‹ Vingt ans au parlementChapitre 2 sur 40 · LA QUESTION D'EGYPTE · texte numérisé non relu

LA QUESTION D'EGYPTE

Peu de gens en France savent ce que nous avons perdu, en perdant l'Egypte. Quelqu'un a dit cependant que notre éviction là-bas a été aussi désastreuse pour nous que la perte de F Alsace-Lorraine. Le mot peut être taxé de paradoxe et même d'impiété, si on le mesure uniquement à nos ressentiments. L'Alsace-Lorraine était un morceau de notre chair; l'amputation nous a fait au flanc une blessure qui saigne incessamment. Mais si Ton regarde uniquement à ce que nous avons perdu, en perdant notre situation en Egypte, il est exact que cette éviction est un immense désastre. Depuis Méhémet- Ali, dont les sympathies françaises s'étaient fidèlement transmises à ses successeurs, l'Egypte était le prolongement de la France en Orient. La situation faite à notre politique, à notre influence, à nos nationaux, était prépondérante et privilégiée. C'est la France, en réalité, qui possédait et gouvernait TEgypte par ses savants, ses artistes, ses ingénieurs, ses commerçants. En ces derniers temps surtout, le prestige souverain dont jouissait M. de Lesseps, l'œuvre grandiose qu'il avait accomplie, faisaient de l'Egypte une conquête française, une colonie libre, qui ne comptait pas moins de 18.000 indivi-

dus et dont le commerce avec la métropole atteifrnait 120 millions. C'était, en un mot, un centre d'intérêts matériels et un foyer d'influence politique qui rayonnait sur tout rOrient. Comment se fait-il que nous ayons perdu une pareille situation, sans la défendre?

Vers la fin de Tannée 1875, le khédive Ismaïl, toujours pressé d'argent, se résolut à vendre les 177.000 actions du canal de Suez qu'il possédait à titre personnel. Comme il était l'ami de la France, c'est à notre gouvernement qu'il les offrit d'abord. L'opération était doublement avantageuse : politiquement, parce qu'elle devait consacrer la prépondérance de la France dans l'administration du canal ; financièrement, parce que ces actions devaient acquérir, quelques années plus tard, une plus-value énorme. Mais la France était alors aux mains d'un gouvernement économe qui avait grand'peine à réorganiser ses finances. Il se fit scrupule de demander à l'Assemblée nationale les cent millions nécessaires. Il savait, d'ailleurs, qu'elle les eût refusés, et il refusa lui-même. Le khédive rebuté par la France offrit ses actions à l'Angleterre, qui sauta sur cette aubaine comme sur une proie. Ce fut le commencement de l'ingérence anglaise en Egypte, et, par suite, le principe de notre éviction future.

Jusque-là, l'Angleterre n'avait aucun titre à intervenir dans les choses d'Egypte. Le canal était une œuvre essentiellement française, à laquelle elle avait fait une opposition tenace. Il avait fallu, pour en venir à bout, toute l'opiniâtreté de M. de Lesseps, et aussi le concours de Napoléon III. Par l'achat des actions du Khédive, elle devenait la principale actionnaire du canal, et cette opération, plus politique que financière, lui créait un titre à l'intervention. Il y avait, en outre, en Angleterre un nombre considérable de bondholders de la rente égyptienne, et comme l'administration impré-

voyante et dilapidatrice d'Ismaïl mettait leurs créances en péril, l'Angleterre allait trouver dans leurs justes protestations un titre à réclamer des garanties. Telle fut, en effet, Torigine de l'intervention anglaise.

La France avait, de vieille date, une situation prépondérante et privilégiée ; elle commença dès lors par la partager avec l'Angleterre. De concert avec elle, elle institua, sous le nom de contrôle, un régime mixte dans lequel les deux gouvernements avaient chacun un représentant. Le représentant de l'Angleterre était M. Rivers- Wilson, et le représentant de la France, M. de Blignières. C'est cette combinaison qui fut appelée le Condominium. La part était égale, en apparence ; en fait, le Condominium ne devait profiter qu'à l'Angleterre. Il fut entre les mains de son ministre et de son agent diplomatique sir Edward Malet, un instrument d'accaparement systématique. L'Angleterre tirait tout à elle, et la France laissait faire. En vain nos nationaux exclus ou dépossédés adressent aux pouvoirs publics leurs plaintes et leurs récriminations. Le pouvoir en France est un sourd volontaire qui ne veut pas entendre. Il s'est voué sans restriction à l'alliance anglaise et il tolère que Talliance anglaise nous écorche sans qu'il nous soit même permis de crier.

