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tort, monsieur le ministre ; mais je ne puis me défendre d*éprouver les plus vives appréhensions quand je vois ce qui se fait et ce qui se prépare autour de moi icîy quand, supputant les chances d'un conflit qui me parait devenu inévitable, je cherche à mettre en balance ce qu*il nous coûtera et les avantages que nous sommes appelés à en retirer.
» Le gouvernement chinois ne perd, d'ailleurs, pas de temps pour s*assurer la possession dun gage utile, à tout événement ; car, si je suis bien renseigné, et je crois l'être. Tordre va être donné, s'il ne Test déjà, aux troupes impériales de rentrer au Tonkin et de reprendre les positions qu'elles y occupaient au mois de décembre dernier. Nous allons donc avoir à les déloger tout d'abord. C'est la guerre. En admettant que les opérations se localisent dans les districts septentrionaux de TAnnam, il faut s'attendre à avoir de ce côté sur les bras des masses considérables que nous pénétrerons facilement, mais qui tiendront le pays, enveloppant nos colonnes et entravant leurs manœuvres. 11 est permis de compter tout d'abord sur de faciles succès, mais la lutte prendra un caractère plus sérieux à mesure que des contingents arriveront du Nord, pourvus d'armes à tir rapide et d'une excellente artillerie. »
Ces avertissements dont les événements ont si cruellement vérifié la sûreté, le gouvernement n'en tenait aucun compte. Il avait décidé que la Chine n'existait pas, et toutes les dépêches de M. Bourée n'y feraient rien. Malheureusement pour la bonne renommée de sa politique, M. Bourée n'était pas le seul à l'avertir. II y avait à Hué un autre agent, non moins avisé, dont l'observation se traduisait par des notes absolument analogues. C'était M. Rbeinart, qui écrivait notamment ceci :
< En ce moment l'emploi de la force peut nous
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mener plus loin que nous ne voudrions aller : il en peut sortir une guerre avec l'Annam ou avec la Chine.
9 Je ne doute pas que dans le Sud nous ne parvenions à demeurer maîtres delà situation ; mais sommesnous en mesure de pousser la lutte sur tous les points dans les mêmes conditions ? est-on disposé à faire tous les sacrifices pour arriver à ce résultat? Ils peuvent être grands : la Chine est bien décidée à secourir efficacement l'Annam. »
C^est avec ces renseignements dans les mains que le gouvernement se portait garant, devant la représentation nationale, du parfait désintéressement de la Chine, et proclamait qu'elle n'avait jamais eu et qu'elle n'aurait jamais la pensée d'intervenir ! Un jour, à propos de l'expédition tunisienne, M. Jules Ferry avait hautement revendiqué le droit de dissimuler la vérité. Ce n'était point de sa part une précaution inutile : elle lui a longuement profité. La Chambre crut le ministre sur parole, et le crédit fut volé par une majorité de 355 voix contre 77.
Trois jours après survenait la catastrophe d'Hanoï. Le commandant Rivière, pressé par l'ennemi, essaya d'une sortie pour le refouler ; sa petite colonne se heurta à des troupes supérieures embusquées dans les rizières, et fut repoussée. En dirigeant la retraite, Rivière tomba sous les balles chinoises, et une cinquantaine d'officiers et soldats moururent avec lui. L'émotion fut vive dans les Chambres à cette nouvelle: on vota par acclamation et à l'unanimité l'envoi de renforts pour venger les morts et sauver les vivants ; mais sous cet emportement patriotique de graves inquiétudes commençaient à se faire jour. Le gouvernement fut seul à ne pas s'émouvoir de cette première et sanglante déconvenue. Le 24 mai, avant que la sinistre nouvelle fût connue, il avait dit au Sénat : « Nous espérons très fermement que
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la phase des opérations militaires sera courte. Il s*agit d'organiser^ d'administrer bien plus que de conquérir ». Et comme plusieurs sénateurs exprimaient la crainte que les subsides demandés ne fussent insuffisants, il répondait avec une sérénité d'aveugle : < Si nous vous demandons des moyens modérés, ce n*est pas dans la pensée indigne de nous de vous dissimuler la vérité, d'en imposer au Parlement, de l'entraîner avec plus de facilité par la modération de nos demandes ; c'est que, après un examen attentif, nous nous sommes convaincus que ces moyens, si modérés qu'ils soient, répondent cependant aux nécessités de la situation. Ils sont proportionnés à la tâche modeste dans Taccomplissement de laquelle nous tenons à nous renfermer ; ils sont proportionnés aux difficultés que nous comptons rencontrer. » A ce moment, les Chinois unis aux Annamites et aux Pavillons Noirs, avaient déjà répondu de terrible façon à ces mensongères assurances : mais l'optimisme voulu du cabinet n'en était pas ébranlé.
Le lendemain de la mort de Rivière, il tenait encore ce langage qui dénote un rare parti-pris de s'aveugler ou d'aveugler les autres : c Nous avons la ferme confiance que la Chine, dont les intérêts au Tonkin sont non pas opposés, mais identiques aux nôtres, ne se laissera pas aller à une immixtion que nous ne pourrions supporter. »
Cependant les nouvelles qui parvenaient du Tonkin étaient loin de répondre à l'optimisme ministériel. La presse anglaise révélait ce que le ministère français s'étudiait à taire; elle publiait une partie de la correspondance échangée entre lui et le marquis Tseng, dont rien ne rebutait les âpres et tenaces revendications. Elle suppléait ainsi à l'absence du Livre Jaune, dont le cabinet trouvait la publication prématurée, et ces indiscrétions éveillaient d'autant plus vivement la curiosité
et rinquiétude que les gouvernants redoublaient d*efforts pour faire le silence et la nuit sur cette affaire. Le 10 juillet, le gouyemement eut à répondre à une double interpeUation venue simultanément de la droite et de la gauche.
On lui demanda de préciser Tobjet de son entreprise au Tonkin et d'en fixer les limites: de dire quelle part la Chine pouvait avoir dans les résistances inattendues qu'il rencontrait, quelles raisons il avait eues de rompre les négociations avec elle, et par quels moyens il entendait prévenir ou résoudre un conflit imminent. Il commençait à se former dans la Chambre une opposition déterminée contre une entreprise mal étudiée, mal définie, et grosse de hasards. Le ministre des affaires étrangères ne contesta pas qu'il y eût quelques difficultés un peu plus sérieuses que celles qull avait prévues ; mais il en rejeta la faute sur l'hostilité sournoise du gouvernement annamite qui nous suscitait tous les embarras possibles, excitait le mauvais vouloir des mandarins contre nous et subventionnait môme les Pavillons Noirs. Mais cet état de choses allait cesser. Le gouvernement était résolu à mettre l'empereur Tu-Duc à la raison, c Alors, c'est la guerre? » crie M. P. de Gassagnac. Et le ministre répond froidement : € C'est la guerre! » Le mot fit sensation. La majorité n'était pas encore habituée à cette désinvolture, mais elle ne protesta pas. Elle n'a jamais protesté. Sous le gouvernement monarchique, le parti républicain dénonçait comme une énormité le droit de paix et de guerre dont le souverain était investi : il exigeait alors des garanties contre l'humeur ou l'ambition des tyrans. Lorsque les révolutions l'appelèrent à faire une constitution à son tour, il se souvint de ses déclamations et introduisit cette garantie dans la loi constitutionnelle. Il édicta par un paragraphe spécial que la guerre ne pouvait être
déclarée sans l'assentiment préalable du Parlement. Quelle admirable puissance que celle des formules ! h a suffi que celte interdiction figurât dans la Constitution pour qu'on crût à son efficacité. Le nombre est graid de ceux qui disent et qui croient que l'état républicain est le plus sûr des préservatifs contre la gueire, parce que c'est au peuple seul qu'il appartient de la déclarer. En moins de quatre ans, le gouvernement de la République a fait quatre guerres ; guerre en Tunisie, guerre à Madagascar, guerre à l'Annam, guerre à la Chine. lit peuple français n'en a jamais rien su, et le Parlement n'a pas voulu môme en être constitutionnellement informé !
