‹ Vingt ans après; suite des Trois mousquetairesChapitre 10 sur 16 · GRIMACD ENTRE EN FONCTIONS · texte numérisé non relu

GRIMACD ENTRE EN FONCTIONS

Giimaud se présenta donc avec ses dehors favorables au donjon de Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'œil infaillible ; ce qui pourrait faire croire qu'il était véritablement le fils du cardinal de Richelieu, dont c'était aussi la prétention éternelle ; il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les sourcils rapprochés, les lèvres minces, le nez crochu et les pommelles saillantes de Grimaud étaient des indices parfaits. Il ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en répondit quatre.

— Voilà un garçon distingué, et je l'avais jugé tel, dit M. de Chavigny; allez vous faire agréer de M. La Ramée, et dites-lui que vous me convenez sur tous les points.

Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection beaucoup plus rigoureuse de La Ramée. Ce qui le rendait plus difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur Grimaud.

Grimaud avait juste les qualités qui peuvent séduire un exempt qui désire un sous-exempt; aussi, après mille (pieslions qui n'obtinrent chacune qu'un quart de réponse, La Ramée, fasciné par celte sobriété de paroles, se frotta les mainf^ et enrôla Grimaud.

— La consigne? demanda Grimaud.

— La voici : Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ôter tout instrument piquant ou tranchant, l'cmpôcher de faire signe au gens du dehors ou de causer Irop longtemps avec, ses gardiens.

— C'est tout? demanda Grimaud.

— ToiU pour le moment, répondit La Ramée. Des circonstances nouvelles, s'il y en a, amèneront de nouvelles consignes.

— Bou, répondit Grimaud.

Et il entra chez M. le duc de Beaufort.

Celui-ci était entrain de se peigner la bacbe qu'il laissait pousser, ainsi que ses cheveux, pour faire pièce au Mazarin en étalant sa misère et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon, reconnaître au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon, dont le souvenir lui était toujours cher, il n'avait pas voulu être pour elle ce qu'il était pour -Mazarin; il avait donc, dans l'espérance de la revoir, demandé un peigne de plomb qui lui avait été accordé.

M. de Beaufort avait demandé un peigne de plomb, parce que, comme tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge : il se la teignait en se la peignant.

Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de déposer sur la table; il le prit en faisant une révérence.

Le duc regarda cette étrange figure avec étonnement.

La figure mit le peigne dans sa poche.

— Holà, hé I qu'est-ce que cela? s'écria le duc, et quel est ce drôle?

Grimaud ne répondit point, mais salua une seconde fois.

— Es-tu muet? s'écria le duc.

Grimaud fit signe que non.

— Qu'es-tu alors? réponds, je te l'ordonne, dit le due.

— Gardien, répondit Grimaud.

— Gardien, s'écria le duc! bien, il ne manquait que cette ligure patibulaire à ma collection. Holà ! La Ramée, quelqu'un!

La Ramée appelé accourut; malheureusement pour le prince il allait, se reposant sur Grimaud, se rendre à Paris; it était déjà dans la cour et remonta mécontent.

— Qu'est-ce, mon prince? demanda- t-il.

— Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le mel dans sa poche? demanda M. de Beaufort.

— C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garçon plein de mérite et que vous apprécierez comme M. de Chavigny e/ moi, j'en suis sur.

— Pourquoi me pfend-d mon peigne?

— En effet, dit La Ramée, pourquoi prenez-vous le peigne de Monseigneur.

jSO VINGT ANS APRÈS.

Grimaud lira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en regardant eî montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un seul mol :

— Piquant.

— C'est vrai, dit La Ramée.

— Que dit cet animal ? demanda le duc.

— Que tout instrument piquant est interdit par le roi ;\ Monseigneur.

— Ah çà ! dit le duc, ôtes-vous fou, La Ramée? Mais c'est vous-même qui me l'avez donné, ce peigne,

— Et grand tort j'ai eu, Monseigneur ] car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne à La Ramée.

— Je prévois que ce drôle me déplaira énormément, murmura le prince.

En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermédiaire. Comme tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par instinct. Or, par ce motif iuliniinenl simple que Grimaud au premier coup d'œil avait plu à M, de Chavigny et à La Ramée, il devait, ses qualités aux yeux du !;ouverneur et de l'exempt devenant des défauts aux yeux du nrisonnier, déplaire tout d'abord à M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas dès le premier jour rompre directement en visière avec le prisonnier; il avait Kesoin, non pas d'une répugnance improvisée, mais d'une belle et bonne haine bien tenace.

