‹ Vingt ans au parlementChapitre 8 sur 40 · PB · texte numérisé non relu

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J ^espère que la Chambre me pardonnera d'user de ce moyen. Je ferai, d'ailleurs, tout ce qui me sera possible pour lui prouver que la question est tout à fait digne de son attention et même de sa sollicitude.

Le gouvernement français entretient en Egypte deux hauts fonctionnaires don t les attributions sont fort différentes, mais dont la situation respective, au point de vue hiérarchique, n'est peut-être pas suffisamment définie: Tun est le contrôleur général de la dette, qui a mandat de surveiller la gestion financière du pays et, par suite, de garantir les intérêts de ses créanciers ; l'autre est le consul général.

Le contrôleur de ladfttte est M. de Blignières, et le consul général, au moment où se produisit l'incident dont j'ai à vous parler, était M. le baron de Ring.

Je tiens à déclarer tout d'abord, messieurs, que je ne connais directement ou indirectement ni M. le baron de Ring ni M. de Blignières, que je n'ai à l'endroit d'aucun d'eux ni prévention ni préférences, ce qui assure à ma discussion une garantie de parfaite impartialité.

Ceux qui connaissent M. de Blignières le tiennent pour un homme d'une intelligence rare et d'un mérite tout à îail exceptionnel.

Il me convient de porter à la tribune cet hommage mérité, avant d'aborder les griefs que fait valoir contre lui la colonie française d'Egypte.

Il y a cinq ans que M. de Blignières fut envoyé en Egypte, et je dois dire que son action, à ses débuts, fut un véritable bienfait.

C'est lui qui, dans des rapports restés célèbres, dénonça avec autant de pénétration que d'énergie les abus de Tadministration financière de l'Egypte et les dilapidations du khédive, qui fit connaître les ressources ignorées ou tout au moins inexploitées dont l'Egypte pouvait disposer encore, et démontra qu'elles pouvaient largement suffire au désintéressement de ses créanciers.

C'est lui qui demanda que le khédive fût rendu responsable dans sa fortune privée de la dette de TEtat, et qui exigea môme la restitution des biens qu'Ismaïl-Pacha et sa famille s'étaient indûment appropriés.

Il était difficile de débuter d'une façon plus heureuse et plus utile, et je suis heureux moi-même de rappeler que la popularité de M. de Bligniéres, à cette époque, était immense autant que méritée.

Elle a, messieurs, malheureusement disparu.

Elle a disparu, parce que M. de Bligniéres a paru s'écarter progressivement des principes qu'il avait d'abord préconisés ; parce que, entré bientôt dans le ministère égyptien, conjointement avec son collègue anglais, M. Rivers-Wilson, il prit rinitiative de mesures impopulaires et préjudiciables à l'intérêt français ; parce qu'il conseilla notamment une réduction de la dette qui sembla excessive et qui, môme à l'heure qu'il est, parait encore injustifiable.

En somme, messieurs, les griefs ont grossi ; ils se sont accnmulés, et tous tiennent à la manière dont M. de Bligniéres parait remplir la mission dont il est investi.

Vous savez quel est le régime institué en Egypte par le décret de novembre 1879. L'Angleterre et la France ont respectivement délégué auprès de l'administration financière un contrôleur de la dette qui a sur la gestion des fioances égyptiennes des pouvoirs exceptionnels.

L'un et Vautre ont rang de ministres ; ils siègent au conseil Leurs droits sont absolument égaux ; il y a parité de situation,. et naturellement Tinfluence qu'ils exercent doit se distribuer impartialement entre les deux pays dont ils sont les représentants.

C'est de ce dualisme, messieurs, qu'est sorti le conflit dont j'ai à vous parler.

Qu'il y ait parité de situation entre le représentant de la France et le représentant de l'Angleterre, égalité de droits et d'attributions, cela n'est ni contesté, ni contestable ; mais

en fait, les Français dTgypte reprochent à M. de Blignières de n'avoir pas su maintenir Téquilibre. Ils estiment, messieurs, ils proclament même qu^il les sacrifie à rinûuence anglaise.

