‹ Vingt ans après; suite des Trois mousquetairesChapitre 5 sur 16 · GASCON ET ITALIEN · texte numérisé non relu

GASCON ET ITALIEN

Pendant ce temps le cardinal était revenu dans son cabinet, à laporte duquel veillait liernouin, à qui il demanda si rien ne s'était passe de nouveau et s'il n'était venu aucune nouvelle du dehors. Sur sa réponse négative il lui fit signe de se retirer.

Resté seul, il alla ouvrir la porte du corridor, puis celle de l'antichambre ; d'Artagnan fatigué dormait sur une banquette.

— Monsieur d'Artagnan ! dit-il d'une voix douce. D'Artagnan ne broncba point.

— Monsieur d'Artagnan ! dit-il plus haut. D'Artagnan continua de dormir.

Le cardinal s'avança vers lui et lui toucha l'épaule du bout du doigt.

Celte fois d'Artagnan tressaillit, se réveilla, et, en se réveillant, se trouva tout debout et comme un soldat sous les armes.

— Me voilà, dit- il; qui m'appelle?

— Moi, dit Mazarin avec son visage le plus souriant.

— J'en demande pardon à Votre Éminence, dit d'Artagnan, mais j'étais si fatigué...

— Ne me demandez pas pardon, Monsieur, dit Mazarin, car vous vous êtes fatigué à mon service.

D'Artagnan admira l'air gracieux du ministre.

— Ouais ! dit-il entre ses deiits, est-il vrai le proverbe qui dit que le bien vient en dormant?

— Suivez-moi, Monsieur! dit Mazarin,

— Allons, allons,murmura d'Artagnan,Rochefortm'aten parole; seulement, par où diable est-il passé?

Et il regarda jusque dans les moindres recoins du cabinet mais il n'y avait plas de Rochefort.

— Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin en s'asseyant et en s'accommodant sur son fauteuil, vous m'avez toujours paru un brave et galant homme.

— C'est possible, pensa d'Artagnan, mais il a mis le temps à me le dire : ce qui ne l'empêcha pas de saluer Mazarin jusqu'à terre pour répondre à son compliment.

— Eh bien, continua Mazarin, le moment est venu de mettre à profit vos talents et votre valeur !

Les yeux de l'officier lancèrent comme un éclair de joie qui s'éteignit aussitôt, car il ne savait pas où Mazarin en voulait venir.

— Ordonnez, Monseigneur, dit-il, je suis prêt à obéir à Votre Éminence.

— Monsieur d'Artagnan, continua Mazarin, vous avez fait sous le dernier règne certains exploits...

— Votre Éminence est trop bonne de se souvenir... C'est vrai, j'ai fait la guerre avec assez de succès.

— Je ne parle pas de vos exploits guerriers, dit Mazarin, car, quoiqu'ils aient fait quelque bruit, ils ont été surpassés par les autres .

D'Artagnan fit l'étonné.

— Eh bien, dit Mazarin, vous ne répondez pas?

— J'attends, reprit d'Artagnan, que Monseigneur me di:58 de quels exploits il veut parler.

— Je parle de l'aventure... Hé! vous savez bien ce que je veux dire.

— Hélas! non,» Monseigneur, répondit d'Artagnan tout étonné.

-- Vous êtes discret, tant mieux. Je veux parler de cette

aventure de la reine, de ces feirets, de ce voyage que vous avez fait avec trois de vos amis.

— Hé! hé! pensa le Gascon, est-ce un piège? Tenons-nous ferme.

Et il arma ses traits d'une stupéfaction que lai eût enviée .Mondori ou Bellerose, les deux meilleurs comedions de l'époque.

— Fort bien I dit Mazarin en riant ; bravo ! on m'avait bien dit que vous étiez l'homme qu'il me fallait. Voyons, la, que feriez-vous bien pour moi?

— Tout ce que Votre Éminence m'ordonnera de faire, dit d'Artacrnan.

— Vous feriez pour moi ce que vous avez fait autrefois pour une reine?

— Décidément, se dit d'Arta.Q:nan à lui-même, on veut me faire parler; voyons-le venir. Il n'est pas plus lin que lo Richelieu, que diable!... Pour une reine, Monseigneur! je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas que j'ai besoin de vous et de vos trois amis?

— De quels amis. Monseigneur?

— De vos trois amis d'autrefois.

— Autrefois, Monseigneur, répondit d'Artagnan, je n'avais pas trois amis, j'en avais cinquante. A vingt ans, on appelle tout le monde ses amis.

— Bien, bien, monsieur l'ofTicier! dit Mazarin, la discrétion est une belle chose ; mais aujourd'hui vous pourriez vous repentir d'avoir été trop discret.

— Monseigneur, l'ythagore faisait garder pendant cinq ans le silence à ses disciples pour leur apprendre à se taire.

— Et vous l'avez gardé vingt ans, Monsieur. C'est quinze ans de plus qu'un [tliilosophe pythagoricien, ce qui me semble raisonnable. Parlez donc aujourd'hui, car la reine elle-même Vous relève do votre serment.

— La reine ! dit d'Artagnan avec un étonnement, qui,-cetle fois, n'était pas joué.

— Oui,lareine! etpourprenvequcjevousparlecnson nom, c'est qu'elle m'a dit de vous m()nlrerc(! diamant qu'elle prétend que vous connaissez, et qu'elle a racheta de M. des Essurts.

TmGT A!N[S APRES. 51

Et Mazarin étendit la main vers l'offlcier, qui soupira en reconnaissant la bague que la reine lui avait donnée le soir du bal de l'Hôtel de Ville.

— C'est vrai ! dit d'Artagnan, je reconnais ce diamant, qui a appartenu à la reine.

— Vous voyez donc bien que je vous parle en son nom. Répondez-moi donc sans jouer d'avantage la comédie. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, il y va de votre fortune.

— Ma foi, Monseigneur! j'ai grand besoin de faire fortune, Votre Éminence m'a oublié si longtemps!

— Il ne faut que huit jours pour réparer cela Voyons, vous voilà, vous, mais oij sont vos amis?

— Je n'en sais rien, Monseigneur.

— Comment vous n'en savez rien?

— Non; il y a longtemps que nous nous sommes séparés, car tous trois ont quitté le service.

— Mais où les retrouverez-vous?

— Partout oîi ils seront. Cela me regarde.

— Bien ! Vos conditions?

— De l'argent, Monseigneur, tant que nos entreprises en demanderont.- Je me rappelle trop combien parfois nous avons été empêchés, faute d'argent, et sans ce diamant, que j'ai été obligé de vendre, nous serions restés en chemin.

— Diable ! de l'argent, et beaucoup! dit Mazarin; comme vous y allez, monsieur l'officier! Savez-vous bien qu'il n'y en a pas, d'argent, dans les coffres du roi?

— Faites comme moi, alors. Monseigneur, vendez les diamants de la couronne ; croyez-moi, ne marchandons pas, on fait mal les grandes choses avec de petits moyens.

— Eh bien ! dit Mazarin, nous verrons à vous satisfaire.

— Richelieu, pensa d'Artagnan, m'eût déjà donné cinq cents pistoles d'arrhes.

— Vous serez donc à moi ?

— Oui, si mes amis le veulent.

— Mais, à leur refus, je pourrais compter sur vous?

— Je n'ai jamais rien fait de bon seul, dit d'Artagnan eu secouant la tête.

— Allez donc les trouver.

52 VIinGT AÏNb Aï-ni^s.

— Que leur dirai-je pour les déterminer à servir Votre Eminence?

— Vous les connaissez mieux que moi. Selon îeurs caractères vous promettrez.

— Que prometlrai-je?

— Qu'ils me servent comme ils ont servi la reine, et ma reconnaissance sera éclatante.

— Que ferons-nous?

— Tout, puisqu'il parait que vous savez tout faire.

— Monseigneur, lorsqu'on a conlianoe dans les gens et qu'on veut qu'ils aient conliance en nous, on les rcnseigno mieux que ne fait Votre Eminence.

— Lorsque le moment d'agir sera venu, soyez tranquille, reprit Mazarin, vous aurez toute ma pensée.

— Et jusque-là?

— Attendez et cherchez vos amis.

— Monseigneur, peut- être ne sont-ils pas à Paris, c'est probable même, il va falloir voyager. Je ne suis qu'un lieutenant de mousquetaires fort pauvre et les voyages sont chers.

— Mon intention, dit Mazarin, n'est pas que vous paraissiez avec un grand train, mes projets ont besoin de mystère et souffriraient d'un trop grand équipage.

— Encore, Monseigneur, ne puis-je voyager avec ma paye, puisque l'on est en retard de trois mois avec moi; et je ne puis voyager avec mes économies, attendu (jue depuis vingtdeux ans que je suis au service je n'ai économisé que des dettes.

Mazarin resta un instant pensif, comme si un grand combat se livrait en lui; puis allant à une armoire fermée d'une triple serrure, il en tira un sac, et le pesant dans sa main deux ou trois fois avant de le donner à d'Artagnan :

— Prenez donc ceci, dit-il avec un soupir, voilà pour le voyage.

— Si ce sont des doublons d'Espagne ou môme des écus d'or, pensa d'Artagnan, nous pourrons encore faire aiïairc ensemble.

Il salua le cardinal et engouflra le sac dans sa large poche.

— Eh bien, c'est donc dit, répondit le cardinal, vous allez voyager...

— Oui, MoiiseigTxCur.

— Écrivez-moi tous les jours pour me donuer des noavelles rie votre négociation.

— Je n'y manquerai pas, Monseigneur.

— Très-bien. A propos, le nom de vos amis?

— Le nom de mes amis? répéta d'Artagnan avec un reste d'inquiétude.

•■ — Oui; pendant que vous chercherez de votre côté, moi, je m'informerai du mien et peut-être apprendrai- je quelque chose.

— M. le comte de La Fère, autrement dit Athos; M. du Vallon, autrement dit Porthos, et M. le chevalier d'Herbl-ay, aujourd'hui l'abbé d'Herblay, autrem.ent dit Aramis.

Le cardinal sourit.

— Des cadets, dit-il, qui s'étaient engagés aux mousquetaires sous de faux noms pour ne pas compromettre leurs noms de famille. Longues rapières, mais bourses légères; on connaît cela.

— SiDieu veut que ces rapières-là passent au service de Votre Eminence, dit d'Artagnan, j'ose exprimer un désir, c'est que ce soit à son tour la r ourse de Monseigneur qui devienne légère et la leur qui devienne lourde; car avec ces trois hommes et moi. Votre Eminence remuera toute la France et môme toute l'Europe, si cela lui convient.

— Ces Gascons, dit Mazarin en riant, valent presque les Italiens pour la bravade.

— En tout cas, dit d'Artagnan avec un sourire pareil à celui du cardinal, ils valent mieux pour l'estocade.

Et il sortit après avoir demandé un congé qui lui fut accordé à l'instant et signé par Mazarin lui-même.

A peine dehors il s'approcha d'une lanterne qui était dans la cour et regarda précipitamment dans le sac.

— Des écus d'argent! (It-il avec mépris; je m'en doutais. Ah! Mazarin, Mazarin! tu n'as pas confiance en moi) tant pis ! cela te portera malheur!

Pendant ce temps le cardinal se frottait les mains.

— Cent pistoles, murmura-t-il, cent pisîoles 1 pour cent pistoles j'ai eu un secret que M. de Richelieu aurait payé vingt mille écus. Sans compter ce diamant, en jetant amou-

54 VINGT ANS APPxl'S.

reosement les yeux sur la bague qu'il avait gardée, au liei. de la donner à d'Arta;jnan ; sans compter ce diamant , qui vaut au nioUis dix mille livres.

Et le cardinal rentra dans sa chambre tout joyeux de cette soirée dans laquelle il avait fuit un si beau bénéliee, plai;a la bague dans un écrin garni de brillants de toute espèce, car le cardinal avait le goût des pierreries, et il appela Beriiûuin pour le déshabiller, sans davantage se préoccuper des rumeurs qui continuaient de venir par boulTées battre les vitres, et des coups de fusil qui retentissaient encore dans Paris, quoiqu'il fût plus de onze heures du soir.

Pendant ce temps d'Ariagnan s'acheminait vers la rue Tiquetonne, où il demeurait à l'hùtel de la Chevrette.

Disons en peu de mots comment d'Artagnan avait été amené à faire choix de cette demeure.

D ARTAGNAN A QUAHANTE ANS.

Hélas! depuis l'époque où, dans notre roman des Trois Mdu.frjuelaires, nous avons quitté d'Artagnan , rue des Fossoyeurs, 12, il s'était passé bien des choses, et surtout bien des années.

D'Artagnan n'avait pas manqué auy circonstances, niaij les circonstances avaient manqué à d'Artagnan. Tant que ses amis l'avaient entouré, d'Artagnan était resté dans sa jiuinesse et sa poésie; c'était une île ces natures Unes et ingénieuses qui s'assimilent facilenn;nt les qualiti'S des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porlhos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d'Ariagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût devimu un homme supérieur. Atlios le quitta le premici', pour se retirer dans cette i)r'iii(! t(!rru dont il avait hérité du côté de. Blois-; Porlhos, le second, pour épouser sa

VINGT AÎSb APRÈS. lio

procureuse ; enfin Aramis, le troisième, pour enîrer définitivement dans les ordres et se faire aijbé. A partir de ce moment, d'Artagnan , qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans laquelle il sentait qu'il ne pouvait devenir quelque chose qu'à la condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se dire, une part du fluide électrique qu'il avait reçu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d'Artagnan ne s'en trouva que plus isolé ; il n'était pas d'assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s'ouvrissent devant lui; il n'était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour faire croire qu'il voyait la fiaute société ; il n'était pas assez gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance native, en tirant son élégance de lui-môme. Quelque temps le souvenir charmant de madame Bonacieux avait imprimé à l'esprit du jeune lieutenant une certaine poésie ; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s'était peu à peu effacé; la vie de garnison est fatale, même aux organisations aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient l'individualité de d'Artagnan , la nature matérielle l'avait peu à peu emporté, et tout doucement, sans s'en apercevoir lui-même, d'Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours à cheval, était devenu (je ne sais comment cela s'appelait à cette époque) ce qu'on appelle de nos jours un véritable troupier.

Ce n'est point que pour cela d'Artagnan eût perdu de sa finesse primitive; non pas. Au contraire, peut-être, cette finesse s'était augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une enveloppe uiî peu grossière; mais cette finesse il l'avait appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie ; au bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l'entendent, c'est-à-dire à avoir bon gilo, bonne table, bonne hôtesse.

Et d'Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue Tiquetonne, à l'enseigne de la Chevrette.

Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-

56 VINGT ANS APRl'-S.

cinq â vin^-six ans, s'était singulièrement éprijc tic lui; — après quelques amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois d'Artagnan avait fait semblant de i)asser son épée au travers du corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant à tout jamais, après avoir vendu furtivement quelques pièces de vin et emporté l'argent et les bijoux. On le crut mort; sa femme surtout, qui se flattai; de cette douce idée qu'elle était veuve, soutenait hardimeni qu'il était trépassé. Enfin, après trois ans d'une liaison que d'Artagnan s'était bien gardé de rompre, trouvant chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréable que jamais, car l'une faisait crédit de l'autre, la maîtresse eut l'exorbitante prétention de devenir femme, et proposa à d'Artagnan de l'épouser.

