‹ Vingt ans au parlementChapitre 25 sur 40 · RÉPONSE A M^ FREPPEL · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M^ FREPPEL

(21 Décembre iS8ô.)

Le ministère Jales Ferry avait dispara, emporté dans ane tempête parlementaire, après le désastre, d'ailleurs exagéré, de Lang-Son. Des élections générales avaient eu lien, et la question da Tonkin avait été le ehamp de bataille des candidats et des partis.

Le cabinet nouveau, que présidait H. Brisson, avait recueilli ce lourd héritage, sans trop savoir ce qu*il devait en faire. li demandait, à son tour, des crédits, sans définir Tœuvre à laquelle ils étaient destinés. Mgr Freppel qui s'ét&it montré, dans la précédente législature, un défenseur ardent de Texpédition du Tonkin, venait de prononcer un discours où les imputations désobligeantes n'étaient pas assez ménagées à ses contradicteurs, et qui, à ce titre, avait vivement indisposé la droite : M. Jules Delafosse eut rhonneur de lui répondre en ces termes :

M. Jules Delafosse. — Messieurs, nous étions habitués, dans Pancienne Chambre, avoir Mgr Tévéque d*Angers, seul dans la droite, patronner la politique coloniale de H. Jules Ferry, {Rumeurs au centre. — Très bien! très bien! à droite.)

M. Legrand (de Lecelles). — Il est toujours seul !

Voix au centre. — La politique coloniale est la politique du pays 1

M. Jules Delafosse. — Nous nous habituerons de même à le voir dans la Chambre nouvelle continuer son concours et sa confiance à ceux qui continuent la politique de Tancien

cabinet, et je n'aarais, pour ma part, absolument rien à redire aux manifestations de son patriotisme, si ce patriotisme n'accusait celui des autres. Bien qu'au commencement de son discours Mgr Freppel se soit défendu de tout mauvais sentiment contre ceux qui se séparent de lui dans cette question, il ne s'est pas retenu de jeter à la tète de ses collègues de droite des accusations dont le caractère injurieux... (Bruyantes réclamations au centre. -^Applaudissements à droite.)

M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie. — On ne peut pas nous faire une plus grande injure que d'accuser notre patriotisme !

M. Jules Delafossb.... dont le caractère injurieux a été compris et souligné par les applaudissements, mérités d'ailleurs, des bancs ministériels. {Très bien! très bien à droite,)

Eh bien, si nous sommes résignés à entendre Mgr Freppel nous contredire, nous ne sommes pas résignés du tout à le laisser dire que la politique que nous ayons arborée dans la lutte électorale, qui nous a été signifiée par le suffrage universel... [Réclamations au centre. — Applaudissements à droite.)

J'en appelle à ses collègues du Finistère, aux 120 membres nouveaux qui siègent sur ces bancs.

Voix à droite. — Parfaitement I

M. Jules Delafosse. — J'en appelle aux affiches blanches de vos préfets, et je dis, messieurs, que cette politique, qui compte ici 250 ou 300 adhérents peut-être, nous ne pouvons tolérer qu'on l'appelle une politique d'humiliation, d'abaissement, de reculade et de honte I [Nouveaux applaudissements adroite. — Réclamations à gauche.)

Ce qu'il faut dire, c'est que tous ici, sans distinction de nuance ou de parti, nous avons un égal amour de notre pays, un égal souci de son honneur, et que si nos vues diffèrent sur des questions graves comme celle-ci, cela tient uniquement, non pas à une absence ou à une abdication du

patriotisme, mais à une conception différente de riniérèt national et de la meilleure façon de le servir. (Vifs applaudissements à droite.) Mais vous ne ferez croire à personne qu'il y ait dans cette Chambre, ni sur les bancs de la droite, ni sur les bancs de la gauche, un député, un seul, assez inconscient de ses obligations envers la patrie, assez insoucieux de son honneur pour faire de son mandat un mandat de trahison, et livrer k nos ennemis une part quelconque dn patrimoine matériel et moral de la nation. (Très bien! trh bien! adroite.)

Ah I il est facile de dire, en vérité, que la renonciation de la France au Tonkin, c'est la reculade, c'est la capitulation, c'est la honte I Mais si nous croyons, nous, que le Tonkin est une plaie vivante, une plaie mortelle au flanc de la France, une plaie toujours ouverte par où coule le meilleur de son sang ; si nous croyons que Toccupation militaire indéfinie est la ruine de ses finances, le déficit croissant de son budget, l'augmentation de ses impôts, Taffablissement de son armée et la fin même de sa sécurité continentale ; si nous croyons que Toccupation, après nous avoir coûté pendant la paix des centaines de millions et des milliers d^hommes, nous mène fatalement, prochainement peut-être, à un conflit avec ia Chine; je dis que nos préoccupations valent bien les vôtres (Très bien ! très bien! sur les bancs à droite)^ et que l'énergie que nous mettons dans notre résistance n'a rien à envier au patriotisme de ceux qui nous accusent I [Applaudissements sur plusieurs bancs à droite.)

11 faut, messieurs, écarter de ce débat, les considérations de cette nature et j'ai bonne envie de dire les déclamations... (Très bien! très bien ! sur divers bancs à droite et à V extrême gauclie.)

M. Edouard Thibrs. — C'est vous qui déclamez» (Interruptions à t extrême gauclie. — Bruit.)

M. Jules Delafossb. — Je parle comme je puis, monsieur, et ne vous défends pas de faire mieux que moi.

H. LB PRÉSIDENT. — L'orateuT a le droit d'apprécier un discours, précédemment prononcé ; on n'a pas le droit de rinterrompre.

{MM. Clemenceau et Thiers échangent quelques paroles qui se perdent dans le bruit.)