La Chambre et le Sénat ont été saisis, il y a quelques mois, de pétitions revêtues de très nombreuses signatures, venant les unes d'Egypte, les autres de France, et dans lesquelles les pétitionnaires exposent avec véhémence les griefs qu'ils croient avoir contre le contrôleur général. Comme je n'entends pas prendre à mon compte ces accusations, je n'entrerai pas dans l'examen des faits particuliers; mais je crois pouvoir les résumer en disant que tous reprochent à M. de Blignières une partialité systématique en faveur des sujets anglais ; qu'ils Taccusent d'user de son influence, qui est considérable, pour que les concessions de travaux publics, les adjudications et tous les privilèges dont l'administration égyptienne peut disposer soient accordés aux sujets anglais, alors qu'ils sont recherchés par nos nationaux. D'une façon générale, on dit que M. de Blignières se considère non comme un agent français, mais comme un agent européen, et comme il croit à l'absorption plus ou moins prochaine de l'Egypte par l'Angleterre, il a pris son parti tout de suite de cette absorption, au lieu d'y résister.

Voilà, messieurs, comment la question se pose dans les pétitions qui nous ont été adressées.

Il devait résulter fatalement de cette situation que nos consuls généraux, sominés par nos nationaux de prendre en main leur cause, qu'ils estiment sacrifiée, ont dû prendre souvent le contre-pied des préférences anglaises de M. de Blignières et soutenir les revendications et les intérêts de la colonie française.

Deux consuls généraux, également versés dans les affaires orientales, MM. Godeaux et Tricou, ont tenu ce rôle avec énergie, mais ils s'y sont vite usés, et ont dû promptement se retirer. M. le baron de Ring leur a succédé, il y a dix-huit

mois ; il a suivi la même politique ; il s'est heurté aux mômes difO cultes et a eu la même fin.

M. le baron de Ring, messieurs, passe à bon droit pour L'un des fonctionnaires les plus distingués et les plus méritants de notre personnel diplomatique : et malgré la mesure que M. le ministre des Affaires étrangères a cru devoir pren«dre envers lui, il ne contestera pas, je pense, qu'il mérite d'occuper une des premières places dans le personnel du quai d'Orsay.

A son arrivée en Egypte, M. le baron de Ring se fit une place considérable, et telle qu'aucun consul général avant lui ne Pavait égalée ; il soutint avec une énergie, qui ne se démentit jamais, les intérêts de nos nationaux, mais ce fut au prix d'une lutte sourde avec M. de Blignières; on citait les différentes affaires dans lesquelles ils s'étaient trouvés en conflit, et on s'attendait à un éclat prochain, lorsque se produisit l'incident qui a déterminé le rappel de notre consul général.

Le !•' février dernier, une insurrection militaire éclatait au Caire. L'événement, messieurs, n'avait rien d'inattendu ; c'était l'explosion d'un long mécontentement qui régnait dans l'armée égyptienne, surtout parmi les officiers. Le ministre delà Guerre, obéissant aux vues du khédive, substituait systématiquement s^ux officiers indigènes des officiers étrangers, la plupart turcs ou circassiens, sur la fidélité desquels il croyait pouvoir plus particulièrement compter.

Un jour, trois colonels de l'armée égyptienne, tous trois de race arabe, se rendirent auprès du ministre de la Guerre pour lui exposer leurs griefs. Le ministre les écouta avec une bienveillance forcée, et leur promit de faire droit à leurs rédamations.

Quelques jours après, les trois colonels furent appelés au ministère. A peine arrivés, ils furent saisis, désarmés et incarcérés ; il y avait même un conseil de guerre tout prêt à les juger^ lorsque leurs camarades de l'armée, méfiants ou

prévenus, soulevèrent les troupes, envahirent avec elles le ministère de la Guerre et même le palais du khédive.

C'est à ce moment que deux officiers se rendirent auprès de M. le baron de Ring et lui demanci^rent d'intervenir.

Messieurs, il y a deux versions sur le rôle de M. de Ring dans cette journée. M. de Ring et ses défenseurs prétendent qu'il ne savait rien de la conspiration militaire; que, si les officiers se sont adressés à lui, c'est, d'abord, en raison de sa haute situation, ensuite parce que c'est une tradition chez les Egyptiens de recourir à Tinfluence française contre Tinfluence oppressive de l'Angleterre.

