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Vingt ans d'exil

Je n’écris pas l’histoire d’une époque; je n’en ai pas tous les éléments. Je n’écris pas une autobiographie; je ne veux ni ne dois raconter au public ma vie privée, dévoiler les replis secrets de mon âme. Je n’écris pas non plus un roman : ma narration sera tout historique. Cependant l’on pourra appliquer à quelques-uns des récits que je vais faire, le fameux dicton que le vrai peut quelquefois n’ètre pas vraisemblable. On trouvera le canevas de plusieurs romans dans ces pages écrites à la hâte en une langue qui n’est pas la mienne : un peintre pourra y trouver aussi deux ou trois beaux sujets pour ses tableaux. On sera tenté de ne pas ajouter foi à ce que je vais dire sur Constantinople : j’en appelle au # témoignage de quelques anciens émigrés italiens qui ont passé plusieurs années en Orient. J’espère que les lecteurs voudront

bien prendre de l'intérêt surtout au récit de mes aventures en 1862 , lorsque j'ai lâché d’unir dans une seule idée les peuples soumis à l'Autriche et à la Turqu.e, et de les mettre d’accord pour une action commune contre leurs oppresseurs.

Si j’étais jeune et n’avais pas mis la main à des œuvres d’un genre bien différent, peut-être écrirais-je les mystères de Constantinople : je les connais à fond Si j’étais jeune et si je possédais encore dans toute leur plénitude mes forces physiques, peut-être n’écrirais-je pas des livres, mais je me vouerais encore à la cause sacrée de la délivrance des peuples, dont j’ai été un infatigable champion, et j’entreprendrais de nouvelles pérégrinations pour exercer mon apostolat. Maintenant j’ai bien autre chose à faire qu’à écrire des romans ou à agiter des peuples soumis au joug étranger. Je recherche, peut-être l’ai-je enfin trouve, „ e qu’était l’hyacinthe des anciens; j’ai à proposer une nouvelle version d’un passage obscur de Nicandre qui m’a mis sur la voie de la grande découverte, j’ai à analyser les vingt mots sanscrits signifiant anacarde , un fruit de l’Inde, pour trouver l’étymologie de ce mot, à la place de tout ce qu’on lit d’inexact là-dessus dans les dictionnaires. Je me suis adonné à des études sérieuses et ardues de philologie comparée ou, pour mieux dire, j’ai repris depuis quelque temps ces études que j’avais quittées a vingttrois ans. Gela fait un étrange contraste avec ma vie passée de conspirateur, d’agitateur, qui n’est peutêtre qu’interrompue, mais qui pourrait être aussi

finie à jamais.

Les études auxquelles je me suis consacré, m’ôtent le temps et la volonté de donner même à cette partie de ma biographie tout le développement dontelle serait susceptible. Je pourrais au moins doubler l’étendue de cet écrit, auquel je ne sais quel nom donner, mémoires , apologie ou révélations. Mon but principal est d’opposer à des passages inexacts de quelques livres historiques publiés en France, sous l’inspiration d’un de mes compatriotes, une narration exacte et vraie, et à des assertions défavorables pour moi le récit d’une vie pure et consacrée pendant vingt ans à la cause de la liberté. Sans mettre en doute la bonne foi de ceux qui ont écrit ces pages, je montrerai de quelles passions violentes était animé celui qui les a dictées, ces passions ayant survécu à la lutte qui les avait excitées. Je devrai apporter quelque sévérité dans le jugement que je vais prononcer sur un homme pour lequel on a eu en France une véritable vénération, et qui en partie la méritait. La vérité avant tout. Pas d’idoles !... Celles-ci demandent, exigent des victimes.... Pas d’idoles, je le répète, et pas de victimes !

Quelque ami timide m’avait conseillé de me taire, comme si le temps de parler n’était pas encore venu. Je me suis déjà tu trop longtemps; je me suis tu pendant vingt ans ! D’autres qui avaient été, comme moi, blessés par ces histoii-es , se sont tus aussi et pour cause : l’intérêt de la patrie exigeait ce silence. L’un d’eux a parlé dernièrement, mais après vingt ans aussi, et lorsque Venise était déjà délivrée. Quelqu’un de ces citoyens vénitiens gravement accusés à Paris, est mort; quelqu’autre ne peut se servir, pour se défendre,

de ce puissant instrument de publicité, la langue française... Oui, il est juste que cette langue universelle, qui a été l’organe de l’accusation, soit aussi celui de la défense. Pour ôter, du moins en partie, ce qu’une apologie peut avoir d'ennuyeux, de monotone, de personnel, je ferai des révélations importantes, je raconterai quelques anecdotes curieuses, quelques aventures qui sont vraies, quoiqu’elles puissent paraître aussi étranges que des romans ; je parlerai des pays que j’ai visités et de quelques hommes que j’ai connus. Enfin j’exposerai des aperçus nouveaux, qui m’appartiennent, sur des questions d’une importance vitale pour la France, pour l’Europe.

Je ne signe pas mon nom en toutes lettres. Je veux continuer de vivre obscur en France, ainsi que je l’ai fait pendant une année et demie. Ces pages sont destinées aussi à mes compatriotes, aux Vénitiens. Là-bas, sur les Lagunes, il n’est pas nécessaire que ma signature soit écrite en entier. Je ne suis rien moins que célèbre, mais je ne suis pas non plus inconnu dans ma ville natale.

Si j’étais mort pour la patrie, comme quelques-uns de mes concitoyens également frappés parles accusations auxquelles je réponds, ou si j’avais fait quelque grande chose pour la liberté des peuples, je n’aurais pas besoin d’apologie. Surtout dans ce dernier cas, des faits connus, historiques, seraient la meilleure des apologies. J’ai beaucoup souffert pendant vingt ans pour la cause de la liberté. J’ai eu de nobles idées, des conceptions hardies, dont la réalisation eût été très-utile à l’Italie et à d’autres pays. Si j’avais atteint mon but, j’aurais aussi

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ma petite place dans l’histoire. Malheureusement je n’ai pas réussi : on verra dans la suite que ce ne fut pas faute de dévouement et de courage. Je n’ai recueilli de tant de sacrifices, que la conscience d’avoir fait mon devoir. Il est vrai que quelques-unes des idées que j’ai semées et dont j’ai failli devenir le martyr, feront bien leur chemin dans le monde. Que mon nom ne soit pas illustre, peu m’importe ; mais il m’importe beaucoup qu’il ne soit pas couvert de honte. Ils seront bien nommés tôt ou tard ces citoyens de Venise, auxquels on a fait allusion dans des histoires publiées en France et où ils sont cruellement flétris.

Ne pouvant opposer un fait historique important aux calomnies qu’on m’a lancées, à moi comme à d’autres, à ces calomnies que, malheureusement, dans mon pays, les partis se jetaient à la face en 1848, j’y oppose le récit de ma vie, une vie orageuse et pleine d’aventures autant qu’honnête et pure. On trouvera dans cet écrit des détails très-curieux et peu connus sur l’histoire de Venise en 1848-49. 11 y a eu pendant de longues années, parmi les émigrés vénitiens, sans une entente préalable, une espèce de conspiration du silence pour cacher une partie de notre histoire durant cette époque. Seul ici, perdu dans cette foule immense, enseveli pendant une année et demie au milieu de mes dictionnaires grecs, sanscrits, arméniens, etc., j’avais presque tout oublié et m’étais fait oublier. Plus d’un en lisant ce livre s’écriera : comment! il n’est pas mort, bien mort cet homme?... Il tressaille encore sous son linceul 1 » Les paroles fausses et cruelles que l’on a dictées sur mon compte à d’houorables écrivains et que j’ai lues depuis un mois à

peine, et les exagérations des orateurs delà place Saint- Marc, au 22 mars 1868, m’ont forcé à rompre enfin mon silence. Lorsqu’on aura lu le dernier mot de cet écrit, tout homme honnête et impartial dira : Marco Antonio avait à la fois le droit et le devoir de parler.

J’étais jeune en novembre 1846 ; j’avais vingt-quatre ans. Je venais de reprendre à l’université de Padoue mon cours de droit, que j’avais interrompu pour vivre en homme de lettres. J’avais un but : c’était de prendre l’initiative d’un mouvement national parmi cette jeunesse généreuse ou, pour mieux dire, de préparer une occasion de le faire et d’offrir cette occasion à quelque patriote qui eût plus d’autorité que moi.

J’avais donc quitté les études philologiques que j’ai toujours aimées, pour me faire étudiant en droit. Beaucoup d’autres étudiants venaient chez moi prendre des leçons de langue française.... oui, de langue française.... Il nous arrivait souvent de parler de choses bien étrangères à la grammaire de Goudar et de mettre de côté le Télémaque pour nous entretenir du grand peuple qui compte le Télémaque parmi ses livres classiques (1). .

J’eus alors plusieurs fois l’occasion de voir l’illustre homme de lettres Nicolô Tommaseo que je connaissais. Il venait à Padoue se concerter avec M. le comte Leoni, excellent et modeste patriote, sur la manière de commencer l’agitation nationale. Tommaseo n’avait pas seulement des intentions, des velléités, comme d’autres. Il avait un projet qu’il réalisa dans la suite: celui de demander à l’Autriche l’application équitable des lois sur la presse, qu’elle avait données elle-même. Quelque mauvaises qu’elles fussent, elles étaient pourtant préférables au caprice des censeurs, qui les avaient remplacées. C’est à Tommaseo qu’appartient l’honneur d’avoir, le premier, préparé et proposé l’agitation légale dans la Vénétie en 1847. Si cette idée existait alors dans l’esprit de Manin, elle était vague, indéterminée, à l’état d’embryon.

L’occasion que je cherchais, se présenta (1847). Le recteur de l’université de Padoue, homme savant et modeste, S. Melan, venait de mourir. Je proposai aux étudiants de lui faire de magnifiques funérailles, et à Tommaseo, qui avait été son élève et son ami, de prononcer son éloge funèbre. Cela devait avoir lieu dans la salle de la Ragione, la plus vaste du monde. Deux mille jeunes gens s’y seraient réunis : le reste allait de soi. Heureusement la police n’était pas assez clairvoyante ; elle laissait faire. La réussite du projet était assurée, lorsque quelques professeurs s’y opposèrent: tout avorta. Quelques mois après, des indiscrétions furent commises, des révélations furent faites, et je dus me réfugier en Toscane.

C’est en Toscane que, pendant l’automne de 1847, j’ai

publié un ouvrage, dont une partie était en prose et l’autre en vers, avec le titre Pie IX et l’Italie.

Je n’ai plus d’exemplaires de mon livre ': le dernier que j’avais, a été brûlé à Constantinople dans un incendie où j’ai failli être brûlé aussi. Mais cet ouvrage se trouve dans quelque bibliothèque de l’Italie. C’étaitsurtout dans la préface, une longue préface, que je soutenais les droits de ma patrie, en stigmatisant la tyrannie autrichienne et annonçant une prochaine révolution à Venise.

Je vais citer quelques-uns des vers que je mettais alors dans la bouche des Vénitiens.

Animosi, costanti, gagliardi Siamo sorti dai sonni codardi,

Tutti uniti in un solo voler.

Date i brandi:... son salde le braccia....

Si vedrà se ci tréma la mano !

Vil chi disse « a Venezia son vili. ... »

Redivivo è l’antico valor.

Siam nepoti di lor che a Lepanto Han fiaccato la possa turchesca :

Fiaccheremo la possa tedesca;

Non indegni degli avi sarem.

tornati

Son, Venezia, quei grandi tuoi dl.

« Nous nous sommes éveillés du lâche sommeil. Nous avons le courage, la constance, la force. Nous sommes tous unis dans un seul vouloir. — Que l’on nous donne des armes. Nos bras sont valides. On verra bien si notre main tremble ! — Lâche celui

qui a dit : « Les Vénitiens sont des lâches.... » Elle a reparu l’ancienne bravoure vénitienne. — Nous sommes les descendants de ceux qui ont abattu la puissance turque à Lépante : nous abattrons la puissance autrichienne. Nous ne serons pas indignes de nos ancêtres. — Venise, tes grands jours sont revenus. » L’amour de la patrie avait fait de moi pendant un instant un vates dans le double sens du mot.

On trouvera à la fin de ce volume d’autres vers choisis parmi ceux que j’ai publiés alors. Je vais seulement rapporter ici les suivants :

Spenta non è d'animé belle e grandi Questa di grandi e belle aime nutrice A’ più longinqui liti e a dieci e quattro Secoli nota....

Non pochi cuori la magnanim’ ira Serbano per lo di del gran riscatto,

E le memorie di speranza altrici.

La vaga sposa dell’ Adriaco mare A di migliori agogna.

« Venise ne manque pas de belles et grandes âmes. Elle a été célèbre, pendant quatorze siècles, pour avoir donné le jour à de grands citoyens. Plusieurs cœurs gardent une noble colère pour le jour du rachat; ils gardent aussi les souvenirs du passé, dont se nourrit l’espoir de l’avenir. La belle épouse de la mer Adriatique soupire après de meilleurs jours. »

Plusieurs journaux toscans (1847-48) parlèrent de mon ouvrage. La Riforma en fit le sujet d’un long article élogieux. La Farina, célèbre patriote italien, dit dans YAlba, après que Manin fut entré dan3 l’action, que j’avais énergiquement défendu les Vénitiens contre

l’accusation d'incapacité et de lâcheté, et que mon livre était à la fois une défense de Venise et un symptôme de sa résurrection, de même que les premiers actes publics de mon compatriote, de Manin.

Voici ce que Tommaseo m’écrivit une année après. Ceci a été publié dans la suite :

« En 1847, lorsqu’il n’était pas sans danger, même en Toscane, de lever la voix contre l’Autriche, vous avez défendu, dans des vers élégants et hardis à la fois, le vénérable nom de Venise, qui était alors conspué presque par tout le monde , et vous avez prophétisé ( vaticinato ) sa prochaine et glorieuse résurrection. Tout bon citoyen doit vous en être reconnaissant. »

En effet, j’ai publié mon livre en 1847, lorsque Cantu disait au Congrès des savants : « On ne peut rien espérer de Venise, car elle est habituée et résignée à la domination étrangère.... » De Boni publiait alors en Suisse un journal avec le titre Cosi la penso. « Nous venons de recevoir, dit-il, des lettres de Venise. Elles annoncent qu’une grande tristesse y règne. On dit que le théâtre de la Fenïce ne sera pas ouvert cette année. » C’était un amer persiflage!... Ni les conservateurs, ni les libéraux avancés d’aujourd’hui, ni les hommes d’autres partis, ne prévoyaient le prochain réveil de Venise. Presque tout le monde, comme le dit Tommaseo, insultait son nom.

Il est juste que l’histoire garde le souvenir de ces belles paroles prononcées par Manin : «Croyez-moi, ditil à quelqu’un qui avait peu d’estime pour les Vénitiens, vous ne connaissez pas la population de Venise. On l’a toujours mal jugée. Je me vante de la connaître. C’est

là mon seul mérite. » J’ai dit et publié les mômes choses avant Manin ou en même temps que lui. C’est que moi aussi je connaissais bien le peuple vénitien. Tout entier à l’étude et fort peu content des hommes, je vivais en solitaire. On ne m’a jamais vu dans les sociétés brillantes, jamais au fameux café Florian. Je suis resté quatre mois de suite sans parler.... Mais souvent je me mêlais au peuple ; j’avais bien observé que la haine contre l'Autrichien était profondément enracinée en lui. J’ai bien connu notre peuple, qui a été grand en 1848-49 et qui le deviendra encore.

Oui, le peuple de Venise autrefois si méconnu et que j’ai été le premier à défendre, est destiné à devenir grand. Il est capable d’égaler , de dépasser même tout autre peuple, non -seulement dans les vertus civiques, mais aussi dans les arts, surtout dans ceux qui ont fait la gloire de nos ancêtres. J’étais ému en voyant tant de Français et d’étrangers de toutes les na tions admirer les chefs-d’œuvre des verreries et des mosaïques vénitiennes présentés à l’Exposition universelle par M. Salviati. C’est un excellent citoyen, un avocat qui s’est fait verrier et mosaïste pour restaurer un art national qui avait péri. Il s’est trouvé à Venise, je ne dirai pas des ouvriers, mais des artistes pour enfanter ces merveilles.

Même lorsque le sentiment national paraissait sommeiller chez nous, les vers de Berchet, les articles de Mazzini circulaient imprimés ou manuscrits, et étaient lus avec avidité. Même alors Venise donna quelques champions à la cause italienne. Je citerai parmi les autres M. Toffoli, un modeste bourgeois, presque un

ouvrier, qui fut ministre en 1848. En 1831, il avait combattu dans les Romagnes, où il fut blessé.

D’après quelques exagérateurs Venise aurait été morte en 1847. Un homme aurait paru, un avocat, Manin, qui lui aurait dit : « Lève-toi et marche. » Rien de plus faux que cela. Venise n’avait pas besoin de thaumaturges : elle était vivante, bien vivante. Je l’avais annoncé plusieurs mois avant que Manin ne commençât son œuvre : c’est là mon seul mérite. Bien avant que cet avocat, se tenant dans les bornes assez peu dangereuses d’une stricte légalité, ne devînt agitateur, démagogue (2), deux autres Vénitiens, deux soldats, deux frères étaient allés à la mort bras dessus bras dessous en chantant : « Bello é sfidar la morte Gridando liberté. » C’est beau de braver la mort en s’écriant « vive la liberté. » Cela avait frappé la jeunesse vénitienne comme une secousse électrique : c’est alors que la résurrection se fit, si résurrection il y a eu. Les Bandiera, en 1844, comme, après 1849, les Canal, les Zambelli, les Scarsellini,ne se rattachent pas à l’école de Manin, mais à une autre école trop calomniée. Ces martyres n’ont pas été perdus : il est sorti de chaque goutte de ce noble sang un défenseur de la liberté vénitienne, italienne .

Il tardait aux jeunes gens de Venise de suivre l’exemple des autres villes italiennes, qui avaient fait et souffert pour la liberté plus que notre ville natale. La jeunesse vénitienne avait été élevée dans l’amour de la liberté par le martyre de grands patriotes italiens, par les œuvres d’écrivains illustres et par l’apostolat que Tommaseo a exercé chez nous pendant plusieurs années. Si la génération de 1848 a fait quelque chose

pour le pays, elle en est redevable en partie à Tommaseo, qui par son enseignement écrit et oral et par son exemple l’avait préparée au temps des épreuves. Un chef manquait, un homme d’action, qui pût devenir, pendant quelques instants, la personnification de ce peuple. Ce chef fut Manin : c’est là un titre de gloire pour lui. S’il était mort à l'Arsenal le 22 mars 1848, sa gloire serait pure autant qu’impérissable.

