LA QUESTION D'ORIENT
Cette question qui fit couler tant d*encre et tant de sang» qui tint en haleine, pendant tout un siècle^ia diplomatie des puissances, n'a plus qu*une importance ser condaire. Les conflits d'intérôts se sont déplacé^. La liberté du passage des Dardanelles est peu de chose en regard du canal de Suez, et cependant TEurope, jadis si vétilleuse et si jalouse, en abandonne la possession à l'Angleterre, De même l'intégrité de l'Empire ottoman n'intéresse que médiocrement les puissances, depuis qu'elles 8*occupent à dépecer la Chine. Nous avions néanmoins quelque chose à défendre et à sauver en Orient, n faut croire que cette cause a été mal comprise et mal servie, puisque l'Allemagne a pu jouer notre rôle et prendre notre place à Constantinople, comme l'Angleterre nous avait évincés déjà de l'Egypte.
La cause de cette dépossession remonte au Congrès de Berlin, et au rôle inconsidéré qu'y joua notre représentant. L'Europe avait envoyé là ses chefs de gouvernement ou ses diplomates les plus éminents : TAUemagne, H. de Bismarck ; la Russie, le prince Gortchakoff ; l'Angleterre, lord Beaconsfield ; l'Autriche, le comte Andrassy... Il ne dépendait pas de la République française de désigner un partenaire égal à ces joueurs redoutables. Mais elle eût pu choisir parmi les diplomates professionnels qu'elle avait su conserver à son service
— UCXXVI —
un homme (Inexpérience et de tact, sachant exactement ce qu'il devait y faire. Elle se fit représenter par M. Waddington. Anglais d*orîgine et diplomate par accident, totalement étranger aux questions internationales que le Congrès devait débattre, H. Waddington n'apportait dans cette fonction nouvelle pour lui qu'un zèle déréglé qui le prédestinait aux mécomptes. A lire les protocoles des séances du Congrès, il semble bien que notre représentant n'ait jamais démêlé un intérêt français dans les arrangements auxquels il participait. 11 proposait, discutait, opinait, avec un désintéressement tout philosophique, pour le hiea des autres, sans témoigner une seule fois qu'il eût aperçu les répercussions ultérieures que devaient avoir sur nos intérêts internationaux les décisions prises. On sait que l'objet principal du Congrès de Berlin était de remanier les conditions de paix que la Russie victorieuse avait imposées à la Turquie par le traité préliminaire de San-Stéfano. L'Allemagne et l'Angleterre, étroitement unies dans leurs vues, s'étaient proposé de déposséder la Russie de la plupart des avantages qu'elle avait conquis par ses armes, et elles y réussirent. Mais elles n'y réussirent que parce qu'elles trouvèrent dans le représentant de la France un complice aussi empressé qu'inconscient de la besogne qu*S exécutait pour le compte d'autrui. Un diplomate plus avisé, ou plutôt d'un sens plus français, aurait vite aperçu que la politique anglo-allemande qui allait prévaloir au Congrès, était en même temps une politique aussi anti-française qu'elle se montrait anti*russe, et bien que l'alliance officielle de la France et de la Russie dût attendre vingt ans encore avant d'établir l'identité d'intérêt des deux nations, il était aisé de discerner sur quel plateau de la balance la diplomatie française devait jeter le poids de son influence et de ses résolutions.
Le Ck)ngrë3 de Berlin, qui fut une sorte de Cionseil (Bcuménique, appela devant lui toutes les questions qui pouvaient, à un titre quelconque, intéresser la diplomatie internationale. Grâce au défaut de prévoyance ou de sagacité du représentant de la France, il eut ce résultat vraiment rare de nuire à toutes les causes qui, soit dans le présent, soit dans Tavenir, pouvaient nous être chères, et de servir celles qui devaient infailliblement provoquer contre nous une hostilité ou un embarras.
