‹ Vingt ans d'exilChapitre 2 sur 39 · La Mare au Dialle, II · texte numérisé non relu

La Mare au Dialle, II

posés sur son lit de mort, funèbre adieu à son enfant en bas âge, sont vraiment sublimes. On les sait par cœur les vers de la bergère poète à Corinthe, à Mycènes, à Argos, peut-être dans toute la Grèce; mais le nom de l’auteur y est probablement ignoré, ainsi que ceux des autres poètes populaires.

Voici la traduction d’un myrobgue que Sophie composa pour sa sœur :

« Je passais hier par les chemins de la Mort.... Voici ce que mes yeux ont vu, ce que mes oreilles ont entendu.

« La Mort était assise à une table d’or. Mille, dix mille (fantômes) la servaient; d’autres mille, dix mille (9) étaient debout autour de la table, les bras croisés. Ma petite sœur versait à boire dans un vase d’argent : de grosses larmes tombaient de ses yeux, ainsi que d’une vigne taillée.... Son cœur tremblait comme une pomme desséchée.

« La Mort la regardait, la Mort la regarde.

• » Pourquoi soupires-tu, Anastasie? Pourquoi pleu-

res-tu? Qu’est-ce que tu as?... (lui dit-elle).

« — O Mort! puisque tu me le demandes, je vais te le dire. Mes parents m’attendent. Ma petite sœur me veut avec elle. Donne-moi la vie pendant cinq ou six jours.

« — On ne fait pas de cadeaux ici (lui répondit la Mort).... Est-ce que tu es dans un pays étranger, où l’on peut aller et d’où l’on peut revenir?

« Tu es à l’autre monde, Anastasie.... Dis à ta sœur qu’elle ne t’attende pas; ou dis-lui qu’elle t’attende lorsque la mer desséchée se changera en jardin, lorsque le corbeau deviendra une blanche colombe. »

Sophie était frêle et délicate; elle avait une taille de roseau et le port de Diane chasseresse. Ses traits étaient assez corrects : ses formes, qui se dessinaient sous la chemise brodée, unique vêtement des paysannes grecques en été, paraissaient irréprochables. Ce qu’elle avait de plus beau, c’étaient des yeux brillants et langoureux à la fois, d’où toute son âme, sa belle âme, s’élançait au dehors.

C’est pendant le séjour, trop court séjour, que je fis danslaCorinthie et dans l’Argolideen 1850, que je connus Sophie : elle était âgée de vingt ans. C’est surtout vers la brune, près du puits où elle venait abreuver ses brebis, que j’ai plusieurs fois causé, longuement causé avec elle. Habituée à vivre depuis son enfance au m lieu d’une nature poétique, elle possédait à un haut degré une chose qui est rare chez l’homme des villes, mais encore plus rare chez l’homme des champs, l’intuition et le sentiment profond des beautés de la nature. C’est que l’homme des champs accablé, parfois hébété parle travail et par les dures nécessités de la vie, au milieu des harmonies des couleurs et des sons, a des yeux et ne r voit pas, a des oreilles et n’entend pas, et connaît bien plus les misères que les charmes de la vie rustique.

Quel homme n’a pas éprouvé dans sa vie, du moins pendant quelques instants, des émotions poétiques?... Ce qui est rare, extraordinaire pour la plupart des hommes, était habituel, ordinaire pour la bergère poète : elle vivait dans une espèce de ravissement continuel. Sa conversation était simple et poétique à la fois.

« Sophie, comment peux -tu composer ces beaux vers, toi, une jeune femme illettrée?... lui dis-je un jour.

— Parfois, me répondit-elle, lorsque je me trouve dans un endroit écarté et pittoresque, au milieu de mes brebis, une sorte de chaleur me monte à la tête ; je suis prise d’un attendrissement subit; je pleure, je pleure abondamment. Les vers sortent de ma bouche sans méditation, sans effort. Je les prononce d'une voix cadencée ; je les répète plusieurs fois, souvent en y corrigeant quelque chose, en les perfectionnant. Ensuite je me sens fatiguée, épuisée, comme après un grand effort physique. Cette fatigue, cet épuisement est pourtant accompagné d’une douceur, d’une satisfaction profonde que je ne saurais décrire. »

Sophie était bien malheureuse!... Toute jeune elle s’était mariée à un paysan, bon garçon mais grossier, tout à fait l’opposé de cette âme d’élite. Elle aimait un autre, un maître d’école de Corinthe; mais il ne put obtenir d’elle que de doux aveux. C’est ici qu’il faudrait décrire les combats, les angoisses de ce pauvre cœur de femme. Elle avait commencé de m’aimer comme un frère et me racontait ses peines que j’avais devinées. Elle me disait qu’elle en mourrait.

Je la priai un jour de me réciter des vers où elle avait peint son amour et ses chagrins. Elle commença d’en dire quelques-uns. Ils étaient admirables : cette Sapho chrétienne exprimait la passion du cœur, tandis que ce qui nous reste de l’ancienne poète de Lesbos, n’exprime que le délire des sens. Tout à coup elle s’arrêta, baissa les yeux, se prit à pleurer et ne voulut pas continuer malgré mes prières. Je compris

que l’on blessait sa pudeur en la pressant de dévoiler son âme. C’était comme si l’on avait voulu délier la zone qui entourait à plusieurs replis et serrait à la taille sa chemise brodée. 11 faut voir ces femmes grecques pour comprendre la phrase des poètes grecs et latins délier la zone.

