nUcourd de M. le duc de Broglic
commande ; il noas impose aussi la concentration de nos forces. Je pense, messieurs, qu^un pays qui est seul, qui n'a pas d'alliés, qui n'a pas d'amis, qui, au jour des conflits, je ne dis pas probables, mais possibles, ne peut et ne doit compter que sur lui-même, je pense, dis-je, que ce pays a lobligation de tenir toutes ses forces sous sa main : c'est un devoir Tital pour lui. Et je ne puis que répéter, à propos du Tonkîn, ce que j'ai dit à propos de la Tunisie : c'est que là où sont nos devoirs, là doivent être nos forces. (Très bien t à droite.)
Ainsi, messieurs, le protectorat est un leurre, l'occupation est une charge doublée d'un danger ; et cependant, je reconnais, comme tout le monde ici, qu'il y a quelque chose à faire au Tonkin.
Ëxiste-t-il donc une autre solution? Il y en aune, ou plutôt il y en avait une que je ne recommande pas, faute de renseignements certains, faute surtout d'autorité suffisante, mais qui est recommandée par les hommes qui semblent le mieux connaître le Tonkin. Cette solution consistait, non pas à protéger, non pas à occuper le Tonkin, mais àTémanciper, à l'appeler à la délivrance, à l'aider à se constituer en gouvernement autonome et à se donner une administration de son choix.
Si vous avez lu le rapport avec attention, vous aurez vu qae M. Blancsubé présente le peuple tonkinois comme un ami dévoué de la France, attendant nos soldats comme des libérateurs. S'il en est ainsi, la besogne serait facile, et on pouvait Taccomplir sans rencontrer de résistance. Le peuple tonkinois, délivré par nous, constituait un gouvernement autonome qui, probablement, eût été une restauration de lancienne dynastie des Lé ; il eût organisé avec notre concours des milices locales qui, au bout de quelques années auraient suffi à sa police, assuré sa sécurité, et en retour des services rendus, il nous eût accordé des privilèges qui auraient assuré au commerce français des avantages que
vous ne trouverez ni dans roccnpalîon ni dans le électoral.
Ce plan, messieurs, avait été élaboré et adopté par le cabinet précédent; rexécution en avait été confié à un officier général de notre marine.
Mais ce n*est pas le vôtre ; et non seulement ce n'est pas le vôtre, mais vous vous êtes interdit d*y recourir, puisque vous avez envoyé à lempereur çl'Annam un négociateur qui est chargé de faire avec lui un pacte d'alliance ou d'amilié. J'ignore pourquoi vous avez préféré cette combinaison, mais je ne serais pas fâché, je vous Tavoue, de connaître les raisons de cette préférence.
Il court sur ce sujet des explications fâcheuses que je ne veux pas retenir, et c'est pour cela que je ferai appel à la sincérité du gouvernement. Je lui demande pourquoi, entre deux plans d'opération, il a cru devoir choisir le plus compliqué, le plus illogique, le plus onéreux et le plus gros d'accidents. {Très bien ! très bien ! à droite.)
Il me reste une dernière question, et c'est la plus grave, mon avis. Je veux parier des dispositions présentes et de la conduite éventuelle de la Chine en présence de notre occupation.
Je sais bien que l'attitude de la Chine et même l'éventualité d'un conflit avec elle n'inquiètent pas tout le monde. Ainsi l'honorable M. Blancsubé a fait justice en deux lignes du fantôme chinois. Voici comment il s'exprime :
« La Chine n'a pas à intervenir dans les affaires qui ne la regardent pas. Elle ferait mieux de maintenir Tordre sur ses propres frontières. »
C'est tout If On n/.;
Il y a deux ans, j'avais posé la même question à M. le président du Conseil, qui était alors M. Jules Ferry, comme aujourd'hui, et M. le président du Conseil me répondit, non pas dans les mêmes termes, mais à peu près dans le même sens que M. Blancsubé. J'espère que sa diplomatie est un
pea moins sommaire anjonrd'hm, et je lui demande de vouloir bien nous dire quelles précautions il a prises, quelles garanties il peut nous offrir contre Téventualité du danger que je viens de signaler. (Très bien I à droite.)