— Ah ! fi! répondit d'Artagnan. De la bigamie, ma chère! Allons donc, vous n'y pensez pas!

— Mais il est mort, j'en suis bien sûre.

— C'était un gaillard très-contrariant et qui reviendrait pour nous faire pendre.

— Eh bien, s'il revient, vous le tuerez ; vous êtes si brave et si adroit I

— Peste ! ma mie ! autre moyen d'être pendu.

— Ainsi vous repoussez ma demande?

— Comment donc! mais avec acharnement!

La belle hùlelllère fut désolée. Elle eût fait bien volontiers de M. d'Artagnan non-seulement son mari, mais encore son Dieu : c'était un si bel homme et une si lière moustache !

Vers la quatrième année de celte liaison vint l'expédition de Franche-Comlé. D'Artagnan fut désigné pour en être et se prépara à partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans lin, des promesses solennelles de rester fidèle; le tout de la part do Ihôtosse, bien entendu. D'Artagnan était trop grand seigneur pour rien promettre; aussi promit-il seulement de faire ce qu'il pourrait pour ajouter encore à la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connaît le courage de d'Artagnan ; il paya admirablement de .<^a personne, et, on chargeante latèfo (le sa conq)agnic, il reçut au travers de la poilruie une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On

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le vit tomber de son clieval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et tous ceux qui avaient l'espoir de lui succéder dans son grade dirent à. tout hasard qu'il rétait. On croit facilement ce qu'on désire ; or, à l'armée, depuis les généraux de division qui désirent la mort du général en chef, jusqu'aux soldats qui désirent la mort des caporaux, tout ie monde désire la mort de quelqu'un.

Mais d'Artagnan n'était pas homme à se laisser tuer comme cela. Après être resté pendant la chaleur du jour évanoui sur le champ de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir à lui ; il gagna un village, alla frapper à la porte de la plus belle maison, fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent-ils blessés; il fat choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France, une fois en France la route de Paris, et une fois à Paris la direction de la rue Tiquetonne.

Mais d'Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau d'homme complet, sauf l'épée, installé contre la muraille,

— 11 sera revenu, dit-il ; tant pis et tant mieux !

11 va sans dire que d'Artagnan songeait toujours au mari.

11 s'informa : nouveau garçon, nouvelle servante; la maitresse était allée à. la promenade.

— Seule? demanda d'Artagnan.

— Avec Monsieur.

— Monsieur est donc revenu?

— Sans doute, répondit naïvement la servante.

— Si j'avais de l'argent, se dit d'Artagnan à lui-même, je m'en irais; mais je n'en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet importun revenant.

11 achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes circonstances rien n'est plus naturel que le monologue, quand la servante, qui guettait à la porte, s'écria tout à coup :

— Ah, tenez 1 justement voici Mairine qui revient avec Monsieur.

D'Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue et vit en effet, au tournant de la rue Montmartre, l'hôtesse qui revenait

suspendue au bras d'un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avoc des airs qui rappelèrent agroab'ement Porthosà son ancien ami.

— C'est là Monsieur? se dit d'Artagnan. Oh ! ohl il a for! grandi, ce me semble!

Et il s'assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vu e.

L'h(Messe en entrant aperçut tout d'abord d'Arlagnau et je ta un petit cri.

A ce petit cri, d'Artagnan se jugeant reconnu se leva, courut à elle et l'embrassa tendrement.

Le Suisse regardait d'un air stupéfait l'hôtesse qui demeurait toute pâle.

— Ah! c'est vous, Monsieur! Que me voulez-vous? demanda-t-elle dans le plus grand trouble.

— Monsieur est votre cousin? Monsieur est votre frère? dit d'Artagnan sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu'il jouait; et, sans attendre qu'elle répondit, il se jeta dans les bras de l'ilclvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

— Quel est cet homme? demanda-t-il.

L'hôtesse ne répondit que par des sulfocations.

— Quel est ce Suisse? demanda d'Artagnan.

— Monsieur va m'épouser, répondit l'hôtesse entre deux spasmes.

— Votre mari est donc mort enfin?

— Que vous imborde? répondit le Suisse.

— 11 m'imborde beaucoup, répondit d'Artagnan, attendu que vous ne pouvez épouser Madame sans mon consentement et que...

— Et gue?... demanda le Suisse.

— Et gue... je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine; il portai! son bel uniforme doré, d'Artagnan était onvcloppé d'une es- i pèce de manteau gris; le Suisse avait six pieds, d'Artagnan n'en avait guère plus de cinq; le Suisse se croyait chez lui, d'Artagnan lui sembla un intrus.

— Foulez-vous sordir dizi? demanda le Suisse en frap|)an| violemment du pied comme un lioiiiiue qui commence sérieu*

'scinent à se fài^hcr.

— Moi? pas du îouti dit d'Arlagnan.

— Mais il n'y a qu'à aller chcrciior main-forte, dit un garçon qui ne pouvait comprendre que ce petit homme disputai la place à cet homme si grand.

— Toi, dit d'Artagnan que la colère commençait à prendre aux cheveux et en saisissant le garçon par l'oreille, toi, tu vas commencer par te tenir à cette place, et ne bouge pas ou j'arrache ce que je tiens. Quant à vous, illustre descendant de Guillaume Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma chambre et qui me gênent, et partir vivement pour chercher une autre auberge.

Le Suisse se mit à rire bruyamment.

— Moi bardir ! dit-il, et bourguoi?

— Ah! c'est bien! dit d'Artagnan, je vois que vous comprenez le français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous expliquerai le reste.

L'hôtesse, qui connaissait d'Artagnan pour une fine lame, commença à pleurer et à s'arracher les cheveux. D'Artagnan se retourna du côté de la belle éplorée.

— Alors, renvoyez-le, Madame, dit-il.

— Pah! répliqua le Suisse, à qui il avait fallu un certain temps pour se rendre compte de !a proposition*que lui avait faite d'Artagnan; pah! qui êtes fous, t'apord, pour me broboser t'aller faire un tour avec fous !

— Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, dit d'Artagnan, et par conséquent votre supérieur en tout; seulement, comme il ne s'agit pas de grade ici, mais de billet de logement, vous connaissez la coutume. Venez chercher le vôtre; le premier de retour ici reprendra sa chambre.

D'Artagnan emmena le Suisse malgré les lamentations de l'hôtesse, qui, au fond, sentait son cœur pencher pour l'ancien amour, mais qui n'eût pas été fcàchée de donner une leçon à cet orgueilleux mousquetaire, qui lui avait fait l'affront de refuser sa main.

Les deux adversaires s'en allèrent droit aux fossés Montmartre, il faisait nuit quand ils y arrivèrent; d'Artagnan pria poliment le Suisse de iui 'Céder la chambre et de ne plus revenir; celui-ci refusa d'un signe de tète et tira son épée.

— Alors, vous coucherez ici, dit d'Artagnan; c'est un vi-

lain gîie, mais ce n'est pas ma faute et c'est vous qui l'aurez

voulu.

Et à ces mots il tira le fer à son tour et croisa l'épée avec son adversaire.

Il avait atfaire à un rude poignet, mais sa souplesse était supérieure à toute force. La rapière de l'Allemand ne trouvait jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reçut deux coups d'épée avant de s'en être aperçu, à cause du froid; cependant, tout à coup, la perte de son sang et la faiblesse qu'elle lui occasionna le contraignirent de s'asseoir.

— La! dit d'Arlagnan, que vous avais-je prédit? vous voilà bien avancé, entêté que vous êtes! Heureusement que vous n'en avez que pour une quinzaine de jours. Restez là, et je vais vous envoyer vos babits par le garçon. Au revoir. A propos, logez-vous rue Montorgueil, Au chat qui pelote, on y est parfaitement nourri, si c'est toujours la même hôtesse. Adieu.

Et là-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet les bardes au Suisse, que le garçon trouva assis à la môme place où lavait laissé d'Arlagnan, et tout consterné encore de l'aplomb de son adversaire.

Le garçon, l'hôtesse et toute la maison eurent jiour d'Arlagnan les égards que l'on aurait pour Hercule s'il revenait sur la terre pour y reconmiencer ses douze travaux.

Mais lorsqu'il fut seul avec l'hôtesse :

— Maintenant, belle .Aladcleine, dit-il, vous savez la distance qu'il y a d'un Suisse à un genlilliomme; quant à vous, vous vous êtes conduite comme une cabaretiére. Tant pis pour vous, car à cette conduite vous perdez mon estime t-t ma pratique. J'ai chassé le Suisse pour vous hun'.ilier ; mais je ne logerai plus ici; je ne prend pas gîte là où je nn'prise. Holà, garçon ! qu'on emporte ma valise au Muid d'amour, rue des Bourdonnais. Adieu, Madame.

iJ'Artagnan fut à ce r|u'il parait, en disant ces paroles, à la fois majestueux et attendrissant. L'hôtesse se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de plus? la broche toi-rnait, le poêle ronllait, la belle Madeleine pleurait; d'Ar*'*^''*'^ sentit la faim, le froid et l'a-

VINGT ANS APRKS. 61

niour lui revenir ensemble : il pardonna; et ayant pardonné, il resta.

Voilà comment d'Artagnan était logé rue Tiquetonne, ù l'hôtel de la Chevrette.

d'artagnan est embarrassé, mais une m; nos anciennes connaissances lui vient en aide.

D'Artagnan s'en revenait donc tout pensif, trouvant un assez.vif plaisir à porter le sac du cardinal Mazarin, et songeant à ce beau diamant qui avait été à lui et qu'un instant il avait vu briller au doigt du premier ministre.

— Si ce diamant retombait jamais entre mes mains, disait-il, j'en ferais à l'instant môme de l'argent, j'achèterais quelques propriétés autour du château de mon père, qui est une jolie habitation, mais qui n'a, pour toutes dépendances, qu'un jardin, grand à peine comme le cimetière des Innocents, et là, j'attendrais, dans ma majesté, que quelque riche héritière, séduite par ma bonne mine, me vint épouser; puis j'aurais trcis garçons : je ferais du premier un grand seigneur comme Athos; du second, un beau soldat comme Porthos; et du troisième, un gentil abbé comme Aramis. Ma foi ! cela vaudrait infiniment mieux que la vie que je mène; mais malheureusement M. de Mazarin est un pleutre qui ne se dessaisira pas de son diamant en ma faveur.

Qu'aurait dit d'Artagnan s'il avait su que ce diamant avait été confié par la reine à Mazarin pour lui être rendu?

En entrant dans la rue Tiquetonne, il vit qu'il s'y faisait une grande rumeur; il y avait un attroupement considérable aux environs de son logement.

— Oh ! oh ! dit-il, le feu serait-il à l'hôtel de la Chevrette, ou le mari de la belle Madeleine serait-il décidément revenu?

62 VTNGT ANS APRÈS.

Ce n'était ni l'un ni l'autre : en approchant, d'Arlapnan s'aperçut que ce u'élait pas devant son hôlol, mais devant la maison voi-zinc, que le rassemblement avait lieu. On poussait dt-, ^'raudL^ cris, on courait avec des flambeaux, et, à la lueur de ces flambeaux, d'Artagnan aperçut des uniformes.

Il demanda ce qui se passait.

On lui répondit que c'était un bourgeois qui avait attaqué, '.' ec une vingtaine de ses amis, une voiture escortée par les ardes de .M. le cardinal, mais qu'un renfort étant survenu es bourgeois avaient été mis en fuite. Le chef du rassemblement s'était réfugié dans la maison voisine de l'hôtel, et on fouillait la maison.

Dans sa jeunesse, d'Artagnan eût couru là où il voyait des uniformes et eût porté main-forte aux soldats contre les bourgeois, mais il était revenu de toutes ces chaleurs de lôte; d'ailleurs, il avait dans sa poche les cent pistoles du cardinal, et il ne voulait pas s'aventurer dans un rassemblement.

Il entra dans l'hôtel sans faire d'antres questions.

Autrefois, d'Artagnan voulait toujours tout savoir; maintenant il en savait toujours assez.

Il trouva la belle Madeleine qui ne l'attendait pas, croyant, comme le lui avait dit d'Artagnan, qu'il passerait la nuit au Louvre; elle lui Ht donc grande fête de ce retour imprévu, qui, cette fois, lui allait d'autant mieux qu'elle avait grand'peur de ce qui se passait dans la rue, et qu'elle n'avait aucun Suisse pour la garder.

Elle voulut donc entamer la conversation avec lui et lui raconter ce qui s'était passé; mais d'Artagnan lui dit de faire iionter le souper dans sa chambre, et d'y joindre une bouille de vieux bourgogne.

La belle Madeleine était dressée à obéir militairement,

est-à-dire sur un signe. Celte fois, d'Artagnan avait daigné ^arlor, il fut donc obéi avec une double vitesse.

D'Artagnan prit sa clef et sa chandelle et monta dans sa chambre. 11 s'était contenté, pour no pas nuire à la location, d'une chambre au quatrième. Le resfiect que nous avons pour la vérité nous force même à dire (|ue la chambre était iinmédialoment au-dessous de la gouttière et au-dessous d'' *î>U.

C'était là sa tente d'Achille. D'Artagnan se renfermait daa cette chambre lorsqu'il voulait, par son absence, punir la belà Madeleine.

Son premier soin fut d'aller serrer, dans un vieux secrétaire dont la serrure était neuve, son sac, qu'il n'eut pas .Tiême besoin de vérifier pour se rendre compte de la somme qu'il contenait; puis, comme un instant après son souper ;'tait servi, sa bouteille de vin apportée, il congédia le garçon, ferma la porte et se mit à table.

Ce n'était pas pour réfléchir, comme on pourrait le croire^ mais d'Artagnan pensait qu'on ne fait bien les choses qu'ei les faisant chacune à son tour. Il avait faim, il soupa, pur après souper il se coucha. D'Artagnan n'était pas non pluf. de ces gens qui pensent que la nuit porte conseil; la nuit, d'Artagnan donnait. Mais le matin, au contraire, tout frais, tout avisé, il trouvait les meilleures inspirations. Depuis longtemps il n'avait pas eu l'occasion de penser le matin, mais il avait toujours dormi la nuit.

Au petit jour il se réveilla, sauta en bas de son lit avec une résolution toute militaire, et se promena autour de sa chambre en réfléchissant.

— En 43, dit-il, six mois à peu près avant la mort du feu cardinal, j'ai reçu une lettre d'Athos. Oii cela? Voyons... Ah! c'était au siège de Besançon, je me rappelle... j'étais dans la tranchée. Que me disait-il? Qu'il habitait une petite terre, oui, c'est bien cela, une petite terre; mais où? J'en étais là quand un coup de vent a emporté ma lettre. Autrefois j'eusse été la chercher, quoique le vent l'eût menée à un endroit fort à découvert. Mais la jeunesse est un grand dé' faut... quand on n'est plus jeune. J'ai laissé ma lettre s'en aller porter l'adresse d'Athos aux Espagnols, qui n'en ont que faire et qui devraient bien me la renvoyer. Il ne faut donc '>lus penser à Athos. Voyons.,. Porthos.

