‹ Vingt ans après; suite des Trois mousquetairesChapitre 11 sur 16 · CE QUE CONTENAIENT LES PATES DD SUCCESSEUR DU P*ME MARTEAU · texte numérisé non relu

CE QUE CONTENAIENT LES PATES DD SUCCESSEUR DU P*ME MARTEAU

Une demi heure après, La Ramce rentra g:ai et allègre comme un homme qui a i)ien mangé, et qui surtout a bien bu. Il avait trouvé les pâtés excellents et le vin délicieux.

Le temps était beau et permettait la partie projetée. Le jeu de paume de Vincennes était un jeu de longue paume , c'està-dire en plein air; rien n'était donc plus facile au duc que de faire ce que lui avait recommandé Grimaud, c'est-à-dire d'envoyer les balles dans les fossés.

Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnées, le duc ne fut pas trop maladroit, car deux heures étaient l'heure dite. Il n'en perdit pas moins les parties engagées jusque-là, ce qui lui permit de se mettre en colère et de faire ce qu'on fait en pareil cas, faute sur faute.

Aussi, à deux heures sonnant, les balles commencèrentelles à prendre le chemin des fossés, à la grande joie de La Ramée, qui marquait quinze à chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplièrent tellement que bientôt on manqua de balles. La Ramée proposa alors d'envoyer quelqu'un pour les ramasser dans le fossé. Mais le duc fit observer trèsjudicieusement que c'était du temps perdu; et s' approchant du rempart, qui à cet endroit, comme l'avait dit l'exempt, avait au moins cinquante pieds de haut, il aperçut un homme qui travaillait dans un des mille petits jardins que défrichent les paysans sur le revers du fossé.

— Eh! l'ami? cria le duc.

L'homme levtt la tête, et le duc fut prêt à pousser un cri de surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c'était Rocbefort, que le prince croyait à la Bastille.

m VINGT ANS APRÈS.

— Eh bien, qu'y a-t-il là-haut? demanda l'homme.

— Ayez l'obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc. Le jardinier fit un signe de la tête, et se mit à jeter les

balles, que ramassèrent La Ramée et les gardes. Une d'elles tomba aux pieds du duc, et comme celle-là lui était visiblement destinée, il la mit dans sa poche.

Cuis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il retourna à sa partie.

Mais décidément le duc était dans son mauvais jour, les balles continuèrent à battre la campagne : au lieu de se maintenir dans les limites du jeu, deux ou trois retournèrent dans le fossé; mais comme le jardinier n'était plus là pour les renvoyer, elles furent perdues, puis le duc déclara qu'il avait honte de tant de maladresse et qu'il ne voulait pas continuer.

La Ramée était enchanté d'avoir si complètement battu un prince du sang.

Le prince rentra chez lui et se coucha; c'était ce qu'il faisait presque toute la journée, depuis qu'on lui avait enlevé ses livres.

La Ramée prit les habits du prince, sous prétexte qu'ils étaient couverts de poussière et qu'il allait les faire brosser, mais, en réalité, pour être sûr que le prince ne bougerait pas. C'était un homme de précaution que La Ramée.

Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous son traversin.

Aussitôt que la porte fut refermée, le duc déchira l'enveloppe de la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument tranchant ; il mangeait avec des couteaux à lames d'argent pliantes, et qui ne coupaient pas.

Sous l'enveloppe était une lettre qui contenait les lignes suivantes :

« Monseigneur, vos amis veillent, et l'heure de votre délivrance approche : demandez après-demain à manger un pâté fait par le nouveau pâtissier qui a aclielé le fonds de boutique de l'ancien, et qui n'est autre que Noirmont, votre maître d'hôtel; n'ouvrez.le pâté que lorsque vous serez seul, j'espère que vous serez content de ce qu'il contie idra.

« Le serviteur toujours dévoué de Votre Altesse, à la "Bastille comme ailleurs,

« Comte de Rochefokt. »

« P.-S. Votre Altesse peut se fiera Grimaud en tout point; c'est un garçon fort intelligent et qui nous est tout à fait dévoué. »

Le duc de Beaufort, à qui l'on avait rendu son feu depuis qu'il avait renoncé à la peinture, brûla la lettre, comme il avait fait, avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsquil pensa qu'elle pourrait lui être utile pour faire parvenir sa réponse à Rochefort.

Il était bien gardé, car au mouvement qu'il avait fait, La Ramée entra.

— Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il.

— J'avais froid, répondit le duc, et j'attisais le feu pour qu'il donnât plus de chaleur. Vous savez, mou cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont réputées pour leur fraîcheur. On pourrait y conserver la glace et on y récolte du salpêtre. Celles où sont morts Puylaurens, le maréchal d'Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de Rambouillet, leur pesant d'arsenic.

Et le duc se recoucha e?. fourrant la balle sous son traver-, sin. La Ramée sourit du bout des lèvres. C'était un brave homme au fond, qui s'était pris d'une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eût été désespéré qu'il lui arrivât malheur. Or, les malheurs successifs arrivés aux trois personnages qu'avait nommés le duc étaient incontestables.

— Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer à de pareilles pensées. Ce sont ces pensées-là qui tuent, et non le salpêtre.

— Eh! mon cher, dit le duc, vous êtes charmant; si je pouvais comme vous aller manger des pâtés et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du père Marteau, cela me distrairait.

— Le fait est, Monseigneur, dit La Ramée, que ses pâtés sont de fameux pâtés, et que son vin est un fier viu.

— En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine n'ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

— Eh bien! Monseigneur, dit La Ramée donnant dans le piège, qui vous empêche d'en tâter?Dailleur£, je lui ai promis votre pratique.

— Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici à perpétuité, comme mous Mazarin a eu la bonté de me le faire entendre, il faut que je me crée une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand.

— Monseigneur, dit La Ramée, croyez-en un bon conseil, n'attendez pas que vous soyiez vieux pour cela.

— Ron, dit à part le duc de Reaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son corps et son âme, reçu de la munificence céleste un des sept péchés capitaux, quand il n'en a pas reçu deux; il paraît que celui de maître La Ramée est la gourmandise. Soit, nous en proliterons.

Puis tout haut :

— F.h bien! mon cher La Ramée, ajouta-t-il, c'est aprèsdomain fête?

— Oui, -Monseigneur, c'est la Pentecôte.

— Voulez- vous me donner une leçon, après-demain?

— De quoi?

— De gourmandise.

— Volontiers, Monseigneur.

— Mais une leçon en téte-à-tAte. Nous enverrons dîner les gardes à la cantine de M. de Cliavigny, et nous ferons ici un souper dont je vous laisse la direction.

— Hum ! fil La Ramée.

L'offre était séduisante; mais La Ramée, quoi qu'en eût pensé de désavantageux en le voyant M. le cardinal, était un vieux routier qui connaissait tous les pièges que peut tendre un prisonnier. M. de Reaufort avait, disait-il, préparé quarante moyens de fuir de prison. Ce déjeuner ne cachait-il pas quelque ruse?

Il réfiéchit un instant ; mais le résultat de ses réfioxions fut qu'il commanderait les vivres et le vin, et que parcunséquent aucune poudre ne serait semée sur les vivres, aucune liqueur ne serait mêlée au vin.

Quant à le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille in-

VINGT ANS APRÈS. loîî

tention, et il se mit à rire à cette seule pensée; puis îjue idée lai vint qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intérieur de La Ramée d'un œil assezinquiet à mesure que le trahissait sa physionomie; mais enfin le visage de l'exempt s'éclaira.

— Eh bien I demanda le duc, cela va-t-il?

— Oui, Monseigneur, à une condition.

— Laquelle?

— C'est que Grimaud nous servira à table. Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre à sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

— Au diable votre Grimaud! s'écria-t-il, il me gâtera toute la fête.

— Je lui ordonnerai de se tenir derrière Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le veiTa ni ne l'entendra, et, avec un peu de bonne volonté, pourra se figurer qu'il est à cent lieues d'elle.

— Mon cher, dit le dnc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans cela? c'est que vous vous défiez de moi.

— Monseigneur, c'est après-demain la Pentecôte.

— Eh bien! que me fait la Pentecôte a moi? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d'une langue de feu pour m'ouvrir les portes de ma prison?

— Non, Monseigneur; mais je vous ai raconté ce qu'avait prédit ce magicien damné.

— Et qu'a-t-il prédit?

— Que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans que Votre Altesse fût hors de Vincennes.

— Tu crois donc aux magiciens ? imbécile I

— Moi, dit La Ramée, je m'en soucie comme d'^ cela, et i! fit claquer ses doigts. Mais c'est monseigneur Giulio qui s'en soucie ; en qualité d'Italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les épaules.

— Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, j'accepte Grimaud, car sans cela la chose n'en finirait point; mais je^ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de tout. Vous commanderez le souper comme vous l'entendrez; le seul mets que je désigne est un de ces

iMfi" VINGT ANS APRÈS.

[/aies dont vous m'avez parlé. Vous le commanderez pour moi, atiii que le successeur du père Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique , non-seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moraeni où j'en serai sorti.

— Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Kamée.

. —Dame! répliqua le prince, ne fût-ce qu'à la mort de Mazarin : j'ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu'à Vincennes ou vit plus vite.

— Monseigneur! reprit La Ramée, Monseigneur!..,

— Ou qu'on meurt plus tôt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au même.

— Monseigneur, dit La Ramée, ja vais commander le souper.

— Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de. votre élève ?

— Mais je l'espère, Monseigneur, répondit La Ramée.

— S'il vous en laisse le temps, murmura le duc.

— Que dit Monseigneur? demanda La Ramée.

— Monseigneur dit que vous n'épargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Ramée s'arrêta à la porte.

— Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie?

— Qui vous voudrez, excepté Grimaud.

— L'oflicier des gardes, alors?

— Avec son jeu d'échecs.

— Oui.

Et La Ramée sortit.

Cinq minutes après, l'ofDcier des gardes entrait et le duc de Reaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l'échec et mat.

C'est une singulière chose que la pensée, et quelles révolutions un signe, un mot, une espérance, y opèrent. Le duc était depuis cinq ans en prison, et un jcgard jeté en arrière lui faisait paraître ces cinq années, qui cependant s'étaient écoulées bien lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit heures qui le séparaient encore du moment lixé pour l'évasion.

