APRES UNE DEFAITE
{François Sturel, après la défaite des houlangistes.)
L'été de la Saint-Martin se prolongeait tard en 1893. Sturel, tandis qu'au Palais-Bourbon les compagnons de sa vingtième année jouissaient de leur épanouissement, alla se promener à Versailles.
Il entra dans la plaine Saint- Antoine, vers une heure de l'après-midi, par le boulevard de la Reine. Le soleil d'extrême saison, ce pâle et froid soleil qu'enfant il avait aimé sur les vignes de Lorraine, couvrait de grands espaces de verdure, et des vaches éclatantes paraissaient dans le long cirque de peupliers, d'ombre profonde et d'humidité. Sur sa gauche, où régnait le Parc, Sturel ne voyait rien qu'à travers des rideaux miroitants ; la nature effeuillée sauvait encore le mystère des bosquets. . . En vain les premières gelées brûlèrent ces beaux arbres à demi dépouillés : un froid soleil, souvenir lointain des ardeurs de l'été, donne de l'âme à leurs branchages, les enrichit de tous les ors, et quand un souffle détache une nouvelle volée de feuilles, c'est l'immorale pluie au sein de Danaé.
Ces milliers d'arbres vigoureux qui dessinent une ma-
gnificence abondante et légère comme un tissu brodé de l'Inde auraient pu reprocher à Sturel son anarchie intérieure ; il ne perçut d'abord sous leurs cimes que du silence, de la douceur, une crainte flottante. Sublime monument, ces parcs de Versailles, en même temps qu'ils donnent une discipline française à leurs visiteurs bien nés, ébranlent nos puissances profondes de romanesque. Et dans ce début de décembre, au seuil de ce paysage, la même qualité morale s'exhalait que du calme d'un malade à la veille d'une douloureuse opération.
Au milieu de cette grâce, à tous les instants s'ouvraient dans le fourré de profondes allées d'un caractère grave et solitaire. Sturel vivait une de ces journées où tout nous propose un examen de conscience. Sous ces nefs, où les feuilles multicolores de l'automne finissante, aussi magnifiquement que les verrières de Chartres, transforment la lumière, il s'engagea comme on descend aux caveaux et dans les méandres de son passé.
Le lapis du parc varie selon l'essence des arbres et la facilité qu'eut la pluie à le ternir. Quand le sol se bombe ou se rentre, les rayons réfractés avec des angles inégaux y fournissent mille feux non pareils. Parfois, dans le lointain, un bassin de marbre s'offre au bout des charmilles dont l'ombre zèbre le sol. Sur les côtés filent des sentiers étroits entre des haies rigoureusement taillées, et chacun d'eux aboutit à^des petits bosquets où des bancs de Carrare délavé assistent à la chute des feuilles dans l'eau des vasques. De ces ronds-points ' déserts, huit chemins abandonnés mènent chacun à des solitudes d'où rayonne encore un système d'allées, toujours mélancoliques et de même enchantement, mais plus pressantes à mesure que leurs dédales se multi-
plient. Les feuilles se détachaient et glissaient en se froissant de branche en branche. Avec le moindre bruit, elles se couchaient, ne voulaient plus que pourrir. Un vent léger se leva qui les entraînait doucement, les faisait rouler comme des cerceaux d'enfants, les poussait jusqu'aux vasques croupissantes où des plombs bronzés, que gâte l'humidité poisseuse, émergent à fleur d'eau. 0 mort émouvante, formes ambiguës de la décomposition, douleurs liquéfiées où rampent les animaux répulsifs ! Nul passant, rien que la mort et la gamme de ses marbrures, et des affinités si puissantes qu'un Sturel s'attarde à se mirer dans cette mosquée aux coins d'ombre où flamboient des bijoux, — mais où manquent le Mihrab, le Saint des Saints, — comme dans sa conscience désabusée et pleine des bois morts de son beau roman.
Aujourd'hui, 3 décembre iSg'i, Sturel atteint précisément sa trentième année ; en voici onze qu'il vint de sa province à Paris ; il se sent plus nu d'amis et plus envoloppé de désert que le soir où il débarquait au trottoir du Quartier Latin. Mais il a vu le nœud des intrigues parisiennes, touché le dernier fond des succès, des échecs, et remonté à l'origine de toutes les opinions. Le déshonneur de Bouteiller, l'honorabilité de Saint-Phlin, la réussite de Suret-Lefort, le bonheur de Rœmerspacher, sont pour lui des petits problèmes, ni obscurs, ni incomplets ; il sait combien les efforts individuels sont dominés par les mouvements de la^France, et cette vue le garde de tomber dans une indigne dépression : il ne croit pas s'être mépris sur ses aptitudes au bonheur ; les circonstances le contrarièrent; il atteint à comprendre les choses et ne renonce pas à les désirer.
Au cours de Taprès-midi, son interminable promenade
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l'ayant conduit des sombres bosquets au « Jardin du Roi », il frémit d'aise à cette architecture végétale et sous cet art de disposer les réalités de manière qu'elles enchantent Tâme. Dans ce cadre d'arbres et d'essences savamment échantillonnés, la vaste pelouse, avec sa précieuse colonne en marbre vert sous les peupliers idéalistes, c'est-à-dire dont chaque branche remonte vers le ciel, lui parla. « Je suis une scène trop noble, disait-elle, et l'on me voit déserte faute d'acteurs suffisants. » Au fond de ses désastres, il éprouva de cette pensée une consolation et se répéta qu'il vaut mieux faire relâche que se satisfaire d'indignes jeux.
Tandis que des beautés sommeillantes servaient à Sturel pour qu'il se définît et qu'il approchât de ses propres secrets, les jardiniers qui préparaient l'hiver, causaient, riaient entre eux et, sans le remarquer, le forçaient à les entendre.