J'ai reçu une lettre de lui : il m'invitait à une grande chasse dans ses terres, pour le mois de septembre 1646. Malheureusement comme à cette époque j'étais en Béarn à cause de la mort de mon p^ère, la lettre m'y suivit; j'étais parti quand elle arriva. Mais elle se mit à me poursuivre et toucha à Montmédy quelques jours après aue i'avais quitté la ville.

Enfin elle me rejoignit au mois d'avril; mais, comme c'i'tail seulement au mois d'avril 1047 qu'elle me rejoignit et que 'l'invitation était pour le mois de septembre 46, je ne pus en profiter. Voyons, cherchons cette lettre, elle doit être avec mes titres de propriété

D'Artagnan ouvrit une vieille cassette qui gisait dans un coin de la chambre, pleine de parchemins relatifs à la terre d'Artagnan, qui depuis deux cents ans était entièremoni sortie de sa famille, et il poussa un cri de joie : il venait de reconnaître la vaste écriture de Porihos et au-dessous quelques lignes en pattes de mouche tracées par la main sèche de sa digne épouse.

D'Artagnan ne s'amusa point à relire la lettre, il savait ce qu'elle contenait, il courut à l'adresse.

L'adresse était : Au château du Vallon.

Porthos avait oublié tout autre renseignement. Dans son orgueil il croyait que tout le monde devait connaître la château auquel il avait donné son nom.

— Au diable le vaniteux ! dit d'Artagnan , toujours le même! Il m'allait cependant bien de commencer par lui, attendu qu'il ne devait pas avoir besoin d'argent, lui qui a hérité des huit cent mille livres de M. Coquenard. Allons, voilà le meilleur qui me manque. Athos sera devenu idiot à force de boire. Quant à Aramis, il doit être plongé dans ses pratiques de dévotion.

D'Artagnan jeta encore une fois les yeux sur la lettre do Porthos. Il y avait un post-scrïptum, et ce post-scriptum contenait cette phrase :

t J'écris par le même courrier à notre digne ami Araniis en son couvent. »

— En son couvent ! oui; mais quel couvent? 11 y en a deux cents à Paris et trois mille en France. Et puis peut-être en se mettant au couvent a-t-il changé une troisième fois de nom. Ah! si j'étais savant en théologie et que je me souvinsse seulement du sujet de ses thèses (jii'il discutait si bien à Crèvecœur avec le cure de .Montdidicr et le supérieur des jésuites,

je verrais quelle doctrine il affectionne et je déduirais de là à quel saint il a pu se vouer.

Voyons, si j'allais trouver le cardinal et que je lui demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents possibles, même dans ceux des religieuses? Ce serait uneidée, et peut-être le trouverais-je là comme Achille... Oui, mais c'est avouer dès le début mon impuissance, et au premier coup je suis perdu dans l'esprit du cardinal. Les grands ne sont reconnaissants que lorsque l'on fait pour eux l'impossible. « Si c'eût été possible, nous disent-ils, je l'eusse fait moi-riême. » Et les grands ont raison. Mais attendons un peu et voyons. J'ai reçu une lettre de lui aussi, le cher ami, à telle enseigne qu'il me demandait même un petit service que je lui ai rendu. Ah î oui ; mais oii ai-je mis cette lettre à présent?

D'Artagnan réfléchit un instant et s'avança vers le portemanteau oij étaient pendus ses vieux habits; il y chercha son pourpoint de l'année 1648, et, comme c'était un garçon d'ordre que d'Artagnan, il le trouva accroché à son clou. Il fouilla dans la poche et en tira un papier : c'était justement la lettre d'Aramis.

« Monsieur d'Artagnan, lui disait-il, vous saurez que j'ai eu querelle avec un certain gentilhomme qui m'a donné rendez-vous pour ce soir, place Royale; comme je suis d'église et que l'affaire pourrait me nuire si j'en faisais part à un autre qu'à un ami aussi sûr que vous, je vous écris pour que vous me serviez do second.

« Vous entrerez par la rue Neuve-Sainte-Catherine; sous le second réverbère à droite vous trouverez votre adversaire. Je serai avec le mien sous le troisième.

« Tout à vous, Aramis. »

Cette fois il n'y avait pas môme d'adieux. D'Artagnan essaya de rappeler ses souvenirs; il était allé au rendez- vous, y avait rencontré l'M versai re indiqué, dont il n'avait jamais suie nom, lui avait fourni un joli coup d'épée dans le bras,

C6 VLNGT ANS APRl^S.

puis il s'était approché d'Aramis, qui venait de son côté audevant de lui, ayant déjà fini son alTaire.

— C'est terminé, avait dit Aramis. Je crois que j'ai tué l'insolent. Mais, cher ami, si vous avez besoin de moi, vous savez que jo vous suis tout dévoué.

Sur quoi Aramis lui avait donné une poignée de main et avait disparu sous les arcades.

Il ne savait donc pas plus où était Aramis qu'oili étaient Athos et Porthos, et la chose commençait à devenir assez embarrassante, lorsqu'il crut entendre le bruit d'une vitre qu'on brisait dans sa chambre. Il pensa aussitôt à son sac qui était dans le secrétaire et s'élança du cabinet. Il ne s'était pas trompé : au moment oii il entrait par la porte, un homme entrait par la fenêtre.

— Ah ! misérable .' s'écria d'Arta.îjnan prenant cet homme pour un larron et mettant l'épée a ta main.

— Monsieur, s'écria l'homme, au nom du ciel, remettez votre épée au fourreau et ne me tuez pas sans m'entendrel Je ne suis pas un voleur, tant s'en faut! je suis un honnête bourgeois bien établi, ayant pignon sur rue. Je me nomme... Eh ! mais, je ne me trompe pas, vous êtes monsieur d'Artagnan !

— Et toi Planchet! s'écria le lieutenant.

— Pour vous servir, Monsieur, dit Planchet au comble du ravissement, si j'en étais encore capaîile.

— Peut-être, dit d'Artagnan; mais que diable fais-tu à courir sur les toits à sept heures du malin dans le mois de janvier!

— Monsieur, dit Planchet, il faut que vous sachiez... Mais, au fait, vous ne devez peut-être pas le savoir.

— Voyons, quoi? dit d'Artagnan. Mais d'abord mets une serviette devant la vitre et tire les rideaux.

Planchet obéit, puis quand il eut Uni :

— Eh bien? dit d'Artagnan.

— Monsieur, avant toute chose, dit le prudent Planchet, comment ôtes-vous avec M. de Rocliefi)rt?

— Mais à merveille. Comment donc! Hochcfort, mais tu sais i)ien que c'est maintenant un do mes meilleurs amis?

— Ah! tant mieux.

VINGT ANS APRIiS. 67

— Mais qu'a de commun Rochcfort avec cette manière d'entrer dans ma chambre?

— Ah! voilà, Monsieur! il faut vous dire d'abord queM.de Rochefort est...

Planchet hésita.

— Pardieu, dit d'Artagnan, je le sais bien, il est à la Bastille.

— C'est-à-dire qu'il y était! répondit Planchet.

— Comment, il y était! s'écria d'Artagnan; aurait-il eu le bonheur de se sauver?

— Ah ! Monsieur, s'écria à son tour Planchet, si vous ap pelez cela du bonheur, tout va bien; il faut donc vous dire alors qu'il paraît qu'hier on avait envoyé prendre M. de Ro chefort à la Bastille.

— Eh ! pardieu! je le sais bien, puisque c'est moi qui suis allé l'y chercher !

— Mais ce n'est pas vous qui l'y avez reconduit, heureusement pour lui; car si je vous eusse reconnu parmi l'escorte, croyez, Monsieur, que j'ai toujours trop de respect pour vous...

— Achève donc, animal! voyons, qu'est-il donc arrivé?

— Eh bien ! il est arrivé qu'au milieu de la rue de la Ferronnerie, comme le carrosse de M. de Rochefort traversait un groupe de peuple, et que les gens de l'escorte rudoyaient les bourgeois, il s'est élevé des murmures; le prisonnier a pensé que l'occasion était belle, il s'est nommé et a crié à l'aide. Moi j'étais là, j'ai reconnu le nom du comte de Rochefort; je me suis souvenu que c'était lui qui m'avait fait sergent dans le régiment de Piémont; j'ai dit tout haut que c'était un prisonnier, ami de M. le duc de Reaufort. On s'est émeute, on a arrêté les chevaux, on a culbuté l'escorte. Pendant ce tempslà j'ai ouvert la portière, M. de Rochefort a sauté à terre et s'est perdu dans la foule. Malheureusement en ce moment-là une patrouille passait, elle s'est réunie aux gardes et nous a chargés. J'ai baltu en retraite du côte de la rue Tiquetonne; j'étais suivi de près, je mé suis réfugié dans la maison à côté de celle-ci; ou l'a cernée, fouillée, mais inutilement : j'avais trouvé au cinquième une personne compatissante qui m'a fait cacher sous deux matelas. Je suis resté dans ma cachette, ou

r,8 VINGT ANS APRES.

à peu près, jusqu'au jour, et, pendant qu'au soir on allait peut-être recommencer les perquisitions, je me suis aventuré sur les gouttières, cherchant une entrée d'abord, puis ensuite une sortie dans une maison quelconque, mais qui ne fût point gardée. Voilà mon histoire, et, sur l'honneur, Monsieur, je serais désespéré qu'elle vous fût désagréaijle.

— Non pas, dit d'Artagnan, au contraire, et je suis, ma foi, bien aise que Rocbefort soit en liberté; mais sais-tu bien une chose : c'est qui si tu tombes dans les mains des gens du roi, tu seras pendu sans miséricorde?

— Pardieu, si je le sais! ditPlanchet; c'est bien ce qui me tourmente même, et voilà pourquoi je suis si content de vous avoir retrouvé ; car si vous voulez me cacher, personne ne le peut mieux que vous.

— Oui, dit d'Artagnan, je ne demande pas mieux, quoique je ne risque ni plus ni moins que mon grade, s'il était reconnu que j'ai donné asile à un rebelle.

— Ah ! Monsieur, vous savez bien que moi je risquerais ma vie pour vous.

— Tu pourrais même ajouter que tu l'as risquée, Planchet. Je n'oublie que les choses que je dois oublier, et quant à celle-ci, je veux m'en souvenir. Assieds-toi donc là, mange tranquille, car je m'aperçois que tu regardes les restes de mon souper avec un regard des plus expressifs.

— Oui, Monsieur, car le bulTet de la voisine était fort mal garni en choses succulentes, et je n'ai mangé depuis hier midi qu'une tartine de pain et de conliturcs. Quoique je ne méprise pas les douceurs quand elles viennent en leur lieu et place, j'ai trouvé le souper un peu bien léger.

— Pauvre garçon I dit d'Artagnan; eh bieni voyons, remets-loi I

— Ah ! Monsieur, vous me sauvez deux fois la vie, dit Planchet.

Et il s'assit à la table, où il commença à dévorer comme aux beaux jours do la rue des Fossoyeurs. D'Artagnan continuait de se promener de long en large; il cherchait dans son esprit tout le parti qu'il pouvait tirer de l'Ianchet dans les circonstances où il se trouvait. Pondant ce tenq)s, Planchet travaillait de son mieux à réparer les heures perdues.

Enfin il poussa ce soupir de satisfaclion de l'homme affamé, qui indique qu'après avoir pris un premier et solide à-compte il va faire une petite halte.

— Voyons ! dit d'Artagnan, qui pensa que le moment était venu de commencer l'interrogatoire; procédons par ordre : sais-tu où est Alhos?

— Non, Monsieur, répondit Flanchet.

— Diable I Sais-tu où est Pèrthos?

— Pas davantage.

— Diable, diable !

— Et Aramis ?

— Non plus.

— Diable, diable, diable!

— Mais, dit Planchet de son air narquois, je sais où est Bazin.

=— Comment! tu sais où est Bazin?

— Oui, Monsieur.

— Et où est-il?

— A Notre-Dame.

— Et que fait-il à Notre-Dame?

— Il est bedeau.

— Bazin bedeau à Notre-Dame! Tu en es sûr?

— Parfaitement sûr; je l'ai vu, je lui ai parlé.

— Il doit savoir où est son maître

— Sans aucun doute.

D'Artagnan réfléchit, puis il prit son manteau et son épée et s'apprêta à sortir.

— Monsieur, dit Planchet d'un air lamentable, m'abandonnez-vous ainsi? songez que je n'ai d'espoir qu'en vous!

— Mais on ne viendra pas te chercher ici, dit d'Artagnan.

— Enfin, si on y venait, dit le prudent Planchet, songez que pour les gens de la maison, qui ne m'ont pas vu entrer, je suis un voleur.

-— C'est juste, dit d'Artagnan ; voyons, parles-tu un patois quelconque?

— Je parle mieux que cela. Monsieur, dit Planchet, je parle une langue; je parle le flamand.

— Et où diable l'as-tu appris?

— En Artois, où j'ai fait la guerre deux ans. Ecoulez :

70 VINGT ANS APRf:S.

Gocden niorgen, niynhecr! ith ben begeeray te wecten the ge sond hects omstand.

— Ce qui veul dire?

— Bonjour, Monsieur! je m'empresse de m'informcr de l'état de votre santé.

— 11 appelle cela une langue! Mais, n'importe, dit d'Artagnan, cela tombe à merveille.

D'Artagnan alla à la porle,:appela un garçon et lui ordonna de dire à la belle Madeleine de monter.

— Que faites-vous, Monsieur, dit Planchet, ^ ous allez confier notre secret à une femme I

— Sois tranquille, celle-là ne soufflera pas le mot.

En ce moment Thôtesse entra. Elle accourait l'air riant, s'attendanià trouver d'Artagnan seul; mais, en apercevant Planchet, elle recula d'un air étonné.

— Ma chère hôtesse, dit d'Artagnan, je vous présente monsieur votre frère qui arrive de Flandre, et que je prends pour quelques jours à mon service.

— Mon frère! dit l'hôtesse de plus en plus étonnée.

— Souhaitez donc le bonjour a votre sœur, master Peter.

— Wilkom, zuster ! dit Planchet.

— Goeden day, broer! répondit l'hôtesse étonnée.

— Voici la chose, dit d'Artagnan : Monsieur est votre frère, que vous ne connaissez pas peut-être, mais que je connais, moi; il est arrivé d'Amsterdam; vous rhaliillcz pendant mon absence; à mon retour, c'csl-à-dire dans uno heure, vous me le présentez, et, sur votre reconnnantlation, quoiqu'il ne dise pas un mot de français, comme je n'ai rien à vous refuser, je le prends à mon service, vous entendez?

— C'est-à-dire que je devine ce que vous désirez, et c'est tout ce qu'il me faut, dit Madeleine.

