‹ Vingt ans après; suite des Trois mousquetairesChapitre 12 sur 16 · SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

SAINT-DENIS

Le jour commençait à poindre lorsque Athos se leva et se fit habiller; il était facile de voir, à sa pâleur, plus grande que d'habitude, et à ces traces que l'insomnie laisse sur le visage, qu'il avait dû passer presque toute la nuit sans dormir. Contre l'habitude de cet homme si ferme et si décidé, il y avait ce matin dans toute sa personne quelque chose do lent et d'irrésolu.

C'est qu'il s'occupait des préparatifs de départ de Raoul et qu'il cherchait à gagner du temps. D'abord, il fourbit luimême une épée qu'il lira de son étui de cuir parfumé, examina si la poignée était bien en garde, et si la lame tenait solidement à la poignée.

Puis il jeta au fond d'une valise destinée au jeune homme un petit sac plein de louis, appela Olivain, c'était le nom du laquais qui lavait suivi de Blois, lui fit faire le porte-manteau devant lui, veillant àce que toutes les choses nécessaires à un jeune homme qui se met en campagne y fussent renfermées.

Enfin, après avoir employé à peu prés une heure à tous ces soins, il ouvrit la porte qui conduisait dans la chambre (lu vicomte et entra légèrement.

Le soleil, déjà radieux, pénétrait dans la chambre par la fenêtre à larges panneaux, dont Raoul, rentré tard, avait négligé de fermer les rideaux la veille. Il donnait encore la tète gracieusement appuyée sur son bras. Ses longs chevcui: noirs couvraient à demi son front charmant et tout humide de cette vapeur qui roule en perles le long des joues de l'enfant fatigué.

Athos s'approcha, etle corps incliné dans une altitude pleine de toiidrti mélancolio, il re.,'arJa Idiiglcmps ce jeune lioiiniift a la bouche souii:inl(;. aux paupièri's mi-cluscs, dmit les

rôves devaient être doux et le sommeil léger, tant son ange protecteur mettait dans sa garde muette de sollicitude et d'affection. Peu à peu Athos se laissa entraîner aux charmes de sa rêverie en présence de cette jeunesse si riche et si pure. Sa jeunesse à lui reparut, apportant tous ces souvenirs suaves, qui sont plutôt des parfums que des pensées. De ce passé au présent il y avait un abîme. Mais l'imagination a le vol de l'ange et de l'éclair; elle franchit les mers oii nous avons failli faire' naufrage, les ténèbres où nos illusions se sont perdues , le précipice où notre bonheur s'est englouti. Il songea que toute la première partie de sa vie à lui avait été brisée par une femme; il pensa avec terreur quelle influence pouvait avoir l'amour sur une organisation si fine et si vigoureuse à la fois.

En se rappelant tout ce qu'il avait souffert, il prévit tout ce que Raoul pouvait souffrir, et resî)ression de la tendre et profonde pitié qui passa dans son cœur se répandit dans le regard humide dont il couvrit le jeune homme.

A ce moment Raoul s'éveilla de ce réveil sans nuages, sans ténèbres et sans fatigues qui caractérise certaines "rganisations délicates comme celle de l'oiseau. Ses yeux s arrêtèrent sur ceux d' Athos, et il comprit sans doute tout ce qui se passait dans le cœur de cet homme qui attendait son réveil comme un amant attend le réveil de sa maîtresse, car son regard à son tour prit l'expression d'un amour infini.

— Vous étiez là, Monsieur? dit-il avec respect.

— Oui, Raoul, j'étais Là, dit le comte.

— Et vous ne m'éveilliez point?

•— Je voulais vous laisser encore quelques moments de ce bon sommeil, mon ami; vous devez être fatigué de la journée d'hier, qui s'est prolongée si avant dans la nuit.

— Oh! Monsieur, que vous êtes bon ! dit Raoul. Athos sourit.

— Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.

— Mais parfaitement bien, Monsieur, et tout à fait remis et dispos.

— C'est que vous grandissez encore, continua Alhos avec un intérêt paternel et charmant d'homme mûr pour le jeune homme, et que les fatigues sont doubles à votre âge.

— Oh! Monsieur, je vous demande bien pardon, dit Raoul honteux de tant de prévenances, mais dans un instant je vais être habillé.

Athos appela Olivain, et en effet au bout de dix minutes, avec cette ponctualité qu'Athos, rompu au service militaire, avait transmise à son pupille, le jeune homme fut prêt.

— Maintenant, dit le jeune homme au laquais, occupezvous de mon bagage.

— Vos bagages vous attendent, Raoul, dit Athos. J'ai fait faire la valise sous mes yeux, et rien ne vous manquera. Elle doit déjà, ainsi que le porte-manteau du laquais, êuo placée sur les chevaux, si toutefois on a suivi les ordres que j'ai donnés.

— Tout a été fait selon la volonté de monsieur le comte, dit Olivain, et les chevaux attendent.

— Et moi qui dormais, s'écria Raoul, tandis que vous, Monsieur, vous aviez la bonté de vous occuper de tous ces détails! Oh! mais, en vérité, Monsieur, vous me comblez de bontés.

— Ainsi vous m'aimez un peu, je l'espère du moins? répliqua Athos d'un ton presque attendri.

— Ohl Monsieur, s'écria Raoul, qui, pour ne pas manifester son émotion par un élan de tendresse, se domptait presque à suffoquer, oh! Dieu m'est témoin que je vous aime et que je vous vénère.

— Voyez si vous n'oubliez rien, dit Athos en faisant semblant de chercher autour de lui pour cacher son émotion.

— Mais non, Monsieur, dit Raoul.

Le laquais s'approcha alors d' Athos avec une certaine hé- Bitation, et lui dit tout bas :

— M. le vicomte n'a pas d'épée, car monsieur le comte m'a fait enlever hier soir celle qu'il a quittée.

— C'est bien, dit Athos, cela me regarde.

Raoul ne parut pas s'apercevoir du colloque. Il descendit^ regardant le comte à chaque instant pour voir si le momeufc des adieux était arrivé; mais Athos ne sourcillait pas.

Arrivé sur le perron, Raoul vit trois chevaux.

— Oh! Monsieur, s'écria-l-il tout radieux, vous m'accompagnez donc?

«— Je veux vous conduira quelque peu, dit Alhos.

La joie brilla dans les yeux de Raoul, et il s'élança légèrement sur son cheval.

Athos monta lentement sur le sien après avoir dit un mot tout bas au laquais, qui, au lieu de suivre immédiatement, remonta au logis. Raoul, enchanté d'être en la compagnie flu comte, ne s'aperçut ou feignit de ne s'apercevoir de rien.

Les deux gentilshommes prirent par le Pont-Neuf, suivi- Vent les quais ou plutôt ce qu'on appelait alors l'abreuvoir Pépin, et longèrent les murs du Grand-Châtelet. Ils entraient dans la rue Saint-Denis lorsqu'ils furent rejoints par le laquais.

La route se fit silencieusement. Raoul sentait bien que le moment de la séparation approchait; le comte avait donné la veille différents ordres pour des choses qui le regardaient, dans le courant de la journée. D'ailleurs ses regards redoublaient de tendresse, et les quelques paroles qu'il laissait échapper redoublaient d'affection. De temps en temps une réflexion ou un conseil lui échappait, et ses paroles étaient pleines de sollicitude.

Après avoir passé la porte Saint-Denis, et comme les deux cavaliers étaient arrivés à la hauteur des Récollets, Athos jeta les yeux sur la monture du vicomte.

— Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, je vous l'ai déjà dit souvent; il faudrait ne point oublier cela, car c'est un grand défaut dans un écuyer. Voyez! votre cheval est déjà fatigué; il écume, tandis que le mien semble sortir de l'écurie. Vous lui endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors; et, faites-y attention, vous ne pouvez plus le faire manœuvrer avec la promptitude nécessaire. Le salut d'un cavalier est parfois dans la prompte obéissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous ne manœuvrerez plus dans un manège, mais sur un champ de bataille.

Puis tout à coup, pour ne point donner une trop triste importance à cette observation :

— Voyez donc, Raoul, continua Athos, la belle plaine pGïïr voler la perdrix. ,

Le jeune homme profitait de la leçon, et admirait surtout avec quelle tendre délicatesse elle était donnée.

— J'ai encore remarqué l'autre jour une chose, disait Athos, c'est qu'en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu. Cette tension fait perdre la justesse du coup. Aussi, sur douze fois manquâtes-vous trois fois le but.

— Que vous atteignîtes douze fois, vous. Monsieur, répondit en souriant Raoul.

— Parce que je pliais la saignée et que je reposais ainsi ma main sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux vous dire, Raoul ?

— Oui, Monsieur; j'ai tiré seul depuis en suivant ce con* seil, et j'ai obtenu un succès entier.

— Tenez, reprit Athos, c'est comme en faisant des armes, vous chargez trop votre adversaire. C'est un défaut de votr» âge, je le sais bien; mais le mouvement du corps en chargeant dérange toujours l'épée de la ligne; et si vous aviez affaire à un homme de sang-froid, il vous arrêterait au premier pas que vous feriez ainsi par un simple dégagement ou même par un coup droit.

— Oui, Monsieur, comme vous l'avez fait bien souvent, mais tout le monde n'a pas votre adresse et votre courage.

