‹ Vingt ans après; suite des Trois mousquetairesChapitre 6 sur 16 · M. PORTUOS DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS · texte numérisé non relu

M. PORTUOS DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS

Grâce aux informations prises auprès d'Aramis, d'Ariagnan qui savait de'-jà que Porlhos, de son nom de famille, s'appelait du Vallon, avait appris que, de son nom de terre, il s'appelait de Bracieux, et qu'à cause de cette terre de Bracieux il était en procès avec l'évêque de Noyon.

C'était donc dans les environs de Noyon qu'il devait aller chercher cette terre, c'est-à-dire sur la frontière de l'Ile-de- France et de la Picardie.

Son itinéraire fut promptement arrêté : il irait jusqu'à Dammartin, oij s'embranchent deux routes, l'une qui va à Soissons, l'autre à Compiègne ; là il s'informerait de la terre de Bracieux , et selon la réponse il suivrait tout droit ou prendrait à pauche.

Planchet, qui n'était pas encore bien rassuré à l'endroit de son escapade, di'clara qu'il suivrait d'Artaj^'nan jusqu'au bout du monde, prit-il tout droit, ou prit-il à gauche. Seulement il supplia son ancien maitre de partir le soir, l'obscurité présentant plus de garanties. D'Arlagnan lui proposaalors de prévenir sa femme pour la rassurer au moins sur son sort ; mais Planchet répondit avec beaucoup de sagacité qu'il était bien certain que sa femme ne mourrait point d'inquiétude de ne pas savoir où il était, tandis que, connaissant l'incontinence de langue dont elle était atteinte, lui, Planchet, mourrait d'inquiétude si elle le savait.

Ces raisons parurent si bonnes à d'Artagnan, qu'il n'insista pas davantage, et que, vers les huit heures du soir, au moment oiJ la brume commençait à s'épaissir dans les rues, il

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partit de l'hôtel de la Chevrette, et, suivi de Pianchet, sortit de la capitale par la porte Saint- Denis.

A minuit, les deux voyageurs étaient à Dammartin.

C'était trop tard pour prendre des renseignements. L'hôte du Cïjgne de la croix était couché. D'Artagnan remit doue la ciiose au lendenain.

Le lendemain, il fit venir l'hôte. C'était un de ces rasés Normands qui ne disent ni oui ni non, et qui croient toujours qu'ils se compromettent en répondant directement à la question qu'on leur fait ; seulement, ayant cru comprendre qu'il devait suivre tout droit, d'Artagnan se remit en marche sur ce renseignement assez équivoque. A neuf heures du matin, il était à Nanteuil ; là il s'arrêta pour déjeuner.

Cette fois, l'hôte était un franc et bon Picard qui, reconnaissant dans Pianchet un compatriote, ne lit aucune difificulté pour lui donner les renseignements qu'il désirait. La terre de Bracieux était à quelques lieues de Villers-Cotterets.

D'Artagnan connaissait Villers-Cotterets pour y avoir suivi deux ou trois fois la cour, car à cette époque Villers-Cotterets était une résidence royale. Il s'achemina donc vers cette ville, et descendit à son hôtel ordinaire, c'est-à-dire au Danphiu d'or.

Là les renseignements furent des plus satisfaisants. Il apprit que la terre de Bracieux était située à quatre heues de cette ville, mais que ce n'était point là qu'il fallait chercher Porlhos. Porthos avait eu effectivement des démêlés avec, l'évêque de Noyon à propos de la terre de Pierrefonds, qui limitait la sienne, et, ennuyé de tous ces démêlés judiciaires auxquels il ne comprenait rien, il avait, pour en finir, acheté Pierrefonds, de sorte qu'il avait ajouté ce nouveau nom à ses anciens noms. Il s'appelait maintenant du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, et demeurait dans sa nouvelle propriété. A défaut d'autre illustration, Porthos visait évidemment à celle du marquis de Carabas.

Il fallait encore attendre au lendemain, les chevaux avaient fait dix lieues dans leur iournée et étaient fatigués. On aurait pu en prendre d'autres, il est vrai, mais il y avait toute une grande forèl à traverser, et Pianchet^ on se le rappelle, r.'.-iimait pas les forêts la nuit.

II y avait une chose encore que Planchet n'aimait pas, c'était de se mettre en route à jeun : aussi, eu se rt-veinaiit, d'Artagnan trouva-t-il son déjeuner tout prêt. 11 n'y avait pas moyen de se plaindre d'une pareille aîlention. Aussi d'Arlagnan se mit- il à table; il va sans dire que Plancliet, en re prenant ses anciennes fonctions, avait repris son ancienne humilité et n'était pas plus honteux de manger les restes de dArtagnan que ne l'étaient madame de Motteville et madame de Fargis de ceux d'Anne d'Autriche.

On ne put donc partir que vers les huit heures. Il n'y avait pas à se tromper, il fallait suivre la route qui mène de Villers-Cotterets à Compiègne, et en sortant du bois prendre à droite.

Il faisait une belle matinée de printemps, les oiseaux chantaient dans les grands arbres, de larges rayons de soleil passaient à travers les clairières et semblaient des rideaux de gaze dorée.

En d'autres endroits, la lumière perçait à peine la voûte épaisse des feuilles, et les pieds des vieux chênes, que rejoignaient précipitamment, à la vue des voyageurs, les écureuils agiles, étaient plongés dans l'ombre. Il sortait de toute cette nature matinale un parfum d'herbes, de fleurs et de feuilles qui réjouissait le cœur. D'Ariagnan, lassé de l'odeur fétide de Paris, se disait à lui-mùme que lorsqu'on portail trois noms de terre embrochés les uns aux autres, on devait être bien heureux dans un pareil païadis; puis il secou^iit la tête en disant : « Si j'étais Porthos et que d'Arlagnan me vint faire la proposition que je vais faire à Porthos, je sais bien ce juc je répondrais à d'Artagnan. »

Quant à Planchet, il ne pensait à rien, il digérait.

A la lisière du bois, d'Arlagnan aperçut le chemin indiqué, et au bout du chemin les tours d'un immense château féodal.

— Oh! oh! murmura-t-il, il mu semblait que ce château appartenait a l'ancienne branche d'Orléans; Porthos en aurail-il traité avec le duc de Longueville?

— Ma r<n, Monsieur, dit Planchet, voici des terres bien tenues; et si elles appartiennent à M. Porthos, je lui en ferai mon compliment.

— Peste, dit d'Arlagnan, no va pas l'appeler Porthos, ni

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même du Vallon; appelle-le de Bracieux ou de Pierrefonds. Tu me ferais manquer mon ambassade.

A mesure qu'il approchait du château qui avait d'abord attiré ses regards, d'Artagnan comprenait que ce n'était point là, que pouvait habiter son ami : les tours, quoique solides et paraissant bâties d'hier, étaient ouvertes et comme éventrées. On eût dit que quelque géant les avait fendues à coups de hache.

Arrivé à l'extrémité du chemin, d'Artagnan se trouva dominer une magnifique vallée, au fond de laquelle on voyait dormir un charmant petit lac au pied de quelques maisons éparses çà et là et qui semblaient, humbles et couvertes les unes de tuile et les autres de chaume, re-connaître pour seigneur suzerain un joli château bâti vers le commencement du règne de Henri IV, que surmontaient des girouettes seigneuriales.

Cette fois, d'Artagnan ne douta pas qu'il ne fût en vue de la demeure de Porthos.

Le chemin conduisait droit à ce joli château, qui était à son aïeul le château de ïa montagne ce qu'un petit-maitre de la coterie de M. le duc d'Enghien était à un chevalier bardé de fer du temps de Charles VII; d'Artagnan mit son cheval au trot et suivit le chemin, Planchet régla le pas de son coursier sur celui de son maître.

Au bout de dix minutes, d'Artagnan se trouva à l'extrémité d'une allée régulièrement plantée de beaux peupliers, et qui aboutissait à une grille de fer dont les piques et les bandes transversales étaient dorées. Au milieu de cette avenue se tenait une espèce de seigneur habillé de vert et doré comme la grille, lequel était à cheval sur un gros roussin. A &a droite et à sa gauche étaient deux valets galonnés sur toutes les coutures; bon nombre de croquants assemblés lui rendaient des hommages fort respectueux.

*■ — Ahl se dit d'Artagnan, serait-ce là le seigneur du Vallon de Bracieux de Pierrefonds? Eh! mon Dieu! comme il est recroquevillé depujs qu'il ne s'appelle plus Porthos !

