SUR LA POLITIQUE DU GOUVERNEMENT AU TONKIN ET DANS L'EXTRÊME ORIENT
(iO juillet i883.)
Les événements ayant déjoué les prévisions du gouTernement et démenti ses assurances, deux interpellations lui Airent adressées, Tune par la Droite, l'autre par la Gauche. M. Granet parla le premier, et M. Challemei-Lacour, ministre des affaires étrangères, lui répondit. Le discours qui suit est une réplique à la réponse du ministre.
M. Jules Delafosse. — Messieurs, il y a, dans la réponse que vient de faire M. le ministre des affaires étrangères au discours de rhonorable M. Granet, un appel à la discrétion qui ne laisse pas de m'embarrasser un peu. Si j'y répondais complètement, je m'abstiendrais de pousser plus loin la demande de renseignements qu'a présentée M. Granet avant moi ; mais alors la même incertitude continuerait de planer sur la politique du gouvernement, et l'opinion publique considérerait avec la même anxiété... {Rumeurs au centre), — je dis, messieurs, avec la même anxiété — le développement d'une politique qu'elle ne connaît pas. J'estime, dans ces conditions, qu'il y a un intérêt majeur à faire la lumière tout entière; et c'est pour obtenir, si je le puis, de M. le ministre des affaires étrangères ce complément de lumière que je me décide à prendre la parole.
Je l'interrogerai donc sur les questions qui me paraissent encore mériter quelques éclaircissements; il fera la réponse que sa discrétion lui permettra de m'adresser.
J'ai relevé, messieurs, dans le discours de M. le mmistre des affaires étrangères, une déclaration qui a son impor- Unce : c'est que l'action militaire est prochaine ; et je ne puis m'empôcher de noter la différence qu'il y a entre le langage d'aujourd'hui et celui qu'on tenait il y a six semaines. On nous disait alors que l'action militaire serait à peu près insignifiante, que nous allionsdans un pays où tout le monde nous est ami, que nous n'avions à redouter l'immixtion de personne, et que, quant à la Chine, elle n'avait ni la pensée, ni la volonté, ni le droit d'intervenir.
Messieurs, j'ai recueilli ces phrases dans les différents discours prononcés soit à cette tribune, soit à la tribune du Sénat, par l'honorable M. Challemel-Lacour, et je les.reproduis textuellement. Si vous voulez les comparer au langage qu'il vient de tenir et les rapprocher de la situation qui nous est faite, vous reconnaîtrez, je pense, avec moi que les assurances d'alors, plus optimistes qu'il ne convenait, nous ont déjà valu quelques mécomptes, et que le pays, dont j'apporte ici les sentiments d'inquiétude... {Murmures et inlerruptions sur plusieurs bancs à gauche et au centre.) A droite. Très bien ! — C'est très vrai ! M.JulesDelafosse. — Je crois, messieurs, que le pays est très sérieusement inquiet des suites de l'expédition au
Tonkin...
A droite. Vous avez raison.
M. Jules Delafosse. — Vous reconnaîtrez, dis-je, que le pays a quelque raison de craindre que le gouvernement ne sache exactement ni ce qu'il fait ni ce qu'il veut. {Trèsbienl 1res bien 1 à droite. — Mouvements divers.)
Je reviens, messieurs, à celle déclaration : l'action militaire est prochaine. Eh bien, à qui faisons-nous la guerre? Nous avions pensé jusqu'ici que nous faisions la guerre à
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des bandes irrégulîères, c^est-à-dire aux Pavillons-Noirs, el M. le ministre des affaires étrangères vient de nons apprendre que nous faisons la guerre à TAnnam. C'est une véritable déclaration de guerre quUl vient d'apporter à cette tribune, et je ne m*en étonne pas; je vais vous dire pourquoi.
Lors de la discussion des crédits, j'avais essayé d'appeler l'attention de la Chambre sur la contradiction vraiment incroyable qu'il y avait dans la conduite et dans le langage du gouvernement, qui, d'une part, chargeait le souverain de l'Annam de tous ses anathémes et, d'autre part, prétendait organiser de concert avec lui un protectorat dont il ne veut pas ; qui dénonçait à votre juste indignation les mauvais procédés, l'hostilité, les exactions des mandarins annamites, et prétendait en même temps les contraindre à continuer de remplir leurs fonctions à notre profit et sous notre surveillance *. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Lorsque je m'élevais contre ces contradictions, la séance touchait à sa fin, la Chambre était lasse, et malgré l'effort de l'honorable M. Perin, dont la compétence est exceptionnelle en ces questions, mes observations non plus que les siennes ne purent prévaloir contre un parti pris d'approbation.
Mais le langage de M. le ministre des affaires étrangères a fait justice de ces incompatibilités politiques et administratives et, aujourd'hui, nous sommes en face de la guerre. Pourquoi ? parce que le gouvernement s'est aperçu, trop tard, à mon avis, que c'est une véritable duperie que de négocier avec Tu-Duc; parce que toutes les violations qu'il a relevées contre le traité de 1874 ont été son œuvre ; parce que c'est Tu-Duc qui soudoie, subventionne et pousse contre nous ces bandes de pillards qui nous font la guerre ; parce qu'il est, en un mot, le principal et permanent obstacle à l'établissement et à la sécurité de notre protectorat.
Mais alors si vous renoncez à organiser le protectorat de