M. LB PRÉSIDENT. — Honsieur Thiers, vous n'avez pas le droit d'interpeller vos collègues.

{M. Thiers continue à s'exprimer avec vivacité.)

M. LE PRÉSIDENT. — Vous u'avcz pas le droit, monsieur Thiers, de provoquer le désordre en interpellant vos collègues. Je vous rappelle à l'ordre,

M. Edouard Thiers. — Je demande la parole sur le rappel à Tordre.

M. LE PRÉSIDENT. — Vous aurcz la parole à la fin de la séance. Je vous prie de garder le silence. Il est impossible que l'orateur s'explique au milieu de ces interruptions con* tinuelles. J'invite tout le monde, sans exception, à écouter en silence.

M. JcLES Delafosse. — • Je disais, messieurs, qu'il me fallait écarter du débat des considérations de cette nature, qui me paraissent plus sonores que probantes. La question du Tonkin est beaucoup plus simple : c'est une affaire, une affaire bonne ou mauvaise, qu'il faut envisager et résoudre à ce titre seulement. Lorsque, au commencement de l'expédition, nous demandions à M. Jules Ferry quelles étaient les causes et les fins de son entreprise, il nous répondait que c'était le besoin d'ouvrir des débouchés à notre commerce, et lorsque nous interrogeons le gouvernement actuel, il nous dit aussi que le maintien de l'occupation est seulement une question dlntérét national. S'il en est ainsi, la possession du Tonkin est une opération commerciale qui, comme toutes les opérations, a son actif et son passif; il faut l'établir, il faut faire une balance entre les dépenses certaines et les bénéfices possibles, et, une fois cette balance solidement établie, se résoudre pour le parti qui paraîtra le meilleur.

— iW —

Quel est meilleur parti? Le gouvernement nous répond qu'il consiste non seulement à rester au Tonkin, mais à l'occuper tout entier. Je ne dis pas que le gouvernement mette beaucoup d^eothousiasme à proposer cette solution, et je crois que si le Tonkin n^était pas inventé il n'irait pas à sa découverte ; mais il estime que, puisque nous y sommes, nous avons le devoir d'y rester.

Y rester, comment ? En poussant l'occupation jusqu'aux confins extrêmes. Quelles sont les conditions de cette occupation, quel est le contingent des troupes françaises à entretenir? Quelle somme annuelle faudra-t-il inscrire au budget pour pourvoir à leur entretien? Le gouvernement nous répond qu'un corps de 6.000 hommes, encadrant des millices indigènes, y suffira; quant aux dépenses, il n'en a pas souci, convaincu que les seules ressources naturelles du Tonkin y pourvoiront, sans qu'il soit nécessaire de recourir au budget de la France.

Messieurs, lorsque le gouvernement est venu dire dans la commission qu'il voulait occuper le Tonkin avec 5 ou 6.000 hommes et qu'il trouverait des excédants de recettes dans les ressources du pays, un pareil programme accompagné de pareilles déclarations nous a causé une stupeur que l'adhésion de Hgr Freppel n'a pas encore diminuée. {Rires apfrobatifsà droite.)

Comment I il vous faut, à l'heure qu'il est, de 15 à 20.000 hommes pour occuper le Delta, c'est-à-dire un tiers environ du Tonkin, — et ce corps n'y est jamais inactif; il fait la guerre tous les jours, ou, si vous le préférez, il fait la chasse aux bandes infinies, toujours renaissantes, de pillards et de pirates qui foisonnent dans ces régions ; tous les quinze jours, on nous apporte un bulletin de victoire, cequi signifie apparemment que l'on continue d'y combattre, — et c'est en présence de cette situation, devant la nécessité d'entretenir dans le Delta seulement 15.000 hommes qui ne parviennent pas à le pacifier, que vous venez sérieusement nous dire

que 6.000 hommes tous suffiront pour Toccuper tout entier I {Très bieni très bien! adroite.)

De pareilles affirmations ne se discutent pas : elles font simplement rêver.

Je ne veux pas reproduire ici le saisissant tableau qu'a tracé rhonorable M. Pelletan des charges réelles, des périls certains de l'occupation ; mais je vous demande la permission d'invoquer un autre témoignage, un témoignage qui ne vous sera pas suspect, car il émane d'un homme dont Tautorité est exceptionnelle en ces questions, je veux parler de M. le Myre de Vilers.

M. le Myre de Vilers a été gouverneur de la Cochinchine pendant deux ou trois ans ; je n*ai pas besoin de vous dire qu'il y a une assimilation absolue entre la situation de la Cochinchine au début de la conquête, et la situation actuelle du Tonkin.

La citation que je vais faire pourra vous paraître inutile, puisque vous avez lu les pièces annexées au rapport; je la fais non pour la Chambre, mais pour le pays qui nous écoute avec anxiété, qui jugera ces débats et les résolutions qui vont en sortir.

M. le Myre de Vilers, interrogé sur les conditions de Toc cupation du Tonkin, répond en ces termes :

tt Si, en Basse-Cochinchine, pendant la période de pacifia cation, il a fallu environ un homme par cent habitants, faisons la proportion, et pour l'Ânnam et le Tonkin, qui ont 16 millions d^habitants, nous arriverons, non plus à 5 ou 6.000 hommes, mais au chiffre fantastique de 180.000 hommes environ. Je déclare que je ne le prends pas comme sérieux : à mon avis, on peut le ramener à 50.000.

n Si le chiffre d^hommes peut paraître exagéré, en tous cas, le chiffre des postes nécessaires ne l'est pas. On en avait 56 en Cochinchine, il en faudra 900 au Tonkin ; à 25 hommes par poste, cela fait 25.000 ; ajoutez 8.000 hommes pour les forts, 10.000 pour les colonnes volantes et les

troupes de la marine, vous aurez 50.000 hommes. A 2.000 francs par homme, on atteint une dépense de 100 millions. U faut, en outre, prévoir une mise de fonds considérable. 120 millions peut-être, pour construire les bâtiments et casernes nécessaires, si on veut éviter une effrayante mortalité. »

^nsi, messieurs, suivant M. le Myre de Vilers, il faudrait envoyer ou entretenir au Tonkin 50.000 hommes. Et qu'est-<6 qu'ils y feront ces 50.000 hommes? Ils iront pour y mourir. On meurt beaucoup au Tonkin dont Mgr Freppel vantait tout à rheure la salubrité.