— Que voilà un vent frais! reprit Athos, c'est un souvenir de l'hiver. A propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez, car vous êtes recommandé à un jeune général qui aime fort la poudre, souvenez-vous bien dans une lulto parliculière, comme cela arrive souvent à nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien de ne tirer jamais le premier: qui tire le premier touche rarement son homme, car il tire avec la crainte ne rester désarmé devant un ennemi armé; puis, lorsqu'il tirera, faites cabrer votre cheval; celte manœuvre m'a sauvé deux ou trois fois la vie.

— Je l'emploierai, ne fût-ce que par reconnaissance.

— Eh! dit Alhos, ne sont-ce pas des braconniers qu'on arrête là-bas? Oui, vraiment... Puis encore une chose importante, Raoul : si vous êtes blessé dans une charp\ si vous tombez de votre cheval et s'il vous reste encore quoique force, dérangez vous de la ligne qu'a suivie votre régiment; autrement, il peut être ramené, et vous seriez foulé aut pieds des chevaux. En tout cas, si vous étiez blessé, écrivcï moi à l'instant môme, ou faites-moi écrire; nous nous cou

naissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en souriant.

— Merci, Monsieur, répondit le jeune homme tout ému.

— Ah! nous voici à Saint-Denis, murmura Athos.

Ils arrivaient effectivement en ce moment à la porte de la ville, gardée par deux sentinelles. L'une dit à l'auire ;

— Voici encore un jeune gentilhomme qui m'a l'air de se rendre à l'armée.

Athos se retourna : tout ce qui s'occupait, d'une façon I mênae indirecte, de Raoul , prenait aussitôt un intérêt à ses ; /eux.

— A quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.

— A son air. Monsieur, dit la sentinelle. D'ailleurs il a l'âge. C'est le second d'aujourd'hui.

— Il est déjà passé ce matin un jeune homme comme moi? demanda Raoul.

— Oui, ma foi. de haute mine et dans un bel équipage, cela m'a eu l'air de quelque fils de bonne maison.

— Ce me sera un compagnon de rouie. Monsieur, reprit Raoul en continuant son chemin; mais, hélas! il ne me fera pas oublier celui que je perds.

— Je ne crois pas que vous le rejoigniez, Raoul, car j'ai à vous parler ici, et ce que j'ai à vous dire durera peut-être assez de temps pour que ce gentilhomme prenne de l'avance sur vous.

— Comme il vous plaira, Monsiem*.

Tout en causant ainsi on traversait les rues qui étaient pleines de monde à cause de la solennité de la fête, et l'on arrivait en face de la vieille basilique, dans laquelle on disait une première messe.

■— Mettons pied à terre, Raoul, dit Athos. Vous, Olivain, gardez nos chevaux et me donnez l'épée.

Athos prit à la main l'épée que lui tendait le laquais, et les deux gentilshommes entrèrent dans l'église.

Athos présenta de l'eau bénite à Raoul. II y a dans certains cœurs de père un peu de cet amour prévenant qu'un amant SI pour sa maîtresse.

Le jeune homme toucha la main d'Athos, salua et se signa.

Athos dit un raot^à l'un des gardiens, qui s'inclina et marcha dans la directiou des cuveaux.

— Venez, Raoul, dit Atho?, et suivons cet homme.

Le gardien ouvrit la grille des tombes royales et sv=! tint sur la haute marche, tandis qu'Athos et Raoul descendaient. Les profondeurs de l'escalier sépulcral étaient éclairées par une lampe d'argent brûlant sur la dernière marche, et juste au-dessous de cette lampe reposait, enveloppé d'un large manteau de velours violet semé de fleurs de lis d'or, un catafalque soutenu par des chevalets de chêne.

Le jeune homme, préparé à cette situation par l'état de son propre cœur plein de tristesse, par la majesté de l'église qu'il avait traversée, était descendu d'un pas lent et solennel, et se tenait debout et la tète découverte devant celte dépouille mortelle du dernier roi, qui ne devait aller rejoindre ses aïeux que lorsque son successeur viendrait le rejoindre lui-même, et qui semblait demeurer là pour dire à l'orgueil humain, parfois si facile à s'exalter sur le trône :

— Poussière terrestre, je t'attends !

Il se fit un instant de silence.

Puis Albos leva la main, et désignant du doigt le cercueil :

— Cette sépulture incertaine, dit-il, est celle d'un homme faible et sans grandeur, et qui eut cependant un régne plein d'immenses événements ; c'est qu'au-dessus de ce roi veillait l'esprit d'un autre homme, comme cette lampe veille au-dessus de ce cercueil et l'éclairé. Celui-là, c'était le roi réel, Raoul; l'autre n'était qu'un fantôme dans lequel il motlait son âme. Et cependant, tant est puissante la majesté moiiar- ■•hique chez nous, cet homme n'a pas même riiunnonr d'une ombc aux pieds de celui pour la gloire duquel il a usé sa vie, car cet homme, Raoul, souvenez-vous de cette chose, l'il a fait ce roi petit, il a fait la royauté grande, et il y a deux rhoses enfermées au palais du Louvre : le roi, qui meurt, et la royauté, qui ne meurt pas. Ce règne est passé, Raoul; co ministre tant redouté, tant craint, tant haï de son niaitic, est descendu dans la tombe, tirant après lui le roi qu'il no voulait pas laisser vivre seul, de peur sans doute qu'il ne détruisît son œuvre, car un roi n'i-difie que lorsqu'il a près do lui soit Dieu, soit l'esprit di^ Dimi. Alors, cependant, tout le monde regarda la mort du cardinal comme une délivrance, et moi-même, tant sont aveugles les contemporains, j'ai

quelquefois traversé en face les desseins de ce grand hominn qui tenait la France dans ses mains, et qui, selon qu'il les serrait ou les ouvrait, l'étouffait ou lui donnait de l'air à son gré. S'il ne m'a pas broyé, moi et mes amis, dans sa terrible eolère, c'était sans doute pour que je pusse aujourd'hui voug lire : Raoul, sachez distinguer toujours le roi de la royauté; ■'e roi n'est qu'un homme, la royauté, c'est l'esprit de Dieu. (}uand vous serez dans le doute de savoir qui vous deve z servir, abandonnez l'apparence matérielle pour le princip e invisible, car le principe invisible est tout. Seulement, Dieu a voulu rendre ce principe palpable en l'incarnant dans un homme. Raoul, il me semble que je vois votre avenir comme à travers un nuage. Il est meilleur que le nôtre, je le crois. Tout au contraire de nous, qui avons eu un ministre sans roi, vous aurez, vous, un roi sans ministre. Vous pourrez donc servir, aimer et respecter le roi. Si ce roi est un tyran, car la toute -puissance a son vertige qui la pousse à la tyrannie, servez, aimez et respectez la royauté, c'est-à-dire la chose infaillible, c'est-à-dire l'esprit de Dieu sur la terre, c'est-à-dire cette étincelle céleste qui fait la poussière si grande et si sainte que, nous autres gentilshommes de haut lieu cependant, nous sommes aussi peu de chose devant ce corps étendu sur la dernière marche de cet escalier que ce corps lui-même devant le trône du Seigneur.

— J'adorerai Dieu, Monsieur, dit Raoul, je respecterai la royauté; je servirai le roi, et tâcherai, si je meurs, que ce soit pour le roi, pour la royauté ou pour Dieu. Vous ai-je bien compris?

Athos sourit,

— Vous êtes une noble nature, dit-il, voici votre épée. Raoul mit un genou en teire.

— Elle a été portée par mon père, un loyal gentilhomme. Je l'ai portée à mon tour, et lui ai fait honneur quelquefois quand la poignée était dans ma main et que son fourreau pendait à mon côté. Si votre main est faible encore pour manier cette épée, Raoul, tant mieux, vous aurez plus de temps à apprendre à ne la tirer que lorsqu'elle devra voir le jour.

— ■ Monsieur, dit Raoul en recevant l'épée de la main du

T. L li

Lomtc, je vra:? doit tout; cependant, cette épée e«t le plus précieux présent que vous m'ayez fait. Je la porterai, je vous jure, en homme reconnaissant.

Et il approcha ses lèvres de la poignée, qu'il baisa avec respect.

— C'est bien, dit Athos. Relevez- vous, vicomte, et embrasons-nous.

Raoul se releva et se jeta avec effusion dans les bras Athos.

— Adieu, murmura le comte, qui sentait son cœur se fondre, adieu, et pensez à moi.

— Oh! éternellemeet! éternellement! s'écria le jeune homme. Oh! je le jure, iMonsieur, et s'il marrive malheur, votre nom sera le dernier nom que je prononcerai, votre souvenir ii:a dernière pensée.

Athos remonta précipitamment pour cacher son émotion, donna une pièce d'or au gardien des tombeaux, s'inclina devant l'autel et gagna à grands pas le porche de l'église , au bas duquel Olivain attendait avec les deux autres chevaux.

— Olivain, dli-il <,n montrant le baudrier de Raoul, resserrez la boucle de celte épée qui tombe un peu bas. Rien. Maintenant, vous accompagnerez M. le vicomte jusqu'à co que Grim«ad vous ait rejoints ; lui venu, vous quitterez le vicomte. Vous entendez, Raoul? Grimaud est un vieux serviteur plein de courage et de prudence, Grimwid vous suivra.

— Oui, Monsieur, dit Raoul.

— Allons, à cheval, que je vous voie partir. Raoul obéit.