J’avais deviné la mission de Manin peut-être avant que lui-même n’en eût entièrement conscience. Je disais dans une note de mon livre qu’il était un citoyen éminent, et de qui la patrie pouvait le plus attendre. Je disais aussi dans mes vers qu’il était le plus éloquent des Vénitiens. Alors un certain nombre de personnes, en Vénétie et en Lombardie, le connaissaient et l’estimaient : ailleurs il était presque inconnu. C'est moi le premier qui ai fait retentir son nom par mes écrits hors du royaume Lomhardo-Vénitien.

C’est moi aussi le premier qui ai .annoncé que le fameux cri Vive Saint Marc allait retentir de nouveau. En 1847, un soir je tenais ce propos dans un café de Lucques; tout le monde me riait au nez. C’est alors que je déclarai que j’allais prendre le nom de Marc.... Voilà pourquoi depuis 1847 je m’appelle Marco- Antonio au lieu d ’ Antonio tout court.

Voici quelques autres vers tirés de mon ouvrage publié en 1847.

Talora,

Generoso Milano, è ver, tu scuoti La tua catena e d’acre sal lombardo Tu lo straniero arcerier cospergi.

VINGT ANS D’ÊXIL.

Ma che val ? La catena infranger dèi E picchiar lo straniero.

« Généreux Milan, il est vrai, tu secoues parfois ta chaîne et tu saupoudres d’âcre sel lombard le geôlier étranger.... A quoi bon cela?... Il faut briser cette chaîne; il faut rosser ce geôlier. »

On sait que les Milanais ont bien brisé leurs fers en 1848 et qu’ils ont bien rossé leurs geôliers 1 Enfin je citerai aussi ces vers :

I lieti di son prossimi,

Sospir ditanti vati,

I di che le profetiche Arpe hanno già narrati,

In cui d’Italia i figli Di unanimi consigli Faranno unito e libero D’Italia il sacro suol.

Forse cadrem ;... ma vindici Un suol di sangue rosso A squadre a squadre généra.

Per un caduto mille Sorgeranno....

« Les jours heureux approchent, les jours après lesquels tant de poètes ont soupiré et que les harpes prophétiques ont déjà racontés, ces jours pendant lesquels les enfants de l’Italie seront d’accord pour délivrer et unir le sol sacré de la patrie.... Peut-être nous tomberons.... Mais un sol rougi de sang engendre des légions de vengeurs.... Pour un combattant qui tombera, d’autres se lèveront par milliers. »

C’est dans le même livre que j’annonçais les symptômes d’une prochaine révolution à Vienne, et que je

prévoyais les crises que la monarchie des Habsbourg allait traverser. Mais l’Autriche mourante, disais-je, • appellera à son aide la Russie. L' Austria moribonda chia merà in ajuto la Russia. C’est ce que j’écrivais en 1847!

Pendant que je parlais et écrivais ainsi, que faisaient mes compatriotes à Venise et dans toute la Vénétie ?... Le peuple frémissait dans sa haine pour l’étranger ; il était prêt à suivre, à idolâtrer, à déifier le premier homme qui eût osé se montrer, quelque médiocre qu’il fût. Les meilleurs patriotes, ceux qui allaient prendre l’initiative du mouvement, se recueillaient, se concertaient, se préparaient à remplir leur mission : ils se taisaient encore. Plusieurs de ceux qui sont à présent de grands personnages, chevaliers des Saints Maurice et Lazare, sénateurs, députés, hauts fonctionnaires , professeurs d’Universilé, etc., rampaient aux pieds des Autrichiens ou se tenaient recoquillés sur eux-mêmes.

C’est de l’histoire !

Place aux Italianissimes après le 22 mars 18481... Place surtout aux Italianissimes après Solférino et Sadowa!... Place aux ouvriers qui sont arrivés après la dernière heure, à ceux qui recueillent où d’autres ont semé.... L’État et le budget, le budget surtout, en grande partie, sont à eux.

C’est de l’histoire î

Au mois de novembre 1847, je demandai une audience à Léopold II. Ce brave homme qui n’eut d’autre tort que d’être meilleur archiduc autrichien que grandduc toscan , me reçut parfaitement bien. Je lui offris mon livre et lui décrivis les symptômes du prochain mouvement dans la Lombardie, dans la Vénétie, à Vienne même.

« Je vous conseille, lui dis-je, de vous mettre hardiment à la tête du mouvement italien. Je suis républicain unitaire, mais si la monarchie unitaire est une nécessité pour l’Italie, je l’accepte. Pour mieux dire, moi, ainsi que la plupart des libéraux italiens, je suis disposé à tout accepter pour le moment, pourvu que l’étranger soit chassé. S’il doit y avoir un roi d’Italie, j’aime que ce soit vous-même plutôt que tout autre. Votre nom est pur; c’est là un immense avantage : sachez en profiter. Donnez tout de suite une constitution démocratique, dépassez en libéralisme tous les autres princes italiens. Si vous ne réussissez pas, du moins, ayant rendu des services à l’Italie, vous ne serez pas emporté par la tourmente révolutionnaire qui approche, et peut-être pourrez-vous

agrandir vos États. Armez ; appelez au ministère Guerrazzi....

— Comment! s’écria-t-il en m’interrompant.... Ce mauvais sujet de Guerrazzi !... Je sais bien comment tout cela finira. Charles-Albert portera via tuito (emportera tout).

— Le prince italien, repris- je, qui emportera tout, sera celui qui se montrera le plus fort, le plus libéral, le plus honnête.

— Ce sont là, dit Léopold, de bien beaux projets

Mais il est impossible de les réaliser sans faire la guerre. Je suis un prince pacifique;... je ne veux pas de guerre,

non, non Savez-vous, monsieur, que vous êtes bien

hardi de venir, vous, un jeune homme, votre livre à la main, m’annoncer à moi, prince de la maison d’Autriche, une prochaine révolution à Venise, une prochaine crise à Vienne, et me proposer de donner la main à des rebelles !.... On pourrait vous persécuter Ne craignez rien de moi, mais soyez pru-

dent. »

Il m’offrit un petit rouleau qui contenait quelques

monnaies d’or « C’est pour votre livre, dit-il, pour

l’exemplaire de votre livre que vous venez de m’offrir. Vous êtes un homme de lettres. Vous devez bien vivre de votre travail. »

Je refusai en lui disant : « Je suis venu vous donner respectueusement des conseils ; je ne suis pas venu vous les vendre. »

Cette conversation qui fait honneur au cœur et, jusqu’à un certain point, à l’intelligence aussi de ce malheureux prince, est textuelle. Montanelli, à qui je l’avais

alors racontée, ne voulut pas ajouter foi à cette curieuse phrase Carlo Alberto portera via tutto. Il m’accusa près- - que de l’avoir inventée. Ensuite, au camp des volontaires, il me demanda excuse et voulut m’embrasser. Léopold II ne s’était pas trompé »■ si ce n’a pas été Charles-Albert, ç’a été son fils, qui ha portato via tutto.

Voici une anecdote. Montanehi, qui avait proposé la Constituante italienne, était devenu, ministre en Toscane. Un jour Léopold II le pria de vouloir bien lui expliquer ce que c’était qu’une Constituante; Récrivit sous la dictée de son ministre et médita longuement ses paroles. Deux jours après il s’enfuit de la Toscane. Ce prince qui sous un extérieur simple et débonnaire cachait beaucoup de finesse, avait bien compris que si la Constituante s’était réunie, Charles-Albert aurait fini par tout emporter. En effet, si Guerrazzi et Manin ne s’y étaient opposés, l’unité, probablement l’unité monarchique, se serait faite en Italie depuis 1848-49, et d’une manière bien plus utile aux intérêts du peuple italien qu’elle ne s’est réalisée de dix à vingt ans plus tard.

J’étais donc absent de ma patrie lorsqu’éclata la révolution que j’avais annoncée ; je ne pus y 'prendre part. Après être resté pendant quelque temps parmi les volontaires toscans, je me rendis à Venise pour exprimer au président de la nouvelle république le désir qu’avaient beaucoup d’entre eux, de prendre part à la défense de la Vénétie.

C’est le 10 avril 1848 que j’eus une entrevue avec Manin. Je lui montrai mon livre. Il me remercia d’avoir parlé de lui.

vingt ans D’EXIL. . 19

« Dans combien de jours ces Toscans pourraient-ils être ici? me dit-il.

— Dans huit ou dix jours. * »

—Hé bien, monsieur, reprit-il, dans huit ou dix jours il n’y aura plus un seul Autrichien en Italie. »

En vain lui fis-je observer que les Autrichiens occupaient encore les forteresses de Mantoueetde Vérone.

Je tâchai en vain de lui démontrer, l’histoire à la main, que l’Autriche avait réussi d’autres fois à réparer ses désastres.

Il coupa court à la conversation en disant que je n’entendais rien à la politique.

L’histoire est là pour montrer lequel de nous deux n’entendait rien à la politique.

Ensuite il me raconta ce qu’il avait fait pendant les grands jours de la révolution , insistant avec complaisance sur ce récit. Il avait raison, car cela était bien beau 1

« Je vous assure, me dit- il, qu’après avoir crié à la porte de l’Arsenal Vive l'Italie, Vive Pie IX, j’eus un moment d’hésitation avant de crier Vive la République (de Venise). J’étais le seul de cet avis parmi ceux qui avaient conspiré avec moi contre l’Autriche.... Enfin je criai « Vive la République. » Tout le monde fit écho. Depuis ce moment, je sens que le maître de la situation à Venise, c’est moi.

— J’aurais mieux aimé, lui dis-je, proclamer un gouvernement provisoire. En proclamant une république on se mettait en conflit avec Charles-Albert et son parti, en général avec tous les monarchistes d’Italie.

En proclamant la république de Venise, ou de la Vé-

nétie, l’on se faisait des ennemis de Mazzini et de tout le parti unitaire.

— Monsieur, me dit-il en m’interrompant, je vois bien que vous n’êtes plus Vénitien.

— Comment ! répondis-je. Je suis autant que vousmême un enfant de Venise. Pourquoi me dites-vous cela, monsieur le président?

— C’est, dit-il, se ravisant et] souriant avec finesse, que vous ne savez plus parler le dialecte vénitien... Vous parlez le toscan.

— J’avoue, repris-je, que pendant un séjour de six mois en Toscane, j’ai un peu oublié notre beau dialecte. J’avoue aussi que j’ai plus de facilité à exprimer certaines idées élevées en italien qu’en vénitien. »

Après quelques autres répliques, il me congédia brusquement en me répétant que je n’entendais rien à la politique.

Ce fut la première et la dernière entrevue que j’eiis avec Manin. Il y aurait eu de la témérité de ma part à vouloir lui imposer mes idées; je n’aurais pu d’ailleurs adopter servilement les siennes.

J’ai raconté dans le temps à Tommaseo, qui était ministre aussi, la réponse de Manin relativement aux volontaires toscans. Il s’en est souvenu, je l’espère, lorsqu’il a écrit l’histoire de Venise en 1848-49. On dit que cette histoire, qui ne sera publiée qu’après la mort de l’auteur, est très-sévère pour Manin.... Je me rappelle que Tommaseo était fâché, que je le priai de s’interposer pour assurer le succès de ma mission, et qu’il me répondit : « C’est inutile ; je n’y peux rien.

Cela ne me regarde pas ; je n’y peux rien. Adressezvous à d’autres. »

Je m’en allai le cœur gros et prévoyant des malheurs. Je m’étais aperçu que la discorde divisait les membres les plus influents du gouvernement; que le président n’était rien moins qu’un politique clairvoyant et qu’il ne souffrait pas d’opposition. Je m’étais aperçu aussi que j’allais avoir un ennemi dans celui dont j’avais annoncé la glorieuse mission.

Quelques jours après, M. Toscanelli, aujourd’hui député, arriva à Venise, pour faire à Manin, lui aussi, de la part des volontaires toscans, les mêmes propositions que je lui avais faites : il en reçut la même réponse. Ni lui ni moi n’eûmes le courage d’aller porter cette réponse à nos amis. Toscanelli entra dans l’armée vénitienne, où il fit brillamment son devoir. Moi j’entrai dans l’artillerie de la garde nationale de Venise, qui joua un beau rôle pendant le siège.

Avant d’aller plus loin, il est peut-être à propos d'exprimer mon opinion sur Manin et de tracer son portrait. J’ai tâché de me dépouiller de toute rancune personnelle contre lui et d’apprécier avec justice scs belles qualités, en blâmant sans aDimosité ses défauts et m’efforçant de le juger comme si je n’étais pas un de ses contemporains. Je suis sûr que le jugement qui sera porté sur lui par la postérité, ne s’éloignera pas beaucoup du mien.

Daniel Manin a rendu de grands services à notre pays au commencement de sa carrière politique. C’était un ouvrier de la dernière heure. Tandis que d’autres pa-

triotes italiens col senno e colla mano , au fond des prisons, dans l’exil, sur les champs de bataille, sur l’échafaud, agissaient ou souffraient pour la patrie, il était resté tranquille à Venise, avocat et bon père de famille. Sa vie politique commença à quarante-deux ans. Tout ce que certain historien a raconté de contraire, ne justifie pas cette longue abstention. Dans tous les cas cela a bien peu d’importance en comparaison des services rendus à la patrie depuis leur jeunesse par une foule de bons patriotes italiens. Lorsque Manin est entré dans l’action , il a montré de l’énergie , du courage comme agitateur. Il est vrai de dire que le plus obscur carbonaro avait risqué bien plus que lui. Il a eu des moments trèsheureux. Il a été très-honnête dans l’administration de l’argent public. Cet homme, qui était médiocre, s’est par moments élevé, pour ainsi dire, au-dessus de luimême. C’étaient des miracles de son patriotisme qui était immense. Après ces instants, qui ont été aussi rapides que beaux, il s’est affaissé et le vieil homme a reparu en lui. Ce vieil homme n’était rien moins que grand. J’ai entendu une comparaison entre Manin et l’un des plus grands hommes qui aient honoré un pays, un siècle, l’humanité, avec Washington. Cette comparaison est une irrévérence.

Comme orateur, il était sec, saccadé, incisif; il n’avait rien de grand, rien d’ample. Ses qualités oratoires naturelles n’étaient pas perfectionnées par l’étude. Quelquefois il a été très-heureux, noble autant que simple, en parlant aux foules.

A Venise et surtout en France, on a beaucoup exagéré la personnalité de Manin , que l’histoire réduira à ses

vraies proportions. Son talent n'était pas à la hauteur de sa mission et de son ambition. L’histoire dira que c’était un homme borné autant qu’opiniâtre. Il s’appropriait les idées d’autrui; il réussissait à faire croire qu’elles étaient écloses de son cerveau et finissait par le croire lui-même. Il a suivi Nazari, il a suivi Tommaseo, il a suivi les officiers de marine qui s’étaient emparés de l’Arsenal; il a suivi Cavour, par lequel il se faisait remorquer, tout en ayant l’air de marcher en tête. Il n’a eu que deux" idées à lui : la proclamation de la république de Venise en 1848 et la politique expectante en 1848-49. C’étaient deux fautes.

La prison où Manin n’est resté que peu de jours, était bien moins triste que celles où ont gémi tant d’autres patriotes, comme Silvio Pellico. La prison de Pellico même l’était moins que celle de Rossaroll, condamné à perpétuité pour conspiration contre le roi de Naples. Il fallait entendre Rossaroll raconter cela sur la place Saint-Marc , le soir, lorsqu’il s’entretenait avec ses amis après avoir récité son chapelet, car il récitait son chapelet tous les soirs, ce héros. Il disait que sa mère le lui avait appris, et qu’il avait suivi cette habitude pendant douze ans dans son cachot.... Tout le monde respectait ce qu’on appelait ses faiblesses.

L’exil de Manin a été triste sans doute. Pour qui l’exil n’est-il pas triste? Il a beaucoup souffert, surtout en voyant souffrir sa pauvre fille. La nature s’était plu à jeter dans cette frêle enveloppe une étincelle divine, peut-être une étincelle de génie. Cette martyre, ainsi que l’appelait son père, donna la mesure de ce que

peuvent souffrir, dans cette vallée de pleurs, un souffle vivifiant et un peu de matière vivifiée accouplés ensemble par une loi fatale, avant de rompre cette malheureuse union.

Les douleurs propres de l’exil ont été moindres pour Mam'n, que pour la plupart des émigrés. Les vingt mille francs dont la ville de Venise lui fit cadeau avant son départ, bien petit cadeau en comparaison de ses services, et les trente mille francs, que des amis généreux lui donnèrent, dit-on, comme prix de sa bibliothèque, n’ont pu lui suffire pour vivre splendidement à Paris pendant huit ou neuf ans. Son genre de vie était modeste. Mais du moins n’a-t-il pas connu la dura pauperlas, et n’a-t-il pas été réduit, comme d’autres, à demander l’aumône aux passants, plutôt que de demander pardon à l’empereur d’Autriche. Il n’a pas été réduit, comme quelqu’un que je connais, à tendre la main, brisé par les terribles fièvres de marais, gagnées à Malghera et dans les environs de Rome.

Prison et exil ont été pour Manin un piédestal trop démesuré pour sa petite personne! s

Manin avait la soif du pouvoir absolu sans avoir rien de ce qu’il faut pour l’exercer, excepté la volonté tenace et le verbe impérieux; sans avoir, par exemple, l’instruction étendue et la profonde connaissance des hommes et des choses que possède quelqu’autre qui a aussi le goût et l’habitude du pouvoir absolu. Cet homme que le pauvre peuple a tant aimé, était modéré, né modéré. Un Italien républicain unitaire qui eût aussi quelques idées sociales, môme celles qui sont

appliquées maintenant en France sous l’Empire, était pour lui, en 1848-49, un objet d’horreur autant ou presqu’autant qu’un Autrichien. Il voulait commander, commander seul et atteindre ce but coûte que coûte. Il ne recula devant autre chose que devant la /guerre civile en 1849, avec l’ennemi aux portes. S’il avait été vainqueur, il n’aurait régné que sur des ruines.

Je vais raconter une anecdote qui suffit pour faire juger un homme. Quelques jours après la délivrance de Venise, une révolte éclata dans une caserne. C’étaient des soldats qui avaient servi l’Autriche et qui demandaient à retourner dans leurs foyers. Ils voulaient voir Manin. Celui-ci engagea l’un de ses collègues, un ministre, à aller à sa place. Le ministre le pria d’aller avec lui. « C’est Manin, disait-il, que l’on demandait. Lui, il n’avait pas assez d’autorité pour calmer les esprits. » Après quelques répliques, Manin se lève et lui dit avec un geste énergique : « Comment! vous ne voulez pas aller? Je vous l’ordonne ( vélo impongo).... » Le bon patriote alla seul. Il avait fait déjà ses preuves de courage ; il en fit cette fois aussi.

Venise avait changé de maître. Au lieu d’avoir pour maître un Autrichien, elle avait un enfant des Lagunes.