11 se retira donc pour faire place à quatre gardes qui, venant de déjeuner, pouvaient reprendre leur service près du prince.

De son côté, le prince avait à confectionner une nouvelle plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup : il avait demandé des écrevisses pour son déjeuner du lendemain ef comptait passer la journée à faire une petite potence pour pendre lapins belle au milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en eHûgie en allendant qu'il fdt pendu en réalité,

sans qu'on pût toutefois lui reprocher d'avoir pendu autre chose qu'une écrevisse.

La journée fut employée aux préparatifs de l'exécution. On devient très-enfant en prison, et M. de Beaufort était de caractère à le devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude, brisa deux ou trois petites branches destinées à jouer un rôle dans sa parade, et, après avoir beaucoup cherché, trouva un morceau de verre cassé, trouvaille qui parut lui faire le plus grand plaisir. Rentré chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces détails n'échappa à l'œil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin la potence était prête, et afin de pouvoir la planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait un des bouts avec sori verre brisé.

La Ramée le regardait faire avec la curiosité d'un père qui pense qu'il va peut-être découvrir un joujou nouveau pour ses enfants, et les quatre gardes avec cet air de désœuvrement qui faisait à cette époque comme aujourd'hui le caractère principal de la physionomie du soldat.

Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de verre, quoiqu'il n'eût pas encore achevé d'effiler le pied de sa potence ; mais il s'était interrompu pour attacher le fil à son extrémité opposée.

Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil où se révélait un reste de la mauvaise humeurde la veille; mais comme il était d'avance très-satisfait du résultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle invention, il n'y fit pas autrement attention.

Seulement, quand il eut fini de faire un nœud à la marinière à un bout de son fil et un nœud coulant à l'autre, quand il eut jeté un regard sur le plat d'écrevisses et choisi de l'œil la plus majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de verre. Le morceau de verre avait disparu.

— Qui m'a pris mon morceau à^ verre ? demanda le prince en fronçant le sourcil,

Grimaud fit signe que c'était lui.

— Comment ! toi encore? et pourquoi me l'as-lu pris?

— Oui, demanda La Ramée, pourquoi avez-vous pris le morceau de verre à Son Altesse?

Grimaud, qui tenaii à lu maiu le fiagtueiil de vitre, passa le doigt sur le lil, et dit:

— Tranchant.

— C'est ju<te. Monseigneur, dit La Ramée. Ah! peste! que nous avons acquis là un garçon précieux!

— Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre intérêt, je vous en conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver à la portée de ma main.

Grimaud lit la révérence et se retira au bout de la chambre .

— Chut, chut, Monseigneur, dit La Ramée; donncz-mo: votre petite potence, je vais l'effiler avec mon couteau.

— Vous? dit le duc en riant.

— Oui moi; n'était-ce pas cela que vous désiriez?

— Sans doute,

— Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drôle. Tenez, mon cher La Ramée.

La Ramée, qui n'avait rien compris à l'exclamation du prince, effila le pied de la potence le plus propremenl du monde.

— La, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre pendant que je vais aller chercher le paiienl.

La Ramée mit un genou en terre et creusa le sol.

Pendant ce temps, le prince suspendit son écrevisse au fil.

Puis il planta la potence au milieu de la chambre en éclatant de rire.

La Ramée aussi rit de tout son cœur, sans trop savoir do (luoi il riait, et le gardes tirent chorus.

Grimaud seul ne rit pas.

Il s'approcha de La Ramée, et, lui montrant l'écre visse qui tournait au bout de sou 111 :

— Cardinal! dit-il.

— Pendu par Son Altesse le duc de Bcaufort, reprit le prince en riant plus fort que jamais, et par mailre Jacqucs- Chrysostome La Ramée, exempt du roi.

La Ramée poussa un cri de terreur et se précipita vers la potence, qu'il arracha de terre, qu'il mit incoutinent en morceaux, et dont il jeta les morceaux par la fenêtre. Il allait eu faire autant de l'écrevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui prit des mains.

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— Bonne à manger, dit-il, et il la mit dans sa poche. Cette fois le duc avait pris si grand plaisir à celte scène,

qu'il pardonna presque à Grimaud le rôle qu'il y avait joué. Mais comme, dans le courant de la journée, il réfléchit à l'intention qu'avait eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise, il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une manière sensible.