— Vous êtes une femme précieuse, ma belle hôtesse, et jt m'en rapporte à vous.

Sur quoi, ayant fait un signe d'intelligence à Planchnt d'Artagnan sortit pour se rendre à Notre-Dame.

VINGT ANS APRKS. 71

VIÏI

DES INFLUENCES DIFFÉRENTES QUE PEUT AVOIR UNE DEMI-PI3* TOLE SDR UN BEDEAU ET SUR UN ENFANT DE CHŒUR.

D'Artagnan prit le Pont-Neuf en se félicitant d'avoir retrouvé Planchet; car tout en ayant l'air de rendre un service au digne garçon, c'était dans la réalité d'Artagnan qui en recevait un de Planchet. Ri^n ne pouvait en effet lui être plus agréable en ce moment qu'un laquais brave et intelligent. Il est vrai que Planchet, selon toute probabilité, ne devait pas rester longtemps à son service; mais, en reprenant sa position sociale rue des Lombards, Planchet demeurait l'obligé de d'Artagnan, qui lui avait, en le cachant chez lui, sauvé la vie ou à peu près, et d'Artagnan n'était pas fâché J'avoir des relations dans la bourgeoisie au moment oij celle-ci s'apprêtait à faire la guerre à la cour. C'était une intelligence dans le camp ennemi, et, et pour un homme aussi fm que l'était d'Artagnan, les plus petites choses pouvaient mener auT^ grandes.

C'était donc dans cette disposition d'esprit, assez satisfait d u hasard et de lui-même, que d'Artagnan atteignit Nolre- D ame. Il monta le perron, entra dans l'église, et, s'adressanî à un sacristain qui balayait une chapelle, il lui demanda s'il le connaissait pas M. Bazin.

— M. Bazin le bedeau? dit le sacristain.

— Lui-même.

— Le voilà qui sert la messe là-bas, à la chapelle de la Vierge.

D'Artagnan tressaihit de joie, il lui semblait que, quoi que lui CE eût dit Planchet, il ne trouverait jamais Bazin; mai.i maintenant qu'il tenait un bout du lîl, il répondait bien d'arriver à l'autre bout.

Il alla s'agenouiller en face de la chaoelle oonr ne i-as

-"2 \1XGT aXS APRKS.

perdre son homme de vue. C'était heureusement une messe basse et qui devait finir promptement. D'Artagnan, qui avait oubUé ses prières et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utiUsa ses loisirs en examinant Bazin.

Bazin portait son costume, on peut le dire, avec autant de majesté que de béatitude. On comprenait qu'il était arrivé, ou peu s'en fallait, à lapogée de ses ambitions, et que la baleine garnie d'argent qu'il tenait à la main lui paraissait aussi honorable que le bâton de commandement que Condé jeta ou ne jeta pas dans les lignes ennemies à la bataille doFribourg. Son physique avait subi un changement, si on peut le dire, parfaitement analogue au costume. Tout son corps s'était arrondi et comme chanoinisé. Quant à sa figure, les parties saillantes semblaient s'en être effacées. Il avait toujours son nez,mais les joues, en s'arrondissant, en avaient attiré à elles chacune une partie; le menton fuyait sous la gorge; chose qui était non pas de la graisse, mais de la boullissure, quelque avait enfermé ses yeux; quant au front, des cheveux taillés carrément et saintement le couvraient jusqu'à trois lignes des sourcils. Hâtons-nous de dire que le front de Bazin n'avait toujours eu, même au temps de sa plus grande découverte, qu'un pouce ev demi de hauteur.

Le desservant achevait la messe en même temps que d'Artagnan son examen ; il prononça les paroles sacramentelles et se retira en donnant, au grand élonncment de d'Artagnan, sa bénédiction, que chacun recevait â genoux. Mais l'étonnement de d'Artagnan cessa lorsqu(! dans l'olTiciant il eut reconnu le coadjuleur lui-même, c'esl-à-dire le fameux Jean- François de Gondy, qui, â cette époque, pressentant le rôle qu'il allait jouer, commençait à force d'aumônes à se faire très-populaire. C'était dans le but d'augmenter cette popularité qu'il disait de temps en temps une de ces messes matinales auxquelles le peuple seul a l'habitude d'assister.

D'Artagnan se mit â genoux comme les autres, reçut sa part de la bénédiction, fit le signe de la croix; mais au moment où Bazin passait â son tour, les \eux levés au ciel et marchant humblement le dernier, d'Artagnan l'accroclia par le bas de sa robe. Bazin baissa les yeux et Ulun bond en arrière, connue s'il eût aperçu un serpent.

~ Monsieur d'Artagnan 1 s'écria- t-il; vade rétro, Satanas!...

— Eh bien, mon cher Bazin, dit l'offlcier en riant, voilà comment vous recevez un ancien ami !

— Monsieur, répondit Bazin, les vrais amis du chrétien sont ceux qui l'aident à faire son salut, et non ceux qui l'en détournent.

— Je ne vous comprends pas, Bazin, dit d'Artagnan, et je ne vois pas en quoi je puis être une pierre d'achoppement à votre salut.

— Vous oubliez, Monsieur, répondit Bazin, que vous avez failli détruire à jamais celui de mon pauvre maître, et qu'il n'a pas tenu à vous qu'il ne se damnât en restant mousquetaire, quand sa vocation l'entraînait si ardemment vers l'Église.

— Mon cher Bazin , reprit d'Artagnan , vous devez voir, par le lieu oii vous me rencontrez, que je suis fort cliaugé en toutes choses : l'âge amène la raison; et, comme je ne doute pas que votre maître ne soit en train de faire son saint, je viens m'informer de vous où il est, poar qu'il m'aide par ses conseils à faire le mien.

— Dites plutôt pour le ramener avec vous vers le monde. Heureusement, ajouta Bazin, que j'ignore où il est, car, comme nous sommes dans un saint lieu, je n'oserais pas mentir.

— Comment I s'écria d'Artagnan au comble du désappointement, vous ignorez où est Aramis?

— D'abord, dit Bazin, Aramis était son nom de perdition; dans Aramis on trouve Simara, qui est un nom de démon, et, par bonheur pour lui, il a quitté à tout jamais ce nom.

— Aussi, dit d'Artagnan décidé à être patient jusqu'au bout, n'est-ce point Aramis que je cherchais, mais l'abbé d'Herblay. Voyons, mon cher Bazin, dites-moi où il est.

— N'avez-vous pas entendu, monsieur d'Artagnan, que je vous ai répondu que je l'ignorais?

— Oui, sans doute; mais à ceci e vous réponds, moi, que c'est impossible.

— C'est pourtant la vérité, Monsieur, la vérité pure, la Yérité dn bon Dieu.

74 VINGT ANS APRKS.

D'Arlagnan vit bien qu'il ne tirerait rien de Bazin; il était évident que Bazin mentait, mais il mentait avec tant d'ardeur et de fermeté, qu'on pouvait deviner facilement qu'il ne reviendrait pas sur son mensonge.

— C'est bien, Bazin ! dit d'Artagnan ; puisque vous ign rez oij demeure votre maître, n'en parlons plus, quitton s nous bons amis, et prenez cette demi-pistole pour boire à ma santé.

— Je ne bois pas, Monsieur, dit Bazin en repoussant majestueusement la main de l'officier, c'est bon pour des laïques.

— Incorruptible! murmura d'Artagnan. En vérité, je jouo le malheur.

Et comme d'Artagnan, distrait par ses réflexions, avait lâché la robe de Bazin, Bazin profita de la liberté pour battre vivement en retraite vers la sacristie, dans laquelle il ne se crut encore en sûreté qu'après avoir fermé la porte derrière lui.

D'Artagnan restait immobile, pensif et les yeux fixés sur la porte qui avait mis une barrière entre lui et Bazin, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement l'épaule du bout du doigt.

Il se retourna et allait pousser une exclamation de surprise, lorsque celui qui l'avait touché du bout du doigt ramena ce doigt sur ses lèvres en signe de silence.

— Vous ici, mon cher Rochcfort! dit-il à demi voix.

— Chut! dit Rochcfort. Saviez- vous que j'étais libre?

— Je l'ai su de première main.

— Et par qui?

— Par Planchet.

— Comment, par Planchet?

— Sans doute! C'est lui qui vous a sauve.

— Planchet!... En elTct, j'avais cru reconnaître. Voilà to qui prouve, mon cher, qu'un bienfait n'est jamais perdu.

— Et que venez- vous faire ici?

— Je Viens remercier Dieu de mon heureuse délivrance, dit Uochelorl.

— El puis quoi encore? car je présume que ce n'est pas tout.

— E» «juis prendre les ordres du coadjuteur, pour voir si

nous ne pourrons pas quelque peu faire enrager Mazarin.

— Mauvaise tête ! vous allez vous faire fourrer encore à la Bastille I

— Oh! quant à cela^, j'y veillerai, je vous en réponds! c'est si bon, le grand air! Aussi, continua Rochefort en respirant à pleine poitrine, je vais aller me promener à la campagne, faire un tour en province.

— Tiens! dit d'Artagnan, et moi aussi !

— Et sans indiscrétion, peut-on vous demander oii vous allez?

— A la recherche de mes amis.

— De quels amis?

— De ceux dont vous me demandiez des nouvelles hier.

— D'Athos, de Porthos et d'Aramis? Vous les cherchez?

— Oui.

— D'honneur?

— Qu'y a-t-il donc là d'étonnant?

— Rien. C'est drôle. Et de la part de qui les cherchezvous ?

— Vous ne vous en doutez pas?

— Si fait.

— Malheureusement je ne sais où ils sont.

— Et vous n'avez aucun moyen d'avoir de leurs nouvelles? Attendez huit jours, et je vous en donnerai, moi.

— Huit jours, c'est trop; il faut qu'avant trois jours je les aie trouvés.

— Trois jours, c'est court, dit Rochetort, et la France est grande.

— N'importe, vous connaissez le mot il faut; avec ce motlà on fait bien des choses.

— Et quand vous mettez-vous à leur recherche?

— J'y suis.

— Bonne chance 1

— Et vous, bon voyage !

— Peut-être nous* rencontrerons-nous par les chemins.

— Ce n'est pas probable.

— Qui sait! le hasard est si capricieux.

— Adieu.

— Au revoir. A propos, si le Mazarin vous parle de moi.

dites-lui que je vous ai chargé de lui faire savoir qu'il verrait avant peu si je suis, comme il le dit, trop vieux pour l'actiou.

Et Rochefort s'éloigna avec un de ces sourires diaboliques qui autrefois avaient si souvent fait frissonner d'Artagnan; mais d'Artagnan le regarda cette fois sans angoisse, et souriant à son tour avec une expression de mélancolie que ce souvenir, seul peut-être, pouvait donner à son visage ;

— Va, démon, dit-il, et fais ce que tu voudras, peu m'importe : il n'y a pas une seconde Constance au monde !

En se retournant, d'Artagnan vit Bazin qui, après avoir déposé ses habits ecclésiastiques, causait avec le sacristain à qui lui, d'Artagnan, avait parlé en entrant dans l'église. Bazin paraissait fort animé et faisait avec ses gros petits bras courts force gestes. D'Artagnan comprit que, selon toute probabilité, il lui recommandait la plus grande discrétion à son égard.

D'Artagnan profita de la préoccupation des deux hommes d'église pour se glisser hors de la cathédrale et aller s'embusquer au coin de la rue des Canettes. Bazin ne pouvait, du point où était caché d'Artagnan, sortir sans qu'on le vit.

Cinq minutes après, d'Artagnan étant à son poste, Bazin apparut sur le parvis; il regarda de tous côtés pour s'assurer s'il n'était pas observé; mais il n'avait garde d'apercevoir notre officier, dont la tôte seule passait à l'angle d'une maison à cinquante pas de là. Tranquillisé par les apparences, il se hasarda dans la rue Notre-Dame. D'Artagnan s'élança de sa cachette et arriva à temps pour lui voir tourner la rue de la Juivcrie et entrer, rue de la Calandre, dans une maiso ii d'honnête apparence. Aussi notre oOicier ne douta point que ce ne fût dans celte maison que logeait le digne bedeau.

D'Artagnan n'avait garde d'aller s'informer à cette maison ; le concierge, s'il y en avait un, devait déjà être prévenu; et s'il n'y en a^'V point, à qui s'adrcsscrait-il?

11 entra dans tin petit cabaret qui faisait le coin de la rue Saint-Kloi et de la rue de la Calandre, et demanda une mesure d'hypocras. Celte boisson demandait une bonne demiheure de' préparation; d'Artagnan avait tout le temps d'épier Bazin sans éveiller aucun soupçon.

Il avisa dans rétablissement un petit drôle de douze à quinze ans, à l'air éveillé, qu'il crut reconnaître pour l'avoir vu vingt minutes auparavant sous l'habit d'enfant de chœur. Il l'interrogea, et comme l'apprenti sous-diacre n'avait aucun intérêt à dissimuler, d'Artagnan apprit de lui qu'il exerçait de six à neuf heures du matin la profession d'enfant de chœur et de neuf heures à minuit celle de garçon de cabaret.

Pendant qu'il causait avec l'enfant, on amena un cheval à la porte de la maison de Bazin. Le cheval était tout sellé et jjcidé. Un instant après, Bazin descendit.

— Tiens ! dit l'enfant, voilà notre bedeau qui va se mettre en route.

— Et où va-t-il comme cela? demanda d'Artagnan.

— Dame, je n'eu sais rien.

— Une demi-pistole, dit d'Artagnan, si tu peux le savoir.

— Pour moi t dit l'enfant, dont les yeux éîincelèrent de joie, si je puis savoir où va Bazin ! Ce n'est pas difQcile. Vous ne vous moquez pas de moi?

— Non, foi d'ofificier, tiens, voilà la demi-pistole; et il lui montra la pièce corruptrice, mais sans cependant la lui donner.

— Je vais lui demander.

— C'est justement le moyen de ne rien savoir, dit d'Artagnan; attends qu'il soit parti, et puis après, dame! questionne, interroge, informe-toi. Cela te regarde, la demi-pistole est là; et il la remit dans sa poche.

— Je comprends, dit l'enfant avec ce sourire narquois qui n'appartient qu'au gamin de Paris; et bien ! on attendra.

On n'eut pas à attendre longtemps. Cinq minutes après Bazin partit au petit trot, activant le pas de son cheval à coups de parapluie.

Bazin avait toujours eu l'habitude de porter un parapluie en guise de cravache.

A peine eut-il tourné le coin de la rue de la Juiverie, que l'enfant s'élança comme un limier sur sa trace.

D'Artagnan reprit sa place à la table oij il s'était assis en entrant, parfaitement sûr qu'avant dix minutes il saurait ce qu'il voulait savoir.

En effet, avant que ce temps îût écoulé, l'enfant rentrait.

— Eh bien? demanda d'Artagnau.

— Eh bien, dit le petit garçon, on sait la chose.

— Et où est-il allé?

— La demi-pi:4ole est toujours pour moi?

— Sans doute I réponds.

— Je demande à la voir. Prêtez-la-moi, que je voie si elle n'est pas fausse.