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Puis il y avait une chose surtout qui le préoccupait affreusement : c'était de quelle manière s'opérerait cette évasion. On lui avait fait espérer le résultat ; mais on lui avait caché les détails que devait contenir le mystérieux pâté. Quels amis l'attendaient? Tl avait donc encore des amis après cinq ans de prison? En ce cas il était un prince bien privilégié.

Il oubliait qu'outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une femme s'était souvenue de lui ; il est vrai qu'elle ne lui avait peut-être pas été bien scrupuleusement fidèle, mais elle ne l'avait pas oublié, ce qui était beaucoup.

Il y en avait là plus qu'il n'en fallait pour donner des préoccupations au duc; aussi en fut-il des échecs comme de la longue paume: M. de Beaufort fit école sur école, et l'officier le battit à son tour le soir comme l'avait battu le matin La Ramée.

Mais ses défaites successives avaient eu un avantage : c'était de conduire le prince jusqu'à huit heures du soir; c'était toujours trois heures gagnées; puis la nuit allait venir, et avec la nuit le sommeil.

Le duc le pensait aircd t"\ ?:)':^V'^i mais le sommeil est une divinité fort capricieuse, et c'est jusitoment lorsqu'on l'invoque qu'elle se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu'à minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s'endormit.

Mais avec le jour il s'éveilla : il avait fait des rêves fantastiques; il lui était poussé des ailes; il avait alors et tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient parfaitement soutenu; mais, parvenu à une certaine hauteur, cet appui étrange lui avait manqué tout à coup, ses ailes s'éfaient brisées, et il lui avait semblé qu'il roulait dans des abîmes sans fond, et il s'était réveillé le front couvert de sueur et brisé comme s'il ayait réellement fait une chute aérienne.

Alors il s'était endormi pour errer de nouveau dans un dédale de songes plus insensés les uns que les autres; à peine ses yeux étaient-ils fermés, que son esprit, tendu vers un seul but, son évasion, se reprenait à tenter cette évasion. Alors c'était autre chose : on avait trouvé un passage souterram qui devait le conduire hors de Vincennes, il s'était en-

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gagé dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne à la main; mais peu à peu le passage se rétrécissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si étroit, que le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin : les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouïs pour avancer, la chose était impossible ; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour qu'il l'aidât à se tirer de ce défilé qui l'étouffait, mais impossihle de prononcer une parole. Alors, à l'autre extrémité, à celle par laquelle il était venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il était découvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait être d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La Hamée, il l'apercevait. La Ramée étendait la main et lui posait celte main sur l'épaule en éclatant de rire; il était repris et conduit dans cette chambre basse et voûtée où étaient morts le maréchal Ornano, Fuylaurens et son oncle; leurs trois tombes étaient là, bosselant le terrain, et une quatrième fosse était ouverte, n'atleudaul plus qu'un cadavre.

Aussi, quand il se réveilla, le duc fit- il autant d'efforts pour se tenir éveillé qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque La Ramée entra, il le trouva si pâle et si fatigué, qu'il lui demanda s'il était malade.

— En elfet, dit un des gardes qui avait couché dans la chambre et qui n'avait pas pu dormir à cause d'un mal do dents que lui avait donné l'humidité. Monseigneur a eu une nuit fort agitée et deux ou trois fois dans ses rêves a appi'io au secours.

— Qu'a donc Monseigneur? demanda La Ramée.

— Eh! c'est toi, imbécile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesées d'évasion m'as rompu la télé hier, et qui es cause que j'ai rêvé que je me sauvais, et qu'en rii<' ^.iiivnnt je ino cassais le cou.

La Ramée éclata de rire.

— Vous le voyez. Monseigneur, dit La Ramée, c'est un avertissenicnl du cii'l; aussi jespi're rpic. Monseigneur ii«

commettra jamais de pareilles imprudences qu'en rêve.

— Et vous avez raison, mon cher La Ramée, dit le duc en essuyant la sueur qui coulait encore sur son front, tout éveillé qu'il était, je ne veux plus songer qu'à boire et à ina nger.

— Chut! dit La Ramée.

Et il éloigna les gardes les uns après les autres sous un prétexte quelconque.

— Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls.

— Eh bien! dit La Ramée, votre souper est commandé.

— Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons, monsieur mon majordome.

— Monseigneur a promis de s'en rapporter à moi.

— Et il y aura un pâté ?

— Je crois bien! comme une tour.

— Fait par le successeur du père Marteau?

— Il est commandé.

— Et tu lui as dit que c'était pour moi?

— Je le lui ai dit.

— Et il a répondu?

— Qu'il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.

— A la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains.

— Peste ! Monseigneur, dit La Ramée, comme vous mordez à la gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si joyeux visage qu'en ce moment.

Le duc vit qu'il n'avait point été assez maître de lui ; mais en ce moment, comme s'il eût écouté à la porte et qu'il eût compris qu'une distraction aux idées de La Ramée était urgente, Grimaud entra et fit signe à La Ramée qu'il aval; quelque chose à lui dire.

La Ramée s'approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas.

Le duc se remit pendant ce temps.

— J'ai déjà défendu à cet homme, dit-il, de se présenter ici sans ma permission.

— Monseigneur, dit La Ramée, il faut lui pardonner, car c'est moi qui l'ai mandé.

— Et pourqucà l'avez-vous mandé, puisque vous savez qu'il me déplaît?

— • Monseigneur se rappelle ce qui a été <'onvenu , dit La

Ramée, et qu'il doit nous servir à ce fameux souper. Monseigneur a oublié le souper.

— Non ; mais j'avais oublié M. Grimaud.

— Monseigneur sait qu'il n'y a pas de souper sans lui.

— Allons donc, faites à votre guise.

— Approchez, mon garçon, dit La Ramée, et écoutez ce que je vais vous dire.

Grimaud s'approcha avec son visage le plus refrogné. La Ramée continua :

— Monseigneur me fait l'honneur de m'inviter à souper demain en tète-à-tôte.

Grimaud fit un signe qui voulait dire qu'il ne voyait pas en quoi la chose pouvait le regarder.

— Si fait, si fait, dit La Ramée, la chose vous regarde, au contraire, car vous aurez l'honneur de nous servir, sans compter que, si bon appétit et si grande soif que nous ayons, il restera bien quelque chose au fond des plais et au fond des bouteilles, et que ce quelque chose sera pour vous.

Grimaud s'inclina en signe de remerciement.

— Et maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, j'en demande pardon à Votre Altesse, il parait que M. de Chavigny s'absente pour quelques jours, et avant sou départ il me prévient qu'il a des ordres à me donner.

Le duc essaya d'échanger un regard avec Grimaud, mais l'œil de Grimaud était sans regard.

— Allez, dit le duc à La Ramée, et revenez le plus tôt possible.

— Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de paume d'hier ?

Grimaud fit un signe de tôle impcrccpliblc de haut en bas.

— Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Ramée, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorto qu'aujourd'hui je suis décidé à vous ballie d'importance.

La Ramée sortit : Grimaud suivit des yeux, sans que le reste de son corps déviât d'une ligne; puis, lorsfju'il vit la porte nsfcrmée, il tira vivement de sa poche un crayon et un carré de papier.

— Écrivez, Monseigneur, lui dit-il.

— Et que faut-il que j'écrive ?

GrîmaucI fit un signe du doigt et dicta :

« Tout est prêt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept à neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prêts, nous descendrons par la première fenêtre de la galerie. »

— Après? dit le duc.

— Après, Monseigneur? reprit Grimaud étonné. Après, signez.

— Et c'est tout?

— Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui était pour la plus austère concision.

Le duc signa.

— Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle?

— Quelle balle?

— Celle qui contenait la lettre.

— Non, j'ai pensé qu'elle pouvait nous être utile. La voiia. Et le duc prit la balle sous son oreiller et la présenta à

Grimaud.

Grimaud sourit le plus agréablement qu'il lui fut possible.

— Eh bien? demanda le duc.

— Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la balle, et en jouant à la paume vous envoyez la balle dans le fossé.

— Mais peut-être sera-t-elle perdue?

— Soyez tranquille. Monseigneur, il y aura quelqu'un pour la ramasser.

— Un jardinier? demanda le duc.

Grimaud fit signe que oui.

— Le même qu'hier?

Grimaud répéta son signe.

— Le comte de Rochefort alors?

Grimaud fit trois fois signe que oui.

— Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques détails sur la manière dont nous devons fuir.

— Cela m'est défendu, dit Grimaud, avant le moment même de l'exécution.

— Quels sont ceux qui m'attendront de l'autre côté du fossé ?

— Je n'en sais rien, Monseigneur.

— Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameui! pâté, si tu ne veux pas que je devienne l'on.

— Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une corde à nœuds et une poire d'angoisse *.

— Bien, je comprends.

— Monseigneur voit qu'il y en aura pour tout le monde

— Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dij le duc.

— Et nous ferons manger la poire à La Ramée, répondit Griniaud.

— Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais quand tu parles, c'est une justice à te rendre, tu parles d'or.

xxu

UNE .WKNTL'UR DE MARIE MICriGIT,

Vers la même époque où ces projets d'évasion se tramaient entre le duc de Beaiifort et Grimaud, deux houinics à cheval, suivis là quelques pas par un laquais, entraient dans Paris par la rue du fauhourg Saint-Marcel. Ces deux hommes, c'étaient le comte de La Fère et le vicomte de Ih'agelonne.

C'était la première fois que le jeune honmie venait à Pari.^, et Alhos n'avait pas mis grande coquetterie en faveur de la capitale, son ancienne amie, en la lui montrant de ce côté. Certes, le dernier village de la Touraine était plus agnahh) .à la vue que Paris vu sous la face avec la(iuulle il regarde lilois. Aussi faut-il le dire à la honte de cette ville tant vantée, ellj produisit un médiocre effet sur le jeune honmie.

* La poire d'angoisse élait un Millon perfectionné ; il aralt la forme d'une poire, ge fourrait dans la honclie, et à l'aide d'un ressort ?v. dila- Uiil de façon b. distendre lus oiiichoires duos leur plus grande largeur.