— Adieu, Raoul, dit le comte, adieu, mon cher enfant.

— Adieu, Monsieur, dit Raoul, adieu, mon bicn-aimc prolo rieur!

Ainos fit signe de la main, car il n'osait parler, et Raoul s'éloigna, la tète découverte.

Athos resta inimol)ile et le regardant aller jus(iuau moment où il disi)arut au loin iianl d'une rue.

Alors le comte jeta la bride de son cheval aux mains d'un paysan, remonta Icntemonl les degrés, rentra dans l'église, alla s'agnouiller dans le coin le plus obscur et pria.

m DES QUARANTE MOYENS d'éVASION DE MONSIEUR DE BEAUFORT.

Cependant le temps s'écoulait pour le prisonnier comme pour ceux qui s'occupaient de sa fuite : seulement, il s'écoulait plus lentement. Tout au contraire des autres hommes qui prennent avec ardeur une résolution périlleuse et qui se refroidissent à mesure que le moment de l'exécuter se rapproche, le duc de Beaufort, dont le courage bouillant était passé en proverbe, et qu'avait enchaîné une inaction de cinq années, le duc de Beaufort semblait pousser le temps devant lui et appelait de tous ses vœux l'heure de l'action. II y avait dans son évasion seule, à part les projets qu'il nourrissait pour l'avenir, projets, il faut l'avouer, encore fort vagues et fort incertains, un commencement de vengeance qui lui dilatait îe cœur. D'abord sa fuite était une nu.uvaise affaire pour M. de Chavigny, qu'il avait pris en haine à cause des petites persécutions auxquelles il l'avait soumis; puis, une plus mauvaise affaire contre le Mazarin, qu'il avait pris en exécration à cause des grands reproches qu'il avait à lui faire. On voit que toute proportion était gardée entre les sentiments que M. de Beaufort avait voués au gouverneur et 'au ministre, au subordonné et au maître.

Puis M. de Beaufort, qui connaissait si bien l'intérieur du Palais-Royal, qui n'ignorait pas les relatio;:s de \v r-^ine et du cardinal, mettait en scène de sa prison tout ce mouT^ment dramatique qui allait s'opérer, quand ce bruit retentirait du cabinet du ministre à la chambre d'Anne d'Autriche : M. de Beaufort est sauvé! En se disant tout cela à lui-même, M. de Beaufort se souriait doucement, se croyait déjà dehors, respu^ant l'air des plaines et des forêts, pressant un cheval vigoureux entre ses jambes et criant à haute voix : » Je suis libre ! »

Il est irai qu'en revenant à lui, il se trouvait entre ses quatre murailles, voyait à dix pas de lui La Ramée qui tournait ses pouces l'un autour de l'autre, et dans l'antichambre, ses gardes qui riaient ou qui buvaient.

La seule chose qui le reposait de cet odieux tableau, tant est grande l'instabilité de l'esprit humain, c'était la figure refrognée de Grimaud, cette figure qu'il avait prise d'abord en haine, et qui depuis était devenue toute son espérance. Grimaud lui semblait un Antinous.

11 est inutile de dire que tout cela était un jeu de l'imagination fiévreuse du prisonnier. Grimaud était toujours le même. Aussi avait-il conservé la confiance entière de son supérieur La Ramée, qui maintenant se serait lié à lui mieux qu'à lui-même : car, nous l'avons dit, La Ramée se sentait au fond du cœur un certain faible pour M. de Beaufort.

Aussi ce bon La Ramée se faisait-il une fête de ce petit souper en tête-à-tête avec son prisonnier. La Ramée n'avait qu'un défaut, il était gourmand; il avait trouvé les pâtés bons, le vin excellent. Or, le successeur du père Marteau lui avait promis un pâté de faisan au lieu d'un pâté de volaille, et du vin de Chambertin au lieu du vin de Mâcon. Tout cela, rehaussé de la présence de cet excellent prince qui était si bon au fond, qui inventait de si drôles de tours contre M. de Chavigny, et de si bonnes plaisanteries contre le Mazarin, faisait pour La Ramée, de cette belle Pentecôte qui allait venir, une des quatre grandes fêtes de fannée.

La Ramée attendait donc sii. heures du soir avec autant d'impatience que le duc.

Dès le matin il s'était préoccupé de tous les détails, et, ne se liant qu'à lui-môme, il avait fait en personne une visite au successeur du père Marteau. Celui-ci s'était surpassé : il lui montra un véritable pâté monstre, orné sur sa couverture des armes de M. de Beaufort : le pâté était vide encore, mais près de lui étaient un faisan et deux perdrix, piqués si menu, qu'ils avaient l'air chacun d'une pelolte d'épingles. L'eau en était venue à la bouche de La Ramée, et il était rentré dans la cbanibre du duc en se frottant les mains.

l'our comble de bonheur, comme nous l'avons dit, M. uo Chavigny, se reposant sur La Rainée, était allé faire lui

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même un petit voyage, et était parti le m.atin même, ce qui f îisait de La Ramée le sous-gouvernem" du château.

Quant à Grimaud, il paraissait plus refrogné que jamais.

Dans la matinée, M. de Beaufort avait fait avec La Ramée u ne partie de paume; un signe de Grimaud lui avait fait comp rendre de faire attention à tout.

Grimaud marchant devant, traçait le chemin qu'on avait cà suivre le soir. Le jeu de paume était dans ce qu'on appelait l'enclos de la petite cour de chcâteau. C'était un endroit assez désert, où l'on ne mettait de sentinelles qu'au moment où M. de Beaufort faisait sa partie ; encore, à cause de la hauteur de la muraille, cette précaution paraissait- elle superflue.

Il y avait trois portes à ouvrir avant d'arriver à cet enclos. Chacune s'ouvrait avec une clef différente.

En arrivant à l'enclos, Grimaud alla machinalement s'asseoir près d'une meurtrière, les jambes pendantes en dehors de la muraille. Il devenait évident que c'était à cet endroit qu'on attacherait l'échelle de corde.

Toute cette manœuvre , compréhensible pour le duc de Beaufort, était, on en conviendra, inintelligible pour La Ram.ée.

La partie commença. Cette fois, M. de Beaufort était en veine, et l'on eût dit qu'il posait avec la mainlw balles où il voulait qu'elles allassent. La Ramée fut complètement battu.

Quatre des gardes de M. de Beaufort l'avaient suivi et ramassaient les balles : le jeu terminé, M. de Beaufort, tout en raillant à son aise La Ramée sur sa maladresse, offrit aux gardes deux louis pour aller boire à sa santé avec leurs quatre autre camarades.

Les gardes demandèrent l'autorisation de La Ramée, qui h leur donna, mais pour le soir seulement. Jusque-là, La Ramée avait à s'occuper de détails importants; il désirait, comme il avait des courses à faire, que le prisonnier ne fût pas perdu de vue.

M. de Beaufort aurait arrangé itis choses lui-même que, selon toute probabilité, il les eût faites moins à sa convenance que ne le faisait son gardien.

Enfin six heures sonnèrent; quoiqu'on ne dût se mellro

à table qu'à sept heures, le dîner se trouvait prôl et servi. Sur un buffet était le pâté colossal aux armes du duc et paraissant cuit à point, autant qu'on en pouvait juger par la couleur dorée qui enluminait sa croûte.

Le reste du dîner était à l'avenant.

Tout le monde était impatient, les gardes d'aller boire. La Ramée de se mettre à table, et M. de Reaufort de se sauver.

Grimaud seul était impassible. On eût dit qu'Athos avait fait son éducation dans la prévision de cette grande circonstance.

11 y avait des moments où , en le regardant, le duc de Beauforl se demandait s'il ne faisait point un rêve, et si cette ligure de marbre était bien réellement à son service et s'animerait au moment venu.

La Ramée renvoya les gardes en leur recommandant de boire à la santé du prince; puis, lorsqu'ils furent partis, il ferma les portes, mit les clefs dans sa poche, et montra la table au prince d'un air qui voulait dire :

— Quand Monseigneur voudra.

Le prince regarda Grimaud, Grimaud regarda la pendule; il était six heures un quart à peine, l'évasion était fixée à sept heures, il y avait donc trois quarts d'heure à attendre.

Le prince, pour gagner un quart d'heure , prétexta une lecture qui l'intéressait et demanda à finir son cliapitre. La Ramée s'approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l'empôcher de se mettre à table quand le dîner était servi.

C'étaient les Commenlalres de César, que lui-môme, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés troi.<s jours auparavant,

La Ramée se promit bien de ne plus se mettre on contravention avec les règlements du donjon.

En attendant, il déboucha les bouteilles et alla flairer le pâté.

A six heures et demie, le duc se leva en disant avec gravité :

— Décidément, César était le plus grand homme df l'an 11quité.

— Vous trouvez. Monseigneur, dit La Ramée.

— Oui.

— Eh bien ? moi, reprit La Ramée, j'aime mieux Annibal.

— Et pourquoi cela, maître La Ramée? demanda le duc.

— Parée qu'il n'a pas laissé de Commentaires , dit La Ramée avec son gros sourire.

Le duc comprit l'allusion et se mit à table en faisant signe à La Ramée de se placer en face de lui.