— La voilà.

— Dites donc, bourgeois, dit l'enfant, Monsieur demando de la monnaie.

Le bourgeois était à son comptoir, il donna la monnaie et prit la demi-pistole.

L'enfant mit la monnaie dans sa poch'e.

— Et maintenant, où est-il allé? dit d'Artagnan, qui l'avait regardé faire son petit manège en riant.

— Il est allé à Noisy.

— Comment sais-tu cela?

— Ah! pardié! il n'a pas fallu être bien malin. J'avais reconnu le cheval pour être celui du boucher qui le loue de temps en temps à M. Bazin. Or, j'ai pensé que le boucher ne louait pas son cheval comme cela sans demander où on le conduisait, quoique Je ne croie pas M. Bazin capable de surmener un cheval.

— Et il t'a répondu que M. Bazin...

— Allait à Noisy. D'ailleurs, il paraît que c'est son habitude. Il y va deux ou trois fois par semaine.

— Et connais-tu Noisy?

— Je crois bien , j'y ai ma nourrice.

— Y a-t-il un couvent à Noisy?

— Et un lier! un couvent de jésuites.

— Bon, fit d'Artagnan, plus de doute!

— Alors, vous êtes content?

— Oui. Comment t'appelle-t-on?

— Friquet.

D'Artagnan prit ses tablettes et écrivit le nom de l'enfan et l'adresse du cabaret.

— Dites donc, monsieur l'ofTicior, dit l'enfant, est-ce qu'il y a encore d'autres demi-pisioles à gagner?

— Peut-être, dit d'Artagnan.

Et comme il a\ait appris ce qu'il voulait savoir, il paya la mesure d'hypocras, qu'il n'avait point bue, et reprit vivement le chemin de la rue Tiquetonne.

COMMENT d'aRTAGNAN, EN CHEUCIIANT BIEN LOIN ARAMIS, S'APERÇU? qu'il était en croupe DERRIERE PLANCHET.

En rentrant, d'Artagnan vit un homme assis au coin du feu : c'était Planchet, mais Flanchet si bien métamorphosé, grâce aux vieilles hardes qu'en fuyant le mari avait laissées, que lui-même avait peine à le reconnaître. Madeleine le lui présenta à la vue de tous les garçons. Planchet adressa à l'officier une belle phrase flamande, l'ofûcier lui répondit par quelques paroles qui n'étaient d'aucune langue, et le marché fut conclu. Le frère de Madeleine entrait au service de d'Artagnan.

Le plan de d'Artagnan était parfaitement arrêté : il ne voulau pas arriver de jour à Noisy, de peur d'être reconnu. Il avait donc du temps devant lui, Noisy n'étant situé qu'à trois ou quatre lieues de Paris, sur la route de Meaux.

Il commença par déjeuner substantiellement, ce qui peut être un mauvais début quand on veut agir de la tête, mais ce qui est une excellente précaution lorsqu'on veut agir de son corps; puis il changea d'habit, «craignant que sa casaque de lieutenant de mousquetaires n'inspirât de la défiance; puis il prit la plus forte et la plus solide de ses trois épées, qu'il ne prenait q'^'aux grands jours; puis, vers les detix heures, il fît seller les deux chevaux, et, suivi de Planchet, il sortit par la barrière de la Villette. On faisait toujours dans la maison voisine de l'hôtel de la Chevrette les perquisitions les plus actives pour retrouver Planchet.

A une lieue et demie de Paris, d'Artagnan, voyant que

dans son impatience il était encore parti trop tôt, s'arrêta pour faire souiller les chevaux ; 1 auberge était pleine de p^ens d'assez mauvaise mine, qu. avaient l'air d'être sur le point de tenter quelque exjiédition nocturne. Un homme enveloppé d'un manteau parut à la porte; mais voyant un étranjjfcr, il fit un signe de la main, et deux buveurs sortirent pour s'entretenir avec lui.

Quant à d'Artagnan, il s'approcha de la maîtresse de la maison insoucieusement, vanta son vin, qui était d'un horrible cru de Montreuil, lui fit quelques questions sur Noisy, et apprit qu'il n'y avait dans le village que deux maisons de grande apparence: l'une qui appartenait à monseigneur l'archevêque de Paris, et dans laquelle se trouvait en ce moment sa nièce madame la duchesse de Longueville; l'autre qui était un couvent de jésuites, et qui, selon l'habitude, était la propriété de ces dignes pères; il n'y avait pas à se tromper.

A quatre heures, d'Artagnan se remit en route, marchant au pas, car il ne voulait arriver qu'à nuit close. Or, quand on marche au pas à cheval, par une journée d'hiver, par un temps gris, au milieu d'un paysage sans accident, on n'a guère rien de mieux à faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lièvre dans son gîte : à songer; d'Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. Seulement, comme on va le voir, leurs rôvcrics étaient différentes.

Un mot de l'hôtesse avait imprimé une din^ction particulière aux pensées de d'Artagnan ; ce mot, c'était le nom de madame de Longueville,

lîn oiïct, madame de Longueville avait tout ce qu'il fallait pour faire songer :• c'était une des plus grandes dames du royaume, c'était une des plus belles femmes de la cour. Mariée au vieux duc de Longueville, qu'elle n'aimait pas, elle avait d'abord passé pour être la maîtresse de Coligny, qui s'était fait tuer pour elle par le duc de Guise, dans un duel •^ur la place Royale; puis on avait parlé d'une amitié un peu .fop tendre qu'elle aurait eue |)our le prince de ('onch-, son frère, et qui aurait scandalisé les ûuies timorées de la cour; puis enlin, disait-on encore, une haine véritable et profonde avait succédé à cette amitié, et la duchesse de Longueville, en ce moment, avait, disait-on toujours, une liaison politiquo

\1NGT ANS APRÈS. 81

avec le prince de Marcillac, fils aîné du vieux duc de La llo- * chefoucauld, dont elle était en train de faire un ennemi à M. le duc de Condé, son frère.

D'Artagnan pensait à toutes ces choses-là. Il pensait que lorsqu'il était au Louvre il avait vu souvent passer devant lui, radieuse et éblouissante, la belle madame de Longueville. Il pensait à Aramis, qui, sans être plus que lui, avait été autrefois l'amant de madame de Chevreuse, qui était à l'autre cour ce que madame de Longueville était à celle-ci. Et il se demandait pourquoi il y a dans le monde des gens qui arrivent à tout ce qu'ils désirent, ceux-ci comme ambition, ceuxlà comme amour, tandis qu'il y en a d'autres qui restent, soit hasard, soit mauvaise fortune, soit empêchement naturel que la nature a mis en eux, à moitié chemin de toutes leurs espérances.

Il était forcé de s'avouer que malgré tout son esprit, malgi'é toute son adresse, il était et resterait probablement de ces derniers, lorsque Planche! s'approcha de lui et lui dit :

— Je parie, Monsieur, que vous pensez à la même chose que moi.

— J'en doute, Planchet, dit en souriant d'Artagnan; mais à quoi penses-tu?

— Je pense. Monsieur, à ces gens de mauvaise mine qui buvaient dans l'auberge oij nous nous sommes arrêtés.

— Toujours prudent, Planchet.

— Monsieur, c'est de l'instinct.

— £h bien ! voyons, que te dit ton instinct en pareille circonstance?

— Monsieur, mon instinct me disait que ces gens-là étaient rassemblés dans cette auberge pour un mauvais dessein, et je. réfléchissais à ce que mon instinct me disait dans le coin le plus obscur de réoAirie, lorsqu'un homme enveloppe d'un manteau entra dans cette même écurie suivi de deux autres hommes.

— Ah! ah! fit d'Artagnan, le récit de Planchet correspondant avec ses précédentes observations. Eh bien?

— L'un de ces hommes disait :

« 11 doit bien certainement être à Noisy ou y venir ce soir^ Cftr j'ai reconnu son domestiquç!.

82 Vimi ANS APRÈS.

« — Tu es sûr? a dit l'homme au manteau. € — Oui, mon prince. »

— MuD prince? inlen'ompitd'Artagnan.

— Oui, mon prince. Mais écoutez donc : t S'il y est, voyons décidément, oue faut-il en faire? a dit l'auire buveur.

€ — Ce qu'il faut en faire? a dit le prince.

« — Oui. Il n'est pas homme à se laisser prendre comme ela, il jouera de l'épée.

« — Eh bien, il faudra faire comme lui, et cependant tâcher de l'avoir vivant. Avez-vous des cordes pour le lier, et un bâillon pour lui mettre sur la bouche ?

t — Nous avons tout cela.

« — Faites attention qu'il sera, selon toute probabilité, déguisé en cavalier.

« — Oh! oui, oui, Monseigneur, soyez tranquille.

« — D'ailleurs, je serai là, et je vous guiderai.

f — Vous répondez que la justice....

« — Je réponds de tout, dit le prince.

« — C'est bon, nous ferons de notre mieux. »

Et sur ce, ils sont sortis de l'écurie.

— Eh bien, dit d'Artagnan, en quoi cela nous rcganlo-t-il? C'est quelqu'une de ces entreprises comme on en fait tous les jours.^

— Êtes- vous sûr qu'elle n'est point dirigée contre nous?

— Contre nous! et pourquoi?

— Dame I repassez leurs paroles : « J'ai reconnu son domestique, » a dit l'un, ce qui pourrait bien se rapporter à moi.

— Après?

— t II doit être à Noisy ou y venir ce soir, » a dit l'autro, ce qui pourrait bien se rapporter à vous

— Ensuite?

— Ensuite le prince a dit : « Faites attention qu'il sera, selon toute probabilité, déguisé en cavalier, » ce qui me panùt ne pas laisser de doute, puisque vous êtes en cavalier et non en oflicier des mousquetaires; eh bien! que diteà-vous de cela?

— Hélas! mon cher l'ianchet! dit d'Artagnan en poussant nn soupir, J'en dis que je n'en suis malheureusement plus au

temps où les princes me voulaient faire assassiner. Ah ! celuilà, c'était le bon temps. Sois donc tranquille, ces gens-là n'en veulent point à nous.

— Monsieur est sûr?

— J'en réponds.

— C'est bien, alors; n'en parlons plus.

Et Planchet reprit sa place à la suite de d'Artagnan, avec sette sublime confiance qu'il avait toujours eue pour son maître, et que quinze ans de séparation n'avaient point altérée.

On fit ainsi une lieue à peu près.

Au bout de cette lieue, Planchet se rapprocha de d'Artagnan.

— Monsieur ) dit-il.

— Eh bien? fit celui-ci.

— Tenez, Monsieur, regardez de ce côté, dit Planchet, ne vous semble-t-il pas au milieu de la nuit voir passer comme des ombres? Ecoutez, il me semble qu'on entend des pas de chevaux.

— Impossible, dit d'Artagnan, la terre est détrempée par les pluies; cependant, comme tu me le dis, il me semble voir quelque chose.

Et il s'arrèla pour regarder et écouter.

— Si l'on n'entend pas les pas des chevaux, en entend leur hennissement au moins; tenez.

Et en effet le hennissement d'un cheval vint, en traversant l'espace et l'obscurité, frapper l'oreille de d'Artagnan.

— Ce sont nos hommes qui sont en campagne, dit-il, mais cela ne nous regarde pas, continuons notre chemin.

Et ils se remirent en route.

Une demi -heure après ils atteignaient les premières maisons de Noisy, il pouvait être huit heures et demie à neuf heures du soir.

Selon les habitudes villageoises, tout le monde était couché, et pas une lumière ne brillait dans le village.

D'Artagnan et Planchet continuèrent leur route. A droite et à gauche de leur chemin se découpait sur le gris sombre du ciel la dentelure plus sombre encore des toits des maisons; de temps en temps un chien éveillé aboyait derrière

S\ VINGT ANS APRïïS.

une porle, ou un chat effrayé quittait précipitamment le milieu du pavé pour se réfugier dans un las de fagots, oij 1 on voyait briller comme des escarboucles ses yeux effarés. C'étaient les seuls êtres vivants qui semblaient habitei; ce village. Vers le milieu du bourg à peu près, dominant la place principale, s'élevait une masse sombre, isolée entre deux ruelles, et sur la façade de laquelle d'énormes tilleuls étendaient leurs bras décharnés. D'Artagnau examina avec attention la bâtisse.

— Ceci, dit-il à Planchet, ce doit être le château de l'archevêque, la demeure de la belle madame de Longueville. Mais le couvent, où est-il?

— Le couvent, dit Planchet, il est au bout du village, je le connais.

— Eh bien, dit d'Artagnan, un temps de galop jusque-là, Planchet, tandis que je vais resserrer la sangle de mon cheval, et reviens me dire s'il y a quelque fenêtre éclairée chez les jésuites.

Planchet obéit et s'éloigna dans l'obscurité, tandis que d'Artagnan, mettant pied à terre, rajustait, connue il l'avait dit, la sangle de sa monture.

Au bout de cinq minutes, Planchet revint.

— Monsieur, dit-il, il y a une seule fenêtre éclairée sur la face qui donne vers les champs.

— Hum! dit d'Artagnan; si j'étais frondeur, je frapperais ici et serais sûr d'avoir un bon gîte; si j'étais moine, je frapperais là-bas et serais sûr d'avoir un bon sonper; tandis qu'au contraire, il est bien possible qu'entre le château et le couvent nous couchions sur la dure, mourants de soif et de faim.

— Oui. ajouta Planchet, comme le fameux âne de Buridan. En attendant, voulez-vous que je frappe?

— Chut! dit d'Artagnan; la seule fenêtre qui était éclairée vient de s'éteindre.

— Entendez-vous, Monsieur?-dit Planchet.

— En elîet, (juel est c(i bruit?

C'était comme la rumeur d'un ouragan qui s'approchait ; au même instant deux tioupes de cavaliers, chacune d'ime dizaine d'hommes, diébouchèrent par chacune des deux ruelles

qui longeaient la maison, et fermant toute issue enveloppèrent d'Artagnan et Planchet.

— Ouais ! dit d'Artagnan en tirant son épée et en s'abritant derrière son clieval, tandis que Planchet exécutait la même manœuvre*; aurais-tu pensé juste, et serait-ce à nous qu'on en veut réellement?

— Le voilà, nous le tenons! dirent les cavaliers en s'élançant sur d'Artagnan, l'épée nue.

— Ne le manquez pas, dit une voix haute.

— Non, Monseigneur, soyez tranquille.

D'Artagnan crut que le moment était venu pour lui de se œ^ler à la conversation,

— Holà, Messieurs ! dit-il avec son accent gascon, que voulez-vous, que demandez-vous?

— Tu vas le savoir! hurlèrent en chœur les cavaliers.

— Arrêtez , arrêtez ! cria celui qu'ils avaient appelé Monseigneur; arrêtez, sur votre tête, ce n'est pas sa voix.

— Ah çà ! Messieurs, dit d'Artagnan, est-ce qu'on est enragé, par hasard, à Noisy? Seulement, prenez-y garde, car je vous préviens que le premier qui s'approche à la longueur de mon épée, et mon épée est longue, je l'éventre.