— Ce ne peut être lui, dit Planchet répondant à ce que d'Artagnan s'était dit à lui-même. M. Porthos avait près de six pieds, et celui-là en a einq ^ i^ine.

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— Cependant, reprit d'Artagnan, on salue bien bas ce monsieur.

A ces mots, d'Artaf^nan piqua vers le roussin, l'homme considérable et «es valets. A mesure qu'il approcliait» il lui semblait reconnaître les traits du personnage.

— Jésus Uieu! Monsieur, dit Planchet, qui de son côté croyait le reconnaître, serait-il donc possible que ce fût lui?

A cette exclamation, l'homme à cheval se retourna lentement et d'un air fort noble, et les deux voyageurs purenf voir briller dans tout leur éclat les gros yeux, la trogne vermeille et le sourire si éloquent de Mousqueton.

En effet, c'était Mousqueton, Mousqueton gras à lard, croulant de bonne santé, bouffi de bien-être, qui, reconnaissant d'Artagnan, tout au contraire de cet hypocrite de Bazin, se laissa glisser de son roussin par terre et s'approcha chapeau bas vers l'olBcier; de sorte que les hommages de l'assemblée firent un quart de conversion vers ce nouveau soleil qui éclipsait l'ancien.

— Monsieur d'Artagnan, monsieur d'Artagnan, répétait dans ses joues énormes Mousqueton tout suant d'allégresse, monsieur d'Artagnan ! Oh! quelle joie pour monseigneur et maître du Vallon de Bracicuxde Pierrefonds!

— Ce bon Mousqueton ! Il est donc ici, ton maître?

— Vous êtes sur ses domaines.

— Mais, comme te voilà beau, comme te voilà gras, comme te voilà fleuri! continuait d'Artagnan infatigable à détailler les changements que la bonne fortune avait apportés chez l'ancien affamé.

— Hh 1 oui. Dieu merci ! Monsieur, dit Mousqueton, je nie porte assez uien.

— Mais ne dis-tu donc rien à ton ami Planchet?

— A mon ami rianchet! Planchet, serait-ce toi par hasard? s'écria Mousqueton les bras ouverts et des larmes plein les yeux.

— Moi-même, dit Planchet toujours prudent, mai? je voulais voir si tu n'étais pas devenu lier.

— Devenu fier avec un ancien ami! Jamars, Planchet. Tu n'as pas pensé cela ou tu ne connais pas Mousqueton,

— A la bonne heure 1 dit Plaucliel eu descendaul do sou

cheval et en tendant à son tour les bras à Mousqueton : ce n'est pas comme cette canaille de Bazin, qui m'a laissé deux heures sous un hangar sans même faire semblant de me reconnaître.

El Planciiet et Mousqueton s'embrassèrent avec une eflTusion qui toucha fort les assistants et qui leur fit croire que Plaucbet était quelque seigneur déguisé, tant ils appréciaient à sa plus haute valeur la position de Mousqueton.

— Et maintenant. Monsieur, dit Mousqueton lorsqu'il se fut débarrassé de l'étreinte de Planchet, qui avait inutilement es,=;ayé de joindre ses mains derrière le dos de son ami; et maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous quitter, car je ne veux pas que mon maitre apprenne la nouvelle de votre arrivée par d'autre que par moi; il ne me pardonnerait pas de m'ôtre laissé devancer.

— Ce cher ami, dit d'Artagnan évitant de donner à Porthos ni son ancien, ni son nouveau nom, il ne m'a donc pas oublié !

— Oublié! lui! s'écria Mousqueton, c'est-à-dire, Monsieur, qu'il n'y a pas de jour que nous ne vnous attendions à, apprendre que vous étiez nommé maréchal, ou en place de M. de Gassion, ou en place de M. de Bassompierre.

D'Artagnan laissa errer sur ses lèvres un de ces rares sourires mélancoliques qui avaient survécu dans le plus profond de son cœur au désenchantement de ses jeunes années.

— Et vous, manants, continua Mousqueton, demeurez près de M. le comte d'Artagnan, et faites- lui honneur do votre mieux, tandis que je vais prévenir Monseigneur de son arrivée.

Et remontant, aidé de deux âmes charitables, sur son robuste cheval, tandis que Planchet, plus ingambe, remontait tout seul sur le sien. Mousqueton prit sur le gazon de l'avenue un petit galop qui témoignait encore plus en faveur des reins que des jambes du quadrupède.

— Ah çà! mais voilà qui s'annonce bien! dit d'Artagnan; pas de mystère, pas de manteau, pas de politique par ici; on rit à gorge déployée, on pleure de joie, je ne vois que des visages larges d'une aune; en vérité, il me scmbïc que la nature elle-même est en fête, que les arbres, au lieu de

feuilles et de fleurs, sont couverts de petits rubans verts et roses.

— Et moi, dit Planchet, il me semble que je sens d'ici la plus délectable odeur de rôti, que je vois des marmitons se •anger en haie pour nous voir passer. Ah, Monsieur! quel )uisinier doit avoir M. de Pierrefonds, lui qui aimait déjà

tant et si bien manger quand il ne s'appelait encore que M. Porthos!

— Ilalte-lâl dit d'Artagnan : tu me fais peur. Si la réalité répond aux apparences, je suis perdu. Un homme si heureux ne sortira jamais de son bonheur, et je vais échouer près de lui comme j'ai échoué près d'Aramis.

COMMENT d'ARTAGNAN S'APERÇDT EN RETRODVANT PORTHOS QUE LA FORTCNE NE FAIT PAS LE BONHEUR.

D'Artagnan franchit la grille et se trouva en face du château; il mettait pied à terre quand une sorte de géant apparut sur le perron. Rendons celte justice à d'Artagnan, qu'à part tout sentiment d'égoïsme le cœur lui battit avec joie à lasppcl de cette haute taille et de cette iigure martiale qui lui rappelait un homme brave et hon.^

Il courut à Porthos et se précip'ita dans ses bras ; toute la valetaille, rangée en cercle à distance respectueuse, regardait avec une humble curiosité. Mousqueton, au premier rang, s'essuya les yeux, le pauvre garçon n'avait pas cessé de pleurer de joie depuis qu'il avait reconnu d'Artagnan et Planchet.

Porthos prit son ami parle bras.

— Ah! quelle joie de vous revoir, cher d'Artagnan, s'écriat-il d'une voix qui avait tourné du baryton à la basse; vous ne m'avez donc pas oii!)lié, vous?

— Vous oublier! ah! cher du Vallon, oublic-t-on les plus beaux jours de sa jeunesse et ses amis dévoués, et les périls

îiffi'ontés ensemble ! mais c'est-à-dire qu'en vous revoyant il n'y a pas un instant de notre ancienne amitié qui ne se présente à ma pensée.

— Oui, oui, dit Porthos «n essayant de redonner à sa moustache ce pli coquet qu'elle avait perdu dans la solitude, oui, nous en avons fait des belles dans notre temps, et nou-: avons donné du fll à retordre à ce pauvre cardinal.

Et il poussa un soupir. D'Artagnan le regarda.

— En tous cas, continua Porthos d'un ton languissant, soyez le bienvenu, cher ami, vous m'aiderez à retrouver ma joie ; nous courrons demain le lièvre dans ma plaine, qui est superbe, ou le chevreuil dans mes bois, qui sont fort beaux : j'ai quatre lévriers qui passent pour les plus légers de la province, et une meute qui n'a point sa pareille à vingt lieues à la ronde.

Et Porthos poussa un second soupir.

— Oh, oh ! se dit d'Artaguan tout bas, mon gaillard seraitil donc moins heureux qu'il n'en a l'air?

Puis tout haut :

— Mais avant tout, dit-il, vous me présenterez à madame du Vallon, car je me rappelle certaine lettre d'obligeante invitation que vous avez bien voulu m'écrire, et au bas de laquelle elle avait bien voulu ajouter quelques ligues.

Troisième soupir de Porthos.

— J'ai perdu madame du Vallon il y a deux ans, dit-il, et vous m'en voyez encore tout affligé. C'est pour cela que j'ai quitté mon château du Vallon près de Corbeil, pour venir habiter ma terre de Bracieux, changement qui m'a amené à acheter celle-ci. Pauvre madame du Vallon, continua Porthos en faisant une grimace de regret; ce n'était pas une femme d'un caractère fort égal, mais elle avait fini cependant • ir s'accoutumer à mes façons et par accepter mes petites

oloiités.

— Ainsi, vous êtes riche et libre? dit d'Artagnan.

— Hélas! dit Porthos, je suis veuf et j'ai quarante mille livres de rente. Allons déjeuner, voulez-vous?