Je pourrais citer de nombreux faits, qui prouvent que la Chine suit d^un ceil jaloux et presque hostile ce que nous faisons au Tonkin. Je pourrais parler des agressions qui ont eu lieu en mars dernier contre notre corps d^occupation, et de certaines concentrations de troupes qui se font aujourd'hui aux frontières du Tonkin ; mais je ne retiendrai qu^un iocident, parce. qu'il a une importance particulière en cette question : je veux parler, messieurs, de la disgrâce de M. Bôurée.
Vous avez appris que notre agent diplomatique à Pékin, M.Bourée,a été rappelé ou désavoué — j'ignore encore quel est le genre de disgrâce qui Ta frappé, — parce qu'il avait signé avec le gouvernement chinois un traité ad référendum dont le cabinet actuel n'a pas cru devoir ratifier les stipulations. Je ne dis pas que M. Bourée ait eu raison de signer ce traité, je ne dis pas que le gouvernement ait eu tort de mettre en disgrâce son agent diplomatique ; je ne suis pas renseigné...
A gauche. Alors pourquoi en parlez-vous? {Rumeurs à droite.)
M. Jules Delaposse. — Je vais vous le dire. J'en parle pour deux raisons ; d'abord, parce que je pense qu*à la veille d'une expédition qui peut entraîner un conflit avec la Chine, nous avons besoin d*étre édiûés sur le caractère de ce traité, sur ses dispositions, sur les raisons qu^a eues M. Bourée de le signer, et le gouvernement de le désavouer. J'en parle aussi parce que si notre agent à Pékin a cru devoir signer un traité avec la Chine, c'est qu'apparemment la Chine s'intéresse d'une façon toute particulière au Tonkin ; et si la Chine s'intéresse au Tonkin^ j'ai le droit d'en conclure qu'il y a là une chance de conflit (Très bien ! à droite.)
Je sais bien qu'une chance de guerre avec la Chine aiDquîète pas tout le monde ici. Il ne manque pas de gens en France, dans le parlement et dans la presse, qui se conleotent de hausser les épaules, lorsqu'on leur parle de TéTentualité d'une guerre avec la Chine.
M. LE COMTE DE Douvillc-Haillefeu. -- Il y a de quoi!
M. Jules Delafossb. — C'est une posture héroïque, dirait M. le président du Conseil... (Rumeurs à gauche); ce n'e&i pas d'une bonne politique.
Messieurs, quoi qu'en dise M. Blancsubé, la Chine d'aujourd'hui n'est pas du tout la Chine de 1860.
M. Paul Bert. — Les Chinois sont toujours les mêmes.
M. Jules Delafosse. — Sans doute, les Chinois sont toitjours des Chinois... (On rit.)
Un membre à droite. Mais les armes, sont-elles les mêmes?...
M. Paul Bert. — Les armes ont changé, mais les soldats sont les mêmes.
M. Jules Delafosse. — C'est précisément parce que l'armée chinoise d'aujourd'hui n'est pas l'armée chinoise de 1860, que je fais cette objection. Je sais bien que l'organisatioD militaire de la Chine est toujours défectueuse ; je sais que son immense armée n'est aussi qu'une immense cohue, mais il est certain, — et vous ne devez pas l'ignorer, et le gouvernement doit l'ignorer moins que personne — que dans cette cohue il y a des troupes d'élite, organisées, disciplinées i l'européenne, armées de fusils à tir rapide, de canons européens, et dirigés par des instructeurs européens.
Je crois, messieurs, qu'il n'est pas nécessaire d'insister sur cette question ; il est entendu que la Chine possède aujourd'hui des forces suffisantes pour susciter è. la France les plus graves difficultés.
Vous ferez, messieurs, à ces considérations la part qu'il vous plaira dfins le vote que vous allez émettre. Je me contente de dire que depuis longtemps vous n'aurez pas pris
derésolution de plusgrave conséquence. [Très bien î à droite,) Telles sont, messieurs, les observations que j*avais à faire Je n'ai pas la prétention d'avoir triomphé par ces critiques de la confiance que vous pouvez avoir dans l'expédition ; mais le seul but que je voulais atteindre, c'est d'amener le gouvernement à préciser, à définir, à limiter, comme je l'ai dit en commençant, l'œuvre à laquelle il nous convie. Quant à moi, je suis résolu à ne voter le crédit qui nous est demandé que si le gouvernement nous démontre que l'expédition quil nous propose est Texpression d'une politique réfléchie, sûre, avantageuse, et non le commencement d'une aventure. (Très bien/ très bien/ et applaudissements à droite.)
DISCOURS