Il était donc entendu qu'on ferait la guerre à TAnnam et qu'on lui imposerait par les armes les bienfaits de notre protectorat, puisqu'il refusait de | l'accepter de bonne amitié. Quant au Tonkin, le gouvernement restait attaché à son programme primitif, bien qu'il commençât à en élargir un peu les bases. 11 s'était prononcé contre toute idée de conquête : organiser et administrer, tel était le plan ; il se résigne maintenant à l'occupation ; mais il s'agit d'une occupation limitée, rigoureusement circonscrite et peu coûteux, c La seule partie du Tonkin que nous nous proposons d'occuper est le delta du Song-Koï ; nous n^entendons pas dépasser Bac-Ninh et Hong-Hoa, près du confluent de la Rivière Claire, sauf pourtant sur la côte les points dont Toccupation paraîtra nécessaire. » Pour réaliser ce programme assurément modeste, il ne demande pas de nouveaux subsides. Quelques esprits faciles à s'alarmer ont exprimé la crainte que les ressources demandées ne fussent insuffisantes ; il s'applique à les rassurer : € Eh bien, messieurs, aujourd'hui encore, après ce qui s'est passé, nous avons la confiance, et ce qui vous touchera peut-être davantage, des officiers d'une haute
compétence expriment ïîai certitude que ces forces sont suffisantes, qu'elles sont même considérables en proportion des dificultés que nous aurons très probablement à vaincre. •
Du côté de la Chine, il n'y a aucun nuage ; le gouvernement est en quelque sorte figé dans son optimisme, et à tout ce qu'on lui demande, il répond par un seul mot, toujours le môme: — La Chine n'interviendra pas ! Il invoque même le témoignage de Tambassadeur chinois : « 11 résulte des déclarations de M. le marquis Tseng recueillies au sortir de l'entretien et scrupuleusement consignées par écrit, que la Chine n'a aucune pensée d'agression, qu'elle sait la France assez forte pour faire au Tonkin ce qu'elle voudra et qu'elle ne considérera pas ce que nous faisons au Tonkin comme un cas de guerre ou d'agression. » De pareilles assurances étaient bien faites pour inspirer une confiance aveugle à des gens qui ne savaient pas alors le premier mot de nos rapports avec la Chine. Mais le gouvernement était-il autorisé à tenir aux Chambres un pareil langage, lorsque cinq jours auparavant il recevait de M. Tricou, successeur de M. Bourée, la dépêche suivante: « Lî est parti ce matin pour Tien-Tsin. Son départ peut être considéré comme la rupture des pourparlers entamés avec la Chine. Il prétend qu'il est débordé par le Tsong-Ii-Yamen qui ne saurait admettre notre situation privilégiée dans l'Annam et notre établissement au Tonkin; il persiste à nier formellement les déclarations importantes que vous a faites Tseng. La vérité est que le Tsong-li-Yamen, Li et Tseng s'entendent pour nous jouer. » Lorsque son agent diplomatique lui écrit : — C'est la rupture ! le gouvernement traduit: — La Chine n'a aucune idée d'intervention! — Si porté qu'on fût à reconnaître à M. Jules Ferry le droit dé dissimuler la vérité, pour les besoins de sa diplomatie.
on trouvera peut-être qu*il en a poussé Texercice un peu loin. La Chambre, édifiée de la sorte par son gouvernement, lui vota un ordre du jour de confiance par 362 voix contre 78.
Les CSiaiiibres s*en allèrent en vacances, et les vérîtées soigneusement dissimulées jusque-là se révélèrent avec un éclat sinistre. En août et en septenibre, le général Bouët livre deux combats qui ne furent pas des succès ; et Tépreuve qu*il fait des forces de Fennemi l'oblige à demander immédiatement une division. II écrit le 23 août : c Le nombre croissant des ennemis, leur armement, leur valeur incontestable, leurs positions défendues ayant plusieurs kilomètres de front m'amènent, ainsi que tous les officiers, à croire qu'il faudra pour la campagne une division sur le pied de guerre avec les services et le matériel. Il faut qu'elle soit ici vers le milieu d'octobre prochain. » Cette requête, adressée pour ainsi dire, sous le feu de lennemi, était une terrible réplique aux assurances optimistes du gouvernement, mais elle ne fut pas écoutée. L^envoi d'une division eût soulevé Fopinion publique, et le premier souci du cabinet était de lui laisser ignorer ce qui se passait au Tonkin. Cependant, comme le besoin de renforts était urgent, il y pourvut en prenant à la marine tout ce qu'elle pouvait donner, et en prélevant dans les régiments de l'armée d'Afrique quelques centaines d'hommes qu'on réunit en corps de combat, et qu'on expédia silencieusement par petits paquets : système défectueux, funeste, parce qu'il faisait des troupes sans cohésion, sans lien entre les soldats et les chefs, et que ces envois successifs comblaient simplement les vides, sans fortifier assez l'armée d'expédition pour lui permettre l'unique et décisif effort qui eût terminé la campagne. Il est incontestable que si le général Bouët avait eu au mois d'octobre 1883 la divison qu'il demaii-
dait, la guerre eût pris fin avant l'expiration <le Taitiiéa. Mais ce système si cruellement préjudiciable aux intërfits de Tannée et du pays, était particulièrement commode aux intérêts du Cabinet. Il lui permettait de masquer la guerre, et c'est la guerre avant tout qu*il ne voulait pas avouer.
En même temps, il faisait campagne contre le gouvernement de TAnnam. Il donna Tordre à Tamiral Courbet de forcer les portes de Hué et de bombarder la ville. Ce fut TafTaire de quelques heures. L'amiral s'ac* quitta de sa mission avec la précision et Ténergie qu'il devait déployer en des circonstances plus grandioses, et qui ont révélé un des plus grands hommes de mer qui aient illustré la marine française. La cour de Hué capitula bien vite et signa tout ce qu'on lui dit de signer. Elle méritait» à coup sûr, ce châtiment, parla perfidie de sa politique et la déloyauté de ses procédés ; mais la satisfaction que nous en avions tirée était toute platonique et ne pouvait avoir aucun effet. Il n'est pas inutile de remarquer que ces opérations de guerre furent entreprises et poursuivies non seulement sans la sanction des Chambres, mais en violation formelle de l'engagement public qu'avait pris le gouvernement de les consulter. Il avait dit au Sénat : « S'il nous était démontré qu'il nous est impossible de triompher du désordre au Tonkin sans nous adresser à celui qui l'y fomente, que nous ne. pouvons établir la paix dans le bassin du Fleuve-Rouge sans faire sentir notre action ailleurs, nous vous demanderions de sanctionner les résolutions qui nous seraient commandées par l'intérêt public ». Il avait dit à la Chambre : < S'il fallait d'autres moyens, nous convoquerions les Chambres; ni vos forces ni vos finances ne seront engagées sans votre aveu. » Et le ministère ne voulut pas se souvenir de sa promesse. En vain l'opposition de droite et de gauche
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réelama-t-elle, pendant tout le cours des vacances^ une convocation du Parlement. M. Jules Ferry n'entendît pas. Il redoutait l'éclat de cette consultation extraordinaire, et il resta obstinément fidèle à cette politique du mystère qui avait pour lui le double avantage de lui laisser toute licence d'agir à sa guise, et d'épargner au pays des émotions qu'il jugeait intempestives.