— Je le veux fort,Mit d'Artagnan; l'air du matin m'a mis .a appétit.

— Oui, dit Porthos. mon air est excellent.

lis eiiirèrciit dans le château; ce n'étaient que dorures du haut en bas, les corniches étaient dorées, les moulures étaient dorées, les bois des fauteuils étaient dorés.

Une table toute servie attendait.

— Vous voyez, dit Porthos, c'est mon ordinaire.

— Peste, dit d'Artagnan, je vous en fais mon compliment; le roi n'en a pas un pareil.

— Oui, dit Porthos, j'ai entendu dire qu'il était fort mal nourri par M. de Mazarin. Goûtez cette côtelette, mou cher d'Artagnan, c'est de mes moutons.

— Vous avez des moutons fort tendres, dit d'Artagnan, et je vous en félicite.

— Oui, on les nourrit dans mes prairies, qui sont excellentes.

— Donnez-m'en encore.

— Non ; prenez plutôt de ce lièvre que j'ai tué hier dans une de mes garennes.

— Peste! quel goût! dit d'Artagnan. Ah çà, vous ne les nourrissez donc que de serpolet, vos lièvres?

— Et que pensez-vous de mon vin? dit Porthos; il est agréable, n'est-ce pas?

— Il est charmant.

— C'est cependant du vin du pays.

— Vraiment 1

— Oui, un petit versant au midi, là-bas, sur ma montagne; il fournit vingt muids.

— Mais c'est une véritable vendange, cela !

Porthos soupira pour la cinquième fois. D'Artagnan avait compté les soupirs de Porthos.

— Ah çà! mais, dit-il curieux d'approfondir le problème, on dirait, mon cher ami, que quelque chose vous chagrine. Seriez-vous souITrant, par hasard?... Est-ce que cette santé...

— Excellente, mon cher, meilleure que jamais; je tuerais un bœuf d'un coup de poing.

— Alors, des cliagrins de famille...

— De famille! par bonheur que je n'ai que moi au monde.

— Mais alors, qu'est-ce donc qui vous fait soupirer?

— .Mon cher, dii Porthos, je serai franc avec vous : je ne suis pas heureux.

— Vous, pas heureux, Porthos ! vous qui avoz un château, des prairies, des moutagnes, des bois; vous qui avez quarante mille livres de rente, enfin, vous n'êtes pas heureux?

— Mon cher, j'ai tout cela, c'est vrai, mais je suis seul au milieu de tout cela.

— Ah ! je comprends : vous êtes entouré de croquants que vous ne pouvez pas voir sans déroger.

Porthos pâlit légèrement, et vida un énorme verre de son petit vin du versant.

. — Non pas, dit-il, au contraire; imaginez-vous que ce sont des hobereaux qui ont tous un titre quelconque et prétendent remonter à Pharamond, à Charlemagne, ou tout au moins à Hugues Capet. Dans le commencement, j'étais le dernier venu, par conséquent j'ai dû faire les avances, je lésai faites; mais vous le savez, mon cher, madame du Vallon...

Porthos, en disant ces mots, parut avaler avec peine sa salive.

— Madame du Vallon, reprit-il, était de noblesse douteuse, elle avait, en premières noces (je crois, d'Artagnan, ne vous apprendre rien de nouveau), épousé un procureur. Ils trouvèrent cela nauséabond. Ils ont dit nauséabond. Vous comprenez, c'était un mot à faire tuer trente mille hommes. J'en ai tué deux; cela a fait taire les autres, mais ne m'a pas rendu leur ami. De sorte que je n'ai plus de société, que je vis seul, que je m'ennuie, que je me ronge.

D'Artagnan sourit;, il voyait le défaut de la cuirasse, et il apprêtait le coup.

— Mais enfin, dit-il, vous êtes par vous-même, et votre femme ne peut vous défaire.

— Oui, mais vous comprenez, n'étant pas de noblesse bis-' torique comme les Coucy, qui se contentaient d'être sires, et les Rohan, qui ne voulaientpas être ducs, tous' ces gens-là, qui sont tous ou vicomtes ou comtes, ont le pas sur moi, à l'église, dans les cérémonies, partout, et je n'ai rien à dire. Ah^ si j'étais seulement...

— Baron? n'est-ce pas? dit d'Artagnan achevant la phrase de son ami.

— Ah! s'écria Porthos dont les traits s'épanouirent, ah ! A j'étais baron !

— Bon ! pensa d'Artagnan, je réussirai ici. Puis lout liaut ;

— Eh bien ! cher ami, c'est ce titre que vous souhaitez que je viens vous apporter aujourd'hui.

Porlhos flt un bond qui ébranla toute la salle; deux ou trois boulelHes en perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, où elles furent brisées. Mousqueton accourut au bruit, et l'on aperçut à la perspective Pianchet la bouche pleine et la serviette à la main.

— .Monseigneur m'appelle? demanda Mousqueton. Porthos fit signe de la main à Mousqueton de ramasser les

éclats de bouteilles.

— Je vois avec plaisir, dit d'Artagnan, que vous avez toujours ce brave garçon.

— 11 est mon intendant, dit Porthos; puis haussant la voix: Il a fait ses affaires, le drùle, on voit cela; mais, continua-til plus bas, il m'est attaché et ne me quitterait pour rien au monde.

— Et il l'appelle monseigneur, pensa d'Artagnan,

— Sortez, Mouston, dit Porthos.

— Vous dites Mouston? Ah! oui! par abréviation : Mousqueton était trop long à prononcer,

— Oui, dit Porthos, et puis cela sentait son maréchal des logis d'une lieue. Mais nous parlions affaires quand ce drôle est entré.

— Oui, dit d'Artagnan; cependant remettons la conversation à plus tard, vos gens pourraient soupçonner quelque chose; il y a peut-être des espions dans le pays. Vous devinez, Porlhos, qu'il s'agit de choses sérieuses.

— Peste! dit Porthos. Eh bien! pour faire la digestion promenons-nous dans mon parc.

— Volontiers.

Et comme tous deux avaient suffisamment déjeuné, ils commencèrent à faire le tour d'un jardin magnifique; des allées de marronniers et de tilleuls enfennaient un espace de trente arpents au moins; au bout de cbaque quinconce bien fourré de taillis et d'arbustes, on voyait courir des lapins disparaissant dans les glandées et se jouant dans les haufes herbes.

VINGT ANS APRÈS. liO

— Ma foi, dit d'Artagnan, le parc correspond à tout le reste; et s'il y a autant de poissons dans votre étang que de lapins dans vos garennes, vous êtes un homme heureux, mon cher Porthos, pour peu que vous ayez conserve ie goût de la chasse et acquis celui de la pêche.

— Mon ami, dit Porthos, je laisse la pêche à Mousqueton, c'est un plaisir roturier; mais je châsse quelquefois; cest-àdire que quand je m'ennuie, je m'assieds sur un de ces bancs de marbre, je me fais apporter mon fusil, je me fais amener Gredinet, mon chien favori, et je tire des lapins.

— Mais c'est fort divertissant! dit d'Artagnan.

— Oui, répondit Porthos avec un soupir, c'est fort divertissant.

D'Artagnan ne les comptait plus.

— Puis, ajouta Porthos, Gredinet va les chercher et les porte lui-même au cuisinier; il est dressé à cela.

— Ah! la charmante petite hôte! dit d'Artagnan.

— Mais, reprit Portlios, laissons là Gredinet, que je vous donnerai si vous en avez envie, car je commence à m'en lasser, et revenons à notre affaire.

— Volontiers, dit d'Artagîian ; seulement je vous préviens, cher ami, pour que vous ne disiez pas que je vous ai pris en traître, qu'il faudra bien changer d'existence.

— Comment cela?

— Reprendre le harnais, ceindre l'épé^ courir les aventures, laisser, comme dans le temps passé, an peu de sa chair par les chemins; vous savez, la manière d'autrefois, enfin.

— Ah, diable! fit Porthos.

— Oui, je comprends, vous vous êtes gâté, cher ami; vous avez pris (Ju ventre, et le poignet n'a plus cette élasticité dont les gardes de M. le cardinal ont eu tant de preuves.

— Ah! le poignet est encore bon, je vous jure, dit Porthos en étendant une main pareille à une épaule de mouton.

-— Tant mieux.

— C'est donc la guerre qu'il faut que nous fassions?

— Eh! mon Dieu, oui!

— Et contre qui?

— Avez-vous suivi la politique, mon ami?

— Moi I pas le moins du monde .

— Alors, ôtes-vous pour le Mazarin ou pour les princes?

