‹ Vingt ans au parlementChapitre 9 sur 40 · INTERPELLATION · texte numérisé non relu

INTERPELLATION

SUR LA. POLITIQUE DU GOUVERNEMENT EN EGYPTE (i'' juin 18 82,)

La sitaatioD révolationnaire créée par Ja révolte d'Arabi appelait mie intervention étrangère pour rétablir Tordre. Mais il importait alors à l'intérêt français de sauvegarder la condition privilégiée et prépondérante que la France possédait encore en Egypte, et pour y réussir, il fallait écarter les modes d'intervention qui pouvaient Ten déposséder. Le gouvernement de la République ne semblait avoir là-dessus que des vues confuses, et son action diplomatique était incertaine. De là cette interpellation.

M. Jules Delafosse. — Messieurs, il y a aujourd'hui trois semaines, M. le ministre des Affaires étrangères, répondant à une question de Thonorable M. Villeneuve, nous exposait quelle avait été la politique suivie par lui dans la question égyptienne, et je n'ai pas oublié Taccueil confiant et chaleureux que vous avez fait alors à ses explications.

Ce n*est pas ma faute si je viens aujourd'hui, et à si court terme, renouveler un débat que vous pouviez croire épuisé; mais vous savez comme moi que les événements ont marché depuis, et que la marche qu'ils ont prise n'est pas tout à fait conforme aux prévisions de M. de Freycinet ; ils ont, je puis le dire, submergé sa diplomatie, et, à Theure qu'il est, il ne reste rien ou presque rien de ses déclarations. C'est pourquoi j ai cru devoir, sous la pression des événements et pour

répondre à une préoccupation que je crois générale, Tenir lui demander compte de la politique qu'il a suivie, de la direction qu'il a donnée à sa diplomatie, et solliciter pour Tavenir des éclaircissements nouveaux. (TV^^ bien! trèi bien! à droite,)

M. de Freycinet, messieurs, dans le discours que je rappelle, a fort exactement établi quelles sont les obligations de la France en Egypte, quels sont les intérêts particuliers et nationaux que le gouvernement doit y défendre ; en même temps, il vous a indiqué quels sont les moyens d'action auxquels il avait recouru, et ceux auxquels il comptait recourir pour répondre à ces obligations. Il vous disait : « Nous sommes préoccupés, et nous Tavons toujours été, de deux choses: en premier lieu, conserver à la France la situation particulière, la situation privilégiée, justement privilégiée qu'elle a en Egypte, l'influence prépondérante que lui ont acquise les concours de toute nature qu'elle a prodigués à ce pays depuis plus d'un siècle, l'influence que lui assure la présence d'une colonie française qui porte haut et ferme et avec dignité le drapeau de la France. »

Vous avez applaudi ces paroles, messieurs, et vous avez eu raison. Cette conception des devoirs du gouvernement en Egypte est parfaitement exacte, et il ne me coûte pas de reconnaître qu'aucun ministre conscient et soucieux de ses obligations n'eût tenu un autre langage.

Mais il s'agit d'examiner les moyens employés par le Gouvernement pour répondre à ses devoirs, et c'est là-dessus que portent, selon moi, les dissentiments.

Il y avait trois moyens : l'action commune de la France et de l'Angleterre, le recours au concert des puissances, l'intervention de la Turquie, qui n'était que la suite obligée de la consultation européenne.

Eh bien, messieurs, ces trois procédés, dans l'ordre où ils s'échelonnent, constituent, selon moi, une triple erreur, et si les choses en sont venues à cette extrémité navrante et

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presque désespérée que toute solution, à Fheure actuelle, doit être pour la France ou un échec, ou une humiliation ou un danger, c'est que le gouvernement, au lieu d'avoir une seule action, une seule méthode et une seule fin, s'est adressé à tous les expédients, s'est accommodé de toutes les solutions, et a paru faire de la contradiction et de l'incohérence sa règle et sa loi. {Très bien! très bien! à droite.)

Et tout d'abord, je dirai que l'entente anglo-française est un mensonge et une duperie. — Le mot est gros, je ne Pignore pas, mais il fallait qu'il fût dit à la tribune comme on le dit ailleurs. — J'ajoute que cette duperie n'est pas particulière au cabinet actuel ; la faute en est commune aux cabinets qui l'ont précédé, sans exception.

L'accord intime, comme l'a dit M. de Freycinet, supposait une identité parfaite de vues et d'intérêts, une étroite solidarité dans l'action, une loyauté absolue dans Texécution des engagements ou des contrats.

Je demande au gouvernement si c'est là la vérité de notre situation respective, et si l'accord intime dont il s'est prévalu, sur lequel il a fait reposer sa politique jusqu'ici, était véritablement fondé sur ses principes.

Nous avons vu, messieurs, trois ministres se succéder en quelques mois au département des Affaires étrangères, et il me sera permis de dire en passant que cette succession si rapide de ministres n'est pas précisément une garantie de succès et d'unité dans la conduite de notre politique extérieure. [Très bien! à droite. — Mouvements divers à gauche et au centre,)

Une voix au centre. Et vous voulez renverser le gouvernement !