Cependant Ismaïl, gêné dans ses habitudes de gaspillage par le contrôle essaie de se soustraire à la tutelle anglo-française M. Waddington, ministre des Affaires étrangères en ces circonstances, provoque son abdication, et comme le khédive résiste, il le fait déposer. Ce fut là une très grosse faute qui nous a coûté l'Egypte. Certes, Ismaïl était un dissipateur, et il était évidemment nécessnire de brider sa fantaisie désordonnée, sans quoi il courait droit à la banqueroute. Mais c'était aussi un ami sincère et dévoué de la France, et une diplomatie plus prévoyante eût trouvé le moyen de parer à ses dé-

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sordres, sans aller jusqu'à la déposition. Son fils Tewfik qui lui succédait était un être faible et pusillanime, voué par sa faiblesse même à devenir un instrument tantôt inconscient et tantôt servile des ambitions anglaises.

Ce serait excéder de beaucoup le cadre d'une préface que de raconter en détail les intrigues et les menées qui remplirent les premières années du règne de Tewfik. Il eut le sort de tous les chefs d'Etat sans caractère et sans volonté, qui est d'encourager l'intrigue et la sédition. En 1881, le remplacement, d'ailleurs, injustifié d'un colonel indigène par un circassien provoqua une sorte de pronunciamiento militaire qui fut la cause initiale des troubles d'où sortit l'intervention britannique. Ce mouvement était dirigé contre le ministère anglophile du khédive, et par conséquent, contre l'influence de TAngleterre. La France était alors représentée au Caire par un consul général intelligent et résolu qui croyait ingénument remplir son devoir en servant de son mieux Tinfluence française. C'était le baron de Ring. II n'avait point pris parti pour l'émeute, et son attitude était irréprochable. Mais les trois colonels qui avaient fomenté le mouvement étaient allés lui demander de prendre en mains leur cause et de soutenir auprès de khédive leurs justes revendications. 11 avait refusé aux colonels insurgés cette démarche ; mais, dans son désir d'être utile sans manquer à la correction diplomatique, il avait demandé à son collègue anglais de s'unir à lui pour proposer au khédive dos mesures de pacification qui furent accueillies et produisirent le résultat souhaité. Quatre jours après, le ministre des Affaires étrangères de France, M. Barthélémy Saint- Hilaire, le frappait d'un rappel.

M. Barthélémy Saint-Hilaire n'était pas plus apte à défendre les intérêts français que M. Waddington n'était

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capable de les comprendre. Ils furent tous deux les instruments inconscients et dociles de la diplomatie d'un autre, et cet autre, c'était Gambetta. On peut rendre libéralement à Gambetta la justice de reconnaître qu'il avait pour la France de très hautes ambitions. C'était un patriote exubérant et téméraire, mais aussi sincère que fervent dans ses rêves de rédemption nationale. Très supérieur à la plupart des politiciens qui se sont partagé son héritage, et qui n'aiment le pouvoir que pour les égoïstes satisfactions qu'ils en tirent, il mettait sa puissance politique, et volontiers il eût mis sa gloire à nous rendre la primauté perdue. Malheureusement, il était novice en toutes choses, principalement en diplomatie. Comme il s'était aveuglément épris de l'alliance anglaise, il fut sa première dupe, et cette duperie nous a coûté l'Egypte. De 1878 à 1882, c'est à-dire pendant les trois années où s'est joué le sort de l'Egypte, il n'est pas un acte diplomatique qui n*ait été l'expression de la politique personnelle de Gambetta. La légende prétend qu'il eût sauvé TEgypte, si on l'eût laissé faire. Mais l'histoire démontre qu'il l'avait déjà conduite à deux doigts de sa perte, lorsque le pouvoir lui fut ravi. Après le rappel de M. de Ring, la situation n'avait fait qu'empirer. Il n'y avait plus d'autorité nulle part, et sur cette anarchie chronique avaient poussé des intluences usurpatrices, comme poussent les plantes parasites sur un sol abandonné. C'était, d'une part, la chambre des notables qui se piquait d'être la représentation d'un parti national dont on eût difficilement perçu l'existence, et c'était, d'autre part, une oligarchie militaire qui se flattait de conduire ce parti, encore embryonnaire, au pouvoir. La chambre des notables battait en brèche l'autorité du ministère et du khédive, et Tarmée conspirait ouvertement contre eux. Arabi, Vun des trois colonels insurgés du 1" février 1881, avait