— Moi, je ne suis pour personne.

— C'est-à-dire que vous êtes pour nous. Tant mieux, Portlios, c'est la bonne position pour faire ses affaires. F.hliien, mon cher, je vous dirai que je viens de la part du cardinal.

Ce mot l?t son effet sur Portlios, comme si on eût encore été en 1640 et qu'il se fût agi du vrai cardinal.

— Oh oh ! dit-il, que me veut Son Éminence?

— Son Éminence veut vous avoir à son service.

— Et qui lui a parlé de moi?

— Rochefort. Vous rappelez-vous?

— Oui, pardieu ! celui qui nous a donné tant d'ennui dans le temps et qui nous a fait tant courir par les chemins, le m'"me à qui vous' avez fourni successivement trois coups d'épée, qu'il n'a pas volés, au reste.

— Mais vous savez qu'il est devenu notre ami? dit d'Ailagnan.

— Non, je ne le savais pas. Ah! il n'a pas de rancune I

— Vous vous trompez, Porthos, dit d'Artagnan à son tour : c'est moi qui n'en ai pas.

Portlios ne comprit pas trôs-bien; mais, on se le rappelle, la compréhension n'était pas son fort.

— Vous dites donc, continua-t-il, que c'est le comte de fiochefort qui a parlé de moi au cardinal?

— Oui, et puis la reine.

— Comment, la reine?

— Pour nous inspirer confiance, elle lui a même remis le fameux diamant, vous savez, que j'avais vendu à M. des Essarts, et qui, je ne sais comment, est rentré en sa possession.

— Mais il me semble, dit Portlios avec son gros bon sens, qu'elle eût mieux fait de le remettre à vous.

— C'est aussi mon avis, dit d'Artagnan ; mais que voulezvous! les rois et les reines ont quelquefois de singuliers capric(!S. Au bout du compte, comme ce sont eux qui tiennent les richesses et le& honneurs, qui distribuent l'argent et les titres, on leur est dévoué.

(jQi, on leur est dévoué! dit Porlhos. Alors vous êtes

donc dévoué, dans ce momcnt-ri?...

— Au roi à la reine et au cardinal, et j'ai de plus répondu de votre dévouement.

— Et vous dites que vous avez fait certaines condition? pour moi?

— Magnifiques, mon cher, magnifiques '. D'abord vous avez de l'argent, n'est-ce pas? Quarante mille livres de rente, vous me l'avez dit.

Porllios entra en défiance.

— Eii ! mon ami, lui dit-il. on n'a jamais trop d'argent. Madame du Vallon a laissé une succession embrouillée; je ne suis pas grand clerc, moi, en sorte que je vis un peu au jour le jour.

— Il a peur que jene sois venu pour lui emprunter de l'argent, pensa d'Artagnan, Ah! mon ami, dit-il tout haut, tant mieux si vous "êtes gêné !

— Comment, tant mieux? dit Porthos.

— Oui, car Son Éminence donnera tout ce que l'on voudra, terres, argent et titres.

— Ah! ah! ah! lit Porlhos écarquillant les yeux à ce dernier mot.

— Sous l'autre cardinal, continua d'Artagnan, nous n'avons pas su profiter de la fortune ; c'était le cas pourtant; je ne dis pas cela pour vous qui avez vos quarante mille livres de rente, et qui me paraissez l'homme le plus heureux de la terre.

Porthos soupira.

— Toutefois, continua d'Artagnan, malgré vos quarante mille livres de rente, et peut-être même à causo de vos quarante mille livres de rente, il me semble qu'une petite couronne ferait bien sur votre carrosse. Eh ! eh !

— Mais oui, dit Porthos.

— Eh bien! mon cher, gagnez-la; elle est au bout de votre épée. Nous ne nous nuirons pas. Votre but à vous, c'est un titre ; mon but, à moi, c'est de l'argent. Que j'en gagne assez pour faire reconstruire Artagnan, que mes ancêtres appauvris par les oroisades ont laissé tomber en ruine depuis ce temps, et pour acheter une trentaine d'arpents de terre autour, c'est tout ce qu'il faut ; je m'y retire, et j'y meurs tranquille.

i22 VINGT ANS APRÈS.

— Et mùi, dit Porthos, je veux être baron.

— Vous le serez.

— Et n'avez-vous donc point pensé aussi à nos autres amis ? demanda Porthos.

— Si fait, j'ai vu Aramis,

— Et que dôsire-t-il, lui? d'être évoque?

— Aramis, dit d'Artagnan, qui ne voulait pas désenchanter Porthos ; Aramis, imaginez-vous, mon cher, qu'il est devenu moine et jésuite, qu'il vit comme un ours : il renonce à tout, et ne pense qu'à son salut. Mes offres n'ont pu le décider,

— Tant pis ! dit Porthos, il avait de l'esprit. Et Athos?

— Je ne l'ai pas encore vu, mais j'irai le voir en vous quittant. Savez-vous oij je le trouverai, lui?

— Prés'de Biois, dans une petite terre qu'il a héritée, je ne sais de quel parent.

— Et qu'on appelle ?

— Bragelonne. Comprenez-vous, mon cher, Athos qui était noble comme l'empereur et qui hérite d'une terre qui a titre de comté '. que fera-t-il de tous ces comtés-là ? Comté de la Fère, comté de Drageloune?

— Avec cela qu'il n'a pas d'enfants, dit d'Ârtagnan.

— Heu ! fit Porthos, j'ai entendu dire qu'il avait adopté un jeune homme qui lui ressemble par le visage.

— Athos, notre Athos, qui était vertueux comme Scipion ? l'avez-vous revu?

— Non.

— Eh bien i j'irai demain lui porter de vos nouvelles. J'ai peur, entre nous, que son penchant pour le vin ne l'ai fort vieilli et fort dégradé.

— Oui, dit Porthos, c'-est vrai; il buvait beaucoup.

— Puis c'était notre aine à tous, dit d' Arlagnan.

— De quelques années seulement, reprit Porthos ; son air grave le vieillissait beaucoup.

— Oui, c'est vrai. Donc, si nous avons Athos, ce sera tant mieux : si nous ne l'avons pas, eh bien ! nous nous ea passe, rons. ?Jous tn valons bien' douze à nous deux.

— Oui, dit Porthos soiu'iant au souvenir de ces anciens exploits ; mais à nous quatre nous en aurions valu trente-six;

VINGT ANS APRKS. 123

d'autant plus que le métier sera dur, à ce que vous dites.

— Dur pour des recrues, oui ; mais pour nous, non.

— Sera-ce long?

— Dame ! cela pourra durer trois ou quatre ans.

— Se hattra-t-on beaucoup?

— Je l'espère.

— Tant mieux, au bout du compte, tant mieux 1 s'écria Porthos : vous n'avez point idée, mon cher, combien les os me craquent depuis que je suis ici! Quelquefois le dimanche, en sortant de la messe, je cours à cheval dans les champs et sur les terres des voisins pour rencontrer quelque bonne petite querelle, car je sens que j'en ai besoin; mais rien, mon cher I Soit qu'on me respecte, soit qu'on me craigne, ce qui est bien plus probable, ou me laisse fouler les luzernes avec mes chiens, passer sur le ventre à tout le monde, et je reviens plus ennuyé, voilà tout. Au moins, dites-moi, se baton un peu plus facilement à Paris?

— Quand à cela, mon cher, c'est charmant; plus d'édits, plus de gardes de cardinal, plus de Jussacni d'autres limiers. Mon Dieu ! voyez-vous, sous une lanterne, dans une auberge, partout; ôtes-vous frondeur, on dégaine et tout est dit. M. de Guise a tué M. de Coligny en pleine place Royale, et il n'en a rien été.

— Ah ! voilà qui va bien, alors, dit Porthos.

— Et puis avant peu, continua d'.\rtagnan, nous aurons des batailles rangées, du canon, des incendies ; ce sera trèsvarié.

— Alors, je me décide.

— J'ai donc votre parole?

— Oui, c'est dit. Je frapperai d'estoc et de taille pour Mazariu. Mais...

— Mais?

— Mais il me fera baron.

— Ehpardieu! dit d'Artagnan, c'est arrêté d'avance; je vous l'ai dit et je vous le répète, je réponds de votre ha- . ronnie.

Sur cette promesse, Porthos, qui n'avait jamais douté de la parole de son ami, reprit avec lui le chemin du château.

124 VlxNGT A>;s ArKi::s.

ou IL EST DÉMONTRÉ QUE SI PORTIIOS ÉTAIT MÉCONTENT DE SO:i ÉTAT, MOUSQUETON ETAIT FOUT SATISFAIT DU SIEN.