M. Jules Delafosse. —Je ne veux renverser personne. On me prête des intentions qui ne sont pas dans ma pensée. On me dit: Vous voulez renverser le gouvernement, c'est-à-dire le troisième ministère. Je l'interroge seulement, et s'il répond de manière à nous convaincre les uns et les autres que

8a conduite a été conforme à ses obligations et favorable à nos intérêts, je n'hésiterai pas à lui donner, comme les membres qui siègent en face de moi, un bill d'indemnité, et même un vole d'approbation. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs,)

Plusieurs membres à gauche. Vous ne serez pas difficile !

M. Jules Dëlafosse. — Mais enfin, il y a eu trois ministres en quelques mois, et ces trois ministres ont eu à s'occuper également da la question égyptienne. Tous trois ont cru et recouru à laccord intime avec l'Angleterre, et tous trois ont fait la môme expérience de ce qu'il vaut.

Je n'ai pas à rappeler ici la carrière diplomatique des deux cabinets antérieurs, parce que ni M. Barthélémy Saint- Hilaire, ni M. Gambettane sont aujourd'hui justiciables de votre contrôle. S'il y avait quelque intérêt à faire connaître les négociations entamées et suivies par M. Garabetta dans cette question, j'estime que lui seul pourrait en faire pertinemment l'histoire. {Ti*ès bien ! très bien ! sur divers bancs!) S'il jugeait qu'il est opportun d'édifier la Chambre sur les arrangements qu'il apris avec l'Angleterre, sur les garanties qu'il en a obtenues, je crois pouvoir répondre que la Chambre Técouterait avec une juste curiosité. Mais, quant à moi, je m'en tiens à la politique du cabinet actuel, et je vous demande, messieurs, pour vousmontrerle cas que l'on doit faire de l'entente anglo-française, la permission de vous rappeler un incident léger en lui-même, mais qui me parait gros de révélations.

Vous n'avez pas oublié certainement dans quels termes hardis et fiers M. le ministre des Affaires étrangères, il y a trois semaines, revendiquait à cette tribune la situation justement privilégiée de la France en Egypte, et protestait de son ferme dessein de la défendre. Eh bien, le soir même des explications étaient demandées par le cabinet britannique à notre ministre des Affaires étrangères. Cette revendication de la prépondérance française en Egypte avait éveillé les

susceptibilités anglaiseSt et on demandait au gouvernement français de vouloir bien s'expliquer sur ce sujet, qui, aux termes de Taccord intime, ne comportait aucune explication.

Jïgnore si les explications ont été données ; jMgnore surtout si la version diplomatique a été absolument conforme aux termes que vous avez applaudis ; mais je dis que cette susceptibilité jalouse et si prompte à s'éveiller, que cette demande d'explications démontrent que Taccord n'est vraiment pas intime ; et si Ton veut à toute force y croire, on me permettra de dire que cette intimité est sujette à de singulières traverses, {Très bien I à droite.)

Il est vrai que H. Gladstone a dernièrement proclamé dans le parlement anglais que jamais Tentenle n'avait été plus cordiale entre la France et l'Angleterre, même au temps de la guerre de Crimée.

Cela plaît à dire à H. Gladstone, et cela platt sans doute à croire à M. le ministre des Affaires étrangères ; mais je sais, et il sait comme moi, qu'il y a trois jours, lorsque le khédive consultait les consuls généraux des deux pays sur une décision fort grave à prendre, le consul général d'Angleterre donnait un avis diamétralement contraire à celui du consul général de France.

Eh bien, messieurs, il en a été de même depuis l'ouverture de là question égyptienne. Toutes les fois qu'on a pris des engagements pour une action commune, il s'est produit, de la part de l'Angleterre, une action latérale, oblique, qui avait pour effet de détruire les conséquences et le résultat prévu des arrangements conclus ensemble.

Donc, il n'y a pas accord intime, il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais, et cela par une excellente raison, c'est qu'il n'y a pas identité d'intérêts. Nous n'avons pas en Egypte des intérêts communs; nous n'avons que des intérêts rivaux.

Voici huit ans, messieurs, que l'Angleterre dispute à la

France la prépondérance qu'elle y occupait depuis si longtemjps, et qu'elle exploite contre nous, cette politique d'accaparement qui est dans son génie et dans ses traditions. Elle y a été puissamment aidée, je dois le dire, par les circonstances: d'abord, par l'achat des actions du canal de Suez, par la déposition d'Ismaïl Pacha, — cette faute énorme commise par M. Waddington, et que nous expions aujourd'hui, — par les préférences anglaises de notre contrôleur, M. de Blignières, par sa diplomatie et par la nôtre.

Et je dis que si nous n'y prenons garde, si notre diplomatie suit en Orient les mêmes errements et persiste dans la môme voie, cette prépondérance française, qui était unique et souveraine depuis les temps de Mehemet-Ali, va disparaître, et l'Angleterre avant longtemps en emportera le dernier lambeau. (Très bieni à droite.)