L'honorable M. Pelletan vous a révélé ce fait inquiétant que, depuis que la paix est faite, il est mort 3.564 hommes sur un effectif de ^.000 hommes. Messieurs, en portant à 30 ou 40.000 hommes l'effectif nécessaire à Toccupation totale, c'est sur une mortalité moyenne de 4 à 5.000 hoounes an moins qu'il faut compter. On meurt dans le Delta des fièvres paludéennes, du choléra, de la dysenterie.

M. Albert Ferry. — On meurt partout du choléra.

M. Jules Delàfosse. — - Beaucoup croient que le cholére est à Tétat endémique dans le Delta. Lorsque vous aarez poussé votre occupation jusqu'aux confins extémes, à Lang- Son, à That*Ké, à Cao-Bang, à Lao-KaX, aux frontières da Laos et de la Birmanie, alors nos soldats mourront de la fièvre des bois, à laquelle nul Européen ne résiste.

Voulez-vous voter cet impôt de 5.000 morts? Pour moi, je le refuse I S'il faut que les soldats de la France meurent à son service, je veux qu'ils meurent pour une cause qui nous soit plus chère, et c'est du patriotisme encore que de leur souhaiter, que de leur préparer une autre destinée I (Très bien! très bien! adroite.)

Il est vrai qu'on n'entend pas occuper le Tonkin exclusivement avec des troupes françaises ; on veut encadrer dans les troupes françaises les milices tonkinoises, qui, paralt-ii, se battent fort bien.

Mais, messieurs, mieux ces milices se battent, plus il esl

imprudeai d'en grossir le nombre et de les encadrer aussi faiblement? {Marques d'approbation à droite.) Qui vous répond de leur fidélité ? Qui vous dit qu'à la première alerte venant du côté de la Chine, elles ne se révolteront pas, elles ne se retourneront pas contre nous ? Et si cet accident venait à se produire, ce serait le massacre immédiat du corps expéditionnaire, et la perte inévitable de la colonie ! {Nouvelles marques d'approbation à droite.)

Et puis, il faut compter aussi avec les dépenses néces* saires à l'occupation ; car, soit que vous occupiez le pays avec des milices tonkinoises, soit que vous deviez y employer des troupes françaises, il faudra toujours payer les frais d'entretien. Avec quoi payerez-vous?

M. le président du conseil vous a dit, et Mgr Preppel a corroboré ses prévisions, que le revenu totalisé des douanes, de la ferme de Topium et de l'impôt pourraient s'élever à une recette de 100 à 150 millions. Messieurs, ce sont là des calculs qui défient toute discussion.

M. CuNÉo d'Obnano. — Ce sont des calculs féeriques. {Rires à droite.)

M. Jules Delafosse. — Il est certain, messieurs, que rien dans les documents qui nous ont été communiqués n'autorise à prévoir de pareilles recettes, et cela est si vrai que M. Casimir-Perier, qui a été chargé par la commission de contrôler les chiffres du gouvernement, les a ramenés, quoique favorable au programme ministériel, au chiffre de 42 millions.

D'autres viendront après lui les diminuer encore; car les douanes ne produiront que lorsque les naving^ de commerce entreront au Tonkin, et jusqu'ici on n'y a;m que des navires de guerre ; la ferme de Topium ne paraît ]^as devoir produire un revenu plus élevé qu'en Cochinchiû^e, et, quant à l'impôt, il est si difficile de l'évaluer exq^ement que l'estimation varie de 6 à 30 millions.

En évaluant à 20 millions les» recettes probables, et à 80

millions les dépenses certaines, vous avez un déficit annuel de 60 millions 1

60 millions auxquels il faut ajouter les frais d'administration, les grands travaux que vous serez obligés d'exécuter, — car il faudra bien ouvrir des routes, construire des chemins de fer, outiller les ports, améliorer les canaux, élever des phares, — tout cela crée un déficit annuel de 100 millions au moins; et je demande avec quelles ressources vous obtiendrez Téquilibre ; ou plutôt, je le sais : vous Tavez dit à rouverture de la session, vous réglerez votre budget par Taugmentation des impôts. Vous créerez Timpôt du Tonkin, et je vous laisse à penser, messieurs, la popularité que la République en retirerai {Rires ironiques à gauche et au centre.)

M. Roque (de Fillol). — Un bon avis peut venir d*un ennemi.

M. Jules Delafosse. — Et dans quel but feriez-vons cela? Dans quel intérêt ? pour quel résultat?

En supposant vos calculs exacts et vos prévisions réalisées, qui vous assure que le Tonkin nous apporterais avantages que vous en espérez ?

On accuse les adversaires de la politique coloniale de petitesse d'esprit lorsqu'ils demandent que l'on fasse la balance entre les avantages et les dépenses. On nous dit : ce n'est pas ainsi qu'il faut calculer ; les dépenses coloniales sont des dépenses fécondes, des dépenses rémunératrices ; elles se résolvent en richesses et retombent en pluie d'or sur le commerce et sur l'industrie. Si cela était vrai, messieurs, la politique coloniale n'aurait ici que des admirateurs, et la droite elle-même^terait des remerctments à M. Jules Ferry. Malheureusement, ce n'est là qu'un rêve.