Si Manin traitait de la sorte un collègue, d’un caractère doux, qui ne lui portait pas ombrage , qui ne lui faisait opposition que dans une question où la politique n’était nullement mêlée, qu’aurait-il fait envers des jeunes gens qui eussent osé combattre, quoique légalement, sa politique?

En France, Manin s’est composé un rôle et l’a joué avec une habileté immense. Tout l’aida à le faire, jusqu’à ses malheurs de famille, jusqu'à la maladie de sa pauvre fille. Cet homme qui ne savait rien, excepté son code qu’il savait bien, réussit en France, à l’aide de quelques lectures superficielles , à se donner l’air dîun homme profond. On ne connaît pas assez mes compatriotes ici. Les Vénitiens sont très-polis, très- cérémonieux, mais très-fins aussi. Cette aménité de manières qui leur est propre (je parle des autres Vénitiens, pas de moi-même), se joint chez eux à une sagacité profonde. Là-dessus Manin était bien le Vénitien le plus vénitien que j’aie connu. Il avait bien étudié les Français, leurs bons côtés et leurs côtés faibles. Il savait que lorsqu'une idée s’empare de ce peuple, aucun autre ne saurait faire de plus grandes choses pour la servir. Il savait aussi qu’à Paris on aime beaucoup les poseurs: il posa, il posa savamment. Il s’est servi de sa perspicacité et de l’influence qu’il avait acquise, pour le bien de sa patrie, suivant sa manière de voir, et pour l’agrandissement de sa renommée ; il a très -bien fait. Il s’en est servi aussi pour rapetisser ou décrier ses anciens adversaires ; il a très-mal fait.

M. Legouvé a dit que Manin a été, à Paris, le représentant de Venise malheureuse, esclave, ainsi que les zentilomeni l’ont été autrefois de Venise florissante et puissante. M. Legouvé a été heureux dans cette comparaison, autant qu’il l’a été peu dans l’autre entre Manin et Washington.

L’ancien président de la République a dignement représenté Venise en France, tout en apportant dans

cette représentation quelqu’appareil, un peu de mise en scène. Il s’est drapé dans son modeste habit d’émigré, ainsi que les zentilomeni se drapaient dans leurs splendides robes d’ambassadeurs. 11 a voulu, il a su créer un engouement pour lui. Il a bien pu dire « Sublimi feriam sidéra verlice. » On dit que ces exagérations ont servi la cause italienne.

Le défaut capital de Manin fut celui-ci : il était implacable envers ses adversaires anciens ou nouveaux; il manquait de magnanimité. Parmi tous les hommes politiques que j’ai connus, le plus magnanime est Garibaldi. Celui qui l’était le moins, ce fut Manin; pour mieux dire, il ne l’a jamais été.

Pendant la campagne du Tyrol, en 1866, au jour anniversaire d’Aspromonte , plusieurs officiers garibaldiens se rendirent chez le général pour lui présenter leurs respects et leurs souhaits.

« Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire aujourd’hui? » dit Garibaldi à ces officiers. Ils lui rappelèrent cette date, ce nom fatal.

« Ma foi, je l’avais oublié, » dit le général.

Tous ceux qui ont connu Manin, amis et ennemis, doivent reconnaître que sa mémoire était bien meilleure que celle de l’homme tombé à Aspromonte.

Le 22 mars 1868, sur la place Saint-Marc, un orateur a exalté Daniel Manin au-dessus de tous les saints; il a dit que cet homme était la vertu personnifiée... Il l’a de cette façon égalé à Jésus.. Cette comparaison était non-seulement une profanation, mais aussi une absurdité. Entre Jésus, l’homme au sublime pardon, et cet homme qui n’a jamais pardonné, il y a un abîme.

VINGT ANS D’ÊXIL.

Je conçois pourtant qu’on ait de l’indulgence pour les fautes de Manin : on verra dans la suite lesquelles ont été les plus funestes au pays. Ses grandes qualités, il les devait à lui-même : ses défauts, en grande [partie, à son temps ou à son inexpérience dans le maniement de la chose publique. Il n’y était préparé ni par des étu des théoriques ni par l’exercice du pouvoir dans une position subalterne. Il avait été lancé tout à coup au sommet de la pyramide sociale : la tête lui tourna. Malheureusement les hommes qui ont vécu longtemps tranquilles sous une tyrannie , s’ils cessent d’être des sujets soumis, ont une tendance à devenir des maîtres impérieux. C'est la nature humaine !

Du respect donc, du respect pour l’ombre de Manin et, jusqu’à un certain point, de l’indulgence pour ses fautes. Voilà l’épilogue de mon jugement (3).

Mais il est d’autres hommes sur lesquels j’appelle la sévérité, toute la sévérité des contemporains et de la postérité ; ce sont les mauvais conseillers qui l’ont entouré. Quelques-uns d’entre eux sont morts, quelqu’autre survit. Pour eux tous l’histoire doit être impitoyable.

* Il ne faut pas s’étonner que le peuple de Venise ait gardé une aussi grande vénération pour Manin. D’abord est-ce que ce peuple peut oublier les services rendus par lui à la patrie, au commencement, je le répète, de sa carrière politique ? En outre, il faut observer que l’enthousiasme est, pour ainsi dire, contagieux. Le 22 mars 1868, les anciens adversaires de Manin, qui étaient nombreux, ont été gagnés par cette contagion et ont tout oublié pour ne se souvenir que de l’homme du 22 mars 1848.

Moi-même qui ai eu tant à me plaindre de lui, si j’avais été là, sur la place Saint-Marc, probablement j’aurais été aussi gagné par cette contagion.... Quelle pitié que devoir toute une famille rentrer dans la patrie, rentrer de l’exil enfermée dans des cercueils 1

Il faut ajouter que partout la foule a besoin d’idoles et se fait des idoles de ces hommes forts qui savent la dominer. Presque jamais ce ne sont ceux qui aiment le mieux le peuple. En outre la foule chez nous n’est pas à même de juger les fautes immenses que Manin a commises. Malheureusement son éducation politique est encore à faire.

Pourtant les Français distingués qui ont accompagné les dépouilles de Manin à Venise, ont pu observer l’apathie des populations italiennes depuis le Mont-Cenis jusqu’à Vérone. Cela a dû leur apprendre une chose. Manin en 1848-49 et jusqu’à ses dernières années a été plus Vénitien qu’italien. L’indifférence de la majorité du peuple italien pour lui est son châtiment.

Après avoir ressaisi le pouvoir en août 1848, Manin adopta une politique qu'il appela expectante et que l’on aurait pu appeler politique d’isolement.

Je vais dire ce que Manin et ses amis entendaient par politique expectante.

Il fallait avant tout, selon eux, s’armer pour chasser les Autrichiens, qui avaient occupé de nouveau la Lombardie et la Vénétie, excepté Venise. Chaque État italien devait se préparer pour atteindre ce but. Au moment de l’action, tous ces États, excepté peut-être Naples, se seraient naturellement trouvés d’accord, car ils étaient tous intéressés à l’expulsion de l’étranger. Sans doute Venise, qui était le plus faible d’entre eux, ne pouvait prendre l’initiative. Elle devait se préparer en faisant d’immenses sacrifices et attendre. Voilà ce qu’était la politique expectante.

Il est vrai que ces armements auraient pu se faire tout de suite après les premiers triomphes, hélas! bien passagers. Alors les charges en auraient été partagées entre toutes les provinces de la Vénétie. C’est alors, en avril, en mai 1848, que l’on aurait dû aussi réunir l’assemblée de la Vénétie et faire un emprunt. La politique

du gouvernement, c’est-à-dire de Manin, avait été pitoyable : pas d’assemblée, pas d’emprunts ; des armements insuffisants.... Manin croyait que tout cela au-

rait été superflu. Au 20 avril il ne devait pas rester un seul Autrichien en Italie : c’étaient là ses prévisions! Pour être fidèle à la vérité historique, je dois dire qu’il y avait au conseil des ministres une minorité composée de Tommaseo, Camerata et Toffoli, qui ne partageait pas les illusions de Manin. Cette minorité proposa des mesures qui auraient probablement sauvé le pays. Elle fut impuissante.

Il fallait donc réparer, à l'aide des ressources d’une seule ville, toutes les fautes immenses qu’on avait commises. Le patriotisme des Vénitiens devait pourvoir à tout. Il est vrai que Venise s’unissant à quelque autre État italien, n’aurait eu qu’une partie comparativement minime de ces charges à supporter. Mais Manin en avait autrement décidé. Venise devait rester seule, attendre les événements, tout en s’armant et se disposant à une résistance héroïque. Elle était inexpugnable. D’après le chef du gouvernement, elle n’aurait cessé de l’être que dans un seul cas ; si quelque démagogue, homme privé ou représentant du peuple, eût proposé et prêché une politique d’union à quelque, autre état italien, eût combattu la politique (Tisolement. On réservait pour cet ennemi public toutes les foudres dont le pouvoir était armé.

Lorsqu’il n’y aurait plus eu d’Autrichiens en Italie, les Etats italiens se seraient entendus sur la forme politique à donner au pays, sur les attributions de la Diète italienne. Manin n’allait pas au delà d’une Diète

semblable à celle de l’ancienne Confédération germanique : il était l’ennemi aussi bien de l’État fédératif de Gioberti, que de l’État unitaire de Mazzini.

Le chef du triumvirat qui gouvernait Venise, ne s’était pas aperçu que, pour chasser l’étranger, il fallait auparavant réunir toutes les forces de la nation sous une seule direction suprême, réunir au moins le plus de forces qu’il était possible. Le problème de la forme politique à donner à l’Italie, n’était pas le dernier qu’il y eût à résoudre : au contraire, c’était le premier. Tous les partis auraient dû faire des concessions et des sacrifices en vue d’un accord commun. Il fallait avant tout créer un pouvoir central, dont la principale attribution aurait été celle de commander toutes les forces nationales de terre et de mer. Au moment où la guerre fut de nouveau déclarée à l’Autriche, en 1849, il n’y avait pas même de ligue entre les États italiens. L’ennemi nous attaqua l’un après l’autre et nous subjugua tous. Si nous avions formé à temps le faisceau romain , nous eussions été invincibles.

Manin avait conçu un projet absurde. Je fus très-affligé lorsque Zennari, le secrétaire général du gouver nement, m’en parla pour la première fois. J’étais alors attaché, comme'secrétaire particulier, au bon Zennari, mon ancien maître. Manin ne comptait pas sur un triomphe prochain de la cause italienne. Il voulait sauver au moins l’indépendance de Venise comme ville hanséatique. Il ne comprenait pas que l’Autriche aurait renoncé à toutes les provinces vénètes plutôt qu'à Venise elle-même.

On a dit que Manin voulait devenir doge de Venise.

C'était là en effet une grande tentation pour un plébéien qui portait le nom du dernier gentilhomme revêtu de cette dignité. Il aurait été beau de devenir le premier doge d’une république nouvelle!

Quelle différence entre ces deux Manin, Ludovic et Daniel!... Ludovic avait été un patricien faible, nul, qui avait laissé périr sa patrie. Il tremblait au bruit du canon. Daniel était le citoyen intrépide qui avait joué un rôle glorieux dans la renaissance de Venise , qui avait bravé les persécutions et la mort dans cette œuvre sainte. Ludovic avait été le Manin dai zecchini (aux sequins), à qui l’on avait appliqué cette cruelle raillerie omnia per pecuniam facta sunt (4).... Daniel était le brave avocat, le fils de ses œuvres. C’est au père de celui-ci que Ludovic avait donné, aux fonts baptismaux, son nom, un nom destiné à devenir aussi glorieux qu’il avait été méprisable.

La tentation, je le répète, était grande.... Il eût été beau de rétablir le lustre d’un ancien nom historique, de porter dignement ce manteau ducal qu’un homo * nyme avait laissé tomber dans la boue. Il y avait pourtant quelque chose de plus beau.... C’était de résister à cette tentation.

Je ne dis pas que Manin se proposât ce but, qu’il lui sacrifiât les intérêts de l’Italie, de Venise même. Cette opinion fut pourtant très -accréditée dans le temps. Je n’ai pas assez d’arguments pour prouver cela ni pour le nier. Mais si le projet de faire de Venise une ville hanséatique avait réussi, il va sans dire que Manin en serait devenu prince, sous un nom quelconque. C’était une bien petite idée que celle du petit État dont il

aurait pu devenir le petit prince, en comparaison des grands intérêts qui s’agitaient alors en Italie, en Europe 1

Des ordres sévères interdisaient l’accès de Venise à Gioberti, ainsi qu’à Garibaidi et à Mazzini : cela même avant que le siège n’eût commencé. Un autre homme politique italien s’y était montré. On chercha des prétextes : il fut arrêté et poliment éconduit. On allégua que c'était pour la tranquillité, la concorde. Ils sont tous les mêmes ces hommes qui aiment

le pouvoir absolu Ubi soliludinem fecerunt, ibipa-

cem appellant.

Il se trouvait alors en Italie un homme qui avait fait beaucoup pour la renaissance de la patrie. Ses écrits éloquents et son courage à subir les persécutions qu’ils lui avaient attirées, avaient placé son nom au nombre de ceux qui étaient le plus chers aux Italiens. C’était Guerrazzi, ministre en Toscane et plus tard chef du triumvirat de Florence. Par malheur celui-là aussi, comme Manin, sacrifia à son ambition personnelle ce qui était alors l’unique espoir de salut de l’Italie : l’union de Rome, de Venise et de la Toscane en un seul État et la convocation de la Constituante.

« Qu’irais-je faire à Rome? dit Guerrazzi à un excellent patriote, M. le docteur Monti qui, au nom de ses amis politiques du parti unitaire, l'engageait à réunir la Toscane aux anciens États romains.... Qu’irais-je faire à Rome ? J’y serais le secrétaire de Mazzini. »

C’est que les deux triumvirs, le toscan et le vénitien,

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craignaient la supériorité de Mazzini, Pour Manin elle était vraiment écrasante.

La politique expectante à Venise pouvait avoir quelque raison d’être avant la fuite de Léopold II et de Pie IX. Après, elle devint aussi absurde que fatale. Si la Constituante avait pu se réunir à Rome après la fuite du pape, aurait-elle proclamé la république unitaire italienne ou aurait-elle offert la couronne à Charles-Albert? Je crois que ce dernier cas eût été le plus probable. Que d’épreuves, que de douleurs, que de sang aurait pu épargner à l’Italie cette formule, si elle avait alors recueill les adhésions des meilleurs patriotes: «monarchie unitaire avec des institutions démocratiques nationales, municipales et provinciales (non régionales) et avec un slatuto voté par l'Assemblée constituante et sanctionné par le roi élu !... » L’Italie se serait faltadasé.

Ces opinions paraissaient alors à Manin des blasphèmes, des délires Elles étaient les miennes.

On aurait dû réunir Venise, Rome et la Toscane tout en laissant en suspens la forme définitive du gouvernement et en préparant l’union avec le Piémont sous les conditions fixées par la Constituante. Celle-ci aurait sauvé la nation.

Il y avait un autre point sur lequel d’abord la majorité, ensuite presque la totalité des citoyens les plus intelligents de Venise était opposée à Manin. Celui-ci espérait beaucoup dans la diplomatie et dans l’aide de la république française; il caressait par-dessus tout son idée favorite de la petite république des Lagunes ; cependant il se bornait à un système de défense. Ses adversaires croyaient au contraire qu’il fallait prendre

l’initiative de la guerre contre l’Autriche et ranimer la révolution dans la Vénétie. On verra dans la suite par quels moyens révolutionnaires et démagogiques, dans le mauvais sens de ces mots, le parti de Manin réussit à triompher.

Les conséquences de la politique de Manin en 1848- 49 ont été des désastres, que probablement un peu plus de prévoyance après les premiers succès et ensuite une étroite union entre les divers membres de la famille italienne auraient fait éviter. Sans doute les sacrifices de Venise ont été sublimes. Mais n’auraientils pu être épargnés?... La direction suprême de ces forces matérielles et morales qui ont étonné le monde, n’aurait-elle pu être différente, de manière à couronner de succès tant d’efforts, de si nobles et héroïques efforts ?

Je vais reprendre l’exposé de ma vie politique.... Peut-être suis-je bien téméraire de mêler mon nom à à de si grands événements. Je suis tenté de déposer la plume.

Cependant moi aussi parva pars fui dans quelques faits importants. Ceux que je vais raconter ne sont assurément pas assez connus en Italie, et l’on peut dire qu’en France ce seront des révélations étonnantes pour beaucoup de personnes.... Il en résultera au moins un enseignement précieux. C’est qu’il ne faut jamais s’empresser de se faire des idoles, surtout s’il s’agit d’hommes qui ont joué un rôle sur un théâtre éloigné et peu connu.

En décembre 1848 j’étais secrétaire de l’intendant de l’armée de Venise, M. le comte Marcello, auquel sa

prévoyance, son zèle et son activité assurèrent alors des titres à la reconnaissance du pays. Il a été plus tard maire de Venise : il est maintenant députA.

Personne ne sait mieux que M. Marcello que?*: ont été l’aveuglement et l’imprévoyance de Manin après l’expulsion des Autrichiens, et combien de sacrifices auraient pu être épargnés si l’on avait pris à temps certaines mesures, lorsque lui, Marcello, conseillait de les prendre.

L’intendant de l’armée m’avait chargé d’écrire l’histoire du siège de Venise et avait mis à ma disposition des documents ; je pris des notes.

Je fis mon devoir aussi comme soldat et je consacrai du moins une partie de mon temps et de mes forces à la défense de la patrie. Je l’ai déjà dit : j’appartenais à l’artillerie de la garde nationale. Nous avions demandé à prendre part à la bataille de Mestre, en octobre 1848; nous étions restés pendant quelque temps en garnison à Malghera. C’est à ce corps d’élite que fut confiée la garde d’un des forts les plus importants qui couvraient la ville.

Ce fut là encore un sujet de collision entre Manin et moi. On nous refusait le droit de nommer les officiers et les sous-officiers. Mon ami Piermartini et moi nous nous mîmes à la tête d’une opposition. Je possédais autrefois une réponse officielle de Manin : je regrette que cette pièce ait péri dans un incendie. Je l’aurais traduite pour montrer quel langage dur le président d’une république tenait à des citoyens soutenant leurs droits.... Manin finit par céder, mais il m’en garda rancune.

Mon activité était fiévreuse. J’étais un disciple de la

Démocratie pacifique. Je fondai un journal pour répandre ces doctrines. Mes collaborateurs et moi nous voulions prêcher d’exemple. Typographes, rédacteurs, ouvriers, nous étions tous associés. Le premier numéro du Tribuno del popolo portait cette inscription « Constituante italienne. Association du capital, du talent et de la main-d’œuvre. »

En décembre 1848 Rossaroll, le P. Gavazzi, moi et quelques autres nous créâmes un Circolo popolare (club populaire) dans le quartier de la ville habité par la partie du peuple la plus pauvre et la plus attachée à Manin. Il faut avouer que Gavazzi ne connaissait pas le vrai but des fondateurs du club : c’était l’opposition radicale et légale à Manin. On voulait l’union immédiate avec Rome et l’adhésion à la Constituante.