Le retour des Chambres, pour la session d'automne, se produisit au milieu de préoccupations graves et d'une effervescence parlementaire qui présageait de sévères récriminations. Elles ne tardèrent pas à se produire. I>ès les premiers jours de la rentrée, une interpellation de Textréme-gauche éclatait sur la tête du ministère. L'attaque menée avec une extrême vivacité ne fut qu'un long et véhément réquisitoire. Tous les griefs accumulés depuis six mois éclataient en accusations pressées. — Pourquoi nous avez-vous garanti Tindifférence et l'inertie de la Chine, quand vous aviez dans les notes de nos agents diplomatiques les preuves multiples de ses protestations, de ses menaces et de son intervention ? Pourquoi nous avez-vous trompés dans votre programme, sur les difficultés de l'entreprise et sur les sacrifices qu'elle devait coûter, puisque vous étiez renseignés? Pourquoi avez-vous fait la guerre sans notre aveu ? Pourquoi avez-vous engagé des crédits et envoyé des troupes sans vote préalable du Parlement? Pourquoi avez-vous violé la promesse que vous avez faite de nous convoquer? Votre politique n'est qu'équivoque,imprévoyance,dissimulation et fourberie. Allez vous-en! — « Il est nécessaire de rompre la solidarité qui a pu s'établir entre l'amour-propre du gouvernement et l'intérêt national ; nous déclarons que le moment est venu pour la nation de se ressaisir elle-même et de remettre à des négociateurs moins affaiblis,à des mandataires moins discrédités, la direction de ses affaires' compromises. »
La réponse de M. Challemel-Lacour fut moins une défense qu'un aveu. Les affirmations iiasardées qu'il avait portées à la tribune se retournaient contre lui et récrasaient. II avait pris conscience, à la lumière des événements» des témérités de la politique dout il s'était fait Torgane, et ne se sentant plus la force de la soutenir, il l'abandonnait. Son optimisme hautain s'élait dissipé et le même homme qui avait nié de sa voix tranchante les prétentions de la Chine, en vint à s'infliger à luimême un démenti public. Il reconnut que les relations étaient à peu près rompues entre son gouvernement et le Céleste Empire, et il résuma en ces termes l'état du conflit : c La Chine ne discute pas nos droits, elle les ignore ; elle déclare simplement que le Tonkin est son bien, qu'il est une portion de la Chine, et elle nous invite à en sortir... Ce dont il s'agit à l'heure qu'il est, ce n'est plus de maintenir sa suzeraineté, c'est de dépouiller son vassal ; ce n'est plus de traiter avec la France, c'est de réliminer. » On n'avait jamais vu politique plus désespérée succéder de si près à une politique plus confiante. M. Challemel-Lacour ne poussa pas le contraste plus loin. Ce fut là son dernier mot. Après avoir proclamé qu'il n'y avait d'autre issue que la guerre, il se retira.
Mais M. Jules Ferry ne se rebutait pas pour si peu. Il n'éprouvait pas les mêmes scrupules que M. Challemel- Lacour, et il s'étudia surtout à en corriger l'efiet. Il célébra les avantages et l'honneur de la politique coloniale qu'il avait inaugurée avec éclat en Tunisie, et soutint, avec une intrépidité d'autant plus facile qu'elle avait toute la majorité pour complice, qu'il ne faisait au Tonkin que continuer l'œuvre de ses prédécesseurs. II avait envoyé des troupes et engagé des crédits? c*était une nécessité de gouvernement dont la Chambre serait juge. Il avait fait la guerre à l'Annam sans convoquer le Parlement î Qu'on juge à quel trouble le
pays eût été en proie, s'il avait vu cette convocation extraordinaire! II y avait rupture entre la Chine et nous? Erreur! Il venait précisément de recevoir de M. Tricou une dépêche qui lui disait en propres termes : c Le vice-roi est très inquiet. Il désavoue hautement le marquis Tseng. » Cette dépêche qui devint fameuse sous le nom de dépêche Tricou, fut démentie immédiatement par le gouvernement chinois. Mais elle produisit sur rauditoire ministériel Teffet attendu. H. Jules Ferry était un grand vainqueur, et toutes choses pliaient devant sa volonté. La Chambre était mûre pour tous les sacrifices qui allaient suivre, et, en attendant 1^ crédits annoncés, elle lui votait un nouveau témoignage de confiance.
Cette confiance qui commence à tourner dès lors à la complicité, et qui se fait volontairement aveugle et sourde, est un instrument des plus commodes, et M. Jules Ferry ne se fera plus faute d'en user. Il demande immédiatement un nouveau crédit de neuf millions. Mais toute demande de crédit est Toccasion d*un nouvel assaut contre lui. Le débat recommence le 7 décembre et dure trois jours; les orateurs de Topposition chargent le Cabinet avec une véritable furie. C'est que la situation était devenue franchement mauvaise pour lui. Il avait dû, pour répondre aux exigences menaçantes de l'opinion, publier, comme préface à ce débat, un Livre Jaune en deux volumes qui contenait rhistoire de toutes les négociations avec la Chine, depuis le traité de 1874, et ces révélations étaient accablantes pour le ministère de M. Jules Ferry. Il en ressortait crûment qu'il s'était engagé dans cette aventure avec une imprévoyance et une témérité qu'un succès éclatant et prompt pouvait faire absoudre, mais que des difficultés toujours croissantes, mêlées de revers, rendaient inexcusables. Le langage de ses agents diplo-
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matiques, leurs notes, leurs avis, leurs renseignements apparaissaient, comme ils rayaient toujours été, en contradiction flagrante avec les assurances qu'il avait formulées du haut de la tribune, et les rapproclicments auxquels on se livrait en accusaient brutalement la fausseté. Enfin, les dernières communications de la Chine prenaient une forme menaçante et ne laissaient aucun doute sur Timminence d'une guerre ouverte. A M. JulesT Ferry, déclarant que son programme se résumait dans la possession du Delta, avec Son-Tay , Hong* Hoa et Bac-Ninh, le marquis Tseng répliquait en ces termes : « Vis-à-vis de cette déclaration, d'ordre de mon gouvernement, j'ai l'honneur d'annoncer à votre Excellence que, usant de ses droits souverains et remplissant les devoirs qui lui incombent, le gouvernement impérial a envoyé, il y a quelque temps, des troupes au Tonkin pour y sauvegarder ses intérêts et ceux de son vassal. » Ces événements, ces embarras, ces menaces, le mécontentement qui transpirait de toutes parts, et dont certains amis du gouvernement ne ménageaient déjà plus l'expression, faisaient à M. Jules Ferry un rôle difficile et une situation presque critique. M. Ribot vint l'aggraver encore en résumant, avec l'autorité de sa parole et la modération de son langage, les justes griefs du pays et du Parlement contre la politique ministérielle. Ce n'était pas en adversaire pourtant qu'il parlait, mais seulement en ami attristé. Il offrait même de le soutenir, après lui avoir recommandé d'être plus sage à l'avenir, si bien qu'un ami du premier degré, impatienté par les formes que revêtait l'amitié raisonneuse de M. Ribot lui cria : « Il est bien temps de le sauver, maintenant que vous avez ruiné son crédit ! > — Cet ami s'inquiétait trop tôt. Il n'avait pas pris mesure encore du dévouement de la majorité. Jusqu'à ce moment, elle avait voté sur la foi des déclarations minis-