Mais l'histoire de l'écrevisse n'en eut pas moins, au grand désespoir deLa Ramée, un immense retentissement dans l'intérieur du donjon, et même au dehors. M. de Chavigny, qui au fond du cœur détestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote à deux ou trois amis bien intentionnés, qui la répandirent à l'instant même.

Cela fit passer deux ou trois bonnes journées à M. de Beauforl.

Cependant, le duc avait remarqué parmi ses gardes un homme porteur d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'à chaque instant Grimaud lui déplaisait davantage. Or, un matin qu'il avait pris cet homme à part, et qu'il était parvenu à lui parler quelque temps en tête-à-tête, Grimaud entra, regarda ce qui se passait, puis, s'approchant respectueusement du garde et du prince, il prit le garde par le bras.

— Que me .voulez-vous? demanda brutalement le duc. Grimaud conduisit le garde à quatre pas et lui montra la porte:

— Allez, dit-il.

Le garde obéit.

— Oh ! mais, s'écria le prince, vous m'êtes insupportable : je vous châtierai.

Grimaud salua respectueusement.

— Monsieur l'espion , je vous romprai les os ! s'écria le prince exaspéré.

Grimaud salua pk .«culant.

— ilonsieur l'cspicn, îontmua le duc, je vous étranglera; de mes propres mains.

Grimaud salua encore en reculant toujours.

— Et cela, reprit le piince, qui pensait qu'autant vaiait en finir tout de suite, pas plus tard qu'à l'instant même.

Et il étendit ses deux mains crispées vers Grimaud, qui se

contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porro derrière lui.

En môme temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur ses épaules, pareilles à deux tenailles de fer; il se contenta, au lieu d'appeler ou de se défendre, damener lentement son index à la hauteur de ses lèvres et de prononcer à demi voix, en colorant sa figure de son plus charmant sourire, le mot :

— Chut !

C'était une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arrêta tout court, au comble de la stupéfaction.

Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste un charmant petit billet à cachet aristocratique, auquel sa longue station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre entièrement son premier parfum, et le présenta au duc sans prononcer une parole.

Le duc, de plus en plus étonné, lâcha Grimaud, prit le billet, et, reconnaissant l'écriture :

— De madame de Montbazon? s'écria-t-il.

Grimaud fit signe de la tète que oui.

Le duc déchira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux, tant il était ébloui, et lut ce qui suit :

€ Mon cher duc,

t Vous pouvez vous fier entièrement au brave garçon qui vous remettra ce billet, car c'est le valet d'un genlilhùmrne qui est à nous, et qui nous l'a garanti comme éprouvé par vingt ans de fidélité. 11 a consenti à entrer au service de votre exempt et à s'enfermer avec vous à Vincennes, pour préparer et aider à votre fuite, de laquelle nous nous occupons.

t Le moment de la délivrance approche ; prenez patience et courage en songeant que, malgré le temps et l'absence, tous vos amis vous ont conservé les sentiments qu'ik vous avaient voués.

€ Votre toute et toujours affectionnée,

t Maiui: bK Montbazon. »

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* P. -S. Je signe en toutes lettres, car ce serait par tv.'op de vanité de penser qu'après cinq ans d'absence vous reconnaîtriez mes initiales, »

Le duc demeura un instant étourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq ans sans avoir pu le trouver, c'est-à-dire un servi* teur, un aide, un ami, lui tombait tout à coup du ciel au moment où il s'y attendait le moins. Il regarda Grimaud avec étonnement et revint à sa lettre, qu'il relut d'un bout à l'autre.

— Oh! chère Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc bien elle que j'avais aperçue au fond de son carrosse! Comment, elle pense encore à moi après cinq ans de séparalion! Morbleu! voilà une constance comme on n'en voit que dans l'Astrée.

Puis se retournant vers Grimaud :

— Et toi, mon brave garçon, ajouta-t-il, tu consens donc à nous aider?

Grimaud fit signe que oui.

— Et tu es venu ici pour cela?

Grimaud répéta le même signe.

— Et moi qui voulais t'étrangler! s'écria le duc. Grimaud se prit à sourire.

— Mais attends, dit le duc.

Et il fouilla dans sa poche.

