I. Scènes et doctrines du Nationalisme, p. i5, i
la séduction des systèmes, et lui avait donné le goût de toutes les joies de Tesprit. Or les joies de cet ordre n'étaient pas tenues en grande estime par les cénacles que fréquenta notre débutant. Ces messieurs abusaient vraiment du droit qu^un honnête homme a de ne pas penser. Parnassiens épuisés que la mode soutenait encore, mais dont la morgue etTignorance devaient paraître intolérables auxjeunes intelligences qui allaient bientôt donner le mot d'ordre à la génération montante. Quand aujourd'hui nous lisons dans les écrits de jeunesse de M. Barrés que « même en art, il y a profit à ne pas être un imbécile», nous ne voyons là qu'une boutade. Mais, en 1 885, le lecteur averti auraitpu citer le nom des cibles vivantes que visaient de pareils traits. Ces premières escarmouches n'annonçaient rien moins qu'une orientation nouvelle ou, pour mieux dire, qu'une restauration des lettres françaises; mais pour l'instant, on en était encore au primesaut et aux excès d'une guerre de partisans. C'était le temps où les symbolistes arboraient leur formule : « une œuvre d'art, c'est une pensée inscrite dans un symbole ». Rien de plus juste a le bien entendre, mais la définition, telle que ces jeunes gens la réalisaient, était courte par trop d'endroits. Je crois bien qu'ils n'auraient trouvé ni chez Racine ni chez La Fontaine ce qu'ils appelaient une « pensée ». et qu'ils croyaient ingénumentprésider ala naissance du symbolisme. Certes, M. Barrés, qui a toujours parlé de Racine avec une pieuse tendresse, ne les aurait pas suivis jusque-là, mais enfin ce beau dédain et ces exigences étaient alors dans l'air que nous respirions. On se piquait
de métaphysique, on s'abandonnait éperdument à la fascination de Tabstrait. Le plus grêle des joueurs de flûte aspirait a résoudre l'énigme du monde et Ton pensa mettre en rondeaux la Critique de la raison pure. Philosophe d'abord et de haut vol, poète ensuite, et, si j'ose dire, par-dessus le marché, après avoir laborieusement couvé quelque système, on cherchait, au petit bonheur, dans la forêt des symboles, quelque fable aux plis complaisants dont le système put se vêtir ; enfin dans le détail même et le plus menu de la composition littéraire, la doctrine réglait l'inspiration, la pensée primait le symbole ; l'art, jadis maître chez lui, n'était plus que le traducteur servile des spéculations de Tesprit.
M. Barrés frôla ce travers. A certaines heures, il eut honte, semble-t-il, de n'être qu'un poète et il envia la faconde idéologique de son professeur Bouteiller. C'est ainsi que furent écrites les quelques pages abstraites de la première trilogie, et rédigée la synthèse du culte du moi. N'est-ce pas encore sous le coup de la même obsession, qu'il a voulu donner à ses Déracinés l'apparente rigueur d'une démonstration géométrique? Certes je n'oublie pas qu'un des grands services que M. Barrés nous ait rendus, a été précisément d'aiderà rétablir les communications entre l'art et la pensée, et de ramener la littérature au souci des choses sérieuses. Considéré de ce point de vue, le roman des Déracinés est une date dans l'histoire de notre littérature contemporaine. Mais enfin l'art a sa façon d'être sérieux qui n'est assurément pas la façon des philosophes, et M. Barrés apprenait à ses dépens que le vrai symbolisme ne
consiste pas à juxtaposer des raisonnements et des images. « Dites-lui, écrivait Joubert à M™* de Beaumont au moment où Chateaubriand se fatiguait à barder d'érudition son Génie du christianisme^ diteslui qu'il en fait trop ; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune..., qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante » *. Ce qui est dit ici de l'érudition, pourrait s'appliquer aussi bien aux raisonnements et à la « doctrine » dont un artiste trop sérieux voudrait charger ses ouvrages. Par malheur, M. Barres n'a pas eu, h côté de lui, un Joubert pour lui faire entendre ces vérités libératrices. Il n'est arrivé que lentement à se convaincre qu'un roman n'est pas une thèse, que les poètes ont un chemin qui leur est propre pour atteindre et pour démontrer la vérité. « Je crois de moins en moins, — dit-il dans la préface de Au sersfice de V Allemagne, — à l'efficacité des explications didactiques », et, ce faisant, il obéit au conseil que Joubert lui aurait sûrement donné, il fait son métier, il nous enchante.
§ 2. — Les Barbares.
Le titre que M. Barrés a donné au premier yolume de la trilogie du culte du moi, me semble plus révé-