térielles ; elle avait élé trompée, et les fautes auxquelles elle s'était associée étaient l'œuvre exclusive de son gouvernement. Mais alors elle venait d'être plainement édifiée par la lecture du Livre Jaune. Elle savait comment l'affaire avait été engagée et conduite, de quels procédés le ministère avait usé pour surprendre sa confiance et forcer son adhésion, quelles sottises avaient été commises et de quel prix la France les avait payées ; il dépendait d'elle de choisir entre le rôle de vengeresse ou de complice. C'est pour ce dernier qu'elle se décida. Elle lit sienne la politique du cabinet et prit pour elle les responsabilités qu'il avait seul encourues. Elle vota le crédit, et joignit au crédit un ordre du jour dans lequel elle donnait au Cabinet mandat de poursuivre énergiquement Taventure. Cet encouragement ne fut pas perdu. Huit jours après, M. Jules Ferry demandait un nouveau crédit de 28 millions. Et comme l'opposition s'étonnait et récriminait avec violence contre ceitJè accumulation indéfinie de sacrifices en hommes et en argent, le Président du Conseil s'en déchargeait allègrement sur le vote de la Chambre. « La question de fond est jugée, disait-il, l'ordre du jour du 10 décembre a clos le débat. Le projet de crédit qui vous est présenté, loin de constituer une nouveauté, nous est apparu comme l'exécution nécessaire et logique de votre vote. Vous n'avez pas entendu que ce vote restât lettre morte. Quand on recommande à un gouvernement de déployer de l'énergie, c'est à l'action, et non pas à la contemplation, à Texpectative indéfinie que le gouvernement est convié. Messieurs, je considère votre vote du 10 décembre comme un des actes les plus décisifs de la campagne que nous avons entreprise. » C'était habile, mais c'était juste. -Puisque la Chambre, au lieu de condamner une politique qu'elle savait coupable, l'avait absoute, encouragée et subventionnée,
le gouvernement de M. Jules Ferry avait le droit de se prévaloir de cette solidarité publiquement acceptée, et de paraître recevoir comme une obligation parlementaire ce qui n^élait que la suite fatale de sa témérité.
Ce fut le dernier incident parlementaire avant la paix de Tien-Tsin. Le corps expéditionnaire sensiblement grossi par les renforts envoyés à l'automne, avait été placé sous le commandement de l'amiral Courbet. Les événements nous ont appris quel homme de guerre il y avait en lui, et peut-être la France ne sait-elle pas tout ce qu'elle a perdu par sa mort. Il révéla dans son commandement à terre les admirables qualités de prévoyance, de précision, d'énergie et d'audace qu'il devait quelques mois plus tard illustrer sur mer. En quelques semaines, il avait organisé la victoire. Il enlève Son-Taï dans un assaut sanglant ; il allait, avec moins de peine, enlever Bac-Ninh et Hong-Hoa et terminer cette partie de la campagne, lorsque le ministère, pour des raisons politiques inexpliquées, mais faciles à deviner, s'avisa d'envoyer un général de l'armée de terre ramasser les lauriers dont l'amiral avait préparé la moisson. Le général Millot acheva la conquête du Delta, et au printemps de 1884, le programme de l'occupation limitée se trouva réalisé. Que faire dès lors? Quelle serait la fin de l'aventure ? Nous étions en quelque sorte, prisonniers de notre propre conquête, et personne n'entrevoyait d'issue à cette singulière situation* La Chine avait changé d'attitude. Elle avait cessé d'être provocante et s'était faite inerte. On lui avait dit : Nous sommes chez nous au Tonkin, et ce
que nous y faisons ne vous regarde pas ! Elle semblait prendre à la lettre cette injonction et nous répondait : Faites à votre guise ! Cela ne nous regarde pas ! — Cette situation ne laissait pas d*être embarrassante. L'inertie de la Chine nous condamnait indéfiniment à l'occupation armée, à un état qui n'était ni la paix ni la guerre, et n'avait ni les avantages de l'un ni les chances de l'autre. M. Jules Ferry était fort inquiet de sa conquête, lorsque la solution lui vint du côté où il l'attendait le moins.
Il y avait à bord d'un vaisseau de notre escadre un officiel- de marine qui, grâce à un long séjour en Chine, s'était fait connaître de Li-Hung-Tchang et entretenait avec lui des rapports d'amitié ; c'était M. le commandant Fournier. Dans une visite qu'il fit à Shanghaï, l'idée lui vint d'employer ces bons rapports à négocier un projet d'arrangement entre la Chine et notre gouvernement. Li-Hung-Tchang s'y prêta de bonne grâce. La convention fut promptement élaborée, et dès que le commandant la vit sur pied, il la fit transmettre au gouvernement et demanda pleins pouvoirs pour la signer. M. Jules Ferry était trop impatient d'en finir et trop heureux de la solution qui se présentait à lui pour s'arrêter à ce qu'il y avait d'insolite et d'incorrect dans cette façon de procéder. Il envoya les pleins pouvoirs réclamés, et le H mai, le négociateur français adressait à son gouvernement le télégramme suivant : « La convention vient d'être signée après communication réciproque des pleins pouvoirs. > Cette convention, qui devait servir de base à un traité définitif, dépassait sensiblement le programme ministériel. Elle assurait à la France le protectorat sur le Tonkin tout entier, et obligeait la Chine à ouvrir ses frontières méridionales au commerce français. Ce n'était guère autre chose que le traité gratuitement
Digiti
obtenu par M. Bourée, et, à ce titre, on pouvait regretter que la France en eût payé si cher la reproduction. Mais cela valait mieux que la guerre ou la paix armée, et Ton comprend que M. Jules Ferry l'eût annoncée, que le Parlement l'eût accueillie avec une égale satisfaction.
On jouissait depuis cinq semaines de la paix ainsi conquise, lorsqu'une sinistre nouvelle éclata tout à coup : La colonne française qui allait occuper Lang- Son avait été attaquée par 10,000 réguliers chinois et forcée, après un combat de deux jours, de se replier sur Hanoï. Le général Miliot, en télégraphiant cette nouvelle, avait dit : c A moins qu'il n'y ait eu un malentendu sur les clauses du traité du 11 mai, la trahison est manifeste. » Le Président du conseil n'usa pas de la même précaution dans son langage. Sans attendre les explications de la Chine et les éclaircissements de son négociateur, il cria tout de suite au guetapens, proclama devant le monde entier qu'il exigeait une réparation. « Nous avons pensé, dit-il à la Chambre, qu'ayant donné à la Chine et au monde entier une preuve si éclatante de modération au mois de mai dernier, en renonçant à une indemnité dont le principe n'était ni contesté ni contestable, nous étions en droit aujourd'hui de rappeler à ceux qui se font un jeu de la foi des traités que de tels actes se payent et veulent une réparation. * Ce langage fut chaleureusement applaudi et il devait l'être. Les assemblées sont toujours de cœur avec ceux qui font vibrer en elles la passion patriotique : à ce titre, il n'y a ni témérité ni folie qui ne puisse provoquer l'enthousiasme ; c'est aux véritables hommes d'Etat, aux ministres prévoyants et renseignés, à ceux-là surtout qui ont la charge des relations extérieures, qu'il appartient de surveiller leur langue et de discipliner leurs nerfs, afin de s'épargner
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à eux-mêmes et d'épargner aux Chambres, leurs faciles complices, des imprudences dont le pays portera prochainement la peine. Non seulement la déclaration ministérielle, faite de si haut, était contraire aux traditions d'une bonne diplomatie ; mais encore l'accusation de guet-apens ne répondait à aucune réalité, et la demande de réparation ne reposait que sur un grief purement imaginaire. Voilà ce que la France allait payer d'une guerre de huit mois !