• — As-tu vu le chéquard? disaient-ils.
Ce beau mot guerrier sortit Sturel de son vague.
Un chéquard ! Il eut le mouvement réflexe d'un chasseur à qui Ton signale un lapin.
— Et lequel? demanda-t-il.
Ces braves gens lui expliquèrent que « cette canaille de BoutelUer » prenait le frais le long du Canal. Ils ajoutèrent :
— N'y aura donc personne pour l'y pousser ? Bouteiller n'avait pu se dominer au point d'orner le
triomphe de Suret-Lefort*. Désireux de réagir contre sa néphrétique et de s'oxygéner, il avait gagné, comme Sturel, Versailles. Et depuis deux heures, sous le soleil de
I Voir plus haut. p. 57-60.
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décembre, petite chose désobligeante, dure, cassante, gesticulante, en redingote et chapeau de soie, il allait et venait le long du Grand-Canal.
D*une rive àTautre de cette vaste pièce d'eau, qui prolonge le tapis vert et compose une vue aux fenêtres du palais, le promeneur embrasse une muraille de grands arbres. Rien de pathétique comme leurs masses immobiles et courbées sur un morne étang. Incomparable union décorative des verts et jaunes que fournissent l'eau, la prairie et les arbres, et puis de cette vieille pierre grise qui encadre le Canal ! Le même vent ridait le miroir et dépouillait les arbres. Pour un homme que sa passion déçoit, il y a une sorte d'hypnotisme à suivre les feuilles tournoyantes sur des eaux vertes, qui éludent toute curiosité. Que me réservent les événements ? Me perdrai-je comme cette feuille se noie ? Cette eau impénétrable, c'est le sourire de la Joconde qui sait l'avenir et ne révèle rien.
Cette harmonie entraîne-t-elle les sens de Bouteiller ? Ces arbres majestueux, quand nul souffle ne les fait frémir et qu'ils développent en boule dans les airs leur délicatesse, l'émeuvent-ils par leur aspect d'êtres intacts? Envie-t-il ces géants de ménager avec leurs dépouilles un merveilleux terreau à la clientèle d'arbustes qui les continueront? Quelle méditation, soudain, vient de suspendre sa marche ? Ses yeux s'élèvent; il se découvre : serait-ce qu'il prie ?
C'est simplement que, dans cet air vif, son chapeau de haute forme donne à cet homme de cabinet une vague barre de migraine. Quand il presse si fort le pas, et jusqu'à se mettre en nage, il veut brûler ses humeurs. Et s'il ne s'éloigne pas du Grand Canal, c'est que ses yeux, fatigués par quinze nuits d'insomnie et de lecture, s'atta-
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chent, se délectent, se fortifient dans cette longue gamme dégradée de verts et de jaunes apaisants.
A Versailles, Boutellier ne fait que de Thygiène. Une hygiène instinctive,' puisque toutes ses facultés de raison portent sur un seul point, sur sa ruine politique. Hors sa passion de revanche, rien n'est plus chez lui que végétât! f.
Depuis le matin il médite la réponse d'un banquier à qui il demandait des moyens d'action : « Je ne ferai plus d'affaires, lui a dit ce financier : on les a rendues impossibles dans ce pays. On est attaqué par les journaux, vilipendé par des ignorants, menacé de correctionnelle par des politiciens, mal défendu par ses amis, — laissezmoi vous le dire, mon cher. J'aime mieux, tout bêtement prendre des fonds en dépôt : je sers v o/o et je réalise aisément 6 o/o, en faisant de l'escompte ». Le voilà bien, grommelle Bouleiller, le service que des imbéciles et des misérables viennent de nous rendre au nom de la vertu : leur campagne sur Panama, c'est la ruine des grandes initiatives dans ce pays.
Les épaules bombées de fatigue, mais l'âme plus guerrière que jamais, il ne s'avoue pas vaincu. Il s'abuse lui-même avec ses mots électoraux : c'est pour assurer « le progrès » contre les réactions » qu'il lui faut de l'argent. Dans Versailles, dans cet abîme de méditations, Bouteiller marche comme un loup maigre dans les bois de décembre.
L'air des bois en automne, de la même manière que le chloroforme, contraint à des aspirations profondes. Une senteur, une fièvre s'échappe des morts végétales, très puissante sur un nerveux comme Sturel et sur un déprimé tel que l'était cette semaine Bouteiller, De leur pro-
fonde conscience, sous la pression des mêmes événements un double chant s'élève, contradictoire, après douze années d'expériences parallèles :
SENTIMENTS DE STUREL
1. Je souffre du mépris de Saint-Phlin, de Rœmerspacher, de Suret-Lefort, de M"»« de Nelles, qui me tiennent pour un révolté, lis m'admireraient si j'avais réussi. Leur manière de juger n'est pas très généreuse, pourtant je la reconnais légitime. En effet, quelque chose de méritoire existait à l'origine de mes volontés et dans mes intentions qui s'est peut-être voilé durant l'exécution, parce que je devais me soumettre aux moyens. Cette vertu première redeviendrait sensible, une fois mon projet réalisé, mes aspirations satisfaites et ma statue sculptée.
Ainsi le succès seul peut aujourd'hui contenir cette vertu civique que mes amis eux-mêmes me dénient. Je dois m'obstiner au succès.
2. C'est bien d*avoir voulu exciter et coordonner les mouvements de l'énergie nationale, mais si je renonçais, si je m'acceptais comme un homme qui a échoué, ainsi que me définissent les passants, c'est donc que j'aurais été engagé dans le principe par une inquiétude toute courte, c'est donc qu'en ralliant un Boulanger, en exploitant un scandale, je prenais mes énergies du dehors et non pas du