Il fut essentiellement désobligeant pour la Russie, dont il amoindrit la victoire. On sait comment Gortchakoff, joué et trahi par Bismarck, qui lui devait la neutralité de la Russie en 1870, sortit de là Tâme ulcérée et pleine de rancunes. Encore si TÂllemagne et TAngleterre n'avaient voulu dépouiller la Russie d'une part notable de ses conquêtes que pour maintenir à la Turquie sa puissance et sa vitalité, la France eût trouvé dans sa tradition diplomatique une raison suffisante de s*as8ocier à leur dessein. C'était, en somme, Téquilibre à sauver en Orient et des précautions à prendre contre son ébranlement. Mais ce n*est pas du tout ainsi que Tentendaient les grandes puissances délibérantes. Elles réduisaient, il est vrai, les avantages de la Russie ; mais elles démembraient, en même temps, la Turquie à leur profit. C'est ainsi qu'on donna l'Herzégovine et la Bosnie à l'Autriche, et que l'Angleterre s'adjugea l'Ile de Chypre. A vrai dire, M. Waddington n'avait pas prévu ces résultats dès délibérations du Congrès. Il en parut tout d'abord surpris et choqué. Puis il s'en vengea par un mot qu'il crut chevaleresque. — Nous, du moins, disait-il, nous sommes revenus du Congrès les mains nettes ! — Il croyait apparemment mortifier beaucoup ceux qui s'étaient retirés les mains pleines 1
n y a toujours danger pour un pays, surtout en
— LXXXVIIl —
matière diplomatique, à bouleverser sa tradition et à prendre le contre-pied de la politique qu*avaîent pratiquée les aïeux. On quitte ainsi un terrain solide et connu pour courir les aventures. La tradition française en Orient était une politique d alliance avec la Turquie. Cette alliance, recherchée et scellée par François I*', avait changé de caractère suivant les vicissitudes subies par la puissance ottomane, et, en ces derniers temps, elle n'était plus qu'une protection. Notre diplomatie s'employait à défendre dans la mesure du possible Tintégrité de TEropire contre les accidents variés auxquels l'a voué sa faiblesse. En échange de ces bons offices, la Porte nous accordait auprès d'elle une influence privilégiée, et contribuait, par son action politique et religieuse, à faire respecter le nom de la France par les populations de race diverse, mais de religion commune, qui relevaient de son autorité. Jusqu'en 1870, la France était la seule nation connue, aimée, respectée dans tout le Levant, et cette condition était aussi propice à nos intérêts commerciaux que flatteuse pour l'orgueil national. Elle a totalement disparu. La France n'a plus en Orient ni puissance, ni sympathie, ni respect, et c'est à peine si l'on y connaît encore son nom. Pourquoi ?
Parce que la diplomatie républicaine, éprise d'innovations téméraires, s'est complue à faire exactement le contraire de ce qu'avaient fait ses prédécesseurs.J'ai dit, dans une étude précédente, quel coup terrible notre éviction d'Egypte avait porté à l'influence française en ces régions. Mais ce ne fut pas la seule aberraticm de la diplomatie nouvelle. Au Congrès de Berlin, M. Waddington en commit une autre en faisant voter le principe d'un démembrement de l'Empire ottoman au profit de la Grèce. La Grèce n'avait aucun titre aux dépouilles de la Turquie. Elle n'avait pris aucune part
à la guerre de 1877. Elle s^était contentée de regarder combattre la Russie, avec ses jeunes satellites, la Roumanie, la Serbie et le Monténégro. Lorsque la bataille fut dose, la Grèce réclama paur sa part de victoire, la Crète, rÊpire et la Thessalie. Le Congrès de Berlin fit bon accueil à ces exigences, et, sur les instances de M. Waddington, il décida que la Grèce serait admise à réclamer une rectification de frontières, suivant une limite qui restait à tracer.