Tenez, il y a sur les bancs de la gauche un homme dont Tappréciation ne sera pas soupçonnée, c'est Thonorable M. Lalande, qui est commerçant et républicain. Eh bien, M. Lalande a établi, par laN^omparaison minutieuse des

chiffires du commerce de toutes les nations avec TExtréme- Orient, et spécialement du commerce français, que nous D^avons rien à espérer, que nous n'avons rien à attendre de Texploitation commerciale dans Tlndo-Chine, et que le chiffre possible de Texportation française au Tonkin n'arriverait jamais à égaler Tintérét des sommes que nous y dépenserons dans une année. {Très bien là droite.)

Hais poussons plus loin Thypothëse. Je suppose qu'au lieu d'élre une possession stérile et ruineuse, comme je le crois, le Tonkin devienne une colonie riche, florissante, en pleine exploitation, comment pouvez-vous nous donner Tassurance que ce sera le commerce français qui l'exploitera à son profit? Est-ce que vous avez Tintention, est-ce que vous avez le pouvoir de fermer l'accès du Tonkin à la concurrence étrangère? Vous ne le pouvez pas, parce que la mise de droits prohibitifs à l'entrée du Tonkin entraînerait des représailles sur le commerce français dans les autres pays du monde. Et alors il arrivera que nos concurrents. Allemands, Anglais et Chinois, qui ont l'habitude de commercer dans ces régions, qui sont mieux outillés que nous pour fabriquer à bon compte et vendre à meilleur marché, s'em^ pareront du commerce et de l'industrie.

Ainsi vous aurez conquis, pacifié, policé, administré le Tonkin, vous l'aurez doté de tous les avantages de la civilisation, et ce sont des concurrents étrangers qui viendront commercer et s'enrichir à Tombre et sous la protection de notre drapeau ! {Très bien! très bien! à droite,)

Voilà ce qui vous attend.

Ah I je comprendrais le système de la colonisation et de la conquête, si nous Vivions encore sous Pempire du pacte colonial, qui enchaînait le commerce des colonies au com* merce de la métropole, et faisait de tous les échanges un monopole à son profit. Et c'est la meilleure réponse qu'on puisse faire à ceux qui, comme tout à ]'heure monseigneur d'Angers, évoquent le souvenir du domaine colonial perdu

au siècle dernier. Oui, rabandon du domaine colonial, à cette époque, fut un crime contre la patrie; oui, le traité de Paris est la honte ineffaçable du règne de Louis XV. Mais alors le domaine colonial était une possession exclusivement française, estclusivement ouTerte au commerce national ; la France seule pouvait en exploiter les bénéfices. Mais le pacte colonial a vécu, et personne, j'imagine, ne songe â le faire revivre.

Nous vivons sous le régime de la concurrence universelle. Le monde est ouvert à tous. Il n'y a pas un coin de terré civilisée ou sauvage où un commerçant quelconque ne puisse mettre le pied, s'établir, fonder des établissements, ' commercer et s^enrichir, s'il le peut.

Voici la Chine, par exemple, à côté de laquelle le Tonkin n'est qu'un point insignifiant : la Chine qui est ou qui va devenir un des plus vastes marchés du monde, ht Chine dont les 400 millions d'habitants pourraient absorber la production de l'Europe entière, la Chine nous est ouverte. Pourquoi nos commerçants n'y vont-ils pas ? Pourquoi n V a-t-i) que douze maisons françaises sur tout le littoral de la Chine? Pourquoi la France ne fait-elle avec la Chine qu^un commerce misérable et ridiculement mesquin, tandis que nos rivaux Yankees, Anglais et Allemands, y font des affaires qui se chiffi'enl par centaines de millions 7

Ici, messieurs, je touche à une des questions les plus douloureuses de l'heure présente. Il est certain que la puissance commerciale et industrielle de la France dépérit : que la concurrence étrangère Tétouffe^ qu'elle commence à Tévibcer des marchés que nous ftvions l'habitude d'approvisionner, et qu'elle est menacée d*en être réduite bientôt à l'isolement, c'est-à-dire k la stérilité. Pourquoi ? Parce que les forces expansives de la France, l'activité, l'énetgie, l'esprit dlnitiative, le désir de faire fortune, le combat pour la vie, en on mott sont paralysées et détruites par un des pires fléaux qui puissent affliger un peuple ; l'intervention de l'état, la

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tutelle absorbante de Pétat, la providence d'état, le parasitisme d'état. {Très bien ! très bien I à droite.)

K Theure qu'il est, les familles françaises ne se contentent plus de réclamer Tinteryention de Tétat dans leurs propres affaires, elles demandent à Pétat de les nourrir ! Elles él^-^ Tent leurs enfants pour en faire uniquement, non des trayailleurs, mais des fonctionnaires. {Nouvelleê marques (Tapprobation sur les mêmes bancs.)

Et Pétat semble conspirer avec elles en donnant aux générations qu'il instruit une éducation absurde, stérile, inutile, qui ne mène à rien, qui ne prépare à aucune carrière... (Interruptions au centre.)

M. Paul Bert. — Très bien I très bien 1

M. Jules Delafosse. — ... Qui permet de prétendre h tout sans être bon à rien !

M. Paul Bert. ^ Nous Pavons empruntée aux jésuites.

M. Jules Delafosse. — Il y a des milliers et des milliers de jeunes gens qui sont voués, dès la vingtième année, à cette paralysie volontaire qu'on appelle la vie de bureau. Ils pourraient être d'admirables instruments de richesse sociale en appliquant au travail leur énergie, leur activité^ leur ambition, leurs facultés toutes neuves et l'ambitieuse ferveur de la jeunesse.