Que s'était-il passé ? Un accident exclusivement imputable à la légèreté et à l'imprévoyance ordinaires de la diplomatie ministérielle. Par l'article 2 du traité de Tien-Tsin, la Chine s'était engagée à retirer immédiatement ses troupes du Tonkin. Mais le mot < immédiatement » n'implique pas de date fixe. M. le commandant Fournier fut invité à compléter sur ce point les prescriptions indéterminées du traité et à fixer les dates de l'évacuation. Il a raconté lui-môme à la commission parlementaire du Tonkin l'histoire de ses négociations, et je reproduis simplement ses déclarations et ses souvenirs. II rappelle tout d'abord que l'arrangement stipulé à Tien-Tsin entre Li-Hung- Tchanget lui avait été un véritable coup de main diplomatique, et que bien loin d'avoir obtenu l'agrément du monde officiel à Pékin, il avait soulevé l'indignation universelle. « L'orage prévu avait éclaté. Les protestations arrivaient de tous les côtés. C'était un toile général fort redoutable. Les censeurs déclaraient que ce traité serait la honte de la Chine; qu'il eût fallu négocier plus longtemps ; qu'au moins le négociateur eût dû réclamer une rectification de frontières ; que la situation militaire n'était pas désespérée au point d'imposer une pareille humiliation... Li-Hung-Tchang qui avait pleins pouvoirs pour négocier, mais non pour signer, se rembrunissait. » C'est dans ces conditions
que le commandant Fournier se rend de nouveau auprès du vice-roi du Tchéli pour régler la date de Tévacualion, et là s'engage la négociation la plus extraordinaire qu'on puisse imaginer. Par un hasard fâcheux, le négociateur français n'a pas son interprête ; c'est le secrétaire de Li-Hung-Tchang, Ma, qui en remplit l'office. Le commandant remet à Li une note dans laquelle il signifie simplement au gouvernement impérial les résolutions du gouvernement français quant à l'interprétation du traité et aux dates d'évacuation. — « Ma se mît à traduire. Le vice-roi ne fit aucune difficulté sur l'article 4. Le seul point qui fut longuement discuté se rapportait à la date des évacuations. Li voulait que le délai pour le retrait des garnisons fût de trois mois au lieu de 40 jours. Il invoquait un télégramme foudroyant que cette interprétation du mot « immédiatement » lui avait valu. Je distinguais nettement que les protestations de Pékin avaient empêché le vice-roi d'avouer au Palais que le retrait des troupes devrait être immédiat, et que n'osant pas me l'avouer, il essayait d'arriver au même résultat en allongeant les délais. » La discussion dura deux heures. — Si j'envoie votre note, disait Li, que va-t-on dire à Pékin ? Je vais être foudroyé. — Le commandant insiste; il entend que les troupes françaises occupent le 6 juin les villes frontières du Kouang-Si, et le 26 les villes frontières du Yunnan ; Li-Hung-Tchang et Ma calculent sur leurs doigts. Enfin le vice-roi finit par consentir, et le commandant Fournier met fin à la négociation par ces mots : « C'est bien le 6 et le 26 juin ? On me confirma la première réponse affirmative. C'était entendu. »
Singulière entente ! Le négociateur français signifie, par la remise d'un mot au négociateur chinois, l'interprétation française du traité, et ne lui demande aucun engagement écrit qui atteste son acceptation. De son
côté, le négociateur chinois qui a « pleins pouvoirs pour négocier, mais non pour signer », ne cache pas à son interlocuteur qull n'a pas même osé transmettre à son gouvernement la clause de l'évacuation immédiate, et laisse clairement entendre qu'il n'aura garde de l'aviser de la note, par peur d'être t foudroyé > et voilà ce qu'on appelle une convention ! C'est entendu, dit M. le commandant Fournier. Il n'y a pas d'exemple, dans l'histoire diplomatique d'aucun pays, d'une négociation conduite avec ce sans façon. Que le négociateur français, soldat de profession et diplomate par accident, ait traité avec sa loyauté professionnelle, et se soit contenté d'un assentiment verbal et privé là où les diplomates ordinaires ont l'habitude d'exiger un texte synallagmatique, il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre. Mais qu'un ministre des affaires étrangères n'y regarde pas de plus près, et prenne pour une convention un simple entretien dont son interlocuteur n'a pas même référé à son gouvernement, voilà qui est d'une nouveauté et d'une fantaisie vraiment rares. Les conséquences de cette improvisation diplomatique furent sinistres. Pendant que Li gardait en poche la note du commandant Fournier et cachait à son gouvernement les résolutions françaises, le gouvernement de M. Jules Ferry donnait au général Millot l'ordre de faire occuper Lang-Son. La colonne chargée de cette mission rencontra l'armée chinoise à Bac-Lé, et comme les généraux chinois n'avaient pas reçu l'ordre de livrer passage, et que le colonel Dugenne, strict et rude observateur de ses instructions, ne voulait ni attendre ni reculer, le combat s'engagea. Il dura deux jours. Nos soldats y renouvelèrent leurs prodiges de valeur et de ténacité. Mais ils étaient 400 contre 10,000 réguliers chinois. Il durent se replier.
C'est à la nouvelle de cet événement que M. Jules
Ferry cria: Guet-apens ! Trahison! Ces choses-là se payent ! Et il fixa tout d'abord le paiement à la somme de 250 millions. Il dut croire, en effet, à la violation du traité, puisqu'il n'avait pas pris la peine de se faire renseigner sur le caractère et les formes de la négociation. On s'explique et Ton pardonne aisément cet accès d'indignation patriotique, bien que, en tout état de cause, il fût intempestif. Ce qu'il est impossible de pardonner, c'est que le président du conseil, après avoir eu le temps et le moyen de reconnaître son erreur, y ait persévéré. Le gouvernement chinois s'était cantonné, pour sa défense, sur un terrain inexpugnable. Aux demandes d'explication du gouvernement de la République, il répondait « que le traité du 11 mai est un engagement provisoire, où les questions de frontières et de commerce n'ont pas été réglées. Quant à la violation de l'arrangement complémentaire relatif à l'évacuation, il est plus à Taise encore. Il n'a rien violé, par cette raison décisive qu'il n'y avait pas eu de convention. Et Li-Hung-Tchang qui n'est pas en reste de fourberie apporte son témoignage : t Au moment de son départ de Tien-Tsin, M. le commandant Fournier a proposé verbalement au gouverneur général Li de fixer des dates pour la retraite des troupes ; le gouverneur général ne lui a pas donné d'assentiment ; aucun document n'a été échangé et ne peut être invoqué comme preuve qu'un arrangement a été conclu à cet effet. » Li ne se contente pas de nier Tarrangement, il nie la négociation elle-même, et quand on l'accuse de mauvaise foi, il répond comme son gouvernement : Montrez-nous les pièces!
