ; mi-kabary, plaider.
ter.
Fehenif connaissance ; me-fehem^ Findra, changement de lieu ; mi-
connaître. findra, é migrer.
Surat^ écriture ; me-nurat, écrire. Sôratra^ écriture ;»wa-noratra, écrire.
La particule per ou ber, qui est employée souvent dans la formation des verbes causatifs, surtout quand elle est précédée du préfixe mey semble répondre parfaitement au préfixe malgache mampi ou mampa, Ex. :
MALAIS. MALGACHE
Ber-anak, engendrer ; Mîterakà, engendrer ;
^em-per-anaA-Aan,faire engendrer. Mampi-terakd, faire engendrer.
Ber-temut se rencontrer ; Mahazo, obtenir ;
Mem-per-temU'kan^ faire rencon- Mampa-hazo^ faire obtenir, trer.
Nous remarquons encore une ressemblance frappante dans les
verbes fréquentatifs ou redoublés, qui s'emploient d'ordinaire pour
indiquer une répétition d'actes et une continuité d'actions. Ex. :
MALAIS. MALGACHE
Layang, d'où me-layang, voler et Tsidina, d'où mi-Uidinay voler, et
me-layang-layang, voltiger. mi-tsidi-tsidinay voltiger.
Lumpat, d'où me-lumpaty sauter, Teny, d'où mi'teni-tenyj parler, et
eime-lumpat-lumpaty sautiller. mi-teni-teny, babiller.
Signalons de plus que le malais et le malgache n'ont pas de modes dans les verbes; ils expriment le subjonctif et Toptatif par des mots auxiliaires et analogues. Il faut cependant faire une exception pour le^ verbes malgaches, qui ont toujours le mode impératif dans chacune de leurs formes. Les Malais, au contraire, le désignent en ajoutant au radical le suffixe lah, A part cette légère différence, il est à remarquer que, dans le génie des deux langues, par un excès de politesse, on n'emploie pas ordinairement à l'impératif ces expressions impérieuses en usage dans nos langues européennes, comme celle-ci, faites cela, ordonnez ceci,,. Les Malgaches et les IMalais croient prendre des tournures plus douces en se servant du passif, et ils disent : que cela soit fait par vous, que ceci soit ordonné par vous, Ex. :
MALAIS. MALGACHE
Padamkan-lah^éieignezMii, : soit Apetraho, placez, litt. : soit placé. éteint (sous-ent. par vous.)
Pukul-lakangkaw anging îtii, soit Kapohynaoitijalihd il y, soMirdippéi
frappé (par) vous (ce) chien-là, frap- (par) vous ce chien -là. pez ce chien-là.
Pour défendre ou dissuader, les Malais emploient un mot d'un usage fréquent dans leur lang-ue, jangan, lequel renferme un sens de défense, de prohibition : or cette expression correspond tout à fait à la conjonction malgache aza, et peut se traduire par ne pas, ne pas faire, se garder de. Ex. :
Jangan angkaw mangatahan doa jahat ahan apa-hu. Aza hianao mangataka zavatra ratsy ho any [ny)dada-ko. Gardez-vous (de) souhaiter (des) choses mauvaises pourle) père^o ^^^
Dans la langue malaise l'interrogation se marque le plus souvent
au moyen des paxticules kah ou tahy qui se placent quelquefois avant le sujet et le verbe, d'autres fois après le verbe, et même à la fin de la phrase, mais jamais au commencement; or les particules malgaches moa, va, non seulement présentent un certain rapport de consonnance et d'affinité, mais admettent dans les discours la même construction, à part toutefois une petite exception pour la particule Twoa, laquelle psut également se placer au commencement de la phrase.
Ajoutons encore, comme un dernier point de ressemblance, que la forme passive est plus usitée et souvent plus élégante que la forme active ; ex. lu^tao ko izany, litt. : sera fait par moi cela, est mieux en malgache que hanao izany aho je ferai cela ; il en est de même pour le malais.
Comme complément, nous donnons une liste de mots qui ont tous la même racine et la même signification dans les deux langues. Nous rappelons ce qui a été dit plus haut qu'i^ en malais et o en malgache se prononcent ou.