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AUios avait toujours son air insoucieux et serein.

Arrivé à Saint-Médard, Athos, qui servait dans ce grand labyrintlie de guide à son compagnon de voyage, prit la rao des Postes, puis celle de l'Estrapade, puis celle des Fossés- Saint-Miciiel, puis celle de Vaugirard. Parvenus à la rue Férou, les voyageurs s'y engagèrent. Vers la moitié de cette rue, Athos leva les yeux en souriant, et, montrant une maison^de bourgeoise apparence au jeune homme :

— Tenez, Raoul, lui dit-il, voici une maison où j'ai passé sept des plus douces et des plus cruelles années de ma vie.

Le jeune homme sourit à son tour et salua la maison. La piété de Raoul pour son protecteur se manifestait dans tous les actes de sa vie.

Quant à Athos, nous lavons dit, Raoul était non-seulement pour lui le centre, mais encore, moins ses anciens souvenirs de régiment, le seul objet de ses affections, et l'on comprend de quelle façon tendre et profonde cette fois pouvait aimer le cœur d' Athos.

Les deux voyageurs s'arrêtèrent rue du Vieux-Colombier, à l'enseigne du Renard-Vert. Athos connaissait la taverne de longue date, cent fois il y était venu avec ses amis; mais depuis vingt ans il s'était fait force changements dans l'hùtel, à commencer par les maîtres.

Les voyageurs remirent leur chevaux aux mains des garçons, et comme c'étaient des animaux de noble race, ils recommandèrent qu'on en eût le plus grand soin, qu'on ne leur donnât que de la paille et de l'avoine, et qu'on leur lavât le poitrail et les jambes avec du vin tiède. Ils avaient fait vingt lieues dans la journée. Puis, s'étant occupés d'abord de leurs chevaux, comme doivent faire de vrais cavaliers, ils demandèrent ensuite deux chambres pour eux.

— Vous allez faire toilette, Raoul, dit Athos, je vous présente à quelqu'un.

— Aujourd'hui, Monsieur? demanda le jeune homme.

— Dans une demi-heure.

Le jeune homme salua.

Peut-être, moins infatigable qu' Athos, qui serûblait de fer, eût-il préférénm bain dans cette rivière de Seine dont il av^it tant entendu parler, et qu'il se promettait bien de trou-

ver inférieure à la Loire, el son lit après; mais le comte de La Fère avait parlé, il ne song(?a qu'à obéir.

— A propos, dit Athos, soignez-vous, Raoul; je veux qu'on vous trouve beau.

— J'espère, Monsieur, dit îe jeune homme en souriant, qu'il ne s'ûjit point de mariage. Vous savez mes eiigagements avec Louise.

Aihos sourit à son tour.

— Non, soyez tranquille, dit-il, quoique ce soit à une femme que je vais vous présenter.

— Une femme ? demanda Raoul.

— Oui, et je désire même que vous l'aimiez.

La jeune homme regarda le comte avec une certaine inquiétude ; mais au sourire d' Athos, il fut bien vite rassuré.

— El quel âge a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne.

— Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes , dit Athos, que voilà une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire son âge sur le visage d'une femme, il est inutile de le lui demander; quand vous ne le pouvez plus, c'est indiscret.

— Et est-elle belle?

— 11 y a seize ans, elle passait non-seulement pour la plus jolie, mais encore pour la plus gracieuse femme de France.

Cette réponse rassura complètement le vicomte. Athos ne pouvait avoir aucun projet sur lui et sur une femme qui passait pour la plus jolie et la plus gracieuse de France un an avant qu'il vint au monde.

11 se retira donc dans sa chambre, et, avec cette coquet- •.erie qui va si bien à la jeunesse, il s'appliqua à suivre les instructions d'Atlios, c'est-à-dire à se faire le plus beau qu'il lui était possible. Or c'était chose facile avec ce que la nature avait fait pour cola.

Lorsqu'il reparut, Athos le reçut avec ce sourire paternel dont autrefois il accueillait d'Artagnan, mais qui s'était empreint d'une plus profonde tendresse encore pour Raoul,

-Athos jeta un regard sur ses pieds, sur ses mains et sur ses rhev<Mi\, ces trois signes de race. Ses clw^veux noirs ('laion! éléganuuent partagés connne on les portail à ccllo époque- et

retombaient en boucles encadrant son visage au teint mat; des gants de daim griScâlre et qui s'harmonisaient avec son feutre dessinaient une main fine et élégante, tandis que ses bottes, de la même couleur que ses gants et son feutre, pressaient un pied qui semblait être celui d'un enfant de dix ans.

— Allons, murmura-t-il, si elle n'est pas fière de lui, elle sera bien difficile.

Il était trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire l'heure convenable aux visites. Les deux voyageurs s'acheminèrent par la rue de Grenelle, prirent la rue des Rosiers, entrèrent dans la rue Saint-Dominique, et s'arrêtèrent devant un magnifique hôtel situé en face des Jacobins, et que surmontaient les armes de Luynes.

— C'est ici, dit Athos.

Il entra dans l'hôtel de ce pas ferme et assuré qui indique au suisse que celui qui entre a le droit d'en agir ainsi. Il monta le perron, et, s'adressant à un laquais qui attendait en grande livrée, il demanda si madame la duchesse de Chevreuse était visible et si elle pouvait recevoir M. le comte de La F ère.

Un instant après le laquais rentra, et dit que, quoique madame la duchesse de Chevreuse n'eilt pas l'honneur de connaître monsieur le comte de La Fère, elle le priait de vouloir bien entrer.

Athos suivit le laquais, qui lui fit traverser une longue file d'appartements et s'arrêta enfin devant une porte fermée. On était dans un salon. Athos fit signe au vicomte de Bragelonne de s'arrêter là où il était.

Le laquais ouvrit et annonça M. le comte de La Fère.

Madame de Chevreuse, dont nous avons si souvent parlé dans notre histoire des Trois Mousquetaires sans avoir eu l'occasion de la mettre en scène, passait encore pour une fort belle femme. En efi"et, quoiqu'elle eût à cette époque déjà quarante- quatre ou quarante-cinq ans, à peine en paraissait-elle trente-huit ou trente-neuf; elle avait toujours ses beaux cheveux blonds, ses grands yeux vifs et intelligents que l'intrigue avait si souvent ouverts et l'amour si souvent fermés, et ?>a taille de nymphe, qui faisait que lorsqu'on la voyait par derrière elle semblait toujours être la

jeune fille qui sautait avec Anne d'Autriche ce fossé des Tuileries qui priva, en 16S3, la couronne de France d'un IiOritier.

Au reste, c'était toujours la môme folle créature qui a jeté sur sej amours un tel cachet d'originalité, que ses amours sont presque devenues une illustration pour sa famille.

Elle était dans un petit boudoir dont la fenêtre donnait sur le jardin. Ce boudoir, selon la mode qu'en avait fait venir madame de Rambouillet en bâtissant son hôtel, était tendu d'une espèce de damas bleu à fleurs roses et à feuillage d'or. 11 y avait une grande coquetterie à une femme de l'âge de madame de Chevreuse à rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle était en ce moment, c'est-à-dire couchée sur une chaise longue et la tête appuyée à la tapisserie.

Elle tenait à la main un livre entr'ouvert et avait un coussin pour soutenir le bras qui tenait ce livre.

A l'annonce du laquais, elle se souleva un peu et avança curieusement la tête.

Athos parut.

Il était vôtu de velours violet avec des passementeries pareilles; les aiguillettes étaient d'argent bruni, son manteau n'avait aucune broderie d'or, et une simple plume violette enveloppait son feutre noir.

II avait aux pieds des bottes de cuir noir, et à son ceinturon verni pendait cette épée à la poignée magnifique que Porllios avait si souvent admirée rue Pérou, mais qu'Alhos n'avait jamais voulu lui prêter. De splendides dentelles formaient le col rabattu de sa chemise ; des dentelles retombaient aussi sur les revers de ses bottes.

Il y avait dans toute la personne de celui qu'on venait d'annoncer ainsi sous un nom complètement inconnu à madame lie <>hevreuse un tel air de gentilhomme de haut lieu, qu'elle se souleva à demi, et lui fit gracieusement signe do prendre un siège auprès d'elle.

Athos salua et obéit. Le laquais allait se retirer, lorsque Athos lit un signe qui le retint.

— Madame, dit-il à la duchesse, j'ai eu cette audace de me présenter à votre hôtel sans être connu de vous; elle m'a îéiissi, puisque vous avez daigné me recevoir. J'ai mainte-

Vi.r,Tr'r ANS APRES. 207

nant celle de vous demander une demi-heure d'entretien.

— Je vous l'accorde, Monsieur, répondit madame de Chevreuse avec son plus gracieux sourire.

— Mais ce n'est pas tout, Madame. Oh ! je suis un grand ambitieux, je le sais ! l'entretien que je vous demande est un entretien de tête-à-tête, et dans lequel j'aurais un bien vif désir de ne pas être interrompu.

— Je n'y suis pour personne , dit la duchesse de Che ■ vreuse au laquais. Allez.

Le laquais sortit.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel ces deux personnages, qui se reconnaissaient si bien à la première vue pour être de haute race, s'examinèrent sans aucun embarras de part ni d'autre.

La duchesse de Chevreuse rompit la première le silence.

— Eh bien! Monsieur, dit-elle en souriant, ne voyez-vous pas que j'attends avec impatience?

— Et moi. Madame, répondit Athos, je regarde avec admiration.

— Monsieur, dit madame de Chevreuse, il faut m' excuser, car j'ai hâte de savoir à qui je parle. Vous êtes homme de cour, c'est incontestable, et cependant je ne vous ai jamais vu à la cour. Sortez-vous de la Bastille par hasard ?

— Non, Madame, répondit en souriant Athos, mais peutêtre suis-je sur le chemin qui y mène.

— Ah! en ce cas, dites-moi vite qui vous êtes et allezvous-en, répondit la duchesse de ce ton enjoué qui avait un si grand charme chez elle, car je suis déjà bien assez compromise comme cela, sans me compromettre encore davantage.

— Qui je suis. Madame? On vous a dit mon nom, le comte de La Fère. Ce nom, vous ne l'avez jamais su. Autrefois j'en portais un autre que vous avez su peut-être, mais que vous avez certainement oublié.