Je ne dis pas que j’ai été le premier à proposer la Constituante, à Venise. Un journal, Y Indipenclente, rédigé par un bon patriote, M. Varè, en avait déjà parlé. Je revendique seulement l’honneur d’avoir été le premier à expliquer cette idée au pauvre peuple qui ne lit pas de journaux. Je maniai facilement la parole. Envoyé en députation par le Cercle populaire auprès du Cercle italien, je fis la même propagande que je faisais ailleurs. Je voyais plusieurs hommes du peuple, surtout dans le quartier de Cannaregio où mon nom n’était pas inconnu, où mon pauvre père s’était ruiné en cherchant à créer un grand établissement industriel. J’évoquais les souvenirs non éteints de la grandeur romaine; je démontrais la nécessité de tendre la main à nos frères de Rome et de Toscane. Pas un mot contre Manin. Il est vrai que je sapais sa popularité en démontrant que ses

idées étaient fausses et fatales à la patrie. Si l’on m’avait laissé faire quinze jours encore, Manin aurait été forcé d’accepter la Constituante ou de quitter le pouvoir.

Je n’ai jamais parlé en public non-seulement de communisme , mais pas même d'association. Pas un mot sur ces questions ne fut lancé au Cercle ni par moi ni par d’autres. C’était seulement par la presse que je voulais développer les théories de l'association et jeter la semence qui eût germé avec le temps.

Le P. Gavazzi était, pour ainsi dire, le porte-drapeau du Cercle ; mais on aurait dû lui pardonner, car il ne savait pas ce qu’il faisait. Nous aimions, quelques autres citoyens et moi, à nous rendre en députation au Cercle italien , précédés de ce bel homme, de cet éloquent barnabite, au port majestueux. Cela frappait les imaginations populaires : c’était de la mise en scène. Gavazzi est tombé des nues, après son expulsion de Venise, lorsque Manin lui écrivit qu’il était complice de démagogues socialistes. Il n’avait jamais dit ni entendu dire un mot de doctrines sociales bonnes ou mauvaises , saines ou malsaines.

Il n’y a eu d’autres idées sociales exposées à Venise, en 1848-49, que cette innocente formule qu’on a lue cidessus. Elle n’avait rien de séditieux. Celui qui eût tâché alors de prêcher des doctrines pernicieuses , aurait été à la fois un scélérat et un imbécile. Le moment aurait été bien mal choisi pour semer la haine entre les classes sociales, lorsque toutes les classes rivalisaient de patriotisme, de dévouement, de sacrifices; lorsque

le riche offrait à la patrie des centaines de milliers de francs, le pauvre son obole, tous leur vie. Venise avec YEstuario (180 000 habitants) entretenait, en décembre 1848, une armée régulière de 24 000 hommes. C’était comme si la France en entretenait une de 5 000 000 d'hommes environ. Parmi ces 24 000 hommes , il y avait de 6000 à 7000 enfants des Lagunes, sans compter la garde nationale. C’était comme si la France avait 1 200 000 de ses enfants sous les armes , sans compter la garde nationale. La Vénétie avait donné 1 1 000 soldats, en dehors des Vénitiens proprement dits. Ces chiffres résultaient des notes que j’avais recueillies pour l’histoire du siège, sur des documents officiels. Hélas ! elles furent dispersées , perdues. C’est là la meilleure réponse à la calomnie que l’on a répandue dans la suite, que les Vénitiens étaient rares parmi les défenseurs de Venise.

Moment sublime dans l’histoire ! un de ces moments qui réconcilient le philosophe le plus morose • avec l’humanité. Oui , je suis fier de pouvoir dire : c’est moi le premier qui ai jeté dans le monde ce cri :

Vil chi disse « a Venezia son vili. »

« Lâche celui qui a dit que les Vénitiens sont des lâches. »

Ce furent les vers d’un Vénitien qui annoncèrent qu’un grand drame allait se jouer sur les Lagunes; de môme que les vers d’un autre Vénitien, ardent patriote, un vrai poète celui-là, Arnaldo Fusinato, mon ami, en annoncèrent le tragique dénoûment.

Voici le refrain de la chanson de Fusinato, qui a été composée au milieu des péripéties de la capitulation :

Il morbo infuria ;

Il pan ci manca ;

Sul Ponte sventola Bandiera bianca.

« Le choléra sévit ; nous n’avons plus de pain ; le drapeau blanc flotte sur le Pont (de la Lagune). » C'était là un cri d’angoisse ; c’était le cri sublime d’un peuple qui se sentait mourir et qui s’enveloppait dans son linceul de gloire pour se coucher dans le tombeau. Il allait bientôt en sortir.... Si sa résurrection ne fut pas aussi glorieuse que l’avait été sa mort, la faute n’en est pas à lui.

Les idées que j’avais été l’un des premiers à propager, finirent par gagner peu à peu presque toute la partie la plus intelligente de la population. Mais alors j’avais déjà disparu depuis plusieurs mois de la scène politique : on verra bientôt comment. D’autres citoyens courageux m’avaient remplacé : quelques-uns d'entre eux subirent le même sort que moi. Venise fut partagée.

pour ainsi dire, en deux camps. D’un côté presque tous les journaux, les deux Cercles, la majorité de l’Assemblée, presque tous les libéraux Vénitiens; de l’autre côté se tenaient Manin, ses séides et la majorité du pauvre peuple. Les opposants ne sortirent jamais des bornes de la légalité. Le gouvernement en sortit plusieurs fois , foulant aux pieds tous les droits des citoyens, ces droits pour la conquête desquels nous nous étions soulevés contre l’étranger, 1

Un jour, le 5 mars 1849, Venise avait l’aspect sinistre, trop familier à Paris, des villes où la guerre civile va éclater. Trois membres de l’Assemblée, trois opposants à Manin, étaient désignés au poignard des sicaires: on le disait. Ils étaient partisans de la Constituante et de l’union avec Rome. Ils devaient être tués, en sortant de la séance, sur la Scala dei Giganti ou à la porte du Palais Ducal. Ce meurtre aurait été le signal d’une lutte terrible : on ne l’aurait pas laissé impuni. Si Venise ne connut pas les horreurs de la guerre civile, tandis que l’on entendait tonner le canon autrichien, on le doit, dit-on, à Tommaseo. Il fit appel au patriotisme, à la conscience de Manin, et lui représenta la terrible responsabilité que lui, Manin, assumait devant le pays et devant l’histoire, en faisant ou du moins en laissant commettre ces crimes. Il lui indiqua de quelle manière il pouvait et devait sauver les représentants du peuple menacés de mort.

Quelle scène dramatique !...*Je crois encore voir Manin : ce fut la dernière fois que je le vis. Il descendait ce magnifique escalier des Giganti , où roula autrefois la tête du doge Marin Faliero (5), et donnait le bras à l’un

des députés désignés au stylet, comme pour montrer qu’il était sous sa sauvegarde. Manin avait la figure contractée, les yeux étincelants ; il regardait avec fierté la foule qui s’écartait sur son passage. Quelques figures sinistres , patibulaires , disparaissaient au loin. Cet homme menacé de mort et à qui Manin donnait le bras, était pâle, silencieux et digne... Quel beau sujet pour un tableau !

Je suis bien loin de vouloir accuser Manin d’avoir préparé ce meurtre. En politique, on est souvent entraîné par ses partisans, par ses amis, et l’on partage avec eux la responsabilité des faits auxquels on n’a pas pris de participation directe. Je crois même, jusqu’à ce que le contraire ne soit prouvé, que le chef du gouvernement était étranger à ces coupables menées. Cependant si un malheur fût arrivé, la responsabilité, une terrible responsabilité serait tombée sur lui.

Voici des fragments d’une lettre adressée à lord Palmerston par M. Dawkins, consul général anglais à Venise, à la date du 8 mars 1849 . Elle se rapporte aux événements dont je viens de parler, et fait partie d’une collection de documents officiels publiés en Angleterre.

« Il y a eu beaucoup de fermentation à Venise depuis quelques jours par suite d’une division des partis dans l’Assemblée des représentants.... Un grand nombre de ceux-ci, comprenant les républicains les plus ardents et les avocats de la Constituante italienne, désiraient que l’Assemblée même prît plus de part à l'exercice du pouvoir, tandis que les amis du gouvernement désiraient que M. Manin continuât à exercer l’autorité

vingt ans d’exil.

suprême. Comme il y a eu un moment probabilité que le parti favorable à la suprématie de l’Assemblée aurait le dessus , la populace, qui est en faveur de Manin, a été très-mécontente. Une grande foule a cherché à envahir l’Assemblée.... La populace a proféré des menaces violentes. On a affiché des placards menaçant de mort tous ceux qui prendraient parti contre Manin.... L’effet des événements du 5 a été de donner une prépondérance décidée dans l’Assemblée au parti de M. Manin , et hier on a voté qu’il serait seul chef du pouvoir exécutif. »

Les faits qui résultent de cet important document, sont les suivants :

1° La majorité de l’Assemblée vénitienne était opposée à Manin; c’est-à-dire qu’elle allait lui ôter le pouvoir. Probablement on aurait décidé de proclamer la Constituante italienne et l’union avec Rome, et de prendre l’initiative de la lutte contre les Autrichiens, d’accord avec quelqu 'autre État italien.

2° C’est le peuple, la popidace , comme dit le consul anglais, dont les meneurs étaient les hommes du gouvernement même, qui fit violence à l’Assemblée, et la força ainsi à renoncer à la Constituante, à l’union avec Rome, à l’initiative de la guerre.

C’est là une date fatale dans l’histoire italienne. Le moment était suprême. La dictature qu’exerça Manin pendant quelques jours encore, décida des destinées de Venise et en partie de celles de l’Italie. L’isolement de Venise, qui fut la cause principale de sa chute, y fut résolu sous la pression de la force brutale. Les hommes du gouvernement s’étaient faits démagogues et avaient

VJNGT ANS D’EXIL.

poussé le peuple contre l’Assemblée. Une partie de nos forces militaires restèrent inutiles; les sacrifices pour les créer furent faits en pure perte. Sans doute la défense de Venise n’exigeait pas une armée de vingt mille hommes; on l’avait organisée dans la prévision qu’on aurait pris tôt ou tard l’offensive. Les forces nationales restèrent fractionnées.... Cette triste journée du 5 mars contribua beaucoup à la ruine de la cause italienne pendant cette époque.

L’Assemblée vénitienne voulait ensuite dépouiller Manin d’une autorité qui avait été imposée par la force, par la terreur, d’une autorité dont il avait abusé. J’ai parlé autrefois de la finesse de mes compatriotes. On atteignit ce but tout en évitant le danger d’un conflit. Manin garda le nom de chef du gouvernement, mais son autorité ne fut plus que nominale. C’était un vrai doge, comme pendant les derniers siècles de l’histoire de Venise. On créa des commissions entre lesquelles furent partagées les attributions du gouvernement. Il faut dire à la louange de Manin qu’il résista aux perfides conseils de s’imposer une autre fois par la terreur et de plonger le pays dans des malheurs horribles. Il recula devant la guerre civile. Son patriotisme fut plus grand que son ambition.

Mais alors il était trop tard pour changer de politique. Il ne pouvait plus être question d’union avec Rome ni de Constituante. Alors il ne restait qu’à subir les conséquences de la mauvaise politique de Manin. Il ne restait qu’à succomber avec honneur : Venise a su le faire. Au plus fort de cette lutte acharnée d’une ville contre un empire, Manin n’était pour ainsi dire plus rien.

Lorsque le Cercle populaire fut fondé, lorsque je créai un journal, c’est-à-dire quatre ou cinq mois auparavant, il était temps encore de donner une autre direction politique au pays, de sauver la patrie. Mon récit doit remonter à ce temps-là (décembre 1848).

Manin comprit que les yeux du peuple commençaient à se dessiller, que la politique expectante perdait du terrain et que la petite idée du petit État dont il aurait été le petit prince, était sérieusement menacée.

Je fus arrêté et, sans être seulement interrogé, je fus transporté à File de la Giudecca, au bagne, parmi les forçats.

On m’assigna une cellule. Je n’étais pas seul. Mon camarade était condamné à perpétuité pour vol et assassinat sur la voie publique. Il aurait dû être condamné à mort : son âge l’avait sauvé. Il était trèsjeune.

Ce que les Autrichiens n’avaient jamais fait à Venise ni ailleurs (du moins n’ai- je jamais entendu raconter un cas semblable), car ordinairement ils observaient les formes légales, Manin l’a fait contre moi, citoyen de Venise. Il est vrai que j’avais commis un grand crime. Je l’avais menacé pendant quelques instants de saper son système et sa popularité. Il s’était fait en même temps partie, accusateur et juge, et il m’avait condarnné.... au bagne.

En vain l’intendant de l’armée, Marcello, à qui I on avait enlevé son secrétaire, son historien du siège de Venise, en vain Zennari (le secrétaire général du gouvernement), un de mes oncles qui était lié depuis longtemps avec Manin et d’autres citoyens honorables s’in-

vingt ans d’exil. 47

terposèrent-ils auprès de lui, essayant de lui démontrer qu’il ne s’agissait que d’une agitation légale, d’une opposition qui aurait été permise dans tout pays constitutionnel. Il était inexorable, implacable.

J’avais emporté avec moi un volume de Cicéron. C’est dans ces loisirs que Manin m’avait faits ( Deus nobis hæc otia fecit ) que j’ai relu tout le grand orateur. J’écrivais à Manin lettre sur lettre; je demandais à être jugé. « Qu’on cite des témoins, disais-je, que l’on apporte des preuves contre moi, s’il y en a. » Je tâchais de le persuader de la nécessité de la Constituante, en faisant valoir tous les arguments qui pouvaient convaincre sa raison ou toucher son cœur. Je m’efforçais de lui démontrer ce que les doctrines de l’association contiennent de fécond, d'humanitaire ; de lui prouver qu’elles peuvent épargner à la société de terribles secousses, d’immenses malheurs. Je n’avais prêché, disais-je, ni le partage des biens, ni les impôts forcés à la charge d’une seule classe sociale, pas même le droit au travail. Cependant je consentais, sans renoncer à ma formule, à en ajourner le développement.

Je déclamais à haute voix mon oratio (discours) pour la Constituante, mon oratio pour l’association. Mon misérable camarade écoutait, devenait pensif et disait qu’il comprenait quelque chose.

Un jour je me promenais dans le corridor. Après avoir fait ma chambre, mon camarade vint me rendre un franc que j’avais laissé tomber et qu’il avait ramassé. Cet acte de probité m’étonna, m’émut. Il me dit, qu’il m’avait rendu mon argent, parce qu’il n’était pas à lui et qu’il voyait bien que j’étais pauvre et bon

VINGT ANS D’fiXIL.

patriote. Je lui promis de lui être utile.... Hélas! je n’ai pu le faire. 11 ne demandait d’autre grâce que de se faire soldat et d’aller lui aussi sur les forts défendre la patrie.

Oh! je n’invente pas.... Je raconte les choses étranges que j’ai vues et entendues dans ma vie orageuse.... Mystères, mystères du cœur humain!... Quelle époque c’était-là et quel peuple est le nôtre !

Quelques jours après je fus transporté aux prisons de San Severo. Je subis un court interrogatoire, un seul, à la police. Je n’ai jamais yu de juges. Presque deux mois se passèrent ainsi.

Mon Dieu!... Rester en prison sans jugement, tandis que d’autres écrivaient, parlaient, combattaient!... A vingt-cinq ans, avec cette fièvre d’action qui me possédait, être réduit à une inaction forcée!... Plus d’histoire du siège!... Plus de discours au club!... Plus de garnison sur les forts!... Souvent je restais au lit pendant des journées entières.... Il faisait bien froid dans cette vilaine prison.... J’écrivais tous les jours : « Faites-moi juger..?. Ou tuez-moi, ou délivrez-moi ».... Pas de réponse! pas de juges non plus!.... Oh! j’étais victime d’une bien terrible vengeance!... Je lisais Cicéron;... je composais des discours;... puis je déchirais et foulais aux pieds tout cela; je criais, je rugissais comme un lion dans sa cage.

Une fois j’entendis du bruit dans une prison qui était au-dessous de la mienne.... Quelqu’un se plaignait de ce que je faisais le diable à quatre. Je crus entendre une voix de femme. Je commençai à gratter le parquet sous mon lit, et je fis tant d’un couteau que j’avais et de

mes doigts et de mes ongles, qu’après un long travail je réussis à faire un trou.... Oui, il y avait là-bas une jeune femme, une jolie jeune femme

Enfin on vint me communiquer un décret du tribunal. On avait décidé qu’il n’y avait pas lieu à ouvrir de procès : et cela après deux mois d’emprisonnement ! Voici l’accusation de la police : « haute trahison pour avoir prêché des doctrines socialistes. »

Lorsque l’éducation politique du peuple de Venise sera plus avancée qu’elle ne l’est à présent, on lui dira que l’homme qu’il a appelé le père de la patrie , a voulu faire déclarer par un tribunal que l’association est une haute trahison, un crime d’État, et a fait enfermer dans une cellule de bagne avec un assassin le citoyen de Venise qui, le premier, avait publié une des formules de l’association même.

Je fus délivré.... Je repris ma place auprès de Marcello et mon apostolat politique. Mais pour ôter tout prétexte de persécution, je déclarai que la publication de mon journal était indéfiniment ajournée.

C’était le jour après la terrible scène de la ScaladeiGiganti. Le soir au Cercle je faillis être poignardé. Je n’avais pas dit pourtant un seul mot contre Manin; je ne m’étais pas plaint de ce que j’avais souffert. Pendant la nuit je fus arrêté de nouveau. On me déclara de la part de Manin que l’on ne me ferait pas de procès, que l’on ne pouvait m’en faire; mais que tant qu’il resterait au pouvoir, je resterais en prison. Je pouvais en sortir, mais en m’exilant. Je m'obstinai à demander d’être jugé, je m’obstinai à rester en prison. Quelques jours se pas-

sèrent. Enfin je quittai ma belle patrie et ma mère, ma pauvre mère veuve dont j’étais le soutien (mon oncle l’avait bien dit à son ancien ami, à Manin), ma mère que je n’ai plus revue et ne reverrai plus sur la terre.

lin autre aussi était chassé de Venise avec moi.... C’était le fameux P...., l’un des plus scélérats espions de l’Autriche, qui avait réussi à s'introduire à Venise. C’était le traître du célèbre martyr allemand Blum.