Et bien, non I ils seront employés, fonctionnaires, bureaucrates, mais producteurs, jamais I {Nouvelles rumeurs au centre. — Très bien/ à droite.)

Eh ! messieurs, vous connaissez cette situation comme moi. Vous savez de quelles sollicitations vous êtes assaillis^ On fait littéralement le siège des emplois.

Le service militaire obligatoire, qui est une nécessité, mais qui n'est pas sans péril, a développé ce vice social dans une inquiétante proportion.

On se plaint avec raison de ne plus trouver de sousofficiers qui rengagent ; on devrait se plaindre aussi de ne plus les voir regagner leurs faralHes pour y travailler. Ils

se font nommer employés à 12 ou 1.500 francs dans une administration quelconque. Le simple soldat lui-même, aa lieu de retourner à la charrue, sollicite une place de garçon de bureau. Et c^est ainsi, messieurs, que la France est en train de devenir une autre Chine en pleine Europe I

Oui, messieurs, une Chine, c'est-à-dire ime vieille natioD, immobile et figée dans sa routine, assujettie à toutes sortes de mandarinats, dédaignant le travail, bientôtpeut-^tre dédaignant les armes, uniquement avide d'emplois publics... (Trèi bien ! très bien l à droite) et satisfaite d^étre payée et nofurie pour ne rien faire.

On meurt d'un pareil régime, et tous ici nous voulons que la France vive. Eh bien I faites ce qu'il faut pour cela. Reformez votre administration, supprimez les deux tiers des fonctions publiques : — c'est possible, — et jetez dans lame ou pluti^t rendez au travail ces milliers et ces milliers déjeunes gens qui pillent simplement le budget et ne rendent à la France aucun service...

M. Letdet. — C'est le seul moyen de faire révoquer vos amisl...

M. ViGER. — Il faut commencer par supprimer d'abordtes gros traitements.

M. Jules Delàfosse. — Ah ! je ne m'inquiète pas de leur lendemain ! Un vieux poète grec a dit que la nécessité est la mère de l'industrie ; ils deviendront industrieux par nécessité ; ils s'ingénieront, ils travailleront, ils produiront, et toute production qui sortira de leur esprit ou de leurs mains enrichira d'autant le patrimoine national.

Ceux qui ne pourront trouver de travail dans la mère patrie iront travailler à l'étranger. Ils feront ce que font les émigrants anglais et allemands; ils s'établiront, ils noueront des relations commerciales avec la métropole, et alors, an lieu d'avoir des colonies militaires que vous ne pouvez peupler que de fonctionnaires et de soldats, vous aurez par eux des colonies marchandes qui ne coûteront à la

France, ni un homme, ni uû écu. {Très bien/ très bien/ à droite.)

n faut opérer ces réformes, messieurs, il faut dégager, il &at sauver la société française de cette tutelle étouflante de Pétat ; c'est à ce prix seulement que la France retrouvera sa puissance de rayonnement, sa force d'expansion, sa richesse passée et son essor.

Et si, contrairement à mes convictions, vous croyez qu'il y a avantage pour elle à persévérer dans la politique coloniale, je vous demanderai d'en faire Tessai, non pas sur les rivages de TÂsie, mais sur les côtes d^Afrique, comme le fedt TAllemagne, parce que, là, nous aurons affaire à des populations de race inférieure (Interruptions à gauche) qui peuvent devenir, sous la direction d'Européens, de précieux instruments de richesse et de travail.

Voix à gauche. — Des esclaves alors ?

M. Jules Dblafosse. — Mais vouloir coloniser en Asie, c'est prétendre réaliser une chimère, et appeler le péril. Vous n'avez pas assez songé que ces populations asiatiques sont nos égales ; qu'elles ont joui d'une civilisation antérieure à la nôtre, qu'elles en ont gardé le souvenir et en ont aussi gardé l'orgueil. Elles ont été tour à tour conquérantes et conquises, elles ont été libres, autonomes et voudront le redevenir. Il n'est pas malaisé de prévoir qu'au contact de notre civilisation, au souffle des idées d'émancipation qui courent le monde, elles sentiront bien vite s'éveiller et fermenter en elles ce besoin d'indépendance qui est la fin et l'honneur des peuples. Elles se révolteront un jour et leur révolte sera nécessairement triomphante, parce que c'est le privilège immortel de la liberté de triompher partout. {Très bien/ très bien! adroite.) Je suis convaincu qu'avant un demisiècle il n'y aura pas une colonie européenne sur le littoral de l'Asie {Interruptions.)

Hais si ce danger, messieurs, vous parait trop éloigné pour en tenir compte, je veux vous en signaler un autre

— Mî —

plus prochain, plos menaçant : c'est le voisinage, c'est Hostilité de la Chine.

J'admirais, il y a quelques jours, Tassurance avec laquelle rhonorabte M. Casimii^Perier nom répondait des dispoâtions amicales de Fempire chinois.

On change, en vérité, trop facilement et trop vite de sentiments et de langage. Il y a dix-huit mois, le chef du gouvernement dont faisait partie M. Gasimir-Perier comme sous-secrétaire d'état, M. Jules Ferry ne déclarait-il pas du haut de cette tribune que les Chinois ont le génie du mensonge et de la duplicité ?

A rheure qu'il est, on veut vous obliger à croire que ce sont les voisins les plus loyaux et les mieux disposés.

Où avez-vous pris cela ?

