‹ Vingt ans au parlementChapitre 24 sur 40 · SUR LA POLITIQUE COLONIALE · texte numérisé non relu

SUR LA POLITIQUE COLONIALE

P décembre i883.)

La situation au Tonkin s^aggravait de jour en jour. Les difficul*tés se moitipliaient ; les sacrifices en hommes et en argent devenaient de plus en plus considérables. Une nouvelle demande de crédits supplémentaires avait provoqué déjà de très vifs reproches de la part de deux orateurs. Le discours suivant est une critique de la politique coloniale du gouvernement.

H. Jules Delafosse. — Messieurs, les deux orateurs qui m'ont précédé ont fait Tun et Tautre le procès de la conduite du gouTernement dans la question du Tonkin. Leurs critiques me dispensent de revenir sur les sujets qu'ils ont traités, et de vous démontrer après eux que la politique ministérielle n'a été dans cette affaire, du commencement à la fin, qu'une longue série de fautes, d'irrégularités, de dissimulations, une véritable conspiration contre les intérêts du pays... (Protestations au centre et à gauche. — Applaudissements à droite.)

Je répète, messieurs: une conspiration contre les intérêts du pays, contre le droit parlementaire et contre la vérité. [Très bien I à droite.)

Plusieurs membres à V extrême gauche. Cela est vrai !

H. Jules Delafosse. — Je m'associe, messieurs, aux cri^

tiques quUls ont fait entendre, tout en regrettant que Thonorable M. Charmes, qui a condamné avec tant de sûreté et de compétence la diplomatie ministérielle, ait conclu au vote des crédits. C'est une politique dangereuse, à mon avis, que celle qui consiste à blâmer la politique du gouvernement, à dénoncer ses fautes, et à voter ensuite des subsides qui lui permettront de les continuer. {Très bien! très bien! à droite.)

Je préfère la logique rigoureuse, implacable si vous voulez, de rhonorable M. Rivière ; je prends à mon compte ses conclusions et viens vous demander comme lui de repousser les crédits.

Je demande à la Chambre de refuser au cabinet qui est sur ces bancs les crédits qu'il demande, parce que le vote des crédits implique non seulement un vote de confiance et d'approbation, mais parce qu^il serait une subvention donnée à une politique qu'il est urgent d'arrêter; parce que la politique d'expansion coloniale, dont M. le président du conseil a proclamé le principe, condamne la France a des aventures sans fin ; parce qu^enfin le cabinet actuel, coupable d^avoir compromis la France dans une détestable affaire, n^a plus, selon, moi ni l'autorité nécessaire ni la liberté voulue... (Protestations à gauche. — TVé* bien! très bien! à droite) pour la faire aboutir aune solution pacifique, solution que je préfère et la seule à laquelle j'imagine que nous devions tous travailler ensemble. (Très bien! très bien! adroite.)

Je vais m'écarter, messieurs, en apparence et pour un instant, de l'objet immédiat de ce débat; mais il m^a paru que l'heure était propice pour discuter et soumettre à votre examen cette politique d^expansion coloniale dont M. le président du conseil est à la fois l'inventeur et le prophète. (Exclamations à gauche. — Rires approbatifs à droite.)

Je le ferai, parce que cela n'a pas été fait jusqu'ici. J'ai le droit de dire, en effet, que cette politique d'expansion colo-

niale n'est encore, à rheure actuelle, qu'une invention personnelle de M. Jules Ferry...

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je n'ai rien inventé du tout I M. Jules Delafosse... et ce n'est pas le phénomène le moins curieux du régime présent qu'un chef de gouvernement parlementaire ait pu proclamer ce principe, formuler ce programme, l'appliquer, engager dans les entreprises qui lui font suite Thonneur, le sang et l'argent de la France, non seulement sans avoir obtenu l'aveu de la représentation nationale, mais sans même qu'il l'eût consultée I {Applaudissements à droite,)

Il en est, messieurs, beaucoup parmi vous qui ont combattu sous l'empire le pouvoir personnel ; eh bien, je fais appel à leur sincérité à tous, et je leur demande si jamais sous l'empire il y eut rien de plus personnel... {Rumeurs et protestations à gauche.) Voix à droite. Cela est vrai !

H. Jules Delafosse. — Permettez-moi de vous dire, messieurs, que vous protestez avant d'avoir réfléchi.

Je voudrais bien savoir si ceux qui répondent à mes accusations par des protestations ou des murmures pourraient nous donner une preuve que la Chambre ait été jamais consultée sur l'expédition de Tunisie et sur l'expédition du Tonkin ! {Très bien! très bien! à droite.)

Messieurs, vous vous souvenez certainement d'une séance récente où M. le président du conseil, non content de se décerner à lui-même la couronne de conquérant {Rumeurs à gauche. — Rires approbatifs à droite) et de se glorifier d'avoir doté la France de la Tunisie, faisait appel à de nouvelles conquêtes et vous disait : « Il faut que la France s'étende et se répande au dehors, à l'exemple des autres nations^ ses voisines et ses rivales. La République ne peut pas s'accommoder d'une politique éphémère, à vues courtes, d'une politique qui vit au jour le jour, sans horizon et sans souci du lendemain. Il lui faut regarder de haut l'avenir et

préparer Théritage des générations futures ; il faut qu'elle ouvre des débouchés nouveaux au commerce, qu'elle élargisse son domaine : ce sera le patrimoine de nos enfants et le pain de nos ouvriers,.. » (Mouvements divers.)

Voilà, presque textuellement, ce qu'a dit ici, il y a cinq semaines, M. le président du conseil, et voilà ce que vous avez applaudi. Oh I messieurs, je ne m'en étonne pas, et je ne vous le reproche pas ; je sais que les applaudissements sont, d'ordinaire, des politesses obligées... (Rumeurs à gauche. — Rires approbatifs à droite); je veux dire des politesses que toute majorité fidèle et dévouée, comme vous Têtes, doit aux ministres de son choix. Laissez-moi vous dire, pourtant, que lorsque vous applaudissez un ministère qui se trompe ou vous trompe, et que vous donnez à ces applaudissements une sanction parlementaire, sous la forme d'un témoignage de confiance ou d'un blanc-seing, les applaudissements, alors, impliquent une complicité immédiate, font peser sur vous une responsabilité qui, dans certaines circonstances, peut devenir bien lourde. {Très bien! à droite. — Mouvements divers.)

Eh bien, messieurs, sans revenir sur le passé, sans reprocher à la Chambre — je n'aurais pas le droit de le faire — les votes qu'elle a émis, je viens lui demander si elle ne sent pas que l'heure est enfin venue de couper court à ces dangereuses expériences. Je tiens, quant à moi, messieurs, la politique d'expansion coloniale, telle que l'a conçue M. le président du conseil, et telle qu'il la pratique, pour une véritable hallucination. {Rires approbatifs à droite. — Exclamations à gauche.)

Messieurs, si l'expression vous choque, je dirai que je la tiens pour un leurre, pour un rêve, pour le plus décevant, le plus périlleux des rêves, et je n'interviens dans ce débat que pour essayer de vous le démontrer. {Très bien ! très bien! à droite.)

J'ai eu le plaisir d'entendre dans le bureau dont je faisais

partie, lorsqu'on a nommé la commission duTonkin, Thonorable M. Ribot protester avec sa haute raison contre Fengouement irréfléchi dont la politique coloniale est en ce moment Tobjet. Il disait qu'avant de se lancer et de lancer le pays dans des entreprises aussi aventureuses, il fallait du moins posséder l'instrument, etTinstrument, c'est une armée coloniale. J*ai trouvé la même pensée dans le rapport de llionorableM. Léon Renault.

Tous deux ont parfaitement raison ; mais qu'ils me permettent de le leur dire : ils n'ont raison qu'à demi.

Pour faire avec succès une politique coloniale et pour lui donner tout le développement qu'elle comporte, il ne suffit pas d'avoir l'instrument de conquête et d'occupation: on ne fonde pas des colonies avec des soldats, on ne fonde pas des colonies avec des fonctionnaires. {Très bien ! à droite et sur divers bancs à gauche.)

Pour fonder une colonie, il faut posséder aussi l'élément vital, l'élément indispensable de toute colonisation, c'està-dire le colon ou l'émigrant.

A droite. C'est cela ! Très bien !

M. Jules Delafosse. — Ce qui revient à dire que vous ne ferez de bonne politique coloniale que lorsque l'émigration vous aura fourni des contingents suffisants pour faire prospérer les conquêtes que vous aurez réalisées.

Messieurs, je ne voudrais pas surcharger un débat, qui menace d'être long, d'exemples et de citations ; laissez-moi vous rappeler pourtant que l'histoire de la colonisation dans le monde n'est autre chose que l'histoire des émigrations ; que c'est grâce à l'émigration que la Grèce antique peupla de ses colonies tous les rivages de la Méditerranée. {Bruit au centre. — Très bien l très bien I à droite.) C'est par l'émigration que l'Espagne du seizième siècle s'est assimilé l'Améri-* que, c'est par l'émigration que l'Angleterre contemporain^ a pu conquérir l'immense empire colonial que vous lui connaissez. {Interruptions.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Comment ! même les Indes?

M. Jules Delafosse. — Je ne dis pas que les Indes aient ^çu beaucoup d^émigrants anglais : je dis que Témigration est Taliment général des colonies anglaises.

Voilà, les ressources des autres pays : où sont les nôtres? Montrez-nous en France ces exodes annuels d'émigrants qui désertent la famille trop nombreuse ou la patrie trop pauvre, pour aller chercher fortune à l'étranger! Il n'y en a pas.

M. Martin Nadaud. — Les guerres sous la monarchie nous ont fait perdre toutes nos colonies I

M. Jules Delafosse. — Je pose une question à laquelle le gouvernement a déjà répondu en nous distribuant récemment la statistique de Témigration.

Cette statistique, messieurs, nous donne des chiffres édifiants, décisifs, que je vous demande la permission de replacer sous vos yeux.

L'Angleterre fournit annuellement 181.000 émigrants ;

L'Allemagne, 103.000 ;

La Suède et la Norvège, 64.000 ;

L'Italie, 32.000 ;

La France, 3.754.

M. Paul de Cassagnag. — Y compris les membres des congrégations dissoutes I

Au centre. Eh bien? eh bien ?

Un membre à gauche. Cela prouve qu'en France on est plus patriote! (Bruit.)

M. Jules Delafosse. — Permettez-moi d'achever.

La France fournit donc moins de 4.000 émigrants, dis-je, dont les trois quarts s'en vont aux Etats-Unis ou à la Plata; 300 à peine vont en Algérie ; le reste se disperse un peu partout ; aucun d'eux ne va dans les autres colonies françaises.

M. Féux Faure. — On n'en tient pas compte dans la statistique que vous avez eue sous les yeux !

M. Jules Delafosse. — J'ai pris les chiffres, et les obser- TatioDS que j^y joins, dans les documents publiés par le ministère de Tintérieur. Ces chiffres, messieurs, il faut les constater, mais il ne faut pas s'en plaindre : car Témigration n'est en réalité que lïndice, la conséquence forcée d'un état social mal équilibré. {Mouvements divers.)

M. HiPPOLYTE Maze. — Cela prouve qu^en France on est très heureux !

M. Jules Delafosse. — On émigré, messieurs, là où le sol est pauvre, là où le travail est rare et le salaire mesquin, là où la vie est incertaine et précaire. Mais dans un pays comme le nôtre, dans un pays démocratique, où la Révolution, sans avoir absolument nivelé les conditions, a du moins fait disparaître les inégalités choquantes... (Interruptions à gauche) où le travail est abondant et sûr, où la main-d'œuvre atteint des prix qu'on trouve même excessifs, il n'y a aucune raison d'émigrer. La condition des Français, aujourd'hui, est généralement très supérieure à celle des habitants des autres pays. 11 faut s'en féliciter et ne pas regretter qu'à ce prix la France n'ait pas de colonies. {Très bien! très bien ! à droite,]

M. Camille Pelletan. — C'est l'éloge de la Révolution que vous faites !

M. Jules Delafosse. — Qu'importe, si c'est la vérité I Messieurs, je sais bien qu'on invoque les besoins du commerce et que l'on vous dit: Le commerce chôme, l'industrie dépérit, la concurrence étrangère nous menace, nous étouffe, nous évince des marchés que nous avions l'habitude d'approvisionner et, si nous n'y apportons pas de remède, c'est une crise dans laquelle l'activité commerciale et industrielle de la France risque de périr.

Messieurs, rien n'est plus réel que cette crise dont on se plaint, avec raison, et rien ne serait plus urgent aussi que le remède, si nous pouvions l'appliquer. Mais la question, précisément, est de savoir si c'est là le rôle de l'Etat, si l'Etat

peut substituer efficacement son initiative à celle du commerce lui-même.

J*entends bien que les commerçants français recueillent avec faveur, avec avidité, les promesses formulées dans le programme de M. Jules Ferry, qu'ils lui font écho, qu'ils nous disent après lui : « Ouvrez-nous des débouchés nouveaux, car nous périssons ! » Mais je ne vois pas que les commerçants ou les industriels français s'empressent d'exploiter ces débouchés, lorsqu'ils leur sont ouverts.

Messieurs, il faut avoir le courage de dire ici la vérité à tout le monde, parce que la vérité est la règle de toate bonne politique, et malheureusement nous en sommes sortis. {Très bien! très bien I à droite.)

Eh bien, on voit des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Yankees, des Chinois, se répandre partout au dehors, aller chercher fortune à l'étranger, entrer et s'établir au cœur des autres nations, fonder des maisons de commerce, créer des comptoirs et, en se groupant par nationalités, constituer de véritables colonies, moins la possession du sol. Ces colonies sont, en réalité, les meilleures, les plus souhaitables pour nous, parce qu'elles activent le trafic entre la métropole, ses nationaux et les pays où ils sont fixés, et aussi parce qu'elles ne coûtent rien à la France.