Voilà le compagnon de voyage que m’avait donné Manin. Mon cœur saigne, mon cœur se brise sous le coup de certains souvenirs!... Lorsqu’en 1847 , devant la jeunesse universitaire de Pise et dans toute la Toscane, dans mon livre et dans les journaux, plein d’une sainte ardeur juvénile, j’annonçais la bonne nouvelle que le peuple de ma ville natale que j’aimais tant, allait se montrer digne de ses ancêtres, digne du nom italien ; lorsque je prenais le nom de Marc en prédisant que bientôt il devait retentir de nouveau ce fameux cri « vive saint Marc, » aurais-je pu imaginer qu’une année après j’aurais été chassé de ma ville natale en compagnie d’un traître? Aurais-je pu imaginer que j’en aurais été chassé par l’homme que j’avais désigné comme celui de qui la patrie pouvait le plus attendre ?

Que dirent Salvatore Bongi et mes autres bons amis de la Riforma , qui avaient publié qu’ils s’honoraient de mon amitié?... Que dit La Farina qui, une année auparavant, avait annoncé, comme deux signes de la renaissance de Venise, l’agitation commencée par Manin et la publication de mon livre? L’un de ces hommes était au faîte de

Ja puissance ; l’autre était chassé de Venise comme un scélérat.

Ainsi fus-je expulsé de ma patrie sans aucune forme de procès, même contrairement à un décret du tribunal, par un homme dont la famille n’était vénitienne, italienne que depuis quelques années, moi citoyen d’ancienne origine, cittadino originario, comme disait mon père, qui était un ancien giacobino, ami intime d’un autre giacobino , le père de M. Toffoli, cet excellent patriote. Le vieux corroyeur et le vieux tailleur avaient leurs magasins tout près, dans la môme ruga.... « Elle est bien vieille en effet notre famille, disait le corroyeur giacobino. Elle a donné des consuls à Rome et des professeurs célèbres au collège de Cambrai à Paris au seizième siècle.... C est à Paris aussi que se fit connaître mon oncle l’abbé, le magnétiseur, qui soutenait que Mesmer lui avait volé son secret et à qui la république de Venise accorda une pension. »

En 1849 les colonnes de 1 ’Alba et de dix autres journaux m’étaient ouvertes : j’aurais pu faire du bruit écrire contre Manin.... Je n’en fis rien. J’aurais fait rire les ennemis de ma patrie. Ils auraient dit : voyez ces Vénitiens qui se plaignaient de ma domination ! Elle était douce en comparaison de celle du maître que Venise s’est donné.... En effet avant 1848 les ongles du tigre s’étaient émoussés.... Aurais-je dû révéler les plaies de ma patrie, qui était menacée du plus terrible des fléaux, la guerre civile avec l’ennemi aux portes ?... Jamais, jamais je n’aurais fait cela.

Ensuite j’appris dans les pays lointains où j’ai traîné pendant dix ans ma pauvre vie d’exilé, que Manin avait acquis une grande influence à Paris, qu’il travail-

lait pour la patrie.... Est-ce que je devais gâter son œuvre pour satisfaire des rancunes personnelles?... Jamais, jamais je n’aurais fait cela.

Je me tairais peut-être encore si je n’avais lu des paroles amères, bien amères, que Manin a dictées ici, à Paris, à des historiens à lui, contre ses anciens adversaires. Il a eu ses historiens à lui, l’homme heureux 1... Je conçois que pendant les luttes civiles on puisse tuer ses adversaires : je ne conçois pas que, lorsqu’elles sont finies, on puisse tâcher de les déshonorer.... Manin savait bien que plusieurs de ses anciens adversaires, de ces démagogues qu’jl avait persécutés, étaient ou morts, ou en prison, ou en exil !

L’ancien dictateur de Venise a persécuté en moi l’unitaire italien, comme il en a persécuté d’autres. Mon socialisme n’était qu’un prétexte.

Ainsi que je l’ai déjà dit, en 1848, j’étais socialiste, un socialiste modéré, pour ainsi dire. Je^ne connaissais pas bien les théories de quelques hardis chefs d’école, ou je les regardais comme de généreuses utopies. Cependant je croyais et je crois encore que le plus important des problèmes sociaux, est l’amélioration de l’état des classes populaires et la recherche d’une nouvelle organisation du travail.

J’ai donc été le premier socialiste italien, du moins le premier qui a été persécuté comme tel. Un soir je m’étais couché dans la maison paternelle. Le soir suivant je me trouvais dans un bagne à côté d’un assassin.

Je n’avais pas été pourtant, à Venise, le seul socialiste. J’en ai connu un autre, mon ami intime, Anton-

l'rancesco.... Ce qu’il y a de plus curieux, c’est la manière dont celui-ci était devenu socialiste.

Antonfrancesco était un homme de talent, mais trèsnaïf et très-imprudent. Son honnêteté avait été mise à bien des épreuves et l’avait sauvé, comme par miracle, au milieu des dangers dans lesquels il était tombé à cause de sa naïveté presque enfantine et de son imprudence.

A dix-huit ans, Candide (c’est un nom qu’on aurait dù lui donner à la place de tout autre) avait un ami intime, un étranger, un homme d’une grande instruction. C’était le descendant d’une sainte..., un prêtre ou un moine, qui avait jeté le froc aux orties, un pretre spretato ou un fraie sfratato, qui était devenu athée. Ensuite on répandit le bruit qu’il était redevenu prêtre et bigot: cela se peut bien. L’athée avait fait tout ce qu’il était humainement possible pour corrompra Candide. Les lectures les plus obscènes, les leçons d’immoralité les plus révoltantes, l’exemple de la débauche la plus effrénée, tout lui était bon. Pas de Dieu; pas de vertu; pas de pudeur : voilà en peu de mots le catéchisme du prêtre athée. Candide avait passé victorieusement par toutes ces épreuves : il voulait, disait-il, rester vertueux, honnête, coûte que coûte. J’avouerai même que le meilleur de mes amis était tant soit peu ridicule. Il disait qu’il voulait s’abstenir de toute volupté jusqu’à ce qu’il eût trouvé une femme digne de lui ; et qu’il était juste de demander, d’exiger de l’époux, ce que l’on demande, ce que l’on exige de l’épouse, des sens purs. Cependant il adressait des épîtres à une femme idéale, à sa femme dans l’avenir.

L’athée ûnit par séduire l’amante de Candide, par

lui causer de grands malheurs et par lui déclarer que jusqu’alors il s’était amusé de lui, comme on s’amuse d’un jouet; que lorsqu’on est ennuyé des jouets on les brise, et qu’il ne voulait plus avoir affaire à lui.

Candide, tout en reconnaissant que parmi les prêtres.... il y a des hommes vertueux, estimables, avait gardé une sorte d’horreur pour eux. Lorsqu’il en voyait un, il le regardait toujours dans les yeux. C’est que les yeux de l’athée avaient un éclat sinistre , quelque chose de diabolique.

Mon ami n’avait rien à espérer de sa famille. Quelqu’un a dit que les parents sont les premiers amis que la nature nous donne. Les parents de Candide, et il en avait malheureusement beaucoup, étaient, à peu d’exception près, les premiers ennemis que la nature lui avait donnés.

Un conseiller aulique, un personnage puissant, un italien , qui connaissait Candide depuis quelques années et lui avait montré de l’intérêt, lui proposa de devenir employé du gouvernement. Mais auparavant, Candide aurait dû connaître, disait-il, toutes les branches de l’administration, la police aussi. Il fallait pour cela passer quelque temps dans un bureau de police.

Candide tomba dans le piège. Le voilà donc installé au bureau de police de son quartier, non pas comme employé de police, mais comme aspirant à devenir employé du gouvernement : du moins le croyait-il. Son supérieur immédiat était un homme très-estimable, très-honnête, un Autrichien, ancien soldat de Marie-Thérèse devenu savant collectionneur d’estampes, tout en étant commissaire supérieur de police. Si on le chargeait de

surveiller quelque patriote compromis, il le faisait appeler, lui donnait des avertissements paternels et le priait d’être prudent. Quelques jours après l’expulsion des Autrichiens, en 1848, cet ancien fonctionnaire alla rendre visite à un ministre de la république de Venise. Il était tout agité; on venait de le jeter sur le pavé avec sa famille. Le ministre se lève, lui offre sa propre chaise, commande une tasse de café pour son visiteur et lui promet de lui être utile. L’excellent vieillard remercia tout ému et se prit à pleurer. Je ne sais si cette scène fait plus d’honneur au commissaire de police autrichien ou au ministre vénitien. Je souhaite que les questeurs du royaume d’Italie soient tous aussi estimables , aussi honnêtes que M. Neumayer, cet ancien commissaire supérieur de la police autrichienne.

En 1842, Candide, ayant été attaché pendant deux mois à la police, eut l’occasion de voir de près la mi-

sère, toute la misère du bon et malheureux peuple vénitien. Elle n’a pas diminué depuis lors : au contraire elle a augmenté et augmente tous les jours. A Paris, il y a un indigent sur seize habitants... . Hélas ! à Venise il y en un sur trois! Candide pénétrait partout; il voulut tout voir. En examinant ces plaies hideuses, il se mit à songer aux remèdes et devint socialiste.

Cependant le conseiller aulique et d’autres personnages qui prenaient un intérêt sincère à Candide, lui disaient toujours qu’il avait beaucoup de talent, et qu’il aurait pu monter bien haut dans la diplomatie. On finit par lui déclarer que cette diplomatie était l’espionnage dans les principales villes d’Italie et d’Europe. On lui promit monts et merveilles. Il est bon

de savoir que dans un certain vocabulaire, l’espion de bas étage, le mouchard, s’appelle indicateur, et l’espion de haute volée, qui porte des gants jaunes et qui est admis dans les meilleures sociétés, s’appelle diplomate.

Lorsqu’on lui fit, en 1842, la proposition d’entrer dans la noble carrière de la diplomatie, Candide s’enfuit:... il court encore. Il ne revit plus ni le perfide conseiller aulique ni le brave Neumayer.

Voilà donc comme mon ami Antonfrancesco ou Candide était devenu socialiste. Son histoire est assez intéressante : c’est pourquoi je me suis assez longuement étendu sur ce récit.

Je n’ai plus entendu parler du nommé Anlonfrancesco. Qui sait ce qu’il est devenu au milieu du tourbillon de 1848-49? S’il est encore au nombre des vivants, je crains qu’il ne soit encore trop naïf, un peu trop candide. J’ai toujours dit à Antonfrancesco, que c’est là un défaut , un grand défaut.

En avril 1849 je me rendis à Rome, où je fus secrétaire de la commission des barricades.

11 y a ici nécessairement une lacune dans ces Mémoires.

Cependant je ne peux m’abstenir de dire quelques mots d’une scène dont j’ai été témoin, et qui a laissé en moi un souvenir ineffaçable.

Un jour je traversais le Corso tout près du Café nuovo. Il était encombré : le passage était barré par une foule compacte et bruyante. Ce que je voyais, ce que j’entendais, me frappait d’étonnement; je croyais rêver. Un officier français, un major, je crois, était sur une terrasse qui règne au premier étage, le long de ce café : il était entouré d’autres officiers français et italiens qui devisaient ensemble amicalement. A côté de lui on tenait un drapeau français et un drapeau italien; on les agitait, on les croisait, pour représenter par l’union de ces symboles la bonne entente et la fraternité qui auraient dû unir les deux nations alors malheureusement en conflit. Le major voulut adresser quelques mots à la foule; mais sa voix tremblante, ses phrases entrecoupées trahissaient son émotion. Il s’interrompit en versant quelques larmes. Ses paroles furent couvertes de cris : Vive la France ! vive l’Italie 1 Dans la rue, des soldats français donnaient le bras à des soldats ou à des bourgeois italiens, ou à des gens du peuple. On aurait dit de vieux amis qui venaient de se revoir après une longue absence ou qui allaient se séparer pour longtemps. On comblait de caresses, de cadeaux ces Français, qui se laissaient faire , rayonnaient de contentement et exprimaient par des mots heureux

leur reconnaissance.

C’étaient des prisonniers que l’on avait faits au com-

bat du 30 avril. On sait que l’armée française, imprudemment, s’était trop approchée de Rome. Le parti noir avait fait croire au général qui commandait l’expédition, que la ville entière se serait soulevée à l’approche des Français, les aurait reçus les bras ouverts et aurait chassé ou exterminé le petit nombre de brigands qui s’étaient emparés du gouvernement. Brigand est le mot par lequel les noirs désignaient les révolutionnaires italiens. On sait que les Français, surpris par une attaque à laquelle ils ne s’attendaient pas, eurent des pertes et laissèrent dans les mains des Garibaldiens, de la Légion romaine et des volontaires, environ trois cents prisonniers. Parmi les défenseurs de Rome, qui se firent admirer ce jour-là et dans la suite parleur bravoure, il y avait six cents enfants de neuf à quatorze ans, qui formaient un corps régulier appelé Y Espérance, commandé par Napoléon Bonaparte , fils de Charles , prince de Canino, qui était président de l’Assemblée romaine. Je crois que ce brave jeune homme, alors un enfant, est à présent officier dans l’armée française. 11 est frère de l’abbé qui vient d’être nommé cardinal, et qui, en 1849, appartenait aussi à YEspérance.

Le triumvirat de la république romaine avait décidé de mettre en liberté ces prisonniers. On leur fit parcourir les rues principales de la ville et en admirer les plus beaux monuments. Je me souviens qu’à l’église Saint-Pierre une voix se fit entendre : * Prions Dieu, le père des hommes.... » Tout le monde s’agenouilla; il y eut un instant de recueillement, de silence, un instant sublime. Ensuite on accompagna ces soldats à la Porte Cavalleggeri, d’où ils sortirent pour aller réjoindre leurs

camarades. On dit qu’ils furent tout de suite envoyés en Afrique.

Je répète que cette scène ne s’est jamais effacée de mon esprit. Ce fut là un de ces rares instants pendant lesquels l’humanité m’a paru bonne, grande. J’ai vu dans tous les pays que j’ai visités pendant ma vie orageuse, bien des actes de méchanceté, d’envie, de cupidité, de bassesse. Homme naïf et confiant, autant qu’imprudent et passionné, j’ai été plusieurs fois la victime de tromperies, de calomnies, de trahisons. Gela me rend d’autant plus cher le souvenir de ces moments pendant lesquels j’ai vu paraître dans l’homme, cette œuvre manquée d'un grand artiste, quelquês traces du type sublime que celui-ci s’était proposé.

Je cherche en vain dans l’histoire d’autres faits semblables à celui-là, des exemples d’hommes entrés en ennemis dans une ville, et qui aient fraternisé ainsi avec les habitants de la ville même. Il est probable que l’histoire des temps à venir en offrira d’aussi beaux, même de plus beaux.

Je veux aussi donner, en partie, la traduction d’une poésie que j’ai composée pendant les derniers jours que j’ai passés à Rome, et que l’on trouvera à la fin de ce volume. Un fait tragique venait d’arriver à Zagarolo, près de Rome, un gros village qui était occupé par les troupes espagnoles. Un soldat essaya de faire violence à une belle jeune femme nouvellement mariée.... Le mari survint.

« Brandir un poignard et porter un coup mortel, ce • fut un instant.... L’étranger tombe aux pieds de l’Italien.

« Celui-ci essaie inutilement de sauver sa bien-aimée

et de s’enfuir.... Une foule de soldats accourent pour venger celui qui vient de tomber.. ..L’Italien frappe sa femme de son poignard, puis il se l’enfonce dans la poitrine. — Tous les deux tombent au même instant étroitement embrassés, baignant dans leur sang.

« Ils se firent en gémissant les derniers adieux ; ils murmurèrent d’une voix entrecoupée : « nous nous reverrons au sein de Dieu.... » Us se donnèrent un dernier baiser et expirèrent. — Ensuite les deux âmes éprises d'un amour éternel reposèrent dans le Seigneur au milieu des chœurs angéliques.

« Heureux!... Mourant ensemble ils n’ont pas éprouvé les douleurs de ce jour, de ce jour terrible qui divise deux êtres qui s’aiment, lorsqu’un seul reste pour pleurer celui qui est descendu dans le tombeau. Ainsi la colombe veuve ou la tourterelle abandonnée pleurentelles tout le jour leurs bien-aimés par de vains gémissements.

« Heureux 1... Du moins n'ont-ils pas vu les derniers malheurs de l’Italie ; n’ont-ils pas vu disparaître la dernière lueur d’espoir.... »

Après l’entrée des Français à Rome je pris le chemin de l’exil.... J’allai en Orient.

Il m’aurait été impossible d’aller à Venise.... Pourtant c’est là, c’est là que j’aurais dû me trouver même après la rentrée des Autrichiens.

J’ai promis des bribes d’histoire : en voici une.... Je dois faire un pas en arrière.

C’était en novembre 1848. Trois jeunes gens se réunirent dans un petit café de Venise, qui sera fameux

dans notre histoire, car c’est là et dans un autre café que se donnèrent rendez-vous dans la suite les conspirateurs contre l’Autriche, dont plusieurs ont péri sur l’échafaud.

Ces trois jeunes gens prévoyaient de grands malheurs pour la patrie. Ils prévoyaient que la politique de Manin aurait perdu Venise, qui serait retombée sous le joug autrichien. Ils voulaient se constituer en comité pour prendre l’initiative d’une autre révolution à faire après la rentrée des Autrichiens. On pouvait commencer, disaient ces jeunes patriotes, d’ourdir la conspiration et de s’apprêter à la riscossa.... C’était neuf ou dix mois avant la chute de Venise, lorsque le cœur de tous les autres patriotes était plein d'espoir. Pour préparer cette seconde révolution, il ne fallait pas émigrer après le retour des Autrichiens ; il fallait rester à Venise, à sa place, travailler pour la patrie au péril de sa vie.

Ces trois jeunes gens, ces prophètes de l’avenir étaient Bernardo Canal, F. Piermartini et moi.

Lorsque les émigrés quittèrent Venise, Canal était à bord d'un des bâtiments qui devaient les transporter loin de la ville des Lagunes asservie de nouveau.... On allait lever l’ancre..;. Mon ami se souvint de l’engagement qu’il avait pris de rester à Venise: il descendit ... Il est mort en 1852, à Belfîore, sur l’échafaud, condamné à la garrotta vile. Il est superflu de rien ajouter à son éloge.

Mon ancien ami Piermartini, en 1840, combattant comme artilleur, fut dangereusement blessé ; il guérit. En 1850-51 il conspira avec Canal et réussit à se sauver après une année d’emprisonnement. Maintenant il vit

dans une obscurité plus honorable que la notoriété de certains italianissimes qui n’ont rien risqué et rien fait. Il a gardé le feu sacré, la foi des jeunes années. Il n’est pas chevalier des saints Maurice et Lazare ni de la couronne d’Italie.

Moi, lorsqu’à 1 ’anagnostère (cabinet de lecture) de la Chambre d’Athènes, j’appris la tragédie de Belfiore, la mort de mon pauvre ami Canal et d’autres martyrs, je tombai évanoui... Hélas 1.. j’avais l’air d’un déserteur... Manin, en me chassant de Venise, m’avait enlevé ma part dans les sacrifices à la patrie.