11 y avait dans cette défaite de Li une fourberie manifeste. Mais c'est précisément contre les fourbes qu'il faut accumuler les précautions. On ne pouvait rien répondre à l'argument du gouvernement chinois :
— Il n'y a pas eu de convention, puisqu*il n'y a pas de texte. Le meilleur partie dans ces conditions, était de croire à un malentendu et d'eOacer Taccusation de guet-apens et de trahison. La Chine montrait, d'ailleurs, des dispositions conciliantes. Elle s'était effrayée de nos menaces et offrait d'exécuter^ sans délai, le traité de Tien-Tsîn ; elle y ajoutait même une allocation de trois millions et demi, non point à titre d*indemnité^ mais comme secours pour les familles des soldats tués à Bac-Lé. Cette solution, qu'un gouvernement sage eût adoptée, ne pouvait convenir à M. Jules Ferry. Au lieu d'accuser la Chine, elle eût directement accusé Timprévoyance et la témérité de sa diplomatie, et un discrédit mortel pouvait s'ensuivre. Il tenait, d'ailleurs, à l'indemnité demandée, bien qu'il l'eût fait descendre au chiffre de 80 millions, ces 80 millions étant devenus indispensables pour combler les vides ouverts par la guerre dans nos finances. Il vint donc, le 14 août, demander à la Chambre un crédit de guerre de 38 millions. Il renouvela les accusations de guetapens et de trahison et se prévalut de ce grief pour justifier sa demande de réparation pécuniaire. L'opposition lui demandait sur quel texte il fondait ses revendications. Il fit cette réponse mémorable que la tribune diplomatique dut entendre d'une oreille étonnée : c Ces choses-là se traitent par la bonne foi, et non par récriture. » Comme il s'étudiait, au même instant, à démontrer que la bonne foi était une vertu ignorée des Chinois et proclamait même qu'ils ont le génie de la déloyauté et de la perfidie, on eût pu lui faire obserser qu'en Chine, tout au moins, sa diplomatie manquait d'assises. Mais la Chambre ne prenait point garde à ces vétilles ; son sens critique était dès longtemps émoussé et sa volonté aliénée. Elle vote, les yeux fermés, le crédit de 38 millions ; et comme si elle eût
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voulu lulter d'incorrection et d'absurdité avec son gouvernement, elle y ajoute un ordre du jour aux termes duquel il était requis de poursuivre, par les armes, rexécutlon d un ti-aité qu'on n'avait pas môme présenté aux Chambres, et qui, par conséquent, n'existait pas ! La guerre qui suivit a laissé dans l'àme de tous des souvenirs trop vivants pour qu'il soit nécessaire d'en raconter l'histoire. De la part de notre armée de terre et de mer, ce fut un miracle, chaque jour renouvelé, de courage, d'abnégation, de stoïcisme, de vertus héroïques, en un mot, d'autant plus belles que la tâche était plus ingrate ; car jamais on n'a sacrifié plus grands cœurs à de plus misérables inspirations. Nos annales militaires sont remplies de campagnes plus éclatantes et plus vastes; il n'est pas de page plus douloureuse que le blocus de Formose, le siège de Tuyen- Quan, la marche sur Lang-Son, parce qu'il n'y eut jamais situation plus navrante et plus désespérée que celle de ces braves gens luttant, jour et nuit, contre un ennemi féroce et déloyal, contre la maladie, contre le chmat, contre le sol, contre la misère, le dénûment, l'abandon, brûlés par la fièvre, détrempés par la pluie ou par l'inondation, mourant obscurément, à quatre mille lieues de leur pays, pour une cause qu'ils ignoraient ou détestaient, à peine illuminés de temps en temps d'un rayon de gloire d'autant plus soigneusement étouflfé qu'on avait plus d'intérêt à cacher le prix dont il était payé. De la part du gouvernement, ce fut une gageure obstinément soutenue contre les lois de la guerre et les règles du sens commun. En frappant vite et fort, il avait chance d'amener bientôt la Chine à composition. Mais il entendait faire la guerre en esquivant les résolutions qui la rendent efficace. Impérieux ethautain devant la Chine, il était devant les neutres timoré jusqu'à l'anéantissement. Il craignait, par une
action vigoureuse, de susciter leurs réclamations et peut-être de provoquer un conflit. Il s'étudiait, d'autre part, à dissimuler la guerre autant qu'il le pouvait, afln que le pays n'en prît pas ombrage. 11 la déguisait sous des appellations bizarres, telles que politique de rétorsion, état de représailles, prises de gages, blocus pacifique et autres étrangetés qu'il avait tirées de la poudre des archives. C'est pourquoi cette guerre sans actes et sans nom restait sans effet. Aux instances de l'amiral Courbet qui l'adjurait de le laisser agir et promettait de conquérir rapidement la paix, en bombardant les ports, en brûlant les villes, en ravageant les côtes, en faisant réellement la guerre, il répondait que c'était assez d'assiéger Kelung et de bloquer Formose.
Cette politique étrange, aussi coûteuse que stérile, fut violemment accusée lorsque M. Jules Ferry vînt à la fin de novembre demander à la Chambre un nouveau crédit de 60 millions pour la soutenir. L'opinion publique commençait à se montrer excédée, et les orateurs de l'opposition se firent, avec une véhémence croissante, les interprètes de ses douleurs et de ses indignations. Mais la majorité parlementaire était trop compromise pour oser rompre avec un cabinet dont elle était complice. Elle vota le crédit, et le doubla, par habitude, d'un ordre du jour qui engageait le gouverment à persévérer. Au mois de décembre, il disait encore : t Le gouvernement impérial s'est obstinément refusé à nous donner cette satifaction — l'indemnité — qui était certainement le minimum de ce que pouvait exiger l'honneur de la France. Tout ce qu'on a pu tirer de lui, c'est cette offre ironique, peu sérieuse, et qui avait le caractère d'une contradiction formelle avec notre juste requête, cette offre de trois miUions pour les victimes de Bac-Lé. Et comme nous ne cherchions pas trois millions dans cette affaire, mais avant tout un
aveu et une réparation morale, nous n'avons pas considéré que cette offre fût sérieuse. » Trois mois plus tard, M. Jules Ferry estimait que l'honneur de la France n'exigeait plus rien. Il effaçait de ses revendications l'indemnité, l'aveu et la réparation morale exigée au prix de sanglants et ruineux sacrifices. Il reconnaissait implicitement qu'il avait fait la guerre sans raison puisqu'il négociait la paix avec la Chine, sur les bases mômes du traité de Tien-Tsin, avec l'allocation des trois millions en moins. Le guet-apens de Bac-Lé était effacé, plusieurs milliers d'hommes étaient morts, plusieurs centaines de millions étaient dépensés, le matériel naval était épuisé : tout cela devait passer pour un malentendu. On n'en demandait pas compte à la Chine, et il n'y avait pas apparence que la Chambre en demandât compte à son gouvernement. M. Jules Ferry allait signer la paix aux conditions un peu diminuées de Tannée précédente, lorsque survint la nouvelle de la déroute de Lang-Son.S'il avait tu cette dépêche, M.Jules Ferry eût gardé le pouvoir jusqu'à sa mort. Il la livra tout entière à la publicité, et — ceci est d'une moralité peu consolante — tomba pour avoir dit une fois la vérité !