Quelques mois après mon départ de Corinthe, j’appris que la chaste bergère était morte

J’étais à Syra en 1851. Je ne ferai pas de description de cette île, qui est le chef-lieu des Cyclades. Je renvoie le lecteur à l’ouvrage de M. Théophile Gauthier sur l’Orient. Il a très-bien vu et très-bien décrit Syra, c’està-dire ce que l’on peut y voir en quelques heures.

11 y avait alors dans cette île un consul autrichien appelé Nizzoli, un Italien, ancien carbonaro, un apostat. C’était un homme instruit, un égyptologue; mais étant très-dévoué à l’Autriche, il en persécutait avec acharnement les ennemis. Quelques émigrés italiens et quelques Grecs avaient envahi un bateau à vapeur autrichien qui venait de Smyrne, et délivré un pauvre . Hongrois que l’on transportait à Trieste. Nizzoli en était furieux. Il menaçait de faire enlever quelqu’un des nôtres. Celui-là aurait payé pour tous, disait-il ; on l’aurait pendu à Trieste.

Sur ces entrefaites il mourut à Syra un respectable vieillard, le comte Alerino Palma, piémontais, qui avait été ministre à Turin en 1821 pendant la révolution. C’était un philhellène distingué, un membre de l’Aréopage ou cour de cassation, estimé autant pour ses connaissances juridiques que pour son caractère noble et gé-

néreux. C’était lui qui avait organisé les premiers tribunaux à Syra. Ce brave homme était original et bizarre. Un émigré qui lui avait emprunté cent drachmes, alla un jour les lui rendre. Palma ne voulait pas les recevoir : l’emprunteur tint bon et paya. L’irascible vieillard finit par le mettre à la porte et par lui jeter son argent à la tête. C’étaient des décares ou pièces de dix centimes : l’argent et l’or sont assez rares dans ce pays. Les gros sous roulèrent avec fracas le long de l’escalier.

Le jour de l’enterrement il y avait foule au cimetière : on avait fermé les tribunaux et d’autres administrations publiques. Toute la ville était là.... Nizzoli y était aussi, près du cercueil, au bord de la fosse ouverte. Il avait été très-lié avec Palma en Italie; ils avaient trempé ensemble dans les conspirations. Je ne m’attendais pas à le voir là ; je n’aurais pas cru qu’il eût l’audace de se montrer aux funérailles d’un grand patriote.

Je prononçai en grec un discours, dont une partie fut publiée plus tard. Vers la fin de ce discours je m’abandonnai à l’improvisation.

« Avant de quitter, dis-je, ce lieu de tristesse, jetons-y encore un coup d’œil. Quels contrastes !... Dans ce champ funèbre, peut-être l’oppresseur dort-il à côté de celui qu’il a opprimé, l’homme instruit près de l’illettré, le père de famille vertueux à côté de l’homme vicieux, la jeune fille pure près de la femme dépravée. Peut-être aussi, à côté d’Alerino Palma que nous avons tous connu et estimé, martyr de la liberté, noble philhellène, généreux envers tous ceux qui ont fait des sacriüees pour la patrie, pourrait-on bientôt mettre sous terre un autre

que nous connaissons et que nous méprisons tous, un traître à la cause italienne, un serviteur de l’étranger, un persécuteur acharné de ceux qui souffrent pour la liberté. C’est un homme qui a maudit ce qu’il avait béni, et béni ce qu’il avait maudit. C’est un apostat.... Les voilà les deux carbonari depuis longtemps séparés ; les voilà réunis au bord d’une fosse béante. L’un d’eux vient de finir sa vie comme magistrat d’un peuple libre : l’autre va peut-être la finir bientôt comme représentant du tyran de sa patrie. C’est l’ennemi du pays où dorment son père et sa mère, dont la voix retentit en ce moment au fond de son cœur comme un poignant remords. »

Nizzoli, à ces mots, devint très-pâle. Il allait trébucher; il s’appuya sur quelqu’un qui était près de lui. La voix stridente d’un bambin retentit dans la foule. « Le voilà 6 irpoSotr,? xîjç iraxptSoî 1 .... * Les prêtres s’enfuirent sans donner au mort les dernières bénédictions de l’Église. Nizzoli voulait s’enfuir aussi. Je le clouai à sa place, au bord du tombeau, d’un regard.

« Messieurs, m’écriai-je, ouvrons ce cercueil... Voyons lequel de ces deux hommes est le plus pâle ; si c’est le mort ou le vivant; celui qui a été pendu en effigie sur l’échafaud pour la liberté, ou le pourvoyeur des échafauds de l’Autriche. Sur le tombeau de Palma, le pauvre émigré qu’il a secouru viendra déposer des couronnes d’immortelles en les baignant de ses larmes. Sur le tombeau de l’apostat croîtront la ronce et l’épine et descendra l’imprécation du passant. Ne dites pas, Mes-

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