Le chef s'approcha.

— Que faites-vous là? dit-il d'une voix hautaine et comme habituée au commandement.

— Et vous-même? dit d'Artagnan.

— Soyez poli, ou l'on vous étrillera de bonne sorte; car, bien qu'on ne veuille pas se nommer, ou désire être respecté selon son rang.

— Vous ne voulez pas vous nommer parce que vous dirigez un guet-apens, dit*d Artagnan; mais moi qui voyage tranquillement avec mon laquais, je n'ai pas les mêmes raisons que vous de taire mon nom.

— Assez, assez ! comment vous appelez-vous?

— Je vous dis mon nom afin que vous sachiez oii me retrouver, Monsieur, Monseigneur ou mon prince, comme il vous plaira qu'on vous appelle, dit notre Gascon, qui ne voulait pas avoir l'aip de céder à une menace. Connaissez-vous M. d'Artagnan?

— Lieutenant aux mousquetaires du roi? dit la voix.

— C'est cela môme.

— Oui, sans doute.

— Eh bien ! continua le Gascon, vous devez avoir entendu dire que c'est un poignet solide et une One lauie^

— "V^us êtes monsieur d'Artagnan?

— Je le suis.

— Alors, vous venez ici pour le défendre?

— Le?... qui, le?...

— Celui que nous cherchons.

— Il paraît, continua d'Artagnan, qu'en croyant venir à Noisy, j'ai abordé, sans m'en douter, dans le royaume des énigmes.

— Voyons, répondez 1 dit la môme voix hautaine; rattcndez-vous sous ces fenêtres? Veniez-vous à Noisy pour le défendre?

— Je n'attends personne, dit d'Artagnan, gui commençait à s'impatienter, je ne compte défendre personne que moi; mais, ce moi, je le défendrai vigoureusement, je vous en préviens.

— C'est bien, dit la voix, partez d'ici et quittez-nous la place!

— Partir d'ici! dit d'Artagnan, que cet ordre contrariait dans ses projets, ce n'est pas facile, attendu que je tombe de lassitude et mou cheval aussi ; à moins cependant que vous ne soyez disposé à m'offrir à souper et à coucher aux environs.

— Maraud!

— Eh ! Monsieur ! dit d'Artagnan, ménagez vos paroles, je vous en prie, car si vous en disiez encore une seconde comme celle-ci, fussiez-vous marquis, duc, prince ou roi, je vous la ferais rentrer dans le ventre, entendez-vous !

— Allons, allons, dit le chef, il n'y a pas à s'y tromper, c'est bien un Gascon qui parle, et par conséquent ce n'est pas celui que nous cherchons. Notre coup est manqué pour ce soir, relirons-nous. .Nous nous retrouverons, maître d'Artagnan, continua le chef en haussant la voix.

— Oui, mais jamais avec les mômes avantages, dit le Gascon en raillant, car, lors(jne vous me retrouverez, peut-être serez-vous seul cl fera-t-il jour.

— C'est bon, c'est bon! dit la voix; en route, Messieurs 1 Et la troupe, murmurani et grondant, disparut dans les ténèbres, retournant du côté de Paris.

D'Artagnan et Planchet demeurèrent un instant encore sur la défensive ; mais le bruit continuant de s'éloigner, ils remirent leurs épées au fourreau.

— Tu vois bien, imbécile, dit tranquillement d'Artagnan a Planchet, que ce n'est pas à nous qu'ils en voulaient.

— Mais à qui donc alors? demanda Planchet.

— Ma foi, je n'en sais rien! et peu m'importe. Ce qui m'importe, c'est d'entrer au couvent des jésuites. Ainsi, à cheval ! et allons y frapper. Vaille que vaille, que diable, ils ne nous mangeront pas !

Et d'Artagnan se remit en selle.

Planchet venait d'en faire autant, lorsqu'un poids inattendu tomba sur le derrière de son cheval, qui s'abattit.

— Eh ! Monsieur, s'écria Planchet, j'ai un homme en croupe î D'Artagnan se retourna et vit etfectivement deux formes

humaines sur le cheval de Planchet.

— Mais c'est donc le diable qui nous poursuit ! s'écria-t-il en tirant son épée et s'apprôtant à charger le nouveau venu.

— Non, mon cher d'Ar(agnan, dit celui-ci; ce n'esl pas le diable : c'est moi, c'est Aramis. Au galop, Planchet, et, au bout du' village, guide à gauche.

Et Planchet , portant Aramis en croupe, partit au galop suivi de d'Artagnan, qui commençait à croire qu'il faisait quelque rêve fantastique et incohérent.

l'abbé d'herblak.

Au bout du village Planchet tourna à gauche , coaime îe lui avait ordonné Aramis. et s'arrêta au-dessous de la fenêtre

éclairée. Aramis sauta à terre et frappa trois fois dans ses mains. Aussitôt la fenêtre s'ouvrit, et une échelle de corde descendit.

— Mon cher, dit Aramis, si vous voulez monter je serai enchanté de vous recevoir.

— Ab çà ! dit d'Artagnan, c'est comme cela que l'on renîre chez vous ?

— Passé neuf heures du soir il le faut pardieu bien ! dit Aramis : la consigne du couvent est des plus sévères.

— Pardon, mon cher ami, dit d'Artagnan, il me semble que vous avez dit pardieu!

— Vous croyez, dit Aramis en riant, c'est possible ; vous n'imaginez pas, mon cher, combien dans ces maudits couvents on prend de mauvaises habitudes et quelles méchantes façons ont tous ces gens d'église avec lesquels je suis forcé de vivre? Mais vous ne montez pas?

— Passez devant, je vous suis.

— Comme disait le feu cardinal au feu roi : « Pour vous montrer le chemin, sire. »

Et Aramis monta lestement à l'échelle, et en un instant il eut atteint la fenêtre.

D'Artagnan monta derrière lui, mais plus doucement; on voyait que ce genre de chemin lui était moins familier qu'à son ami.

— Pardon , dit Aramis en remarquant sa gaucherie : si j'avais su avoir l'avantage de votre visite, j'aurais fait apporter l'échelle du jardinier; mais pour moi seul celle-ci est suffisante.

— Monsieur, dit Planchet lorsqu'il vit d'Artagnan sur lo point d'achever son ascension, cela va bien pour .M. Aramis, cela va encore pour vous : cela, à la rigueur, irait aussi pour moi, mais les deux chevaux ne peuvent pas monter l'échelle.

— Conduisez-les sous ce hangar, mon ami, dit Aramis en montrant à Planchet une espèce de fabrique qui s'élevait dans la plaine, vous y trouverez de la paillo et de l'avoine pour eux

— Mais pour moi? dit Planchet.

— Vous reviendrez sous cette fenêtre, vous frapperez trois fois dans vos mains, cl nous vous ferons passer des vivres,

Soyez tranquille, morbleu! on ne meurt pas de faim ici, allez !

Et Aramis, retirant l'échelle après lui, ferma la fenêtre.

D'Artagnan examinait la chambre.

Jamais il n'avait vu appartement plus guerrier a la fois et plus élégant. A chaque angle étaient des trophées d'armes offrant à la vue et à la main des épées de toutes sortes, et quatre grands tableaux représentaient dans leurs costumes de bataille le cardinal de Lorraine, le cardinal de Richelieu, le cardinal de Lavalette et l'archevêque de Bordeaux. 11 est vrai qu'au surplus rien n'indiquait la demeure d'un abbé ; les tentures étaient de damas, les tapis venaient d'Alençon, et le lit surtout avait plutôt l'air du lit d'une petite maîtresse, avec sa garniture de dentelle et son couvre-pied, que de celui d'un homme qui avait fait vœu de gagner le ciel par l'abstinence et la macération.

— Vous regardez mon bouge, dit Aramis. Ah ! mon cher, excusez-moi. Que voulez-vous! je suis logé comme un chartreux. Mais que cherchez-vous des yeux?

— Je cherche qui vous a jeté l'échelle; je ne vois personne, et cependant l'échelle n'est pas venue toute seule.

— Non, c'est Bazin,

— Ah! ah! fit d'Arlagnan,

— Mais, continua Aramis, mons Bazin est un garçon bien dressé, qui, voyant que je ne rentrais pas seul , se sera retiré par discrétion. Asseyez-vous, mon cher, et causons.

Et Aramis poussa à d'Artagnan un large fauteuil, dans lequel celui-ci s'allongea en s'accoudant.

— D'abord, vous soupez avec moi, n'est-ce pas? demanda Aramis.

— Oui, si vous le voulez bien, dit d'Artagnan, et même ce sera avec grand plaisir, je vous l'avoue; la route m'a donné un appétit de diable.

— Ah ! mon pauvre ami ! dit Aramis, vous trouverez maigre chère, on ne vous attendait pas.

— Est-ce que je suis menacé de l'omelette de Crèvecœur et des théobromes en question? N'est-ce pas comme cela que vous appeliez autrefois les épinards?

— Oh ! il faut espérer, dit Aramis, qu'avec l'aide de Dieu

90 VINGT ANS APRl-S.

et de Bazin nous trouverons quelque chose de mieux dans le garde-manger des dignes pores jésuites. — Bazin, mon ami, dit Aramis, Bazin, venez ici.

La porte s'ou\Tit et Bazin parut; mais en apercevant d'Artagnan, il poussa uue exclamation qui ressemblait à un cri de désespoir.

— Mon cher Bazin, dit d'Artagnan, je suis bien aise de voir avec quel admirable aplomb vous mentez, même dans une église.

— Monsieur, dit Bazin, j'ai appris des dignes pères jésuites qu'il était permis de mentir lorsqu'on mentait dans une bonne intention.

— C'est bien, c'est bien, Bazin, d'Artagnan meurt de faim et moi aussi, servez-nous à souper de votre mieux, et surtout montez-nous du bon vin.

Bazin s'inclina en signe d'obéissance, poussa un gros soupir et sortit.

— Maintenant que nous voilà seuls, mon cher Aramis, dit d'Arlagnan en ramenant ses yeux de l'appartement au propriétaire et en achevant par les babils l'examen commencé par les meubles, dites-moi, d'où dialile veniez-vous lorsque vous êtes tombé en croupe derrière Planchet?

— Eh ! corbleu! dit Aramis, vous le voyez bien, du ciel!

— Du ciel ! reprit d'Artagnan en hochant la tète, vous ne m'avez pas plus l'air d'en revenir que d'y aller.

— Mon cher, dit Aramis avec un air do fatuité que d'Artagnan ne lui avait jamais vu du temps qu'il était mousquetaire, si je ne venais pas du ciel, au moins je sortais du pas radis : ce qui se ressemble beaucoup.

— Alors voilà les savants fixés, reprit d'Artagnan. Jusqu'à présent on n'avait pas su s'entendre sur la situation positive du paradis : les uns l'avaient placé sur le mont Ararat; les autres, entre le Tigre et l'Euphrate; il parait qu'on le clierchail bien loin tandis qu'il était bien près. Le paradis est à Noisy-le-Scc, sur l'emplacement du château de M. l'archevêque de Paris. On en sort non point jtar la porte, mais par la fenêtre; on en descend non par les degrés (h; niarhn! d'im péristyle, mais par les branches d'un tilleul, et l'ange à l'épéc llaniboyanle qui le garde m'a bien l'air d'avoil" changé

Son nom céleste de Gabriel en celui plus terrestre de prince de Marcillac.

Aramis éclata de rire.

— Vous êtes toujours joyeux compagnon, mon cher, ditil, et votre spirituelle humeur gasconne ne vous a pas quitté. Oui, il y a bien un peu de tout cela dans ce que vous me dites; seulement, n'allez pas croire au moins que ce soit de madame de Longueville que je sois amoureux.

— Peste, je m'en garderai bien! dit d'Artagnan. Après avoir été si longtemps amoureux de madame de Chevreuse, vous n'auriez pas été porter votre cœur à sa plus mortelle ennemie.

' ■— Oui, c'est Mâ\f dit Aramis d'un air détaché, oui, cette pauvre duchesse, je l'ai fort aimée autrefois, et il faut lui rendre cette justice, qu'elle nous a été fort utile; mais, que voulez-vous ! il lui a fallu quitter la France. C'était un si rude jouteur que ce damné cardinal I continua Aramis en jetant un coup d'œil sur le portrait de l'ancien ministre : il avait donné l'ordre de l'arrêter et de la conduire au château de Loches; il lui eût fait trancher la tête, sur ma foi, comme à Chalais, à Montmorency et à Cinq-Mars; elle s'est sauvée déguisée en homme, avec sa femme de chambre, cette pauvre Ketty; il lui est même arrivé, à ce que j'ai entendu dire, une étrange aventure dans je ne sais quel village, avec je ne sais quel curé à qui elle demandait l'hospitalité, et qui, n'ayant qu'une chambre et la prenant pour- un cavalier, lui a offert do la partager avec elle. C'est qu'elle portait d'une façon incroyable Thabit d'homme, cette chère Marie. Je ne connais qu'une femâue qui le porte aussi bien; aussi avaiton fait ce couplet sur elle :

Laboissière, dis -moi...

Vous le connaissez?

— Non pas; chantez-le, mon cher.

Et Aramis reprit du ton le plus cavalier :

Laboissière, dis-moi, Suis-je pas bien en homme?

— Vous chevauchez, ma foi, Mieux que tant que nous sommes.

Elle est, Parmi les hallebardes, Au régiment des gardes.

Gomme un cadet.

— Bravo! dit d'Artagnan; vous chantez toujours à merveille, mon cher Aramis, et je vois que la messe ne vous a pas gâté la voix.

— Mon cher, dit Aramis, vous comprenez... du tempà que j'étais mousquetaire, je montais le moins de gardes que je pouvais; aujourd'hui que je suis abbé, je dis le moins de messes que je peux. Mais revenons à cette pauvre duchesse.

— Laquelle? la duchesse de Chevreuse ou la duchesse de Longueville ?

— Mon cher, je vous ai dit qu'il n'y avait rien entre moi et la duchesse de Longueville : des coquetteries peut-ôtre, eî voilà tout. Non, je parlais de la duchesse de Chevreuse. L'avez-vous vue à son retour de Bruxelles, après la mort du roi?

^^ Oui, certes, et elle était fort belle encore.

— Oui, dit Aramis. Aussi l'ai-je quelque peu revue à cette époque; je lui avais donné d'excellents conseils, dont elle n'a point profité; je me suis tué de lui dire que Mazarin était l'amant de la reine ; elle n'a pas voulu me croire, disant qu'elle connaissait Anne d'Autriche, et qu'elle était trop fière pour aimer un pareil faquin. Puis, en attendant, elle s'est jetée dans la cabale du duc de Beaufort, et le faquin a fait arrêter M, le duc de Beaufort et exilé madame de Chevreuse.

— Vous savez, dit d'Artagnan, qu'elle a obtenu la permis" sion de revenir?

— Oui, et même qu'elle est revenue... Elle va encore faire quelque sottise.

— Oh! mais cette fois peut-être suivra-t-elic vos conseils.