— Dites toujours. Monsieur.

— Autrefois, dit le comte de La Fère, je m'appelais Athos, Madame de Chrevreuse ouvrit de grands yeux étonnés. Il

était évident, comme le lui avait dit le comte, que ce nom n'était pas tout à fait effacé de sa mémoire, quoiqu'il y fût fort confondu parmi d'anciens souvenirs.

208 VINGT ANS APUKS.

— Athos? dit-elle, attendez donc!...

Et elle posa ses deux mains sur son front comme pour forcer les mille idées fugitives qu'il contenait à se fixer un instant pour lui laisser voir clair dans leur troupe brillante et diaprée.

— Voulez- vous que je vous aide, Madame? dit en souriant Athos.

— Mais oui, dit la duchesse, déjà fatiguée de chercher, vous me ferez plaisir.

— Cet Athos était lié avec trois jeunes mousquetaires qui se nommaient d'Artagnan, Porthos, et...

Athos s'arrêta.

— Et Aramis, dit vivement la duchesse.

— Et Aramis, c'est cela, reprit Athos; vous n'avez donc pas tout à fait oublié ce ncm ?

— Non, dit-elle, non ; pauvre Aramis ! c'était un charmant gentilhomme, élégant, di.'^cret et faisant de jolis vers : je crois qu'il a mal tourné, ajouta-t-elle.

— Au plus mal : il s'est fait abbé.

— Ah! quel malheur! dit madame de Chevrcuse jouant négligemment avec son éventail. En vérité, Monsieur, je vous remercie.

— De quoi, Madame?

— De m'avoir rappelé ce souvenir, qui est un des souvenirs agréables de ma jeunesse.

— Me permettrez-vous alors, dit Athos, de vous en rappeler un second?

— Qui se rattache à celui-là?

— Oui et non.

— Ma foi, dit madame de Chevreuse, dites toujours; d'un nomme comme vous je risque tout.

Athos salua.

— Aramis, conlinua-t-il, était lié avec une jeune lingftro de Tours.

— Une jeune lingère de Tours? dit madame de Chevreuse.

— Oui, une cousine à lui, qu'on .'ippolait Mario Miclion.

— Ah! je la connais, s'écria madame^ do Chevreuse; c'est celle a laquelle il écrivait du siège de la Dochellc pour la

VlNCxt ANS APRES. 20!)

prévenir d'un complot qui se tramait conti-e ce pauvre !)ii ckingham.

— Justement, dit Alhos ; voulez-vous bien me permettre de vous parler d'elle?

Madame de Chevreuse regarda Athos.

— Oui, dit- elle, pourvu que vous n'en disiez pas trop de mal.

— Je serais un ingrat, dit Athos, et je regarde l'ingratitude, non pas comme un défaut ou un crime, mais comme un vice, ce qui est bien pis.

— Vous, ingrat envers Marie Michon, Monsieur? dit madame de Chevreuse essayant de lire dans les yeux d'Athos. Mais comment cela pourrait-il être? Vous ne l'avez jamais connue personnellement.

— Eh ! Madame, qui sait? reprit Athos. Il y a un proverbe populaire qui dit qu'il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, et les proverbes populaires sont quelquefois d'une justesse incroyable.

— Oh I continuez, Monsieur, continuez I dit vivement madame de Chevreuse, car vous ne pouvez vous faire une idée combien cette conversation m'amuse.

— Vous m'encouragez, dit Athos; je vais donc poursuivre. Cette cousine d'Aramis, cette Marie Michon,. cette jeune lingère enfin, malgré sa condition vulgaire, avait les plus hautes connaissances; elle appelait les plus grandes dames de la cour ses amies, et la reine, toute fière qu'elle est, en sa double qualité d'Autrichienne et d'Espagnole, l'appelait sa sœur.

— Hélas! dit madame de Chevreuse avec un léger soupir et un petit mouvement de sourcils qui n'appartenait qu'à elle, les choses sont bien changées depuis ce temps-là.

— Et la reine avait raison, continua Athos; car elle lui était fort dévouée, dévouée au point de lui servir d'intermédiaire avec son frère le roi d'Espagne.

— Ce qui, reprit la duchesse, lui est imputé aujourd'hui à grand crime.

— Si bien, continua Athos, que le cardinal, le vrai cardinal, l'autre, résolutun beau matin de faire arrêter la pauvre Marie Michon et de la faire conduire au château de Locliec'. Heureusement que la chose ne put se faire si secrètement que

210 VINGT ANS APRÈf^.

la chose ne transpirât ; le cas était prévu : si Mario Michon était menacée de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un livre d'heures relié en velours.

— C'est cela, Monsieur ! vous êtes bien instruit.

— Un matin le livre vert arriva apporté par le prince de Marcillac. 11 n'y avait pas de temps à perdre. Par bonheur Marie Michon et une suivante qu'elle avait, nommée Kelty, portaient admirablement les habits d'hommes. Le prince leur procura, à Marie Michon un habit de cavalier, à Ketty un habit de laquais, leur remit deux excellents chevaux, et les deux fugitives quittèrent rapidement Tours, se dirigeant vers l'Espagne, tremblant au moindre bruit, suivant les chemins détournés, parce qu'elles n'osaient suivre les grandes routes, et demandant l'hospitalité quand elles ne trouvaient pas d'auberge.

— Mais, en vérité, c'est que c'est cela tout à fait ! s'écria madame de Chevreuse en frappant ses mains l'une dans l'autre. Il serait vraiment curieux... Elle sterrèta.

— Que je suivisse les deux fugitives jusqu'au bout de leur voyage? dit Alhos. Non, Madame, je n'abuserai pas ainsi de vos moments, et nous ne les accompagnerons que jusqu'à un petit village du Limousin situé entre Tulle et Angoulême, un petit village que l'on nomme Roche-l'Abeille.

Madame de Chevreuse jeta un cri de surprise et regarda Alhos avec une expression d'étonnement qui Gt sourire l'ancien mousquetaire.

— Attendez, Madame, continua Athos, car ce qu'il me reste à vous dire est bien autrement étrange que ce que je vous ai dit.

— Monsieur, dit madame de Chevreuse, je vous tiens pour sorcier, je m'attends à tout; mais en vérité... n'importe, aile? toujours.

— Celte fois la journée avait été longue et fatigante; il faisait froid ; c'était le 11 octobre ; ce village ne présentait ni auberge ni château, les maisons des paysans étaient pauvres et sales. Marie Michon était une personne fort aristocrate ; comme la reine sa sœur, elle était liabitm'o aux bonnes odeurs et au linge lin ; elle résolut donc do demander l'hospitalité au presbytère.

VNTtT ANb APRF.S. 2H

Athos fit une pause.

— iÀi] continuez, dit la duchesse, je vous ai prévenu que je m'attendais à tout.

— Les deux voyageuses frappèrent à la porte; il était tard; le prêtre, qui était couché, leur cria d'entrer; elles entrèrent, car la porte n'était point fermée. La confiance est grande dans les villages. Une lampe brûlait dans la chambre où était le prêtre. Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la terre, poussa la porte, passa la tête et demanda l'hospitalité.

— Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prêtre, si von: voulez vous contenter des restes de mon souper et de la moi tié de ma chambre.

Les deux voyageuses se consultèrent un instant; le prêtre les entendit éclater de rire, puis le maître ou plutôt la maîtresse répondit:

— Merci, monsieur le curé, j'accepte.

— Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, répondit le prêtre, car moi aussi j'ai couru toute la journée et ne serais pas fâché de dormir cette nuit.

Madame de Chevreuse marchait évidemmegit de surprise en étonnement et d'étonnement en stupcfactiûn; sa figure, en regardant Athos, avait pris une expression impossible à rendre : on voyait qu'elle eût voulu parler ; et cependant elle se taisait, de peur de perdre une des paroles de son iuterlo* cuteur.

— Après? dit-elle.

— Après? dit Athos. Ah! voilà justement le plus difiQcile

— Dites, dites, dites! On peut tout me dire à moi. D'ailleurs cela ne me regarde pas, et c'est l'affaire de mademoiselle Marie Michon.

— Ah ! c'est juste, dit Athos. Eh bien ! donc, Marie Michon sonpa avec sa suivante, et, après avoir soupe, selon la perjnissionqui lui avait été donnée, elle rentra dans la chambre où reposait son hôte, tandis que Ketty s'accommodait sur un fauteuil dans la première pièce, c'est-à-dire dans celle oùI'oq avait soupe.

— En vérité. Monsieur, dit madame de Chevreuse, à moins

que vous ne soyez le démon en personne, je ne sais pai comuieui vous pouvez connaître tous ces détails.

— C'était une charmante femme que cette Marie Miclion, reprit Athos, une de ces folles créatures à qui passent sans cesse dans l'esprit les idées les plus étranges, un de ces êtres nés pour nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hôte était prêtre, il vint à l'esprit de la coquette que ce serait un joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs joyeux qu'elle avait déjà, que celui d'avoir damné un abbé.

— Comte, dit la duchesse, ma parole d'honneur, vous m'épouvantez!

— Hélas! reprit Athos, le pauvre abbé n'était pas un saint Ambroise, et, je le répète, Marie Michon était une adorable créature.

— Monsieur, s'écria la duchesse en saisissant les mains d'Athos, dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces détails, ou je fais venir un moine du couvent des Vieux- Augustins et je vous exorcise.

Athos se mit à rire.

— Rien déplus facile, Madame. Un cavalier, qui lui-même était chargé d'une mission importante, était venu demander une heure avant vous l'hospitalité au presbytère et cela au moment même où le curé, appelé auprès d'un mourant, quittait non-seulement sa maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l'homme de Dieu, plein de confiance dans son hôte, qui d'ailleurs était gentilhumme, lui avait abandonné maison, souper et chambre. C'était donc à l'hôte du bon abbé, et non à l'abbé lui-même, que Marie Michon était venue demander l'hospitalité.

— Et ce cavalier, cet hôte, ce gentilhomme arrivé avant elle?

— C'était moi, le comte de La Fère, dit Athos en se lovant et en saluant respectueusement la duchesse de Chevreuso.