En 1854, j’habitais une petite ville au fond de l’Asie- Mineure : j’étais sans livres , sans journaux , presque sans nouvelles d’Europe. J’étais aide d’un médecin. C’était moi qui préparais les tisanes et les pilules ; je mettais les sinapismes; j’excellais surtout à faire les frictions aux malades des deux sexes. Quoique bien indigne d’appartenir à la docte faculté, on m’appelait Monsieur le hekim, (médecin).

Une lettre m’annonça que l’on avait publié depuis quelqu’année , en France, une histoire de la renaissance de Venise, en 1848, et de la lutte glorieuse qu’elle soutint, en 1849, contre l’empire d’Autriche. On me disait que l’auteur de cet ouvrage avait parlé de Venise, comme s’il était l’un de ses enfants ... Il s’était attaché à faire rendre justice au patriotisme et au courage de ceux qui avaient pris l’initiative du mouvement national , aux sacrifices et à l’héroïsme de mes compatriotes.

J’étais reconnaissant envers cet historien de ma chère ville natale;... je l’aimais... M. Anatole deLaforge

VINGT ÀNS D’EXIL.

ne s’est jamais douté, qu’en 1854, dans une petite ville au fond de l’Asie-Mineure,ily avaitun hekim qui l’aimait.

Quelques mois après j'étais petit marchand et courtier en Grimée. C’était pendant la guerre d’Orient. Je vendais de la farine, des oignons et du foin, tout en lisant Homère, lorsque les pratiques me laissaient quelque loisir. Un émigré vint me dire qu’un officier français possédait cette fameuse histoire de Venise, et qu’il y avait des choses bien dures contre moi et contre quelques autres de mes compatriotes.

« Allons ensemble , me dit-il, lire du moins quelques pages de ce livre.

— L’auteur est probablement, lui dis-je, un jeune Français qui aura répété ce qu’on lui a dit. Je ne veux pas me faire de mauvais sang pour lui. Je ne bouge pas d’ici. Cela ne vaut pas la peine de quitter ni mes oignons ni mon Homère. »

Je ne cessai d’aimer M. de Laforge. C’était bien à son insu qu’il avait servi les rancunes d’autrui. Je croyais cela avant de lire son livre; je le crois encore après l’avoir lu.

En 1858, j’étais à Bucuresci. J’exerçais ma profession, celle d’homme de lettres. Je venais de publier une brochure en roumain, où tout en combattant quelques opinions de M. Henri Martin, je l’appelais respectable et illustre savant. J’appris que dans un ouvrage nouvellement publié par M. H.’ Martin, sur l’histoire de Venise en 1848-49, ainsique dans celui de M. de Laforge, il y avait de graves, de bien graves accusations sur mon compte. On me dit qu’à la vérité je n’étais pas nommé; pourtant mes compatriotes, eon-

naissant tant soit peu l’histoire contemporaine de ma ville natale, pouvaient aisément s’apercevoir qu’il était question de moi. Pour mieux dire, j’étais l’un des Vénitiens qui étaient flétris dans ces histoires, où l’on parlait de plusieurs mauvais citoyens de Venise pendant cette époque glorieuse.

J’avoue que, ni alors ni après, pendant longtemps, je ne me suis nullement empressé de lire ces ouvrages. En effet, est-ce que j’avais besoin d’apprendre l’histoire de ma patrie, au xix* siècle, dans des livres français, et de former mon opinion sur ces événements d’après les appréciations probablement en grande partie inexactes et erronées de quelques étrangers , hommes honorables et pleins d’excellentes intentions, mais qui avaient écrit, pour ainsi dire, sous la dictée de Manin ? Il est vrai que M. Henri Martin a composé son ouvrage après la mort de l’ancien président de la république de Venise, mais sur les papiers de celui-ci et d’après les impressions que sa conversation lui avait laissées. Manin avait intérêt à se grandir lui-même, à rapetisser ou à décrier plusieurs de ses contemporains : je le savais bien.

Si j’avais lu ces histoires avant 1866, même si mon nom y eût été prononcé, et quelques graves accusations que l’on m’eût faites , je n’aurais rien écrit pour en démontrer la fausseté. J’aurais craint de nuire à de grands intérêts publics pour défendre ma personne.

Ce fut à l’occasion du transport , à Venise, des cendres de mon illustre compatriote, que je conçus l’idée de voir quelles étaient ces accusations.... J’ai lu les ouvrages historiques de MM. de Laforge et H. Martin sur Venise en 1848-49.

Voici un passage de l’histoire de M. de Laforge:

« A la suite de toutes les révolutions, même les plus pacifiques, des esprits turbulents se rencontrent, qui, se jetant en dehors de la sphère où leur naissance les a appelés à vivre , viennent troubler le pays et en quelque sorte lui demander raison, les armes à la main, des mécomptes et des échecs subis par leur vanité. Ces gens-là, pour lesquels rien n’cst sacré, qui ne connaissent ni l'honneur ni la justice et qui sont les ennemis naturels de toutes les .lois, deviennent en temps de révolution de véritables fléaux publics.... On les voit partout où il y a quelque trouble à susciter , quelque mal à faire naître. Venise , pas plus qu’une autre ville, ne devait être exempte de leur pernicieuse influence. Depuis quelque temps l’on remarquait dans l’esprit de la population une certaine effervescence dont on ignorait l’origine et la* cause. Tous les actes du gouvernement étaient analysés avec malveillance et faussement interprétés. Des agents provocateurs allaient et venaient partout dans les rangs de l’armée souffler la discorde et la rébellion contre le triumvirat, qui, disaient-ils, détournait la révolution de son cours naturel et arrê-

tait l’élan patriotique donné le 22 mars.... Peu à peu ces hommes, membres d’un club appelé Circolo italiano , parvinrent à surprendre la bonne foi de plusieurs citoyens recommandables , et élevèrent leurs prétentions au point de s'ériger en juges des actes du gouvernement. Le triumvirat allait fermer le club qui agitait criminellement la ville et sévir contre tous.... Deux ou trois citoyens.... se présentèrent à Manin. « Trouvez-vous, dit-il, qu’il soit juste qu’une poignée de factieux s’arroge le droit de doubler la tranquillité publique?... » Si le gouvernement eût cédé à ces exigences de quelques cerveaux exaltés et malades , c’en était fait de la résistance de Venise (II, 146). »

Écrivain moi-môme, rompu au métier, je m’y connais en fait de style. Je gage que cela a été écrit en italien par Manin et traduit en français parM. de Laforge, ou du moins que celui-ci a été l’écho de Manin. Je reconnais le ton tranchant et l’esprit antilibéral de l’ancien dictateur.

Les honorables citoyens de Venise qui voulaient l’établissement d’un pouvoir central en Italie, l’union de notre ville avec la patrie commune et qui eussent été heureux de voir Venise prendre l’offensive contre l’Autriche, au lieu de se borner à la défense, étaient donc des esprits turbulents , des gens pour lesquels rien n’était sacré. Ils ne connaissaient ni honneur ni jüstice ; ils étaient les ennemis naturels de toutes les lois, de véritables fléaux publics , une poignée de factieux et des cerneaux malades. Excusez du peu.

Je me borne à opposer à ce langage amer et violent es faits que j’ai exposés aux chapitres précédents.

Voici encore du Manin traduit ou du moins interprété par M. de Laforge. « Le tort de l’école de Mazzini, c’est le point de départ, qui s’appuie sur une idée grande mais fausse et à jamais impraticable, l’unité absolue de l’Italie. Cette idée, qui n’est qu’un rêve, a été érigée en dogme et a perdu tout simplement le parti démocratique en 1849. L’histoire de la Péninsule, celle de son génie, de sa vie sociale, économique et politique, n’est qu’une longue et énergique protestation contre cette orgueilleuse et folle prétention de vouloir tout soumettre à une unité vingt fois essayée et toujours inutilement. Au jour des luttes sanglantes, que tous se soutiennent et s’entr’aident contre l’ennemi commun, l’Autriche; que d’une extrémité à l’autre de la Péninsule une ligue se forme, rien de mieux. Mais le lendema.in de la bataille il est nécessaire que les divers peuples de l’Italie s’appliquent à ne pas sacrifier l'union à l’unité. L’unité fera retomber immédiatement la Péninsule sous le joug étranger (I, 53). »

Je suis persuadé que M. de Laforge a écrit cela aussi sous la dictée de Manin. Il était bien jeune alors; plus tard son esprit et son talent ont mûri ; et il a fait partie de cette pléiade de braves écrivains qui ont été, dans le Sièc/e, les champions de l’unité italienne.

Le titre même de l’ouvrage de M. de Laforge a l’air d’avoir été choisi par l’ancien dictateur: « Histoire de la république de Venise sous Manin.. . » Une république sous un homme !

Voici un fragment de l’ouvrage de M. II. Martin sur l’histoire de Venise en 1848-49. 11 y est question de moi et d’autres de nies concitoyens.

* Il s’éleva sur ces entrefaites un embarras qui pouvait devenir un péril. Des discussions socialistes furent soulevées dans un club récemment formé à Venise, le Cercle populaire. Les chefs de ce club voulurent se couvrir de la popularité du Père Gavazzi et faire prêcher dans le sens de leurs doctrines cet éloquent moine un peu enclin au socialisme. Le comité de vigilance interdit la prédication et Gavazzi quitta Venise.... Cet incident n’eut pas d’autres suites, et les querelles sociales ne divisèrent point Venise. »

Ce qu’il a de plus important, c’est une lettre de Manin au P. Gavazzi, publiée par M. H. Martin. En voici un fragment :

« Nous avons assumé l’engagement de défendre Venise. Elle ne peut être défendue si l’on ne maintient la tranquillité, la concorde. Or, ces conditions auraient pu être compromises par le Cercle populaire à cause des théories sociales que l’on commençait à y prêcher. Nous avons ici bon nombre d’émissaires autrichiens tous prêts à attiser le feu de la discorde, parce qu’ils savent parfaitement bien que c’est le seul moyen d’arriver à ce que la ville cesse d’être inexpugnable. Plusieurs de ces émissaires s’affublent du masque d’un ardent patriotisme et font les démagogues. Il y avait donc danger réel. Le gouvernement ne pouvait se dispenser de couper le mal dans sa racine, et de se servir pour cela des pouvoirs extraordinaires qui lui ont été confiés pour le salut du peuple. » ,

Les faits que j’ai racontés aux chapitres précédents, sont la meilleure réponse que l’on puisse faire à ces assertions inexactes et calomnieuses. Je fais ob-

server de nouveau que le socialisme n’était qu’un prétexte de persécution. On nous en voulait, à moi et à d’autres, à cause de l’apostolat que nous exercions pour faire convoquer une Constituante. On ne réussit pas à couper le mal dans la racine en m’enfermant pendant deux mois dans une prison; il fallut pour cela ameuter le peuple et terroriser l’Assemblée des représentants.

Est-ce à moi d’apprendre les règles élémentaires de l’art d’écrire l’histoire à un homme qui est passé maître dans cet art-là, à M. II. Martin?... L’histoire n’est ni un panégyrique ni une diatribe. Elle est la vérité ou du moins l’exposition de profondes recherches tendant à trouver la vérité des faits humains les plus saillants, les plus importants. L’historien consciencieux n’aflirme rien avant d’avoir interrogé plusieurs témoins, puisé à des sources nombreuses, compulsé une quantité de documents, entendu toutes les parties. Comment a-t-on pu, d’après une lettre de Manin et quelques bribes de sa conversation, lancer à plusieurs citoyens de Venise la plus sanglante des injures, celle d’émissaires autrichiens, de traîtres à la patrie?

Quelques-uns de ces démagogues vénitiens ont été persécutés, cruellement persécutés par Manin. Il l’a fait pour le bien du peuple, dira-t-on, comme il le dit luimême.... C’est toujours ce que disent tous ceux qui abusent des pouvoirs publics qui leur ont été conüés! C’est pour le bien du peuple qu’ils ont agi.

« Me, me.... adsum qui feci.... » Je l’ai dit: l’un des fondateurs du Cercle populaire, l’un des premiers chefs de cette opposition qui finit par rallier presque tous ceux qui savaient lire et écrire à Venise, celui qui a

proposé, le premier, au Cercle italien de marcher d’accord dans cette opposition même avec le Cercle populaire, celui qui a le plus souffert comme clubiste à Venise, c’est moi.

Parmi les fondateurs du Cercle populaire, parmi ces esprits turbulents pour lesquels rien n’était sacré, ces émissaires de l’Autriche affublés du masque d’un ardent patriotisme, ces agents provocateurs dans les rangs de l’armée, qui semaient la discorde afin que la ville cessât d’être inexpugnable, parmi les adversaires de Manin,ear on était tout cela d’après lui si l'on était son adversaire, il y avait Rossaroll. 11 était bien plus irrité que moi contre Manin. Quel homme que ce Rossaroll 1 C’était une âme sainte, un cœur de lion; on l’avait surnommé l’Argante de la garnison. Il commençait à tonner contre Manin; puis tout à coup la voix lui manquait; il restait comme étouffé. Il avait contracté je ne sais quelle maladie organique pendant une captivité de dix ou douze ans dans un horrible cachot.... Il est vrai que mon pauvre ami Rossaroll n’a pas besoin de défense.... Il est mort en héros pendant le siège.

D’autres citoyens de Venise furent persécutés et chassés par Manin comme adversaires de sa fameuse politique expectante : l’un d’eux était mon ami intime, un autre était un de mes ennemis acharnés. Ma tâche est bien rude. Je n’ai pas seulement à défendre mon honneur et celui de mes amis, mais aussi celui de mes ennemis. Après tout ce sont des Vénitiens : ce sont tous des hommes. Mon ennemi, aussi bien que les autres, n’était rien moins qu'un de ces hommes pour lesquels rien n’est sacré, un suppôt de l’étranger, un émissaire de

VINGT ANS b’EXIL.

l’Autriche. C’était un honnête homme de lettres. Ni son opposition, ni la mienne, ni celle des autres, n’ont jamais dépassé les bornes légales.

En 1867, après la délivrance de Venise, cet homme de lettres, persécuté par le président du gouvernement en 1849, publia une brochure sur quelques événements de cette époque. Je n’ai pas vu cette brochure.

On s’est récrié sur l’audace dont il a fait preuve en faisant voir les défauts de l’idole. Il est bien honorable ce nom de Manin : il le sera toujours, je l’espère.... Il est dignement porté par le fils de l’ancien dictateur. M. G. Manin s’est montré honnête homme, excellent patriote, brave soldat. Mais pourquoi la gloire, toute la gloire pour ce nom seul, à Venise, et pour ceux d’autres patriotes l’oubli, l’infamie?... Qu’il dorme dans son sarcophage de porphyre cet homme qui a été grand pendant quelques instants de sa vie, de bien rares et bien courts instants, hélas!... Ce sarcophage est sous la garde d’un peuple, sous la garde de tous les Vénitiens, sous la mienne aussi. Mais si nous n’avons pas mérité qu’on enferme nos cendres dans le porphyre, nous n’avons pas mérité non plus qu’on nous traîne aux gémonies de l’histoire I Personne n’a le droit d’empécher ceux qui, au milieu du tumulte de la place publique, ont été éclaboussés, ceux qui, au milieu de la fumée des batailles politiques, ont été noircis, de laver leur face indignement maculée, et de dire, en montrant le front, à leurs concitoyens : « Regardez, mon front est pur.... » Eh ! quoi ! nous avons porté pendant vingt ans cette tunique de Nessus, et nous ne pourrions pas, même après vingt ans, la déchirer et en jeter loin,

bien loin les lambeaux?... » Certainement on a fait en 1848-49 de grandes choses en Italie, des choses qui ont annoncé au inonde le réveil d’un peuple qui avait été grand. Mais est-ce que les hommes de 1848, les chefs surtout, n’ont pas commis de fautes aussi, de grandes fautes? Est-ce que parfois nous n’avons pas montré au monde que noue avions été esclaves, que nous étions fils d’esclaves?... L’histoire parlera tôt ou tard, l’histoire vraie, lorsque la fumée de l’encens brûlé devant les idoles se sera dissipée. Laissez passer, laissez passer la justice de l’histoire!

Parmi les esprits turbulents qui osaient alors blâmer plusieurs actes du chef du gouvernement, outre Rossaroll, il y avait aussi Bernardo Canal, dans son journal San Marco.

Est-ce que tous ceux qui firent alors une opposition radicale, étaient des traîtres?... Cette opposition était légale.... Cela n'importe, disent quelques historiens : au fond elle était criminelle. Ces criminels, Rossaroll et Canal, ne peuvent répondre aux historiens. Celui-là est sous la terre du Ponte : il est mort les armes à la main. Celui-ci est sous la terre de Belfiore : il a été martyr pour la patrie. Mais cette terre baignée de leur sang crie « calomnie. » Si Canal faisait encore un journal à Venise, il répéterait à mon sujet aujourd’hui ce qu’il dit en 1848 dans le San Marco « calomnie. Notre ami Marco Antonio est un honnête homme. » Ma vie répond à toute accusation; mais s’il me fallait des témoignages, celui de ce martyr me suffirait.

Comment donc ! au milieu de cette fièvre d’enthousiasme il y aurait eu plusieurs Vénitiens pour

lesquels rien n’eût été sacré, pas même l’existence de la patrie, plusieurs Vénitiens démagogues et émissaires de l’Autriche! Nous n’aurions pas été un, deux, trois indiqués comme tels. Il peut bien y avoir parfois de ces apparences mensongères dont la calomnie s’empare pour salir de sa bave la vie la plus pure!... Nous aurions été plusieurs ■'

Il y avait alors à Venise des hommes qui avaient tremblé devant les Autrichiens: ils tremblaient encore au milieu des dangers du siège. Il y avait des hommes qui avaient servi l’étranger, qui n’aimaient pas la liberté, qui étaient des amis de Pie IX . ils désiraient le retour des uniformes blancs. Il y a eu chez nous, surtout pendant les derniers jours du siège, lorsque tout espoir était perdu, des peureux, quelques lâches qui voulaient en finir. Ces gens-là étaient au nombre de ceux qui n’ont pas souffert de la faim pendant le siège : parmi ceux qui en ont souffert, il n’y en a pas eu un seul. Mais probablement même parmi ceux-là il n’y a pas eu de traîtres à la patrie. Certainement il n’y en a eu aucun parmi les chefs de l’opposition, parmi les hommes les plus influents par leur parole , parmi les démagogues.

Aucun de ces démagogues n’a dépassé , je l’ai déjà dit, les bornes de la légalité. Ils ont été vaincus et persécutés. Voilà leur tort.

Oh! que de cruelles paroles contre certains vaincus dans d’autres luttes politiques — m’ont fait de mal ! Sans doute, il y avait parmi ces vaincus des envieux, des ambitieux, des brouillons : il y en a dans tous les partis. Mais il y avait aussi parmi eux de nobles

cœurs, peut-être les plus nobles cœurs de leur pays, égarés quelquefois peut-être, coupables jamais.

