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Vingt ans au parlement

J'ai eu rhonneur, si Ton peut ainsi parler, de siéger à la Chambre des députés pendant plus de vingt ans. J'y suis entré à cette heure décisive où le parti républicain achevait sa conquête et prenait orgueilleusement possession de l'Etat. Gambetta était alors dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire. Il incarnait la république; il l'absorbait même en sa personnalité débordante et dominatrice, et, par un édifiant effet d'ironie, jamais ce gouvernement, qui est impersonnel en son essence et collectif en ses formes, n'a plus exactement reproduit les « tyrannies » antiques qu'à cette heure môme où ses coryphées se glorifiaient ingénument d'avoir émancipé la démocratie !

Tant que le pouvoir était resté aux mains des conservateurs, la politique extérieure de la France n'avait jamais excédé la mesure d'une observation attentive, mais circonspecte. Elle se recueillait, à l'exemple de la Russie après la guerre de Crimée. Si l'on n'eût consulté que les habitudes et les goûts du parti républicain considéré dans son ensemble, la République ne se fût jamais départie de ce recueillement. Ce sont, en général, des gens de génie casanier, qui aiment à vivre

et à se quereller chez eux, fenêtres et portes closes, par dédain des autres, et par crainte aussi des aventures. Mais ceux qui les mènent ne Tentendent pas ainsi. L'orgueil de parti se révolte en eux contre toute infériorité, et ils font ce qu'ils peuvent pour en masquer Taffront. Ils ont conservé tout le décor diplomatique des monarchies auxquelles ils succèdent. Ils occupent la place traditionnelle de la France dans les Congrès et dans les Conférences, et à ne considérer que les apparences, on pourrait croire que notre pays a conservé non seulement son rang, mais son crédit dans le concert des puissances.

Gambetta, qui joignait à beaucoup d'orgueil un gros appétit de gloire, fut l'initiateur d'une politique nouvelle. A la méthode discrète et recueillie que M. de Rémusat, le duc de Broglie et le duc Decazes avaient jugée non seulement conforme à notre condition, mais particulièrement propice à la reconstitution de nos forces, il substitua la politique d'action et de représentation dont M. Jules Ferry, son successeur, mit en œuvre les turbulences et les ambitions. Les républicains de cette école sont hantés par la vision du passé. Ils ont la nostalgie des grandeurs monarchiques. Ils n'admettent pas que la France républicaine se ravale aux modestes et tranquilles destinées de la Suisse. De là ce besoin de paraître, de parler et d'agir qui est le trait dominant de l'opportunisme ; de là ce goût des aventures qu'on lui a si justement reproché et qui n'est qu'une fièvre d'orgueil inassouvi ; de là cet éparpillement d'efforts en tous sens qui a pour objet de rendre au monde l'illusion de la puissance française, et qui témoigne seulement des altérations de son esprit, de sa force et de son génie.

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Il y a, sans doute, une inspiration généreuse au fond de ces entreprises mal conçues, mal conduites et pleines de mécomptes, dans ce constant souci de reconquérir la situation perdue, ou d'en compenser les déchets par des aventures retentissantes. Mais il ne suffit pas de nier sa déchéance pour y remédier ; il ne suffit pas de déguiser sa misère sous la pompe des mots et la boursouflure des actes pour forcer l'estime du monde et lui donner la foi. Chaque peuple vaut ce que valent ses institutions, ses mœurs et les hommes qui le gouvernent, et son rôle dans le monde est exactement proportionné à sa vertu.

Dans cet espace de vingt années, trois questions principalement ont occupé l'action extérieure du gouvernement de la République : la question d'Egypte, la question du Tonkin et la question d'Orient. J'ai pris une part active et militante aux débats parlementaires dentelles ont été l'occasion. Les discours que j'ai réunis dans ce volume peuvent reproduire, pour la curiosité de ceux qui s'intéressent à ces choses, les impressions du moment. Mais les discours, même lorsqu'ils s'inspirent de l'intérêt le plus certain et le plus impersonnel du pays, sont des œuvres de polémique. Ils contribuent à éclairer l'histoire ; ils ne la fixent pas. Pour qu'on puisse asseoir un jugement éclairé et réfléchi sur les événements auxquels ils se réfèrent, il est nécessaire de les exposer dans leur origine et dans leur développement. C'est ce que je me propose de faire dans cette étude préliminaire.

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