Ce fut le principe d'un long conflit insoluble entre la Grèce et la Turquie, et ce fut pis encore : ce fut la cause directe de cette guerre folle qui valut, Tan passé, à la Grèce ses cruels déboires, et dans laquelle la France a perdu tout ce qui pouvait lui rester encore d'influence et de renom en Orient
De même que j'avais émis Tavis de prévenir l'occupation anglaise en Egypte par une intervention turque, je pris parti pour la Turquie contre les revendications injustifiées de la Grèce. Il peut paraître imprudent de Tavouer, aujourd'hui que le sultan Abd-uI-Hamid a provoqué l'horreur du monde par les abominables tueries qu'il a ordonnées, et mérité devant la conscience universelle le nom de < grand assassin » dont Ta flétri Gladstone. Hai^ c'était alors la tradition de la France* et c'était aussi son intérêt. J'imagine que si la diplo* matie républicaine, au lieu d'aller chercher ses inspirations dans les Orientales^ était alors restée résolument fidèle à sa tradition, les événements auraient pris un autre cours. Il n'était pas très difficile alors de s'assurer la oanSance du Sultan, encore au début de son règne, de dominer, par le sentiment d'une protection efficace et sincère, cet esprit inquiet, ombrageux et jaloux, dont la peur incessante des conspirations de palais et des intrigues diplomatiques a fait un maniaque et un dégér néré. Sa confiance en notre protection ne l'eût pas seu^
lement sauvé de ses terreurs homicides; elle TeiU incliné aux réformes nécessaires, d'autant plus aisément qu*au lendemain de son avènement il en était lui-même le promoteur, et il n*est pas téméraire de supposer que Tapplication, en temps utile, de ces réformes eût préservé le sol arménien des épouvantables massacres qui Font ensanglanté. De plus, le philhellénisme ne pouvant plus compter sur la complicité éventuelle de la France, n'aurait eu garde de courir la folle aventure où la Grèce s'est brisée. La guerre n'aurait pas eu lieu, et l'Allemagne, faute d'occaàon, n*eût jamais supplanté les anciennes tutrices de FEmpire ottoman dans les conseils du Sultan. C'est Tinfluence française qui serait encore souveraine à Gonstantinople, et cette France qui fut pendant des siècles la protectrice attitrée des catholiques en Orient, n'aurait pas aujourd'hui l'humiliation de voir l'empereur allemand, eu appareil de croisé, étaler sa gloire et sa magnificence devant ces Lieux Saints dont elle avait la garde !
Du Congrès de Berlin aux événements qui ont si terriblement agité l'Orient en ces derniers temps, il s'est écoulé près de vingt années. Dans ce long intervalle, les situations se sont complètement modifiées, et le déplacement visible des intérêts aurait dû modifier aussi les directions de notre diplomatie. Ainsi, de la tradition française à Gonstantinople il ne restait rien. L'Allemagne avait progressivement accaparé tout ce qui nous avait appartenu dans les conseils du Sultan, dans les sympathies de la Porte, dans les services administratifs ou militaires de l'Empire. Le Sultan iuiméme, dupe et victime des influences multiples, et toutes perverses, qui exploitaient à l'envi ses vices de caractère et d'esprit, s'était fâcheusement transformé. Du souverain libéral et réformateur qu'il était apparu à
aes débuts» il ne restait pas même un souvenir. II n'y a?ait plus en lui qu*un halluciné, en proie au cauchemar des conspirations de palais ou des révoltes militaires, et tiraillé sans cesse entre la peur de Tinteryention européenne et la haine exterminatrice qu'il avait vouée aux chrétiens. C'est cette peur maladive qui fit de lui Tassassin formidable qu'ont révélé au inonde épouvanté les massacres arméniens. Ces tueries méthodiques, échelonnées et consécutives, qui commencent à un signal officiel et finissent de même, n'ont pas d'autre cause. L'idée du massacre était née en lui de ce calcul élémentaire et digne d'un sauvage ou d'un impulsif, que plus on tuait de chrétiens, plus on dimi* nuait les chances de la rébellion !