On accuse souvent les agitateurs, les démagogues, d’être des envieux.... Moi, j’avoue que je le suis. J’envie ceux qui sont restés tranquilles près du foyer paternel et à qui les révolutions ne l’ont pas enlevé. J’envie ceux qui ont pu fermer les yeux de leurs mères mourantes, et à qui l’on n’a pas ôté la consolation de soutenir leurs derniers jours. J’envie ceux qui ont pu avoir ce que je n’ai pas eu pendant plus de quinze ans, des moyens et des loisirs pour étudier. Oui, je suis un envieux.

M. A. de Laforge etM. H. Martin ne sont nullement en cause. Ils ont répété ce qu’on leur a dit. En écrivant leurs ouvrages, en se faisant les panégyristes d’un homme, leur but était de servir les principes auxquels j’ai consacré ma vie, l’alliance des peuples et la liberté de ma chère patrie. En effet, ces ouvrages ont contribué à rendre la ville des Lagunes plus estimée, plus sympathique. C’était une œuvre sainte que cette réhabilitation du nom de Venise , œuvre dont j’avais pris , moi-même, l’initiative en 1847. Ces deux hommes honorables ont contribué aussi à préparer les esprits en France à une entente, à une alliance avec l’un des États italiens pour la délivrance de la Péninsule. Ils ont donc fait une œuvre utile. Je leur en dois des remercîments comme Italien et comme Vénitien. Mais ils ont exagéré les vertus de leur héros et n’en ont pas vu ou en ont voulu cacher les défauts. Il est temps, il est grand temps que les exagérations cessent et que la lumière se fasse sur les hommes et sur les choses.

Je vais conclure.

On m’accusera peut-être d’avoir voulu amoindrir la renommée d’un Italien illustre. La vérité historique et le besoin de la défense l’exigeaient. Je n’ai pas fait par là une œuvre anti patriotique, car j’ai tâché de démontrer en même temps que le peuple de Venise a été grand, sublime, en 1848-49. Sans doute la violence qu’une partie de ce peuple exerça sur l’Assemblée, fut blâmable ; mais elle doit être attribuée surtout aux intrigues des mauvais conseillers de Manin. J’ai démontré que la partie la plus intelligente, l’élite de la population de Venise était favorable à une politique qui aurait pu sauver Venise même et l’Italie par l’initiative de la Constituante, par l’union avec Rome et par l’offensive contre l’Autriche.

L’ancien démagogue polyglotte Marco Antonio, après tant d’aventures, est à Paris. Bien des gens s’étonneront qu’il se trouve ici et qu’il ait l’audace d’écrire et de parler politique à Paris. 11 est vrai : l’audace ne m’a jamais fait défaut. Il est vrai aussi que j'ai appris à y mêler un peu de prudence. Oui, j’ai été pendant vingt ans, à quelques intervalles près, agitateur pour délivrer ma patrie. Maintenant, elle est libre; je suis redevenu un obscur homme de lettres.

Ici, à Paris, où moi et plusieurs de mes concitoyens nous avons été injustement accusés, j’ai élevé la voix pour réfuter ces accusations. Oui, je parle au nom de tous ceux qui, dans les journaux ou dans les clubs, ont été les adversaires du chef du gouvernement de Venise en 1848-49, et qui ont été persécutés par lui et par des historiens à lui. Je parle au nom de tous ces anciens

démagogues, de ceux qui sont morts et de ceux qui sont encore en vie, de reux qui sont devenus célèbres et de ceux qui sont restés obscurs, de mes amis et de mes adversaires. Nous étions tous des jeunes gens fougueux, pleins de patriotisme. Nous avons tâché d’agiter le peuple de Venise contre la politique de Manin, car nous prévoyions ce que cette politique a produit, des désastres, la ruine de la patrie. Nous ne voulions pas de doge de Venise; nous voulions un président de la République italienne ou un roi d’Italie. Nous avons tous été éprouvés par le martyre , par la prison ou par l’exil. Aucun de nous n’a été mauvais citoyen ou traître. Nous avons été tous de vertueux patriote», de bons enfants de notre chère mère à tous, de Venise.

YII

Je vais reprendre le récit de ma vie.

J’étais à Athènes lorsqueVenise retomba sous lejoug de l’Autriche; je songeais à préparer un asile aux émigrés. A peine arrivé en Grèce, au mois d’août 1849, j’avais proposé au gouvernement de fonder une ville italo-grecque à Corinthe. Ce projet fut publié. On aurait créé une société anonyme pour couper l’Isthme

et réunir les deux mers. J’avais repris à celte occasion l’ancien projet romain, que la république de Venise avait eu aussi un moment l’idée d’exécuter. Quelque ingénieur vénitien avait déjà commencé des études sur les lieux. Le gouvernement grec était disposé à donner son consentement. Un millier d’émigrés réunis de tous côtés à Patras y tinrent une espèce de meeting, adoptèrent mon projet et me communiquèrent leur adhésion avec des remercîments. Cette lettre était adressée au prince de.... Ils avaient cru que le pauvre émigré vénitien était un prince, comme l’un de ses homonymes!... Le prince.... reçut cette lettre à l’hôpital d’Athènes, où il resta pendant trois mois. Tout avorta.

Je ne me décourage jamais.... Je m’arrête un instant au bord du chemin pour reprendre haleine, ensuite je poursuis ma marche. Ordinairement les hommes courent après des illusions. Je veux servir la cause des principes, des grandes idées, accomplir une tâche utile à l’humanité. Est-ce une illusion aussi? Un homme qui fut mon maître et qui sera peut-être pape un jour, un homme que j’ai aimé avant de le haïr, Son Éminence le cardinal patriarche de Venise, Trevisanato, me dit jadis : « Tout est vanité dans le monde, excepté de suivre la vertu et de servir les vrais intérêts de l’humanité. C’est ce que les saints ont fait. * Voyez pourtant où l’infraction à cette règle a conduit le maître et où son observation fidèle, tout autant que le comporte la faiblesse humaine, a conduit le disciple !

Je ne veux et ne dois pas raconter ma vie privée pendant dix ans d’exil en prient — dix ans d’exil, une éternité!... Je dirai seulement que la révolution a dé-

voré les restes de la petite fortune des miens et a brisé ma carrière, et qu’elle a pris les plus belles années. de ma vie. J’ai souffert toutes les misères de l’exil. Homme d’étude, je suis resté des années entières sans livres. Moi qui aimerais à vivre ou dans une retraite studieuse, ou au jour, au grand jour de la place publique, je n’ai pu pendant dix ans satisfaire entièrement aucun de ces penchants.

Oh ! si l’on pouvait réunir en un seul cri tous les cris de douleur des exilés qui ont pleuré assis au bord des fleuves qui n’étaient pas les fleuves de leur patrie, ce serait bien là un bruit formidable !... Peut-être cet immense cri d’angoisse pourrait-il apitoyer ce qu’il y a de plus cruel sous la voûte céleste, ce flot de pleurs pourrait peut-être amollir ce qu’il y a de plus dur dans l’univers, le cœur de l’homme qui fait souffrir un autre homme.

J’eus pendant un instant l’idée d’aller chercher une autre patrie au delà de l’Océan, aux États-Unis, là où un vaste champ s’ouvre devant toutes les activités, devant toutes les ambitions. Peut-être n’aurais-je pas rencontré là-bas les rivalités mesquines, les passions haineuses, les caractères plats de la vieille Europe. Probablement ma facilité à parler et à écrire les langues étrangères m’aurait ouvert une belle, une splendide carrière. Mais une idée fixe me retenait en Europe. Ainsi que le papillon tournoie autour d’un point brillant, je tournoyais autour de ce point qui pour nous autres Vénitiens n’est pas le centre d’une ville, mais le centre du monde, la place Saint-Marc. Je voulais d’abord voir flotter le drapeau tricolore . sur la place

Saint-Marc. Je voulais y contribuer de quelque manière.... J’avais déjà arrêté mon plan.

Si j’avais vingt-cinq ans, comme lorsque Manin me fît mettre au bagne et me chassa de la patrie pour avoir prêché la Constituante italienne et l’association, je reprendrais mon apostolat pour la délivrance des peuples, ainsi que je l’ai dit au commencement de ce livre; ou plutôt j’irais revoir encore une fois la place Saint-Marc, baiser ce drapeau tricolore qui flotte sur les stendardi; ensuite je prendrais le premier paquebot du Havre en partance pour la patrie de Washington.

Je ne peux et ne dois pas parler de toutes les misères que j’ai endurées. Je ne veux pas raconter non plus toutes les étranges aventures dont j’ai étéT le héros ou dans lesquelles j’ai joué un rôle. Je ferai une exception seulement pour quelques-unes d’entre elles.

Avant tout, je vais assez longuement parler de la Grèce, où j’ai trouvé asile en 1849, et que je me flatte de bien connaître.

Parmi les livres que je voulus autrefois et que je voudrais encore faire, il y en a aussi un sur la Grèce.

Je voudrais décrire ce pays. C’est le squelette d’un beau corps où des lignes roides et sèches révèlent l’ancienne beauté des formes, où il ne manque que les muscles arrondis et les chairs vives et palpitantes pour exciter l’admiration et les désirs. Je voudrais décrire ce beau ciel, que contemplèrent jadis Phidias et Apelles, les grands maîtres de la forme et de la couleur; cet horizon dont les lignes se combinent avec une variété étonnante, je dirais presque avec un art savant, cet horizon peut-être unique au monde; ces collines

et ces montagnes parfumées des senteurs du thym, de l’origan et du romarin ; ces lits de torrents remplis, ainsi que ceux de l’Himalaya et des sierras espagnoles, des fleurs rouges du rhododendron. Je voudrais décrire l’ ’A/auSa xaXXtYuvatxa YAchaie aux belles femmes , Il n’est pas rare de rencontrer en Arcadie et ailleurs, au milieu des brebis aux clochettes retentissantes, de jolies jeunes bergères couvertes d’une longue chemise aux élégantes broderies rouges et serrée à la taille par la zone aux nombreux replis, comme en portaient Clylemnestre et Electre ; de jeunes bergères aux traits et aux formes de divinités antiques. Il n’est pas rare non plus de se trouver face à face, à un détour de quelque chemin, au bord d’un précipice, dans l’Àcarnanie et ailleurs, avec un jeune homme, un pallikari (6), à la mâle beauté, aux yeux noirs et étincelants, à la longue chevelure, au port qui rappelle le divin Achille. On est tenté quelquefois de plier le genou devant cette bergère et ce pallikari, devant ces chefs-d’œuvre de la nature, et l’on conçoit l’adoration des anciens pour les belles formes fixées dans le marbre de Paros par de sublimes artistes.

Je voudrais par-dessus tout décrire la situation morale actuelle de ce pays, le plus fameux de l’antiquité, ce pays qui pendant dix-huit siècles a souffert tant de désastres, et qui vient de se relever d’une bien longue décadence. La Grèce, en effet, n’a pas eu au moyen âge une époque de grandeur et de prospérité, comme l’Italie . Elle a eu aussi son moyen âge; mais la seule œuvre salutaire de ce temps a été la fusion des restes de l’ancienne race hellène avec les races vaincues par les Hellènes, les anciens esclaves, et avec les éléments slaves

et d’autres que la conquête avait amenés sur le sol hellénique. On a fait trop de bruit en Allemagne et en Grèce au sujet d’un ouvrage publié par l’un de ces savants allemands qui analysent, dissèquent tout et prétendent tout savoir, par Fallmeraier. Celui-ci a voulu prouver, à l’aide d’une vaste et pédantesque érudition, que les Grecs contemporains ne sont rien moins que les descendants des Hellènes ; que ce sont des Slaves qui ont oublié le Slovène ou le slovaque, et qui parlent un mauvais jargon romaïque.... Lorsqu’on admire une belle plante, aux feuilles finement découpées et couvertes d’un moelleux duvet, aux belles fleurs colorées et odorantes, est-ce que l’on s’enquiert de la qualité du terroir qui a nourri cette plante, et du fumier que le bon jardinier a mêlé à l’argile et au sable pour aider ce chef-d’œuvre de la nature à croître et à se développer?... Il est inutile de se soucier de tous les éléments humains qu’une foule de causes en grande partie inappréciables ont réunis sur le sol grec, depuis les temps antéhistoriques jusqu’à l’invasion albanaise pendant le dernier siècle. Tout a été mêlé, transformé, unifié : c’est le germe hellénique, ce germe puissant, qui s’est assimilé tout cela, comme la rose, le jasmin, le camélia s’assimilent, avec l’argile et le sable, le fumier que le jardinier y a mêlé. La même chose n’est-elle pas arrivée aussi en Italie ? Est-ce que les descendants de ces Sarmates que l’empereur Probus transporta dans le territoire de Parme ou de Modène, ne sont pas aussi Italiens que moi, qui ai assez de / foi dans la vertu de mes aïeules pour me croire le descendant de sénateurs et de chevaliers romains ï

Quoi qu’il en soit, les Grecs en veulent à cet Allemand pédant et le haïssent. Mais il y a un autre homme qu’ils haïssent encore davantage , et pour cause : je dirai bientôt quel est son nom.

Les Grecs contemporains, après la guerre de 1821- 28, avaient devant eux un sol couvert de ruines dans toute l’acception du mot. Tout était à faire. Il fallait planter des arbres là où les Turcs les avaient brûlés ; élever des maisons là où depuis quelques siècles il n’y avait plus de maisons, ou sur un sol jonché des restes des cabanes détruites pendant la révolution. Il fallait créer une administration, des écoles,, des établissements scientifiques. Il fallait construire des routes dans un pays accidenté, hérissé de montagnes, souvent au milieu de précipices, dans un pays où rien n’est plus difficile que d’ouvrir des moyens de communication. Il fallait créer des industries. Je le répète, tout était à faire.

Outre la difficulté de faire, de créer, il en existait une autre immense : celle de défaire, de détruire beaucoup de choses qui empêchaient le progrès, et qui juraient avec l’esprit des temps nouveaux et des institutions que la Grèce s’était données ou allait se donner. Il fallait déblayer des restes du passé le terrain où le nouvel édifice allait s’élever ; il fallait guérir des plaies hideuses, faire disparaître les restes de la corruption des Hellènes de la décadence, de la corruption romaine dans un temps de décadence aussi, de la corruption byzantine, de la corruption franque, de la corruption turque. Toutes les alluvions étrangères ont laissé des sédiments dans ce pays. Rien

de plus difficile que de ramener à la probité des gens à qui une longue suite de maîtres indigènes et étrangers avaient inoculé l’improbité; d’apprendre à manier la charrue à ces bandits héroïques qui n’avaient manié pendant toute leur vie que Yyaiagan et le toufek (fusil).

Si du moins le' royaume de Grèce, ce corps politique dont la diplomatie a accouché, était né viable! Mais il étouffe serré dans ses langes ; il se débat sous cette camisole de force que l’Europe lui a imposée. La partie la plus fertile du sol grec, ainsi que ces belles et grandes îles fameuses dans l’antiquité, fut abandonnée aux Turcs.

Il y a d’autres choses aussi à observer. Là-bas, les foules ne ressemblent nullement à celles que j’ai vues dans des pays qui sont bien fiers de leur civilisation, des pays où le nombre des individus qui osent penser, qui se soucient de la chose publique, est bien restreint, et où les animaux à face humaine font comme les brebis du poète, Che dove l’unava e l’altre vanno. En Grèce ce n’est pas la même chose. Là, chaque individu a ses idées à lui : ces individualités y sont méfiantes, indociles, haineuses quelquefois. Cela est aussi un peu le propre d’un autre peuple qui, sous plusieurs aspects, ressemble au grec, du peuple italien. Mais élevez, perfectionnez ces individualités qui ont une conscience profonde, peut-être exagérée, de leur valeur; si vous pouvez les réunir et les harmoniser, vous en ferez un grand peuple. Cela ne peut être que l’œuvre du temps. Je n’ai jamais lu dans l’histoire qu’un peuple qui vient ' de sortir d’un esclavage de dix-huit siècles, soit de-

venu en trente ou quarante ans un grand peuple et ait présenté un modèle de civilisation.

Oui, ce qu’il y a de plus difficile, c’est de concilier, d’harmoniser ces individualités rebelles à la discipline. Si Athènes et Sparte s’étaient unies, au lieu de se combattre, elles auraient peut-être dominé le monde. On aurait dû ouvrir à ces individualités un vaste champ d’activité et d’ambition : au contraire, on a tendu un cordon d'Arta à Volo, et on a dit à l’Hellène : « Tu n’iras pas au delà. » Puis la vieille Europe s’est éprise d’un fol amour pour ces oppresseurs bafoués et maudits auparavant, les Turcs. Pour comble de malheur, elle avait imposé à la Grèce pour roi un homme dont il ne faudrait pas dire trop de mal, car son tombeau vient de se fermer. Mais la vérité avant tout ! Ce Bavarois, à l’esprit borné, aux traditions baroques, voulait tout faire lui-même, lui si médiocre : c’était là son moindre défaut. Il était plein d’excellentes intentions et grand travailleur. Il s’occupait de tout, même de corriger les fautes de grec de ses ministres, j’allais dire de ses commis. Il avait apporté en Grèce la pédanterie, et non pas la bonhomie et les vertus de ses compatriotes. Au lieu d'améliorer les mœurs publiques des Grecs, Othon se servait avec une habileté fatale de leurs vices séculaires pour les dominer et pour empêcher le développement de leurs institutions politiques. Sous un certain point de vue, il était devenu homme du pays : à Grec, Grec et demi. Une révolution balaya ce mélange de morgue tudesque et de ruse byzantine.

11 serait beau d’étudier ce peuple grec qui gagne à

être connu, car les habitants des campagnes sont meilleurs que ceux des villes. Oui, il y a de la vertu dans ces pauvres villageois qui se réunissent le soir autour du papas et de la papadia , dont la famille est ordinairement un modèle : on parle de ce que le Grec met au-dessus de toute chose « xo ys' v °ç » la nation.... Il serait beau de raconter comment, au milieu de tant de difficultés, on a réussi à bâtir des villes, comme Athènes, Ilermopolis, Patras, Sparte, etc.; à améliorer et étendre l’agriculture, surtout à répandre la culture du raisin de Corinthe, de manière que l’exportation de ce produit en Angleterre égale l’importation des manufactures anglaises en Grèce. On pourrait dire comment on a créé à Athènes des établissements scientifiques, - un foyer de lumières, où l’on accourt jusque du fond de l’Asie-Mineure, par exemple de Césarée, où presque personne, il y a quelques années, ne comprenait nonseulement les homélies de son ancien évêque saint Basile, mais le vulgaire romaïque même. L’instruction élémentaire est très-répandue en Grèce. La marine marchande y surpasse de beaucoup, relativement, nonseulement celle de la France, mais aussi celle de l’Angleterre et des États-Unis. On devrait aussi fustiger les vices en montrant des exemples de vertu aiileurs et en Grèce même, car les exemples de grandes vertus ne manquent pas même en Grèce. Il serait utile de mettre à nu les plaies du pays en indiquant les remèdes. Si tout cela se faisait, ce devrait être d’une manière sérieuse et digne, en évitant par-dessus tout de manier une arme dangereuse, le ridicule, la raillerie, car rien n’est plus blessant surtout pour les Grecs qui sont orgueil-

leux et chatouilleux. On devrait écrire en homme de lettres qui sent la noblesse et la sainteté de sa mission, et tout en ayant pour une nation, qui a été grande et qui est malheureuse, ces égards que chaque citoyen doit à un autre citoyen.

