SENTIMENTS DE BOUTEILLER
i. Je souffre de l'affront que m'a fait mon parti; si je pense au succès de Suret-Lefort qu'applaudit à cette heure la Cha mbre, je ressens les tortures d'un a mant qui sait qu'à celte minute sa maîtresse caresse son rival. D'aileurs, je comprends qu'ils me rejettent s'ils peuvent me rejeter.
Je dois m'obstiner à leur être indispensable. *
2. Je n'ai pas eu tort de demander un journal et des fonds électoraux a des financiers ; mon tort commencera si ces moyens d'action qu'ils mirent à ma disposition ne me mènent ù rien, c'est-dire si je ne sais pas me les garder et en user efficacement. Le devoir du politique est de tirer le meilleur parti des éléments existants. Il ne dépend pas de moi que le système soit a cette date une démo>
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dedans? Mes ré»»olutions héroïques ne valent que si elles procèdent d'une profonde nécessité intérieure, de quelque chose d'ethnique.
3. C'est à ma nécessité intérieure que je me livrerai. Si je maintiens ma tradition, si j'empêche ma chaîne de se dénouer, si je suis le fils de mes morts et le père de leurs petits-fils, je puis ne pas réaliser les plans de ma race, mais je les maintiens en puissance. Ma tâche est nette :
c'estde me faire de plus en plus Lorrain, d'être la Lorraine pour qu'elle traverse intacte cette période où la France décéréhrée et dissociée semble faire de la paralysie générale. Un petit monde posé à l'Est comme un bastion du classicisme reçut son rôle d'une antiquité reculée: qu'il garde conscience de lui-même, au moins par ses meilleurs fils^ et qu'en dépit des maladies de l'ensemble cette partie demeure capable de fournir des fruits • austrasiens.
cratie vertueuse quand la nécessité nous donne à gouverner une ploutocratie.
3. Nous sommes les héritiers de cette noblesse qu'il y a un siècle nous avons dépossédée.
Ses privilèges appartiennent légitimement à mon parti qui assume le gouvernement de la France, C'est avec cette élite seule que je dois compter; c'est par rapport à elle, et selon qu'ils la servent ou desservent, que je dois juger mes actes.
C^est une dure tragédie politique, le duel de ces deux voix qui, désignées pour devenir des autorités dans l'union nationale, pourraient bien aujourd'hui susciter des groupements féodaux !
Après avoir été une cause de déracinement et la doctrine même du déracinement, Bouteiller avait failli retrouver la continuité française. Promu l'un des chefs de la nation, il avait semblé sur le point d'acquérir le sentiment vivant de l'intérêt général. Il y avait échoué. Ayant
été presque un homme d'Etat, il retombait au « chacun pour soi ». Quant à Sturel, séparé de l'innéité française par son éducation, il avait su, d'une manière mystérieuse pour lui-même, ressaisir ses affinités et s'enrôler avec ceux de sa nature ethnique, mais voici que pour la seconde fois ils venaient de se disperser, et, comme Bouteiller, il était rejeté dans un dur « chacun pour soi ».
Ces énergies désorbitées se voient sur tous les points du territoire, hélas ! mais Versailles, harmonieux symbole, contietit toute la théorie de la discipline française ; un plan raisonnable et les siècles contraignent les pierres, les marbres, les bronzes, les bois et le ciel à n'y faire qu'une immense vie commune ; la royauté de son décor encadre de la manière la plus saisissante cette discorde d'un Bouteiller et d'un Sturel assez significative de notre anarchie pour mériter les proportions de l'histoire.
Le jour, si bref en cette saison, commença de décliner. Sturel, à quatre heures passées, se tenait en haut des six marches contre le Palais. Des teintes sombres paraient maintenant les espaces du Parc. Les deux bassins de la terrasse, dont les eaux semblaient de bronze vert, frémissaient, enchâssés dans leur étroit gazon. A l'extrémité du perron, un vase sculpté prenait de la perspective une importance énorme, et, vide, égalait presque les belles têtes mouvantes des marronniers sur la pente. Là-bas, le Grajnd Canal, au delà du char embourbé qui devenait noir, prit une extraordinaire couleur jaune. Un royaume de silence s'étendit jusque sur les parties les moins sombres elles-mêmes du domaine royal. Dans cette puissante discipline, quand les feuilles gelées"^ terre, les branches noires, les marbres rongés, sous un
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ciel où courent les nuages, utilisent en beauté les apprêts de leur mort, et, précaires, vibrent ensemble comme un seul grand cœur, quel spectacle pitoyable deux Français tourmentés, qui n'ont plus une patrie où leur sang puisse refluer et se recharger d'amour !
Soudain Sturel s'émut. Il voyait s'avancer l'homme à qui toutes ses pensées se reportaient. Bouteiller s'approchait. « Gomme il a vieilli ! » pensa Sturel. Puis aussitôt : « Quel malheur qu'il ne soit pas un aîné pour moi, un prédécesseur que je vénérerais ! w Or Bouteiller, aussi, le voyait : « Il est le plus jeune, se disait-il, c'est à lui de me saluer. » Et ce salut, il le souhaitait à un point qu'il eût rougi de s'avouer. Mais Sturel descendit l'allée d'eau qu'on appelle « allée des Marmousets ». Tous deux se suivaient à trente pas. Près du boulevard de la Reine, à la porte du bassin de Neptune, Sturel croisa un groupe d'ouvriers ; il reconnut les jardiniers du Jardin du Roi, qui l'interpellèrent :
— Eh bien ! l'avez-vous vu, le chéquard? Le voilà derrière vous.
Sturel voulut passer outre. Mais Tun deux l'arrêta par le bras et, montrant du doigt Bouteiller à quelques mètres, cria : « Panama ! Voleur! » et les plus véhémentes injures. Bouteiller se méprit : il crut que son ancien ancien élève le dénonçait à des passants.
— M. François Sturel ! ordonna-t-il.
Le jeune homme se retourna. Il demeura immobile dans une attitude où d'instinct il cherchait à marquer sa possession de soi-même. Une magnifique fierté se développa dans son âme pour protester contre la basse péripétie où semblait vouloir glisser une querelle si noble dans son principe. Serait-ce donc une loi nécessaire
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qu'une contradiction poursuivie sans résultats durant des années finit par réduire deux adversaires dans une parité hideuse ?
Bouteiller, tout blême, arrivait, courait presque, comme si toutes ses irritations avaient soudain trouvé leur objet. Sturel lui saisit des deux mains les bras.
— Bouteiller I dit-il, — et non plus « monsieur », comme il avait toujours dit depuis le lycée, et pour la première fois ce fut un ton d'égal à égal, — Bouteiller, n'avez-vous pas honte !
Le pied du député glissa. Sturel, plus vigoureux parce que plus jeune, le soutint et, sans le lâcher, lui laissa trois secondes pour reprendre son calme.
Ces deux ennemis en se touchant, en se connaissant non plus seulement comme deux systèmes politiques, mais comme deux animaux palpitants, soufiPrirent de la manière la plus profonde que tout leur interdît d'être des frères, un maître et un disciple, ainsi que l'un et l'autre le désiraient secrètement et qu'une société organisée leur en eût donné la jouissance. Sturel sentit qu'il ne poursuivait pas Bouteiller d'une haine toute simple, mais d'une sorte d'amour trompé. Et quand ils reprirent chacun sa route, ils tremblaient, ils devaient trembler longtemps encore de cette extrême minute d'impuissance et de guerre civile où, déracinés et désencadrés, ils avaient failli en outre se dégrader^.