Je ne connais, pour ma part, que deux colonies françaises de cette sorte: Tune, celle de la Plata, composée de méridionaux, Basques pour la plupart, et cette colonie est en pleine prospérité: c'est ce qui explique sans doute que la France fasse avec la république Argentine, à l'heure actuelle, un commerce qui arrive à 266 millions ; l'autre, la colonie française d'Egypte, qui comptait, avant les derniers événements, 18.000 individus. Vous savez ce qu'il en est advenu. L'Egypte, vous l'avez perdue; la colonie française, vous l'avez sacrifiée, vous l'avez livrée à la concurrence anglaise. Aussi le commerce de l'Egypte avec la France... (Interruptions au centre. — Très bien/ très bien I à droite.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — H y a donc une politique coloniale?

M. Paul de Cassagnac. — Oui, il y en a une bonne et une mauvaise : celle que vous suivez.

M. Jules Delafosse. — Oui, maisje viens de vous dire dans quelles conditions. Les colonies françaises de la Plata et d'Egypte ne se sont pas faites par la conquête ; elles se sont créées spontanément. C'est la différence que je veux établir.

Je disais, messieurs, au moment où j'ai été interrompu, que le commerce de la France avec TEgypte, qui était en 1869 de 94 millions, est tombé Tannée dernière à 57 millions, par la faute de votre politique ou par suite des événements que vous avez laissé s'accomplir. [Interruptions à gauche,)

En dehors de ces deux colonies d'Egypte et de la Plata, je ne connais pas de colonies françaiesde ce genre. Partout, ailleurs, le Français est des plus rares. Si vos consuls vous renseignent exactement, ils doivent vous dire que le nombre des Français qui vont créer des établissements à l'étranger est devenu de plus en plus restreint, et que c'est à grandpeine que les établissements d'ancienne fondation se maintiennent.

Il ne faut pas dire qu'en faisant de la politique coloniale, nous ouvrons un champ nouveau à l'activité commerciale ou insdutrielle de nos concitoyens. Il serait plus politique et plus juste de reconnaître que nous travaillons pour les autres. Nous pouvons conquérir et civiliser. Mais quand l'œuvre est accomplie, quand le champ est ensemencé, les Français restent chez eux, et ce sont les autres qui viennent faire la " moisson. [Marques d'assentiment.)

Il n'y aurait qu'un moyen d'assurer au commerce, à l'industrie de la France le bénéfice de la colonisation, ce serait d'en interdire l'accès à l'étranger par des tarifs prohibitifs. Mais la prohibition, messieurs, n'est pas une mesure que j'ose conseiller, car elle est souvent ruineuse, desséchante» et elle aurait le tort, en outre, de provoquer des représailles

dont nous serions, en fin de compte, les premières victimes.

Ce sont là, messieurs, des vérités tristes à dire, tristes à entendre. Mais je les dis, parce que ce sont des vérités. Je me suis promis de n^apporter dans cette discussion, grave par elle-même, grave par les résolutions qu'elle vous commande, aucune assertion qui ne fût accompagnée de sa preuve.

J'ai essayé de vous démontrer les causes de Tinfériorité coloniale de la France, et par suite la stérilité de la politique imaginée et poursuivie par le cabinet. Voulez-vous me permettre d'appuyer ma démonstration d'un exemple ?

Lorsqu'on parle de la Cochinchine, on ne manque jamais d'y joindre des épithètes élogieuses ; on dit: notre grande, notre magnifique colonie de Cochinchine.

Eh bien, je vais vous apprendre ce que c'est que la Cochinchine et ce qu'elle vauti

Messieurs, nous possédons la Cochinchine depuis un peu plus de vingt ans. Nous y avons fait d'immenses travaux, nous y avons réalisé d'immenses progrès; nous Tavons, en un mot, dotée de tous les éléments qui pouvaient assurer sa prospérité, sa force d'expansion, sa richesse et sa grandeur. Savez-vous, après vingt ans de sacrifices et de possession, quel est le chiffre actuel des Français établis en Cochinchine ? Il y a 1.862 Français» dont il faut défalquer 220 Asiatiques d'origine, naturalisés Français ; ce qui réduit le nombre des nationaux de France à 1.642. Et ces 1.642 Français — notez ce détail, messieurs — sont tous des fonctionnaires 1 [Exclamations et rires à droite et à gauche,)

M. LE VICOMTE DE BÉuzAL. — Et ils éUscut uu député !

M. Clémenceac;. — Il y a bien quelques missionnaires!...

Un membre. Et M. Blancsubé I

M. Jules Delafosse. — Messieurs, j'ai appelé l'attention de la Chambre sur ce détail, non seulement parce qu'il vient à l'appui de la thèse que je veux soutenir, mais aussi parce

quHl vous indique comment nous entendons la colonisation. Vous croyez peut-être que, lorsque nous avons mis le pied sur un rivage étranger, que nous y avons planté le drapeau de la France, en signe de possession, nous faisons simplement appelàPactivitéde nos nationaux, que nous leur disons: a Venez, exploitez, cultivez! Tout cela est à votre disposition, tirez-en le meilleur parti possible I Nous ne sommes ici que pour protéger votre travail. » Non, messieurs, ce n'est pas ainsi que nous procédons.

Nous ne faisons de colonisation que pour faire de Texportation bureaucratique. {Très bien! très bien! et rires à droite,)

Voulez-vous que je vous cite, à titre d'exemple, l'organisation administrative de la Cochinchine ? Le tableau est édifiant. Au sommet, un gouverneur général; puis, audessous de lui, une direction de l'intérieur, avec un secrétariat général et quatre bureaux; et si je vous disais les attributions de chacun de ces bureaux, vous y retrouveriez le décalque exact des bureaux de nos ministères et de nos préfectures.

Puis une subdivision en 22 arrondissements avec un personnel de :

2 administrateurs généraux ;

9 administrateurs de première classe ;

9 administrateurs de seconde classe ;

9 administrateurs de troisième classe ;

9 administrateurs stagiaires.

M. Paul de Cassagnac. — Et pas d'administrés I

M. Jules Delafosse. — Quant à l'organisation judiciaire :

Une cour d^appel ;

Un procureur général ;

Un avocat général ;

Deux substituts ;

Un président ;

Un vice-président;

Quatre conseillers ;

Quatre conseillers auditeurs;

Un greffier.

Huit tribunaux de première instance avec le personnel des tribunaux de la France, auquel il faut ajouter le corps des huissiers et des avocats défendeurs, qui sont nommés et appointés par le gouvernement.

M. Blancsubé. — C'est une erreur!

M. Jules Delafosse. — Où est Terreur?

M. Blancsubé. — J'ai exercé vingt ans et j'exerce encore, et je vous assure que le gouvernement ne me donne rien.

M. Jules Delafosse. — J'ai puisé ces indications dans un livre qui est consacré à la Cochinchine, et qui lui est absolument favorable.

Je pourrais vous citer, à la suite, l'organisation financière, celle des travaux publics, celle de Tinstruction publique.

Je me résume en disant qu'il y a en Cochinchine une colonie de fonctionnaires qui s'administrent entre eux, mais il n'y a ni commerçants, ni agriculteurs, ni industriels, ni colons. [Applaudissements à droite.)

Pour assurer la vie à cette colonie de fonctionnaires; la France fait à la Cochinchine une subvention annuelle de 4.798.733 francs, non compris la solde et les frais de passage de la garnison et des fonctionnaires, qui restent à la ch^ge du budget de la marine.

11 est vrai que la France reçoit de la Cochinchine une redevance de 2 millions, ce qui réduit à, 3 millions environ le tribut annuel que nous lui payons.

Quel est maintenant le commerce de la Cochinchine avec la France? 11 n'atteint pas 8 millions : 6.131.609 francs à l'importation, 1.426.532 francs à l'exportation. Il faut dire que ce n'est pas là tout le commerce de la Cochinchine. Il s'élève en totalité à 90 millions environ, dont les trois quarts consistent dans l'exportation du riz, un riz de qualité grossière, qui ne peut être consommé en Europe, et que pour cela on écoule en Chine.

Mais ne croyez pas, messieurs, que les navires de la marine marchande française soient les convoyeurs de ces exportations. Non. J*ai fait aussi le relevé des entrées du port de Saigon, et voici ce que j'ai constaté:

Navires anglais, 184 ;

Français, 95.

Les Allemands, qui, en 1879, avaient 91 navires, sont tombés à 39.

En résumé, messieurs, une colonie de fonctionnaires, un tribut annuel de 3 millions donné à la colonie, un commerce avec la France de 8 millions, un commerce général de 90 millions, qui ne profite pour les trois quarts qu^à TAngleterre ; voilà, messieurs, tout ce que vaut la Gochinchine ! (Très bien ! très bien I à droite.)

Messieurs, j'ai cité avec détails Texemple de la Gochinchine parce que, vous le comprenez, elle a une corrélation étroite avec le Tonkin.

Les deux contrées se ressemblent, et comme notre méthode de colonisation se ressemble également partout, et comme il est probable que nous ne ferons au Tonkin que ce que nous avons fait en Gochinchine, c'est-à-dire que nous lui verserons la même subvention, que nous y introduirons les mêmes procédés, que nous la peuplerons des mêmes fonctionnaires, il est vraisemblable, messieurs, que nous arriverons aux mêmes résultats. Ges résultats, vous les connaissez aujourd'hui par anticipation, et je vous demande, messieurs, après les avoir placés sous vos yeux, si M. le Président du conseil a eu raison de vous dire que la conquête du Tonkin devait être l'héritage des générations futures et le pain de nos ouvriers. (Très bien/ à droite.)

Si les générations futures de la France et ses ouvriers ne devaient avoir d'autres ressources que celles que leur assure rimagination coloniale de M. le Président du conseil, autant dire qu'il les a condamnés d'avance à mourir de faim ! {Applaudissements à droite.)

— liO —

M. Paul de Cassagnag. — Ils auront le pain du siège! Cest là ce qu'on leur promet.

M. Jules Delafosse. — Et maintenant, messieurs, que nous avons jeté un regard de notre côté, voulez-vous regarder chez nos voisins? Vous y trouverez les mêmes enseignements. Les Etats-Unis n^ont pas de colonies, et les Etats- Unis font avec le monde entier un commerce immense, et qui va toujours croissant. {Mouvements divers.)

L'Allemagne n'a pas de colonies, et son commerce extérieur croit dans des proportions tellement menaçantes pour le nôtre, qu'un de nos honorables collègues, un patriote ardent, l'honorable M. Lockroy, a jeté récemment ce cri presque désespéré, que je répète à mon tour du haut de la tribune : « Prenez garde qu'au Sedan militaire ne s'ajoute un Sedan industriel? » Cette préoccupation patriotique est au fond de tous nosdébats;jela recueille, et j'y trouve le meilleur argument dont je puisse me servir pour combattre la poUtique coloniale du cabinet. {Très bien! très bien/ à droite.)

Pourquoi l'Allemagne voit-elle son commerce d'exportation monter toujours I C'est parce qu'elle est forte, parce qu'elle est puissante, parce qu'elle est victorieuse. {Mouvements divers.) Elle bénéficie de la victoire : car, c'est triste à dire, mais il n'est que trop vrai que la victoire fait la vogue et commande la mode. Et c'est pour cela qu'au lieu de nous discréditer par la politique d'aventure, d'éparpiller nos forces aux quatre vents, je voudrais que tous ici nous fussions unis pour les ramasser, les concentrer; pour travailler ensemble à redevenir forts, à redevenir victorieux, à reconquérir ainsi, avec le prestige perdu, les bénéfices qai l'accompagnent. {Applaudissements à droite et sur divers autres bancs.)

Du reste, messieurs, l'exemple que j'emprunte au commerce extérieur de l'Allemagne, le commerce franco le fournit lui-même et confirme mes assertions. J'ai fait, avant cette discussion, le relevé du commerce général de la France

avec chaque nation. Voici les chiffres que j'ai trouvés et qui s'appliquent aux différents pays en dehors de TEurope. La citation sera courte, et elle peut être intéressante.

La France fait avec les Etats-Unis un commerce de 750 millions.

Avec la Plata, de 266 millions.

Avec rinde anglaise, de 217 millions.

Il est vrai de dire que c'est un commerce d'importation.

Avec la Chine, de 91 millions. (Importation.)

Avec le Brésil, de 109 millions.

Avec le Pérou, de 40 millions.

Avec rUruguay, de 56 millions.

Avec le Chili, de 51 millions.

Eh bien, messieurs, le commerce total des colonies françaises avec la métropole ne s^élève pas à 200 millions, sur un total de 9 milliards ! Voilà tout le contingent de la politique coloniale. Vous savez maintenant par ces chiffres ce qu'elle vaut et si elle mérite les sacrifices qu'on vous demande pour elle. {Très bien! très bien! à droite.)

Messieurs, j'ai cité des chiffres qui sont officiels, j'ai apporté à la tribune des faits qui sont indiscutables : j'en tire des déductions qui peuvent vous paraître excessives, mais que je crois absolument justes. Si, grâce aux indications que j'essaye de faire passer dans vos esprits, vous arrivez à apprécier comme moi, dans son principe et dans ses conséquences, la politique d'expansion coloniale, j'espère que vous serez à l'aise pour la juger dans l'application particulière qu'on en fait auTonkin. (Vifs applaudissements à droite.)

Plusieurs membres. A demain ! à demain !

D'autres membres. Non ! non I — Parlez l parlez I

(L'orateur échange quelques mots à voix basse avec if. le Président.)

M. LE Présu)ent. — Messieurs, l'orateur me dit qu'à raison de l'heure avancée, il désirerait le renvoi à demain.

Sur divers bancs, A demain I à demain ! M. LE PRÉSIDENT — Il n'y a pas d'opposition au renvoi à demain de la suite de la discussion ?... {Non l non !) La suite de la discussion est renvoyée à demain.

(8 décembre 1883).

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je remercie la Chambre d'avoir bien voulu hier, sur ma demande, renvoyer à aujourd'hui la suite de la discussion.

Je ne puis mieux lui témoigner ma gratitude qu'en abrégeant les quelques instants qu'elle doit encore me consacrer.

Mais je veux tout d'abord réparer une omission. J'ai dit hier à la fin de mon discours que la totalité du commerce des colonies en France ne s'élevait pas à 200 millions. Le Journal officiel a oublié de recueillir cett restriction que j'avais faite: « moins l'Algérie. »

Je n'avais pas compris l'Algérie dans ce total. L'Algérie fait, avec la France, un commerce de 260 et quelques millions ; seulement je ne considère pas l'Algérie comme une colonie véritable ; elle est presque assimilée à la France, et n'est, à mes yeux, qu'un prolongement de la métropole. C'est pour cela que je ne croyais pas devoir comprendre le chiffre de ses affaires dans le total du commerce colonial.