A défaut de l'alliance anglo-française, ou par surcroit plutôt, M. le ministre des Affaires étrangères comptait recourir au concert européen. 11 y a là une contradiction dont je m'étonne; car l'entente anglo-française n'avait vraiment sa raison d'être qu'autant qu'elle devait suffire à sa tâche, c'est-à-dire pourvoir à la défense des intérêts réputés communs des deux pays, à l'exclusion de l'Europe et à l'exclusion de la Turquie.

Mais ce n'est pas la seule contradiction que je relève dans la diplomatie ministérielle. Il y a une autre contradiction, ce me semble, entre l'affirmation que vous faites de la prépondérance française en Egypte et l'appel que vous adressez à l'Europe.

J'ai peine à croire, pour ma part, que l'Europe se dérange, qu'elle consacre sa diplomatie, ses ressources et ses efforts à sauvegarder une situation que vous appelez privilégiée pour la France. Il me semble qu'appeler l'Europe à débattre et à résoudre la question égyptienne, c'est l'admettre à partager l'influence que vous revendiquez pour vous seuls, et par conséquent à la diminuer.

Je ne veux pas aujourd'hui, messieurs, médire de la conférence européenne, puisqu'elle me parait maintenant inévitable ; dans Tétai de désarroi où se trouve notre politique, dans Tétai d'isolement et d^abandon où nous nous trouvons nous-mêmes, je crois qu^on ne peut guère se dispenser d^y recourir. Mais je dis en même temps — et c^esl là une autre contradiction que je signale en passant — que Tappel à la conférence européenne équivaut à l'intervention immédiate de la Turquie, et je m'étonne qu'un diplomate de profession comme Thonorable ministre des Affaires étrangères ne Tait ni senti ni prévu. {Rires et applaudissements ironiques à droite.)

Messieurs, j'arrive à la partie la plus délicate de ce débat; je veux parler de l'intervention de la Turquie.

Je ne suis pas suspect en ce sujet, car j^ai toujours été, vous le savez, un partisan résolu de l'accord de la France et de la Turquie. Depuis l'ouverture de la question égyptienne, j'ai considéré que l'intervention ottomane était une nécessité. Je ne veux pas dire qu'elle m'ait paru souhaitable ; je dis que c'était une nécessité, parce qu'elle était dans la logique des événements. C'est une nécessité, messieurs, en raison de la souveraineté incontestable et incontestée du sultan ; en raison de l'autorité redoutée des Turcs en Egypte ; en raison de la proximité même de leurs troupes, en raison surtout de l'impuissance ou du refus des gouvernements d'intervenir à sa place. Et c'est pourquoi, considérant cette intervention comme inévitable, j'avais demandé, il y a déjà quatre mois, au gouvernement de s'en accommoder et, s'il le pouvait, de la faire tourner à notre profit.

Je vous prie de considérer, messieurs, que Tavis que j'exprime ici n'est pas de génération spontanée ; il ne se produit pas pour les besoins de la thèse que je viens défendre ; je Texprimais au mois de février dernier, à la fin d'une autre interpellation sur la question d'Egypte. Je vous demande pardon de me citer moi-même ; d'ailleurs la cita-

tion sera courte ; mais j'estime qu'il est bon de prendre en date de pareils sujets.

A droite. Lisez ! lisez !

M. Jules Delapossb. — Voici ce que je disais : « Il y a en France des hommes politiques qui réclament le concert européen et y mettent une condition : c'est que la Turquie en soit exclue et qu'il soit stipulé qu'elle n'interviendra pas en Egypte. Je les préviens qu'en raisonnant ainsi, ils se préparent de cuisantes déceptions ; car si le concert européen se réunit sous forme de conférence, il est certain qu'il n'interviendra pas directement en Egypte pour régler les difficultés possibles et qu'aucune expédition internationale n'in s'imposer là-bas. Non, il donnera simplement délégation à la Porte de faire la police aux bords du Nil, parce que c'est là une mission qui lui revient de fait et de droit. Eh bien, je demande au gouvernement s'il ne serait pas infiniment meilleur pour nos intérêts communs que la Turquie, au lieu d'être en Egypte le gendarme de l'Europe, y devînt notre alliée et notre amie. Je me permets de recommander cette solution à M. le ministre des Affaires étrangères. C est, à mes yeux, le seul moyen de prévenir les accaparements et la domination envahissante de l'Angleterre, de s'opposera l'immixtion de l'Europe et de fortifier notre influence dans tout l'Orient ». {Très bien I tris bien ! à droite *.)

Voilà, messieurs, ce que j'ai dit, il y a quatre mois. Je sois, en effet, de ceux qui croient que la sécurité de notre domination en Afrique, que la sauvegarde de notre influence en Orient, sont absolument solidaires de l'état de nos relations avec la Turquie.

Avec la Turquie alliée et amie, tout nous est facile et tout nous est sûr ; avec la Turquie ennemie, et ce qui est plus grave — et c'est le cas aujourd'hui — devenue l'instrument de la politique ou de l'hostilité des autres, c'est la fin de notre influence et la condamnation même de notre domina-

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