Tout en revenant vers le château et tandis que Porthos nageait dans ses rêves de baronnie, d'Artagnan rétléciiissait à la misère de cette pauvre nature humaine, toujours mécontente de ce qu'elle a, toujours désireuse de ce qu'elle n'a pas. A la place de Porthos, d'Artagnan se serait trouvé l'homnic le plus heureux de la terre, et pour que Porthos fût heureux, il lui manquait, quoi? cinq lettres à mettre avant tous ses noms et une petite couronne à faire peindre sur les panneaux de sa voilure.

— Je passerai donc toute ma vie, disait en lui-même d'Artagnan, à regarder à droite et à gauche sans voir jamais la figure dun homme complètement heureux.

Il faisait cette réflexion philosophique, lorsque la Providencu sembla vouloir lui donner un démenti. Au moment où Porthos venait de le quitter pour donner quelques ordres ù son cuisinier, il vit s'ai)procher de lui Mousqueton. La ligure du brave garron, moins un léger trouble qui, comme un nuage d'été, gazait sa physionomie plutôt qu'elle ne la voilait, paraissait celle d'un homme parfaitement heureux.

— Voilà ce que je cherchais, se dit d'Artagnan; mais, hé« las ! le pauvre ganjon ne sait pas pourquoi je suis venu.

.Mousqueton se tenait à distance. D'Artagnan s'assit sur U'. banc et lui fit signe de s'approcher.

— Monsieur, dit Mousqueton profitant de la permission, jai une grâce à vous demander.

— Parle, mon ami, dit d'Artagnan.

— C'est que je n'ose, j'ai peur que vous ne pensiez que la prosi-érité m'a perdu.

VINGT ANS APRES. 12:j

— Tu es donc heureux, mon ami? ditd'Ârtagnan.

— Aussi heureux qu'il est possible de l'être, et cependant vous pouvez Qie rendre plus heureux encore.

— Eh bien, parle! et si la chose dépend de moi, elle esi faite.

— Oh! Monsieur, elle ne dépend que devons.

— J'attends.

— Monsieur, la grâce que j'ai à vous demander, c'est de m'^ppeler non plus Mousqueton, mais bien Mousion. Depuis que j'ai l'honneur d'être intendant de Monseigneur, j'ai pris ce dernier nom, qui est plus digne et sert à me faire respecter de mes inférieurs. Vous savez, Monsieur, combien la subordination est nécessaire à la valetaille.

U'Artagnan sourit ; Porthos allongeait ses noms, Mousqueton raccourcissait le sien.

— Eh bien, Monsieur? dit Mousqueton tout tremblant.

— Eh bien, oui, mon cher Mouston, dit d'Artagnan ; sois tranquille, je n'oublierai pas ta reauète, et si cela te fait plaisir je ne te tutoierai même plus.

— Oh! s'écria Mousqueton nage de joie, si vous me faisiez un pareil honneur, Monsieur, j'en serais reconnaissant toute ma vie, mais ce serait trop demander peut-être?

— Hélas! dit en lui-môme d'Artagnan, c'est bien peu en échange des tribulations inattendues que j'apporte à ce pauvre diable qui m'a si bien reçu.

— Et Monsieur reste longtemps avec nous? dit Mousqueton, dont la figure, rendue à son ancienne sérénité, s'épanouissait comme une pivoine.

— Je pars demain, mon ami, dit d'Artagnan.

— Ah, Monsieur! dit Mousqueton, c'était donc seulement pour nous donner des regrets que vous étiez venu?

— J'en ai peur, dit d'Artagnan, si bas que Mousqueton, qui se retirait en saluant, ne put l'entendre.

Un remords traversait l'esprit de d'Artagnan, quoique son cœur se fût fort racorni : il ne regrettait pas d'engager Porthos dans une route où sa vie et sa fortune allaient être compromises, car Porthos risquait volontiers tout cela pour le titre de baron, qu'il désirait depuis quinze ans d'atteindre; mais Mousqueton, qui ne désirait rien que d'être appelé Mous

12fi MNGT ANS AVV.PS.

ton, n'était-il pas bien cruel de l'arracher à la vie délicieuse de son grenier d'abondance? Cette idée-là le préoccupait lorsque Penh os reparut.

— A table I dit Porlhos.

Comment, à table? dit d'Artagnan, quelle heure est- il donc?

— Eh ! mon cher, il est une heure passée.

— Votre habitation est un paradis, Porthos ; on y oublie le temps. Je vous suis, mais je n'ai pas faim.

— Venez, si l'on ne peut pas toujours «mançer, l'on peut toujours boire; cest une des maximes de ce pauvre Athos, dont j'ai reconnu la solidité d'^.puis que je m'ennuie.

D'Artagnan, que son naturel gascon avait toujours fait assez sobre, ne paraissait pas aussi convaincu que son ami de la vérité de l'axiome d'Athos; néanmoins il lit ce qu'il put pour se tenir à la hauteur de son hôte.

Cependant, tout en regardant manger Porthos et en buvant de son mieux, cette idée de Mousqueton revenait à l'esprit de d'Artagnan, et cela avec d'autant plus de force que Mousqueton, sans servir lui-même à table, ce qui eût été au-dessous de sa nouvelle position, apparaissait de temps en temps à la porte et trahissait sa reconnaissance pour d'Artagnan par l'âge et le cru des vins qu'il faisait servir.

Aussi, quand au dessert, sur un signe de d'Artagnan. Porthos eut renvoyé ses laquais et que les deux amis se trouvèrent seuls :

— Porthos, dit d'Artagnan, qui vous accompagnera donc dans vos campagnes?

— Mais, répondit naturellement Porthos, Mouston, ce me semble.

Ce fut un coup pour d'Artagnan ; il vit déjà se changer en grimace de douleur le bienveillant sourire de l'intenflant,

— Cependant, répliqua d'Artagnan, Mouston n'est plus de la première jeunesse, mon cher; de plus, il est devenu trèsgros et peut-être a-l-il perdu l'habitude du service actif.

— Je le sais, dit Porthos. Mais je me suis accoutumé à lui; et d'ailleurs, il ne voudrait pas me quitter, il m'aime trop.

— Oh ! aveugle amour-propre ! pensa d'Artagnan.

— IVailleurs, vons-mriiu'. demanda Pnrthos. n'avez-vous

pas toujours à "votre service votre même laquais : ce bon, ce brave, cet intelligent... comment l'appelez-vous donc?

— Planchet. Oui, je l'ai retrouvé, mais il n'est plus laquais.

— Qu'est-il donc ?

— Eh bien ! avec ses seize cents livres, vous savez , les seize cents livres qu'il a gagnées au siège de la Rochelle eu portant la lettre à lord de Winter, il a élevé une petite -boutique rue des Lombards, et il est confiseur.

— Ah ! il est confiseur rue des Lombards ! Mais comment vous sert-il?

— R a fait quelques escapades, dit d'Artagnan, et il craint d'être inquiété.

Et le mousquetaire raconta à son ami comment il avait retrouvé Planchet.

— Eh bien ! dit alors Porthos, si on vous eût dit, mon cher, qu'un jour Planchet ferait sauver Rochefort, et que vous le cacheriez pour cela ?

— Je ne l'aurais pas cru. Mais, que voulez-vous ? les événements changent les hommes.

— Rien de plus vrai, dit Porthos ; mais ce qui ne change pas, ou ce qui change pour se bonifier, c'est le vin. Goûtez de celui-ci ; c'est d'un cru d'Espagne qu'estimait fort notre ami Athos : c'est du xérès.

A ce moment, l'intendant vint consulter son maître sur le menu du lendemain et aussi sur la partie de chasse projetée.

— Dis-moi, Houston, dit Porthos, mes armes sont-elles en bon état ?

D'Artagnan commença à battre la mesure sur la table pour cacher son embarras.

— Vos armes , Monseigneur, demanda Mouston, quelles armes ?

— Eh, pardieu ! mes harnais.

— Quels harnais ?

— Mes harnais dé guerre.

•- Mais oui, Monseigneur. Je le crois, du moins.

— Tu t'en assureras demain, et tu les feras fourbir si elles en ont besoin. Quel est ;non meilleur cheval de course?

— Vulcain.

128 VINGT ANS APRKS.

— Et de fatigue?

— Bavard.

— Quel cheval aimes-tu, toi?

— J'aime Rustaud, Monseigneur ; c'est une bonne Jiètc, avec laquelle je m'entends à merveille.

— C'est vigoureux, n'est-ce pas ?