réussi à conquérir une situation prépondérante. Il était le chef du parti militaire, et le parti militaire à sa dévotion manifestait hautement l'intention de se soustraire aux arrangements anglo-français qui résultaient de la loi de liquidation et de l'institution du contrôle. Au commencement de 1882, il devenait ministre de la Guerre, et ce ministre d'aventure avait Tallure et les ambitions d'un dictateur. Il s'était à ce point grisé de sa popularité qu'il ne cachait plus sa révolte contre la tutelle anglo-française. Il poussait si loin l'insolence qu'il avait fait élever des fortifications à Alexandrie juste en face des vaisseaux de guerre anglais et français qui se tenaient en observation dans la baie. En s'y prenant plus tôt, il eût été facile de briser ses prétentions par des moyens purement diplomatiques. Mais les choses en vinrent à ce point qu'une intervention militaire parut indispensable.

11 y avait alors trois modes d'intervention auxquels on avait successivement pensé, et entre lesquels il fallait choisir ; d'abord, une coopération armée de la France et de l'Angleterre; ensuite, un appel à l'intervention collective des grandes puissances ; enfin, le recours à une action diplomatique ou militaire de la puissance suzeraine, c'est-à-dire de la Turquie.

C'est une légende aujourd'hui très accréditée, et désormais, difficile à détruire, que Gambetta seul avait vu clair dans les affaires d'Egypte, que seul il avait préparé, d'accord avec l'Angleterre, une solution avantageuse aux intérêts français, et qu'une coopération militaire des deux gouvernements, préparée par ses soins, allait tout sauver, lorsque la Chambre, en le renversant, renversa ses projets, et tout fut perdu. Gambetta croyait fermement lui-môme à cette histoire. Un jour que je me promenais avec lui dans les couloirs de la Chambre, en causant de la question d'Egypte, et que

j'opposais à ses projets le mauvais vouloir de l'Angleterre, il s'arrêta brusquement et me dit d'un ton superbe: — « L'Angleterre? Je l'avais bouclée!.. » Son imagination le trompait. Il avait essayé de < boucler » l'Angleterre ; mais elle ne s'était pas laissé faire*

La vérité, c'est que Gambetta, qui s'obstinait à croire à la sincérité anglaise, avait imaginé de lier partie avec elle pour pacifier l'Egypte. Il avait proposé, à cet effet, une intervention anglo-française dont chacune des deux nations aurait fourni les éléments dans une égale proportion. Si ce projet avait abouti, nul doute qu'il eût réussi. Car rien n'était plus facile que de réprimer la sédition d'Arabi. On doit donc à Gambetta cette justice qu'il a voulu énergiquement sauver la part de la France en Egypte. Mais il prêtait bénévolement à l'Angleterre des sentiments et des vues identiques à ses propres visées, et l'Angleterre, bien loin de se prêter à cette coopération fraternelle, se réservait déjà à elle seule l'initiative et le bénéfice de Texpédition. Jamais, à aucun moment des négociations poursuivies à cet effet, le gouvernement anglais n'a accepté le principe de la coopération militaire qui lui était offerte par Gambetta. Ses refus réitérés sont inscrits dans le Livre Jaune, et je n'en veux fournir d'autre preuve que ce passage extrait d'une dépêche de M, Challemel-Lacoûr, alors ambassadeur à Londres,

Gambetta lui avait écrit : — « J'ai à peine besoin de vous faire remarquer que les termes dont se sert lord Lyons * n'impliquent pas de la part du lord Granville l'intention d'écarter toute hypothèse d'action commune ultérieure ». — M. Challemel-Lacour lui répond à la date du 17 janvier 1882 : — « Il est à peu près certain pour moi que si le cabinet de Londres a envisagé l'éventualité d'une action effective des deux puissances

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