‹ Vingt-cinq années de vie littéraireChapitre 1 sur 144 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Qu'il plaise ou non à M. Barrés de célébrer sa Lorraine natale, il ne lui appartient pas de se cantonner dans ce qu'on appelle la « littérature régionaliste ». Ce qui nous intéresse d'abord dans ses livres, c'est lui-même et non sa province. D'ailleurs, si réelle et si vivante qu'il nous la montre, la Lorraine est avant tout pour lui un symbole. « Si j'étais un jour poète, — disait-il récemment aux provençaux de Paris, — ce serait pour exprimer un désir insatiable du ciel immense. Mais si j'étais un plus grand poète, je chanterais un héros qui se meut volontairement dans un horizon plus étroit que sa rêverie. Connaissons, acceptons, aimons nos fatalités qui nous bornent. Ce que j'appelle Lorraine, ce que je décris sous le nom de Lorraine, n'est peut-être qu'un sentiment très vif de mes limites. J'ai reconnu le vieil arbx*e lorrain comme le poteau où ma chaîne me rive. » Les anciens donnaient un autre nom et plus énergique à la Lorraine ainsi comprise. M. Barres, qui n'a pas le temps de relire Erasme, n'aura pas remarqué ce curieux parallélisme, mais enfin le discours qu'on vient de citer semble n'être que la paraphrase élo-

quente du vieil adage : Spartam nactns es^ hanc adorna. C'est la devise des classiques, opposée à la chimère du romantisme. Le classique se résigne à n'être qu'un Spartiate, sauf à embellir de son mieux son maigre pays. L'autre se révolte contre ses limites naturelles, dieu méconnu, que tourmente « un désir insatiable du ciel immense » et qui, s'il tombe avant d'avoir assouvi ce désir, se fera du moins reconnaître à la magnificence de ses cris.

Spartam nactns es^ ces mots résument le développement littéraire et moral de l'auteur de Au service de V Allemagne. En effet, il n'a pas atteint dès ses débuts la résignation courageuse dont témoignent ses derniers livres, et, bien au contraire, il a longtemps voulu secouer le joug de cette Sparte où le sort l'avait placé. Classique invinciblement, mais classique malgré lui, nous l'avons vu s'engager dans toutes les avenues du romantisme. Comme un fils pieux, il a mis ses pas dans les pas des grands ancêtres, il a prié sur leur tombe, il a levé des bras suppliants vers le char de feu qui roulait dans les nuages. Vains efforts ! Saturé d'effluves romantiques, aussitôt qu'il veut écrire à l'unisson de ses modèles, une muse lucide et moqueuse ordonne malgré lui le rythme de ses propres discours, courbe son ambition jusqu'à la sagesse résignée des classiques, l'empêche en un mot de « faire le dieu ». Singulier voyageur qu'une force invincible ramène constamment à la frontière qu'il voulait fuir, prisonnier plus étrange encore qui finit par préférer aux plus splendides paysages le préau de sa prison.

Je voudrais suivre dans le détail l'histoire de cet

Intime conflit. Sans doute, il est toujours vain de réduire les inspirations ondoyantes d'un poète à une trop rigide unité. Néanmoins le point de vue où j'essaierai de me tenir me semble un de ceux qui permettent le mieux d'envisager l'originalité de M. Barres et de « situer » son œuvre dans Thistoire de notre littérature. Combattu entre son instinct et ses lectures, entre son goût presque infaillible et le tumulte de ses désirs ; héritier légitime des moralistes français du xvii® et du xviii® siècle et en même temps fils adoptif de Rousseau et de Michelet, il réconcilie dans sa méthode des disciplines ennemies. Si, d'une part, ayant constaté en soi-même la faillite des ambitions romantiques, il proclame la nécessité littéraire et morale de « l'acceptation », de l'autre il entend bien défendre et pousser les conquêtes des génies romantiques dans ce qu'elles ont de compatible avec l'intégrité de la raison française. Tel est, semble-t-il, je ne dis pas le secret indéfinissable de M. Barrés, mais le trait le plus significatif de son génie. Avec lui et par lui, le romantisme fait amende honorable à la tradition et il rentre dans le rang, mais eu vaincu glorieux qui poursuivit « une belle aventure ». «Avec tous mes pères romantiques, écrivait M. Barres dans le plus récent de ses livres, je ne demande qu'à descendre des forêts barbares et qu'à rallier la route royale, mais il faut que les classiques a qui nous faisons soumission nous accordent les honneurs de la guerre, et qu'en nous enrôlant sous leur discipline parfaite ils nous laissent nos riches bagages et nos bannières assez glorieuses. »

§ 7. — Le culte du Moi.

Chargés de sens, lourds de symboles et voilés par une brume d'ironie, il est communément admis que les premiers livres de M. Barres ne peuvent se déchiffrer sans le secours d'un scoliaste. L'auteur IJa si bien compris qu'il a daigné rédiger de ses propres mains un manuel de métaphysique barrésienne. Les personnes graves qui aflFectent de tenir M. Barrés pour un écrivain frivole, n'ont assurément jamais ouvert ce petit livre, mais la critique n'a eu garde de négliger un si précieux commentaire. Je crains même qu'on n'ait souvent donné plus d'attention à la glose qu'ait texte lui-même. « On se souvient, — écrivait jadis ce délicieux radoteur de Cazotte, — on se souvient qu'à vingt-cinq ans, en parcourant l'édition complète du Tasse, on tomba sur un volume qui ne contenait que l'éclaircissement des allégories renfermées dans la Jérusalem délivrée. On se garda bien de l'ouvrir. On était amoureux passionné d'Armide, d'Herminie, de Clorinde; on perdait des chimères trop agréables si ces princesses étaient réduites à n'être que des simples emblèmes. » On eût de mêçie été plus sage de ne pas ouvrir le petit bréviaire du culte du moi. Mais aujourd'hui nous sommes plus pressés de comprendre un livre que désireux de le goûter à loisir. Il est si doux et si facile de philosopher. Quoi qu'il en soit, le manuel de M. Barrés a été reçu comme l'interprétation orthodoxe de la première trilogie. Culte du moi, Sous

Vœil des Barharesy\ culte du moi, Y Homme libre^ culte du moi, Texquise Bérénice \ la vive formule, amie de la mémoire — comme presque toutes les formules barrésiennes — offrait un piquant mélange de clarté, d'impertinence et de mystère qui fit sa fortune. Accueillie par les uns avec componction, avec horreur par les autres, elle semble inséparable du nom de M. Barres, elle est son Vase brisé. Qui dit Barrés, dit culte du moi. Ainsi Ta-t-il voulu luimême, et après lui, l'imposant cortège de tous ceux qui Font commenté.

Je ne sais trop de^ quelle humeur M. Barrés, ainsi prisonnier, traîne aujourd'hui ce boulet sonore. Mais il est galant homme et n'a jamais boudé les caprices de sa prime jeunesse. Souple d'ailleurs, et dialecticien comme pas un, il n'a point eu de peine à nous démontrer que la seconde de ses idées maîtresses n'était que le développement de la première. Le culte de la Lorraine est au culte du moi ce que la fleur est à la tige : se cultiver c'est s'approfondir, et on ne va pas au fond de soi-même sans y trouver « la terre et les morts ».

Penser solitairement, c est s'acheminer à penser solidairement... Le travail de mes idées se ramène à avoir reconnu que le moi individuel était tout supporté et alimenté parla société ^.

Il a raison. Bien loin de se contredire, les deux systèmes se tiennent. Le premier appelle le second, le second achève et couronne le premier. Il n'y a pas

Page 1