— Normand croisé Mecklembourg, ça irait jour et nuit.

— Voilcà notre affaire. Tu feras restaurer les trois bètcs, m fourbiras ou tu feras fourbir mes armes; plus, des pistolets pour toi et un couteau de chasse.

— Nous voyagerons donc, Monseigneur? dit Mousqueton d'un air inquiet.

D'Artagnan, qui n'avait jusque-là fait que des accords vagues, battit une marche.

— Mieux que cela, Mouston ! répondit Porthos.

— Nous faisons une expédition, Monsieur? dit l'intendant, dont les roses commençaient à se changer en lis.

— Nous rentrons au service , Mouston ! répondit Porthos en essayant toujours de faire reprendre à sa moustache ce pli martial qu'elle avait perdu.

Ces paroles élaient à peine prononcées que !\Iousqueton fut agité d'un tremblement qui secouait ses grosses joues marbrées; il regarda d'Artagnan d'un air indicible de tendre reproche, que l'ofllcicr ne put supporter sans se sentir attendri; puis il chancela, et d'une voix étranglée:

— Du service! du service dans les armées du roi? dit-il.

— Oui et non. Nous allons refaire campagne , chercher toutes sortes d'aventuics, repieiidrc la vie d'autrefois, enfin.

Ce dernier mot tomba sur Mousqueton comme la fondre. C'était cet autrefois si terrible qui faisait le maintenant si doux.

— Oh! mon Dieu! qu'esl-xe que j'entends? dit Mousqueton avec un regard plus, suppliant encore que le premier, à l'adresse de d'Artagnan.

— Que voulez vous, mon pauvre Mouston? dit d'Artagnan; la fatalité...

Malgré la précaution qu'avait prise d'Artagnan de ne pas lo lnt(jycr et de donner à son nom la mesure (ju'il ambitionnait. Mousqueton n'en reçut pas moins le coup, et le coup fut si

terrible, qu'il sortit tout bouleversé en oubliant de fermer la porte.

— Ce bon Mousqueton, il ne se connaît plus de joie; dit Porthos du ton que don Quichotte dut mettre à encourager Sancho à seller son grison pour une dernière campagne.

Les deux amis restés seuls se mirent à parler de l'avenir et à faire mille châteaux en Espagne. Le bon vin de Mousqueton l.eur faisait voir, à d'Artagnan une perspective toute reluisante de quadruples et de pistoles, à Porthos le. cordon bleu et le manteau ducal. Le fait est qu'ils dormaient sur la table lorsqu'on vint les inviter à passer dans leur lit.

Cependant, dès le lendemain. Mousqueton fut un peu réconforté par d'Artagnan, qui lui annonça que probablement la guerre se ferait toujours au cœur de Paris et à la portée du château du Vallon, qui était près de Corbeil; de Bracieux,' qui était près de Melun, et de Pierrefonds, qui était entre Compiègne et Villers-Cotterets,

— Mais Urne semble qu'autrefois... dit timidement Mousqueton.

— Oh I dit d'Artagnan, on ne fait pas la guerre à la manière d'autrefois. Ce sont aujourd'hui affaires diplomatiques, demandez à Planchet.

Mousqueton alla demander ces renseignements à son ancien ami, lequel confirma en tout point ce qu'avait dit d'Artagnan; seulement, ajouta-t-il, dans cette guerre les prisonniers courent le risque d'être pendus.

— Peste ! dit Mousqueton, je crois que j'aime encore mieux le siège de la Rochelle.

Quant à Porthos, après avoir fait tuer nu chevreuil à son hôte, après l'avoir conduit de ses bois à sa montagne, de sa montagne à ses étangs, après lui avoir fait voir ses lévriers, sa meute, Gredinet, tout ce qu'il possédait enfin, et fait refaire trois autres repas des plus somptueux, il demanda ses instructions définitives à d'Artagnan, forcé de le quitter pour continuer son chemin.

— Voici, cher ami ! lui dit le messager ; il me faut quatre jours pour aller dHci à Blois, un jour peur y rester, trois ou quatre jours pour retourner à Paris. Partez donc dans une semaine avec vos équipages ; vous descendrez rue Tique-

130 VINGT ANS ArRÉS.

tonne, à l'hôtel de la Chevrette, et vous attendrez mon retour.

— C'est convenu, dit Porthos.

— Moi je vais faire un tour sans espoir chez Athus, dit d'Arlagnan; mais, quoique je le croie devenu fort incapahlo, il faut observer les procédés avec ses amis.

— Si j'allais avec vous, dit Porthos, cela me distrairait peut-être.

— C'est pcssible, dit d'Arlagnan, et rnoi aussi; mais vous n'auriez plus le temps de faire vos préparatifs.

— C'est vrai, dit Porthos. Partez donc, et bon courage; quant à moi, je suis plein d'ardeur.

— A merveille! dit d'Arlagnan.

Et ils se séparèrent sur les limites de la terre de Pierre- Xonds, jusqu'aux extrémités de laquelle Porthos voulut conduire sou ami.

— Au moins , di' siit d'Arlagnan tout en prenant la route de Villers-Coltcrets, au moins je ne semi pas seul. Ce diable de Porlhos est encore d'une vigueur superbe. Si Athos vient, eh bien! nous serons trois à nous moquer d'Aramis, de ce petit IVocard à bonnes fortunes.

A Villers-Cotterets il écrivit au cardinal :

« .Monseigneur, j'en ai déjà un à offrir à votre Éminence, et celui-là vaut vingt honunes. Je pars pour Blois, le comte de La Fère habitant le château de Bragelonne aux environs de cette ville. »

Et sur ce il prit la route de Blois tout en devisant avec Planchet, qui lui était une grande distraction pendant ce long voyage.

DEUX Tf.TES d'anges.

Il s'agissait d'une longue route; mais d'Arlagnan ne sVn inquiétait point : il savait que ses chevaux sï-laieut rafraîcliis

VINCT ANS APRES. 131

aux plantureux râteliers du seigneur de Bracieux. Il se iançia donc avec confiance dans les quatre ou cinq journées de marche qu'il avait à faire suivi du fidèle Planchct.

Comme nous l'avons déjà dit, ces deux hommes, pour combattre les ennuis de la route, cheminaient côte à côte et causaient toujours ensemble. D'Artagnan avait peu à peu dépouillé le maître, et Planchet avait quitté toui à fait la peau de laquais. C'était un profond matois, qui, depuis sa bourgeoisie improvisée, avait regretté souvent les franches lipées du grand chemin ainsi que la conversation et la compagnie brillante des gentilshommes, et qui, se sentant une certaine valeur personnelle, souffrait de se voir démonétiser par le contact perpétuel des gens à idées plates.

Il s'éleva donc bientôt avec celui qu'il appelait encore son maître au rang de confident. D'Artagnan depuis longues années, n'avait pas ouvert son cœur. Il arriva que ces deux .hommes en se retrouvant s'agencèrent admirablement.

D'ailleurs, Planchet n'était pas un compagnon d'aventures tout à fait vulgaire : il était homme de bon conseil ; sans chercher le danger il ne reculait pas aux coups, comme d'Artagnan avait eu plusieurs fois occasion de s'en apercevoir; enfin, il avait été soldat, et les armes anoblissaient; et puis, plus que tout cela, si Planchet avait besoin de lui, Planchet ne lui était pas non plus inutile. Ce fut donc presque sur le pied de deux bons amis que d'Arlagnan et Planchet arrivèrent dans le Blaisois.

Chemin faisant, d'Artagnan disait en secouant la tête et eu revenant à cette idée qui l'obsédait sans cesse :

— Je sais bien que ma démarche près d'Athos est inutile et absurde, mais je dois ce procédé à mon ancien ami, homme qui avait l'étoffe en lui du plus noble et du plus généreux de tous les hommes.

— Oh! M, Athos était un fier gentilhomme! dit Planchet.

— N'est-ce pas? reprit d'Artagnan.

— Semant l'argent comme le ciel fait de la grêle, continua Planchet, mettant l'épée à la main avec un air royal. Vous souvient-il, Monsieur, du duel avec les Anglais dans l'enclos des Carmes? Ah ! que M. Athos était beau et magnifique ce iour-là, lorsqu'il dit à sou adversaire : « Vous avez exigé

que je vous disse mon nom, Monsieur; tant pis ^j Dur vous, rar je vais être forcé de vous tuer! » J'étais près de lui el je l'ai entendu. Ce sont mot à mol ses propres pcfolcs. ^-t ce coup d'œil, Monsieur, lorsqu'il toucha sou aJversairc' cora^ne il avait dit et que soc adversaire tomba, sans seulement dire ouf. Ah! Monsieur, je le répèle, c'était un lier gentilhomme.