Il serait intéressant par-dessus tout d’indiquer la marche lente mais sûre du progrès dans un pays qui n’existe politiquement que depuis trente ou quarante ans, de la comparer avec la décadence non interrompue, avec la décrépitude incurable de ses anciens maîtres. On pourrait aussi embrasser un plus vaste horizon, étudier les autres races soumises à la Turquie, indiquer le moyen de concilier leurs aspirations et leurs droits avec ceux de la nation hellénique. Cette dernière exerce et exercera toujours, malgré tous les obstacles que lui opposent les puissants et les sophistes, une influence considérable en Orient. Si au lieu de rêver un État unitaire panhellène, ayant pour frontière les* Balkans, les Grecs auront la sagesse de laisser à d’autres races, surtout à la race bulgare, cette large part d’autonomie à laquelle elles ont droit, ils réussiront, par leur alliance avec ces peuples, à étendre l’hellénisme dans un champ immense, en Asie-Mineure. Byzance deviendra une ville hellénique sinon matériellement, du moins moralement.

Il ne serait pas difficile de trouver un titre pour cet ouvrage que je voudrais composer. On pourrait l’appeler « la Grèce contemporaine. » J’avais en 1850 l’intention de l’é:rire en français. Cette idée me tente encore : je ne sais si j’y donnerai suite. C’est peu probable.

Un soir, en 1852, j’étais au théâtre d’Athènes en compagnie d’un excellent jeune homme, avec lequel j’étais très-lié, Agésilas Levendis. Il me montra un autre jeune homme qui était dans une loge, et me dit tout joyeux : «Vois-tu ce Monsieur? C’est un brave Français qui vient d’arriver à Athènes, un savant distingué. Il sait le grec. Voilà quelqu’un qui étudiera bien notre pays, et qui composera peut-être cet ouvrage sur la Grèce que tu ne te décides jamais à écrire. Il nous fera bien connaître; il nous fera rendre justice. Oui, nous avons de grands défauts : mais nous sommes les Hellènes.... Nous allons combler d’honnêtetés ce brave Français.... Il s’appelle M. Edmond About. »

Plusieurs années après, en Orient, je lus la « Grèce contemporaine »par M. About. Il y a dans ce livre beaucoup de choses vraies; il y en a de fausses et d’exagérées. Dans tous les cas le titre a été mal choisi : on aurait dû appeler cet ouvrage « Vices et défauts des Grecs contemporains. * Ce ne sont que les ombres d’un tableau : ce n’est pas un tableau. 11 est vrai que l’auteur n’avait d’autre but que d’exciter le rire et de faire plusieurs éditions de son livre : il a réussi. C'est un succès

que je ne lui envie pas. Ce rire n’est pas celui des grands comédiens, comme Molière, « castigat ridendo mores. » L’auteur n’a pas voulu corriger, mais ridiculiser. Il a ridiculisé un peuple qui alors, en 1854, combattait pour sa liberté contre les Turcs. On aurait pu pardonner cela à un homme médiocre qui ne pût aspirer qu’à un succès de scandale. Mais il y avait dans ce livre des pages qui révélaient un écrivain d’un grand talent; par exemple celles qui se rapportent à l’île d’Ëgine.... C’est admirable ! Moi aussi j’ai vu ces choses-là, mais je ne saurais les dire aussi bien, surtout en français.... Hélas! il n’y a rien de plus triste que l’abus d’un grand talent.

II y a une page de ce livre destiné à faire rire, sur laquelle mes larmes sont tombées. C’est la page 365. On y met en ridicule des vers français d’Agésilas Levendis en honneur d’une cantatrice italienne, Térésina.... Levendis était ce jeune homme qui espérait avoir trouvé dans M. About quelqu’un qui fît rendre justice aux Hellènes ; il avait l’intention de le combler, et l’a probablement comblé d’honnêtetés.... Pendant que M. About ridiculisait ainsi Agésilas Levendis, celui-ci mourait en Épire en combattant contre les Turcs. Il portait le drapeau hellénique. En expirant il l’avait serré entre ses bras, sur son cœur, de manière que l’on n’eût pu le détacher sans blesser le pauvre mort, ou sans déchirer le drapeau même. Cet Hellène qui faisait de mauvais vers français, aussi mauvais qu’auraient été des vers néohelléniques de M. About, est mort en héros pour la liberté, a été enterré avec un saint et glorieux symbole. M. About a d’autres choses à faire que de mourir pour la liberté.

L’occasion de devenir un héros lui a manqué. Il fait des romans.

Ce que M. About raconte dans son Roi des Montagnes, est encore plus exagéré. En général les clephtes ou brigands grecs ne sont pas cruels comme les brigands espagnols et les calabrais. Ils respectent toujours les femmes : ils les volent, cela va sans dire, mais ils ne les violent pas. Ils croient que le clephte qui oserait faire cela, mourrait dans un mois. La fille du député B..., une jolie jeune fille de dix-huit ans, a vécu parmi les clephtes, seule, pendant un mois; elle a couché près d’eux et n’a eu à se plaindre parfois que de quelqu’inspection un peu.... irrévérencieuse.

Il y aurait des détails bien curieux à raconter sur les clephtes grecs. Je dois bien en savoir quelque chose de plus que M. About ou son imaginaire M. Stolz, moi qui ai passé plusieurs jours dans les limèri des clephtes, en 1850, avec M.... L..., un de mes amis. Il est vrai de dire que nous n’avons pas exercé le métier, mais nous avons bien vu comment on l’exerce. 11 y a rarement, bien rarement, mort d’homme. Quelquefois ces brigands rendent une espèce de justice sauvage. Le fameux Nicolakis.... trouva une fois un pauvre diable de paysan qui pleurait, car ses bœufs, les seuls qu’il possédait, venaient de mourir. Il vola deux bœufs à un riche propriétaire et en fit cadeau au paysan. Il est vrai que Nicolakis allait tous les ans passer les fêtes de Pâques en famille à son pays, à Galaxidis, et qu’il faisait sa communion en compagnie de l’officier de gendarmes avec lequel il venait d’échanger ou il allait

échanger le coup de feu sur la montagne.... Personne n’eût osé toucher au pieux Nicolakis.

Nous 'avions entrepris, en 1850, mon ami L..., et moi, un voyage à pied en Europe et en Asie. Une fois des brigands nous rencontrèrent.... On nous demanda : « Qui êtes- vous ?

— Nous sommes, répondîmes-nous, des voyageurs qui parcourent le monde pour recueillir les beaux chants populaires, les belles paroles antiques que l’on ne trouve pas dans les dictionnaires, et pour prêcher la fraternité et l’alliance des peuples. Nous n’avons pas le sou. »

En effet nous logions et mangions chez les paysans, dans les monastères, partout.

On ne nous vola rienl... Il ne fut pas même question de rançon! Au contraire, on nous invita au linicri, à manger le meilleur pain, le meilleur fromage (^wat x«l ■njpÉ) et à boire le meilleur vin raisiné (^T<rivàTo)....Nous recueillîmes là-bas de beaux chants. On ne nous distinguait des clephtes, qu’à cause de nos foustanelles et de nos fez qui étaient un peu moins sales que ceux de nos amis.

Ensuite L.... a publié des chants populaires qui sont de petits chefs-d’œuvres : je les ai traduits en italien (1856). Je crois que L.... a publié dernièrement aussi des chants clephtiques (1865).

Chaque pays a ses mœurs; chaque peuple a des vertus et des vices qui lui sont propres. Pour comprendre cela il faut remonter aux usages historiques. Au fond le brigandage en Grèce est une protestation sauvage contre l’inégalité sociale.... Il y a dans Thucydide un

passage qui explique cela (I, v). « Anciennement les Grecs, dit le célèbre historien, entreprirent le brigandage, sous la conduite d’hommes très-puissants, pour gagner eux-mêmes et pour nourrir les pauvres. Ce métier n’avait rien de honteux ; il donnait même quelque gloire.... »

Pendant quatre siècles de domination turque le brigandage fut une vengeance des vaincus contre les vainqueurs. Ne pouvant détruire ou chasser tous lesTurcs, les clephtes les harcelaient, les volaient et en tuaient au moins quelques-uns. Maintenant le brigandage a beaucoup diminué; mais il sera impossible de le détruire tant que la Grèce aura une frontière ouverte et étendue, que l’on ne peut surveiller.

J’avoue que s’il s’était agi de faire le brigandage seulement comme le fit Nicolakis de Galaxidis, lorsqu’il sécha les larmes de ce pauvre paysan, et si nous n’avions eu d’autres choses à faire que de devenir les Don- Quichottes des déshérités, ce métier de clephte, ce glorieux métier, comme dit Thucydide, nous aurait tentés, mon ami M.... et moi. Je le répète : chaque pays a ses mœurs. M. About n’a pas vu cela.

Le brigandage est organisé partout, dans les pays les plus civilisés, comme dans les autres. Le fond est le même : s’approprier le bien d’autrui. La forme varie.

Les propositions de Nicolakis étaient assez engageantes. Il en fut question un soir au limèri. Nous étions assis sur l’herbe touffue, près d’un clair ruisseau, sous des chênes séculaires, Nicolakis, mon ami M...., moi et Dimitri. Celui-ci était un berger qui faisait des vers. Il avait entendu parler d’un poète franho ,

qui était au liméri, habillé en grec. Comme il vivait en assez bonne harmonie avec les brigands, il était des- , cendu des hautes crêtes des montagnes pour connaître ce franko et lui porter un défi. Il s’agissait de voir lequel des deux aurait composé de plus beaux vers sur un sujet donné, dans un temps fixé d’avance. Un papas des environs et Nicolakis même eussent été les juges. Ce singulier combat eut lieu, et je dois avouer que je fus vaincu par Dimitri.

Nous étions donc assis, les jambes croisées à la manière orientale, autour d’une petite table ronde et trèsbasse. Un immense plat de scordalia (huile, vinaigre et ail haché) était au milieu. Chacun des convives y trempait son pain en arrosant cela de force rasades d’un excellent retzinato assez capiteux. Mais ce qui m’enivrait et me donnait même des hallucinations, ce n’était pas le vin : c’était la senteur des fleurs et des herbes. Cela m’est arrivé plusieurs fois. Une fois, il y a longtemps, pour échapper aux gendarmes du pape, je m’étais caché près de Bologne, dans une grange pleine de foin nouvellement coupé. En 1862, je traversai, dans un chariot conduit par un Tartare Nogaï, d’immenses bois de tilleuls en fleurs dans la basse Bulgarie et dans la Dobrodja. Dans chacune de ces circonstances, l’odeur des fleurs et des herbes produisit sur moi le même effet que j’ai ressenti en prenant du hachich , ou un effet semblable; des rêveries, des visions, des hallucinations. Heureusement ce soir-là, tandis que je recevais l’hospitalité de Nicolakis le chef de brigands, la brise du soir balaya et emporta au loin les âcres senteurs des labiées et d’autres plantes aromatiques si communes

en Grèce, et mon esprit put reprendre son assiette ordinaire.

Nicolakis nous dit, à mon ami M.... et à moi : mxiôt'a (xou (mes enfants), restez avec moi. Au lieu de courir le monde en quête de tragoudia (chansons), il vaut mieux pour vous de faire le noble métier de clephte. Je vous donnerai soixante drachmes par mois et une partie du butin. Vous serez mes secrétaires. Je vous confierai aussi quelques expéditions importantes et délicates. Par exemple, c’est vous que j’enverrai lorsqu’il s’agira de donner une volée de coups de bâton à quelque démarque ( maire ) qui pressure sa commune , ou d’ôter à ceux qui ont trop de biens de ce monde pour en donner à ceux qui n’en ont pas assez, en gardant aussi une partie de ces biens pour nousmêmes qui faisons cette œuvre de justice et de charité. C’est vous que je chargerai d’enlever les jeunes filles riches pour les transporter dans la montagne et en demander une rançon. Il est vrai qu’il est sévèrement défendu au clephte de toucher aux femmes qu’il fait prisonnières.... Mais la solitude, la sympathie peuvent nouer bien des aventures.... Quelquefois on finit par épouser....

—Eh bien, je me fais brigand, lui dit mon ami M..., si tu me permets d’enlever la fille du papas de Sophico, la belle Dimitrula, qui est trop riche pour moi.

— Très-bien, dit Nicolakis.... Vive le brigandage 1...

— Zvfrw, Çiyco> (vive, vive ) » répondit la compagnie. »

Si je refusai ces offres engageantes, ce fut pour

des raisons que je n’ai pas besoin d’expliquer aux lecteurs, non pas pour la crainte des dangers et des fati-

gués. J’aimais alors cette vie frugale et dure que mènent en général.les Grecs.... Un lit est une superfluité pour la plupart d’entre eux : on dort bien mieux sur une natte ou sur un matelas haut de quelques pouces. C’est comme cela que j’ai dormi pendant plusieurs années.

Mon ami M...,qui dit aussi adieu à Nicolakis quelques jours après et me tint compagnie dans d’autres pérégrinations romanesques et pleines d’aventures, disait souvent dans la suite en poussant de gros soupirs : « Ah! si je m’étais fait brigand!... J’aurais enlevé et épousé Dimitrula, la belle fille du papas de, Sophico. »

Veut*on de l’antique en Grèce?... Je vais en donner.

Une fois je venais d’arriver par le bateau à vapeur à l’ile d’Idra, qui est située tout près de la côte du Péloponèse, à Idra célèbre par la beauté de ses femmes et par les exploits de ses marins pendant la guerre de 1821-28. Il était presque dix heures du soir. La lune brillait au milieu du ciel dans toute sa splendeur : ses rayons étaient reflétés par les maisons bâties en amphithéâtre et qu’on a l’habitude de blanchir toutes les semaines. C’était éblouissant, féerique! Je ne connaissais personne à Idra, où il n’existe pas d’hôtels. Je me disposais à me coucher au bord de la mer, qui murmurait d’une voix harmonieuse, caressante, comme celle d’une jeune femme qui parle d’amour. La grève aurait été ma couche : un paquet contenant deux chemises et du 'l'topA xal Trjp( (pain et fromage) m’aurait servi d’oreiller.

Un jeune homme vint à passer, donnant le bras à une jeune fille un peu moins âgée que lui.

« Que faites-vous là, Kyrie (monsieur), me dit ce jeune homme.

— Je fais mon lit, répondis-je.

— Nous étions sortis, reprit le jeune homme, pour aller à la rencontre d’un ami que nous attendions de Nauplie. Il n’est pas arrivé. Tout était préparé à la maison pour recevoir notre hôte. Le souper et la chambre sont prêts. Si vous voulez bien accepter l’hospitalité à la place de notre ami, nous en serons charmés. »

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je fus présenté par l’excellent jeune homme à toute la famille, qui était réunie dans la salle à manger, et je fus parfaitement bien reçu.

Aprè3 le repas, je demandai à mon hôte : • Qui êtes vous, Kyrie ?

— Voici mon père, à qui je vous ai déjà présenté, me dit-il, en me montrant un respectable vieillard qui gardait toujours sur sa tête une immense casquette russe en cuir. C’est un ancien agoniste : à présent c’est le juge de paix de l’île.

— Il n’est pas besoin, dis-je, d’ajouter que Mademoiselle, cette jolie jeune fille qui vous accompagnait à la promenade, est votre sœur.

— Et vous, qui êtes-vous? dit la jeune fille.

— Kyria, dis-je. Je suis un pauvre émigré italien ; je m’appelle Marco Antonio. J’ai entrepris avec un ami un voyage en Europe et en Asie. Mon ami est allé a Corinthe pendant deux ou trois jours. Je l’attends ici. Je voyage pour recueillir les beaux chants populaires, les belles paroles antiques que l’on

ne trouve pas dans les dictionnaires et pour prêcher la fraternité et l’alliance des peuples. Je n’ai pas le sou.

— Soyez le bienvenu dans notre île, Kyrie, » repritle vieillard à l’immense casquette russe en cuir, en se levant et me tendant la main.

Oui, aimant la Grèce comme nne seconde patrie et la connaissant bien, je voudrais la faire connaître aussi. Jevoudrais par-dessus tout constater que ce sontbienlà les descendants des Hellènes (7).... Ils en ont les vices, les défauts 1... Il faut les corriger.... Mais ils en ont aussi les vertus, du moins les germes de ces vertus.... Il faut développer ces germes.... On ne doit pas oublier que les anciens Hellènes, malgré leurs défauts et leurs vices, ont été le premier peuple du monde.

On ne doit pas croire que j’ai toujours eu à me louer personnellement des Grecs. En général, j’ai beaucoup à me plaindre des hommes.... Je ne sers que les principes.

Il y a en moi un conflit de sentiments envers M. About. Comme Grec, je le déteste autant que tout Grec fait et doit faire. Comme Italien, je lui sais gré d’avoir écrit la Question romaine, quoique je n’accepte pas toutes ses idées. Les forces contraires, égales, se détruisent. Il ne me reste donc, envers M. About, ni affection ni haine. J’admire son grand talent et je lui souhaite d’en faire toujours un meilleur usage qu’il n'en fit en 1854.

VINGT ANS D’ÜXIL.

J’ai parlé de Dimitri, le berger poète, que je vis chez Nicolakis, le chef de brigands. C'était un savant parmi les bergers et les poètes populaires en Grèce : il savait lire et écrire. Je vais dire quelque chose aussi d’une bergère poète que j’ai connue, Sophie Mézinos de Corinthe, qui était tout à fait illettrée.

Je rappelle ici les paroles de Georges Sand 1 :

« Tout le monde a son histoire, et chacun pourrait intéresser à son roman s’il l’avait bien compris. »

La pauvre bergère n’a pas écrit son roman ; je viens de dire qu’elle était illettrée; mais elle me l’a raconté. . Pour l’écrire, il faudrait posséder un talent de premier ordre. On devrait faire la description des beaux lieux où elle a vécu et auxquels elle s’inspirait, pénétrer les mystères de ce cœur de femme, raconter les combats qu’elle a soutenus, les douleurs qu’elle a endurées. Elle a vécu presque ignorée; elle s’est éteinte à la fleur de l’âge, ne laissant d’autres traces après elle que des poésies populaires, surtout des myrologues (8)qui sont de petits chefs-d’œuvre. Les vers qu’elle a com-

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