Cette rectification faite, je rentre au cœur du sujçt, et je dis : qu'est-ce que ce que nous allons faire au Tonkin?

Il est surprenant, messieurs, qu'après huit mois de négociations, de débats publics, de polémiques effrénées, on en soit encore réduit à faire une pareille question. Qu'est-ce que nous allons faire au Tonkin ? Mais ce n'est pas ma faut« siie gouvernement ne l'a jamais su, ou, le sachant, ne Fa jamais dit. [Trbs bien! très bien! adroite,)

Je sais bien qu'il s'obstine à nous répondre qu'il est allé et qu'il nous a conduits au Tonkin pour y faire exécuter le

traité de 1874 ; mais je sais aussi que le traité de 1874 ne contient absolument rien de ce que le gouvernement a voulu en tirer, ni le protectorat, ni l'organisation, ni la conquête pacifique ou militaire, ni l'occupation du delta. J'ai relu les discours prononcés par les orateurs du gouvernement sur cette question, j'ai parcouru le Lmre Jaune pour y trouver une indication nette, précise et définie de l'entreprise, et je n'ai trouvé partout que l'expression changeante d'une politique incertaine, oblique, sans consistance et sans fixité. {Nouvelles marques d^ approbation à droite,)

Ce que j'ai trouvé de plus clair, ce sont ces trois lignes, tirées de Texposé des motifs qui précède la demande de crédit.

Il est dit:

« La seule partie du Tonkin que nous nous proposons d'occuper est le delta du Song-Koï; nous n'entendons pas dépasser Bac-Ninh et Hung-hoa, près de la rivière Claire, sauf pourtant, sur la côte, les points dont l'occupation paraîtra nécessaire. »

J'aurais beau jeu, messieurs, pour opposer ce programme étroit, ce programme ridiculement mesquin, quand on le compare aux efforts et aux sacrifices qu'on vous demande, mais qu'on réduit à dessein, sans doute pour vous rassurer, vous aveugler peut-être sur ses suites; j'aurais beau jeu, dis-je, poiur l'opposer aux déclarations antérieures du cabinet; mais l'incohérence delà politique ministérielle...

Voix à droite. Très bien 1 très bien!

M. Jules Delafosse... les contradictions de son langage et de son action sont tellement connues, tellement percées à jour, qu'il est devenu banal de les mettre en lumière. [Nouvelle approbation à droite,)

La seule chose qu'il convient de relever dans ce programme, c'est, d'une part, l'imprévoyance incurable dont il témoigne, et, d autre part, les réticences et la dissimulation qui l'accompagnent.

Vous voulez, dites-vous, occuper le delta du fleuve Rouge et vous y enfermer; mais êtes-vous libres, êtes-vous maîtres de limiter ainsi votre action militaire et d'assigner ce terme à votre occupation ? Si vos ennemis vous y poursuivent, s'ils vous inquiètent, avez-vous fait le vœu de ne pas leur répondre? Et si, sans vous attaquer, ils tracent autour de vous une sorte de fossé, s'ils élèvent une muraille de Chine qui vous interdise toute communication avec les régions circonvoisines, vous résignerez-vous à vivre dans ce lazaret? Vous ne le pourrez pas, vous serez obligés d'en sortir à chaque instant pour vous défendre ou simplement pour respirer.

Je suppose, messieurs, qu'à l'heure qu'il est nos troupes se soient emparées de Bac-Ninh et de Son-Tay, qui sont les points extrêmes de votre programme ; avez-vous le droit d'en conclure que la possession du delta sera désormais assurée, et que vous pourrez en jouir pacifiquement?

Mais, messieurs^ si vos ennemis, si les troupes auxquelles vous avez affaire, se retranchent à quelques lieues de là, dans des positions tout aussi fortes, qu'y aura-t-il de changé dans votre situation? Le delta deviendra, comme le dit le rapport, un camp retranché, et vous condamnerez nos soldats d'occupation au Tôle d'assiégés éternels. Eh bien, c'est une situation intolérable, anormale, dont il faut sortir, et j'ai le droit de demander au gouvernement de nous dire quelle est l'issue qu'il peut nous faire entrevoir? {Très bien I très bien! adroite.)

Quant à moi, je ne connais que deux issues ; il faut traiter ou combattre. Une seule chose est impossible, c'est de s'immobiliser dans le delta, comme le veut lé programme du gouvernement.

Mais, traiter avec qui? Combattre contre qui? Jusqu'ici, messieurs, le gouvernement nous avait toujours dit que nous n'avions devant nous que des bandes irrégulières, des pillards du delta, les Annamites insurgés contre nous ; et quand

nous lui demandions : A qui avez-vous affaire ? il nous répondait honnêtement: Aux Pavillons-Noirs!

C'est hier seulement, sous la pression impérieuse de Topinion, sous la contrainte des exigences justement formulées par la commission, devant Taveu public de l'ambassadeur chinois, que le gouvernement s'est décidé à reconnaître que nous avions en face de nous, non plus les Pavillons-Noirs, mais la Chine elle-même. {Très bien! — Cest cela! à droite.) Et c'est ici, messieurs, que vous rencontrez un édifiant témoignage de la sincérité ministérelle^ {Rires approbatifs sur les mêmes bancs,) Chaque fois qu'on a signalé l'intervention éventuelle de la Chine, le gouvernement Ta niée. J'ai moi-même porté deux fois cette question à la tribune, au mois de mai et au mois de juillet; j'ai indiqué à la Chambre que l'embarras le plus sérieux, le péril prochain de cette expédition, c'était l'intervention imminente de la Chine. Cette observation, d'autres l'ont faite comme moi, ici et au Sénat; que répondait le gouvernement ? Il répondait que nos craintes étaient chimériques, que la Chine ne ferait aucune opposition à nos desseins, qu'elle se désintéressait de notre entreprise au Tonkin. Et comme il faut citer exactement ses paroles, M. Challemel- Lacour faisait cette déclaration textuelle que la Chine n'avait « ni le droit, ni les moyens, ni la volonté d'intervenir ».

Le gouvernement nous donnait ces audacieuses assurances sur la foi desquelles vous avez voté tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il à demandé, il nous les donnait alors qu'il rece« Tait journellement de tous ses agents, de M. Bourée, de M. Tricou, de M. Rheinhart, l'avis que la Chine se préparait à la guerre et allait marcher contre nous ; qu'il recevait ici des protestations menaçantes de son représentant, qu'il négociait avec lui, qu'il avait les mains toutes pleines de preuves de l'intervention, des revendications de la Chine, et c'est à ce moment qu'il niait tout I Ces preuves, messieurs, vous les

possédez ; elles s'étalent aajourd'hui dans le lÀore jaune qui vient de yoqs être distribué.

Je me rappelle qu'il y a deux ans, à pareille époque, on interpellait le président du conseil, qui était alors aussi M. Jules Ferry, sur l'expédition de Tunisie ; on lui reprochait, comme nous lui reprochons aujourd'hui, d'avoir dissimulé ses desseins à la représentation nationale; et M. Jules Ferry répondait qu'il est parfois patriotique de taire la vérité. Ehl bien, je rends hommage à son patriotisme ! Il est possftle que M. Jules Ferry aime la vérité pour elle-même, mais il prend de sévères précautions pour la cacher aux autres. (Très bien I très bien! et rires à droite.)

Dieu merci, ces artifices de la politique ministérielle ont aujourd'hui pris fin ; on veut bien reconnaître maintenant que c'est la Chine que nous avons en face de nous, n faut ajouter que par cela même, nous sommes en face d'un double conflit: un conflit diplomatique et un conflit militaire.

Du conflit diplomatique, je ne dirai que quelques mots ; vous le connaissez comme moi. Vous avez lu les discours prononcés par les différents ministres sur cette question et le conflit ressort de toutes les lignes ; vous avez parcouru le Livre jaune, le conflit y éclate à chaque page.

Vous savez en quels termes M. Ghallemel-Lacour faisait, il y a cinq semaines, à cette tribune, le procès de la diplomatie chinoise ; vous savez par quelle série de mécomptes et de contestations il en était arrivé à rompre, ou à interrompre au moins, toutes relations avec la légation chinoise. M. Challemel-Lacour a quitté les affaires sur une déclaratioD que je livre à vos méditations. La voici : « Il existe entre nous et la Chine, non pas un malentendu, — après toutes les explications qui ont été données, il n'y a plus de malentenda possible; — mais un désaccord que les propositions de la Chine rendent absolument insoluble. y>

Un désaccord insoluble : voilà donc le dernier mot de votre diplomatie l Et, faut-il que votre cause soit mauvaise, qu'elle

soit désespérée, pour qu'un homme d'esprit si fin, d'un talent si exquis, qae ce lettré de France ait succombé devant les finasseries d'un mandarin choinoist (Très bien/ très bien l et rire» adroite.)

M. Jules Ferry, messieurs, qui succède au département des affaires étrangères à M. Challemel-Lacour, a eu le mérite de renouer les négociations. Il négocie: sur quel terrain? sur quelles bases ? pour quel objet et avec quels résultats ? je n'en sais rien.

M. Lâroche-Joubert. — Nous non plus 1

M. Jules Delafosse. — Et c'est parce que je n'en sais rien que je demande à H. le président du conseil de vouloir bien suppléer aux lacunes du Livre Jaune dans les explications qu'il fournira publiquement à la tribune. Il y a cependant dans le Livre Jaune un acte sur lequel j'appelle des explications catégoriques. À la date du 18 novembre, M. le président du conseil a notifié au représentant delà Chine que nos troupes avaient reçu l'ordre d'occuper Bac-Ninh, Son-Tay, Hung-Hoà, et, le même jour, le représentant chinois répondait à la notification de notre gouvernement que le Céleste Empire avait envoyé à Bac-Ninh des troupes régulières pour y défendre ce qu'il appelle « ses intérêts et ceux de son

J'ai l'honneur de demander à M. le président du conseil si Tordre qu'il avait donné d'attaquer Bac-Ninh a été maintenu. Si nos troupes attaquent Bac-Ninh, vous aurez devant vous non plus des chinois déguisés en Pavillons- Noirs, mais des troupes régulières, régulièrement investies par le gouvernement chinois du mandat de défendre la ville, qu'il revendique comme sa propriété. Par conséquent, vous aurez vou&-mémes engagé la guerre, vous aurez fait un acte de guerre sans avoir obtenu, sans avoir demandé la sanction préalable du parlement, comme Pexige la Constitution {Très bien ! très bienl à droite.)

Voix à droite. La majorité s'y habitue 1

H. Jules Dblafosse. — En attendant, messieurs, ^'ime réponse soit faite à cette question que je crois précise, je veux relever cette simple conséquence du conflit diplomatique, que M. Challemel-Lacour appelle un désaccord insoluble ; c'est que vous avez déjà manqué le but avoué de votre expédition et que vous ne l'atteindrez plus ! Car les débouchés commerciaux étaient le mot d'ordre de cette campagne, la raison d'être de Texpédilion.

Messieurs, que vaut le Tonkin au point de vue colonial? Hier, j'entendais Thonorable M. Francis Charmes célébrer ses richesses et sa fertilité. Je n'en suis pas étonné.

J'avais entendu, au début de l'expédition, alors que nous nommions dans les bureaux la commission chargée d'examiner la première demande de crédits, j'avais entendu, dis-je l'honorable M. Paul Bert raconter à ses collègues émerveillés que le Tonkin était une contrée privilégiée, un pays riche et beau comme un paysage des Mille et une Nuits, quelque chose comme l'Eldorado des légendes.

M. Paul Bert. — Il y a un peu de votre imagination dans cette traduction. Je n^ai parlé ni d'Eldorado, ni de choses semblables I

M. Jules Delafosse. — Monsieur Paul Bert, vous avez tort de m'interrompre {Rumeurs à gauche)^ et voici pourquoi:

Dans le bureau dont je faisais partie comme vous, j^ai pris la parole pour demander que le commissaire qui allait être nommé fût chargé d'appeler l'attention du gouvernement, de la commission et de la Chambre sur l'éventualité d'une intervention chinoise, et vous, qui ne ne croyiez pas alors aux Chinois, et qui n'y croyez peut-être pas encore, savezvous ce que vous avez répondu? Vous avez répondu ceci : Je me garderai bien de soulever la question dont M. Delafosse vient de vous entretenir, car nous ne savons pas ce que veut la Chine, et, si nous en parlions, nous pourrions lui donner des idées qu'elle n'a peut-être pas (Trk bien I très bien ! et applaudissemetits à droite,)

M. JoLiBOis. — Interrompez maintenant, c'est le moment.

M. LE Provost de Launat. — Il y avait alors un ministère vacant.

M. Paul Bert. — Je n'ai rien à retrancher de mes paroles. J'avais deviné ce que feraient vos journaux. [Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche.)

M. Jules Delafosse. — Je ne dis pas que vous ayez eu tort, vous et M. Charmes, dans la peinture que vous avez faite du Tonkin ; mais je ne crois pas, comme vous Tavez dit, qu'il y ait dans ce pays des forêts merveilleuses, des lacs au fond desquels on trouve le cinabre et des rivières qui roulent de l'or. [On riL)

II est possible cependant que le Tonkin soit un pays fertile, fécond et salubre comme vous le dites; mais je sais d'autres témoins qui assurent que le delta ne vaut rien par lui-même, et je crois, quant à moi, que, si le Tonkin a une valeur coloniale, il ne vaut que par les débouchés qu'il peut ouvrir. Or, le Tonkin, messieurs, ne pouvait nous ouvrir de débouchés qu'en Chine, c'est-à-dire dans le Yunnan et le Kouang-Si. Je vous demande, dès lors, ce que vous devez penser de la prévoyance, de la sagacité, de l'esprit de conduite d'un gouvernement qui, entré en campagne pour procurer des débouchés à son commerce, commence par se brouiller avec la puissance qui les détient. (Très bien! très bien! à droite ! et à V extrême gauche).