M. de Ring reçut ces officiers, blâma l'emploi de la force et réprouva la sédition. Mais il y avait une situation violente dont il fallait sortir, et c'est à ce titre qu il accorda le concours qui lui était demandé ; cependant il se fit scrupule d'agir seul, et demanda à son collègue anglais de l'accomgner. Tous deux se rendirent chez le khédive, offrirent leurs bons offices et, grâce à leur intervention, la sédition militaire se dénoua pacifiquement.

Ce n'est pas là, messieurs, la version du khédive ; ce n'est pas non plus celle que M. le ministre des Affaires étrangères a cru devoir adopter. Lorsque la sédition fut calmée, on insinua que M. de Ring était complice de la conjuration militaire, et qu'il avait poussé l'armée à la révolte dans le dessein de porter au pouvoir un membre de la famille du khédive.

Quoi qu'il en soit, le khédive écrivit une lettre à M. le Président de la République pour lui dénoncer Tinterveolion du consul général de France, et c'est au reçu de cette lettre que, sans plus ample informé, je crois, M. le ministre des Affaires étrangères prit la mesure dont j'ai parlé, c'est-à-dire qu'il rappela le consul général en France et le mit en disponibilité.

Il est probable que M. le ministre viendra défendre la mesure qu'il a cru devoir prendre. Je ne possède aucun

document officiel qui me permette de le contredire, bien que, d'autre part, les témoignages contraires abondent ; mais, en tout état de cause, j'estime que cette mesure fut un peu précipitée. Il me semble, messieurs, qu'il n^est pas politique de prêter une crédulité trop prompte et trop facile aux accusations qui nous viennent de si loin, et ce n'est pas à moi qu'il appartient d'apprendre à M. le ministre des Affaires étrangères que les princes d'Orient ne se plaignent guère que des agents qui leur résistent, c'est-à-dire qui font librement et énergiquement leur devoir. Il pourrait bien se faire que les dénonciations qui ont atteint M. de Ring fussent le pi as bel éloge qu'on pût faire de sa conduite.

Du reste, messieurs, le rappel de M. Ring n'est qu'un incident dans la question. Il y avait un conflit d'intérêts avant son arrivée, et ce conflit lui a survécu. Ce qui importe, c'est de savoir quelle est exactement la situation de nos nationaux en Egypte et quelles sont les instructions que donne le ministre des Affaires étrangères à ses agents diplomatiques pour sauvegarder l'influence française en Orient. Sur ce point, nous sommes édifiés par les pétitions dont je vous ai parlé. Je ne voudrais pas ennuyer la Chambre par des citations, mais je lui demande la permission d'en lire quelques passages ; il est nécessaire que ces documents appuient ma discussion ; car je ne voudrais pas paraître apporter ici des accusations purement personnelles.

Voici, messieurs, un extrait d'une pétition adressée par des négociants français à la Chambre et au Sénat :

« Quant au commerce français avec l'Egypte, il diminue proportionnellement à celui des autres nations, et ce résultat déplorable est, d'après nos correspondants, dû uniquement à l'administration khédiviale. Or, quelle est cette administration? C'est une administration anglaise, bien que nul acte, traité ou convention n'ait constitué sur ce point un privilège en faveur de l'Angleterre...

» A cette heure, il n'y a plus qu'un seul chef de douane

français en Egyple : à Massaouah, à rentrée de la mer Rouge, et Ton fait tout ce qu'on peut pour le dégoûter et Tobligerà donner sa démission.

» Quant au système suivi par le nouveau directeur, il est bien simple: il consiste à faire taxer avec modicité les produits anglais qui ont à soutenir la concurrence des nôtres, à faire surtaxer les produits similaires français pour les évincer du marché et à se montrer équitable pour les produits de TAutriche, de l'AUemagne et de l'Italie, dont^ à défaut de contrôleurs généraux, les consuls, appuyés par leur gouvernement, sauraient faire respecter les droits de leurs nationaux. Par TefiFet de ce procédé, nos porcelaines et faïences ont presque disparu de TEgypte, etc., etc.

» Lorsqu'un importateur ou destinataire français veut prouver qu*on le surtaxe en présentant une facture d'origine on repousse celle-ci en alléguant souvent pour unique raison que tel article coûtant plus cher en Angleterre, on ne saurait admettre que la facture soit sincère... »

Une autre pétition s'exprime en ces termes ; — elle émane du Comité de défense des intérêts français au Caire:

« Au ministère des Finances, toutes les opérations de trésorerie sont faites par des banques anglaises.