— Oui, dit d'Arlagnan, tout cela est vrai comme l'Évangile, mais il aura perdu toutes ces qualités avec un seul défaut.

— Je m'en souviens, dit Planchet, il aimait à boire, ou plutôt il buvait. Mais il ne buvait pas comme les autres. Ses yeux ne disaient rien quand il portait le verre à ses lèvres. Kn vérité, jamais silence n'a été si parlant. Quant à moi, il me semble que je l'entendais murmurer : « Entre, liqueurl et chasse mes chagrins. » Et comme il vous brisait le pied d'un verre ou le cou d'une bouteille ! il n'y avait que lui pour cela.

— Eh bien! aujourd'hui, continua d'Artagnan, voici le triste spectacle qui nous attend. Ce noble gentilhomme à l'œil fier, ce beau cavalier si brillant sous les armes, que l'on s'étonnait toujours qu'il tint une simple épée à la main au lieu d'un bâton de conmiandement, et bien ! il se sera transformé en un vieillard courbé, au nez rouge, aux yeux pieurants. Nous allons le trouver couché sur quelque gazon, d'où il nous rcgarderad'un œil terne, et qui peut-être ne nous reconnaîtra pas. Dieu m'est témoin, Planchet, continua d'Arlagnan, que je fuirais ce triste spectacle si je ne tenais à prouver mon respect à cette ombre illustre du glorieux comte de La Fère, que nous avons tant aimé.

Planchet hocha la tête et ne dit mot : on voyait facilement qu'il partageait les craintes de son maître.

— El puis, reprit d'Artagnan, celle décrépitude, carAlIios est vieux maintenant; la misère, peut-être, car il aura négligé le peu de bien qu'il avait; elle saie Grimaud, piiisinnet que jamais elplus ivrogne que son maître... tiens, IMancliet, tout cela me fend le cœur.

— Il ino semble que j'y suis , et que je le vois lu bégayant et chancelant, dit Planchet dun ton piteux.

— Ma seule crainte, je l'avoue, reprit d'Artagnan, c'est qu'Allios n'a*i''ople mes propositions dans un moment d'i-

vresse guerrière. Ce serait pour Porthos et moi un grand malheur et surtout un véritable embarras ; mais, pendant sa première orgie, nous le quitterons, voilà tout. En revenant à lui, il comprendra.

— En tout cas, Monsieur, dit Planchet, nous ne tarderons pas à être éclairés, car je crois que ces murs si hauts, qui rougissent au soleil couchant, sont les murs de Blois.

— C'est probable, répondit d'Artagnan, et ces clochetons aigus et sculptés que nous entrevoyons là-bas à gauche dans le bois ressemblent à ce que j'ai entendu dire de Chambord.

— Entrerons-nous en ville? demanda Planchet.

— Sans doute, pour nous renseigner.

— Monsieur, je vous conseille, si nous y entrons, de goûter à certains petits pots de crème dont j'ai fort entendu parler, mais qu'on ne peut malheureusement faire venir à Paris et qu'il faut manger sur place.

— Eh bien, nous en mangerons! sois tranquille, dit d'Artagnan.

En ce moment un de ces lourds chariots, attelés de bœufs, qui portent le bois coupé dans les belles forêts du pays jusqu'aux ports de la Loire, déboucha par un sentier plein d'ornières sur la route que suivaient les deux cavaliers. Un homme l'accompagnait, portant une longue gaule armée d'un clou avec laquelle il aiguillonnait son lent attelage.

— Hé ! l'ami, cria Planchet au bouvier.

— Qu'y a-t-il pour votre service, Messieurs? dit le paysan avec cette pureté de langage particulière aux gens de ce pays et qui ferait honte aux citadins puristes de la place de la Sorbonne et de la rue de l'Université.

— Nous cherchons la maison de M. le comte de La Fère, dit d'Artagnan ; connaissez-vous ce nom-là parmi ceux des seigneurs des environs?

Le paysan ôta son chapeau en entendant ce nom et répondit :

— Messieurs, ce bois que je charie est à lui; je l'ai coupé dans sa futaie et je le conduis au château.

D'Artagnan ne voujut pas questionner cet homme, il lui répugnait d'entendre dire par un autre peut-être ce qu'il avait dit lui-même à Planchet.

— Le rhâteaut se dit-il à lui-même, le chàU m ! \\\\ je comprends ! Athos n'est pas endurant ; il aura forcé, comme Porthos, ses paysans à l'appeler monseigneur et à nommer château sa bicoque : il avait la main lourde, ce cher Athos, surtout quand il avait bu.

Les bœufs avançaient lentement. D'artagnan et Pltachci marchaient derrière la voilure. Cette allure les impatienta.

— Le chemin est donc celui-ci, demanda d'Ariagnan ai bouvier, et nous pouvons le suivre sans crainte de nou égarer?

— Oh! mon Dieu! oui, Monsieur, dit l'homme, et vous pouvez le prendre au heu de vous ennuyer à escorter des bêtes si lentes. Vous n'avez qu'une demi-lieue à faire et vous apercevrez un château sur la droite ; on ne le voit pas encore d'ici, à cause d'un rideau de peupliers qui le cache. Ce château n'est point Bragelonne, c'est La ValUère : vous passerez outre ; mais à trois port-J'es de mousquet plus loin, une grande maison blanche, à toiis en ardoises, bâtie sur un tertre ombragé de sycomores énormes, c'est )e château de M. le comte de La Fère.

— Et cette demi-lieue est-elle longue! demanda d'Artagnan, car il y a lieue et lieue dans notre beau pays de France.

— Dix minutes de chemin, Monsieur, pour les jambes Unes de votre cheval.

D'Artagnan remercia le bouvier et piqua aussitôt; puis, troublé malgré lui à l'idée de revoir cet homme singulier qui l'avait tant aimé, qui avait tant contribué par ses conseils et par son exemple à son éducation de gentilhomme, il ralentit peu à peu le pas de son cheval et continua d'avance la tête basse comme un rêveur. i

Planchet aussi avait trouvé dans la rencontre et l'altitude { de ce paysan mali!"'re à de graves réflexions. Jamais, ni en' Normandie, ni en Franche-Comté, ni en Artois, ni en Picardie, pays qu'il avait i)arliculii''rf'menl habités, il n'avait rencontré ch(;z les viila^reois celte allure facile, cet air poli, ce langage épuré. 11 était tenté de croire qu'il avait rencontré quelque gentilnomme, frondeur comme lui, qui, pour cause politique, avait été forcé comme lui de se déguiser.

Bientôt, au détour du cliemin, le château de La Vallière, comme l'avait dit le bouvier, apparut aux yeux des voyageurs; puis, à un quart de lieue plus loin environ, la maison blanche, encadrée dans ses sycomores, se dessina sur le fond d'un massif d'arbres épais que le printemps poudrait d'une neige de fleurs.

A cette vue d'Artagnan, qui d'ordinaire s'émotionnait peu, sentit un troubla étrange pénétrer jusqu'au fond de son cœur, tant sont puissants pendant tout le cours de la vie ces souvenirs de jeunesse. Planchet, qui n'avait pas les mêmes motifs d'impression, interdit de voir son maître si agité, regardait alternativement d'Artagnan et la maison.

Le mousquetaire fit encore quelques pas en avant et se trouva en face d'une grille travaillée avec le goût qui distingue les fontes de cette époque.

On voyait par cette grille des potagers tenus avec soin, une cour assez spacieuse dans laquelle piétinaient plusieurs chevaux de main tenus par des valets en livrées différentes, et un carrosse attelé de deux chevaux du pays.

— Nous nous trompons, ou cet homme nous a trompés, dit d'Artagnan, ce ne peut être là que demeure Athos.Mon Dieu! serait-il mort, et cette propriété appartiendrait- elle à quelqu'un de son nom? Mets pied à terre, Planchet, et va t'informer; j'avoue que pour moi je n'en ai pas le courage.

Planchet mit pied à terre.

— Tu ajouteras , dit d'Artagnan, qu'un gentilhomme qui passe désire avoir l'honneur de saluer M. le comte de La Fère, et si tu es content des renseignements, eh bien ! alors nomme-moi.

— Planchet, traînant son cheval par la bride , s'approcha de la porte, fit retentir la cloche de la grille , et aussitôt un homme de service, aux cheveux blanchis , à la taille droite malgré son âge, vint se présenter et reçut Planchet.

~ C'est ici que demeure M. le comte de La Fère? demanda Planchet.