Si nous avions vraiment un intérêt commercial dans ces régions de' l'Extrême-Orient, il serait dans la cordialité de nos rapports, dans l'extension de nos relations avec la Chine. Car la Chine, qui n'a fait encore qu'entrebâiller ses portes, finira par les ouvrir toutes grandes, sous la pression de plus en plus impérieuse de la civilisation et des intérêts. DHci à quelques années, la Chine deviendra certainement le plus vaste marché du monde. Et ne voyez-vous pas quelle part immense, quelle part merveilleuse un commerce intelligent, hardi, doué de quelque initiative, pourrait se

faire dans ce trafic prodigieax qui anra pour aliment un marché de 400 millions d'hommes ! Cest là que sont les débouchés; c'est là qu'il fallait les chercher, et vous pouTiez les conquérir pacifiquement. Savez-vous qu'à l'heure qu'il est le commerce extérieur de la Chine s'élève à plus d'un milliard? Malheureusement la part de la France dans ce milliard est terriblement restreinte.

Un membre à gauche. C'est pour cela que nous voulons l'élargir.

M. Jules Delafosse. — Voici, pour vous édifier, quel est le tonnage des trois nations d'Europe qui font le commerce avec la Chine :

L'Angleterre, 10.813.779 tonnes ;

L'Allemagne, 882.356 tonnes ;

La France, 172.381 tonnes.

Quant aux maisons de commerce étrangères établies en Chine, en voici le compte :

Maisons anglaises, 298;

Maisons allemandes, 56 ;

Maisons françaises, 12.

Ces chiffires n'ont pas besoin de commentaires. Ils disent assez haut que ce ne sont pas les débouchés qui manquent à notre commerce, ce sont les commerçants.

Si faible pourtant que soit notre part, encore faut-il la sauvegarder. Si, par suite du conflit diplomatique que je viens d'exposer, la France devait en venir à une rupture ouverte avec la Chine, celle-ci serait naturellement forcée d'arrêter ses expéditions pour la France. Or, c'est la Chine qui alimente l'industrie de la soie, en nous envoyant la matière première; son exportation de soies en laine pour l'industrie française s'élève à 90 millions ; de telle sorte que si la politique du ministère nous conduisait à une guerre avec la Chine, le premier effet de cette guerre serait lamine de l'industrie lyonnaise. {Très bien I très bien! à droite.)

£tmaintenaBt,'.devons-nous croire que le conflit diploma-

tique, que Thostilité flagrante, accusée, publique delà Chine, doive aboutir à une rupture?

Je suis persuadé, quant à moi, que le cabinet ne veut pas la guerre, et je suis plus convaincu encore que la Chine ne la déclarera pas. Mais il ne suffit pas que la Chine s'abstienne de déclarer la guerre, il faudrait qu'elle s'abstînt encore de nous la faire d'une façon indirecte, d'une manière occulte. C'est là, précisément, messieurs, le point critique de ce débat

Je pose, à ce sujet, au gouvernement une question décisive, décisive, messieurs, par la réponse qu'il y devra faire. L'intervention militaire de la Chine, à l'heure qu'il est, n'est plus douteuse ; il est avéré que ce sont des soldats chinois qui combattent contre nous parmi les Pavillons-Noirs. Eh bien I je demande au gouvernement : Etes- vous résigné à tolérer plus longtemps une pareille situation? Etes-vous disposé à supporter que la Chine ravitaille, subventionne, entretienne, pousse contre nous toutes ces bandes qui nous combattent? S'il en devait être ainsi, le gouvernement nous aurait condamné, par sa politique, à une guerre indéfinie : car il est bien évident que la Chine n'épuisera jamais son effort, pas plus qu'elle n'épuisera son hostilité. La conséquence de cet état de choses, s'il devait se prolonger, serait la guerre à l'état chronique, avec cette aggravation singulièrement menaçante que les bandes qui nous combattent s'aguerriront par la guerre, et, comme il faut toujours proportionner l'effort à la résistance que l'on rencontre, nous en arriverons promptement, fatalement, à cette dure alternative : ou d'envoyer et d'entretenir au Tonkin une véritable armée, ou de l'évacuer. (TVè* bien! très bien! adroite.)

Il y a donc, messieurs, nécessité d'interdire à la Chine de continuer contre nous cette guerre sourde et indéfinie. Mais si la Chine s'y refuse, que ferez-vous? Cette question que je vous pose, le gouvernement se Test posée à lui-même, et je crois qu'il y avait répondu. Je trouve dans le Livre Jaune la

mention d*une notification faite par H. Tri cou au Tsong-Li- Yamen, notification aux termes de laquelle Tagent français aurait signifié au gouvernement chinois que toute intervention directe ou indirecte de ses soldats contre nous serait considérée par nous comme un casus belli.

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre des affaires étrangères. — Ce n'est pas cette formule qui a été employée. Lisez la dépêche.

M. Clemenceau. — 11 est question de casus belli.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — La formulc n'est pas celle qu'on vient indiquer.

M. Clemenceau. — Mais si !

M. Jules Delafosse. — Monsieur le Président du conseil, vous nous expliquerez comment vous entendez le casus belli» Mais si vous Taviez notifié dans cette forme, je dirais que vous avez eu raison, et c'est peut-être le seul point où je me trouverais d'accord avec vous; car l'intervention d'un neutre a été, en tout temps et en tout pays, considérée comme un casus belli. J'ajoute qu'il ne convient ni à l'intérêt nia l'honneur de la France de paraître ignorer cette connivence armée de la Chine, de ne pas s'apercevoir que la Chine se moque de vous en même temps qu'elle tue nos soldats, de reculer enfin devant les obligations que cette situation commande. Il y a là un casus belli nettement caractérisé : si vous ne l'avez pas signifié, il s'impose à vous, et je vous demande quelle suite vous entendez lui donner. (Très bien ! très bien! à droite,)

C'est ici, messieurs, que se pose la question de la guerre ouverte, de la guerre déclarée. Voulez-vous aller à la guerre? La guerre, je suis persuadé qu'elle est au bout de la politique ministérielle et que le cabinet ne peut y échapper. Et c'est pour cela qu'avant de vous engager vous-mêmes en votant des crédits qui engageront le pays après vous, je dis qu'il faut examiner la guerre sous tous ses aspects et dans toutes ses conséquences. Je sais bien qu'il y a sur ces bancs

un certain nombre de membres qui ne sMnquiètent pas de l'éventualité d'une guerre avec la Chine et qui font ce raisonnement: « Nous avons fait aisément et brillamment la guerre en 1860; nous pouvons la recommencer avec le même succès. »

D'autres raisonnent autrement et disent : « Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de conduire une expédition militaire jusqu'à Pékin ; il suffira de bloquer les ports de la Chine, de bombarder quelques villes, et, quand la Chine sera lasse, nous lui offrirons la paix en échange d'une lourde indemnité. »

Messieurs, il y a beaucoup de patriotisme, sans doute, dans cette façon d'envisager les choses ; je crois cependant qu'il y a surtout beaucoup d'illusions. La Chine d'aujourd'hui, et on Ta trop dit déjà, n'est pas du tout celle de 1860 elle le prouve assez. Mais ce n'est plus seulement la condition de la Chine qui a changé, c'est aussi la nôtre.

La France, en 1860, était Ubre; elle n'avait rien à redouter sûr le continent; elle exerçait sur le monde entier une suprématie incontestée. Elle avait pour elle la coopération militaire de l'Angleterre. Elle emportait sous ses drapeaux les vœux de l'Europe entière, intéressée comme elle à ouvrir cet immense marché à son commerce.

Est-ce que notre situation est la même aujourd'hui ? Je ne veux pas insister sur un sujet pénible... (Exclamations à gauche.) Je me contente de dire que la France ne se ressemble pas.

Quant au bombardement des ports de la Chine, je me bornerai à faire observer que les ports que nous pourrions bombarder sont précisément les ports ouverts en vertu des traités aux puissances étrangères, que c'est là qu'elles ont fondé leurs établissements, et que, si nous les bombardions, ce sont les neutres et non les Chinois qui en souffriraient le plus.

Je ne suis pas certain que le blocus soit une mesure beau-

coup plus efficace. Bloquer un peuple qui ne demande qu'à se renfermer chez lui, ce n*est pas le punir. D ne fiant pas oublier, d^ailleurs, que les puissances étrangères font un commerce immense avec la Chine ; et c'est une question de savoir si le blocus signifié par nous serait respecté par elles. Je ne fais qu'effleurer ce sujet, qu'indiquer ces causes de préoccupation. Je ne veux pas y insister davantage. Je dis seulement qu'il y a là des chances de conflit international, et je crois quUl est nécessaire d'en tenir compte. {Très bieni très bien! à droite.)

Il y a enfin, messieurs, une dernière éventualité que je n'ai vue formulée nulle part, mais quHl me parait nécessaire également d'indiquer : c'est l'éventualité, c'est le danger de la course.

Vous savez que toutes les puissances maritimes d'Barope se sont interdit, par le traité de Paris de 1856, la course ea cas de guerre.

Toutes ont adhéré à ce pacte : l'Espagne seule a fait exception; les Etats-Unis également ont refusé leur adhésion. Quant aux peuples de l'Extrême-Orient, ils n'ont même pas été consultés. Il en résulte, messieurs, que la Chine aurait le droit d'armer en course contre nous. Oh I je sais bien que ce danger, à première vue, ne parait pas redoutable. On dit, en effet, que la Chine, si elle a des navires, n'a pas de marins, et ses jonques n'inquiètent personne. Hais la Chine peut armer ses navires avec des équipages de mercenaires, délivrer des lettres de marque aux aventuriers du monde entier, et ces aventuriers, naviguant sous pavillon chinois, pourront donner la chasse à nos navires de commerce sur toutes les mers.

Et alors, messieurs, c'est le blocus qui se retournerait contre nous, car aucun de nos navires de commerce n'oserait quitter le port sans être convoyé par un navire de guerre. (Très bien! à droiie.)

M. Eugène Farct. — On n'aurait qu'à leur permeUre

d'aToir des canons, ils sauraient bien se défendre enxmémes.

M. Jules Delafosse. — Messieurs, voilà sous quel aspect se présente, selon moi, Téventualité d'une guerre avec la Chine.

C'est à TOUS maintenant de voir s'il tous convient d'orienter la politique du gouvernement vers cette solution. Si nous avions un intérêt certain, permanent, dans la possession du delta, un intérêt équivalent aux sacrifices que la guerre nous coûterait, je voterais la guerre, non sans regret, mais sans hésitation. Et si, dans l'aventure où nous sommes jetés, il n'y avait pour l'honneur national d'autre issue que la guerre je voterais la guerre avec tous les sacrifices qu'elle commande, sans les mesurer et sans les discuter. Mais je dis, messieurs, que ni l'intérêt de la France, ni l'honneur national ne commandent cette solution. La guerre est, à mes yeux, une solution seulement ministérielle, parce qu'elle est le dernier mot, la conséquence obligée, le terme fatal de la politique du cabinet. {Très bien! très bienî à droite,)

D'une question qui pouvait être pacifiquement débattue, pacifiquement réglée, le gouvernement a fait un conflit qui nousaconduits au seuil de la guerre, etje viens vous demander aujourd'hui s'il vous convient de franchir ce dernier pas. Croyez-vous que l'heure soit bien choisie pour courir une telle aventure? Est-ce que notre situation sur le continent vous rassure? Est-ce que l'isolement où nous sommes, isolement constaté par vos ministres eux-mêmes, ne vous donne pas à réfléchir? Est-ce que les alliances contractées bruyamment contre nous ne nous conseillent pas la prudence et la circonspection ? Est-ce que vous ne savez pas, est-ce que vous ne sentez pas qu'à l'heure actuelle des bruits sinistres courent le monde?... {Protestations à gauche et au centre. — Très bien! très bien ! à droite.)

Un membre à droite. Certainement*

M. Prax-Paris. — Il faut être sourd pour ne pas les entendre.

H. Léon Renault, rapporteur, — Je demande la parole.

M. Jules Delafosse. — Est-ce que vous ne vous apercevez pas que la guerre fermente aujourd'hui partout, que les plus graves préoccupations agitent TEurope, et qu'il suffirait du moindre accident pour allumer une conflagration qui nous envelopperait nécessairement ? [Très bien ! très bien ! à droite.)

Et c'est cette heure où tous les peuples, où tous les gouvernements se concentrent, ramassent leurs forces, et se préparent silencieusement à soutenir le choc, à faire foce aux périls prochains, c'est cette heure que vous avez choisie pour nous livrer aux aventures, pour éparpiller nos forcer sur tous les rivages 1 (Très bien ! très bien ! à droite,)

M. Laroche-Joubert. — C'est pour cela que j'avais demandé la mise en accusation des ministres.

M. Jules Delafosse. — Je dis que c est là une politique insensée, et je dirais que c'est une politique criminelle, si ceux qui la font et ceux qui l'approuvent avaient vraiment conscience des dangers qu'ils nous font courir ! {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Non, messieurs, il ne faut pas que cette misérable question du Tonkin se dénoue par la guerre. S'il y a une chance d'arrangement, il faut qu'elle soit saisie; et, s'il y a un obstacle, il faut que l'obstacle disparaisse.

Eh bien ! il y a un obstacle, et je termine en le dénonçant. L'obstacle, à mon sens, c'est le cabinet. {Applaudissement à droite, — Exclamations et rumeurs à gauche et au centre,)

M. Ernest de la Rochette. — C'est très bien poser la question ; nous ne sommes pas candidats ministres, nous autres.

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je comprends tos exclamations et vos murmures ; cependant, je vous supplie de croire qu'il n'entre aucune animosité de parti dans l'avis que j'exprime. (A^ouvcZte* exclamations au centre et à gauche,)

H. JouBOis. — Les candidats du futur ministère sont à côté des ministres.

M. LE PRÉSiDSNT, sf adressant aux membres de la droite, — N'interrompez pas, messieurs, laissez votre orateur exprimer votre pensée.