La duchesse resta un moment stupéfaite, puis tout à coup éclatant de rire :

— Ah ! ma foi ! dit-elle, c'est fort drôle, et celte folle de Marie Michon a trouvé mieux qu'elle n'espérait. Asseyez- vous, cher comte, et reprenqz foire récit.

— Maintenant, il me reste à ui'accuser. Madame. Je vous

VINr.T AN?^ APRfiS. 213

iai dit, mm-inèmc jo voyngoais pour une mission presséedès le poiiit Ju jour }ti aoviis ttcia chambre, sans bruit, lais» sand doiuiir mon charmant compagnon de gîte. Dans la première pièce dormait aussi, la tête renversée sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de la maîtresse. Sa jolie figure me frappa; je m'approchai et je reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placée auprès d'elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse était...

— Marie Michon ! dit vivement madame de Chevreuse.

— Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis delà maison, j'allai à l'écurie, je trouvai mon cheval sellé et mon laquais prêt; nous partîmes.

— Et vous n'êtes .jamais repassé par ce village? demanda vivement madame^e Chevreuse.

— Un an après. Madame.

— Eh bien?

— Eh bien ! je voulus revoir le bon curé. Je le trouvai fort préoccupé d'un événement auquel il ne comprenait rien. Il avait, huit jours auparavant, reçu dans une barcelonnette un charmant petit garçon de trois mois avec une bourse pleine d'or et un billet contenant ces simples mots : « 1 1 octobre 1633. »

— C'était la date de cette étrange aventure, reprit Madame de Chevreuse.

— Oui, mais il n'y comprenait rien, sinon qu'il avait passé cette nuit-là près d'un mourant, car Marie Michon avait quitté elle-même le presbytère avant qu'il y fût de retour.

— Vous savez. Monsieur, que Marie Michon, lorsqu'elle revint en France, en 1643, fit redemander à l'instant même des nouvelles de cet enfant ; car, fugitive, elle ne pouvait le garder ; mais, revenue à Paris, elle voulait le faire élever près d'elle.

— Et que lui dit l'abbé? demanda à son tour Athos.

— Qu'un seigneur qu'il ne connaissait pas avait bien voulu s'en charger, avait répondu de son avenir, et l'avait emporté avec lui.

— C'était la vérité. "

— Ah ! je comprends alors ! Ce seigneur, c'était vous, c'était son père !

214 Vi^GT ANS AVl<l':S.

— Chut! ne parle/, pas si haut, Wndanip; il fi<:t M.

— II est là ! s'écria madame de Chevreuse se levant \lve> ment; il est là, mon fils, le fils de Marie Michon est là! Mais je veux le voir à l'instant!

— Faites attention, Madame, qu'il ne connaît ni son père ni sa mère, interrompit Athos.

— Vous avez gardé le secret, et vous me l'amenez ainsi, "pensant que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci. Monsieur! s'écria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu'elle essaya de porter à ses lèvres; merci I Vous êtes un noble cœur.

— Je vous l'amène, dit Athos en retirant sa main, pour qu'à votre tour vous fassiez quelque choso pour lui, Madame. Jusqu'à présent j'ai veillé sur son éducation, et j'en ai fait, je le crois, un gentilhomme accompli ; mais le moment est venu où je me trouve de nouveau forcé de reprendre la vie errante et dangereuse d'homme de parti. Dès demain je me jette dans une affaire aventureuse où je puis être tué; alors il n'aura plus que vous pour le pousser dans le monde, où il est appelé à tenir une place.

— Oh ! soyez tranquille ! s'écria la duchesse. Malheureusement j'ai peu de crédit à cette heure, mais ce qu'il m'en reste est à lui; quant à sa fortune et à son titre...

— De ceci, ne vous en inquiétez point, Madame; je lui ai substitué la terre de Bragelonne, que je tiens d'héritage, laquelle lui donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

— Sur mon âme, Monsieur, dit la duchesse, vous êtes un vrai gentilhomme ! mais j'ai hâte de voir notre jeune vicomte. Où est-il donc?

— Là, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse l'arrêta.

— Est-il beau? demanda-t-elle.

Athos sourit.

— Il ressemlile à sa nii''r(3, dit-il.

Kn même temps il ouvrit la porte et fil cigno an jeune homme, qui apparut sur le seuil.

VINGT ANS Al'RES. 21 Ô

Madame de Clievreuse ne put s'empêcher de jeter un cil de joie en apercevant un si cliarmant cavalier, qui dépassait toutes les espérances que son orgueil avait pu con^ cevoir.

— Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme s'approcha avec son charmant sourire et, la tête découverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de Chevreuse.

— Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos n'est-ce pas pour ménager ma timidité que vous m'avez d t <jue Madame était la duchesse de Chevreuse, et n'est-ce pas^ plutôt la reine?

— Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main à son tour, en le faisant asseoir auprès d'elle et en le regardant avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne suis point la reine, car si je l'étais, je ferais à l'instant même pour vous tout ce que vous méritez; mais, voyons, telle que je suis, ajouta-t-elle en se retenant à peine d'appuyer ses lèvres sur son front si pur, voyons, quelle car* rière désirez-vous embrasser?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression d'indicible bonheur.

— Mais, Madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore à la fois, il me semble qu'il n'y a qu'une carrière pour un gentilhomme, c'est celle des armes. Monsieur le comte m'a élevé avec l'intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m'a laissé espérer qu'il me présenterait cà Paris à quelqu'un qui pourrait me recommander peut-être à M. h prince.

— Oui, je comprends, il va bien à un jeune soldat comme vous de servir sous un général comme lui; mais voyons, attendez... personnellement je suis assez mal avec lui, à cause des querelles de madame de Montbazon, ma belle-mère, avec raadame de Longuevilîe : mais par le prince de Marcillar... Eh! vraiment, tenez, comte, c'est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien" ami à moi ; il recommandera notre jeune ami à madame de Longuevilîe, laquelle lui donnera une lettre pour son frère, M. le prince, qui l'aime trop tendrement pour

ne pas faire à l'instant même pour lui tout ce qu'elle lui domandera.

— Eh bieni voilà qui va à merveille, dit le comte. Seulement, oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence? J'ai des raisons pour désirer que le vicomte ne soit plus demain soir à Paris.

— Désirez-vous que l'on sache que vous vous intéressez à lui, monsieur le comte?

— Mieux vaudrait peut-être pour son avenir que l'on ignorât qu'il m'ait jamais connu.

— Ohl Monsieur ! s'écria le jeune homme.

— Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais rien sans raison.

— Oui, Monsieur, répondit le jeune homme, je sais que la suprême sagesse est en vous, et je vous obéirai comme j'ai l'habitude de le faire.

— Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est à Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l'affaire ne soit terminée.

— C'est bien, madame la duchesse, mille grâces. J'ai moimôme plusieurs courses à faire aujourd'hui, et à mon retour, c'est-à-dire vers les six heures du soir, j'attendrai le vicomte à l'hôtel.

— Que faites-vous, ce soir?

— Nous allons chez l'abbé Scarron, pour lequel j'ai une cltre, et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

— C'est bien, dit la duchesse de Clievreuse, j'y passerai moi-môme un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous lie m'ayez vue.

Athos salua madame de Chevreuse et s'apprêta à sortir.

— Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse quitte-t-on si sérieusement ses anciens amis?

— Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j'avais su plus tôt que Marie Miclioii fiU une si cliarmanle (M'éatuie I...

Kt il se retira en soupirant.

L*ABBÉ SCAURON.

Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant ce logis n'était ni celui d'un grand seigneur ni celui d'un financier. On n'y maageaiipas, on n'y jouait jamais, on n'y dansait guère.

Cependant, c'était le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y allait.

Ce logis était celui du petit Scarron.

On y riait tant, chez ce spirituel abbé ; on y débitait tant de nouvelles; ces nouvelles étaient si vite commentées, déchiquetées et transformées, soit en contes, soit en épigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu'il disait et reporter ailleurs ce qu'il avait dit. Beaucoup brûlaient aussi d'y placer leur mot; et, s'il était drôle, ils étaient eux-mêmes les bienvenus.

Le petit abbé Scarron, qui n'était au reste abbé que parce qu'il possédait une abbaye, et non point du tout parce qu'il était dans les ordres, avait été autrefois un des plus coquets prébcndiers de la ville du Mans, qu'il habitait. Or, un jour de carnaval, il avait voulu réjouir outre mesure cette bonne ville dont il était l'àme ; il s'était donc fait frotter de miel par son valet; puis, ayant ouvert un lit de plume, il s'était roulé dedans, de sorte qu'il était devenu le plus grotesque volatile qu'il fût possible de voir. Il avait commencé alors à faire des visites à ses amis et amies dam, cet étrange costume; on avait commencé par le suivre avec ébahissement, puis avec des huées, puis les crocheteurs l'avaient insulté, puis les enfants lui avaient jeté des pierres, puis enfin il avait été obligé de prendre la faite pour échapper aux projectiles. Du moment où il avait fui, tout le' monde l'avait poursuivi, pressé, traqué . relancé de tous côtés; ScaiTon n'avait trouve d autre

518 VINGT ANS APRhïi.

iuovlmi d'échapper à son cscurte qu'en se jetant à la rivière. 11 nageait comme un poisson, mais l'eau était glacée. Scarron était en sueur, le froid le saisit, et eu atteignant l'autre rive, il était perclus.

On avait alors essayé, par tous les moyens connus, de lui rendre l'usage de ses membres; on l'avait tant fait souiïrir du traitement, qu'il avait renvoyé tous les médecins en déclarant qu'il préférait de beaucoup la maladie; puis il était revenu à Paris, oij déjà sa réputation d'homme d'esprit était établie. I,à il s'était fait confectionner une chaise de son invention; et comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite cà la reine Anne d'Autriche, celle-ci, charmée de son esprit, lui avait demandé s'il ne désirait pas quelque titre.

— Oui, Votre Majesté, il en est un que j'ambitionne fort, avait répondu Scarron.

— Et lequel ? avait demandé Anne d'Autriche.

— Celui de votre malade, répondit l'abbé.

Et Scarron avait été nommé malade de la reine avec une pension de quinze cents livres.