L'exempt ne se le fit pas répéter deux fois. ; Il n'y a pas de figure aussi expressive que celle d'un véri table gourmand qui se trouve en face d'une bonne table; aussi, en recevant son assiette de potage des mains de Grimaud, la figure de La Ramée présentait-t-elle le sentiment de la parfaite béatitude.

Le duc le regarda avec un sourire.

— Ventre-saint-gris I La Ramée , s'écria-t-îl, savez-vous que si on me disait qu'il y a en ce moment en France un homme plus heureux que vous, je ne le croirais pas I

— Et vous auriez, ma foi , raison, Monseigneur, dit La Ramée. Quant à moi, j'avoue que lorsque j'ai faim, je ne connais pas de vue plus agréable qu'une table bien servie, et si vous ajoutez, continua La Ramée, que celui qui fait les honneurs de cette table est le petit-fils de Henri le Grand, alors vous comprendrez , Monseigneur , que l'honneur qu'on reçoit double le plaisir qu'on goûte.

Le prince s'inclina à son tour, et un imperceptible sourire parut sur le visage de Grimaud, qui se tenait derrière La Ramée.

— Mon cher La Ramée, dit le duc, il n'y a en vérité que vous pour tourner un compliment.

— Non, Monseigneur, dit La Ramée dans l'effusion de son âme; non, en vérité, je dis ce que je pense, il n'y a pas de compliment dans ce que je vous dis là.

— Alors, vous m'êtes attaché? demanda le prince.

— C'est-à-dire, reprit La Ramée, que je ne me consolerais pas si Votre Altesse sortait de Vincennes.

— Une drôle de manière de tém.oigner votre affliction. (Le prince voulait dire affection.)

— Mais, îilonseigneur, dit La Ramée, que feriez -vous de-

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hors ? Quelque folie qui vous brouillerait avec la cour et vous ferait mettre à la Bastile au lieu d'être à Vincennc's. M. de Chavigny n'est pas aimable, j'en convvîns, continua La Ramée en savourant un verre de madère, mais M. du Tremblay, c'est bien pis.

— Vraiment! dit le duc, qui s'amusait du tour que prenait la conversation et qui de temps en temps regardait la pendule, dont l'aiguille marchait avec une lenteur désespérante.

— Que voulez-vous attendre du frère d'un capucin nourri à l'école du cardinal de Richelieu ! Ah ! Monseigneur, croyezmoi, c'est un grand bonheur que la reine, qui vous a toijjours voulu du bien, à. ce que j'ai entendu dire du moins, ait eu l'idée de vous envoyer ici, oii il y a promenade, jeu de paume, bonne table, bon air.

— En vérité, dit le duc, à vous entendre, La Ramée, je suis donc bien ingrat d'avoir eu un instant l'idée de sortir d'ici ?

— Oh! Monseigneur, c'est le comble de l'ingratitude, reprit La Ramée; mais Votre Altesse n'y a j'amais songé sérieusement.

— Si fait, reprit le duc, et, je dois vous l'avouer, c'est peut-être une folie, je ne dis pas non, mais de temps en temps j'y songe encore.

— Toujours par un de vos quarante moyens, Monseigneur?

— Eh ! mais, oui, reprit le duc.

— Monseigneur, dit La Ramée, puisque nous sommes aux épanchcments, dites-moi un de ces quarante moyens inventés par Votre Altesse.

— Volontiers, dit le duc. Grimaud , donnez-moi le pîité.

— J'écoute, dit La Ramée en se renversant sur son fauteuil, en soulevant son verre et en clignant de l'œil, pour regarder le soleil à travers le rubis liquide qu'il contenait.

Le duc jeta un regard sur la pendule. Dix minutes encore et elle allait sonner sept heures.

Grimaud apporta le pâté devant le prince, qui prit son couteau à lame d'argent pour enlever le couvercle ; mais La Ramée, qui craignait qu'il n'arrivât mallicur à cette belle pièce, passa au duc son couteau, qui avait une lama de fer.

— Merci , La Ramée , dit le duc ou prenant le couteau.

— Eh bien, Monseigneur, dit l'exempt, ce fameux moyen?

— Faut-il que je vous dise, reprit le duc, celui sur lequel je comptais le plus, celui que j'avais résolu d'employer le premier ?

— Oui, celui-là, dit La Ramée.

— Eh bien ! dit le duc, en creusant le pâté d'une main et en décrivant de l'autre un cercle avec son couteau, j'espérais d'abord avoir pour gardien un brave garçon comme vous, monsieur La Ramée.

— Bien ! dit La Ramée; vous l'avez, Monseigneur. Après'?

— Etje m'en félicite.

La Ramée salua.

— Je me disais, continua le prince, si une fois j'ai près de moi un bon garçon comme La Ramée, je tcàcherai de lui faire recommander par quelque ami à moi, avec lequel il ignorera mes relations, un homme qui me soit dévoué, et avec lequel je puisse m'entendre pour préparer ma fuite.

— Allons ! allons I dit La Ramée, pas mal imaginé.

— N'est-ce pas ? reprit le prince; par exemple, le serviteur de quelque brave gentilhomme, ennemi lui-même du Mazarin, comme doit l'être tout gentilhomme.

— Chut ! Monseigneur, dit La Ramée, ne parlons pas politique.

— Quand j'aurai cet homme près de moi, continua le duc, pour peu que cet homme soit adroit et ait su inspirer de la confiance à mon gardien, celui-ci se reposera sur lui, et alors j'aurai des nouvelles du dehors,

— Ah! oui, dit La Ramée, mais comment cela, des nouvelles du dehors ?

— Oh ! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort : en jouant à la paume, par exemple.

— En jouant à la paume ? demanda La Ramée, commençant à prêter la plus grande attention au récit du duc.

— Oui, tenez, j'envoie une balle dans le fossé, un homme est là qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer cette balle que je lui ai démandée du haut des remparts, il m'en envofe une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi, nous avons échangé nos idées, et personne n'v a rien vu.

2d0 vingt ans APRES,

— Diable I diable! dit La Ramée en se grattant i'oicille, vous faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai Ifcs ramasseurs des balles.

Le duc sourit.

— Mais, coHtinua La Ramée, tout cela, au bout du compte, n'est qu'un moyeu de correspondre.

— C'est déjà beaucoup, ce me semble.

— Ce n'est pas assez.

— Je vous demande pardon. Par exemple, je dis à mes amis : Trouvez-vous tel jour, à telle heure, de l'autre côté du fossé avec deux chevaux de main.

— Eh bien! après? dit La Ramée avec une certaine inquiétude; à moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart et venir vous y chercher.

— Eh ! mon Dieu, dit négligemment le prince, il ne s'agit pas que les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que j'aie, moi, un moyen d'en descendre.

— Lequel?

— Une échelle de corde.

— Oui, mais, dit La Ramée en essayant de rire, une échelle de corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.

— Non, mais elle s'envoie dans autre chose.

— Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?

— Dans un pâté, par exemple.

— Dans un pâté? dit La Ramée.

— Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, pai exemple, que mon maître d'hôtel, Noirmont, ait traité du fonds de boutique du père Marteau...

— Eh bien? demanda La Ramée tout frissonnant.

— Eh bien ! La Ramée, qui est un gourmand, voit ses pâtés, trouve qu'ils ont meilleure mine que ceux de ses prédécesseurs, vient m'olTrir de m'en faire goûter. J'accepte, à la eondition que La Ramée en goûtera avec moi. Pour èlro pins à l'aise, La Ramée écarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir, (irirnaud est l'homme qui m'a été donné par un ami, ce serviteur avec le(|uel je m'entends, prêt à me seconder en toutes choses Le moment de ma fuito

VINGT ANS APRte. 2hl

est marqué à sept heures. Eh bien 1 à sept heures moins quelques minutes...

— A sept heures moins quelque minutes?., reprit La Ramée, auquel la sueur commençait à perler sur le front.

— A sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant l'action aux paroles, j'enlève la croûte du pâté. J'y trouve deux poignards, une échelle de corde et un bâillon. Je mets un des poignards sur la poitrine de La Ramée et je lui dis : « Mon ami, j'en suis désolé, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri, tu es mort I «

Nous l'avons dit, en prononçant ces derniers mots, le due avait joint l'action aux paroles. Le duc était debout près de lui et lui appuyait la pointe d'un poignard sur la poitrine avec un accent qui ne permettait pas à celui auquel il s'adressait, de conserver de doute sur sa résolution.

Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pâté le second poignard, l'échelle de corde et la poire d'angoisse.

La Ramée suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur croissante.

— Oh ! Monseigneur, s'écria-t-il en regardajit le duc avec une expression de stupéfaction qui eût fait éclater de rire le prince dans un autre moment, vous n'aurez par le cœur de me tuer !

— Non, si tu ne t'opposes pas à ma fuite,

— Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme ruiné.

— Je te rembourserai le prix de ta charge.

— Et vous êtes bien décidé à quitter le château?

— Pardieu !

— Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de résolution?

— Ce soir, je veux être libre.

— Et si je me défends, si j'appelle, si je crie?

— Foi, de gentilhomme, je te lue.

En ce moment la pendule sonna.

— Sept heures, dit 'Grimaud, qui n'avait pas encore prononcé une parole.

— Sept heures, dit le duc : tu vois, je suis en rcîai-d.

952 VINGT ANS APRKS.

La Ramée fit un mouvement comme pour l'acquit de sa conscience.

Le duc fronça le sourcil, et l'exempt sentit la pointe du poignard qui, après avoir traversé ses habits, s'apprêtait i lui traverser la poitrine.

— Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.

— Hàtons-nous, dit le duc.

— Monseigneur, une dernière grâce.

— Laquelle? Parle, dépêche-toi.

— Liez-moi bien, Monseigneur.

— Pourquoi cela, te lier?

— Pour qu'on ne croie pas que je suis votre complice.

— Les mains I dit Grimaud.

— Non pas par devant, par derrière doac, par derrière I

— Mais avec quoi? dit le duc.

— Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramée. Le duc détacha sa ceinture et la donna à Grimaud, qui lia

les mains de La Ramée de manière aie satisfaire.

— Les pieds, dit Grimaud.

La Ramée tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la déchira par bandes et ficela La Ramée.

— Maintenant mon épée, dit La Ramée; liez-moi donc la garde de mon épée.

Le duc arracha un des rubans de son haut-de- chausses, et accomplit le désir de son gardien.

— Maintenant, dit le pauvre La Ramée, la poire d'angoisse, je la demande : sans cela on me ferait mon procès parce que je n'ai pas crié. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.

Grimaud s'apprêta à remplir le désir de l'exempt, qui fit un mouvement en signe qu'il avait quelque chose à dire.

— Parle, dit le duc.

— Maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, n'oubliez pas, s'il m'arrive malheur à cause de vous, que j'ai une femhio et quatre enfants.

— Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.

En une seconde La Ramée fut ijàiiioimé cl couché à terre^ deux ou trois chaises furent renversées en signe de lutte. (îrimaud prit dans les poches du l'e\cuipi toutes les clefs qu'elles

l'onteiiaient, ouvrit d'abord la porte de la chambre où ils se trouvaient, la referma à double tour quand ils furent sortis, puis tous deux prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit enclo#Les trois portes furent successiment ouvertes et fermées avec une promptitude qui faisait honneur à la dextérité de Grimaud. Enfin l'on arriva au jeu de paume. 11 était parfaitement désert, pas de sentinelles, personne aux fenêtres.

Le duc courut au rempart et aperçut de l'autre côté des fossés trois cavaliers avec deux chevaux de main. Le duc 8 changea un signe avec eux, c'était bien pour lui qu'ils et aient là.

Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur. Ce n' était pas une échelle de corde, mais un peloton de soie avec un bâton qui devait se passer entre les jambes et se dévider de lui-même par le poids de celui qui se tenait dessus à califourchon.

— Va, dit le duc.

— Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.

— Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la prison; si on t'attrape, loi, tu es pendu.

— C'est juste, dit Grimaud.

Et aussitôt Grimaud, se mettant à cheval sur le bâton, commença sa périlleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur involontaire; il était déjà arrivé aux trois quarts de la muraille, lorsque tout à coup la corde cassa. Grimaud tomba précipité dans le fossé.

Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; e t cependant il devait être blessé grièvement, car il était resté é tendu à l'endroit oij il était tombé.

Aussitôt un des hommes qui attendaient sft laissa glisser dans le fossé, attacha sous les épaules de Grimaud l'extrémité d'une corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout jpposé, tirèrent Grimaud à eux.

— Descendez, Monseigneur, dit l'homme qui était dans le fossé; il n'y a qu'une quinzaine de pieds de distance et le

j;azon est moelleux.

Le duc était déjà à l'œuvre. La besogne à lui élait plus difficile, car il n'avait plus de bâton pour se soutenir; il fallait

2o4 VINGT ANS APULS.

qu'il descendit à la force des poiguels, et cela d'une hauteur d'une cinquantaine de pieds. Mais, nous l'avons dit, le duc était adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de cinq minutes, i\ se trouva à l'emuémité de la corde; connue le lui avait dit le gentilhomme, iljn'était plus qu'à quinze pieds de terre. Il lâcha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal.

Aussitôt il se mit à gravir le talus du fossé, au haut duquel il trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui étaient inconnus. Grimaud, évanoui, était attaché sur un cheval.

— Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais à cette heure, il n'y a pas un instant à perdre, en route donc, en route ! qui m'aime, me suive !

Et il s'élança sur son cheval, partit au grand galop, respirant à pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible à rendre :

— Libre I... Libre!. . Libre!...

a AflTAfiNAN Ar.KIVJ'; A PROI'OS.

D'Artagnan toucha à Blois la somme que Mazarin, dan son désir de le revoir près de lui, s'était décidé à lui donnci pour ses services futurs.

De Blois à l*aris il y avait quatre journées pour un cavalier ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre hcuros de l'après-midi du troisième jour à la barrière Samt-Donis. Autrefois il n'en eût mis que deux. Nous avons déjà vu qu'Allios, parti trois heures après lui, était arrivé vingt-quatre heures auparavant.

Planchet avait perdu l'usage de ces promeaades forcées, d'Arlagnan lui reprocha sa mollesse.

— Eh! Monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela fort joli pour un marchand de pralines.

— Es-tu réellement devenu marchand, Planchet, et compes-tu sérieusement, maintenant que nous nous sommes retrouvés, végéter dans ta boutique !

— Heu ! reprit Planchet, vous seul en vérité êtes fait poui l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c'est cef intrépide chercheur d'aventures que nous avons connu? » vit raamtenant en véritable gentilhomme fermier, en vrU seigneur campagnard. Tenez, Monsieur, il n'y a en vérité dt désirable qu'une existence tranquille.

— Hypocrite ! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te rapproches de Paris, et qu'il y a à Paris une corde et une potence qui t'attendent !

En effet, comme ils en étaient là de leur conversation, les deux voyageurs arrivèrent à la barrière. Planchet baissait son feutre en songeant qu'il allait passer dans les rues oii il était fort connu, et d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homériques de Pierrefonds

En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperçut, à l'une des fenêtres de l'hôtel de la Chevrette, Porthos vêtu d'un splendide justaucorps bleu de ciel tout brodé d'argent, et bâillant à se démonter la mâchoire, de sorte que les passants contemplaient avec une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si riche, qui semblait si fort ennuyé de sa richesse et de sa grandeur.

A peine d'ailleurs, de leur côté, d'Artagnan et Planchet avaient-ils tourné l'angle de la rue, que Porthos les avait reconnus.

— Eh ! d'Artagnan, s'écria-t-il, Dieu soit loué! c'est vous!

— Eh! bonjour, cher ami! répondit d'Artagnan.

Une petite foule de badauds se forma bientôt autour des chevaux que les valets de l'hôtel tenaient déjà par la bride, et des cavaliers qui causaient ainsi le nez en l'air; mais un froncement de sourcils de d'Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionnés de Planchet et bien compris des assistants, dissipèrent la foule, qui commençait à devenir d'autant plus

256 >^INGT ANS APRKS

compacte qu'elle ignorait pourquoi elle était rassemblée. Porthos était déjà descendu sur le seuil de l'hôtel,

— Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.

— En vérité I dit d'Arlagnan, j'en suis au désespoir pour ces nobles animaux.

— Et moi aussi, j'étais assez mal, dit Porthos, et n'était l'hôtesse, continua-t-il en se balançant sur ses jambes avec son gros air content de lui-même, qui est assez avenante et qui entend la plaisanterie, j'aurais été chercher gîte ailleurs.

La belle Madeleine, qui s'était approchée pendant ce colloque, fit un pas en arrière et devint pâle comme la mort en entendant les paroles de Porthos, car elle crut que la scène du Suisse allait se renouveler ; mais à sa grande stupéfaction d'Artagnan ne sourcilla point, et, au lieu de se fà-chcr, il dit en riant à Porthos :

— Oui, je comprends, cher ami, l'air de la rue Tiquetonne ne vaut pas celui de la vallée de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je vais vous en faire prendre un meilleur.

— Quand cela?

— Ma foi, bientôt, je l'espère.

— Ah! tant mieux I

A cette exclamation de Porthos succéda un gémissement bas et profond qui parlait de l'angle d'une porte. D'Arlagnan, qui venait de mettre pied à terre, vil alors se dessiner en relief sur le mur l'énorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attristée laissait échapper de sourdes plaintes

— El vous aussi, mon pauvre monsieur Mouslon, clés déplacé dans ce chélif hôtel, n'est-ce pas ? demanda d'Arlagnan de ce ton railleur qui pouvait être aussi bien de la compassion que de la moquerie.

— 11 trouve la cuisine détestable, répondit Porthos.

— Eh bien, mais, dit d'Artagnan, que ne la faisait-il luimôme comme à Chantilly ?

— Ah! Monsieur, je n'avais plus ici, comme là-bas, le« étangs de M. le prince, pour y pêcher ces belles carpes, et les forêts de Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant à la cave, je l'ai visitée en détail, et en vérité c'est bien peu de chose.

— Monsieur Mouston,dit d'Arlagnan, en vérité je vous

plaindrais, si je n'avais pour le moment quelque chose de bien autrement pressé à faire.

Alors, prenant Portlios à part :

— Mon cher du Vallon, conlinua-il, vous voilà tout habillé, et c'est heureux, car je vous mène de ce pas cliez le cardinal.

— Bah ! vraiment ! dit Porthos en ouvrant de grands yeux ébahis.

— Oui, mon ami.

— Une présentation ?

— Cela vous effraye ?

— Non, mais cela m'émeut.

— Ohl fioyez tranquille; vous n'avez plus affaire à l'autre cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous samajesté.