M. Jules Delâfosse. — Je ne demande pas que le cabinet succombe sous le poids des fautes quMl a commises et que le Livre Jaune lui-même relève d'une façon accablante contre lui. Ce n'est pas son aveuglement, son imprévoyance, sa dissimulation, son mépris superbe de tous les avertissements et de toutes les leçons.. . [Proteslaiions au centre et à gauche)yce n'est pas tout cela que j'incrimine : ce que j'accuse, c'est sa situation, c'est Timpossibilité manifeste où il s'est placé luimême de mener à bonne finrentreprise qu'il a commencée. {jyès bien ! à droite,)

En vérité, ce serait à désespérer de toute politique raisonnée, raisonnable, de toute politique prévoyante et sûre dans cette Chambre, si vous ne sentiez pas que le cabinet est le prisonnier de sa politique, qu'il est lié, compromis par ses obligations, par ses déclarations, par ses engagements, par son langage, par la posture qu'il a prise devant la Chine. {Rires et applaudissements à droite,)

Je vois devant moi, messieurs, des députés, des collègues qui sont sincèrement et profondément dévoués au ministère : s*il en est un seul parmi eux qui croie que le cabinet actuel, engagé comme il Test, puisse dénouer la situation par un arrangement pacifique, sans reculer et sans se déshonorer, qu'il puisse sortir de cette aventure à l'avantage delà France, qu'il se lève ! {Rires ironiques et exclamations à gauche, — Applaudissements et bravos à droite,)

Et s'il en est un autre qui croie que toutes les chances de solution pacifique soient maintenant épuisées, qu'il n'y a plus aujourd'hui que la guerre à tenter, qu'il le dise !

Quant k moi, messieurs, je suis persuadé que le cabinet actuel ne peut négocier utilement en faveur d'une solution pacifique, et voilà pourquoi j'ai dit hier que je lui refuserais les crédits.

Cest cette nécessité qui détermine mon Tote et qui déterminera sans doate ceox de mes honorables collègues de droite. Je considère que le vote des crédits dans les drconstances actuelles ne serait qu*une subvention donnée à la politique de guerre.

Et je veux, messieurs, je veux qu'avant d^arriver à la guerre, on épuise toutes les chances de Téviter.

Il faut donc que le cabinet disparaisse et fasse place à un cabinet nouveau, animé de sentiments nouveaux, armé d'une situation toute neuve et, par conséquent, propice aux négociations. (Très bien 1 très bien! à droite.] Car ce cabinet nouveau aurait l'avantage d'être le désaveu public, le désaveu vivant de la politique actuelle et de porter avec lui les vœux de conciliation qui nous animent. Et si, d'aventure, nos vœux comme ses efforts devaient être trompés, si la Chine répon* dait à ces négociations par des exigences telles que la France ne pût les accepter sans se déshonorer, sans s^abaisser devant elle, eh bien I Messieurs, nous accepterions la guerre alors ; nous ferions la guerre, mais nous la ferions avec la résolution tranquille et forte d'hommes qui savent accomplir un devoir, et gardent, quoi qu'il arrive, la conscience d'avoir agi en mandataires fidèles et amis de leur pays ! {Vifs of plaudissements à droite. — • L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues de la droite,)

DISCOURS

SUR LES RESPONSABILITÉS MINISTËRIELLES (24 novembre 1884.)

A la fin de 1884, Texpédition dn Tonkin ayait pris des proportions inquiétantes. Nons étions en guerre avec la Chine, et Topinion pQbliqae s'alarmait des suites toujours grossissantes de TaTenture. L'imprévoyance et la dissimulation qui avaient présidé à Tentreprise éclatèrent à tous les yeux, et Tirritation du dehors avait sa répercussion dans le parlement.

Vers la fin de novembre, le gouvernement, en même temps quMl demandait de nouveaux crédits, toujours plus considérables, avait à répondre à une triple interpellation. M. Lockroy parla le premier ; M. Jules Delafosse lai succéda à la tribune et prononça le discours suivant:

M. JoLES Delafosse. — Messieurs, je n'ai pas rintention de suivre rhonorable M. Lockroy dans le champ un peu vasle qu'il vient de parcourir. Il a fait valoir d^excellentes considérations sur les inconvénients et les dangers de la politique d'expansion coloniale ; je m'y associe complètement, mais je crois que le meilleur hommage que je puisse lui rendre^ c'est de ne pas le répéter.

Messieurs, je voudrais restreindre le débat à son objet précis et en déterminer la fin.

Je ne discuterai pas le rapport, parce qu'il n'est pas discutable, l'honorable M. Leroy s'étant surtout étudié à taire ce

que nous avions le plus besoin de savoir. Je ne combattrai pas les crédits, bien que je sois résolu à les refuser, parce que le vote des crédits me paraît être le moindre intérêt de ce débat; ce qui importe au pays, c'est de savob? si la politique ministérielle qui réclame ces crédits obtiendra votre approbation, et si le gouvernement qui la pratique recevra de vous le mandat de continuer son oeuvre. [Très bien! très bien ! à droite.)

Tout à l'heure l'honorable M. Lockroy disait que la question qui nous est soumise n'est pas une quest'on ministérielle, mais une question nationale. C'est aussi mon avis ; mais il est difficile de distinguer entre ces deux intérêts; car s'il est convaincu, comme moi, que la politique ministérielle faitconrir d'immenses dangers au pays, il doit reconnaître aussi comme moi que la question ministérielle et la question nationale se confondent absolument. [Très bien! très bien! sur divers bancs.)

C'est pour provoquer le libre jugement de la Chambre sur cette question,pour lui permettre d'émettre en toute liberté, en dehors des considérations généreuses, patriotiques ou chimériques qui peuvent déterminer tels ou tels adversaires du cabinet à subventionner une politique qu'ils réprouvent, que mon honorable collègue et ami M. Raoul Duval et moi, nous avions déposé notre demande d'interpellation. Nous avons voulu faire hautement, résolument, le procès du cabinet; nous voulons vous mettre en présence de cette politique qui a engagé la France dans une entreprise désastreuse, qui a greffé l'un sur l'autre deux conflits également gros de sacrifices et de dangers, qui use en détail nos ressources militaires et nos ressources financières... [Très bien! à dfwite)^ qui épuise le trésor, désorganise l'armée, ruine le crédit, enchaîne notre liberté sur le continent, et, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Lockroy, arrive, par l'éparpillement inconsidéré de nos forces, jusqu'à compromettre la sécurité même de la patrie. (Très bien ! très bien ! à droite, — Ihuneurs à gauche et au centre.)

Cette politique néfaste, nous vous appelons, messieurs, à la juger, et vous me permettrez d'ajouter que le jugement que vous allez rendre, devant le pays qui vous juge à son tour, sera votre rachat, je veux dire le rachat d'une confiance mal placée, ou votre propre condamnation. {Très bien! à droite.)

Quant à moi, je me suis donné pour tâche de définir, de fixer les responsabilités encourues, et, cela fait, de vous indiquer les résolutions qu'elles me paraissent commander. {Mouvements divers.)

' Ces responsabilités, messieurs, — je veux le dire tout de suite, — pèsent, selon moi, tout entières sur la tête de vos ministres ; quant aux suites que ces responsabilités comportent, je vous dirai avec la môme franchise que c*estla condamnation de la politique ministérielle et le remplacement immédiat... [Très bien! à droite. — Exclamations ironiqtœs à gauche et au centre.) Messieurs, vous vous êtes trop hâtés de protester contre mes paroles ; je n'avais pas dit ma pensée tout entière. {Ah! ah!) Mais puisque vos interruptions m'y provoquent, je vous dirai que si vous êtes prévoyants, si vous êtes prévoyants et justes, si vous ne voulez pas que la responsabilité ministérielle soit un leurre, ce n'est pas seulement par le renversement du cabinet que vous devriez répondre à la demande actuelle de crédits, c'est par sa mise en accusation ! {Applaudissements à droite et à Vextrême gauche. — Exclamations et rires au centre.)

M. Clovis Hugues. — Vous êtes dans les saines traditions révolutionnaires !

M. Jules Delafosse. — Il est inutile de me témoigner par vos murmures que je ne traduis pas vos sentiments; je le sais de reste, et c'est précisément pour y contredire que je viens à la tribune. Ce n'est pas votre sentiment que j'exprime, et encore moins le sentiment du cabinet. {Hilarité.)

C'est une tactique familière à M. le président du conseil de prétendre qu'il n'est pour rien, quant aux origines, dans

la question du Tonkin, qu*il a trouvé la France engagée par les cabinets précédents, et qu'il n'a fait, en somme, que continuer leur œuvre. Quant à son œuvre, à lui, il a soin d'ajouter qu'elle n'a été, du commencement jusqu'à la fin, que l'exécution respectueuse et rigoureuse des volontés formulées par le Parlement. Vous avez entendu ces assertions se produire dans les discussions précédentes; elles seront certainement renouvelées au cours de ce débat.

Il semble, d'ailleurs, que Thonorable rapporteur ait préparé les voies au ministre en énumérant avec tant de complaisance les ordres du jour de conflance que vous lui avez votés. Mais dans son désir de sauver le ministère en lui cherchant snr vos bancs 300 complices... {Applaudissements à droite. — Vives réclamations et 7'umeurs à gauche et au centre.)

M. LE PRÉSIDENT. — Vous uc pouvcz pas VOUS scrvir d'une pareille expression, monsieur Delafosse !

M. Jules Delafosse. -— M. le président me fait observer qne le mot de « complices » dépasse la mesure des libertés parlementaires. {Ohl oh! — Si! si!) Comme je dénonce ici des fautes et mêmes des choses qui sont plus que des fautes, j'imagine qu'on pouvait appeler les serviteurs dévoués du cabinet des complices de ses erreurs. {Interruptions.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu — M. Grévy Ta dît: « Ni dupe ni complice I » Le terme est classique!

M. Jules Delafosse. — Messieurs, je n'ai pas l'habitude de m'insurger contre Tautorité de M. le président, et je défère à son observation.

Je disais que, dans son désir de sauver le gouvernement, M. le rapporteur avait oublié une chose, c'est que la Chambre n'a été le plus souvent appelée qu'à ratiOer des faits accomplis, et toutes les fois qu'on lui a demandé des subsides ou des témoignages de confiance, en vue d*une politique à venir, elle ne les a donnés que sur la foi de promesses qui n'ont pas été tenues, d'engagements qui ont été violés, de programmes qui ont été déchirés, et surtout dans Tespé-

rance, mensongèrement entretenue, de solutions qu'on disait faciles et promptes, qui ne sont pas réalisées et que le cabinet ne réalisera pas. (Très bien! très bien! à droite et à V extrême gauche.)

M. Andrieux. — Vous dégagez la responsabilité de la majorité de la Chambre. Cest très bien I {Rires à l'extrême gauche.)

M, Jules Dblafosse. — C'est évidemment de la majorité que je parle.

Je pourrais, messieurs, vous en fournir les preuves, en reproduisant à la tribune les déclaratioûs qui ont été faites dans les discussions antérieures par les deux ministres des affaires étrangères qui se sont occupés du Tonkin, c'estànlire M. Challemel-Lacour et M. Jules Ferry. Mais je sais, surtout à rheure où nous sommes, que les citations sont terriblement encombrantes dans un débat, et combien il est dîfGcile d'appeler et de retenir sur elles Tattention de la Chambre ; cependant, comme nous voulons que le procès que nous faisons aujourd'hui à la politique ministérielle repose sur des témoignages irrécusables, je vous demanderai la permission de vous citer seulement deux déclarations. (Parlez! parlez!)

Voici en quels termes s'exprimait M. Challemel-Lacour, à la date du 45 mai de l'an dernier. Je l'avais interrogé sur cette question du Tonkin, et c'est à moi qu'il répondait. Il disait :

« Les faits et les indices dont M. Delafosse s'alarme ne nous paraissent pas, à Theure qu'il est, de nature k nous causer de bien sérieuses inquiétudes...

» Il n'y a rien à conquérir chez un peuple où tout le monde nous est ami. [Exclamations et rires à droite,)

» Nous n'avons rien à conquérir dans un pays sans force militaire sérieuse et que nous n'avons pas l'intention de nous annexer. Nous avons à redouter de très vives protestations, mais d'assez faibles résistances.

» Quant À la Chine, nous croyons qu^elle n*a ni la pensée, ni la volonté d'intervenir. »

M. Jules Ferry, Tannée dernière, à pareille date, s'expri* mait en ces termes :

« Nous savons où nous allons .. » {Bruyantes exlamationi et rires à droite et à P extrême gauche,)

«... nous savons ce que nous voulons. Les renforts que nous vous demandons ont été calculés de manière i nous conduire dans le temps le plus court au terme désiré de celte campagne. Nous vous le disons de la manière la plus formelle ; les renforts sont considérables et ils seront suffisants. » {Bruit à droite,)

Eh bien I que résulte-t-il de ces témoignages, je devrais dire de ces monuments d'une politique imprévoyante et trompeuse, ignare et fanfaronne. [Rumeurs sur divers bancs à gauche et au centre) sinon la preuve que le cabinet, qui a commencé par se tromper, a pris systématiquement le parti de vous tromper vous-mêmes? { Vive approbation à droite, — Réclamations sur divers bancs à gauche et au centre»]

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Delafosse, vous pooyez accuser le gouvernement de s'être trompé, d'avoir commis des erreurs, d'avoir eu des illusions, mais vous ne pouvez l'accuser d'avoir trompé volontairement la Chambre. [Applaudissements sur les mêmes bancs à gauche et au centre. — Exclamations à l'extrême gauche et à droite.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillbfeu. — Alors OD ne peut plus formuler d'accusations contre un gouvernement !

M. Jules Delafosse. — J'ai dit exactement ce que je voulais dire, je ne retirerai pas l'expression que j'ai employée. {Marques d'approbation adroite.)

Un membre à droite. Vous avez bien raison !

M. Jules Delafosse. — J'affirme que le gouvernement, qui a commencé par se tromper, a su la vérité plus tard et qu'il l'a cachée à la Chambre et à la France. {Applaudissements à droite et à V extrême gauche.)

M. Raoul Duval. — Et ce ne sont pas pourtant les avertissements qui ont manqué !

M. Georges Pbrin. — Il n'y a pour s'en convaincre qu'à rapprocher les textes et à lire le Livre Jaune,

M. Jules Delafosse. r— Les preuves abondent; je n'oserai pas même les produire toutes à la tribune.

Est-il plus vrai de dire que le cabinet n'est pour rien dans la question duTonkin?...

Voix à Vexirême gauche. A l'origine, a-t-il dit !