A partir de ce moment, n'ayant plus d'inquiétude sur l'avenir, Scarron avait mené joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu.

Un jour cependant, un émissaire du cardinal lui avait donné à entendre qu'il avait tort do recevoir M. le coadjutcur.

— Et pourquoi cela? avait demandé Scarron, n'osi-(i> donc point un homme de naissance?

— Si fait, pardieul

— Aimable?

— Incontestablement.

— Spirituel?

— Il n'a malheureusement que trop d'e.'^prit.

— Eh bien! alors, avait répondu Scarron, pourquoi vou- /ez-vous que je cesse de voir un pareil homme?

— Farce qu'il pense mal.

— Vraiment? et de qui?

— Du cardinal.

— Comment! avait dit Scarron, je continue bien do voir hi. (jilles Despréaux, qui pense mal de moi, et vous voulez

VINGT ANS APRES. 2i9

que je cesse de voir M. le coadjuteur parce qu'il pense mal d'un autre ? impossible !

La conversation en était restée là, et Scarron, par esprit de contrariété, n'en avait vu que plus souvent IVL de Gondy.

Or, le matin du jour où nous sommes arrivés, et qui était le jour d'échéance de son trimestre, Scarron, comme c'était son habitude, avait envoyé son laquais avec son reçu pour toucher son trimestre à la caisse des pensions ; mais il lui avait été répondu :

« Que l'État n'avait plus d'argent pour M. l'abbé Scarron. »

Lorsque le laquais apporta cette réponse à Scarron, il avait près de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une pension double de celle que le Mazarin lui supprimait : mais le rusé goutteux n'avait garde d'accepter. Il lit si bien, qu'à quatre heures de l'après-midi toute la ville savait le refus du cardinal. Justement c'était jeudi, jour de réception chez l'abbé; on y vint en foule, et l'on fronda d'une manière enragée par toute la ville.

Athos rencontra dans la rue Saint-Honoré deux gentilshommes qu'il ne connaissait pas, à cheval comme lui, suivis d'un laquais comme lui, et faisant le même chemin que lui. L'un des deux mit le chapeau à la main et lui dit :

— Croyez-vous bien, Monsieur, que ce pleutre de Mazarin a supprimé la pension au pauvre Scarron !

— Cela est extravagant, dit Athos en saluant à son tour les deux cavaliers.

— On voit que vous êtes honnête homme. Monsieur, répondit le même seigneur qui avait déjà adressé la parole à Athos, et ce Mazarin est un véritable fléau.

— Hélas 1 Monsieur, répondit Athos , à qui le dites-vous. Et ils se séparèrent avec force politesses.

— Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au vicomte; nous ferons notre compliment à ce pauvre homme.

— Mais qu'est-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en émoi tout Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgracié?

— Oh I mon Dieu, non, vicomte, répondit Athos : c'est tout bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qvii

sera tombé dans la disgrâce du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre lui.

— Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda naïvement Raoul, je croyais que c'était déroger.

— Oui, mon cher vicomte, répondit Athos en riant, quand on les fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore. Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne un conseil salutaire, je crois qu'il vaut mieux ne pas en faire.

— Et alors, demanda R^aoul , ce monsieur Scarron est poète?

— Oui, vous voilà prévenu, vicomte; failes-bien attention à vous dans celte maison; ne parlez que par gestes, ou plutôt, écoutez toujours.

— Oui, Monsieur, répondit Raoul.

— Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes amis : ce sera l'abbé d'Herblay, dont vous m'avez souvent entendu parler.

— Je me le rappelle, Monsieur.

— Approchez-vous quelquefois de nous comme poumons parler, mais ne nous parlez pas; n'écoutez pas non plus. Ce jeu servira pour que les importuns ne nous dérangent pas.

— Fort bien, Monsieur, et je vous obéirai de point en point.

Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis, à sept heures ils se dirigèrent vers la rue des Tournelles. La rue était obstruée par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit faire passage et entra suivi du jeune homme. La première pcr^^onne qui le frappa en entrant fut Araniis, installé dans un fauteuil à roulettes, fort large, rccouvertd'un dais en tapisserie, sous lequel s'agitait, enveloppé dans une couverture de brocart, une petite ligure assez jeune, assc? rieuse, mais parfois pâlissante, sans que ses yeux cessassent néanmoins d'exprimer un sentiment vif, spirituel ou gracieux. C'était l'abbé Scarron, toujours riant, raillant, complimentant, soulTrant et se grattant avec une petite baguette.

Autour de cette espèce de tente roulante, s'empressait une foule de gentilshommes et de daines. La chambre était fort propre et convenablement meublée. De grandes pentes de

VïNGT ANS APRÈS. 22 i

soie brochées de fleurs qui avaient été autrefois de couleurs vives, et qui pour le moment étaient un peu passées, tombaient de larges fenêtres, la tapisserie était modeste, mais de bon goût. Deux laquais fort polis et dressés aux bonnes manières faisaient le service avec distinction.

En apercevant Athos, Aramis s'avança vers lui, le pritpaï la main et le présenta cà Scarron, qui témoigna autant de plaisir que de respect pour le nouvel hôte, et fit un compliment très- spirituel pour le vicomte. Raoul resta interdit, car il ne s'était pas préparé à la majesté du bel esprit. Toutefois il salua avec beaucoup de grâce. Athos reçut ensuite les compliments de deux ou trois seigneurs auxquels le présenta Aramis ; puis le petit tumulte de son entrée s'effaça peu à peu, et la conversation devint générale.

Au bout de quatre ou cinq minutes, que Raoul employa à se remettre et à prendre topographiquement connaissance de l'assemblée, la porte se rouvrit, et un laquais annonça made% moiselle Paulet.

Athos toucha de la main l'épaule du vicomte.

— Regardez cette femme, Raoul, dit-il, car c'est un personnage historique; c'est chez elle que se rendait le roi Henri IV lorsqu'il fut assassiné.

Raoul tressaillit; à chaque instant, depuis quelques jours, se levait pour lui quelque rideau qui lui découvrait un aspect héroïque : cette femme, encore jeune et encore belle, qui entrait, avait connu Henri IV et lui avait parlé.

Chacun s'empressa auprès de la nouvelle venue, car elle était toujours fort à la mode. C'était une grande personne à taille fine et onduleuse, avec une foret de cheveux dorés, comme Raphaël les affectionnait, et comme Titien en a mis à toutes ses Madeleines. Cette couleur fauve, ou peut-être aussi la royauté qu'elle avait conquise sur les autres femmes, l'avait fait surnommer la Lionne.

Nos belles dames d'aujourd'hui qui visent à ce titre fashio* nable sauront donc qu'il leur vient, non pas d'Angleterre, comme elles le croyaient peut-être, mais de leur belle et spirituelle compatriote nlp.:1emoiselle Paulet.

Mademoiselle Paulet alla droit à Scarron, au milieu du murmure qui de toutes parts s'éleva à son arrivée.

— Eh bien, mon cher abbé ! dit-elle de sa voix tranquille, X )us voilà donc pauvre? nous avons appris cela cette aprèsnidi, chez madame de Rambouillet; c'est M. de Grasse qu nous l'a dit.

— Oui, mais l'État est riche maintenant, dit Scarron; il faut savoir se sacrifier à son pays.

— Monsieur le cardinal va s'acheter pour quinze cents livres de plus de pommades et de parfums par an, dit un frondeur qu'Athos reconnut pour le gentilhomme qu'il avait rencontre'; rue Saint-Honoré.

— Mais la Muse, que dira-t-elle, répondit Aramis de sa voix mielleuse; la Muse qui a besoin de la médiocrité dorée? Car eufm :

Si Virgiiio puer aut tolerabile desit Hospitium^ caderent omues à crinihus liydri.

— Bon ! dit Scarron en tendant la main à mademoiselle Paulet; mais si je n'ai plus mou hydre, il me reste au moins ma lionne.

Tous les mots de Scarron paraissaient exquis ce soir-là. C'est le privilège de la persécution. M. Ménage en fit des bonds d'enthousiasme.

Alademoiselle Paulet alla prendre sa place accoutumée ; mais, avant de s'asseoir, elle promena du haut de sa grandeur un regard de reine sur toute l'assemblée, et ses yeux s'arrL'tèrent sur Raoul.

Athos sourit.

— Vous avez été remarqué par madcmi>(selle Paulet, vicomte; allez la saluer : donnez-vous pour ce que vous êtes, pour un franc provincial; mais ne vous avisez pas de lui parler de Henri IV.

Le vicomte s'approcha en rougissant Je la Lionne, et se confondit bientôt avec tous les seigneurs qui entouraient sa chaise.

(!ela faisait déjà deux groupes bien distincts : celui qui ènlonraif, M. Ménage, et celui qui ontonralt mademoiselle Paulet; Scarron courait de l'un à lautro, manœuvrant son fauteuil à roulettes au milieu <ii' tout ce uiond^ avec autant

d'adresse qu'un pilote expérimenlé ferait d'une barque au milieu d'une mer parsemée d'écueils. i

— Quand causerons-nous? dit Allios à Aramis.

— Tout à l'heure, répondit celui-ci; il n'y a pas encore assez de monde, et nous serions remarqués.

En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais annonça M. le coadjuteur.

A ce nom, tout le monde se retourna, car c'était un nom qui commençait déjà à devenir fort célèbre.

Atlios fit comme les autres. Il ne connaissait l'abbé de Gondy que de nom.

Il vit entrer un petit homme noir, mal fait, myope, maladroit de ses mains à toutes choses, excepté à tirer l'épée et le pistolet, qui alla tout d'abord donner contre une table qu'il faillit renverser; mais ayant avec tout cela quelque chose de haut et de fier dans le visage.

Scarron se retourna de son côté et vint au-devant de lui dans son fauteuil, mademoiselle Paulet salua de sa place et de la main,

— Eh bien ! dit le coadjuteur en apercevant Scarron, ce qui ne fut que lorsqu'il se trouva sur lui, vous voilà donc en disgrâce, l'abbé?

C'était la phrase sacramentelle; elle avait été dite cent fois dans la soirée, et Scarron en était à son centième bon mot sur le même sujet : aussi faillit-il rester court; mais un effort désespéré le sauva.