— C'est égal, vous comprenez, d'Artagnan, la cour !

— Eh ! mon ami, il n'y a plus de cour.

— La reine !

— J'allais dire : il n'y a plus de reine. La reine? rassurezvous, nous ne la verrons pas.

— Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais- Royal ?

— De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous emprunterai un de vos chevaux.

— A votre aise : ils sont tous les quatre à votre service.

— Oh ! je n'en ai besoin que d'un pour le moment.

— N'emmenons- nous pas nos valets?

— Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant à Planchet, il a ses raisons pour ne pas venir à la cour.

— Et pourquoi cela?

— Heu ! il est mal avec Son Eminence.

— Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.

— Et moi. Monsieur, prendrai-je Rustaud ?

— Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phébus ou Superbe, nous allons en cérémonie.

— Ah 1 dit Mousqueton respirant, il ne s'agit donc que de faire une visite ?

— Eh ! mon Dieu, oui', Mouston, pas d'autre chose. Seulement, à tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes : vous trouverez à ma selle les miens tout chargés.

Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de cérémonie qui se faisaient armé jusqu'aux dents.

— Au fait, dit Porlhos en regardant s'éloigner complaisamment son ancien laquais, vous avez raison, d'Artagnan, Mouston suffira, Mouston a fort belle apparence.

D'Artagnan sourit.

— Et vous, dit Porthos, ne vous habillez- vous point de frais?

— Non pas, je reste comme je suis.

— Mais vous êtes tout mouillé de sueur et de poussière, vos bottes sont fort crottées?

— Ce négligé de voyage témoignera de mon empressement à me rendre aux ordres du cardinal.

En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux ■tout accommodés. D'Artagnan se remit en selle comme s'il se reposait depuis huit jours.

— Oh I dit-il à Planchet, ma longue épée...

— Moi, dit Porlhos montrant une petite épée de parade à la garde toute dorée, j'ai mon épée de cour.

— Prenez votre rapière, mon ami.

— Et pourquoi ?

— Je n'en sais rien, mais prenez toujours, croyez-mot.

— Ma rapière, Mouston, dit Porthos.

— Mais c'est tout un attirail de guerre, Monsieur! dit celuici; nous allons donc faire campagne? Alors, ditcs-lc-moi tout de suite, je prendrai mes précautions en conséquence.

— Avec nous-, Mouston, vous le savez, reprit d'Artagnan, les précautions sont toujours bonnes à prendre. Ou vous n'avez pas grande mémoire, ou vous avez oublié que nous n'avons pas l'habitude de passer nos nuits en bals et en sérénades.

— Hélas! c'est vrai, dit Mousqueton en s'armant de pied en cap. mais je l'avais oublié.

Ils partirent d'un trait assez rapide et arrivèrent au Palais- Cardinal vers les sept heures un quart. 11 y avait foule dans les rues, car c'était le jour de la Pentecôte, et cette foulo regardait passer avec éionncmcnt ces doux cavaliers, dont l'un était si frais qu'il semblait sortir d'une boîte, et l'autre si poudreux qu'on eût dit qu'il quittait un champ do bataille.

Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, cl

VINGT ANS APRÈS. 2.j!)

comme le roman de Don-Quictiotie était alors dans loiite sa vogue, quelques-uns dibO-ient que c'était Sancho qui, après avoir perdu un maître, en avait trouvé deux.

En arrivante l'antichambre, d'Artagnan se trouva en pays de connaissance. C'étaient des mousquetaires de sa compagnie qui justement étaient de garde. Il fit appeler l'huissier et montra la lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une seconde. L'huissier s'inclina et entra chez Son Éminence.

D'Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu'il était agité d'un léger tremblement.il sourit, et s'approchantde son oreille, il lui dit :

— Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimidé; croyez-moi, l'œil de l'aigle est fermé, et nous n'avons plus affaire qu'au simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint-Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien : cela lui donnerait une pauvre idée de vous.

— Bien, bien, répondit Porthos.

L'huissier reparut.

— Entrez, Messieurs, dit-il, Son Eminence vous attend. En effet, Mazarin était assis dans son cabinet, travaillant à

raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de bénéfices. Il vit du coin de l'œil entrer d'Artagnan et Porthos, et quoique son regard eût pétillé de joie à l'annonce de l'huissier, il ne parut pas s'émouvoir.

— Ah! c'est vous, monsieur le lieutenant? dit-il : vous avez fait diligence; c'est bien : soyez le bienvenu.

^ — Merci, Monseigneur. Me voilà aux ordres de "Votre Éminence, ainsi que M. du Vallon, celui de mes anciens amis, celui qui déguisait sa noblesse sous le nom de Porthos Porthos salua le cardinal.

— Un cavalier mag-nifique, dit Mazarin.

Porthos tourna la tête à droite et à gauche, et fit des mou Tements d'épaule pleins de dignité.

— La meilleure épée du royaume, Monseigneur, di; d'Artagnan, et bien des gens le savent qui ne le disent pas et qui ne peuvent pas le dire.

Porthos salua d'Artagnan.

Mazarin aimait presque autant les beaux soldats que Frédé-

rie de Prusse les aima plus tard. Il se mit à admirer les mains nerveuses, les vastes épaules et l'œil fixe de Porthos. Il lui sembla qu'il avait devant lui le salut de son ministère et du royaume, taillé en chair et en os. Cela lui rappela que l'ancienne association des mousquetaires était formée de quatre personnes.

— Et vos deux autres amis ? demanda Mazarin. Porthos ouvrait la bouche, croyant que c'était l'occasion de

placer un mot à son tour. D'Artagnan lui fit un signe du coin de l'œil.

— Nos autres amis sont empêchés en ce moment, ils nous rejoindront plus tard.

Mazarin toussa légèrement.

— Et .Monsieur, plus libre qu'eux, reprendra volontiers du service ? demanda Mazarin.

— Oui, Monseigneur, et cela par pur dévouement, car M. de Bracieux est riche.

— Riche? dit Mazarin, à qui ce seul mot avait toujours le privilège d'inspirer une grande considération.

— Cinquante mille livres de rente, dit Porthos. C'était la première parole qu'il avait prononcée.

— Par pur dévouement, reprit Mazarin avec son fin sourire, par pur dévouement alors?

— Monseigneur ne croit peut-être pas beaucoup à ce motlà? demanda d'Artagnan.

— Et vous, monsieur le Gascon ? dit Mazarin en appuyant ses deux coudes sur son bureau et son menton dans ses deux mains.

— Moi, dit d'Artagnan, je crois au dévouement comme à un nom de baptême, par ex(!mple, qui doit être nalurcllement suivi d'un nom de terre. On est d'un naturel plus ou moins dévoué, certainement; mais il faut toujours qu'au bout d'un dévouement il y ail quelque chose.

— El votre ami, par exemple, quelle chose désirerait-il avoir au bout de son dévouement?

— Eh bien ! Monseigneur, mon ami a trois terres magnifiques : celle du Vallon, à Corbcil; celle de Bracieux, dans le Soissonnais , et celle de Pierrefonds dans le Valois : ur,

Monseigneur, il désirerait que l'une de ses trois terres fùl érigée en baron nie.

— N'est-ce que cela? dit Mazarin, dont les yeux pétillèrent de joie en "voyant qu'il pouvait récompenser le dévouement de Porthos sans bourse délier; n'est-ce que cela? la chose pourra s'arranger.

— Je serai baron ! s'écria Porthos en faisant un pas en avant.

— Je vous l'avais dit, reprit d'Artagnan en l'arrêtant de la main, et Monseigueur vous le répète.

— Et vous, monsieur d'Artagnan, que désirez-vous?

— Monseigneur, dit d'Artagnan, il y aura vingt ans au mois de septembre prochain que M. le cardinal de Richelieu m'a fait lieutenant.

— Oui, et vous voudriez que le cardinal Mazarin vous fît capitaine.

D'Artagnan salua.

— Eh bien ! tout cela n'est pas chose impossible. On verra, Messieurs, on verra. Maintenant, monsieur du Vallon, dit Mazarin, quel service préférez-vous? celui de la ville? celui de la campagne?

Porthos ouvrit la bouche pour répondre.

— Monseigneur, dit d'Artagnan, M. du Vallon est comme moi, il aime le service extraordinaire, c'est-à-dire des entreprises qui sont réputées comme folles et impossibles.

Cette gasconnade ne déplut pas à Mazarin, qui se mit à rêver.

— Cependant, je vous avoue que je vous avais fait venir pour vous donner un poste sédentaire. J'ai certaines inquiétudes. Eh bien! qu'est-ce que cela? dit Mazarin.

En effet, un grand bruit se faisait entendre dans l'antichambre, et presque en même temps la porte du cabineii s'ouvrit; un homme couvert de poussière se précipita dans la chambre en criant :

— Monsieur le cardinal? oîi est monsieur le cardinal? Mazarin crut qu'on voulait l'assassiner, et se recula en

faisant rouler son fauteuîl. D'Artagnan et Porthos firent un mouvement qui les plaça entre le nouveau venu et le cardinal.

— Eh! monsieur, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc, que vous entrez ici comme dans les halles?

— Monseigneur, dit l'officier à qui s'adressait ce reproche, deux mots, je voudrais vous parler vite et en secret. Je suis M. de Poins, officier aux gardes, en service au donjon de Yincennes.