Cet effroyable anachronisme qui faisait revivre, en pleine civilisation, les fastes sanglants des Sélim ou des Mahomet II, ne fut pas la seule stupeur du monde. II y eut un spectacle non moins ahurissant, celui du concert européen s'employant auprès du Sultan pour l'empêcher de massacrer ses peuples chrétiens, sans y réussir, et n'aboutissant qu'à faire bombarder par une flotte internationale les chrétiens de Crète insurgés à leur tour contre la barbarie ottomane ! Il ne s'est jamais rien vu de pareil dans l'histoire du monde. A voir cette troupe ânonnante et burlesque qui ne sut jamais, en trois ans, ni dire une parole utile, ni faire un geste sauveur, on eût pu croire que les diplomates qui figurent le concert européen sortaient plutôt d'un théâtre de féerie que des chancelleries d'Europe. Il y avait malheureusement à côté d'eux de terribles réalités qui ne laissaient ni temps ni place au rire. Trois années durant, les ambassadeurs unis des six grandes puissance» ont employé leur autorité, leur prestige, leur diplomatie à faire comprendre au Sultan qu'il avait tort de massacrer ainsi les chrétiens d'ÂnatoIie et que TEurope
lui saurait gré de ne pas oontinuer; pendant trois années le Sultan a poursuivi méthodiquement sa besogne sanglante, et c*est à Constantinople même, sons les fenêtres du concert européen^ qu'il accomplit son dernier exploit !
Personne n*a demandé justice de ce crime immense, personne n*a voulu le punir^ettel est lepérildesdirections incertaines ou boiteuses que c'est, en fin de compte, le Sultan lui-même qui a mis le concert européen sous ses pieds. Lorsque les chrétiens de Crète se sont insui^ à leur tour» c'est sur eux, et pour le compte du Sultan, que la diplomatie internationale a fait tirer le canon! Puis la Grèce, à son tour, fanfaronne et téméraire, la Grèce abominablement trompée, d'ailleurs, par les imprudentes excitations qui lui venaient de France et d'Angleterre, la Grèce qui croyait à l'intervention finale de l'Europe en sa faveur, se jetait follement dans la guerre. On sait les résultats de cette navrante aventure. Au milieu de quelques traits de résistance héroïque, le désordre, la confusion, le désarroi, laffolement, la déroute. A mesure que se suivaient les nouvelles qui nous annonçaient quelque brillant succès des armes grecques, immédiatement suivi d'une retraite en bon ordre, sous l'énergique direction du diadoque, il nous semblait revivre les douloureuses journées de la Défense nationale. On y retrouvait la même infatuation dans l'incohérence, les mêmes bulletins de victoire dans la défaite, et c'était pitié de voir qu'Athènes, l'attique Athènes où jadis régna Minerve, ressemblait tant à Marseille !
Ses trois mille ans de noblesse et le nimbe magique qui rayonne à son front valaient à la Grèce les sympathies et les. vœux de l'élite contre son brutal adversaire. La. jeunesse des écoles s'indigna généreusementi et cecteins témoins des générations passées, restés bra-
— xcin —
yement fidèles, aux traditions chevaleresques de Tancienne France et à Texpansion libératrice dé son génie, jetèrent sans discrétion les éclats de leur mépris à la face des r^rattiers internationaux qui mènent en ce moment les affaires du monde. Ces généreuses colères les honorent. C'est une dernière projection de Tidéalisme national qui brûlait et flambait encore en eux ; lorsque cette flamme sera tout à fait éteinte, il fera froid et nuit dans la conscience française comine dans un tombeau.