» La direction générale de la comptabilité de l'Etat, qui comporte l'apurement des comptes de tous les services publics, est entre les mains des Anglais.

» La direction générale des douanes, la direction des douanes au Caire et à Suez, la direction générale des postes, la direction générale des ports et phares, la capitainerie du port d'Alexandrie, le service des gardes-côtes, etc., sont confiés à des Anglais. y>

Ces plaintes, messieurs, ne sont pas des manifestations isolées ; il y a 17.000 Français en Egypte, et je crois pouvoir affirmer qu'ils sont presque unanimes à dénoncer ces griefs, à formuler ces plaintes.

La presse française s'est emparée, à son tour, de cette ques-

lion ; elle a porté le procès devant Topinion et devant les pouvoirs publics. Jecroisquil n'est pas inutile de dire que tous les journaux, sans distinction de nuances ou de partis, modérés ou radicaux, républicains ou conservateurs, ministériels ou opposants, tous ont été du même avis ; tous ont soutenu les griefs allégués dans les pétitions qui nous sont venues d'Egypte.

Il n'y a qu'une seule exception, et il faut qu'on la signale : c'est le Journal des Débats^ qui s'est fait le défenseur obstiné et solitaire de M. de Blignières.

Il me semble que ces témoignages réunis devraient sufOre à provoquer la sollicitude du gouvernement, et si d'aventure celte sollicitude n'était pas hier suffisamment éveillée, elle lui serait aujourd'hui impérieusement commandée par les rapports qui ont été faits à la Chambre et au Sénat sur ces pétitions. Les rapports concluent également au renvoi des pétitions à l'examen de M. le ministre des Affaires étrangères.

Détail à noter : c'est l'honorable M. Fournier du Sénat qui s'est montré dans son rapport le plus pressant et le plus sévère. Or, M. Fournier était récemment encore ambassadeur de la République à Gonstantinople ; c'est un homme qui tient de ses fonctions passées et de son caractère une autorité tout à fait exceptionnelle, et Je ne crois pas que son témoignage puisse être négligé.

A côté de cette défense des intérêts particuliers de nos nationaux, il y a, selon moi, un intérêt plus grave, plus élevé, c'est l'obligation de sauvegarder, en Egypte, l'influence française, qui est très sérieusement et incessamment menacée par TAngleterre. L'Angleterre vise ostensiblement à l'accaparement de l'Egypte, et ses progrès vers ce but sont de tous les jours.

n y a très peu de temps que l'influence anglaise s'est fait connaître là-bas ; elle y a pris pied, vous le savez, par l'achat des actions du canal de Suez que possédait le Khédive Ismaïl Pacha. Les Anglais sont encore très peu nombreux

en Egypte ; on en compte 800 environ contre 17.000 Français ; mais ces Anglais occupent tous les grands emplois, toutes les hautes fonctions ; ils ont la main sur le gouvernement et sur Tadministration; ils usent de tous les pouvoirs dont ils sont munis pour évincer Tinfluence française.

Et cependant il faut reconnaître, messieurs, que l'Angleterre n'est pas particulièrement aimée dans ces régions; je crois même pouvoir dire qu'elle est, au contraire, détestée sur toutes les côtes du golfe Persique et de la mer Rouge ; avec un peu de savoir-faire et d'énergie, il était facile d'étendre l'influence française de ce côté, d'y ouvrir des débouchés merveilleux à notre commerce et à notre industrie, de préparer, en un mot, un champ immense à Tactivité française.

Eh bien, c'est le contraire qui arrive : à mesure que l'Angleterre progresse, la France recule.

M. Tal-indier. — C'est très juste î

M. Jules Delafosse. — Je dis que c'est là une situation extrêmement fâcheuse et j'en exprime tout haut mon regret.

Cette situation, messieurs, je l'ai exposée avec autant de clarté que je l'ai pu, et, je crois pouvoir dire, avec impartialité, quoique j'aie dû reproduire les accusations venues d'Egypte contre M. de Blignières.

Et, maintenant, il me reste à demandera M. le ministre des AflFaires étrangères quelles mesures il a prises pour défendre les intérêts particuliers de nos nationaux en Egypte, et quelle politique il recommande pour y sauvegarder notre influence nationale. [Très bien! très bien! à droite,)

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