— Oh! cette fuis, dit Aramis, je ne l'ai pas revue; elle est fort changée.

— Ce n'est pas comme vous, mon cher Aramis, car vous êtes toujours le même; vous avez toujours vos beaux cheveux noirs, toujours votre taille élégante, toujours vos mains de femme, qui sont devenues d'admirables mains de prélat.

— Oui, dit Aramis, c'est vrai, je me soigne beaucoup. Savez-vous, mon cher, que je me fais vieux : je vais avoir trentesept ans.

— Écoutez, mon cher, dit d'Artagnan avec un sourire, puisque nous nous retrouvons, convenons d'une chose ; c'est de l'âge que nous aurons à l'avenir.

— Comment cela? dit Aramis.

— Oui, reprit d'Artagnan ; autrefois c'était moi qui étais votre cadet de deux ou trois ans, et, si je ne fais pas d'erreur, j'ai quarante ans bien sonnés.

— Vraiment! dit Aramis. Alors c'est moi qui me trompe, car vous avez toujours été, mon cher, un admirable maihématicien. J'aurais donc quarante -trois ans, à votre compte! Diable, diable, mon cher ! n'allez pas le dire à l'hôtel deRami30uillet, cela me ferait tort.

— Soyez tranquille, dit d'Artagnan, je n'y vais pas.

— Ah çà, mais, s'écria Aramis, que fait donc cet animal de Bazin? Bazin ! dépêchons-nous donc, monsieur le drôle ! nous enrageons de faim et de soif!

Bazin, qui entrait en ce moment, leva au ciel ses mains chargées chacune d'une bouteille.

— Enfin, dit Aramis, sommes-nous prêts, voyons?

— Oui, Monsieur, à l'instant même, dit Bazin ; mais il m'a fallu le temps de monter toutes les...

•— Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur les épaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre temps à lire votre bréviaire. Mais je vous préviens que si, à force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles, vous désappreniez à fourbir mon épée, j'allume un grand feu de toutes vos images bénites et je vous y fais rôtir.

Bazin scandalisé fit un signe de croix avec la bouteille qu'il tenait. Quant à d'Artagnan, plus surpris que jamais du ton et des manières de l'aW^*^ d'Herblay, qui contrastaient si fort

94 VliNGT ANS APRES.

avec celles du mousquetaire Aramis, il demeurait les yeux écarquillés en face de son ami.

Bazin couvrit vivement la table d'une nappe damassée, et sur celte nappe rangea tant de choses dorées, parfumées, friande?, que d'Arta;2:nan en demeura tout ébahi.

— Mais vous attendiez donc quelqu'un? demanda Yolficier.

— Heu I dit Aramis, j'ai toujours un en cas; puis je savais que vous me cherchiez.

— Par qui ?

— Mais par maître Bazin, qui vous a pris pour le diable, mon cher, et qui est accouru pour me prévenir du danger qui menaçait mon âme si je revoyais aussi mauvaise compagnie qu'un officier de mousquetaires.

— Oh 1 Monsieur!... fit Bazin les mains jointes et d'un air suppliant.

— Allons, pas d'hypocrisies! vous savez que je ne les aime pas. Vous feriez bien mieux d'ouvrir la fenêtre et de descendre un pain, un poulet et une bouteille de vin à votre ami Planchet, qui s'extermine depuis une heure à frapper dans ses mains.

En effet, Planchet, après avoir donné la paille et l'avoine à ses chevaux, était revenu sous la fenêtre et avait répété deux ou trois fois le signal indiqué.

Bazin obéit, attacha au bout d'une corde les trois objets désignés et les descendit à Planchet, qui, n'en demandant pas davantage, se retira aussitôt sous le hangar.

— Maintenant soupons, dit Aramis.

Les deux amis se mirent à table, et Aramis commença à découper poulets, perdreaux et jambons avec une adresse toute gastronomique.

— Peste, dit d'Artagnan, comme vous vous nourrissez I

— Oui, assez bien. J"ai pour les jours maigres des dis* penses de Rome que m'a fait avoir M. le coa'ljuteur à causf de ma santé; puis j'ai pris pour cuisinier l'ex-cuisinier dt Lafollone, vous savez? l'ancien ami du cardinal, ce fameï2fe gourmand qui disait pour toute prière après son dîner: « MoC Dieu, faites-moi la grâce de bien digérer ce quo j'ai si bien mangé. *

— Ce qui ne l'a pas empêché de mourir d'indigestion, dit en riant d'Artagnan,

— Que voulez -vous, reprit Aramis d'un air résigné, on ne peut fuir sa destinée'

— Mais pardon, mon clier, de la question que je vais vous faire, reprit d'Artagnan.

— Comment donc, faites, vous savez bien qu'entre nous il ne peut y avoir d'indiscrétion.

— Vous êtes donc devenu riche?

— Ohl mon Dieu, non! je me fais une douzaine de mille livres par an, sans compter un petit bénéfice d'un millier d'écus que m'a fait avoir monsieur le prince.

— Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres? dit d'Artagnan ; avec vos poèmes ?

— Non, j'ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocente: je faisdes sermons, mon cher.

— Comment, des sermons?

— Oh! mais des sermons prodigieux, voyez-vous 1 A ce qu'il paraît, du moins.

— Que vous prêchez?

— Non, que je vends.

— A qui?

— A ceux de mes compères qui visent à être de grands orateurs donc !

— Ah 1 vraiment? Et vous n'avez pas été tenté de la gloire pour vous-même?

— Si fait, mon cher, mais la nature l'a emporté. Quand je suis en chaire et que par hasard une jolie femme me regarde, je la regarde; si elle sourit, je souris aussi. Alors je bats la campagne; au lieu de parler des tourments de l'enfer, je parle des joies du paradis. Eh I tenez, la chose m'est arrivée un jour à l'église Saint-Louis au Marais... Un cavalier m'a ri au nez, je me suis interrompu pour lui dire qu'il était un sot. Le peuple est sorti pour ramasser des pierres; mais pendant ce temps j'ai si bien retourné l'esprit des assistants, que c'est lui qu'ils ont lapidé. Il est vrai que le lendemain il s'est présenté chez moi, croyant avoir affaire à un abbé comme tous les »**'bés.

'esi-il résulté de sa visite? dit d'Artagnan en se telles de rire.

est résulté que nous avons pris pour le lendemain z-vous sur la place Royale ! Eh ! pardieu, vous en savez quelque chose.

— Serait-ce, par hasard, contre cet impertinent que je vous aurais servi de second? demanda d'Artagnan.

— Justement. Vous avez vu comme je l'ai arrangé.

— En est-il mort?

— Je n'en sais rien. Mais en tout cas je lui avais donné l'absplution in articulo mortis. C'est assez de tuer le corps sans tuer l'âme.

Bazin lit un signe de désespoir qui voulait dire qu'il approuvait peut-être cette morale, mais qu'il désapprouvait fort le ton dont elle était faite.

— Bazin, mon ami, vous ne remarquez pas que je voua vois dans celte glace, et qu'une fois pour toutes je vous ai interdit tout signe d'approbation ou d'improhalion. Vous allez donc me faire le plaisir de nous servir le vin d'Kspagno et do vous retirer chez vous. D'ailleurs, mon ami d'Aiiagnan a quelque chose de secret à me dire. N'est-ce pas, d'Artagnan?

D'Artagnan fit signe do la tùle que oui, cl Bazin se relira ain-ùs avoir posé le vin d'Espagne sur la table.

Les deux amis, restés seuls, demeurèrent un instant silencieux en face l'un de l'autre. Aramis semblait attendre une douce digestion. D'Artagnan préparait son oxorde. (liiacun d'eux, lorsque l'autre ne le regardait pas, risquait un coup J'ceil en dessous.

Aramis rompit le premier le silence.

lES DEUX GASPARDS.

— A quoi songez-vous, d'Artaguan, dit-il, el quelle pensée vous fait sourire?

— Je songe, mon cher, que lorsque vous étiez mousquetaire, vous tourniez sans cesse à l'abbé, et qu'aujourd'hui que vous êtes abbé, vous me paraissez tourner fort au mousquetaire.

— C'est vrai, dit Aramis en riant. L'homme, vous le savez, mon cher d'Artagnan, est un étrange animal, tout composé de contrastes. Depuis que je suis abbé, je ne rêve plus que batailles.

— Cela se voit à votre ameublement : vous avez là des rapières de toutes les formes et pour les goûts les plus difficiles. Est-ce que vous tirez toujours bien?

— Moi, je tire comme vous tiriez autrefois, mieux encore peut-être. Je ne fais que cela toute la journée.

— Et avec qui?

— Avec un excellent maître d'armes que nous avons ici.

— Comment, ici?

— Oui, ici, dans ce couvent, mon cher. Il y a de tout dans un couvent de jésuites.

— Alors vous auriez tué M. de Marcillac s'il fût venu vous attaquer seul, au lieu de tenir tête à vingt hommes?

— Parfaitement, dit Aramis, et même à la tète de ses vingt hommes, si j'avais pu dégainer sans être reconnu.

— Dieu me pardonne, dit tout bas d'Artagnan, je crois qu'il est devenu encore plus Gascon que moi. Puis tout haut :

— Eh bien ! mon cher Aramis, vous me demandez pourquoi je vous cherchais?

— Non, je ne vous le demandais pas, dit Aramis avec son air fin, mais j'attendais que vous me le dissiez.

— Eh bien! je vous cherchais pour vous offrir tout uniquement un moyen de tuer M. de Marcillac, quand cela vous fera plaisir, tout prince qu'il est.

— Tiens, tiens, tiens! dit Aramis, c'est une idée, cela.

— Dont je vous invite à faire votre profit, mon cher. Voyons ! avec votre abbaye de mille écus et les douze mille livres que vous vous faites en vendant des sermons, ôtesvous riche? Répondez franchement.

— Moi ! je suis gueux •omme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici centpistoles.

— Peste, cent pistoles! se dit tout bas d'Arlagnan, il appelle cela être gueux comme Job! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Crésus. Puis tout haut :^

— Êtes-vous ambitieux? ajouta-t-il.

— Comme Encelade.

— Eh bien, mon ami, je vous apporte de quoi être riche, puissant, et libre de faire tout ce que vous voudrez.

L'ombre d'un nuage passa sur le front d'Aramis aussi rapide que celle qui flotte en août sur les blés; mais, si rapide qu'elle fût, d'Arlagnan la remarqua.

— Parlez, dit Aramis.

— Encore une question auparavant. Vous occupez-vous de politique?

Un éclair passa dans les yeux d'Aramis, rapide comme l'ombre qui avait passé sur son front, mais pas si rapide cependant que d'Arlagnan ne le vit.

— Non, répondit Aramis.

— Alors toutes propositions vous agréeront, puisque vous n'avez pour le moment d'autre maître que Dieu, dit en riant le Gascon.

— C'est possible.

— Avez-vou£, mon cher Aramis, songé quelquefois à ces beaux jours de notre jeunesse que nous passions riant, buvant ou nous battant?

— Oui, certes, et plus d'une fois je les ai regrettés. C'était an heureux temps, delectahilc tcminia t

— Eh bieni mon cher, ces beaux jours peuvent renaître, cet hpi^reux temps peut rcvcnirl J'ai reçu mission d'aller

trouver mes compagnons, et j'ai voulu commencer par vous, qui étiez l'âme de notre association.

Aramis s'inclina plus poliment qu'affectueusement.

— Me remettre dans la politique 1 dit-il d'une voix mourante et en se renversant sur son fauteuil. Ah ! cher d'Artagnan, voyez comme je vis régulièrement et à l'aise. Nous avons essuyé l'ingratitude des grands, vous le savez !

— C'est vrai, dit d'Artagnan; mais peut-être les grands se repentent-ils d'avoir été ingrats.

— En ce cas, dit Aramis, ce serait autre chose. Voyons! à tout péché miséricorde. D'ailleurs, vous avez raison sur un point : c'est que si l'envie nous reprenait de nous môler des affaires d'Etat, le moment, je crois, serait venu.

— Comment savez-vous cela, vous qui ne vous occupez pas de politique?

— Eh! mon Dieu! sans m'en occuper personnellement, je vis dans un monde oîi l'on s'en occupe. Tout en cultivant la poésie, tout en faisant l'amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti; avec M. Voiture, qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu'il n'est plus à M. le cardinal de Richelieu, n'est à personne ou est à tout le monde, comme vous voudrez; en sorte que le mouvement politique ne m'a pas tout à fait échappé.

— Je m'en doutais, dit d'Artagnan.

— Au reste, mon cher, ne prenez tout ce que je vais vous aire que pour parole de cénobite, d'homme qui parle comme un écho, en répétant purement et simplement ce qu'il a entendu dire, reprit Aramis. J'ai entendu dire que dans ce moment-ci le cardinal Mazarin était fort inquiet de la manière dont marchaient les choses. Il paraît qu'on n'a pas pour ses commandements tout le respect qu'on avait autrefois pour ceux de notre ancien épouvantail, le feu cardinal, dont vous voyez ici le portrait; car, quoi qu'on en ait dit, il faut convenir, mon cher, que c'était un grand homme.

— Je ne vous contredirai pas là-dessus, mon cher Aramis, c'est lui qui m'a fait lieiitenant.

— Ma première opinion avait été tout entière pour le cardinal : je m'étais dit qu'un ministre n'est jamais aimé, mais, qu'avec le génie qu'on accorde à celui-ci il finirait par iriom-

pher de ses ennemis et de se faire craindre, ce qui, selon moi, vaut peut-être mieux encore que de se faire aimer.

D'Arlagnan lit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait entièrement cette douteuse maxime.

— Voilà donc, poursuivit Aramis, quelle était mon opinion première; mais comme je suis fort ignorant dans ces sortes de matières et que l'humilité dont je fais profession m'impose la loi de ne pas m'en rapporter à mon propre jugement, je me suis informé. Eh bien ! mon cher ami...

Aramis fit une pause.

— Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan.

— Eh bien ! reprit Aramis, il faut que je mortifie mou orgueil, il faut que j'avoue que je m'étais trompé.

— Vraiment?

— Oui; je me suis informé, comme je vous disais, et voici ce que m'ont répondu plusieurs personnes toutes différentes de goût et d'ambition : M. de Mazarin n'est point un homme de génie, comme je le croyais.

— Bah! dit d'Artagnan.

— Non. C'est un homme de rien, qui a été domestique du cardinal Bentivoglio, qui s'est poussé par l'intrigue ; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu'un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d'écus, dilapidera fort les revenus du roi, se payera à lui-mùme toutes les pensions que feu le cardinal de Uichcliou payait à tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la loi du plus fort, du jilus grand ou du plus honoré. 11 parait en outre qu'il n'est pas gentilhomme de manières et de cœur, ce ministre, et que c'est une espèce de bouffon, de Fulcinello, de Pantalon. Le connaissez-vouï:? Aloi, je ne le connais pas.

— Heul fit d'Artagnan, il y a un peu de vrai dans ce que vous dites.

— Eh bien ! vous me comblez d'orgueil, mon cher, si j'ai pu, grâce à certaine pénétration vulgaire dont je suis doué, me rencoulrer avec un liomme comme vous, qui vivez à la cour.