M. Jules Delafosse... que ce sont les cabinets précédents qui ont créé ce conflit?

Non ! au moment où il prenait possession du pouvoir, il y avait une question duTonkin, c'est-à-dire une situation obscure, mal définie^ contestée, qui nous tenait en butte au mauvais vouloir de l'Annam, aux agressions des pirates du delta, aux revendications diplomatiques de la Chine ; mais il n'y avait pas conflit. Le conflit date expressément du jour où, pour son avènemeat, le cabinet dénonça le projet de traité préparé par l'honorable M. Bourée...

Voix à droite. Parfaitement ! C'est cela !

M. Jules Delafosse... et rappela le négociateur. Par cette initiative violente, qui était un acte de rupture, le cabinet prenait exclusivement la responsabilité de la guerre, et cette responsabilité s'est aggravée tous les jours. [Très bien ! très bien ! à droite et à F extrême gauche. )

Elle s'est aggravée par l'abandon de cet héroïque et malheureux Rivière [Mouvements divers)^ laissé quatre mois sans secours, sans subsides, sans instructions, exposé aux attaques non plus seulement des Pavillons-Noirs, mais encore à celles des réguliers chinois, rappelés précisément au Tonkin parla dénonciation du traité Bourée qui les en avait éloignés. (Nouvelle approbation à droite et à l'extrême gauche,) Elle s'est aggravée, messieurs, par l'extention croissante des hostilités, par l'insuffisance calculée des subsides... {Exclamation sur divers bancs à gauche et au centre],

par la dissimulation... {Très bien! très bien! à t extrême gauche et à droite)... par la dissimulation des risques à courir et des sacrifices & faire, et enfin par la guerre avec la Chine, qui en est le couronnement.

Voilà, messieurs, quelles ont été les responsabilités du cabinet dans cette affaire duTonkin, et je dis qu'il est grand temps quUl en porte la peine I [Applaudissements sur ks mêmes bancs.)

Encore si Terreur une fois commise, vous Taviez reconnue ! Si vous aviez dit la vérité tout entière au pays, si vous Taviez loyalement associé à votre entreprise ! Il y aurait au moins une excuse dans votre sincérité. Mais non ! Vous avez tout nié, tout caché, tout trahi : Tintérêt national comme la vérité I {Bruyantes réclamations à gauche et au centre. — Vifs applaudissements à droite et à Fextréme gauche.)

M. LE PRÉsmENT. — Honsicur Delafosse, je vous rappelle à Tordre... {Très bien! très bien ! à gauche et au centre. — Réclamations à droite.)

M. Jules Delafosse. — Mais, monsieur le président...

M. LE PRÉSIDENT. — Je VOUS rappelle formellement à Tordre. Il est impossible de commencer une discussion sur ce ton !

Voix à droite. C'est la constatation de la vérité î

M. Léon Cuevreau. — Il faut donc une approbation sans phrases?

M. Jules Delafosse. — Monsieur le président, j'ai dil que le cabinet avait trahi Tintérét national comme la vérité, et j'en apporterai les preuves au cours de ma discussion. Je demande à la continuer librement. {Applaudissements à droite et à Vextrême gauche.)

M. LB PRÉSIDENT. — Vous pouvoz la Continuer libremeal sans TOUS servir d'expressions injurieuses... {Réclamations à droite) pour le ministre, qui est un de vos coUègaes. {Applaudissements à gauclie et au centre.) Je vous ai rappelé à Tordre ; je maintiens le rappel à Tordre, et je vous prie de

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vous renfermer dans Tusage des expressions parlementaires. {Approbation sur les mêmes bancs. — Rumeurs à droite.)

M. LE BARON DuFOUR. ^- Si TOUS ne pouvez pas parler librement, monsieur Delafosse, descendez de la tribune.

H. Raoul Duval. — Malheureusement, c^est la vérité qui semble injurieuse.

M. JouBOis. — L'orateur répète de la tribune ce qui se dit partout.

M. Andrieux. — Les épithètes ne sont pas nécessaires ; les faits parlent assez haut.

M. Jules Delafossb. — Je vais précisément les rappeler, les faits, et vous verrez si les mots dont je me suis servi ont dépassé l'expression de la vérité.

Pour atténuer votre responsabilité, vous avez nié jusqu'au bout Pintervention armée de la Chine. {C'est vrai ! à droite.) Pour ne pas mobiliser un corps d'armée et éviter de prendre ainsi devant le pays les apparences de la guerre, vous avez écrémé les régiments ; pour masquer la grandeur des sacrifices à demander au pays, vous avez procédé par petits crédits et par petits paquets. Et précisément parce que les sacrifices étaient insuffisants, vous les avez rendus stériles. [Très bien ! à droite.)

Pour dissimuler enfin le conflit avec la Chine, vous avez inventé Pétat de représailles, la politique de rétorsion, les prises de gages et autres qualifications inconnues du droit des gens et de la diplomatie. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Voix à Vextréme gauche. Et le blocus pacifique.

H. Jules Delafosse. — Et lorsque nous, nous venions tour à tour, de la droite et de la gauche, dénoncer vos réticences et vos erreurs, — je ne veux pas en dire plus pour ne pas encourir un second rappel à Tordre [Rires à droite)^ — lorsque nous venions prouver à la Chambre que ce marécage du Tonkin est un gouffre dans lequel fondent inutilement nos millions et nos soldats, vous refusiez de nous croire...

M. Raoul Duval. — Parfaitement !

H. Jules Delâfosse... vous refusiez de nous croire, qod par inconscience ou par dédain volontaire de la vérité, mais par intérêt ministériel, parce qu'il ne vous convenait pas d'avouer au pays que, pour mener à terme votre entreprise, vous aviez besoin de lui demander 50.000 hommes et 900 millions. [Très bien ! très bien/ à droite.)

Et voilà pourquoi, messieurs, nos admirables et malheureux soldats combattent et meurent là-bas ! Ab ! certes ! ils savent combattre et mourir, et ce n'est pas trop de la reconnaissance enthousiaste de la nation et de nos hommages communs {Très bien! très bien! à droite et à Vexirèmt gauclie) pour les payer de leur héroïsme et de leur dévouement. {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Ils nous ont donné la seule joie qui nous soit venue de cette lamentable aventure ; ils ont rappelé au monde, trop enclin peut-être à loublier, que la vaillance française survit à nos désastres, survit même à votre politique; ils ont couvert du reflet de leur honneur et de leur gloire nos misères intérieures. Et c'est pour cela que je les salue ! {Applaudissements à droite. )}lisÀs leur héroïsme même vous accuse! Car ils se sacrifient à la plus obscure et à la plus ingrate des causes. Ils meurent par vous et pour vousl {Rumeurs au centre. — Nouveaux applaudissements à droite et à Fextréme gauche)^ et le sang généreux qui coule là-bas depuis dixhuit mois n'est, en définitive, que le prix de vos visions coloniales et de votre égoïsme ministériel î ( Vifs applaudissements sur les mêmes bancs. — Murmures à gaucfkt et an centre.)

Voilà, messieurs, quelles ont été les responsabilités du gouvernement dans cette aflaire du Tonkin. Il reste à voir ce qu'elles ont été du côté de la Chine.

C'est la première fois qu'on traite à cette tribune de la guerre ouverte avec la Chine.

Jusqu'ici on avait envisagé son intervention armée comme

une éventualité plus ou moins éloignée et plus ou moins redoutable; les uns tenaient la Chine pour une quantité négligeable ; c'étaient les amis du cabinet ; les autres, tenant compte des progrès réalisés depuis yingt-cinq ans, croyaient et disaient que la Chine, si elle n^était pas un danger militaire à redouter, pouvait être tout au moins un embarras sérieux.

Aussi n'aî-je pu retenir l'expression de mon étonnement lorsque j'ai entendu, l'autre jour, l'honorable rapporteur nous dire que la politique ministérielle s'était heurtée à des complications inattendues... Inattendues?... Inattendues des aveugles et des sourds ! (Rires approbatifs à droite et à Textrème gauche)^ inattendues de ceux qui se ferment volontairement les yeux et les oreilles ! Mais il n'est pas, entendez-le bien, un de ces accidents, pas une de ces complications qui n'ait été prévue et prédite. [Très bien ! très bien ! à droite,)

J'aurais quelque droit de rappeler ici que j'ai été l'un des premiers à prévenir la Chambre des dangers qui devaient résulter pour elle de cette politique aventureuse.

Voix à droite. C'est vrai !

M. Jules Delafosse. — Je me contente de dire, et je le regrette absolument, que ces prévisions se sont réalisées. La guerre est maintenant un fait. Il reste à voir comment cette guerre s'est produite et comment elle peut se dénouer.

Vous n'avez pas oublié, messieurs, dans quelles circonstances la Chambre se séparait le 16 août dernier. Après un débat de deux jours, la Chambre votait un nouveau crédit de 38 millions pour le Toukin, et 173 de nos collègues, plus dévoués que prévoyants, se crurent obligés d'ajouter au vote des crédits un ordre du jour de confiance aux termes duquel le gouvernement était invité à poursuivre contre la Chine l'exécution du traité de Tien-Tsin.

Gomme la rupture n'était pas officiellement consommée, que les négociations se poursuivaient encore, au dire du

gOttYerneinent, je m^abstins de faire obsenrer ce qu'il y avait d'excessif, d'anormal eimémedHnconstitaiiolinel daas ce mandat.

Aujourd'hui que le traité de Tien-Tsin est, sinon détroit, du moins à refaire, je puis dire, sans préjudice pour per sonne, que les 173 n'avaient pas le droit de donner, que le cabinet n'avait pas le droit de recevoir mandat de poursuivre, par la voie des armes, l'exécution d'un traité qui n'amt pas reçu la consécration des Chambres. {Très bien! très bien! à droite.)

Messiours, je fais cette observation pour plusieurs raisons.

Je pourrais dire, avec M. le commandant Foumier, le négociateur, que le traité n'était qu'une <c convention préliminaire qui devait céder ensuite la place à un traité définitif avec traité de commerce, qu'on soumettrait à la ratification des Chambres. » Je pourrais ajouter que l'approbation da traité de Tien-Tsin n'était pas absolument certaine ; car il ya, notamment dans l'article i*s des obligations imposées il& France qui ne seraient pas acceptables pour une Chambre française, si elles devaient être rendues exécutoires.

Hais ce n'est pas précisément là-dessus que je veux insister. Je dénonce cette irrégularité, d'abord,parce qu'elle a permis à la Chine de s'en prévaloir contre vous, pour opposer une fin de non-recevoir à vos revendications; ensuite parce que d'autres, à leur tour, pourraient a'en prévaloir également, si leurs intérêts menacés ou lésés les conduisaient k s'interposer entre la Chine et nous.

Je la dénonce, surtout, parce qu'il me parait nécessake, indispensable que le pays apprenne comment sa politique extérieure est dirigée, comment se poursuivent des négociations d'où dépendent la paix et la guerre, et en quelles mains malheureuses vous avez placé votre confiance. (Très bien! très bien I à droite,)

Lorsqu'on sait avoir afiaire à des casuistes aussi raffinés

et aussi subtils que les Chinois, à des fourbes émériies, k des gens dont M. le président du conseil a dit ici « qu'ils ont le géoie de la duplicité et de la mauvaise foi », c^est un devoir naturel, élémentaire, de prendre contre leurs fourberies toutes les précautions possibles. Eh bien ! j^ai le regret de dire que ces précautions ont été négligées ; car Tabsence de ratification par les Chambres françaises n'est pas la seule lacune du traité de Tien-Tsin ; il y manque aussi la signature de la Chine. [Marques d'approbation à droite.)

J^ai entendu dire ici par H. le président du conseil que le traité de Tien-Tsin avait reçu Tadhésion signée du Tsong-Li- Yamen. C'est une inexactitude...

M. Raoul Du val. — Une de plus 1

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il a rcçu la signature de rimpératrice, c^est encore mieux I [Très bien 1 très bien! au centre,)

M. Jules Delafosse. -* Ni l'impératrice, ni le Tsong-Li- Yamen n'ont signé !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il y a uu décrct impérial qui Ta formellement approuvé. Il existe deux décrets : l'un qui a donné les pleins pouvoirs au vice-roi du Pé-Tchi-li ; l'autre qui a ratifié la convention préparée par lui.

M. Clemenceau. — Après Taffaire de Bac-Lé ?

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Non, le 10 mai.

M. Jules Delafosse. — J'en parle librement, messieurs, parce que la Chine, jusqu'ici, n'a pas contesté la validité du traité de Tien-Tsin. Ce n'est qu'une observation que je veux faire pour montrer ce que vaut la diplomatie du gouvernement. Ce que le Tsong-Li-Yamen a ratifié, c'est un rapport annexe de Li-Hung-Cbang, c'est-à-dire une interprétation toute chinoise du traité {Rires approbatifs à droite) ^ et cette interprétation, vous ne l'avez pas connue, vous n'avez pas même demandé à la connaître !

Si vous l'aviez demandé, monsieur le président du conseil, vous vous seriez aperçu que la clause de l'évacuation immé*

diate ne s'y trouvait pas; et ce n'est pas moi qui le dis, c'est votre négociateur, M. Fournier lui-même. Ecoutez, messieurs, cette citation, elle en vaut la peine :

« Je distinguai nettement que les protestations de Pékin avaient empêché le vice-roi d'avouer au palais que le retrait des troupes devrait être immédiat, et que, n'osant pas me l'avouer, il essayait d'arriver au même résultat en allongeant les délais. »

Ainsi, messieurs, la plupart des affirmations apportées à cette tribune par M. le président du conseil se trouvent infirmées par son propre négociateur. (TVè* bien! ires bien! à droite,)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Cela sc trouve en entier dans les deux langues.

M. Jules Delafosse. — Au reste, messieurs, le traité de Tien-Tsin n'a qu'une influence tout à fait secondaire sur les événements qui nous occupent. Le point capital de ce procès, c'est Tarrangement complémentaire relatif à l'évacuation des villes frontières du Tonkin. Ici encore, M. le président du conseil est venu affirmer qu'il y avait eu une convention signée. Je ne me permettrai pas, jusqu^à ce qu'il s'en soit expliqué à la tribune, de le contredire. Mais j'affirme que rien, dans les documents diplomatiques ou dans les communications ministérielles, rien ne nous autorise à dire ou à croire que cette convention ait jamais existé. Voici ce qui s'est passé : si je me trompe, les membres de la commission qui ont entendu et recueilli les confidences du gouvernement lui-même voudront bien me rectifier.