— M. le cardinal Mazarin a bien voulu songer à moi, dit-il.

— Prodigieux ! s'écria Ménage.

— Mais comment allez-vous faire pour continuer de nous recevoir? continua le coadjuteur. Si vos revenus baissenf, je vais être obligé de vous faire nommer chanoine de Notre- Dame.

— Oh ! non pas, dit Scarron, je vous compromettrais trop.

— Alors vous avez des ressources que nous ne connaissons pas?

— J'emprunterai à la reine.

— Mais Sa Majesté n'a rien à elle, dit Aramis; ne vit-elle pas sous le régime de la communauté?

Le coadjuteur se retourna et sourit à Aramis, en lui faisant du bout du doigt un si^no d'amitié.

— Pardon, mon clier abbé, lui dit-il, vous êtes on retai'd, et il faut que je vous fasse un cadeau.

— De quoi? dit Aramis.

— D'un cordon de chapeau.

Chacun se retourna du cùté du coadjuteur, qui tira de sa poche un cordon de soie d'une forme singulière.

— Ah! mais, dit ScaiTon, c'est une fronde, cela !

— Justement! dit le coadjuteur, on fait tout à la fronde. Mademoiselle Paulct, j'ai un éventail pour vous à la fronde. Je vous donnerai mon marchand de gants, dHorblay, il fait des gants à la fronde; et à vous, Scarron, mon boulanger avec un crédit illimité : il fait des pains à la fronde qui soiit excellents.

Aramis prit le cordon et le noua autour de son chapeau. En ce moment la porte s'ouvrit, et le laquais cria à haute voix :

— Madame la duchesse de Chevreuse I

Au nom de madame de Chevreuse, tout le monde se leva.

Scarron dirigea vivement son fauteuil du cùté de la porte. Raoul rougit. Athos lit un signe à Aramis, qui alla se tapir dans l'embrasure dune fenêtre.

Au milieu des compliments respectueux qui l'accueillirent à son entrée, la duchesse cherchait visiblement quelqu'un ou quelque chose. Enfin elle distingua Raoul, et ;jcs yeux devinrent étincelants: elle aperçut Athos, et devint rêveuse; elle vit Aramis dans l'embrasure de sa fenêtre, et lit un imperceptible mouvement de surprise derrière son éventail.

— A propos, dit-elle, comme pour chasser les idées qui l'envahissaient malgré elle, comment va ce pauvre Voiture ? Savez-vous, Scarron?

— Comment I M. Voiture est malade? demanda le seigneur qui avait parlé à Athos dans la rue Saint-llonoré, cl qu'a-t-il donc encore?

— Il a joué sans avoir eu le soin de faire prendre par son laquais des chemises de recliange, dit le coadjuteur, de sorte qu'il a aurai)é un froid et s'en va mourant.

— Où dune c<;la?

— I.li' mou Di'-'u! chez moi. Imaginez donc que le iiuuvre

VINGT ANS APRIiS. 22S

Voiture avait fait un vœu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois jours il n'y peut plus tenir, et s'achemine vers l'archevêché pour que je le relève de son vœu. Malheiureusement, en ce moment-là, j'étais en affaires très-sérieuses avec ce bon conseiller Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture aperçoit le marquis de Luyiies à une table et attendant un joueur. Le marquis l'appelle, l'invite à se mettre à table. Voiture répond qu'il ne peut pas jouer que je ne l'aie relevé de son vœu. Luynes s'engage en mon nom, prend le péché pour son compte; Voiture se met à table, perd quatre cents éous, prend froid eu sortant et se couche pour ne plus se relever.

— Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture? demanda Aramis à moitié caché derrière son rideau de fenêtre.

— Hélas I répondit M. Ménage, il est fort mal, et ce grand homme va peut-être nous quitter, deseret orbem.

— Bon, dit avec aigreur mademoiselle Paulet, lui, mourir! il n'a de garde ! il est entouré de sultanes comme un Turc. Madame de Saintot est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe ses draps^ et il n'y a pas jusqu'à notre amie, la marquise de Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.

— Vous ne l'aimez pas, ma .chère Parthénie ! dit en riant Scarron.

— Oh! quelle injustice, mon cher malade! je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son âme.

— Vous n'êtes pas nommée Lionne pour rien, ma chère, dit madame de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.

— Vous maltraitez fort un grand poète, ce me semble. Madame, hasarda Raoul.

— Un grand poète, lui?... Allons, on voit bien, vicomte, que vous arrivez de province, comme vous me le disiez toul à l'heure, et que vous ne l'avez jamais vu. Lui! un grand poète? Eh ! il a à peine cinq pieds.

— Bravo! bravo! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une énorme rapière. Bravo, belle Paulet! il est temps enfin de remettre ce petit Voiture

io.

256 VINGT ANS APRfiS.

à sa place. Je déclare hautement que je crois me connaître en poésie, et que j'ai toujours trouvé la sienne fort détestable.

— Quel est donc ce capitan, Monsieur ? demanda Raoul à Atlîos.

— M. de Scudéry.

— L'auteur de la Clélie et du Grand Cyrusf

— Qu'il a composés de compte à demi avec sa sœur, qui ?ause en ce moment avec cette jolie personne, là-bas, près lie lyi. Scarron.

Raoul se retourna et vit effectivement deux figures nouvelles qui venaient d'entrer : l'une toute charmante, toute frêle, toute triste, encadrée dans de beaux cheveux noirs, avec des yeux veloutés comme ces belles fleurs violettes de la pensée sous lesquelles étincelle un calice d'or; l'autre femme, semblant tenir celle-ci sous sa tutelle, était froide, sèche et jaune, une véritable figure de duègne ou de dévote.

Raoul se promit bien de ne pas sortir du salon sans avoir parlé à la belle jeune fdle aux yeux veloutés qui, par un étrange jeu de la pensée, venait, quoiqu'elle n'eût aucune ressemblance avec elle, de lui rappeler sa pauvre petite Louise, qu'il avait laissée souffrante au château de LaVallière et qu'au milieu de tout ce monde il avait oubli(''e un instant.

Pendant ce temps, Aramis s'était rapproche du coadjutour, qui, avec une mine toute rieuse, lui avait glissé quelques mots à l'oreille. Aramis, malpré sa puissance sur lui-même, ne put s'empêcher de faire un léger mouvement.

— Riez donc, lui dit M. de Retz; on nous regarde. Et il le quitta pour aller causer avec madame de Chevreuse, qui avait un grand cercle autour d'elle.

Aramis feignit de rire pour dépister l'attention de quelques auditeurs curieux, et, s'aperccvant qu'à son lour Atlior, était allé se mettre dans l'embrasure de la fcnôlro où il était resté quelque temps, il s'en fut, après avoir jeté quelques mots à droite et à gaucho, le rejoindre sans affectation.

Aussitôt qu'ils se furent rejoints, ils entamèrent une conversation accompagnée de force gestes.

Raoul alors s'approclp d'eux, comme le lui avait recommandé Alhos.

VINGT ANS APRÈS. m

— Cest un rondeau de M. Voiture que me débite M. l'abbé, dit Athos a haute voix, et que je trouve incomparable.

Raoul demeura quelques instants près d'eux, puis il alla se confonûre au groupe de madame de Chevreuse, dont s'étaient rapprochées mademoiselle Paulet d'un côté et mademoiselle Scudéry de l'autre.

— Eh bien! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n'être pas tout à fait de l'avis de M. de Scudéry; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poète, mais un pur poète. Les idées poHtiques lui manquent complètement.

— Ainsi donc? demanda Athos.

— C'est demain, dit précipitamment Aramis.

— A quelle heure?

— A six heures.

— Oîi cela?

— A Saint- Mandé.

— Qui vous l'a dit?

— Le comte de Rochefort?

Quelqu'un s'approchait.

— Et les idées philosophiques? C'f'laient celles-là qui lui manquaient à ce pauvre Voiture. Moi je me range à l'avis de M. le coadjuteur : pur poète.

— Oui certainement, en poésie il était prodigieux, dit Ménage, et toutefois la postériié, tout en l'admirant, lui reprochera une chose, c'est d'avoir amené dans la facture du vers une trop grande licence; il a tué la poésie sans le savoir.

— Tué, c'est le mot, dit Scudéry.

— Mais quel chef-d'œuvre que ses lettres, dit madame l\ù Chevreuse.

— Oh! sous ce rapport, dit mademoiselle de Scudéry, c'est un illustre complet.

— C'est vrai, répliqua mademoiselle Paulet, mais tant qu'il plaisante, cardans le genre épistolaire sérieux il est plloyable, et s'il ne dit les choses très-crûment, vous conviendrez qu'il les dit fort mal.

— Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable.

— Oui, certainement, reprit Scudéry en tordant sa moustache; je trouve seulement que son comique est forcé et sa

plaisanterie est par trop familière. Voyez sa Lettre de la Carpe au Brochet.

— Sans compter, reprit Ménage, que ses meilleurs inspirations lui venaient de l'hôtel Rambouillet. Voyez Zélide et Alcidalée.

— Quant à moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement madame de Chevreuse, qui lui répondit par un gracieux sourire; quant à moi, je l'accuserai encore d'avoir été trop libre avec les grands. Il a manqué souvent à madame la princesse, à M. le maréchal d'Albret, â M. de Schomberg, à la reine elle-même.

— Comment, à la reine? demanda Scudéry en avançant la jambe droite comme pom' se mettre en garde. Morbleu! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manqué à Sa Majesté?

— Ne connaissez-vous donc pas sa pièce : dépensais?

— Non, dit madame de Chevreuse,

— Non, dit mademoiselle de Scudéry.

— Non, dit mademoiselle Paulet.

— En effet, je crois que la reine l'a communiquée à peu de personnes; mais moi je la tiens de mains sûres.

— Et vous la savez?

— Je me la rappellerais, je crois.

— Voyons! voyons! dirent toutes les voix.

— Voici dans quelle occasion la chose a été faite, dit Aramis. M. de Voiture était dans le carrosse de la reine, qui se liioincnait en téte-à-téte avec lui dans la forùt de Foutainoîjleau; il fit semblant de penser pour que la reine lui demandât à quoi il pensait, ce qui ne manqua point.