— Mais vous m'avez parlé de lui personnellement et non de son parti et de ses ressources.

— C'est vrai. Il a pour lui lu reine.

— C'est quelque chose, ce me semble.

— ]\Iais il n'a pas pour lui le roi.

— Un enfant!

— Un enfant qui sera majeur dans quatre ans.

— C'est le présent.

— Oui, mais ce n'est pas l'avenir, et encore dans le préent il n'a pour lui ni le parlement ni le peuple, c'est-à-dire l'argent; il n'a pour lui ni la noblesse ni les princes, c'est-àiire l'épée.

D'Artagnan se gratta l'oreille, il était forcé de s'avouer à lui-même (jue c'était non-seulement largement mais encore justement pqnsé.

— Voyez, mon pauvre ami, si je suis toujours doué de ma perspicacité ordinaire. Je vous dirai que peut-être ai-je tort de vous parler ainsi à cœur ouvert, car vous, vous me paraissez pencher pour le Mazarin.

— Moi ! s'écria d'Artagnan ; moi ! pas le moins du monde !

— Vous parUez de mission.

— Ai-je parlé de mission? Alors j'ai eu tort. Non, je me suis dit comme vous le dites : Voilà les affaires qui s'embrouillent. Eh bien! jetons la plume auvent, allons du côté où le vent l'emportera et reprenons la vie d'aventures. Nous étions quatre chevaliers vaillants, quatre cœurs tendrement unis; unissons de nouveau, non pas nos cœurs qui n'ont jamais été séparés, mais nos fortunes et nos courages. L'occasion est bonne pour conquérir quelque chose de mieux qu'un diamant.

— Vous avez raison, d'Artagnan, toujours maison, continua Aramis, et la preuve, c'est que j'avais eu la même idée que vous; seulement, à moi, qui n'ai pas votre nervense et féconde imagination, elle m'avait été suggérée; tout le monde a besoin aujourd'hui d'auxiliaires; on m'a fait des propositions, il a transpercé quelque chose de nos fameuses prouesses d autrefois, et je vous avouerai franchement que le coadjuteur m'a fait parler.

— M. de Conti, l'^ennemi du cardinal! s'écria d'Artagnan.

— Non, l'ami du roi, dit Aramis, l'ami du roi, entendezvous ! Eh bien ! il s'agirait de servir le roi, ce qui est le devoir d'un gentilhomme,

i02 VINGT ANS APRÈS.

— Mais le roi est avec M de Mazarin, mon cher I

— De fait, pas de volonté ; d'apparence, mais pas de cœur, et voilà justement le piège que les ennemis du roi tendent au pauvre enfant.

— Ah çà ! mais c'est la guerre civile tout bonnement que vous me proposez là, mon cher Aramis.

— La guerre pour le roi.

— Mais le roi sera à la tête de l'armée où sera Mazarm.

— Mais il sera de cœur dans l'armée que commandera M. de Beaufort.

— M. de Beaufort? il est à Vincennes.

— Ai-je dit M. de Beaufort? dit Aramis; M. de Beaufort ou un autre, M. de Beaufort ou M. le prince.

— Mais M. le prince va partir pour l'armée, il est entièrement au cardinal.

— lieu, heu! fît Aramis, ils ont quelques discussions ensemble jusieinent en ce moment-ci. Mais d'ailleurs, si ce n'est M. le prince, M. deConti...

— Mais M. de Couti va être cardinal, on demande pour lui le chapeau.

— N'y a-t-il pas des cardinaux fort belliqueux? dit Aramis. Voyez : voici autour de vous quatre cardinaux qui, à la tête des armées, valaient bien M. de Guébriant et M. de Gassion.

— Mais un général bossu I

— Sous sa .cuirasse on ne verra pas sa bosse. D'ailleurs, souvenez-vous qu'Alexandre boitait et qu'Annibal était borgne.

— Voyez-vous de grands avantages dans ce parti ? demanda d'Artagnan.

— J'y vois la protection de princes puissants.

— Avec la proscription du gouvernement.

— Annulée par les parlements et les émeutes.

— Tout cela pourrait se faire, comme vous le dites, si l'on parvenait à séparer le roi de sa mère.

— On y arrivera i)eut-ctre.

— Jamais I s'écria d'Artagnan rentrant cette fois dans sa conviction. J'en appelle à vous, Aramis, à vous qui connaissez Anue d'Autriche aussi bien que moi. Croyez-vous que jamais elle puisse oublier que son 111s est sa sûreté, son palla-

dium, le gage de sa considération, de sa fortune et de sa vie? Il faudrait qu'elle passât avec lui du côté des princes en abandonnant Mazarin; mais vous savez mieux que personne qu'il y a des raisons puissantes pour qu'elle ne l'abandonne jamais.

— Peut-être avez- vous raison, dit Aramis rêveur; ainsi je ne m'engagerai pas.

— Avec eux, dit d'Arlagnau, mais avec moi?

— Avec personne. Je suis prêtre, qu'ai-je affaire de la politique ! je ne lis aucun bréviaire; j'ai une petite clientèle de coquins d'abbés spirituels et de femmes charmantes; plus les aifaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit; tout va donc à merveille sans que je m'en mêle; et décidément, tenez, cher ami, je ne m'en mêlerai pas.

— Eh bien I tenez, mon cher, dit d'Artaguan, votre philosophie me gagne, parole d'honneur, et je ne sais pas quelle diabki de mouche d'ambition m'avait piqué; j'ai une espèce de charge qui me nourrit; je puis, à la mort de ce pauvre M. de Tréville, qui se fait vieux, devenir capitaine; c'est un fort joli bâton de maréchal pour un cadet de Gascogne, et je sens que je me rattache aux charmes du pain modeste mais quotidien : au lieu de courir les aventures, eh bien I j'accepterai les invitations de Porthos, j'irai chasser dans ses terres; vous savez qu'il a des terres, Porthos?

— Comment donci je crois bien. Dix lieues de bois, de marais et de vallées; il est seigneur du mont et de la plaine, et il plaide pour droits féodaux contre l'évêque de Noyon.

— Bon, dit d'Artagnan à lui-même, voilà ce que je voulais savoir; Porthos est en Picardie.

Puis tout haut :

— Et il a repris son ancien nom de du Vallon?

— Auquel il a ajouté celui de Bracieux, une terre qui a été baronnie, par ma foi !

— De sorte que nous verrons Porthos baron.

— Je n'en doute pas. La baronne Porthos surtout est ad» mirable.

Les deux amis éclatèrent de rire.

— Ainsi, reprit d'Artagnan, vous ne voulez pas passer au Mazarin?

— Ni vous aux princes?

— NoD. Ne passons à personne, alors, et restons amis; ne soyons ni cardinalistes ni frondeurs.

— Oui, dit Aramis, soyons mousquetaires.

— .Môme avec le petit collet, reprit d'Artagnan.

— Surtout avec le petit collet! s'écria Aramis, c'est ce qui en fait le charme.

— Alors donc, adieu, dit d'Artagnan.

— Je ne vous retiens pas, mon cher, dit Aramis, vu que je ne saurais où vous coucher, et que je ne puis décemment vous offrir la moitié du hangar de Planchet.

— D'ailleurs je suis à trois lieues à peine de Paris; les chevaux sont reposés, et en moins d'une heure je serai rendu.

Et d'Artagnan se versa un dernier verre de vin.

— A notre ancien temps! dit-il.

— Oui, reprit Aramis, malheureusement c'est un temps passé... fugit irreparabUe tempus...

— Bah! dit d'Artagnan, il reviendra peut-être. En tous cas, si vous avez besoin de moi, rue Tiquetonne, hôtel de la Chevrette.

— Et moi, au couvent des jésuites : de six heures du malin à huit heures du soir, par la porte; de huit heures du soir à six heures du matin, par la fenêtre.

— Adieu, mon cher.

— Oh! je ne vous quitte pas ainsi, laissez-moi vous reconduire. Kt il prit son épée et son manteau.

— Il veut s'assurer que je pars, dit en lui-même d'Artagnan.

Aramis siffla Bazin, mais Bazin dormait dans l'antichambre f.ur les restes de son souper, et Aramis fut forcé de le secouer par l'oreille pour le réveiller.

Bazin étendit les bras, se frotta les yeux et essaya de se rendormir.

— Allons, allons, maître dormeur, vite l'échelle.

— Mais, dit Bazin en ijûillant à se démonter la mâchoire, elle est restée à la fenêtre, réchcile.

— L'autre, celle du jardini(!r . n'as-tu pas vu que d'Arlagnan a eu peine à monter et l'ura encore plus graud'peino à descendre?

YINGT ANS APRÈS. 103

D'Artagnan allait assurer Aramis qu'il descendrait fort bien, lorsqu'il lui vint une idée; cette idée fit qu'il se tut,

Bazin poussa un profond soupir et sortit pour aller chercher l'échelle. Un instant après, une bonne et solide échelle de bois était posée contre la fenêtre.

— Allons donc, dit d'Artagnan, voilà ce qui s'appelle un moyen de communication, une femme monterait à une échelle comme celle-là.

Un regard perçant d'Aramis sembla vouloir aller chercher la pensée de son ami jusqu'au fond de son cœur, mais d'Artagnan soutint ce regard avec un air d'admirable naïveté.

D'ailleurs en ce moment il mettait le pied sur le premier échelon de l'échelle et descendait.

En un instant il fut à terre. Quant à Bazin, il demeura à la fenêtre.

— Reste là, dit Aramis, je reviens.

Tous deux s'acheminèrent vers le hangar : à leur approche Planchet sortit, tenant en bride les deux chevaux.

— A la bonne heure, dit Aramis, voilà un serviteur actif et vigilant; ce n'est pas somme ce paresseux de Bazin, qui n'est plus bon à rien depuis qu'il est homme d'église. Suivez-nous Planchet; nous allons en causant jusqu'au bout du village.

Effectivement, les deux amis traversèrent tout le village en causant de choses indifférentes; puis, aux dernières maisons :

— Allez donc, cher ami, dit Aramis, suivez votre carrière, la fortune vous sourit, ne la laissez pas échapper; souvenezvous que c'est une courtisane, et traitez-la en conséquence; quant à moi, je reste dans mon humilité et dans ma paresse; adieu.

— Ainsi, c'est bien décidé, dit d'Artagnan, ce que je vous ai offert ne vous agrée point?

— Cela m'agréerait fort, au contraire, dit Aramis, si j'étais un homme comme un autre, mais, je vous le répète, en vérité je suis un composé d^e contrastes : ce que je hais aujourd'hui, je l'adorerai demain, et vice versa. Vous voyez bien que je ne puis m'engager comme vous, par exemple, qui avez des idées arrêtées.

— Tu mens, sournois, se dit à lui-môme d'Artagnan : tu es le seul, au contraire, qui saches te choisir un but et qui y marches obscurément.

— Adieu donc, mon cher, continua Aramis, et merci de vos excellentes intentions, et surtout des bons souvenirs que votre présence a éveillés en moi.

Ils s'embrassèrent. Planchet était déjà à cheval. D'Artagnan se mit en selle à son tour, puis ils se serrèrent encore une fois la main. Les cavaliers piquèrent leurs chevaux ei s'éloignèrent du côté de Paris.

Aramis resta debout et immobile sur le milieu du pavé jusqu'à ce qu'il les eût perdus de vue.

Mais, au bout de deux cents pas, d'Artagnan s'arrêta court, sauta à terre, jeta la bride de son cheval au bras de Planchet, it prit ses pistolets dans ses fontes, qu'il passa à sa ceinare.

— Qu'avez-vous donc, Monsieur? dit Planchet tout effrayé.

— J'ai que, si fin qu'il soit, dit d'Artagnan, il ne sera pas dit que je serai sa dupe. Reste ici et ne bouge pas; seulement mets-toi sur le revers du chemin et attends-moi.

A ces mots, d'Artagnan s'élança de l'autre côté du fossé qui bordait la route, et piqua à travers la plaine de manière à tourner le village. Il avait remarqué entre la maison qu'habitait madame de Longueville et le couvent des jésuites un espace vide qui n'était fermé que par une haie.

Peut-être une heure auparavant eût-il eu de la peine àretrouver cette haie, mais la lune venait de se lever, et quoique de temps en temps elle fût couverte par des nuages, on y voyait, même pendant les obscurcies, assez clair pour retrouver son chemin.

D'Artagnan gagna donc la haie et se cacha derrière. En passant devant la maison oii avait eu lieu la scène que nous avons racontée, il avait remarqué que la môme fenêtre s'était éclairée de nouveau, et il était convaincu qu'Aramis n'était pas encore rentré chez lui, et que, lorsqu'il y rentrerait, iln'yrenlierait pas seul.

EnelTet, au bout d'un instant il entendit des pas qui s'approchaient et comme un bruit de voix qui parlaient à demi ba».

VINGT ANS APBES. <07

Au commencement de la haie, les pas s'arrêtèrent D'Ariagnan mit un genou à terre, cherchant la plus grande épaisseur de la haie pour s'y cacher.

En ce moment deux hommes apparurent, au grand étonnement de d'Artagnan ; mais bientôt son étonnement cessa, car il entendit vibrer une voix douce et harmonieuse : l'un de ces deux hommes était une femme déguisée en cavalier.

— Soyez tranquille, mon cher René, disait la voix douce, la même chose ne se renouvellera plus; j'ai découvert une» espèce de souterrain qui passe sous la rue, et nous n'auron;> qu'à soulever une des dalles qui sont devant la porte pour vous ouvrir une sortie.

— Oh ! dit une autre voix que d'Artagnan reconnut pour celle d'Aramis, je vous jure bien, princesse, que si notre renommée ne dépendait pas de toutes ces précautijons, et que je n'y risquasse que ma vie...

— Oui, oui, je sais que vous êtes brave et aventureux autant qu'homme du monde; mais vous n'appartenez pas seulement à moi seule, vous appartenez à tout notre parti. Soyez donc prudent, soyez donc sage.

— J'obéis toujours, Madame, dit Aramis, quand on me sait commander avec une voix si douce.

Il lui baisa tendrement la main. '

— Ah ! s'écria le cavalier à la voix douce.

— Quoi ? demanda Aramis.

— Mais ne voyez-vous pas que le vent a enlevé mon chapeau?

Et Aramis s'élança après le feutre fugitif. D'Artagnan profita de la circonstance pour chercher un endroit de la haie 11 oins touffu qui laissât son regard pénétrer librement jusiu'au problématique cavalier. En ce moment, justement, la iune, curieuse peut-être comme l'officier, sortait de derrière nn nuage, et, à sa clarté indiscrète, d'Artagnan reconnut les grands yeux bleus, les cheveux d'or et la noble tête de la duchesse de Longueville.

Aramis revint en riant un chapeau sur la tête et un à la > main, et tous deux continuèrent leur chemin vers le couvent des jésuites.

— Bon ! dit d'Artagnan en se relevant et en brossant son

genou, maintenant, je te liens, tu es frondeur et amant dô

madame de Longueville.

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