L'écrasement de la Grèce ne fut pas la seule conséquence de cette aventureuse équipée, et de l'improvoyance diplomatique qui l'avait laissée se produire. Du fumier sanglant qu'était la Turquie, on vit sortir une armée qui manœuvrait et combattait avec un ordre admirable, et son succès ne fut pas uniquement d'avoir vaincu la Grèce. Si le Turc n'avait eu d'autre tort que celui-là, on le lui eût aisément pardonné. Car, en ripostant à l'agression des Grecs, il était dans son rôle. Mais il avait le crime arménien à expier. Il était devant l'Europe dans l'attitude humiliée d'un coupable qui demande pardon et va consentir les réparations attendues. Le résultat le plus immédiat, et le plus regrettable, de cette lamentable aventure est d'avoir modifié l'attitude de la Turquie, d'avoir redressé sa taille et de lui rendre avec l'orgueil de la victoire l'illusion de la vitalité.
Pendant que la diplomatie des puissances s'effonaralt sous les huées, deux pouvoirs ont considérablement grandi dans cet imbroglio : celai de l'empereur d'Allemagne, qui, résolu et sachant seul ce qu'il voulait, avait conduit méthodiquement raffaire aux fins qu'il s'était assignées ; puis celui du. Sultan, qui, en révélant an monde une puissance militaire qu'on ne soupçonnait plus, tirait à la fois de sa victoire et de l'alliance allemande un crédit et une force de résistance dont on le croyait à jamais dépossédé.
L* Angleterre, qui a tout à gagner et rien à perdre à la dislocation de TEmpire ottoman, a pu se trouver déçue parle cours qu*ont pris les événements. Pour nous, c*est plus qu*une déception, c'est une défaite. Le mot poum paraître excessif, si Ton considère que la diplomatie franco-russe était hostile à Tentreprise des Grecs et favorable à Tautonomie crétoise. En ce sens, ^e pourrait soutenir qu'elle a triomphé, puisque les évén^nents semblent avoir sanctionné les conceptions auxquelles elle s*était attachée. Mais ce sont les conceptions qui étaient apparemment mauvaises, puisque les résultats ont abouti pour elles à une diminution de crédit ou de puissance en Orient. On ne peut, en effet, méconnaître que le Turc soit aujourd'hui plus fort et Guillaume II plus puissant qu'ils ne Tétaient avant la guerre. Si donc ils ont grandi Fun et Tautre, c'est aux dépens de quelqu'un. Et de qui, si ce n'est de la France et de la Russie ?
Les philhellènes avaient commis une grosse imprudence en poussant la Grèce à la guerre, et en lui faisant croire à une conspiration de sympathies qui se changerait peut-être en concours actif; mais la diplomatie franco-russe a commis une faute plus grave encore en s'opposant à la cession de la Crète à la Grèce. Certes, je ne suis pas de ceux qui considèrent l'autonomie comme un don insignifiant. L'autonomie est la forme idéale de la liberté. C'est la condition présente de rAustralieetdu Canada, qui sont officiellement des colonies anglaises, mais ne sont rattachés à la métropole que par un lien purement nominal, et jouissent d'une indépendance au moins égale à celle de rAngleterre elle-même* Lorsque la France se faisait honneur de délivrer les peuples des vieilles tyrannies qui pesaient sur eux, c'est l'autonomie qu'elle leur conférait, et elle n'eût pu leur faire un plus précieux cadeau.
Mais enfin puisque la Grèce revendiquait la Crète comme une part d*elle-mème, et que les Cretois, de leur c^té, voulaient ardemment se donner à la Grèce, il fallait satisfaire à leurs vœux. Cette solution aurait eu le double avantage d'épargner à TEurope l'odieux et burlesque spectacle qu'elle nous a donné dans son application du blocus et de désarmer immédiatement la Grèce. Autant, en effet, la Grèce est fondée à revendiquer la Crète» qui est grecque par le sang, par la langue, par rhistoire, par les sentiments, en un mot par toutes ses affinités, autant les prétentions qu'elle faisait valoir au Nord étaient injustifiables. Les populations de race grecque ne sont qu'une infime minorité en Macédoine, et môme en Epire. Lorsque Thellénisme émet ridée de les annexer, il poursuit une chimère irréalisable, et qui, si elle venait^ par impossible, à se réaliser, constituerait une œuvre d'oppression beaucoup plus qu'un acte de délivrance. L'Europe pouvait donc lui donner la Crète, puis, cette satisfaction légitime une fois obtenue, lui intimer l'ordre de désarmer. Il n'est pas douteux qu'elle eût immédiatement obéi. On lui épargnait ainsi l'épreuve cruelle qu'elle a subie, et au lieu de ménager à l'islamisme une résurrection menaçante, en infligeait au Sultan le châtiment que les massacres arméniens avaient mérité.