Nous avons entendu, il est vrai, des déposants diplomates qui nous ont donné ces assurances, et qui, d'ailleurs, ne pouvaient parler autrement. Mais je sais, et tous ceux qui voudront se renseigner aux sources sûres sauront comme moi que la Chine n'a jamais été plus malveillante et plus hostile qu'à l'heure présente.

J'ajoute que cette malveillance, assez habilement dissi*» mulée, s'accompagne d'une transformation redoutable : la Chine, messieurs, a fait son éducation militaire et politique en nous combattant ; le choc qu'elle a reçu de la guerre.aev pour effet de l'éveiller, de la faire sortir de sa léthargie séculaire, et de commencer dans ses idées, dans ses institutions et dans ses mœurs une révolution qu'elle n'eût pas spontanément accomplie. La Chine s'organise pour la guerre et s'instruit ; elle sera prochainement une puissance militaire redoutable. Supposez qu'alors elle profite d'us embarras quelconque qui viendrait à surgir en Europe pour intervenir au Tonkin, je me demande quelle épreuve vous vous seriez préparée.

Certes, je ne doute pas que la France ne sortit encore à son avantage d'un nouveau conflit, mais je vous denumde de

meswer dès aujourd'hui la puissance de Teffori à, foire et retendue des sacrifices ! {Très bien ! très bien ! à droite.)

Voilà, messieurs, les raisons toutes d'intérêt pour lesquelles je demande à la Chambre de refuser les crédits, c'est-à-dire de repousser le programme du gouvernement.

Mais alors interviennent les considérations morales, les raisons de sentiment que tout à Theure Mgr Freppel faisait valoir avec tant d'éloquence et d'obstination. On nous dit : l'abandon du Tonkin, c'est la ruine de notre influence, c'est la perte de notre prestige, c'est le déshonneur de notre drapeau I

L'argument est redoutable, non par ce qu'il vaut, mais par le bruit qu'il fait. {Très bien l très bien! à droite.)

Les mots ont en France une terrible puissance ; ce sont eux qui nous gouvernent, plutôt que les idées qu'ils sont censés traduire. Quand on a fait sonner aux oreilles françaises quelque phrase bien sonore, quelque, déclamation bien vibrante, il est peu de personnes qui regardent à ce qu'il y a dessous. Et c'est ainsi que l'on provoque un mouvement d'opinion, mouvement factice, superficiel, éphémère, j'en suis sûr, mais assez, puissant pour peser sur vos résolutions* Il nous est venu, de toutes parts, dans la commission, des municipalités, d'associations diverses et surtout des journaux ministériels, toutes sortes d'objurgations mêlées à beaucoup d'injures. Et c'est ainsi qu'à l'heure présente, des milliers d'honnêtes gens sont convaincus que la France ne peut renoncer au Tonkin sans se déhonorer, sans déshonorer l'armée qui l'a conquis. Je me demande si ceux qui ont jeté ces mots dans la polémique rendent vraiment à l'armée française l'hommage qui lui est dû.

Comment ! nous avons vu, pendant deux années de guerre L'année de terre et l'armée de mer rivaliser de vaillance, d'énergie, de sacrifice, de dévouement et d'abnégation ; nous avons vu la flotte de l'amiral Courbet renouveler les plus glorieuses traditions de notre histoire navale... {Appkutdis-

sements)... nous avons vu Tarmée de terre marquer chacune de ses étapes, dans cet abominable pays, par un acte d'héroïsme ; nous Tavons vue lutter contre le climat, contre le terrain, contre les maladies, plus redoutables que Tennemi, braver toutes les épreuves, surmonter toutes les difficultés; nous Tavons vue vaincre dans toutes les rencontres, et, lo»que la tâche est glorieusement achevée, on ose nous dire que cette troupe de héros, toujours et partout victorieux, ne peut abandonner sa conquête sans se déshonorer ?

Mais, messieurs, l'honneur est précisément la seule chose que nous ayons recueillie là-bas! {Très bieni très bien! à droite.)

On n'y a trouvé rien de ce que M. Jules Ferry y allait chercher, ni produits, ni richesses, ni pépites^ ni débouchés pour le commerce, ni placements pour les pères de familles, ni pain pour les ouvriers. {Très bien ! très bienl à droite.] Mais Tarmée y a moissonné Thonneur à pleines mains! (Applaudissements à droite.)

Elle revient, messieurs, les mains pleines de gloire ; et lorsque rentreront en France ces soldats si rudement éprouvés, le peuple pourra les saluer avec autant d'enthousiasme, autant de religion qu'il en mit autrefois à saluer le retour triomphant des plus grandes armées. {Applaudissements à droiU.)

Et, tenez, voulez-vous que je vous prouve que rargumcnl tiré de l'honneur est sans portée, que vous-mêmes n'y croyez pas? {Oui ! oui ! à gauche et au centre.)

Eh bien, écoutez ! Il y a quelques jours, dans la commission, M. Rochefort, s'adressant à M. Bail ue, lui disait: « Est-ce que vous croyez que la France, dans la situation actuelle, est en état d'entretenir 50.000 hommes au Tonkin et d'y dépenser 100 millions par an? »

Et M. Ballue répondit: « Si je croyais qu'il fallût consentir de pareils sacrifices, je m'unirais à vouspour vous demander immédiatement l'évacuation. » {Applaudissements à droite et à reatréme gauche.)

Messieurs, je vous pose à tous la même question : Si TOUS croyiez qu'il fallût entretenir 50.000 hommes au Tonkin et y dépenser 80 ou 100 millions par an, combien en est-il parmi vous qui demanderaient qu'on y restât? Aucun, je Taffirme.