Lorsque Li-Hung-Chang et H. le commandant Fournier eurent conclu entre eux la convention qui porte le nom de traité de Tien-Tsin, M. le président du conseil, impatient d'en finir avec cette affaire du Tonkin qui lui cause de justes angoisses, donna Tordre à son négociateur de régler les conditions de l'évacuation. Le moment, il n'est pas inutile de le noter, pouvait paraître inopportun; car, à cette époque, il y

avait une recrudescence d'hostilités contre la France à Pékin, et voici le tableau fort intéressant que M. le commandant Fournier a tracé de Pétat des esprits dans la capitale :

« L*orage prévu avait éclaté dès renvoi à Pékin, par télégramme, du texte arrêté de notre traité.

n Les protestations arrivaient de tous côtés. »

M. Andrieux interrompt et dit: « Le traité avait donc été rendu public? »

M. le commandant Fournier répond : « Non, mais il avait été soumis au Tsong-Li-Yamen et au grand conseil, ce qui constitue dans le milieu officiel une publicité assez étendue ; celte assemblée comprend les princes tartares, les censeurs, les grands fonctionnaires ; c^était donc un toile général fort redoutable.

» Les censeurs déclarent que ce traité serait la honte, le déshonneur de la Chine ; quUl eût fallu négocier plus longtemps ; qu'au moins le négociateur eût dû réclamer une rectification de frontières; qu'il convenait d'attendre une victoire des troupes chinoises au Tonkin ; que la situation militaire n'était pas désespérée au point dMmposer une pareille humiliation, etc. Li-Hung-Chang, qui avait pleins pouvoirs pour négocier, mais non pour signer, se rembrunissait. »

Je vous prie, messieurs, de retenir cette dernière phrase lorsque vous aurez à juger la politique du gouvernement ; je ne la commente pas^ je me contente de la citer et de la confier à vos souvenirs. {Très bien ! très bien! à droite.)

Cet état des esprits devait paraître assez inquiétant pour qu'un ne précipitât rien ; il exigeait tout au moins qu'on prit toutes les garanties pour assurer la régularité de la convention à intervenir. Voici, messieurs, comment les choses se passèrent. H. le commandant Fournier se rendit auprès de Li-Hung-Chang et lui remit une note aux termes de laquelle le gouvernement de la France signifiait à la Chine que les

troupes françaises occuperaient, dans le délai de vingt jours, les places frontières du Kouang-Tong et du Kouang-Si, et dans le délai de quarante jours, les villes limitrophes du Tunnan.

Li-Hung-Chang reçut la note et donna son assentiment verbal. Le négociateur français ne réclama pas de lui d'engagement réciproque, contractuel. Il ne lui demanda même pas un accusé de réception.

Messieurs, on a assez vivement reproché à M. le commandant Fournier son imprévoyance, et je crois, en effet, que si le commandant était un diplomate de profession, oo pourrait critiquer sa façon de négocier.

Mais, messieurs, nous n'avons pas le droit d^oublier que M. le commandant Fournier est un officier des plus distingués de notre marine, un soldat droit et loyal, prêtant instinctivement sa loyauté aux autres. {Très bien! très bieni à droite,)

Il se contenta de demander & Li-Hung-Chang d*adresser la notification au Tsong-Li-Yamen et de la faire ratifier par lui.

Li-Hung-Chang s'y refusa. Il dît qu'il ne le pouvait pas, parce que, au moment où Teffervescence hostile à la France se manifestait d'une façon de plus en plus violente, la notification de cette nouvelle convention pouvait être dangereuse, qu^elle risquait presque d'aboutir à un rejet, et peut-être à une disgrâce pour lui. Il ajouta que la ratification par le Tsong-Li-Yamen n^était pas nécessaire, que les commandants des troupes chinoises au Tonkin étaient tous à sa dévotion, et qu'il suffirait qu'il leur envoyât des ordres pour qu'ils fussent obéis sans hésitation.

Voilà tout ce que nous savons officiellement de l'arrangement complémentaire du traité de Tien-Tsin.

Je suis obligé, messieurs, de marcher avec une extrême précaution sur un terrain dont je sens les difficultés. Vous reconnaîtrez du moins que je n'ai rien dit jusqu'ici qui ne se

trouve dans les documents ofBciels dont vous êtes saisis, et j'espère ne jamais dépasser la mesure que m*impose la nature même de ces débats. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Si j*avais, messieurs, la liberté de dire tout ce que je pense^ il y aurait de cruelles représailles à exercer contre la conduite et contre la diplomatie du cabinet. Tout ce que j'en veux dire, c'est que son plus grand tort a été de donner trop largement carrière à la duplicité chinoise, et nos adversaires en ont cruellement usé.

Je ne veux pas apporter à cette tribune de version chinoise. Il ne me convient pas d'emprunter à Tennemi des armes pour combattre un cabinet français. {Très bien 1 très bien 1 à droite.)

Je vous demande seulement la permission devons donner un échantillon de la diplomatie de M. le président du conseil ; et je le fais avec d'autant moins de scrupule que je suis certain d'avance que l'approbation de la majorité de la Chambre lui est acquise. {Rires à Vextréme gauche. — Très bien ! à droite.)

Messieurs, pour la clarté de la citation que je vais faire, je dois faire connaître à la Chambre qu'après l'affaire de Bac- Lé, dont je vais parler tout à l'heure, le gouvernement français avait demandé une explication au Tsong-Li-Yamen. Le Tsong-Li-Yamen avait déclaré qu'il n'y avait pas eu convention, qu'il n'y avait pas eu d'engagement , et H. le président du conseil a répondu en ces termes :

« C'est le 17 mai, messieurs, que, pour assurer l'exécution de l'article 2 du traité de Tien-Tsin, le commandant Fournier a remis au négociateur chinois une note écrite portant que : « Après un délai de vingt jours, c'est-à-dire le 6 juin, nous pourrions occuper Lang-Son, Cao-Bang, That-Khé et toutes les places adossées aux frontières du Kouang-Tong et du Kouang-Si. » Rien n'a pu faire supposer alors à notre plénipotentiaire que cet arrangement ne fût pas agréé par son interlocuteur. Mais il y a plus. Quelques jours plus tard, le

30 mai, je faisais connaître à la Chambre des députés, à Paris, en même temps que le traité deTien-Tsîn, les termes mêmes du-dit accord, el cette communication a reçu une immense publicité. On ne saurait donc admettre que le gouvernement impérial en ignorât les dispositions, et il aurait dû, en tout cas, nous prévenir en temps utile des difficultés qui pouvaient de son fait en empêcher Texécution régulière. »

Messieurs, ces façons de s'expliquer doivent paraître des vérités lumineuses, incontestables, à H« le président du conseil. La Chine a dû écouter ce qu'il a dit ici et se tenir pour avertie. C'est la théorie du contrat tacite que nous avons vue naguère s'épanouir au Congrès...

Un membre à t extrême gauche. C'est cela I

M. Jules Delafosse... contrat tacite qui liait le Sénat, par cette raison décisive que les sénateurs sont censés lire le Journal officiel (Rires et approbations à droite); c'est le commentaire anticipé de cette réponse effrayante que faisait, il y a trois mois, M. le président du conseil à M. Raoul Duval : « Eh ! monsieur, ces choses se traitent par la bonne foi et non par l'écriture ! » .

J'ai peur, monsieur le président du conseil, que cette nouveauté diplomatique ne fasse pas son chemin, et s'il est dans votre destinée de négocier longtemps encore pour la France et au nom de la France, je ne puis que vous supplier de vous en rapporter un peu plus à l'écriture, et un peu moins à la bonne foi. {Nouveaux applaudissements sur le$ marnes bancs.)

Messieurs, puisque nous étudions la politique diplomatique de M. le président du conseil, et que vous semblés vous intéresser à cette étude, je vous demande la permission de vous en citer un autre exemple. Vous avez lu tous, assurément, l'intéressante et poignante déposition de M. le commandant Fournier. Il y a un moment où l'un des membres de la commission pose à M. le commandant Fournier cette question :

« Dans votre pensée, Li-Hung-Ghang n^engageait-il que lui on engageait-il le gouvernement chinois? »

Le commandant Fournier répond tout d^abord : « Li ne pouvait engager que sa personne » ; puis, en revisant le procès-verbal, il modifie les termes de sa déposition et dit : « Li engageait son gouvernement, puisqu'il était plénipotentiaire ; mais pas sans retour. »

M. Granet. — C'est à moi que la réponse a été faite.

M. Jules Delafosse. — Alors les membres de la commission se retournent naturellement vers M. le président du conseil et lui demandent de concilier des négociations si obscures et si peu fermes avec des déclarations aussi catégoriques que les siennes, et il répond : m Ce qu'il importe de bien préciser, c'est que je n'ai eu en mains qu'une dépêche où Ton ne distinguait pas entre Li-Hung-Chang ou le Tseng- Li-Yamen. » Il dit plus loin : « Toutes ces distinctions ne sont pas dans la dépêche qui a été notre seul renseignement. » Il ajoute même une phi^ase qui a été supprimée dans le procès-verbal. Supprimée par qui? et pourquoi? Je rignore et voudrais bien le savoir; mais je la rétablis, d'abord parce que la Chambre a décidé que les procèsverbaux destinés à la publicité seraient intégralement publiés, et puis parce que cette phrase jette une certaine lumière sur les illusions dont H. le président du conseil s'est nourri jusqu'à ce jour. Cette phrase est ainsi conçue :

« Nous avons des dépêches où le langage du vice-roi est absolument celui d'un chef de gouvernement. »

M. Leroy, rapporteur. — D'où cette phrase est- elle extraite ?

M. Jules Delafosse. — Du compte rendu de la séance où M. le commandant Fournier a comparu devant la commission. Elle a été supprimée dans l'impression; je l'ai prise dans les registres des procès-verbaux de la commission, et je la reproduis intégralement. (Mouvements divers. — Rires et applaudissements à droite et à Vextrême gauche.)

M. GsoRaBS Pbrin. — Cela fait une quatrième édition des procès-verbaux ; il y en avait déjà trois l

M. JoLiBOis. — C*est une édition considérablement expurgée 1

M. Jules Delafosse. — Je n^attache pas une extrême importance à cette phrase. Je crois seulement y voir que H. le président du conseil qui s'est trompé sur la personnalité de Li-Hung-Ghang, en ce qu'il Ta pris toujours pour un ami, pour un allié de sa politique, n'était pas loin alors de le con> dérer comme le souverain de la Chine. {Rires à droite et à Vextrême gauche.)

Cela explique bien des choses, mais cela n'excuse rien.

Vous savez, messieurs, les événements qui ont suivi. L'ordre est donné au commandant du corps expéditionnaire d'aller prendre possession de Lang-Son. Une colonne de 400 hommes est placée sous les ordres du colonel Dugenne, et se met en marche. A mi-chemin elle rencontre les troupes chinoises dont les commandants lui refusent le passage. Il y a à ce propos une correspondance échangée entre les commandants chinois et le colonel Dugenne, qu'il pourrait être intéressant de publier ; vous la connaissez, je m*en rapporte à vos souvenirs, j'ai dit qu'à cette tribune je ne citerais aucun document chinois. {Très bien lires bien! à droite,) Le combat s'engage alors, et il dura deux jours. Ce combat fat ce qu'ont été toutes les rencontres de nos soldats avec l'ennemi, un admirable exemple d'héroïsme.

Pendant deux jours nos soldats ont combattu à découvert contre des troupes couvertes, dans la proportion de un contre dix, et ils ont maintenu leurs positions. (Applaudissements sur divers bancs.) Us n'ont pu cependant opérer une trouée, et le général Millot, commandant en chef, a pris le parti de rappeler la colonne à Hanoï.

Ici, M. président du conseil fut naturellement appelé à s'expliquer sur cet incident qui succédait de si près à la paix annoncée. Il déclara que Taffaire de Bac-Lé était un

guetr-apens, une trahison, une violation flagrante du traité consenti.

Les paroles prononcées à cette occasion par M. le président du conseil ont une gravité particulière et je me crois obligé de les citer. Il s'exprime en ces termes, dans la séance du 7 juillet :

« Nous avons cru trouver dans cette agression, dans cette violation formelle du traité de Tien-Tsin le fondement d'une réparation nécessaire.

y> Nous avons pensé qu'ayant donné à la Chine et au monde entier une preuve si éclatante de modération, en renonçant à une indemnité dont le principe n^était ni contesté ni contestable, nous étions en droit de rappeler à ceux qui se font un jeu de la foi des traités que de tels actes se payent et veulent une réparation.

o Le gouvernement se croit en mesure de faire respecter les traités, de les protéger contre des entreprises dont Timprudence touche au vertige, et il promet qu'il ne sera rien épargné pour sauvegarder avec résolution, avec prudence toujours, mais avec une fermeté que rien n'ébranlera, les droits et les intérêts de la France. »

Ces paroles, messieurs, furent acclamées par la grande majorité de cette Chambre, et pas une protestation ne s'éleva de nos bancs, à nous, qui n'avons pas coutume d'applaudir aux paroles ministérielles. Pourquoi? Parce qu'il n'y avait place alors que pour un seul sentiment, le sentiment de la loi violée, de l'honneur outragé, et pour Tobligation que nous sentions commune à tous d'en tirer vengeance. Vous aviez raison de le dire, monsieur le président du conseil: ces choses se payent. S'il y a eu guet-apens, sUl y a eu trahison, vous avez bien fait de demander k la Chine une réparation nécessaire, et j'affirme que la Chambre, plus soucieuse peut-être de l'honneur national que vous n'avez semblé Pêtre en ces derniers temps, ne vous permettra pas d'abandonner vos revendications.