L'officier était si pâle et si défait, que Mazarin, persuadé rjn'il était porteur d'une nouvelle d'importance, fit signe à i'Artagnan et à Porthos de faire place au messager.

D'Artagnan et Porthos se retirèrent dans un coin du cabinet.

— Parlez, Monsieur, parlez vite, dit Mazarin, qu'y a-t-il donc?

— Il y a, Monseigneur, dit le messager, que M. de Beaufort vient de s'évader du château de Yincennes.

Mazarin poussa un cri et devint à son tour plus pâle que celui qui lui annonçait cette nouvelle; il retomba sur son fauteuil presque anéanti.

— Évadé! dit-il, M. de Beaufort évadé?

— Monseigneur, je lai vu fuir du haut de la terrasse,

— Et vous n'avez pas tiré dessus?

— Il était hors de portée.

— Mais M. de Chavigny, que faisait-il donc?

— Il était absent.

— Mais La Ramée?

— On l'a trouvé garrotté dans la chambre du prisonnier, un bâillon dans la bouche et un poignard près de lui.

— Mais cet homme qu'il s'était adjoint?

— 11 était complice du duc et s'est évadé avec lui. Mazarin poussa un gémissement.

— iMonseigneur, dit d'Artagnan faisant un pas vers le cardinal.

— Quoi? dit Mazarin.

— Il me semble que Votre Emineoce perd un temps précieux.

— Comment cela?

— Si Votre liniinencc ordonnait qu'on courût après le prisonnier, peut-être le rejoindrait-on encore. La France est grande, et la plus proche frontière est à soixante lieue.s.

— Et qui courrait, après lui? s'écria Mazarin.

— Moi, pardieu!

— Et vous l'arrêteriez?

— Pourquoi pas?

— Vous arrêteriez le duc de Eeaufort, armé, en campagne?

— Si Monseigneur m'ordonnait d'arrêter le diable, je l'empoignerais par les cornes et je le lui amènerais.

— Moi aussi, dit Porthos.

— Vous aussi? dit Mazarin en regardant ces deux hommes avec élonnement. Mais le duc ne se rendra pas sans un combat acharné.

— Eh bien! dit d'Artagnan dont les yeux s'enflammaient, bataille! il y a longtemps que nous ne nous sommes battus, n'est-ce pas, Porthos?

— Bataille ! dit Porthos.

— Et.vous croyez le rattraper?

— Oui, si nous sommes mieux montés que lui

— Alors, prenez ce que vous trouverez de gardes ici et coures.

— Vous l'ordonnez, Monseigneur.

— Je le signe, dit .Mazarin en prenant un papier et en écrivant quelques lignes.

— Ajoutez, Monseigneur, que nous pourrons prendre tous les chevaux que nous rencontrerons sur notre route.

— Oui, oui, dit Mazarin, service du roi! Prenez et courez!

— Bon, Monseigneur.

— Monsieur du Vallon, dit Mazarin, votre baronnie est en croupe du duc de Beaufort; il ne s'agit que de le rattraper. Quant à vous; mon cher monsieur d'Artagnan, je ne vous promets rien, mais si vous le ramenez, mort ou vif, vous demanderez ce que vous voudrez.

— A cheval, Porthos ! dit d'Artagnan en prenant la main de son ami.

— Me voici, répondit Porthos avec son sublime sang- froid. Et ils descendirent le grand escalier, prenant avec eux les

gardes qu'ils rencontraient sur leur route en criant : A cheval ! à cheval !

Une dizaine d'hommes se trouvèrent réunis.

20i VINGT ANS APRES.

D'Aitagiiaii ol Portlios sautèrent l'un sur Vulcain, l'autre sur Bavard; Mousqueton enfourcha Phébus.

— Suivez-moi! cria dArlaguau.

— En route, dit Porthos.

Et ils enfoncèrent l'éperon dans les flancs de leurs nobles coursiers, qui partirent par la rue Saint-Honoré comme une tempête furieuse.

— Eh bien ! monsieur le baron ! je vous avais promis de l'exercice, vous voyez que je vous tiens parole.

— Oui, mon capitaine, répondit Porllios.

Ils se retournèrent. Mousqueton, plus suant que son cheval, se tenait à la distance obligée. Derrière Mousqueton galopaient les dix gardes.

Les bourgeois ébahis sortaient sur le seuil de leur porte, et les chiens effarouchés suivaient les cavaliers en aboyant.

Au coin du cimetière Salnl-Jean, d'Arlagnan renversa un Iionune; mais c'était un trop petit événement pour arrêter des gens si pressés. La troupe galopante continua donc son chemin comme si les chevaux eussent eu des ailes.

Hélas! 11 n'y a pas de petits événements dans ce monde, et nous verrons que celui-ci peusa perdre la monarchie!

LA GRANDE UUUTE.

Ils coururent ainsi pendant toute la longueur du faubourg Saint-Antoinu et de la roule de Vincenncs; bienlAt il se liouvèrcnt hors de la ville, bientôt dans la forêt, bientôt en vue (lu village.

Le5 chevaux semblaient s'animer de plus en plus a chaque pas, et leurs naseaux commençaient à rougir comme des fournaises ardentes. D'Artagnan, les éperons dans le ventre de t>on cheval, devançait Porthos de doux pieds au plus. Mous-

quetou suivait à deux longueurs. Les gardes venaient distancés selon la valeur de leurs montures.

Du haut d'une éminence d'Artagnan vit un groupe de personnes arrêtées de l'autre côté du fossé, en face de la partie du donjon qui regarde Saint-Maur. Il comprit que c'était parla que le prisonnier avait fui, et que c'était de ce côté qu'il aurait des renseignements. En cinq minutes il était arrivé à ce but, oij le rejoignirent successivement les gardes.

Tous les gens qui composaient ce groupe étaient fort occupés ; ils regardaient 1-a corde encore pendante à la meurtrière et rompue à vingt pieds du sol. Leurs yeux mesuraient la hauteur, et ils échangeaient force conjectures. Sur le haut du rempart allaient et venaient des sentinelles à l'air effaré.

Un poste de soldats, commandé par un sergent, éloignait les bourgeois de l'endroit oîi le duc avait monté à cheval.

D'Artagnan piqua droit au sergent.

— Mon officier, dit le sergent, on ne s'arrête pas ici.

— Celte consigne n'est pas pour moi, dit d'Artagnan. At-on poursuivi les fuyards ?

— Oui, mon officier, mais malheureusement ils sont bien montés.

— Et combien sont-ils?

— Quatre valides , et un cinquième qu'ils ont emporté blessé.

— Quatre ! dit d'Artagnan en regardant Porthos : entendstu, baron ? ils ne sont que quatre !

Un joyeux sourire illumina la figure de Porthos.

— Et combien d'avance ont- ils?

— Deux heures un quart, mon officier.

— Deux heures un quart, ce n'est rien, nous sommes bien montés, n'est-ce pas, Porthos?

Porthos poussa un soupir; il pensa à ce qui attendait se* pauvres chevaux.

— Fort bien, dit d'Artagnan, et maintenant de quel côté sont-ils partis ?

— Quant a ceci, mon ofQcier, défense de le dire. D'Artagnan tira de ^a poche un papier.

— Ordre du roi, dit-il.

■— Parlez au gouverneur alors.

— Et où est le gouverneur ?

— A la campagne.

La coli'-re monta au visage de d'Arlagnan, son front se plissa, ses tempes se colorÏTent.

— Ah! misérable! dit-il au sergent, je crois que tu to moques de moi. Attends !

Il déplia le papier, le présenta d'une main au sergent et do l'autre prit dans .ses fontes un pistolet qu'il arma.

— Ordre du roi, te dis-je. Lis et réiionds, ou je te fais sauter la cervelle! Quelle route ont-ils prise?

Le sergent vit que d'Arlagnan parlait sérieuseiuent.

— Route du Vendômois, répondit-il.

■— Et par quelle porte sont- ils sortis?

— Par la porte de Saint- Maur.

— Si tu me trompes, misérable, dit d'Arlagnan, tu ^eras pendu demain !

— Et vous, si vous les rejoignez, vous ne reviendrez pas me faire pendre, murmura le sergent.

D'Arlagnan haussa les épaules, fit un signe à son escorte et piqua.

— Par ici, Messieurs, par ici! cria-t-il en se dirigeant vers la porte du parc indiquée.

Mais maintenant que le duc s'était sauvé, le concierge avait jugé à propos de fermer la porte à double tour. II fallut le forcer de l'ouvrir comme on avait forcé le sergent, et cela fil perdre encore dix minutes.

Le dernier obstacle franchi, la troupe reprit sa course avec la même vélocité.

Mais tous les chevaux ne continuèrent pas avec la même ardeur; quelques-uns ne purent soutenir longtemps cette course effrénée; trois s'arrêtèrent après une heure de marche ; un tomba.

D'Arlagnan, qui ne tournait pas la tête, ne s'en aperçut • Bême pas. Porthos le lui dit avec son air tranquille.

— Pourvu que nous arrivions à deux, dit d'Arlagnan, c'est tout ce qu'il faut, puisqu'ils ne sont que quatre.

— C'est vrai, dit Porthos.

Et il mit les éperons dans le ventre de son cheval.

An bout do deux heures, les chevaux avaient fait dnnz.o.

lieues sans s'arrêter; leurs jambes commençaient à trembler, et l'écume qu'ils soufflaient mouchetait les pourpoints des cavaliers, tandis que la sueur pénétrait sous leurs h&uts-dechausses.