Que vaut donc alors l'argument tiré de l'honneur? {Nou* veaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Comment ! il serait patriotique d'évacuer le Tonkin, sll exigeait ces énormes sacrifices, et il est déshonorant de Tabandonner lorsqu'il ne coûte, au téinoignage du gouvernement, que 6.000 hommes et pas de dépenses du tout? Cela ne se soutient pas I

Et depuis quand, en vérité, est-il déshonorant d'abandonner une affaire, lorsqu'on Ta reconnue mauvaise ? L'Angleterre, qu'on cite beaucoup et qu'on n'imite pas toujours assez, l'Angleterre — quoi qu'en dise Mgr Freppel — nous a donné, depuis dix ans, quatre exemples d'entreprises ainsi abandonnées. Elle a abandonné l'Afghanistan, le Transvaal, le Zoulouland, lorsqu'elle a vu que les sacrifices nécessaires étaient supérieurs aux avantages cherchés ; elle les a abandonnés, non pas après avoir vaincu, mais en pleine guerre, en pleine difficulté, en pleins sacrifices, et cette année même elle a abandonné le Soudan.

Une voix à gauche. — Il n'a jamais été question pour l'Angleterre de coloniser le Soudan !

M. Jules Delafossë. — Non, il n'a jamais été question de coloniser le Soudan. Mais l'Angleterre, en prenant possession de l'Egypte, s'était engagée à le défendre. Eh bien, elle n'a pas su secourir et sauver Gordon ; elle a laissé massacrer dans Kassala les populations qui s'étaient prononcées pour elle ; elle a reculé devant les hordes du Madhi et lui a livré le Soudan... {Bruit à gauche.)

Une voix à gauche. — Voilà un bel exemple à nous citer l

M. GuiLLOT (Isôre). — Ce n'est pas un exemple à suivre*

M. Paul Beat. — L'Angleterre abandx>ane d^uii côlè pour reprendre de Tantre.

M. Jules Delafossb. — Il est, en effet, certain qui si la France eût tenu une conduite semblable, il se serait élevé de terribles et légitimes reyendications contre elle. Cependant J'Angleterre n'a rien perdu de son prestige, et je n'ai pas entendu dire que son représentant dans la conférence de Gonstantinople y fit moins bonne figure que notre ambassadeur. {Très bien l très bien I à droite.)

On ajoute encore : L'abandon du Tonkin, c'est la perte de notre influence.

Je voudrais bien savoir quelle réalité se cache sous ce mot'là. Qu'entendez-vous par Tinfluence de la France? - S'il s'agit de la popularité du nom, des sympathies des gouvernements et des peuples pour notre nation, des facilités données à nos nationaux pour voyager et commercer, de l'action morale exercée par tout ce qui est français sur tout ce qui est asiatique, je me permets de penser et de dire que l'expédition du Tonkin nous a plutôt nui qu'elle ne nous a servi.

Avant l'expédition du Tonkin, le nom français avait on grand rayonnement dans l'Extrême-Orient, parce que la France n'avait pas montré dans ces régions lesmoevs rapaces et souvent déloyales de nos rivaux. (Exclamatiom au centre, ^- Très bien ! très bien î à droite,) A ce point de vue, l'aventure du Tonkin nous a fait plus de mal que de bien, et je pense, messieurs, qu'il faudra des années pour reconquérir l'influence perdue.

Quant au prestige de la France, nous sommes tous également jaloux, non seulement de le maintenir, mais de le rehausser. Je pense seulement que les expéditions lointaines en affaiblissant l'armée, en compromettant la défense continentale, en épuisant les finances publiques, sont le pire moyen de le servir.

Il est certain, messieurs, que le prestige extérieur de la

Franee a uii peu pftli depuis quelques années. Et pourquoi ? Ce n'est pas parce que nous avons été malheureux : la France de 1815, vaincue, épuisée par vingt années de guerre, démembrée, occupée encore par Tenvahisseur, faisait néanmoins grande figure et tenait tête à nos plus fi^s vainqueurs. {Très bien ! très bien !)

Ce n'est donc pas parce que nous avons été malbeupeux que le prestige de la France a subi une certaine atteinte : c'est parce que nous avons été faibles et mal gouvernés. (TVè^ bien l très bien 1 à droite.)

Le prestige, messieurs, tire sa sourœ de la foree« parce que la force est Tiostrument de la victoire, qui la donne et la perpétue.

Je ne veu^ pas insister sur ce sujet, parce que j'aurais trop à dire ; je me borne à déclarer que pour réveiller, que pour rendre à la France son prestige passé, il faut inaugurer une politique reconstituante, au lieu de nous dissoudre, comme nous le faisons, dans une politique d'émiettement. Soyons forts sur le continent et le prestige nous reviendra. Je ne veux rien dire de plus. {Très bien I très bien! à droite»)

Maintenant, est-il besoin de répondre à la question posée par Mgr Freppel, à propos du sort des chrétiens de l'Annam et du Tonkin ?

Messieurs, il ne m'a pas paru jusqu'ici que l'occupation militaire du Tonkin et de TAnnam ait été une sauvegarde bien sûre pour ces chrétiens, puisqu'on en a vu massacrer 20.000, il y a quelques semaines, presque sous les yeux du corps d'occupation, sans pouvoir prévenir ni ch&tier de pareilles horreurs.

Non, nous ne voulons pas abandonner les populations qui ont cru en nous ; mais notre politique n'a rien qui les menace ; ce que nous demandons, ce n'est pas une fuite, pas même une retraite, c'est un acte politique à négocier qui doit et qui peut être entouré de garanties certaines, accom-^ pagné même de quelques avantages.

J^estime qu^à Hué comme k Pékin, on sait que la France possède dans sa flotte un instrument de sanction assez redoutable pour qu'on n'ait aucune envie de la braver.