La diplomatie moscovite s'est gravement trompée dans cette affaire, et nous nous sommes rendus solidaires de son erreur en la secondant, au lieu delà rectifier. Il peut convenir à la Russie de laisser l'Empire ottoman se dissoudre lentement, par le seul effet de ses vices, jusqu'à ce qu'il tombe comme un fruit mûr dans sa main. C'est à ce calcul qu'il faut attribuer la politique de temporisation inaugurée par le prince Lobanoff et continuée par son successeur. Mais il ne devait pas lui convenir de voir l'Allemagne prêter la main à ce
moribond et lui rendre un regain de vie que lui-même n'osait plus espérer. Encore moins convenait-il à la France de voir Guillaume II faire du Sultan son tributaire et son allié, et usurper en Orient k place qui nous avait si longtemps appartenu. C*estpourteiità ce résultat que vient d'aboutir Talliance de nos dent tiiplomatiesy et ni Tune ni Tautre n'ont à s'en féliciter.
Ce sont là des faits incontestables, et Ton ne contestera pas davantage qu'ils soient de i&cheuse conséquence. Etait-il possible de les prévenir ? Oui, mais à condition d'agir, après avoir parlé, c'est-à-dire de donner une sanction coërcitive aux représentations qu*on avait faites successivement au Sultan et au gouvernement d'Athènes. Vous vouliez obtenir d'Abd-ul-Hamid qu'il se soUmU aux injonctions de l'Europe ? Eh bien, il fallait envoyer quelques cuirassés dans le Bosphore, avec ordre de lancer quelques obus sur Yildiz-Kiosc, si la soumission se faisait attendre. Vous vouliez empêcher la Grèce de se jeter dans la folle aventure où elle s'est perdue? Il fallait cueillir au passage la flottille du colonel Vassos et la ramener au Pirée. C'était assez de ce modeste effort pour pacifier l'Arménie, apprivoiser le Sultan, empêcher la guerre et sauver la Grèce.
Pourquoi ne l'a-t-on pas fait ? Pourquoi nôtre gouvernement n'a-t-il pas même eu l'idée de le faire? Parce que le régime auquel nous sommes assujettis n'autorise pas ces initiatives. Pour agir, il faut préalablement avoir licence du parlement. Et quel est le cabinet parlementaire qui oserait demander aux chambres l'autorisation d'ébaucher seulement un acte de guerre? Quel est le ministre des Affaires étrangères assez téméraire pour oser sauver la Grèce en s'exposantaux fureurs des philbellènes eux-mêmes ? Mettre la main sur la flottille qui parlait pour délivrer la Crète et contraindre.
— xcvn —
même par la force, le gouvernement hellénique à désarmer, c*était à coup sur, sauver la Grèce ; mais c'était en même temps se vouer à une ignominie immortelle ; car personne n'en eût jamais connu le prix. M. Hanotauxne s*y est pas risqué. Aucun ministre parlementaire ne Teùl osé faire plus que lui. Mais, par contre, Tempereur d'Allemagne, qui avait des vues contraires et des intérêts rivaux des nôtres, a profilé de notre faiblesse pour émanciper le Sultan, lui faciliter la guerre, exploiter sa victoire, gagner sa confiance, constituer une alliance visible entre les deux empires, et conquérir en Orient une influence d'autant plus désobligeante pour nous qu elle est faite de nos dépouilles.
