LES CLOCHES DE DOMREMY
« Jeannette allait faire ses fontaines comme ses compagnes, — dit un camarade d'enfance, Michel Leluin, — mais je ne crois pas qu'elle ait été à TArbre d'autres fois et pour une autre cause, car elle était toute bonne. »
Toute bonne, quel mot délicieux qui vêt et fleurit de soleil la petite fille ! Quel enchantement parmi tous ces détails ! Nul ne me fera de reproche si je ralentis notre pas. On est près de la terre : on entend respirer cette belle campagne et sa fidèle population ; on voit les points de suture qui relient le monde gaulois au monde catholique romain. Dans ce paysage qui n'a pas bougé, si l'on médite ces vieux textes, on s'enrichit d'une intelligence qui ne diffère pas de l'amour.
C'est à ces lieux que la vierge pensait quand elle dit telle parole qui nous mène, à mon jugement, le plus près de son âme. Elle était prisonnière ; les plus durs légistes la tenaillaient de leurs subtils arguments, car ils eussent voulu qu'elle mourût en doutant d'elle-même et désespérée. Ses apparitions, disaient-ils, étaient diaboliques et l'avaient trompée, puisqu'elles l'abandonnaient. D'un élan sublime de simplicité, elle répondit à ces tentateurs ; « Si
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j'étais au milieu des bois, j*y entendrais bien mes voix. » Quel silence nous courbe après un tel éclair ! Nous sommes contraints de méditer. Ce n'est point Jeanne seule qu'il illumine. Il nous aide à discerner parmi d'épais nuages le caractère et la formation des faveurs surnaturelles. « Si j'étais au milieu des bois... » Cette parole s'empare de nous, saisit notre cœur et notre intelligence pour toujours. Ce n'est point, comme tant de mots où nous nous définissons, une lointaine traduction, c'est de l'âme nue sous nos yeux. La vierge a révélé son secret et les moyens de son ascension. Il semble que par une fissure nous voyons sourdre la source. Voilà donc comment s'émeut la part divine, pour ainsi parler, qu'il y a dans l'homme. Une jeune fille de dix-neuf ans, illettrée, nous oriente vers la plus poétique et la plus forte conception de la vie ! Souvent nous fûmes dans le sillage de telle femme éclatante, privée de cœur et de cerveau, mais par qui nous entendions les sourdes raisons de l'espèce ; rien ne peut être comparé au bénéfice qui nous augmentera si nous suivons la pure vierge que l'exaltation de son cœur et de son cerveau semble animer de folie : elle nous mène au trésor mystérieux, aux réserves de la Nature. Dans ces paroles de Jeanne fraîchissent les nappes souterraines de la vie, de la vie commune à tous les êtres. Le pauvre oiseau captif qui, dans sa cage, n'entend plus sa volonté de vivre, l'enfant qui s'hébète au collège par manque de tendresse, l'artiste que stérilisent les salons, sentent confusément ce qu'exprime avec une sereine puissance cette vierge pour qui le monde surnaturel existait. Ils se définissent dans son cri : « Si j'étais au milieu des bois, j'y entendrais mes voix... » Quel délice si nous mettons nos pas dans ses pas.
faciles à suivre, car, depuis qu'elle s'éloigna^ son village vit pour se souvenir ! Quelle approche du mystère quand nous retrouvons, défaillants de vieillesse, mais tels encore que sa jeunesse les connut, les humbles objets inanimés dont son âme fut cliente !...
Les chroniqueurs la virent grande et belle, avec des formes très féminines ; le visage plutôt rond, les cheveux noirs, les yeux bleus, un peu à fleur de tête, sous de longs cils bruns. Elle a tout de notre terre et de notre race, mais ce qu'elle a du ciel, c'est, sur sou visage rus-. tiqge, l'enthousiasme et la compassion.
De l'héroïne à sa vallée natale, c'est un tel échange d'influences que je ne' m'étonne point si l'image que je garde aujourd'hui de ce canton béni répète les grands traits moraux que j'ai toujours cru voir au visage de Jeanne d'Arc. Oserai-je le dire ? Quand je ferme les yeux pour repenser tous mes plaisirs d'un jour d'automne à Domremy, j'invente des collines rustiques où serpentent les eaux vives de la compassion et que couronnent, pâlies par les clartés du crépuscule, de longues flammes d'enthousiasme.