— Reposons-nous un instant pour faire souiller ces mal- 'leureuses bêtes, dit Porthos.

— Tuons- les, au contraire, tuons-les ! dit d'Arlagnan, et arrivons. Je vois des traces fraîches, 'il n'y a pas plus d'un quart d'heure qu'ils sont passés ici.

Effectivement, le revers de la route était labouré par les pieds des chevaux. On voyait les traces aux derniers rayons du jour.

Ils repartirent; mais après deux lieues, le cheval de Mousqueton s'abattit.

— Bon! dit Porthos, voilà Phébus flambé !

— Le cardinal vous le payera mille pisloles.

— Oh! dit Porthos, je suis au-dessus de cela.

— Repartons donc, et au galop !

— Oui, si nous pouvons.

En effet, le cheval de d'Artagnan refusa d'aller plus loin, i] ne respirait plus; un dernier coup d'éperon, au heu de le faire avancer, le fit tomber.

— Ah ! diable ! dit Porthos, voilà Vulcain fourbu!

— Mordieu! s'écria d'Artagnan en saisissant ses cheveux à pleine poignée, il faut donc s'arrêter! Donnez-moi votre cheval, Porthos. Eh bien! mais, que diable faites-vous?

— Eh! pardieu! je tombe, dit Porthos, ou plutôt c'est Bayard qui s'abat.

D'Artagnan voulut le faire relever pendant que Porthos se tirait comme il pouvait des étriers, mais il s'aperçut que le sang lui sortait par les naseaux.

— Et de trois ! dit-il. Maintenant tout est fini ! En ce moment un hennissement se fit entendre !

— Chut ! dit d'Artagnan.

— Qu'y a-t-il ?

— J'entends un cheval.

— C'est celui de quelqu'un de nos compagnons qui nous rejoint.

— NVjii, dit d'Artagnan, c'est en avant.

— Alors, c'est autre chose, dit Porthos; et il écouta à son tour en tendant l'oreille du coté qu'avait indiqué d'Aitas:nan.

— Monsieur, dit Mousqueton, qui, après avoir abandonné son cheval sur la grande route, venait de rejoindi'e son maître à pied; Monsieur, Phébus n'a pu résister, et...

— Silence donc ! dit Porthos.

En eiret, en ce moment un second hennissement passait emporté par la hrise de la nuit.

— C'est à cinq cents pas d'ici, en avant de nous, dit d'Arlagnan.

— En effet. Monsieur, dit Mousqueton, et à cinq cents pas de nous il y a une petite maison de chasse.

— Mousqueton, tes pistolets, dit d'Artagnan,

— Je les ai à la main, Monsieur.

— Porthos, prenez les vôtres dans vos fontes.

— Je les tiens

— Bien! dit d'Artagnan en s'emparant à son tour des siens; maintenant vous comprenez, Porthos?

— Pas trop.

■ — Nous courons pour le service du roi.

— Eh bien ?

— Pour le service du roi nous requérons ces chevaux.

— C'est cela, dit Porthos.

— Alors, pas un mot, et à l'œuvre !

Tous trois s'avancèrent dans la nuit, silencieux comme des fantômes. A un détour de la roule, ils virent briller une lumière au milieu des arbres.

— Voilà la maison, dit d'Artagnan tout bas. Laissez-moi faire, Porthos, et faites comme je ferai.

Ils se glissèrent d'arbre en arbre, et arrivèrent jusqu'à vingt pas de la maison sans avoir été vus. Parvenus à cotte distance, ils aperçurent, à la faveur d'une lanterne suspendue sous un hangar, quatre chevaux d'une belle mine. Un valet les pansait. Près d'eux étaient les selles et les brides.

D'Artagnan s'approcha vivement, faisant signe à ses deux compagnons de se leair quelques pas en arrière.

— J'achète ces chevaux, dit-il au valet. Celui-ci se retourna étonné, mais sans rien dire.

— N'as-tu pas entendu, drôle? reprit d'Artagnan.

— Si fait, dit celui-ci.

— Pourquoi ne réponds-tu pas?

— Parce que ces chevaux ne sont pas à vendre.

— Je les prends alors, dit d'Artagnan.

Et il mit la main sar celui qui était à sa portée. Ses deux compagnons apparurent au même moment et en firent autant.

•— Mais, Messieurs ! s'écria le laquais, ils viennent de faire une traite de six lieues, et il y a à peine une demi-heure qu'ils sont dessellés.

— Une demi-heure de repos sufiQt, dit d'Artagnan, et ils n'en seront que mieux en haleine.

Le palefrenier appela à son aide. Une espèce d'intendant sortit juste au moment où d'Arlagnan et ses compagnons mettaient la selle sur le dos des chevaux.

L'intendant voulut faire la grosse voix.

— Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous dites un mot je vous brûle la cervelle.

Et il lui montra le canon d'un pistolet qu'il remit aussitôt sous son bras pour continuer sa besogne.

— Mais, Monsieur, dit l'intendant, savez-vous que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon?

— Tant mieux, dit d'Artagnan, ce doivent être de bonnes bêtes.

— Monsieur, dit l'intendant en reculant pas à pas et en essayant de regagner la porte, je vous préviens que je vais appeler mes gens.

— Et moi les miens, dit d'Artagnan. Je suis lieutenant aux mousquetaires du roi, j'ai dix gardes qui me suivent, et, tenez, les entendez-vous galoper? Nous allons voir.

On n'entendait rien, mais Tintendant eut peur d'entendre.

— Y êtes-vous, Porthos? dit d'Artagnan.

— J'ai fini.

— Et vous, Mouston?

— Moi aussi.

— Alors en selle, et partons.

— Tous trois s'élBncèrent sur leurs chevaux.

— A moi ! dit l'intendant, à moi, les laquais et los carabines 1

270 VINGT ANS APRKS.

— En route! dit d'Artagnan, il va y avoir de la mousquetadc. Et tous trois partirent comme le veut.

— A moi ! hurla l'intendant, tandis que le palefrenier courait vers le bâtiment voisin.

— Prenez garde de tuer vos chevaux! cria d'Artagnan en éclatant de rire.

— Feu ! répondit l'intendant.

Une lueur pareille à celle d'un éclair illumina le chemin ; puis en même temps que la détonation, les trois cavaliers entendirent siffler les balles, qui se perdirent dans l'air.

— Ils tirent comme des laquais, dit Porlhos. On tirait mieu?i que cela du temps de M. de Richelieu. Vous rappelez-vous la route de Crèvecœur, Mousqueton ?

— Ah! Monsieur, la fesse droite m'en fait encore mal.

— Ètes-vous sûr que nous sommes sur la piste, d'Artagnan? demanda Porthos.

— Pardieul n'avez-vous donc pas entendu?

— Quoi ?

— Que ces chevaux appartiennent à M. de Montbazon.

— Eh bien ?

— Eh bien ! M. de Montbazon est le mari de madame do Montbazon.

— Après?

— Et madame de Montbazon est la maîtresse de M. de Beaufort.

— Ah ! je comprends, dit Porlhos. Elle avait disposé des relais.

— Justement.

— Et nous courons après le duc avccles chevaux qu'il vient de quitter.

— Mon cher Porlhos, vous ôtes vraiment d'une intelligenro supérieure, dit d'Artagnan de son air moitié figue, moitié raisin.

— Penh ! fit Porthos, voilà comme je suis, moi !

On courut ainsi une heure, les chevaux étaient blancs d'écume et le sang leur coulait du ventre.

— Hein ! qu'ai -je vu là-bas? dit d'Artagnan.

— Vous êtes bien heureux si vous y voyez (pirlquc ciiMstî par une pareille nuit, dit Porlhos.

— Des étincelles.

— Moi aussi, dit Mousqueton, je les ai vues.

— Ah! ah! les aurions-nous rejoints?

— Bon! un cheval mort! dit d'Arîagnan en ramenant sa hionture d'un écart qu'elle venait de faire, il paraît qu'eux au ssi sont au bout de leur haleine.

— Il semble qu'on entend le bruit d'une troupe de cavaliers, dit Porthos penché sur la crinière de son cheval.

— Impossible.

— Ils sont nombreux.

— Alors, c'est autre chose.

— Encore un cheval ! dit Porthos.

— Mort ?

— Non, expirant.

—- Sellé ou dessellé?

— Sellé

— Ce sont eux, alors.

— Courage ! nous les tenons.

— Mais s'ils sont nombreux, dit Mousqueton, ce n'esipas nous qui les tenons, ce sont eux qui nous tiennent.

— Bah ! dit d'Artagnan, ils nous croiront pins forts qu'eux, puisque nous les poursuivons; alors il prendront peur et se disperseront.

— C'est sûr, dit Porthos.

— Ah ! voyez-vous, s'écria d'Artagnan.

— Oui, encore des étincelles; cette fois je les ai vues a mon tour, dit Porthos.

— Eu avant, en avant! dit d'Artagnan de sa voix strideuv^. et dans cinq minutes nous allons rire.

Et ils s'élancèrent de nouveau. Les chevaux, furieux de douleur et d'émulation, volaient sur la route sombre, au milieu de laquelle ou commençait d'apercevoir une masse plus compacte et plus obscure que le reste de l'horizon.

27a VINGT ANS APRÈS

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