J'ai été, dans la législature de 1881 à 1885, Tun des adversaires les plus ardents de l'expédition du Tonkin. J'ai combattu le premier crédit demandé pour l'entreprise, encore indéterminée, et j'ai été chargé par mes collègues de droite de demander et de soutenir la mise en accusation de M. Jules Ferry. Il y a de cela quinze années, et le temps a déjà fait l'œuvre de justice et d'apaisement qui est la préface obligée de l'histoire. Il
a calmé nos nerfs, apaisé nos passions, dissipé nos préventions et nos rancunes, éclairé nos consciences, élargi nos horizons ; bref, il a substitué à la polémique de parti Tappréciation impartiale et réfléchie du juge.
Avions-nous tort ou raison dans Topposition opiniâtre et violente que nous avons faite à la conquête du Tonkin ? Si je le pensais, j'en ferais bien librement l'aveu. La politique parlementaire n'est pas une école de justice et de mesure ; on y frappe vite et fort, avant de songer à frapper juste. Mais il n'y a pas de honte à reconnaître plus tard qu'on s'est trompé. Si l'expérience m'avait démontré que l'expédition du Tonkin fut une belle et féconde entreprise, et que Thomnie qui la personnifie fut un grand serviteur du pays, longtemps méconnu et maltraité, c'est de grand cœur que je ferais amende honorable à sa mémoire. Mais ce n'est pas mon sentiment. Fùt-il vrai que le Tonkin est pour la France une conquête aussi précieuse que M. Jules Ferry et ses panégyristes l'ont proclamé, la façon dont il Ta conçue et conduite resterait encore inexcusable. Je n'ai pas voulu reproduire dans ce volume le discours que je prononçai pour soutenir la mise en accusation, parce que c'est une œuvre de polémique plutôt que de discussion. Mais en le relisant, je n'ai trouvé à y reprendre que l'acrimonie du ton et la violence des termes. Les griefs allégués ont conservé toute leur valeur. Qu'on l'envisage comme action diplomatique, ou comme action de guerre, c'est un monument unique au monde d'imprévoyance et d'aberration.
Toutefois il arrive que de grandes œuvres soient réalisées parles moyens les plus contestables, et la splendeur des fins obtenues fait aisément pardonner la faiblesse ou les vices de l'exécution. Si tel était le cas du Tonkin^ M. Jules Ferry n'aurait eu que des torts éphémères, et les anciens détracteurs de l'homme et de l'œuvre devraient.
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au moins, rendre hommage au succès.Malheureusement, ce n'est pas sous cet aspect que se présente sa conquête. Le Tonkîn est toujours une possession onéreuse qui pèse lourdement sur notre budget, sans compensation appréciable ; c'est de plus une possession précaire et redoutable qui restera pour la France un péril chronique, comme elle est une charge de tous les jours.
La charge consiste dans les frais d'occupation et
d'administration qui sont énormes, et dans les travaux
d'aménagement qu'il faut exécuter pour répondre aux
promesses d'exploitation qu'on a fondées sur lui. Encore
ces promesses semblent-elles si éloignées dans leur
terme qu'on peut les tenir pour chimériques. Car si
Ton sait bien ce que le Tonkin nous coûte, on ne voit
pas du tout ce qu'il rapportera. Il ne peut être une
colonie de peuplement, d'abord, parce que la France
n'ayant pas d'excédant de population ne fournit pas
d'émigrants. Et puis eût-elle des émigrants qu'ils ne
pourraient trouver place au Tonkin. Le climat humide
et chaud permet tout juste à l'européen d'y vivre ; il ne
lui permet pas de travailler. La seule industrie qu'il
autorise est la culture du riz. Dans le pourtour du Delta
s'étendent d'immenses territoires encore inexploités
qu'on pourra distribuer, sous forme de concessions, aux
capitalistes français qui les feront cultiver par des
métayers annamites. Mais c'est folie de penser que la
culture du riz puisse jamais compenser les sacrifices
consentis par la métropole.
Il n'est pas moins téméraire de spéculer sur Texploîtation industrielle. Non seulement, il n y a aucune espérance à concevoir de ce côté; mais il est à craindre que les voies de communication, canaux, chemins de fer et tramways, que nous allons créer pour mettre la colonie en rapport avec les provinces chinoises n'aient des effets diamétralement contraires à ceux qu'on en
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attend. On sait que les asiatiques sont des ouvriers admirables, dont Thabileté de main n*a d'égale que leur prodigieuse faculté d'assimilation. Or, l'Asie depuis une vingtaine d'années multiplie ses établissements industriels dans une proportion redoutable pour les diverses nations d'Europe. L'Inde a commencé : le Japon marche à pas de géant dans sa voie conquérante, et la Chine, pénétrée de toutes parts par la civilisation européenne, ne tardera guère à les suivre. Or, comme la main-d'œuvre en Asie, surtout en Chine, est de cinq à dix fois moins chère qu'en Europe, il en résulte nécessairement que les asiatiques pourront fabriquer et vendre des marchandises similaires des nôtres cinq ou six fois meilleur marché que nous. La conséquence prochaine de cette évolution économique c'est que nos chemins de fer et nos canaux du Tonkin serviront surtout à faire refluer vers nous les produits de la Chine, au lieu de lui envoyer les nôtres.
A ces inconvénients, s'ajoute un péril permanent que j'ai signalé à la Chambre, en ces termes : — < Si vous croyez qu'il y a avantage à persévérer dans la politique coloniale, je vous demanderai d'en faire l'essai, non pas sur les rivages de l'Asie, mais sur les côtes d'Afrique, parce que là, nous aurons aiîaire à des populations de race inférieure qui peuvent devenir, sous la diiertion d'européens, de précieux instruments de travail et de richesse... Mais vouloir coloniser en Asie, c'est prétendre réaliser une chimère et appeler le péril. Vous n'avez pas assez songé que ces populations asiatiques sont nos égales, qu'elles ont joui d'une civilisalion antérieure à la nôtre, qu'elles en ont gardé le souvenir et en ont aussi gardé l'orgueil. Elles ont été tour à tour conquérantes et conquises : elle ont été autonomes et libres, et elles voudront le redevenir. 11 n'est pas malaisé de prévoir qu'au contact de notre
civilisation, au souffle des idées d'émancipation qui courent le monde, elles sentiront bien vite s'éveiller et fermenter en elles ce besoin d'indépendance qui est la fin et l'honneur des peuples. Elles se révolteront un jour et leur révolte sera nécessairement triomphante, parce que c'est le privilège immortel de la hberté de triompher partout. Je suis convaincu qu'avant un demisiècle, il n'y aura plus une colonie européenne sur le littoral de l'Asie. »
L'Angleterre qui est prévoyante autant qu'avide a si bien compris ces fatalités qu'elle a jeté son dévolu sur l'Afrique et s'en est approprié les meilleurs morceaux. C'est en Afrique, en effet, et seulement en Afrique, que l'expansion coloniale a vraiment sa raison d'être, non seulement parce que la conquête est facile et la possession durable, mais aussi parce que c'est une terre vierge encore où se développeront des agglomérations nouvelles qui resteront, pendant des siècles peut-être, tributaires des nations qui leur auront donné la vie. Autant donc je me défie de nos possessions asiatiques, autant je crois à l'avenir de la colonisation africaine, autant j'approuve les sacrifices que nous faisons pour elle, sous cette réserve pourtant qu'ils seront intelligemment distribués.