Terre de repos, car elle a fait sa tâche ; terre d'exaltation, puisqu'elle fit prophétiser la sibylle française. C'est la douceur brisante d'un appartement que la mort a vidé de l'être cher qui l'animait. Certain jour j'ai souffert dans Metz d'une atmosphère analogue, mais la belle tige lorraine, là-bas, fut arrachée, qui n'est ici que défleurie. Dans l'un et l'autre lieu, la saison héroïque a passé, mais à Domremy Jeanne se respire encore.
Pour jouir du soleil couchant, nous étions remontés surk sainte colline...
Sous la feuillée du Bois-Chesnu, quand nous marchions silencieux, VAngeliis de la paroisse commença de tinter. Ces sons limpides agrandirent subitement nos méditations et le paysage. Ils animaient dans ma conscience les documents qu'y accumulèrent de fréquentes lectures du double procès de condamnation et de réhabilitation. Nous n'avons jamais lu les interrogatoires de Théroïne ou les réponses des témoins sans être frappé de la puissance qu'avait sur elle le son des cloches.
• Au procès de réhabilitation, un laboureur de Domremy dépose : « Quand elle était dans les champs et qu'elle entendait sonner la cloche, elle s'agenouillait. » Le marguillier ajoute que Jeanne lui avait promis de la laine (de ses brebis, sans doute) pour qu'il mît du zèle à sonneries cloches de compiles (pour qu'il sonnât longuement au coucher du soleil). — Dunois raconte : « Elle avait cette coutume, à l'heure des vêpres, au crépuscule de la nuit, de se retirer à l'église et de faire sonner les cloches pendant une demi-heure. » •— Elle-même, au cours de son procès, sur interrogation déclare que dans ce jour ses voix la visitèrent «trois fois, à savoir : le matin, à vêpres et tandis qu'on sonnait VAçe Maria du soir ». — Mais il lui fallait le grand silence. « Plusieurs fois, est-il dit au procès, Jeanne ne parvint pas à comprendre ses « voix » à cause du bruit de la prison et au milieu du tumulte de ses gardiens. » C'est même là-dessus qu'elle prononça la phrase sublime : « Quod si esset in uno nemore, bene audiat i^oces i^enientes ad eain. » — Le vendredi 3o mai 14^1, étant « à sa fin et en l'article de la mort », elle fut interrogée par plusieurs de ses juges avant que d'être emmenée au bûcher, et la pure victime dit qu'elle entendait ses \ voix surtout à l'heure des complies (qui sont le dernier
office du jour), et aussi le matin, quand les cloches sont en branle. Alors maître Pierre Maurice, un des misérables habiles hommes qui Tépiaient, Tobsédaient, la poussaient dans des pièges, dit que « diverses personnes, lorsqu'elles entendent sonner les cloches, croient entendre et comprendre des paroles ».
Quel méchant homme ! Je me demande s'il fut jamais rien chuchoté de pire que cette phrase grisâtre qui voulait in extremis dépouiller Jeanne de toute confiance dans son passé et de tout espoir dans son avenir.
S'il s'associe à notre passion de méditer respectueusement sur le secret de Jeanne d'Arc, le lecteur m'excusera d'avoir ici rassemblé les textes qui prouvent le rôle des cloches dans la vie de cette voyante.
Dans ce long calme et ce désert, dans ce jour privilégié qu'est un voyage à Domremy, qu'avons-nous entendu des cloches sous les arbres? Je connais que le frémissement des branches fait une vie, un geste, une phrase. Mais qu'y puis-je distinguer ? Je ne pénètre point leur domaine mystérieux où la vierge était familière. Les forêts lui proposent d'agir. Elles m'apportent les enchanments de la mélancolie.
Force sublime de la virginité, qu'avaient reconnue nos aïeux les Celtes, que soupçonnent les physiologues et que parfois je crus comprendre. Donner de la vie, c'est aussitôt connaître dans une lassitude le vrai sentiment de la tombe. Il se mêle aux vertes ramures, à l'audace joyeuse des oiseaux, à notre émoi de la beauté, le roman vaporeux de la mort. C'est qu'à certain philtre on ne fait pas sa part une fois qu'il s'est glissé dans nos veines où nos puissances ne sont plus intactes.