Mais si, d^aventure, il o'y a eu ni guet-^pens, ni trahison, s*il n^y a pas eu violation des traités ; si la notification n^a pas même été soumise au gouvernement chinois, quel rôle a été le vôtre et que faites-vous sur ces bancs? {Applaudissements à droite,)

H. Briens. — Et la Chine va lire ces paroles 1

M. Jules Delaposse. — Vous auriez encouru la plus terrible responsabilité que jamais chef de gouvernement ait encore assumée. Car après avoir fait massacrer nos soldats sur la foi d*un traité imaginaire... {Protestations au centre et à gauche)y — je n'affirme pas, messieurs, j'attends les explications, j'attends les preuves et je les sollicite, — vous auriez, sans autre raison que de prêter au pays votre propre erreur, vous auriez engagé la France dans une grande guerre, tous auriez sacrifié des milliers d'hommes et des millions pour couvrir uniquement votre légèreté et votre imprévoyance I [Applaudissements à droite. — Nouvelles protestations au centre et à gauche.) Ces choses-là se payent aussi, monsieorle président du conseil ! {Nouvelle approbation à droite.)

Je ne parie pas des autres griefs que nous pourrions faire valoir contre vous, de l'incorrection de vos procédés, de la constitution violée dans sa lettre et dans son esprit, de la guerre faite à Tinsu de la France et sans l'aveu des Chambres... (Très bien ! très bien I à droite),^ du blocus de Formose notifié sans déclaration de guerre^ ce qui nous expose à des complications de tous les jours.

H. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Nullement! rassurez-vous.

M. Jules Delafosse. — Je ne parle pas des autres irrégularités dont votre politique est semée.

Mais si vous n'avez pas dans votre portefeuille le traité violé, le texte écrit, le texte formel dont vous vous êtes prévalu pour engager la France dans cette guerre, je dis que votre guerre est une conspiration du pouvoir personnel contre la sécurité de la patrie... {Applaudissements à droite. — Protestations au centre)^ et je déclare qu'il n'existe, ni

dans les règles de la responsabilité ministérielle, ni même dans le code pénal, de châtiment qui soit au niveau d'un pareil attentat I [Très bien 1 très bien ! à droite, — Exclamations à gauche.)

M. Langlois. — Après la peine de mort, je ne connais plus rien ! {On rit,)

M. Jules Delafosse. — Si, au contraire, vous avez ce texte, si vous avez cette preuve, si vous avez des arguments encore inconnus à faire valoir, il faut les produire ici, tout de suite, il faut nous dire : Voici le traité, et voilà la trahison ! Alors votre situation deviendra nette et forte, ce qu'elle n'a jamais été ; mais il n'est que temps, en vérité, de renoncer à cette bouffonnerie du secret, à cet attirail du mystère qui prête à votre politique extérieure les dehors de je ne sais quel roman ténébreux ou comique. [Approbation à droite,)

De qui vous cachez-vous? et pourquoi vous cachez-vous? Je vous entendais, l'autre jour, pousser ce cri étrange : « Il ne faut pas le dire aux Chinois ! » Dire quoi ? cacher quoi ? Croyez-vous donc que les Chinois, avec lesquels vous négociez, ne savent pas ou ne devinent pas tout ce que vous pouvez dire ou faire? Je vous entendais taxer de puérilité, de mesquinerie, les justes réclamations de H. Clemenceau: mais, monsieur le président du conseil, ce qui est puéril, ce qui est mesquin, c'est de vouloir lutter de ruse avec des mandarins chinois. Cette émulation n'est digne ni de vous, ni de nous. [Rires à droite et à gauche.) Lorsqu'on a l'honneur d'être le chef du gouvernement de la France, on a mieux à faire que de cultiver la chinoiserie. [Rires approbatifs à droite, — Rumeurs au centre,)

Vous vous défendez de jouer cartes sur table avec les Chinois ; et moi, je vous dis qu'il ne faut pas jouer du tout. Avec des adversaires de ce caractère, il n'y a qu'une diplomatie qui soit efficace, c'est la diplomatie brutale, celle qui parle d'une voix claire et haute, qui pose nettement ses

conditions et qui n'en démord plus ; quand elle ne réussit pas, il reste la force. {Très bien! très bien!)

Ceci m'amène à demander au gouvernement ce qu'il veut faire. Est-ce la paix, est-ce la guerre?

Si c'est la guerre, pourquoi n'emploie-l-il pas les moyens décisifs ? Pourquoi refuse-t-il de demander à la Chambre les subsides suffisants qui doivent la rendre efficace ?

Si c'est la paix, — et je tiens à vous dire tout de suite que je vous crois incapable de faire jamais la paix, — mais enfin, si c'est la paix, je vous demande de nous apprendre quelles sont vos dernières conditions. Je dis « vos dernières conditions », parce que vous avez eu des conditions successives. Après avoir demandé à la Chine 250 millions, vous avez réduit votre demande d'indemnité au chiffre de 80 millions, et les demi-confidences que vous avez faites, les paroles qne vous avez prononcées à la tribune donneraient à croire qu'il y a encore des conditions réservées, celles-là sans doute qu'il ne faut pas dire aux Chiniois. {Hilarité à droite. — Murmures au centre,)

{A ce moment deux membres échangent des paroles qrn m parviennent pas jusqu'au bureau.)

M. CuNÉo d'Ornamo. — On proteste parce que, pour nos collègues du centre, le patriotisme consiste...

H. LE PRÉsmsNT. — N'interrompez pas, monsieur Cunéo d'Ornano.

M. CuNÉo d'Ornano. — J'explique les murmures du centre.

H. LE PRtsmENT. — Vous n'avez rien à expliquer ; vous n'avez pas la parole, et ceux qui ont interrompu ont eotort La parole est à M. Delafosse seul.

M. CuNÉo d'Ornano. — Le patriotisme consiste sans doute à voter aveuglément tout ce que le ministre demande.

H. Jules Delafosse. — Si les interrupteurs voulaient accuser mon patriotisme, messieurs...

M. LE PRÉsmENT. — L'intcrruptiou, qui, d'ailleurs, n'est

pas parvenue jusqu'au bureau, ne vous concernait pas, monsieur Delafosse ; si un membre avait mis votre patrio* iisme en doute, je l'aurais rappelé à Tordre.

M. Jules Delafosse. — Je disais, messieurs, au moment où j'ai été interrompu, qu'entre le dépôt de la demande de crédits et le moment où je parle, des négociations ont été entamées et elles ont paru un instant sur le point d'aboutir.

J'ai l'honneur de demander au gouvernement de nous apprendre sur quelles bases ces négociations ont été établies et poursuivies, et pour quelle cause elles ont échoué.

J'attends ces explications avec une curiosité bien naturelle ; mais, quelles qu'elles soient, messieurs, je vous dirai tout de suite qu'elles ne changeront absolument rien à ma conviction... (Bires au centre)y à la conviction réfléchie et raisonnée où je suis que le cabinet actuel est hors d'état de nous assurer une solution avantageuse et sûre. (Très bien 1 très bien! à droite.)

Messieurs, je me suis efforcé de vous montrer sa diplomatie sous tous ses aspects et de vous prouver qu'il était seul responsable de la guerre. Je voudrais maintenant vous montrer, en deux mots seulement, parce que l'heure s'avance... {Parlez ! parlez l)^ qu'il est aussi l'obstacle, l'obstacle insurmontable... {Exclamations à gauche et au centre) à la conclusion de la paix. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Messieurs, je suis de ceux qui croient à la possibilité, à la nécessité d'un arrangement, et, contrairement à l'opinion qu'exprimait tout à l'heure l'honorable M. Lockroy, je crois à l'efficaîté d'une médiation et je l'appelle de tous mes vœux« Mais je suis aussi persuadé que, de tous les cabinets possibles, le cabinet actuel est précisément le seul qui ne puisse y recourir ; pourquoi? parce qu'il s'est engagé de telle sorte qu'il ne peut se dégager sans déshonneur pour lui, et en même temps sans déshonneur pour le pays. {Très bien Hrht bien! à droite.. — Exclamations à gauche et au centre.)

Je yeux tous en donner la preuye en empruntant le témoignage même du gouvernement.

Dans la commission, on a demandé à M. Foumier de dire quelles étaient, suivant lui, les conditions auxquelles la Chine consentirait à traiter. M. Fournier a répondu:

« Ils traiteraient aujourd'hui sur tout ce qui ne serait pas ostensiblement Tindemnité; mais vous n^aurez jamais d^eux aucun argent, à titre dlndemnité. »

Or, M. le président du conseil disait le même jour: « Nous ne renonçons nullement à notre demande d^indemnité ; c'est comme gage de Tindemnité que nous saisissons Formose. »

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — M. Foumier a ajouté que la Chine mettait son honneur à ne pas payer cette indemnité.

M. Jules Delafosse. — Vous voyez, messieurs, ce que yoos pouvez attendre de la politique ministérielle, après cet édifiant dialogue. D'une part, le gouvernement dit : Nous voulons une indemnité. Son négociateur, d'autre part, loi répond : Vous ne l'obtiendrez jamais ; et le gouvernement réplique : Nous la voulons tout de même. {Très bien ! et rires à droite.)

Voilà une diplomatie vraiment concordante et une situation pleine de promesses I

Messieurs, tout autre serait la condition d'un cabinet nouveau. {Exclamations ironiques au centre.)

M. Langlois. — Proposez-le !

M. LE COMTE DE Douyillet-Maillefeu. — - Soyez tranquilles, vous y gagneriez I

. M. Jules Delaposse. — Vous me ferez bien rhonnenr de reconnaître, j'imagine, que je suis absolument désintéressé dans la question. (Bruit au centre. — Très bien! très bien là droite.)

Au point de vue de l'intérêt politique ou de Tintérét de parti, je ne fais aucune différence entre tous les cabinets républicains : par conséquent, lorsque je dis que TaYène-

mentd*un cabinet nouveau est indispensable, entendez-le bien, à la conclusion de la paix, vous pouvez d'autant mieux croire mon affirmation qu'elle est absolument désintéressée. {Très bien! très bien 1 à droite, — Exclamations ironiques à gauche.)

Je le dis, messieurs, parce qu'un cabinet nouveau pourrait librement désavouer ce qu'il y a de désavouable et de personnel dans la politique du cabinet actuel.

M. Raoul Doval. — Très bien !

M. Jules Delafosse. — Un cabinet nouveau pourrait faire appel à la médiation que je désire et accepter librement son verdict ; il pourrait surtout, sur cette question nationale, et c'est là la raison décisive qui devrait vous faire réfléchir, rallier autour de lui toutes les énergies, et tous les dévouements. [Très bien I très bien ! à droite,)

Il faut bien vous persuader^ messieurs, que la Chine, qui nous observe, qui nous écoute, qui est à Taffût de tous les accidents et de tous incidents, qui suppute ce que peuvent lui donner d'avantages le discrédit et les faiblesses du cabinet actuel, il faut que vous sachiez que la Chine ne consentira à traiter que le jour où vous lui ferez peur. Et elle ne commencera de prendre peur que lorsqu'elle verra tous les groupes et tous les partis se rallier et se fondre dans le mêmes effort et dans la même résolution. {Exclamations au centre et à gauche. — Très hieni très bien! à droite et sur divers bancs.)

J'entends bien, messieurs, le sens de vos protestations ; vous nous dites : Pourquoi ne vous ralliez-vous pas autour du cabinet actuel? Voilà sans doute ce que signifient vos exclamations.

Eh bien, c'est parce que nous ne le pouvons pas ! Non ! non ! nous ne pouvons pas donner notre confiance à un cabinet qui a fait un si misérable usage de celle que vous lui avez prodiguée. Ce serait livrer la paix et la guerre, le présent et l'avenir à une politique qui n'a ni direction, ni pré-

voyance. Il faut, entendez-vous, que le cabinet disparaisse pour que la paix se fasse 1 [Rumeurs sur divers bancs.)

II est dès aujourd'hui la victime expiatoire justement désignée par ses erreurs, et c*est à mes yeux la seule fonctioQ que désormais il puisse utilement remplir. {Très bien ! très bien ! à droite.)

Eh 1 messieurs, si le cabinet avait conscience de la situation qu'il s'est faite et qu'il nous a faite, s'il avait uniquement souci de Tintérét national, s'il prenait en piUé ce malheureux pays voué par lui aux aventures sans but et aux sacrifices sans fin, il n'eût pas attendu que je me fisse à cette tribune Técho d'un cri qui commence à s'élever de toutes parts et qui, bientôt, partira de vos bancs. (Très bien ! irh bien! à droite. — Réclamations au centre.)

M. GuNÉo d'Ornano. — La question sera portée devant le pays.

M. Jules Delafosse. — Mais puisqu'il est, paratt-il, incapable de cette abdication volontaire, c'està vous qu'il appa^ tient de la lui conseiller.

J'ai dit en commençant que vous aviez été trompés jusqu'ici, mais vous ne pouvez plus Tétre : votre responsabilité commence à l'heure juste où la lumière s'est faite dans vos esprits, et les événements, j'imagine, ont éclairé d'un jour assez vif la politique ministérielle pour que vous ne gardiez désormais aucune illusion. {Approbation à droite.) Vous savez ce que le cabinet a fait dans le passé, vous savez ce qu'il vous prépare dans l'avenir.

M. LE COMTE DE Douville*Maillefeu. — Non, nous ne le savons même pas! {Rires à droite.)

M. Jules Delafosse. — Je veux dire que, comme il ne semble pas disposé à changer de politique, celle d'hier nous répond de celle de demain.

Vous savez qu'il est hors d'état de faire la paix et que la guerre continue est sa fatalité, je dirais son châtiment, si la France ne payait pour lui. Vous savez que l'état de repré-

sailles n'est qu'un jeu, que la prise de gages n^est qu'un leurre, que l'occupation du delta est un immense fardeau ; vous le savez, et tous savez aussi que le maintien du cabinet actuel est la continuation de tout cela I

Il TOUS appartient maintenant de choisir entre le pays et lui. (Très bien! très bien! à droite.)

Eh bien, malgré les interruptions qui ont accueilli tout à l'heure, je ne dirai pas la sommation, mais plutôt la prière que je lui adressais, je ne doute pas, je ne veux pas douter de Yotre patriotisme et de votre résolution. Je veux croire que vous finirez par entendre le cri d'impatience, de lassitude et de détresse du pays... {Rumeurs sur divers bancs. — Oui! oui! — Très bien! à droite.) Je veux croire que, pour sa délivrance comme pour votre honneur, vous sentirez que l'heure est enfin venue d'arrêter cette politique coupable et folle, dont le développement a été un fléau et dont la continuation serait un crime ! {Applaudissements répétés à droite. — Uàrateur en retournant à son banc est félicité par ses amis.)

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