— Attends, continua-t-il en renouvelant l'expérience infructueuse une première fois, il ne sera pas dit qu'un pareil dévouement pour un petit-fils de Henri IV restera sans récompense.

Le mouvement du duc de Beaufort dénonçait la meilleure intention du monde. Mais une des précautions qu'on prenait à Vincennes était de ne pas laisser d'argent aux prisonniers.

Sur quoi Grimaud, voyant le désappointement du duc, tira de sa poche une bourse pleine d'or et la lui présenta.

— Voilà ce que vous cherchez, dit-il.

Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de Grimaud, mais Grimaud secoua la tête.

— Merci, Monseigoeur, ajouta-t-il en se reculant, je suis payé.

Le duc tombait de surprise en surprise.

Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa respectueusement. Les grandes manières d'Athos avaient déteint sur Grimaud.

— Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire?

— Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, à deux heures, demande à faire une partie de paume avec La Ramée, et envoie deux ou trois balles par-dessus les remparts.

— Eh bien, après?

— Après... Monseigneur s'approchera des murailles et criera à un homme qui travaille dans les fossés de les lui renvoyer.

— Je comprends, dit le duc.

Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction : le peu d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la conversation difficile.

Il fit un mouvement pour se retirer.

— Ah çà! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?

— Je voudrais que Monseigneur me fît une promesse.

— Laquelle? parle.

— C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus grand risque qu'il coure est d'être réintégré dans sa prison, tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu.

— C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera fait comme tu demandes.

— Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose à demander à Monseigneur : c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me détester comme auparavant.

— Je tficherai, dit le duc.

On frappa à la porte.

Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur son lit. On savait que c'était sa ressource dans ses grands moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir : c'était La Ramée qui venait de chez le cardinal, où s'était passée la scène que nous avons racontée.

La lUmée jeta un regard investigateur autour do lui, et voyant toujours les mômes symptômes d'antipathies entre le

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prisonnier et son gardien, il sourit plein d'une sat^isfaaioii intérieure.

Puis se retournant vers Grimaud :

— Bien, mou ami, lui dit-il, bien. Il vient d'être parlé ne vous en bon lieu, et vous aurez bientôt, je l'espère, des nouvelles qui ne vous seront point désagréables.

Grimaud salua d'un air qu'il tâcha de rendre gracieux et se retira, ce qui était son habitude quand son supérieur entrait.

— Eh bien. Monseigneur! dit La Ramée avec son gros rire, vous boudez donc toujours ce pauvre garçon?

— Ah! c'est vous, La Ramée, dit le duc; ma foi, il était temps que vous arrivassiez. Je m'étais jeté sur mon lit et j'avais tourné le nez au mur pour ne pas céder à la tentation de tenir ma promesse en étranglant ce scélérat de Grimaud.

" — Je doute pourtant, dit La Ramée en faisant une spirituelle allusion au mutisme de son subordonné, qu'il ait dit quelque chose de désagréable à Votre Altesse.

— Je le crois pardieu bien ! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il était temps que vous revinssiez, La Ramée, et que javais hâte de vous revoir.

— Monseigneur est trop bon, dit La Ramée, flatté du compliment.

— Oui, continua le duc; en vérité, je me sens aujourd'hui d'une maladresse qui vous fera plaisir à voir.

— Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La Ramée.

— Si vous le voulez bien.

— Je suis aux ordres de Monseigneur.

— C'est-à-dire, mon cher La Ramée, dit le duc, que vou^ êtes un homme charmant et que je voudrais demeurer éternellement à Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.

— Monseigneur, dit La Ramée, je crois qu'il ne tiendra pas au cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.

— Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu?

— 11 m'a envoya quérir ce matin.

— Vraiment ! pour vous parler de moi ?

— De quoi voulez- vous qu'il me parle? En vérité, Monseigneur, vous êtes son cauchemar.

Le duc sourit amèrement.

— Ali ! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Ramée I

— Allons, Monseigneur, voilà encore que nous allons reparler de cela; mais vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.

— La Ramée, je vous ai dit et je vous répète encore que je forais votre fortune.

— Avec quoi? Vous ne serez pas plus tôt sorti de prison que vos biens seront confisqués.

— Je ne serai pas plus tôt sorti de prison <ïue je serai maître de Paris.

— Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre des choses comme cela? Voilà une belle conversation à tenir à un officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je cherche un second Grimaud.

— Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a été question de moi entre loi et le cardinal? La Ramée, tu devrais, un jour qu'il le fera demander, me laisser mettre les habits; j'irais à ta place, je l'étranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'était une condition, je reviendrais me mettre en prison.

— Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud.

— J'ai tort. Et que t'a-l-il dit le cuistre?

— Je vous passe le mot. Monseigneur, dit La Ramée d'un air fin, parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de vous sun'ciller.

— Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.

— Parce qu'un astrologue a prédit que vous vous échapperiez.

— Ah! un astrologue a prédit cela? dit le duc en tressaillant malgré lui.

— Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole d'honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbécibis de magiciens.

— F.t qu'as-tu répondu à l'illustrissime Éminence?

— Que si l'astrologue en question faisait des almanaclis, je ne lui conseillerais pas d'en acheter.

— Pourquoi?

— Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet.

— Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie de paume, La Ramée.

— Monseigneur, j'en demande bien pardon à Votre Altesse, mais il faut qu'elle m'accorde une demi-heure.

— Et pourquoi cela?

— Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il ne soit pas tout à fait de si bonne naissance, et qu'il a oublié de m'inviter à déjeuner.

— Eh bien ! veux- tu que je te fasse apporter à déjeuner ici?

— Non pas ! Monseigneur. Il faut vous dire que le pâtissier qui demeurait en face du château, et qu'on appelait le père Marteau...

— Eh bien?

— Eh bien ! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds à un pâtissier de Paris, à qui les médecins, à ce qu'il paraît, ont recommandé l'air de la campagne.

— Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait à moi ?

— Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damne pâtissier a devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau à la bouche.

— Gourmand.

— Eh, mon Dieu I Monseigneur, reprit La Ramée, on n'est pas gourmand parce qu'on aime à bien manger. Il est dans la nature de l'homme de chercher la perfeclion dans les pâtés comme dans les autres choses. Or, ce gueux de pâtissier, il faut vous dire. Monseigneur, que quand il m'a vu m'arrèter devant son étalage, il est venu à moi la langue tout enfarinée et m'a dit : « Monsieur La Ramée, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du donjon. J'ai acheté l'établissement de mon prédécesseur parce qu'il m'a assuré qu'il fournissait le château; et cependant, sur mon honneur, monsieur La Ramée, depuis huit jours que je suis établi, M. de Cha- Vigny ne m'a pas fait acheter une tartelette.

« — Mais, lui ai-je -dit alors, c'est probablement que M. de Chavigny craint que votre pâtisserie ne soit pas bonne.

« — Pas bonne ma pâtisserie! eh bien, monsieur La Ramée, je veux vous en faire juge, et cela à l'instant même.

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t — Je ne peux pas, lui ai-je répondu, il faut absolument que je rentre au château.

« — Eh bien, a-t-il dit, allez à vos affaires, puisque vous paraissez pressé, mais revenez dans une demi-heure.

« — Dans une demi-heure?

« — Oui. Avez-vous déjeuné?

t — .Ma foi, non.

t — Eh bien, voici un j)âté qui vous attendra avec une bouteille de vieux bourgogne,..» — Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis à jeun, je voudrais, avec la permission de Votre Altesse...

Et La Ramée s'inclina.

— Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te donne qu'une demi-heure.

— Puis-je promettre votre pratique au successeur du père Marteau, Monseigneur?

— Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pâtés; tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de Vincennes sont mortels à ma famille,

La Ramée sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes après sa sortie, l'officier de garde entra sous prétexte de faire honneur au prince en lui tenant compagnie, mais en réalité pour accomplir les ordres du cardinal, qni, ainsi (pie nous l'avons dit, reconmiandaitde ne pas perdre le prisonnier de vue.

Mais pendant les cinq minutes qu'il était resté seul, le duc avait eu le temps de relire le billet de madame de Monlbazon, lequel prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oublié et s'occupaient de sa délivrance; de quelle façon? il l'ignorait encore, mais il se promettait bien, quel qiuîfiUson mutisme, de faire parler Griniand, dans lequel il avait une confiance d'autant plus grande qu'il se rendait maiiUenant compte de toute sa conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait inventé toutes les petites persécutions dont il poursuivait lo duc, que pour ôter à ses gardiens toute idée qu'il pouvait s'entendre avec lui.

(^elte ruse donna au dnc une hante idée do l'intellect do Uriniaud, auquel il résolut do se lier eulièremont.

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