Empêché de s'introduire au monde céleste avec les
ramures, mon esprit du moins s'ébranle à l'appel du clocher dont les fondements s'assurent au milieu des tombes. Deuni cano, dit la cloche dans les airs, sans que je suive sa louange, mais son Defunctos ploro se répercute dans mon âme pensive. La cloche mène au cimetière comme elle convoque au baptistère ; de la même voix qui proclame : « Us ont gagné leur. repos », elle annonce à la société de nouveaux collaborateurs. Son joyeux carillon nous assure d'un prochain glas funèbre, mais pour l'entre-deux va-t-elle nous avertir ?
Les cloches disaient à Jeanne un large chant de confiance : « Tu marcheras, tu triompheras... » Et l'enfant soumise s'enivrait des rêveries d'une action glorieuse. Mais trop vite la cloche se taisait... La cloche qui nous fait nous connaître, puisqu'elle ébranle notre émotivité, ne nous dit point les événements. Dès l'aube, je sais ma vocation; seul mon couchant connaîtra mon destin.
<( Sonne, sonneur; pourquoi t'interrompre ? avec toi je partagerai la laine de mes brebis, si ta cloche claire achève de me dévoiler mon sort... » Hélas! le battant a cessé de frapper ; des ondes continuent à vibrer dans les airs qui décroissent, se taisent. Extrêmes confidences que Jeanne agenouillée longuement essaie de surprendre. Les sons vaporisés se fondent avec les vapeurs du ciel. Beaux nuages indécis et multicolores, mouvantes constructions, sur ma curiosité vous demeurez suspendus...
L'ignorance est tiède à ceux que glacerait une vue nette des lointains. Je ne paierai point le sonneur pour que les prophétesses plus longtemps au clocher se balancent, puisque ces grandes semeuses de bruit ne peuvent pas jeter sur la terre de la semence de bonheur.
J'ai connu leur psaume, qui n'est qu'une implacable
affirmation de la dure nécessité. Quand survinrent la mort de mon père et puis la mort de ma mère, et que je marchai derrière leur corps vers le cimetière, la cloche de ma paroisse soudain commença publiquement à me parler. Je tremblai quand son premier coup ébranla l'air et qu'au milieu de mes parents et de mes amis je passai le seuil familial, la porte de la maison où désormais j'étais le maître. Grâce à cette annonciatrice, je n'étais plus seul dans une nature indifférente. Les airs retentissaient de ma plainte. Ne' te tais pas , glas de terreur ! Après toi commencera l'affreux silence, et quand, mon tour arrivé, tu devras retentir pour moi, nul ne saura plus les mots ni les vertus des miens. Leurs portraits même seront brutalement maniés et rejetés parce qu'ils manquent de valeur artistique. Sur cette mer d'anéantissement, tout le salut, c'est un petit garçon, s'il porte dans son cœur l'essentiel que je lui propose...
Cependant les cloches se sont tues, et Philippe, qui n'aime pas qu'on rêve, veut que je lui dise comment furent punies les méchantes gens qui brûlèrent Jeanne au Vieux Marché. Je n'assombrirai pas son imagination. C'est d'un autre qu'il connaîtra Tune des pages les plus dures de l'histoire. Plusieurs des bêtes féroces par qui la Lorraine avait été martyrisée jouirent de la faveur et même de l'amitié royale. Quand Charles Vil fit son entrée solennelle à Paris, l'un des tortionnaires le harangua au nom des Facultés. Ce ne serait pas la peine que je me fusse mêlé à quelque politique, si je devais là-dessus me scandaliser. De tels faits, à les bien comprendre, donnent sa véritable couleur à la vie, qui est cruelle. Mais ils ne font point une nourriture pour un pauvre petit garçon...
11 est des jours qui sont des îles... Au bord d'une telle
journée de rautoinne en Lorraine, viennent battre les sombres flots de Ihiver parisien. Mais plus sombres l'entourent les nuages, les neiges et les pluies de toutes nos vies médiocres. Divine douceur de ce cliétif paysage si mol et si fort, racinien et cornélien ! 11 brise le cœur et l'affermit. Perpétuel attendrissement, mais qui formerait des héros \
i. Les Amiliés françaises^ 149-186.