— Oui, Monsieur, c'est ici, répondit le serviteur à Planchet, qui ne portait pas de livrée.

— Un seigneur retiré du service, n'est-ce pas?

— C'est cela même.

— Et qui avait un laquais nommé Grimaud, reprit Plan* chet, qui, avec sa prudence habituelle, ne croyait pas pouvoir s'entourer de trop de renseignements.

— M. Grimaud est absent du château pour le moment, dit le serviteur commençant à regarder Planchet des pieds à la tête, peu accoutumé quil était à de pareilles interrogations.

— Alors, s'écria Planchet radieux, je vois bien que c'est le même comte de La Fère que nous cherchons. Veuillez m'ouvrir alors, car je désirais annoncer à M. le comte que mon maître, un gentilhomme de ses amis, est là qui voudrait le saluer.

— Que ne disiez-vous cela plutôt! dit le serviteur en ouvrant la grille. Mais votre maître, où est-il?

— Derrière moi, il me suit.

Le serviteur ouvrit la grille et précéda Planchet, lequel fit signe à d'Artagnan, qui, le cœur plus palpitant que jamas, entra à cheval dans la cour.

Lorsque Planchet fut sur le perron, il entendit une voix sortant d'une salle basse et qui disait :

— Eh bien I où est-il ce gentilhomme, et pourquoi ne pas le conduire ici?

Cette voix, qui parvint jusqu'à d'Artagnan, réveilla dans son cœur mille sentiments, mille souvenirs qu'il avait oubliés. 11 sauîa précipitamment en bas de sou cheval, tandis que Planchet, le sourire sur les lèvres, s'avançait vers le maître du logis.

— Mais je connais ce gargon-la, dit Athos en apparaissant sur le seuil.

— Oh! oui, monsieur le comte, vous me connaissez, et moi aussi je vous connais bien. Je suis Planchet, monsieur le comte, Planchet, vous savez bien... Mais l'honnête serviteur ne put en dire davantage, tant l'aspect inattendu du gentilhomme l'avait saisi.

— Quoil Planchetl s'écria Athos. M. d'Artagnan serait-il donc ici?

— Me voici, ami! me voici, cher Athos, dit d'Artagp.an en balbutiant cl presque chancelant.

A ces mots une émotion visible se peignitàsontour surlo beau visage et les traits calmes d'Athos. 11 liubuixpa? lapides

VINGT ANS APRÈS. . - i37

vers d'Artagnan. sans le perdre du regard et le serra tendrement dans ses bras. D'Artagnan, remis de son trouble, l'étreignit à son tour avec une cordialité qui brillait en larmes dans ses yeux.

Athos le prit alors par la main, qu'il serrait dans les siennes, et le mena au salon, où plusieurs personnes étaient réunies. Tout le monde se leva.

— Je vous présente, dit Athos, M. le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, un ami bien dévoué, et l'un des plus braves et des plus aimables gentilshommes que j'aie jamais connus.

D'Artagnan, selon l'usage, reçut les compliments des assistants, les rendit de son mieux, prit place au cercle, et, tandis que la conversation interrompue un moment redevenait générale, il se mit à examiner Athos.

Chose étrange ! Athos avait vieilli à peine. Ses beaux yeux» dégagés de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et l'orgie,semblaient plus grands et d'un fluide plus pur que jamais; son visage, un peu allongé, avait gagné en majesté ce qu'il avait perdu d'agitation fébrile; sa main, toujours admiraljlement belle et nerveuse, malgré la souplesse des chairs,' resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines mains de Titien et de Van-Dick; il était plus svelte qu'autrefois; ses épaules, bien effacées et larges, annonçaient une vigueur peu commune; ses longs cheveux noirs, parsemés .ù peine de quelques cheveux gris, tombaient élégants sur set épaules, et ondulés comme par un pli naturel; sa voix était toujours fraîche comme s'il n'eût eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu'il avait conservées blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable à son sourire.

Cependant les hôtes du comte, qui s'aperçurent, à la froideur imperceptible de l'entretien, que les deux amis brûlaient du désir de se trouver seuls, commencèrent à préparer, avec tout cet art et cette politesse d'autrefois, leur départ, cette grave affaire des gens du grand monde, quand il y avairdes gens du grand monde ; mais alors un grand bruit de chiens aboyants retentit dans la cour, et plusieurs personnes dirent en même temps : ■. ^. .■ ■ ■ '

— Ah! c'est Raoul qui revient.

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Athos, à ce nom de Raoul, reg^arda d'Artagnan, el sembla épier la curiosité que ce nom devait faire naître sur son visage. Mais d'Artagnan ne comprenait encore rien, il était mal revenu de son ébiouissement. Ce fut donc presque machinalement qu'il se retourna , lorsqu'un beau jeune hon^me de quinze ans, vêtu simplement, mais avec un goût parfait, en- Ira dans le salon en levant gracieusement son feutre orné de longues plumes rouges.

Cependant ce nouveau personnage, tout à fait inattendu, le frappa. Tout un monde d'idées nouvelles se présentai son esprit, lui expliquant par toutes les sourcesde son intelligence le changement d'Alhos, qui jusque-là lui avait paru inexplicable.

Une ressemblance singulière entre le gentilhomme et l'enfant lui expliquait le mystère de cette vie régénérée. 11 attendit, regardant et écoutant.

— Vous voici de retour, Raoul? dit le comte.

— Oui, Monsieur, répondit le jeune homme avec respect, et je me suis acquitté de la commission que vous m'aviez donnée.

— Mais qu'avez-vous, Raoul? dit Athos avec sollicitude, vous êtes pâle el vous paraissez agité.

— C'est qu'il vient, Monsieur, répondit le jeune homme, d'arriver un malheur à notre petite voisine.

— A mademoiselle de La Vallière? dit vivement Athos,

— Quoi donc? demandèrent quelques voix.

— Elle se promenait avec sa bonne Marceline dans l'enclos où les bûcherons équarrissent leurs arbres, lorsqu'en passant à cheval je l'ai apon.-ue et me sais arrêté. Elle m'a aperçu à son tour, et, en voulant sauter du haut d'une pile de bois où elle était moritée, le pied de la pauvre enfant est tombé à faux et elle n'a pu se relever. Elle s'est, je crois, foulé la cheville.

— Oh! mon Dieu! dit Athos; et madame de Saint-Remy, sa mère, est-elle prévenue?

— Non, Monsieur, madame de Saint-Remy est à Rlois, près de madame la duchesso d'Orléans, J'ai eu peur que îes premiers pecours fussent inhabilementappliqués, et j'accou* rais. Monsieur, vous demander des conseils.

— Envoyez vite àRlois,Raoui ! ou plutôt prenez votre cheval et courez-y vous-même.

Raoul s'inclina.

— Mais où est Louise? continua le comte.

— Je l'ai apportée jusqu'ici, Monsieur, et l'ai déposée chez ia femme de Chariot, qui, en attendant, lui a fait mettre le pied dans de l'eau glacée.

Après cette explication, qui avait fourni un prétexte pour se lever, les hôtes d'Athos prirent congé de lui; le vieux duc de Barbé seul, qui agissait familièrement en vertu d'une amitié de vingt ans avec la maison de La Vallière, alla voir la petite Louise, qui pleurait et qui, en apercevant Raoul, essuya ses heaux yeux et sourit aussitôt.

Alors il proposa d'emmener la petite Louise à Blois dans son carrosse.

— Vous avez raison, Monsieur, dit Athos, elle sera plus tôt près de sa mère ; quant à vous, Raoul, je suis sûr que vous avez agi étourdiment et qu'il y a de votre faute.

— Oh! non, non. Monsieur, je vous le jure! s'écria la jeune fille; tandis que le jeune homme pâlissait à l'idée qu'il était peut-être la cause de cet accident...

— Oh! Monsieur, je vous assure... murmura Raoul.

— Vous n'en irez pas moins à Blois, continua le comte avec bonté, et vous ferez vos excuses et les miennes à madame de Saint-Remy, puis vous reviendrez.

Les couleurs reparurent sur les joues du jeune homme; il reprit, après avoir consulté des yeux le comte, dans ses bras déjà vigoureux la petite fille, dont la johe tête endolorie et souriante à la fois posait sur son épaule, et il l'installa doucement dans le carrosse ; puis, sautant sur son cheval avec l'élégance et l'agilité d'un écuyer consommé, après avoir salué Athos et d'Artaguan, il s'éloigna rapidement, accompagnant la portière du carrosse, vers l'intérieur duquel ses yeux restèrent constamment fixés.

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