La colonisation par voie de conquête peut être considérée comme un exutoire indispensable au trop-plein des métropoles et, par suite, comme Tun des éléments les plus précieux de l'atténuation des crises sociales. La substitution de la machine au travail manuel a pour conséquence inéluctable la raréfaction toujours croissante du travail. L'usine mécanique a déjà supprimé les métiers à la main, et voici que dans les usines elles-mêmes, un moteur automatique sous la surveillance d'un seul accomplit la besogne qui occupait naguère quinze ou vingt ouvriers. Ces ouvriers dépos-
sédés sont autant de victimes désormais vouées au chômage. Multipliez leur nombre par le progrès incessant que réalise le machinisme, comme on dit dans la langue socialiste, et vous vous trouverez en face du problème le plus formidable et le plus pressant qui ait jamais pris à la gorge ceux qui ont charge de peuple. Il faut pourvoir à la vie de milliers et de milliers d'hommes que le travail ne peut plus nourrir. Que faire ? Le socialisme révolutionnaire a sa panacée. Mais il leurre seulement les misérables et ne les secourt pas. Il n'est qu'un moyen pratique et sûr d'atténuer ces souffrances et de parer au péril qu'elles attirent : c'est d'ouvrir des champs nouveaux à l'activité de ceux que la métropole ne peut plus entretenir.
Dans cette mesure et pour cet objet, la colonisation est un des plus grands soucis qui puissent s'imposera la prévoyance des sociologues et des hommes d'Etat; mais il faut prendre garde de confondre les avantages de l'émigration et les sophismes de la conquête. Un des grands anglais de ce siècle, M. Gladstone a prononcé cette parole : — « J'ai toujours soutenu que nous sommes liés à nos colonies par des liens d*honneur et de conscience. Mais l'idée que les colonies ajoutent quoi que ce soit à la force de la métropole, c'est là pour moi une idée aussi stupide que les plus sombres superstitions du moyen âge... » Cette parole d'un anglais et non des moindres, suffoquera sans doute les coloniaux débridés, comme nous en avons tant en France. Mais elle fera réfléchir beaucoup d'honnêtes gens qui ont été dupes de ce mirage qui s'appelle la politique coloniale.
Les mots ont en France une détestable puissance. Ce sont eux qui nous mènent, et contre leur tyrannie il n'y a pas d'appel. Ecoutez ! — Il faut que la France se répande au dehors, qu'elle fonde sur tous les points du
globe où elle peut mettre le pied des établissements coloniaux ; il faut qu'elle ouvre incessamment à son commerce des débouchés nouveaux, des champs toujours plus larges à son activité. Car tout peuple qui se renferme en lui-même, qui se resserre au lieu de s'étendre, dépérit fatalemenf et se voue au suicide. Or cette destinée misérable ne peut convenir à la France, qui se glorifie d'être encore, par ses aptitudes, par son génie, par son action civilisatrice, la première des nations. La défaite l'a diminuée en Europe ; qu'elle prenne glorieusement sa revanche dans les quatre autres parties du monde ! Place à la France coloni* satrice !...
Eh oui ! tout cela est la vérité même. Mais ce qui n'est pas vrai, c'est que l'expansion coloniale par voie de conquête soit l'expression nécessaire de o^ pfogramme. Certes, l'essor de l'activité nationale au dehors est pour la France une condition de vie. Mais s'il Réagissait uniquement d'ouvrir à son commerce et à MA industrie des débouchés nouveaux, il n'était pas beaoiii de coloniser pour cela.
J'ai cité à la tribune comme le meilleur des exemples à suivre la colonie française d'Egypte, avant la conquête anglaise, et celle de la Plata. C'étaient de véritables colonies, mais des colonies constituées par la libre initiative de nos nationaux et qui n'avaient eu b^in, pour prospérer, ni de l'occupation militaire ni de ^ bureaucratie ministérielle. L'Allemagne cherche avidement des colonies, parce que son émigration annuelle de deux cent mille chercheurs en qu^ de travail et de richesse lui fournirait amplement les éléments nécessaires au peuplement de ses conquêtes coloniales. Mais elle les cherche et ne les possède pas. Gela n'a pas empêché son commerce d'inonder les nations, de s'implanter sur tous les rivages et de con^
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quérir, par le seul effort d'une concurrence active, opiniâtre et triomphante, des débouchés que nous ne savons même plus défendre. Devant cette invasion inquiétante, nos commerçants et nos industriels se désolent. Ils se retournent vers l'Etat, notre providence familière, et ils lui crient éperdùment : — Sauvez-nous ou nous périssons ! Et comme ils ne veulent pas périr, ils lui demandent de leur faire des colonies.
Pourquoi ces honnêtes gens ne se dérangent-ils pas eux-mêmes? Pourquoi ne font-ils pas comme les Anglais et les Allemands qui vont en personne nouer à Tétranger des relations commerciales, fondent des comptoirs, s'y établissent ou y établissent un membre de leur famille, et multiplient ainsi les moyens d'échange qui font la puissance croissante et même envahissante de leur comçtierce ? Pourquoi les parents français n'élèvent-ils leurs enfants que pour en faire des fonctionnaires, au lieu de les envoyer chercher fortune à travers le monde? Le Français de notre temps est sédentaire, routinier, passif, et comme tous les gens qui n'ont pas exercé leur volonté, il demande à l'Etat de suppléer à son insuffisance. Eh ! bien il faut avoir le courage de dire que c'est pour l'Etat et pour le commerce français un rôle de dupe.
Sans doute, la France peut conquérir des colonies, et, en ces derniers temps, elle ne s'en est pas fait faute. Elle peut, s'il lui plaît, parer encore ces conquêtes de tout le luxe de la civilisation, les couvrir de chemins de fer, de canaux, d'écoles, de tribunaux, de casernes et y exercer une police aussi admirable que celle qui règne dans la métropole. A ce métier, elle dépensera quelques centaines de millions ; elle affaiblira, par une dispersion illimitée de ses forces, sa défense continentale et sa sécurité. Puis, lorsque l'œuvre de civilisation sera suffisamment avancée, croit-on que c'est le commerce
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français qui viendra l'exploiter? Point ! C'est FAnglais, c*est rAUemandy c'est I^Italien, c'est le Yankee» c'est le Chinois qui viendront à Tenvi, dans cette prétendue colonie française» fonder des établissements» absorber le commerce, exploiter la terre, tandis que le Français» toujours incapable de se déplacer» continuera de se plaindre de la raréfaction des affaires. Nos forces militaires seront simplement les gardiennes de l'activité et de la fortune d'autruî.
C'est une mauvaise et dangereuse politique que cellelà. Elle est dangereuse pour la France» sans être profitable à son commerce. Ce n'est pas à l'Etat qu'il appartient de conquérir ou de fonder des colonies. Le seul rôle qui lui convienne est de favoriser les colonies qui existent, qui prospèrent» qui sont en cours de développement ; c'est de protéger, partout où ils se fixent, nos intérêts commerciaux; c'est d'assurer» partout où un Français l'a planté» le respect de notre pavillon. Mais qu'il laisse à l'initiative, à l'activité» au courage, à l'esprit d'entreprise du commerce français le soin d'étendre le champ de ses opérations et de ses conquêtes» et qu'il prenne garde de se substituer à lui! On lui rend ainsi le plus mauvais des services; car il se déshabitue de compter sur lui-même pour ne plus compter que sur l'Etat. En somme, le Français a plus de goût, de savoirfaire et d'épargne que ses concurrents d'Allemagne et d'Angleterre ; qu'il essaie seulement de faire comme eux, et qu'il se sauve par la concurrence ! La terre est à tous» comme le ciel : ce sont les plus vaillants, les plus âpres à la besogne qui la conquièrent» Violenti rapiunt Uludl