Ce n'est assurément la faute ni de M. Hanolaux, ni de M. Méline, qui eurent la malechance d'occuper le pouvoir en ces tristes circonstances. Bismarck ou Richelieu seraient ministres chez nous quïls ne pourraient faire autrement. C'est la faute du régime lui-même, qui est un savant amalgame de tous les vices dont peut mourir un peuple. C'est la faute du parlementarisme, qui n'est que la mise en œuvre des suggestions les plus basses de l'égoïsme humain. La puissance, la grandeur, la gloire correspondent à Tefifort, au sacrifice, à ridéal,etce sont là des contingents que la politique parlementaire a rayés de son programme. Elle règne et gouverne uniquement pour complaire à la bête électorale, et toute sa politique tiendrait dans un baquet I
Il y a pourtant des heures où la conscience française s'étonne et souffre devant de pareils spectacles. L'orgueil atavique qui survit en elle à notre déchéance proteste instinctivement contre cette humiliante condition. Les peuples ont besoin d'honneur comme ils ont besoin de pain. Ils mesurent la place qu'ils occupent dans le monde au cas que l'on fait d'eux, et lorsque la France, naguère encore libératrice des peuples et arbitre
du monde, se voit réduire par la diplomatie internationale, dont elle n'est plus qu'une suivante, au rôle secondaire de TAutriche et de Tltalie, elle ne se reconnaît plus dans cet amoindrissement. M. Jules Lemaître a traduit un jour dans un article admirable, cette révolte du sang des aïeux contre notre déchéance présente. — « Voilà vingt-sept ans, disait-il, qu'il n'y a plus guère de plaisir à être français !» Et ce mot poignant résuiue à lui seul notre histoire présente et notre condition- Celte diminution de puissance et de crédit tient à des causes multiples dont les unes sont extérieures, et par conséquent échappent à notre action, et dont les autres, tout intérieures, dépendent de notre volonté ; mais nous les proclamons intangibles, parce que nous aimons le mal qu'elles nous font ! Il ne dépend pas de nous, par exemple, de ramener l'Allemagne à la Confédération germanique, ou de restituer à l'Italie les petites principautés et les petits royaumes qui lui allaient si bien. 11 ne dépend pas de nous de réduire ou d'entraver le développement toujours croissant de nos rivaux en puissance, en richesse et en population. Ce sont là des fatalités qu'il faut subir, des contingents nouveaux avec lesquels il faudra toujours compter. Mais il dépendrait de nous de donner à notre politique extérieure les instruments nécessaires qui lui rendraient rapidement la situation perdue. Il suffirait simplement d'avoir une armée de métier, une marine, un gouvernement et une tête qui commande à tout cela. Mais aussi longtemps que nous resterons asservis au service militaire obligatoire, au régime parlementaire, à l'anarchie des pouvoirs, et à l'irresponsLibilité universelle, il faudra nous contenter des satisfactions populacières que de pareilles institutions procurent, et ne pas viser à la grandeur.