— A quoi pensez-vous donc, monsieur Voiture? demanda Sa Majesté.

Voiture sourit, fit semblant de réfléchir cinq secondes pour qu'on crût qu'il improvisait, et répondit :

.le pensais quu la (ie6liii*.-c, A|ir< s tant d'injustes iniilliours.

Vous a justement couronnée De gloire, d'éclat et d'honiii:urs; Maiï ijuc vous étiez j'iub h urciiso

Lorsque vous étiez autiefoiSj Je ne dirai pas amoureuse !..

La rime le veut toutefois.

Scudéry, Ménage et mademoiselle Paulet haussèrent lea épaules.

— Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.

— Oh! dites trois couplets, dit mademoiselle Scudéry, c'est tout au plus une chanson.

Je pensais que ce pauvre Amour,

Qui toujours vous prêta ses armes.

Est banni loin de votre cour.

Sans ses traits, son arc et ses charmes;

Et de quoi puis-je profiter.

En pensant près de vous, Marie,

Si vous pouvez si maltraiter

Ceux qui vous ont si bien servie?

— Oh! quanta ce dernier trait, dit madame de Chevreuse, je ne sais s'il est dans les règles poétiques, mais je demande grâce pour lui comme vérité, et madame de Hautefort et madame de Sennecey se joindront à moi s'il le faut, sans compter M. de Beaufort.

— Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus : depuis ce malin je ne suis plus son malade.

— Et le dernier couplet? dit mademoiselle Scudéry, le dernier couplet, voyons.

— Le voici, dit Aramis; celui-ci a l'avantage de procéder par noms propres, de sorte qu'il n'y a pas à s'y tromper.

Je pensais, — nous autres poètes.

Nous pensons extravagamment, — Ce que, dans l'humeur où vous êtes.

Vous feriez si dans ce moment Vous avisiez en cette place Venir le duc de Buckingham, Et lequel serait en disgrâce Du duc ou du père Vincent *.

• Le p^-Tc Vincent <^tait le confesseur de la reine.

230 VINGT AiNS APRÈS.

A cette dernière strophe, il n'y eut qu'un cri sur l'impertinence de Voiture.

— Mais, dit à demi voix la jeune fille aux yeux veloutés, mais j'ai le malheur de les trouver charmc'inis, moi, ces vers.

C'était aussi l'avis de Raoul, qui s'approcha de Scarron ei lui dit en rougissant :

— Monsieur Scarron, faites-moi donc l'honneur, je vous prie, de me dire quelle est cotte jeune dame qui est seule de son opinion contre toute celle illustre assemblée.

— Ah! ah! mon jeuno vicomte, dit Scarron, je crois que vous avez envie de lui proposer une alliance offensive et défensive?

Raoul rougit de nouveau.

— J'avoue, dit-il, que je trouve ces vers forts jolis.

— Et ils le sont en effet, dit Scarron; mais chut, entre poètes, on ne dit pas de ces choses-là.

— Mais moi, dit Raoul, je n'ai pas l'honneur d'être poète, et je vous demandais...

— C'est vrai : quelle était cette jeune dame, n'est-ce pas? C'est la belle Indienne.

— Veuillez m'excuser, Monsieur, dit en rougissant Raoul, mais je n'en sais pas plus qu'auparavant. Hélas ! je suis provincial.

— Ce qui veut dire que vous ne connaissez pas grand'chose au phébus qui ruisselle ici de toutes les bouches. Tant mieux, jeune homme, lant mieux ! Ne clierchcz pas à comprendre, vous y perdriez voire temps ; et quand vous le comprendrez, il faut espérer qu'on ne le pvUlera plus.

— Ainsi, vous me pardonnez, Monsieur, dit Raoul, et vous daignerez me dire quelle est la personne que vous appela la belle Indienne ?

— Oui, certes, c'est une des plus charmantes personnes qui existent : mademoisiîllo Franroise d'Aubigné.

— Kst-elle de la famille du fameux Agrippa, l'ami du roi Henri IV?

— C'est sa petite-fille. Elle arrive de la Martinique, voilà pourquoi je l'appelle la belle Indienne.

Raoul ouvrit des yeux excessifs ; et ses yeux rencontn'irenl ceux de la jeune dame qui sourit.

On continuait de parler de Voiture.

— Monsieur, dit mademoiselle d'Aubigné en s'adressant à son tour à Scarron comme pour entrer dans la conversation qu'il avait avec le jeune vicomte, n'admirez-vous pas les amis du pauvre Voiture ! Mais écoutez donc comme ils le plument tout en le louant ! L'un lui ôte le bon sens, l'autre la poésie, l'autre l'originalité, l'autre le comique, l'autre l'indépendance, l'autre... Eh mais, bon Dieu! que vont-ils donc lui laisser, à cet illustre complet ? comme a dit mademoiselle Scudéry.

Scarron se mit à rire et Raoul aussi. La belle Indienne, étonnée elle-même de l'effet qu'elle avait produit, baissa les yeux et reprit son air naif.

— Voilà une spirituelle personne, dit Raoul.

Athos, toujours dans l'embrasure de la fenêtre, planait sur toute cette scène, le sourire du dédain sur les lèvres.

— Appelez donc M. le comte de La Fère, dit madame de Chevreuse au coadjutèur, j'ai besoin de lui parler.

— Et moi, dit le coadjutèur, j'ai besoin qu'on croie que je ne lui parle pas. Je l'aime et l'admire , car je connais ses anciennes aventures, quelques-unes, du moins; mais je ne compte le saluer qu'après-demain matiu.

— Et pourquoi après-demain matin ? demanda madame de Chevreuse.

— Vous saurez cela demain soir, dit le coadjutèur en riant.

— En vérité, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme l'Apocalypse. Monsieur d'Herblay, ajouta-t-elle en se retournant du côté d'Aramis, voulez-vous bien encore une fois être mon servant ce soir?

— Comment donc, duchesse ! dit Aramis , ce soir, demair ,, toujours, ordonnez.

— Eh bien ! allez me chercher le comte de La Fère, je veux lui parler.

Aramis s'approcha d' Athos et revint avec lui.

— Monsieur le comte, dit la duchesse en remettant une lettre à Athos, voici ce que je vous ai promis. Notre protégé sera parfaitement reçu.

— Madame, dit Athos, il esl bien heureux de vous devoir quelque chose.

— Vous n'avez rien à lui envier sous ce rapport; car moi je vous dois de l'avoir connu, répliqua la malicieuse femme avec un sourire qui râtela iMarie Michon à Aramis et à Athos.

Et à ce mot, elle se leva et demanda son c^irrosse. Mademoiselle Paulet était déjà partie, mademoiselle de Scudéry parlait.

— Vicomte, dit Athos en s'adressant à Raoul, suivez madame la duchesse de Chevreuse; priez-la qu'elle vous fasse la grâce de prendre votre main pour descendre, et en descendant remerciez-la.

La belle Indienne s'approcha de Scarron pour prendre congé de lui.

— Vous vous en allez déjà? dit-il. •

— Je m'en vais une des dernières, comme vous le voyez. Si vous avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu'elles soient bonnes surtout, faites-moi la grâce de m'en envoyer demain.

— Oh! maintenant, dit Scarron, il peut mourir.

— Comment cela, dit la jeune hlle aux yeux de velours.

— Sans doute, son panégyrique est fait.

Et l'on se quitta en riant, la jeune lille se retournant pour .regarder le pauvre paralytique avec intérêt, le pauvre paralilique la suivant des yeux avec amour.

Peu à peu les groupes s'éclaircireiU. Scarrou ne fit pas semblant de voir que certains de ses hôtes s'élaient parlé mystérieusemenl, que des lettres étaient venues pour plusieurs, et que sa soirée semblait avoir eu un but mystérieux qui s'écartait de la littérature, dont on avait cependant tant fait bruit. Mais qu'importait à Scarron ? on pouvait maintenant fronder chez lui tout à l'aise : depuis le matin, comme il lavait dit, il n'était plus le malade de la reine.

Quant à ilaoul , il avait en ellet accompagné la duchesse jusqu'à son carrosse, où elle avait pris place en lui donnant sa main à baiser; puis, par un de ses fous caprices (lui la rendaient si adorable et surtout si dangereuse, elle l'avait saisi tout ù coup par la lôte el l'avait embrassé au front en lui disant :

— Vicomte, que mes vœux et ce baiser vous portent bonheur !

Puis elle l'avait repoussé et avait ordonné au cocber de touclier à l'hôtel de Luynes. Le carrosse était parti; madame de Chevreuse avait fait au jeune homme un dernier signe parla portière, et Raoul était remonté tout interdit.

Athos comprit ce qui s'était passé et sourit. . — Venez, vicomte , dit-il , il est temps de vous retirer; t^ous partez demain pour l'armée de M. le prince ; dormez bien votre dernière nuit de citadin.

— Je serai donc soldat? dit le jeune homme ; oh ! monsieur, merci de tout mon cœur !

— Adieu, comte, dit l'abbé d'Herblay; je rentre dans mon couvent.

— Adieu l'abbé, dit le coadjuteur, je prêche demain, et j'ai vingt textes à consulter ce soir.

■^ Adieu, Messieurs, dit le comte; moi je vais dormir vingt- quatre heures de suite, je tombe de lassitude.

Les trois hommes se saluèrent après avoir échangé un dernier regard.

Scarron les suivait du coin de l'œil à travers les portières de son salon.

— Pas un d'eux ne fera ce qu'il dit, murmura-t-il avec son petit sourire de singe; mais qu'ils aillent, les braves gentilshommes 1 Qui sait s'ils ne travaillent pas à me faire rendre ma pension !... Ils peuvent remuer les bras, eux, c'est beaucoup; Hélas! moi je n'ai que la langue, mais je tâcherai de 'prouver que c'est quelque chose. Holà! Champenois, voilà onze heures qui sonnent. Venez me rouler vers mon lit... En vérité, cette demoiselle d'Aubigné est bien charmante !

,| Sur ce, le pauvre paralytique disparut dans sa chambre à coucher, dont la porte se referma derrière lui, et les lumièi-es s'éteignirent l'une après l'autre dans le salon de la rue Hr" Tournelles.

234 ViNGl ANS APRES.

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