Je crois, messieurs, avoir répondu à la plupart des objections qui ont été formulées. J'ai parlé en mon nom personnel.

Voix nombreuses à droite. — Non ! non!

M. JoLiBOis. — Vous êtes notre orateur !

M. Jules Delafosse. — Je voulais dire que je n'avais pas reçu de la minorité conservatrice mandat de parler pour elle, mais je crois pouvoir m'autoriser de raccueil qu'elle a bien voulu faire à mes paroles pour ajouter encore nue observation en son nom.

On a essayé d'expliquer l'attitude et les résolutions probables de la minorité conservatrice en disant qu^elle veut déshonorer la République pour mieux la perdre.

Membres à gauche et au centre. — C'est vrai!

M. Paul Bert. — C'est le Figaro qui le dit.

Un membre à V extrême gauche. — C^est M. de Cassagnac qui le dit.

M. Jules Dblafosse. — C'est vrail dites-vous I

Je laisse à nos collègues de l'extrême gauche le soin de relever cette parole. Si c'était notre dessein, les républicains si fermes, si éprouvés et si sûrs qui siègent sur ces bancs (V orateur désigne V extrême gauche) ne seraient pas nos auxiliaires dans la campagne que nous faisons contre le Tonkin. [Interruptions à Vextréme gauche. — Mouvements divers,)

M. Tony Révillon. — Vous trouvez cela risible, monsieur Martin-Feuillée ?

M. Martin-Feuolée. — Vous n^avez pas le droit de m'înterpeller, je ne suis plus ministre.

M. Tout Révillon. — Je ne Tai pas, mais je le prends.

M. LE PRÉsmENT DU CONSEIL. ^ Vous avez tort de le prendre, monsieur Tony Révillon, et pour l'avoir pris indûment, je vous rappelle à l'ordre.

M. Jules Delafosse. — Rien, messieurs, n'est plus étranger & nos sentiments qu'un pareil dessein, et je vais yous en donner la preuve.

Si la question du Tonkin pouvait être en jeu dans la politique des partis, Tintérèt de la minorité monarchique serait précisément d'obtenir que la République perpétuât au Tonkin ce qu'elle y a commencé.

A droite. — C'est évident.

M. Jules Delafossb. — Mais je me hâte d'ajouter que notre patriotisme, qui vaut le vôtre, n'a jamais fait place à de pareils calculs. [Très bien! très bien! à droite.)

Je termine, messieurs, mais je ne veux pas descendre de la tribune sans dire un mot de la question ministérielle. {A gauche: Ahl ah/)

J'ai oui dire que le cabinet s'était décidé à poser la question de confiance sur le vote des crédits. Assurément, cette considération n'est pas faite pour m'émouvoir. (Sourires approbaiifs à droite.) Il nous est profondément indifférent que le ministère vive ou meure. Il ne vaut ni plus ni moins à nos yeux que celui qui Ta précédé, ou que celui qui pourrait lui succéder.

Je regrette seulement qu'il ait cru devoir introduire un intérêt aussi secondaire dans une si grave question. Il me semble qu'il y avait place pour une autre politique. Et je crois que s'il était venu dire à la Chambre : — L'expédition du Tonkin n'est pas mon œuvre ; je ne l'ai ni conseillée, ni commencée, ni continuée; je ne suis ni solidaire, ni responsable des suites de l'entreprise, et je m'engage à étudier, avec le temps, la solution qui paraîtra la plus avantageuse et la plus sûre ; mais, comme nous avons au Tonkin des soldats qu^on ne peut rappeler brusquement et qu'il est nécessaire de les faire vivre, je vous demande un crédit provisoire pour leur entretien : si le ministère avait tenu ce langage, je crois que sur nos bancs, comme sur les vôtres, il y aurait eu unanimité pour voter les crédits demandés.

— ÎIO —

Le goayernement a choisi une aatre politique ; il est yenu nous dire : J'ai reçu le Tonkin des mains de mes prédécesseurs, je yeux poursuivre Taventure. A la conquête du Delta, je veux ajouter la conquête du territoire tout entier. Il fallait 15 ou 20.000 hommes, j'en enverrai 30, 40 ou 50.000. {Réclamations à gauche,)

Je sais parfaitement que le gouvernement ne réclame que 3.000 hommes, mais quel est celui de vous qui croit que 5.000 hommes suffiront au Tonkin? (7ré« bien ! très bien ! à droite.)

M. Albert Ferry. — Le ministre de la guerre le croit.

M. Cl6menceau. — Nous attendrons qu'il le dise.

M. Jules Delafosse. — C'est à la réalité qu'il faut croire, et non pas aux prévisions des ministres.

Le vote des crédits a une signification parfaitement nette: il est non seulement la sanction du programme d occupation totale, mais encore une subvention donnée à cette politique.

Eh bien, je la repousse. Je ne volerai pas les crédits, parce que ce programme greffé sur la politique déjà néfaste du cabinet précédent nous mène à une politique de conquêtes nouvelles, et d'aventures plus redoutables encore. Et s'il y a dans cette Chambre une majorité assez oublieuse des volontés du suffrage universel pour sanctionner de pareils desseins... {Réclamations sur plusieurs bancs au centre, — Très bien! très bien! à droite),,, la minorité conservatrice, dont l'expédition du Tonkin a plus que doublé le nooibre, refusera d'élargir par ses votes ce gouffre dans lequel taul de millions et tant de milliers d'hommes ont déjà disparu; et le pays saura, qu'à Texception d'un seul, elle s'est levée tout entière pour s'y opposer I {Applaudissements répétés à droite. L'orateur, en retournant à sa place, est félicité par ses collègues.)

DISCOURS

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