Puisqu'il nous plaît de vivre en république et détourner en maximes d'état les extravagances et les incoa-
gruités d'une démocratie débridée, il nous faut bien accepter les revers de notre condition, comme nous en célébrons les gloires. Notre état politique nous autorise à croire et à dire, sans que personne en prenne ombrage, que la démocratie française est le foyer sacré d'où rayonnent sur le monde le droit, la justice, la liberté, le progrès, la civilisation, la fraternité et autres abstractions généreuses que les hommes d'Etat qui ne sont pas de chez nous tiennent, je le crains, pour des balançoires ; mais il nous faut en même temps renoncer à ♦ es réalités moins nobles sans doute, mais plus efficaces, qui s'appellent le crédit, la force, Tautorité, la continuité, la puissance, et sont les aliments mêmes de l'action. Nous pouvons toujours prêcher, parce que nous possédons en abondance tout ce que le vent emp^jrte et répand ; mais, faute de fond, nous ne pouvons plus agir. Et voilà pourquoi la diplomatie française, eu quelques mains qu'elle tombe, ne peut plus être qu'une «liplomatie ancillaire, réduite à suivre et à seconder les autres, impropre à les diriger,
« La défaite, disait M. Jules Lemaître, dans Tarticle que je viens de citer, est une chose atroce pour une race aussi impressionnable que la nôtre. Elle amoin- «Irit la confiance eQ soi, « la joie do vivre », mine la vertu dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les forces. » Sans doute ; mais notre déchéance de peuple, qu'il constatait avant moi, n'est pas uniquement imputable à la défaite. La France de 1815 vaincue, saccagée, démembrée, ruinée, exsangue, occupait la première place au Congrès de Vienne et faisait encore la loi à nos plus fiers vainqueurs. La Restauration, encore qu'elle fût en CQntradiction violente avec les sentiments et les vœux du pays, n'en fut pas moins une période de renaissance admirable, et l'on vit se reproduire le même phénomène, au lendemain du désastre de 1870, soue
rhonnéte et féconde tutelle de rAssemblée nationale. Jusqu'à la fin de 1875, la France offrit le réconfortant spectacle d'un peuple en plein relèvement. Elle avait pansé ses plaies, fermé ses brèches, reconstitué ses forces, restauré sa vertu. Elle se préparait, dans un généreux essor de foi et d'espérance, aux revanches attendues. Et Ton peut dire que la défaite, bien loin de la déprimer, lui avait refait une âme égale à ses devoirs. La déchéance commence à l'avènement de la démocratie révolutionnaire. La défaite n'avait fait que des vain- | eus ; ce sont l'esprit, les mœurs, les œuvres du régime nouveau qui ont fait de nous des déclassés.
Deux usines d'égale importance exercent la même industrie dans la même région. Celle-ci prospère et celle-là se ruine ; pourquoi ? Parce que l'une est intelligemment et sévèrement administrée, tandis que l'économie de l'autre est aux mains de maîtres incohérents, chimériques et brouillons. C'est la condition respective de la France et de l'Allemagne aujourd'hui. Nous étions naguère encore un peuple plus industrieux, plus inventif et plus fin que l'Allemand. Comment se fait-il que l'activité industrielle et commerciale de TAUemagne soit en plein essor, tandis que la nôtre dépérit et décline de jour en jour? Notre puissance militaire égale, d'après les états de situation, celle de TAUemagne et notre marine est encore supérieure à la sienne. Pourquoi est-ce Guillaume II qui commande à l'Europe et n'est-ce pas M. Félix Faure ? Parce que la primauté procède de la force, et que tout en Allemagne donne le sentiment d'une force disciplinée, vigilante et sûre d'elle-même, tandis que nous n'offrons au monde que le spectacle d'un peuple neurasthénique qui n'a plus ni coordination dans les idées, ni discipline dans l'action.
Cependant l'âme française, qui n'a pu plier encore son orgueil de race aux fatalités de sa nouvelle condi-
— Cî —
tion, se contemple douloureusement, sans pouvoir se reconnaître en ce lamentable et cruel abaissement- Elle songe à ce qu'elle fut et s'étonne de ne plus se ressembler. Les éblouissantes visions de son passé la troublent et rappellent, et Ton sent, à des signes certains, qu'elle voudrait les revivre. Elle est comme un oiseau blessé qui bat la terre de ses ailes et tente en vain de reconquérir les airs. Elle a souffert et régné tour à tour, et dans cette série de gloires et d^infortunes, de conquêtes et de revers, d'écrasements suivis de résurrections triomphantes, elle n'avait pas encore aperçu qu'elle pouvait perdre sa primauté séculaire. Quelle qu'eût été sa fortune à travers les siècles, rien de grand ne s'était accompli, dans le monde, sans qu'elle y eût imprime sa marque. Et maintenant !...
Octobre 1898.